L’historien et les mémoires de la WW2

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L’historien et les mémoires de la WW2 La 2de guerre mondiale est « un passé qui ne passe pas » selon les mots de Henry Rousso (Le syndrome de Vichy, 1987), une mémoire douloureuse qui laisse des traces dans le présent. La mémoire est en effet un lien affectif avec le passé, une représentation subjective. Les mémoiressont plurielles: elles se façonnent en fonction des évènements vécus dans la guerre, puis se transforment au cours du temps, passant par des phases de silence, d’oubli ou de réveil. Plusieurs acteurs, dont les historiens, participent à leur façonnage. Ces derniers veulent cependant établir une vision scientifique de l’histoire, une représentation qui se veut objective, mais qui est incomplète. Ils travaillent à partir de différentes sources (archives, témoignages …) et les confrontent pour en faire ressortir un récit scientifique. Histoire et mémoire sont donc deux représentations différentes mais complémentaires de l’histoire. Les mémoires de la 2de guerre mondiale se sont largement transformées de 1945, date de la fin de la guerre, à nos jours en France. Comment l’historien participe au façonnage des mémoires de la 2de guerre mondiale ?Il est d’abord confronté aux mémoires immédiates, entre 1945 et 1969, puis vient le temps du travail historique lors du réveil des mémoires, dans les années 1970-1980. Enfin, depuis les années 1990, l’historien de la 2de guerre mondiale joue un rôle de plus en plus social alors que la mémoire est de plus en plus apaisée.
Publié le : dimanche 4 octobre 2015
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L’historien et les mémoires de la WW2
La 2de guerre mondiale est « un passé qui ne passe pas » selon les mots de Henry Rousso (Le syndrome de Vichy, 1987), une mémoire douloureuse qui laisse des traces dans le présent. La mémoire est en effet un lien affectif avec le passé, une représentation subjective. Les mémoires sont plurielles : elles se façonnent en fonction des évènements vécus dans la guerre, puis se transforment au cours du temps, passant par des phases de silence, d’oubli ou de réveil. Plusieurs acteurs, dont les historiens, participent à leur façonnage. Ces derniers veulent cependant établir une vision scientifique de l’histoire, une représentation qui se veut objective, mais qui est incomplète. Ils travaillent à partir de différentes sources (archives, témoignages …) et les confrontent pour en faire ressortir un récit scientifique. Histoire et mémoire sont donc deux représentations différentes mais complémentaires de l’histoire. Les mémoires de la 2de guerre mondiale se sont largement transformées de 1945, date de la fin de la guerre, à nos jours en France. Comment l’historien participe au façonnage des mémoires de la 2de guerre mondiale ? Il est d’abord confronté aux mémoires immédiates, entre 1945 et 1969, puis vient le temps du travail historique lors du réveil des mémoires, dans les années 1970-1980. Enfin, depuis les années 1990, l’historien de la 2de guerre mondiale joue un rôle de plus en plus social alors que la mémoire est de plus en plus apaisée.
De 1945 à 1969, l’historien se confronte aux mémoires immédiates, et ne peut jouer véritablement son rôle par manque de recul historique. Il est un reflet de la mémoire de l’époque, entre célébration de la résistance, oubli dans les années 1950 et réhabilitation du pétainisme. En 1945, l’heure est à la célébration de la résistance. Les historiens se concentrent sur deux thématiques. Il s’agit tout d’abord de célébrer les victoires militaires de la seconde guerre mondiale. Beaucoup d’ouvrages portent sur le déroulement de la guerre entre 1945 et 1949, racontant une histoire bataille fidèle aux évènements mais comportant peu d’analyse historique. Raymond Aron publie par exemple une Histoire de la Libération décrivant fidèlement les évènements survenus entre 1944 et 1945. D’autres ouvrages portent sur l’histoire de la résistance française, où l’importance est de célébrer l’unicité et la bravoure du peuple français, à l’image des cheminots résistants mis en scène dans la Bataille du rail de R Clément en 1945. Ce mythe résistancialiste, selon lequel tous les Français ont été résistants, est réactivé par De Gaulle lors de son retour au pouvoir, de 1958 à 1969. Les ouvrages d’histoire se focalisent alors à nouveau sur la résistance, reflétant la mémoire officielle, comme l’ouvrage de Florimond Bonte sur la résistance intérieure française. Durant les années 1950, l’histoire de la 2de guerre mondiale connaît un certain recul, ce qui correspond à un oubli de cette période. Les publications historiques sont donc moins nombreuses. L’essentiel est en effet de reconstruire la France, et de regarder vers l’avenir. De plus, dans un contexte de construction
européenne, on ne veut pas évoquer cette période pour ne pas réactiver le sentiment anti-allemand. C’est d’ailleurs pour cette même raison que le 8 mai n’est plus férié à partir des années 1950 C’est dans ces mêmes années que se fait la réhabilitation de la mémoire de Vichy, celle de la France des collaborateurs. Raymond Aron dans sa controversée Histoire de Vichy défend ainsi en 1954 la thèse du glaive et du bouclier. Pétain aurait faussement proposé une collaboration aux Allemands, l’essentiel étant de protéger le peuple français. Il aurait ainsi constitué une sorte de « bouclier », tandis que De Gaulle aurait incarné le « glaive » chargé de délivrer la France. Il s’agit, bien plus qu’un travail historique, d’une posture politique voulant réconcilier les pétainistes et les gaullistes. Le parcours de R Aron, proche des milieux pétainistes mais contraint à l’exil car il était juif, explique sans doute en grande partie cette posture mémorielle, très éloignée de la réalité historique. Les historiens sont donc peu détachés des mémoires jusqu’aux années 1960, et ne mènent pas un véritable travail historique sur les évènements de la 2de guerre mondiale. Les choses changent dans les années 1970 avec le « dégel des mémoires ».
Dans les années 1970 et 1980, l’historien mène un travail scientifique plus abouti, et participe au réveil de différentes mémoires, celle de la collaboration comme celle du génocide. La mémoire de la collaboration est la première à faire l’objet d’une historiographie renouvelée. Robert Paxton publie un ouvrage choc, la France de Vichy, en 1972. Ce livre traduit en français en 1973 bouleverse les mémoires sur la 2de guerre mondiale. Il témoigne d’une nouvelle prise de distance : R Paxton est un historien américain et plus jeune, moins marqué par le poids des mémoires françaises. Il défend la thèse de la collaboration volontaire et poussée de Vichy. Il s’appuie pour cela sur des sources solides, côté allemand, puisque l’accès aux sources françaises lui a été interdit. Il contribue alors à faire ressortir les mémoires de la collaboration. C’est à la même époque que Marcel Ophüls réalise en 1969 son documentaire Le Chagrin et le venin, qui n’est pas diffusé à la télévision pour laquelle il avait été prévu, mais au cinéma à partir de 1971. Le message qu’il renvoie, celui d’une France profondément antisémite et collaboratrice, a en effet un parfum de scandale au début des années 1970. Après le livre de R Paxton, d’autres historiens se penchent sur la collaboration, qui est peu à peu intégrée dans les mémoires. A la même époque, la mémoire dugénocide juif émerge elle aussi. Suite au procès Eichmann de 1961, les déportés juifs, jusque-là exclus de la scène publique, commencent à prendre la parole. C’est dans ce contexte que de plus en plus de travaux historiques portent sur le génocide et la déportation. C’est le cas des recherches de Serge Klarsfeld sur les juifs français déportés et les fichiers de la spoliation, ou de ceux de l’historienne Annette Wievorka sur la déportation et sur Auschwitz. Cette mémoire du génocide émerge aussi grâce au cinéma, par exemple avec le film Shoah de Claude Lanzmann en 1985. Ce film, en fait plus véritablement un documentaire, fait des témoignages le cœur de son œuvre, laissant apparaître des moments de silence et d’émotion, effaçant la place de l’intervieweur, pour que le
spectateur ait l’impression de se retrouver face à face avec les rescapés du génocide. Son but est en fait de transmettre le souvenir du génocide juif avant que les derniers témoins ne meurent. On voit donc que dans les années 1970 et 1980, l’historien se détache des mémoires et mène un vrai travail historique. Il participe ainsi pleinement au façonnage des mémoires. A partir des années 1990, il joue encore un rôle plus important.
Des années 1990 à aujourd’hui, le contexte mémoriel est en effet plus apaisé. L’historien joue un rôle plus large, que l’on peut qualifier de social : il est appelé à témoigner lors de procès mémoriels, il travaille sur les mémoires, et participe au premier plan à la lutte contre le négationnisme. A partir de la fin des années 1980, l’historien est en effet amené à jouer un rôle surprenant, celui de témoin judiciaire. De grands procès mémoriels sont organisés sur le modèle du procès Eichmann, comme celui de Klaus Barbie en 1987 ou celui de Maurice Papon en 1997-1998. Les historiens sont alors appelés comme témoins, afin de resituer le contexte de l’époque. Certains s’opposent à cette démarche, comme Henry Rousso qui refuse de témoigner lors du procès de Maurice Papon, car il estime que les joutes oratoires ne relèvent pas de son domaine, et qu’il aurait plutôt du être associé au travail d’investigation qui se rapproche plus de la démarche de l’historien. D’autres, comme Jean Noël Jeanneney, voit au contraire les procès comme une occasion pour l’historien de resituer au plus juste le contexte de l’époque et donc de pouvoir faire apprécier aux jurés la marge de liberté dont disposaient les accusés. Par ailleurs, les historiens changent d’objet d’étude, et au lieu de travailler sur les évènements de la seconde guerre mondiale, ils commencent à travailler sur leurs mémoires. Henry Rousso dans son livre Le syndrome de Vichy en 1987 étudie par exemple la relation difficile des Français à Vichy et à travers des méthodes issues des techniques d’enquêtes, comme les sondages, essaie de prendre la mesure de ce passé douloureux. Plus récemment, Le chagrin et le venin de Pierre Laborie, publié en 2011, étudie l’impact du Chagrin et la pitié sur les mémoires de l’occupation. Il entend ré-insister sur l’importance et l’efficacité des réseaux de résistance, et assène qu’aujourd’hui et depuis la diffusion du documentaire de Marcel Ophuls, la figure du collaborateur est surreprésenté dans la mémoire collective. Mais l’historien doit aussi faire face dans les années 1980 à la montéede thèses négationnistes, portées par Robert Faurisson. Elles sont instrumentalisées par le Front National de Jean Marie Le Pen, alors en pleine émergence politique, qui désigne les chambres à gaz comme des « détails de l’histoire ». Les historiens participent alors à la reconnaissance du fait historique, l’existence du génocide juif et tsigane.Pierre Vidal-Naquet dans son ouvrage Les assassins de la mémoire, paru en 1987, fustige ainsi les « Eichmann de papier » qui veulent nier l’existence du génocide à des fins politiques. L’Etat décide finalement d’encadrer la mémoire par une loi : la loi Gayssot de 1990 fait du négationnisme un délit. Elle inaugure une question toujours d’actualité : faut-il légiférer sur les questions de mémoire ? Elle
donne lieu à un débat dans le milieu des historiens, qui se prolonge autour d’autres lois mémorielles comme la loi Taubira de 2003 sur l’esclavage ou la loi de 2005 sur les effets positifs de la colonisation française, abrogée depuis 2006 sous la pression de la communauté historienne. L’historien joue donc aujourd’hui pleinement son rôle : il fait preuve de recul historique, étudie les mémoires et réfléchit sur leurs usages. Il est ce titre partie prenante du débat public, et un des acteurs qui façonnent les mémoires.
En conclusion, l’historien participe pleinement à l’évolution des mémoires de la 2de guerre mondiale : il est un reflet de l’époque de 1945 aux années 1960, ce que l’on peut résumer par la position de R. Aron. Cela renvoie aux difficultés importantes qu’il rencontre alors qu’il doit écrire une histoire immédiate, sans avoir le recul nécessaire. Il mène au contraire un véritable travail d’historien dans les années 1970s-1980s, en confrontant les discours aux faits, comme le prouve le travail de R. Paxton sur Vichy. Cela témoigne d’un recul critique, distance nécessaire que l’historien établit avec son sujet. Il participe alors au réveil mémoriel des années 1970-1980. Enfin, à partir des années 1990s, il examine la place de ces mémoires dans l’opinion publique et les discours : c’est le cas du travail de H Rousso sur le « syndrome de Vichy ». La 2de guerre mondiale est finalement toujours une question douloureuse, comme le prouve les débats récents autour des idées négationnistes. Mais il existe dans la mémoire française d’autres mémoires douloureuses : on pourrait ainsi évoquer la question de l’esclavage, dont l’étude est aujourd’hui toujours soumise à des débats. En publiant son travail sur le Code Noir, Jean François Niort a par exemple du défendre cet été ses positions scientifiques, contre certaines postures mémorielles lui reprochant une approche trop « froide », et à ce titre presque suspecte, de son sujet d’étude.
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