L'Inconvénient. No. 63, Hiver 2016

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Pour nous Québécois, l’Amérique a toujours été une question. Nous sommes d’Amérique, c’est l’évidence, mais nous ne sommes pas, nous n’avons jamais été complètement américains. Nous vivons un peu comme dans un pays d’Europe du Nord : société prospère, politiques sociales généreuses, respect de la diversité, grands espaces, etc. Et, comme dans ces sociétés où il ne se passe jamais rien, nous sommes étrangers aux violences vécues aux États-Unis et dans les pays d’Amérique latine, qu’elles soient le produit d’un conflit racial qui s’éternise, de la guerre contre les narcotrafiquants ou des inégalités sociales criantes. Le dossier de ce numéro, constitué des textes de Vincent Lambert, Mathieu Bélisle, Samuel Archibald et Louise Desjardins, fouille la question : Sommes-nous américains? À quelle Amérique ou à quelle dimension de l’Amérique pouvons-nous nous identifier?


  • Mot du comité

  • 3. Mot du comité Mathieu Bélisle, Alain Roy

  • Chronique État des lieux

  • 4. Conversation avec ma vieille Honda Serge Bouchard


  • Dossier thématique

  • 8. L’Amérique archaïque Vincent Lambert

  • 12. La littérature québécoise et le devenir-américain de l’homme Mathieu Bélisle

  • 19. Dialogues américains Samuel Archibald

  • 23. Lectures d’autres Amériques Louise Desjardins


  • Fiction

  • 26. Louvicourt Louis Hamelin


  • Poésie

  • 29. Hiver sur la Main Hector Ruiz


  • Critique - Peinture

  • 30. Luce Meunier : lignes de courant Marie-Anne Letarte


  • Chronique - Sur le rivage

  • 38. Nos apprentissages Geneviève Letarte


  • Critique - Littérature québécoise

  • 40. La faute de l’écrivain Michel Biron


  • Critique - Littérature étrangère

  • 43. Sortilèges Marie-Andrée Lamontagne


  • Critique - Ces livres dont on dit du bien

  • 46. La nymphette divinisée David Dorais


  • Critique - Essai

  • 48. L’histoire, une « littérature contemporaine » ? Éric Bédard


  • Critique - Cinéma

  • 51. American Apocalypse Georges Privet


  • Critique - Séries télé

  • 54. La longue marche et le chemin de croix Martin Wincler


  • Chronique - Gaietés parisiennes

  • 58. Dans la jungle des villes Olivier Maillart


  • Chronique - Terre des cons

  • 61. La fièvre des encans Patrick Nicol


  • Chronique - Pas de nouvelles, bonne nouvelles

  • 64. Nation Carrefour Laval Jean-Philippe Martel

Publié le : jeudi 25 février 2016
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782981349972
Nombre de pages : 63
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L’INCONVÉNIENT
littérature, arts et société - hiver 2015-2016, no 63
L’AMÉRIQUE
ET NOUS
VINCENT LAMBERT
MATHIEU BÉLISLE
SAMUEL ARCHIBALD
LOUISE DESJARDINS
Fiction
LOUIS HAMELIN
Littérature
MONIQUE LARUE
ELEANOR CATTON
SIMON LIBERATI
Peinture
LUCE MEUNIER
Cinéma
AMERICAN APOCALYPSE
Chroniques
SERGE BOUCHARD
GENEVIÈVE LETARTE
OLIVIER MAILLART
PATRICK NICOL
L’INCONVÉNIENT 12 $ no 63 - hiver -2015-2016
o
www.inconvenient.ca - Postes-publications convention n 40040008 L’INCONVÉNIENT 63
hiver 2015-2016littérature , arts et société
L’AMÉRIQUE ET NOUS
8 L’AMÉRIQUE ARCHAÏQUE 19 DIALOGUES AMÉRICAINS
Vincent Lambert Samuel Archibald
12 LA LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE ET LE 23 LECTURES D’AUTRES AMÉRIQUES
DEVENIR-AMÉRICAIN DE L’HOMME Louise Desjardins
Mathieu Bélisle
Fiction Poésie

26 LOUVICOURT 29 HIVER SUR LA MAIN
Louis Hamelin Hector Ruiz
Pas de nouvelles, bonnes nouvelles
64 NATION CARREFOUR LAVAL
Jean-Phillippe MartelLittérature Peinture

30LUCE MEUNIER
40 LA FAUTE DE L’ÉCRIVAIN
Marie-Anne Letarte
Michel Biron
43 LA TRADITION APPLIQUÉE AU BALLET DES ASTRES
Marie-Andrée Lamontagne
46 LA NYMPHETTE DIVINISÉE
David Dorais
48 L’HISTOIRE, UNE « LITTÉRATURE
CONTEMPORAINE » ?
Éric Bédard
Cinéma

51AMERICAN APOCALYPSE
Georges Privet
Chroniques
CONVERSATION AVEC 4
MA VIEILLE HONDA
Serge Bouchard
Séries télé 54NOS APPRENTISSAGES38
Geneviève Letarte LA LONGUE MARCHE ET LE CHEMIN DE CROIX
Martin Winckler
DANS LA JUNGLE DES VILLES58
Olivier Maillart
LA FIÈVRE DES ENCANS61
Patrick Nicol
L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016 1
Photo : M.A. Letarte, 2015L’INCONVÉNIENT
Littérature, arts et sociétéJOHN SAUL DIRECTEUR
Alain Roy
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION
Mathieu BélisleLE GRAND RETOUR
COMITÉ ÉDITORIAL
Mathieu Bélisle
Ugo Gilbert Tremblay
Geneviève LetarteLe réveil autochtone est là ! Marie-Anne Letarte
Alain Roy
Traduit de l'anglais (Canada) par Daniel Poliquin Mauricio Segura
MEMBRES FONDATEURSUne lecture essentielle pour quiconque s’intéresse à la question, Isabelle Daunais
Yannick RoyLe Grand Retour décrit la réalité sans complaisance, misérabilisme
ou culpabilité. Il est impossible de lire cet ouvrage sans se sentir CHRONIQUEURS
Serge Bouchardinterpellé personnellement, sans remettre nos préjugés en question. Geneviève Letarte
Olivier MaillartL’auteur reproduit également des textes de personnages
Patrick Nicol
autochtones d’hier et d’aujourd’hui, des textes lumineux
CRITIQUES LITTÉRAIRESqui à eux seuls valent le prix du livre. Michel Biron
David DoraisLise Ravary, Le Journal de Montréal Marie-Andrée Lamontagne
CINÉMA
Georges Privet
SÉRIES TÉLÉ
Martin Winckler
DIRECTION ARTISTIQUE ET PEINTURE
Marie-Anne Letarte
RÉVISION
Edith Sans Cartier
La revue n’est pas responsable des manuscrits qui lui sont
envoyés. Les textes n’engagent que la responsabilité de leurs
auteurs. Toute reproduction est interdite sans autorisation.
ADRESSE POSTALE
l’Inconvénient
C. P. 284, succursale Rosemont
Montréal (Québec) H1X 3B8
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IMPRESSION
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DISTRIBUTION
Diffusion Dimedia
539, boulevard Lebeau, Saint-Laurent (Québec)
ISSN : 1492-1197
Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2015
Bibliothèque nationale du Canada, 2015
Envoi de publication
oN de convention : 40040008
Imprimé au Canada
2 L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016
Essai · 336 pages · 29,95 $ Boréal
PDF et ePub : 21,99 $ www.editionsboreal.qc.ca
© Don DentonMOT DU COMITÉ
Ce numéro est dédié à la mémoire de Gilles Marcotte (1925-2015), grand lecteur et éminent critique
de littérature québécoise. L’Inconvénient est honoré d’avoir accueilli ses chroniques de 2005 à 2013.
Nous vivons au Canada un peu comme dans un pays d’Eu-SOMMES-NOUS AMÉRICAINS ? rope du Nord. Société prospère, politiques sociales généreuses,
respect de la diversité et de la parité, grands espaces et climat
L’Amérique a toujours été pour nous une question. Nous som- nordique, voilà ce qui caractérise notre expérience collective. Et
mes d’Amérique, c’est l’évidence, mais nous ne sommes pas, nous comme en Suède et en Finlande, ici, il ne se passe jamais rien.
n’avons jamais été complètement américains. L’Amérique, nous Voilà peut-être l’autre trait qui nous distingue résolument du
le sentons bien, ce n’est pas nous, enn pas tout à fait. reste de l’Amérique : l’absence, ou la quasi absence, de violence.
À quoi tient la complexité de cette relation ? D’abord, à une D’abord, peu ou pas de violence politique, présente ou passée.
trajectoire historique singulière. À la di­érence des États-Unis, Pas de coups d’États ni de renversements de régimes, pas de
lutdes Caraïbes et des pays d’Amérique latine, bref de l’Amérique tes contre des guérillas ou des groupes paramilitaires ni de guerre
tout entière, le Québec n’a jamais formellement rompu avec civile. Peut-on imaginer, sans éclater de rire, qu’un jour l’Ouest
l’Europe. Il n’y a pas eu ici de révolution, de déclaration ou de canadien prenne les armes contre l’Est du pays, pour une
quesguerre d’indépendance, un événement inaugural et fondateur tion de principes ou de gouvernance, comme le Nord et le Sud
qui aurait permis d’a‰rmer notre souveraineté. Au contraire : l’ont fait aux États-Unis ? Et peu de violence « domestique ».
ce qui a marqué l’histoire du Québec jusqu’à tout récemment, La violence vécue aux États-Unis et dans les pays d’Amérique
c’est sa dépendance à l’égard de l’Europe – ou pour recourir à latine, qu’elle soit le produit d’un con˜it racial qui s’éternise, de
une formule plus généreuse : c’est son souci de maintenir une la guerre contre les narcotraquants qui elle aussi s’éternise ou
forme de continuité avec elle. Avec la France, d’abord, qui en des inégalités sociales criantes (telles qu’elles subsistent au
Brédépit de la « coupure » provoquée par la conquête anglaise est sil, par exemple) fait partie du quotidien. Pour nous qui nous
demeurée pendant longtemps notre principal pôle de référence ; targuons de notre pacisme et pensons qu’il y a toujours moyen
avec Rome, qui en matière de religion (et dans tous les domaines de moyenner, voilà un phénomène résolument autre, qui suscite
qu’il lui a été donné de régir) a exercé une in˜uence considéra- un mélange de fascination morbide et d’incrédulité. Comment
ble ; et avec l’Angleterre, enn, dont nous avons adopté, envers et peut-on en arriver là ? L’intérêt récent d’Hollywood pour les
malgré nous, les institutions politiques et judiciaires. histoires de traquants (Breaking Bad, Narcos), qui vont et
vienIl convient d’ailleurs de noter, n’en déplaise aux plus indé- nent entre le Mexique et le Texas, entre Miami et la Colombie,
pendantistes d’entre nous, qu’à cet égard le Canada anglais ne suggère que sur ce plan les deux imaginaires – l’américain et le
se distingue nullement du Québec : lui aussi a été marqué par le latino-américain – parlent le même langage, un langage dont
souci de maintenir avec l’Europe une forme de continuité. C’est nous ne maîtrisons pas les rudiments.
essentiellement pour demeurer dèles à la Couronne britanni- Il y a bien entendu quelque chose de provocateur dans le fait
que que des milliers de loyalistes ont fui les États-Unis naissants de parler de l’européanité du Québec en guise d’introduction à
pour s’établir dans le Sud du Québec et de l’Ontario au tournant un numéro consacré à l’Amérique. Il ne s’agit pas de céder à la
edu 19 siècle. Et à ce jour, le Canada est le seul pays d’Amérique nostalgie ou de nourrir, encore un peu, le complexe de l’abandon.
dont le siège du pouvoir se situe encore en Europe. Cette « délo- Nous ne sommes pas ici en exil et il serait farfelu de nier 400
calisation » a beau n’être plus que symbolique, elle ne continue ans de présence francophone en Amérique, un continent que
pas moins d’intervenir dans notre quotidien et d’informer notre nous habitons pleinement et dont nous avons marqué l’histoire.
imaginaire (nous parlons encore des « terres de la Couronne », À bien des égards, nous sommes américains : nous avons adopté
les nouveaux arrivants prêtent serment à la reine dont le portrait le mode de vie à l’américaine, nous consommons les produits de
orne notre monnaie, nos artistes gagnent des prix du Gouver- la culture américaine, nous voyageons régulièrement aux
Étatsneur général et nos savants font partie de la Société royale). À Unis et y faisons de bonnes a­aires. Peut-être est-ce la puissance
bien y penser, le Canada ne s’est pas seulement constitué contre hégémonique de ce voisin qui nous incite à la prudence et nous
les États-Unis, le voisin immédiat dont il fallait se distinguer et enjoint de maintenir avec lui une saine distance, ou alors le fait
se protéger, mais peut-être aussi contre l’Amérique tout entière, qu’il se soit approprié tout le continent au point d’avaler ou de
c’est-à-dire contre l’idée d’une rupture dénitive avec la métro- rejeter dans l’ombre tout ce qui n’est pas lui. Dans un contexte
pole européenne, qu’elle soit anglaise, espagnole ou portugaise. où les États-Uniens s’estiment les seuls possesseurs de l’identité
Et c’est peut-être en cela que le mouvement indépendantiste américaine, nous est-il possible d’incarner une expérience propre
québécois suscite dans le reste du Canada autant d’incompré- de l’Amérique ? Et si oui, à quelle Amérique, ou à quelle
dimenhension et d’inquiétude. Car en accédant à l’indépendance, le sion (territoriale, politique, culturelle, linguistique) de
l’AmériQuébec ne se trouverait pas seulement à « briser » le pays, mais il que pouvons-nous nous identier ?
contredirait, dans son fondement même, le principe de
continuité avec l’Europe qui a présidé à sa création. Accéder à l’indépen- Mathieu Bélisle et Alain Roy
dance, ce serait au fond dire oui à l’Amérique – un pas que les
Québécois, à l’évidence, ne semblent pas encore prêts à franchir. L’état des lieux
CONVERSATION AVEC
MA VIEILLE HONDA
Serge Bouchard
ous sombrons dans la folie par petites étapes, sans trop mius Florens Tertullianus, dit Tertullien : « Entre naissance
nous en apercevoir. Le temps passe et, de routine en et mort, il faut bien s’occuper. » Nroutine, les travaux s’additionnent au l des jours. Cha- Ma folie à moi, c’est la recherche du temps perdu. L’e­ort
que humain fait face à ses propres obsessions. Pour les uns, tendu pour rattraper des bouts d’existences éparpillées dans
c’est la collection de quelques objets, pour d’autres la multi- l’inni de l’oubli me prend toute mon énergie. Je cherche,
plication des voyages, des conquêtes ou des exploits sportifs, recherche, lis et relis des passages de vieux livres et des
bril’accumulation de cartes postales – et maintenant d’égopor- bes de textes anciens, je regarde des photographies prises il
traits –, pour les autres encore, c’est l’hypnose du vide, c’est- y a cent ans, mon regard s’éternise sur des instants arrêtés,
à-dire la consommation des actualités telles que rapportées pris sur le vif par un appareil doté du pouvoir d’emprisonner
sur les multiples plateformes désormais luminescentes à lon- en une seule image tous les détails, toutes les subtilités d’un
gueur de journée, et ainsi de suite qui vous occupe les âmes moment fuyant. Et ce moment est rendu si loin dans
l’espaceet les cerveaux pendant le temps court d’une vie. On peut temps que cette photo devient un rayonnement qui semble
toujours fendre des bûches. Le délire s’installe lentement et provenir d’un point distant de plus de cent années-lumière,
nous n’en savons rien. L’un butine sur le Web, l’autre calcule un retour magique dans le passé. Il su‰t d’un mot, d’un nom
ses avoirs, ses placements et ses pensions, comme Séraphin de lieu ou de famille pour me plonger dans des états
inacaresse son or dans le haut côté de son éternelle maison de vouables de plaisir et de curiosité. Il su‰t que j’aperçoive un
colon. Nous travaillons, nous travaillons, les univers se mul- arbre pour lui envier sa majesté. Je vois une grange, je me
tiplient, les plombiers réparent les tuyaux des cabinets d’avo- mets dans la peau de cette grange, je deviens bois de grange,
cats, les chau­eurs accumulent les kilomètres, les professeurs sec et gris, je suis le mur de la grange, je revis ses longues
font l’école, les badauds le trottoir. Les humains magasinent soirées d’automne, les nuits glaciales, les canicules, les orages,
sur la Toile, ce sont des chercheurs d’aubaines et de bonnes les amoureux qui viennent s’embrasser à l’abri des regards ; je
a­aires en ligne, nous avons tous notre petit commerce. Or, connais des fourmis et des framboisiers sauvages, des chars
nous croulons sous les distractions, les divertissements, les scrapés, oubliés dans la broussaille, un vieux tracteur rouillé,
jeux et les parades. Comme disait à peu près Quintus Septi- des nuages, beaucoup de nuages, des trains de vent, des bancs
4 L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016de neige. Ce derrière de grange est le lieu
fascinant de tous les amours naissants, le
mur fragile au pied duquel on a pris la main
de l’autre, l’endroit où l’on s’est parfois réfugié
pour pleurer, pour fumer, pour rêver, l’endroit
où peut-être on s’est caché, pour rien.
Les témoignages du temps s’accumulent
partout, dans l’écorce d’un arbre vieux, un
poteau usé, un bloc erratique, un toponyme.
Il est bon de ressentir la couche d’espace et
de temps au nez d’un gros camion qui fait
depuis vingt ans le trajet
Montréal-Vancouver. Il est bon de xer son attention sur un
objet an d’aller au-delà de sa simple
présence dans le décor. Que raconte sa forme, sa
texture, son usure, sa durée, quel est le
langage indéchi­ré qui témoigne du temps ?
Songez aux paysages, aux silhouettes des arbres solitaires, songez
à l’architecture universelle du monde naturel et du monde
culturel. Songez à toutes ces existences, ces résiliences, à tout
ce qui est, à tout ce qui a été. •
Devenu vieux, mon père passait ses journées d’été à ne
rien faire d’autre que de plonger son regard et son esprit dans Pour changer de manteau, de peau ou de maison, il ne
cet élément profondément fascinant qu’est l’eau en mouve- faut pas attacher d’importance à ce que l’on remplace. Voilà
ment. Habitant en bordure du ˜euve, il regardait l’eau ler, bien le premier commandement du consommateur avisé :
assis de longues heures sans rien dire. Il eût été bien inutile toujours, tu dévalueras l’ancien, le dépassé et l’obsolète.
de lui demander ce qu’il contemplait ainsi, et quel message, Changer de décor, changer de cuisine, changer de voiture, il
quelle révélation lui apportait l’eau – car comment commu- faut que ça sente le neuf. Il n’y a pas plus délinquant que celui
niquer avec des mots ce que le courant vous a livré comme qui n’achète pas à tout bout de champ ; il n’est rien de plus
secret ? Il su‰sait de voir la tranquillité de ses yeux, le calme révolutionnaire que de tenir à ses a­aires, à ses cicatrices, ses
de son sourire pour comprendre que l’eau lui faisait du bien. plis, ses rides, et à son manteau usé. Ma vieille Honda est
Lorsque je vois, dans les archives du musée Glenbow de une voiture de légende, pour moi comme pour les gens qui
l’Alberta, une photographie du mariage d’Edmond Bras- suivent mes péripéties. Elle approche les 500 000
kilomècoupé et d’Emma Macaroni, je ne peux plus rester en place. tres, son moteur à essence est original. Elle porte toutes les
Qui sont ces gens, pourquoi s’appellent-ils ainsi ? Sarah Pe- marques des distances et des saisons, elle a‰che les signes et
tit Couteau épouse un Duchesneau, au grand lac La Biche. les gragnes de tant et tant de voyagements. Noire, je la vois
Elzéar Laboucane est l’ami de François La Bouteille, lui- tel un astéroïde perdu dans le vide sidéral. Au cœur de cette
même cousin des Bourque du lac Athabasca. Et tant de Dè- machine, je me souviens du froid et de la solitude, des
chenès du grand lac des Esclaves s’appellent Beaulieu, Cochon mins de poudreuse, des vents latéraux, alors que je lui parlais,
et Bonnetrouge. Je ne dis rien des LaFournaise. Me voilà littéralement, pour l’encourager, pour me rassurer. Elle fut de
plongé dans les généalogies métisses du grand Nord-Ouest toutes mes conférences. Elle se souvient de Natashquan, elle
canadien, un univers obsédant, prolongement des mondes de se souvient de Kapuskasing, je la revois sur la route enneigée
la Prairie du Cheval Blanc, de Batoche et de la Qu’Appelle. de Chibougamau et de Nemiscau, et dans les bouchons de
Cette a­aire mérite d’être éclaircie, me dis-je, cette histoire Montréal, et dans le zéro absolu d’un matin de janvier à
Madoit être dite. nouane ; elle fut à Rimouski, à Paspébiac, à Caraquet, dans
Si je roule sur l’Interstate 41 au nord de Milwaukee, en la gadoue et sur la glace. Ce n’est plus une voiture, c’est une
direction de Fond du Lac et de la Butte des Morts, je sur- voûte à idées, le co­re aux trésors de toute mon imagination.
saute et m’interroge. Comment ont abouti ces noms français Voilà bien le problème de l’attachement et de la valeur.
au Wisconsin ? Tous les camionneurs québécois s’interrogent Les âmes mortes collent aux lieux qu’elles ont habités et
fréen passant par là. Il faudrait un grand livre. Les chapitres de quentés, les âmes mortes ne sont pas légères. Lorsqu’on sait
cet ouvrage savant porteraient des titres comme : « Augus- cela, les ennuis commencent. On ne voit plus les choses de la
tin Grignon chez les Folles Avoines » ; « Charles Langlade, même manière. Le vieux piano de famille se souvient de tous
le père métis du Wisconsin » ; « Beaubien et les Potaoua- les petits doigts gommés, de tous les visages recueillis qui se
tomies » ; « Salomon Juneau, le fondateur de Milouakie » ; sont penchés sur son clavier. Je sais bien que les vieux pianos
« Voyage à partir d’Eau Claire au Wisconsin jusqu’au lac ne valent plus rien et qu’ils se donnent sur Internet. Ce trac
Mille Lacs au Minnesota, en passant par Faribault ». leur fait beaucoup de peine. g
L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016 5
Pin solitaire, 2015. Photo : Anne Bertrand. 6 L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016 Dossier
L’AMÉRIQUE ET NOUS
L’AMÉRIQUE ARCHAÏQUE
Vincent Lambert
LA LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE
ET LE DEVENIR-AMÉRICAIN DE L’HOMME
Mathieu Bélisle
DIALOGUES AMÉRICAINS
Samuel Archibald
LECTURES D’AUTRES AMÉRIQUES
Louise Desjardins Essai
L’AMÉRIQUE
ARCHAÏQUE
Vincent Lambert
It looks like it’s dying and it’s hardly been born.
Bob Dylan
’Amérique est-elle encore une promesse ? Quand j’ouvre tes pour le grand recyclage symbolique. Leur caducité leur
Arvida, par exemple, je me dis qu’un processus de démys- confère en quelque sorte une aura. Elles rayonnent encore de Ltication arrive à terme, que personne ne pourrait plus l’énergie des autres que nous étions – que nous sommes.
nous vendre la possibilité d’un Eldorado, sinon pour nous Sera-t-on vraiment surpris d’apprendre que ce grand
livrer à une autre illusion perdue, comme dans Volkswagen rêve inachevable, du fond même de sa décrépitude, annonce
Blues ou Le désert mauve, quand nos vieilles carrosseries fon- encore un Nouveau Monde ? L’Amérique, écrit Archibald,
çaient au cœur des grands espaces comme des corneilles à la voilà une « mauvaise idée qui a fait des chemins », une « idée
recherche d’un bout de terre. qui a produit des routes interminables qui ne mènent nulle
Le mythe du « Americaˆ!?» lancé de la proue d’un trans- part […] et tu peux rouler dessus pendant des heures pour
atlantique a la vie dure, de la beat generation à Titanic, et s’of- trouver à l’autre bout à peu près rien, un tas de bois, de tôle et
fre aux adaptations les plus contradictoires. Mais existe-t-il de briques, et un vieux bonhomme planté debout en travers
encore un roman pour croire au Nouveau Monde, des héros du chemin qui te demande : – Veux-tu ben me dire
qu’est1qui n’en reviendraient pas les mains vides ? La littérature est ce que tu viens faire par icitte ?? » Faut-il en conclure que le
devenue assez dure envers les fantasmes et les bonnes réso- but ne serait plus l’Eldorado, la grande trouvaille, mais une
lutions. Vous projetez un nouveau départ en Californie, et destination qui serait précisément nulle part ? Le continent
vous vous retrouvez pogné aux douanes à Windsor. Rien là n’inviterait-il plus qu’à se perdre dans une absence plus
grande tragique, au contraire. Ce n’est pas parce que personne ne de que son absence à soi ? Non, on sent bien une ivresse aussi,
croit plus au rêve américain qu’il va disparaître à l’horizon de la brise du Great Escape dans une version des plus prosaïques,
nos imaginaires. C’est ce qu’on disait de la Grande Noirceur, mais qui n’est pas que négative. Sans esprit de conquête, sans
jusqu’à ce que Ferron et Ducharme invitent l’abbé Roy et même le serment secret de renaître au bout du chemin, notre
Marie-Victorin à souper. Je me demande si ce mythe occi- héros ne se perd pourtant pas sans but, pour rien. Qu’est-ce
dental d’un recommencement en Amérique ne devient pas qu’il vient faire par icitte ? Pas grand-chose, mais il est animé
un bel artefact à exposer èrement au-dessus du cendrier à d’une volonté assez résolue, peut-être même illusoire :
roupattes d’orignal, comme les mille images par lesquelles on ler en Amérique « en refaisant l’histoire, en poussant à bout
2nous vendait autrefois le progrès. Et comme on le sait, c’est jusqu’à la dernière route et jusqu’au dernier trou perdu ?». La
quand les gures sont désinvesties de toute autorité, quand formule est ambiguë : refaire l’histoire, c’est-à-dire prendre
on se croit quitte envers elles, quand elles sont objectivées une nouvelle fois la pose des découvreurs, comme au temps
en clichés parmi les babioles d’antan qu’elles sont enn prê- de Toutes isles et de La grande allure, quand Pierre Perrault
8 L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016
DOSSIER DOSSIER nous enlignait dans les traces de Jacques Cartier ? Peut-être, vée de Jean-Aubert Loranger, à trois vers anciens de Michel
mais à distance, avec la fermeture éclair ouverte, deux ˜asques Garneau :
dans le fond de la chaloupe en arrière-plan, et comme un brin
de ressentiment, l’ombre d’un doute envers cette histoire de peut-être ai-je resou½é dans ma ˜ûte
conquête. Ici, refaire l’histoire, c’est moins la recommencer un air d’une très ancienne amérique
8que la défaire, la remonter comme un ruisseau jusqu’au mi- dont mes doigts tenaient mémoire
lieu de nulle part, qui est aussi le milieu de partout. Car « se
poser dans un lieu, c’est autant une fatalité qu’un accès à la À quand remonte le ravissement étrange qui s’empare
fabrique du monde, dont l’entrée immémoriale se trouve en- de soi à l’idée de vivre (à l’instant) au fond de la mer de
3 9tre autres sous nos propres pieds ?». ¼ierry Dimanche nous Champlain ?? La propension serait assez récente au Québec :
parle du cratère originel de Sudbury, l’épicentre de la vie sur Gérard Bouchard a rappelé que l’enracinement dans une
méterre selon la dernière hypothèse, mais bien des trous perdus moire longue s’est longtemps dirigé vers la France, et Rome,
en Amérique laissent imaginer que sou½e encore – quelque alors qu’au sud la mémoire honteuse des conquistadors aurait
part – le petit vent du paradis. De tels trous font rêver, n’est-ce ouvert la voie à une appropriation de la culture autochtone,
pas, à condition de ne pas tomber sur une Žfth-wheel qui en une valorisation du métissage. Or si nous remontions dans le
revient. Hic sunt dragones… Il ne faudrait quand même pas temps, au moment où les odes à la France pullulaient dans
que l’Amérique nous enlève jusqu’à la possibilité de nous y nos journaux, nous pourrions voir que les anciens poètes
perdre. canadiens-français cherchaient, eux aussi, à refaire l’histoire.
On peut douter qu’à ce rythme-là, de nouveau cycle en Le territoire à conquérir, ils savaient paradoxalement
l’apprénouveau cycle, à force de recommencer le recommence- cier pour sa primitivité, pour la résistance qu’il opposait au
ment, on y arrive jamais vraiment, en Amérique. Tout porte délé des civilisations, y compris la leur. « Le Cap sera debout
à croire que la découverte de l’Amérique nous a tant fascinés sur les eaux solitaires. / Debout sur les débris des nations
al10(traumatisés) que nous sommes condamnés à la rejouer en tières ?», écrit Charles Gill, et Pamphile LeMay, devant la
boucle, et par des voies toujours plus humbles, plus élémen- chute Montmorency : « Nos voluptés d’Éden, nos tourments
11taires. Serions-nous malgré tout des Européens qui cher- de galère / Ainsi tombent toujours au gou­re du néant . »
chent à régresser, à s’acculturer, à s’ensauvager ? L’Amérique La campagne laurentienne de Marie-Victorin n’est pas
seuledont nous rêvons serait-elle essentiellement l’endroit où les ment le repaire paisible des bonnes mœurs canadiennes, c’est
Européens vont désapprendre l’Europe ? On comprend que un monde hanté par une vie secrète, des hôtes silencieux, où
Michaël La Chance ait eu envie de donner de l’ayahuasca à « la roche grise, polie par les glaciers préhistoriques, mordue
boire à Descartes, et Marc Séguin d’imaginer un Mohawk, le par le chancre des lichens, sonne sous le pied et ressuscite un
12déshérité d’une Amérique de parkings et de centres d’achats, passé fabuleux et muet ?». C’est une des ressources
insoupciter la Somme théologique de ¼omas d’Aquin tout en pou- çonnées du lointain Canada français que ces rêveries
géolovant dire, avec appétit : « Il y a encore en moi des millé- giques ne cessant de rappeler au lecteur un fait d’une grande
4naires de bestialité . » Il su‰t de nous entendre parler de étrangeté : nous voici encore, même aujourd’hui, plongés
ceux qui continuent d’être ceux qui étaient là avant nous : dans un monde archaïque, beaucoup plus ancien (et discret)
« Les Indiens […] n’éprouvaient aucun besoin de donner des que les peuples qui le parcourent en tous sens.
noms aux lieux qu’ils ne visitaient jamais. C’était une ma- Même à l’époque de la France idéale, l’histoire de nos
nie d’Européens d’aller partout et c’était devenu une manie liations mémorielles n’aurait donc jamais été univoque. Elle
5d’Américains de construire des routes pour aller nulle part . » porte encore les marques d’une belle aporie. Le grand projet
S’il fallait que tout soit nommé, cartographié, qu’il devien- de Perrault était déjà celui de La légende d’un peuple, et
donne même impossible de se perdre en Amérique, alors nous nait déjà le torticolis : inscrire la naissance d’une civilisation
serions vraiment entrés dans le temps du monde ni… Et en continuité avec un ascendant européen dans un espace
dans le théâtre mental européen, c’est bien sur la perspective imprégné d’un primitivisme romantique né d’une méance
d’un désert, d’un dehors de la civilisation que le personnage européenne à l’égard de la civilisation. Cette contradiction
de l’Indien veille encore. N’est-ce pas déjà ce que cherchaient nous dénit, comme elle dénit les autres Canadiens et les
Chateaubriand et Tocqueville, les « extrêmes limites de la Étatsuniens, civilisés-sauvages aussi ; mais au Québec, je ne
6civilisation européenne ?», cet espace où « l’homme n’a point suis pas sûr que nous ayons mesuré l’ampleur de nos
attaxé sa demeure et où règnent encore une paix profonde et un ches à une mémoire du continent. Et pourtant, on ne peut
7silence non interrompu ?», cette Amérique encore sans nom, comprendre notre relation à l’Amérique sans considérer
cethors du temps qu’ils avaient entrevue aussi, ironiquement, te volonté semi-consciente de préserver une préhistoire où
dans les récits de la Nouvelle-France ? cette relation n’existait pas. En fait, de ce point de vue, pour
Au fond, l’Amérique dont on rêve pourrait bien être une que la découverte de l’Amérique ait vraiment lieu, il faudrait
Amérique sans nous, à rebours, une Amérique archaïque. qu’elle soit le contraire d’une conquête : aux conquérants
On pourrait multiplier les exemples d’une imagerie préco- d’être conquis, d’être colonisés de l’intérieur par le monde qui
lombienne du territoire, du Ru d’Ikoué d’Yves ¼ériault aux s’ouvre à eux, qui les ouvre.
gravures tectoniques de René Derouin, à Françoise Bujold N’est-ce pas justement cette subordination féconde,
telpenchée sur les fossiles de Miguasha, à la Terra Nova inache- lurique, cet instinct de vie terrestre, qui nous attire chez les
L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016 9
DOSSIER DOSSIER UNE IMMERSION SENSIBLE
DANS LA PENSÉE Indiens – ou chez l’Indien idéal ? Perrault semblait
penser que, pour arriver vraiment en Amérique, les anciens D’ÉCRIVAINS REMARQUABLES Européens devaient se reconnaître un visage
amérindien : « Le Nouveau Monde a refusé et récuse encore
sa propre réalité, sa nouvelle identité. L’Amérique est
13
Ce livre s’intéresse à une rencontre : celle de deux philosophes, mais aussi européenne. Je rêve d’une Amérique amérindienne . »
celle de deux siècles et de deux régimes de pensée. Leibniz (-) et
Diderot (-) appartiennent à deux traditions en apparence
oppoLa poésie de Celan engage un mode de lecture et d’inter prétation Que penser maintenant de ces réaménagements de la sées : on associe généralement la pensée leibnizienne aux grands systèmes
que Jacques Derrida nomme Schibboleth. Plutôt que dévoiler le emétaphysiques du siècle, et celle de Diderot à la mise en pièces de DANIELLE COHEN-LEVINASsens du poème, Derrida excave le texte jusqu’à toucher les ves- ces édifices par la voie d’une philosophie expérimentale radicalement mémoire identitaire auxquels on a assisté dernièrement,
antisystématique. Pourtant, plusieurs liens entre les deux œuvres sont
tiges d’un passé qui ne passe pas, faisant resurgir ce que le poète
visibles, qu’il s’agisse d’emprunts conceptuels ou thématiques par Diderot
appelle un Singbarer Rest. Le poème enclenche alors un double ou de convergences plus diciles à circonscrire. Le premier objet de ce dans le documentaire L’empreinte ou chez Raymond Le devenir-juif envoi : une folie de la langue renonçant à ce qui lui appartient livre est d’identier ces liens et de faire le point sur cette sympathie entre
les deux philosophies. en propre pour donner la parole à un Autre, l’Étranger, le Juif
Mais ce livre s’intéresse aussi à cette rencontre pour ses eets transfor- Bock, qui, dans une rue de Rosemont, croise la lignée
en Celan comme le Juif en tout homme. Comment s’orienter du poèmemateurs, tant sur le plan des concepts, des thèses et des arguments que
dans cette folie qui tente de surseoir à une bénédiction sans sur celui des méthodes. Il s’agit alors de voir comment la rencontre avec le paumée de l’échec et un passé autrement plus nourricier, leibnizianisme a nourri la pensée diderotienne, comment la lecture du texte
locuteur ? À l’encontre du mal herméneutique qui consiste à Double envoi : Celan et Derrida
leibnizien par Diderot en modie le sens, comment elle peut parfois en être LEIBNIZ et DIDEROT
élucider le poème, à rechercher le point de rassemblement de
une interprétation ou un devenir possible. Pour saisir ces transformations, les faisant ainsi d’un narrateur assez banal une sorte de dieu
l’éclaircie sémantique, la « contre-parole » de Celan porte la auteurs ont examiné divers contextes théoriquesdans lesquels les pensées de Rencontres et transformations
Leibniz et Diderot dialoguent : métaphysique et philosophie de la nature, épis-trace indélébile d’Auschwitz, de l’Holocauste, de la Shoah, trois
témologie et philosophie des sciences, théorie de la perception et esthétique. inattendu ? « Les enfants que j’ai croisés m’ont regardé
mots déclinant l’obscurité du monde et la survie de l’humain. Sous la direction de Christian Leduc, François Pépin, À travers ce dialogue, l’ouvrage contribue à une réexion générale sur
Le devenir-juif du poème doit désormais parcourir tant et tant les méthodes requises pour mettre en perspective les rapports entre des Anne-Lise Rey et Mitia Rioux-Beaulne
philosophies à la fois proches et éloignées. comme une icône, les impies, […] mon pas était ˜uide, de chemins sans destin pour témoigner, même endeuillé, de la
mémoire des noms et des dates.
Christian Leduc est professeur Anne-Lise Rey est maître de ils avaient le visage familier de mon côté lle, de ma part
au Département de philosophie conférences à l’Université de Lille 1.
Danielle Cohen-Levinas est philosophe et musicologue. Professeure de l’Université de Montréal. Mitia Rioux-Beaulne est professeur
à l’Université Paris–IV Sorbonne depuis 1998, elle a fondé en 2008 le François Pépin est enseignant au Département de philosophie nègre, de l’Asie qui a fait son chemin par le détroit de
en classes préparatoires au Lycée de l’Université d’OttawaCollège des études juives et de philosophie contemporaine – Centre
Louis-Le-Grand, à Paris.
Emmanuel Levinas. Elle est également chercheuse associée aux Archives Béring pour se diluer dans ma goutte de sang
autochHusserl de l’ENS-CNRS, à Paris. Couverture : © Minerva Studio / Shutterstock
isbn 978-2-7606-3544-9 isbn 978-2-xxx
14tone . » Cet héritage monté de l’autre bord, étranger
Humanités
À VENIR ISBN 978-2-7606-3615-6 à la mémoire européenne, créolisé, ce « côté lle », Jean
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PUM Les Presses de l’Université de MontréalLes Presses de l’Université de Montréal VRIN
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DISPONIBLE EN VERSION NUMÉRIQUE Morisset l’appelle notre « ascendant maternel », d’après www.pum.umontreal.ca Les Presses de l’Université de Montréal
Analytique-20-couv.indd 1 2015-10-14 11:04 lequel, « derrière cette Amérique sans nom cherchant à
s’inventer un passé européen glorieux et sans tache, se
trouve une Huronne, une Natchez, une Algonquienne,
Pe nsée allemandeDe ce qui agit à ce qui voit une Noire esclave, une Panisse ou une Pas-Pareille ayant
et européenne
ishida Kitarō (-), philosophe japonais inspi- servi de préambule dans la lutte amoureuse d’un poème, Nrateur de l’École de Kyōto, est parvenu à édifier un
Nietzsche lisait ? Mais quel écrivain ne lit pas ? Les auteurs système philosophique original en poursuivant un dialogue
constant avec la philosophie occidentale. Ce livre, qua- réunis ici ont choisi de mettre de l’avant cette évidence afin d’un sapinage ou d’une con˜uence nommée Améri-trième volume de l’édition de de ses œuvres complètes, d’en mesurer les conséquences méthodologiques, puis d’en
est oert ici pour la première fois en traduction intégrale.
tirer profit. Nietzsche lisait. Fort bien. Mais que lisait-il ? Composé de neuf essais rédigés entre et , il marque 15
la transition vers la philosophie caractérisant le penseur Et quand ? Mais surtout : pourquoi ? Comment ses lectures que ?». Oui, on peut le croire, nous voici rappelés à un
nippon. Le titre du livre exprime très bien ce tournant :
parnourrissaient-elles sa réflexion ? Qui répondait à l’appel de
tant d’une position qui considère la réalité fondamentale, ou
véritable, en tant que point d’unité des choses qui agissent, ses textes ? Et quel type de lecteur fut-il lui-même ? atavisme réel, ancré si profondément en nous qu’il nous
l’auteur passe à « ce qui voit », c’est-à-dire à une position qui Cet ouvrage s’intéresse au Nietzsche lecteur, écrivain et
met en scène le « plan d’englobement » de la réalité, soit une
auteur lu. Il analyse, d’une part, la pratique nietzschéenne
philosophie de la relation organisant en une vaste fresque suivrait partout, sans qu’on le voie. Mais alors qu’on l’a
de l’écriture philosophique à l’aune de sa pratique de tous les plans du réel, de même que les rapports mutuels nishida kitaro établis entre tous leurs éléments constituants. Sous la direction dela lecture et, d’autre part, les mécanismes de définition
De ce qui agit à ce qui voit
et d’appropriation de ses idées à partir de la réception M B nié, refusé, récusé, je me demande si nous ne risquons
de ses textes. Traduction de Jacynthe Tremblay
Jacynthe Tremblay est titulaire d’une double spécialisation en
philosophie de la religion et en philosophie japonaise. Elle habite au pas maintenant de nous y vouer un peu désespérément,
Martine Béland est titulaire d’un doctorat en philosophie (EHESS, Japon (Sapporo), où elle poursuit une carrière de recherche centrée
sur la philosophie de Nishida Kitaro. Elle a aussi dirigé plusieurs Paris). Elle est professeure au Département de philosophie du
e publications portant sur la philosophie japonaise du 20 siècle, et Lectures nietzschéennesCollège Édouard-Montpetit (Longueuil) et chercheure associée au comme si nous ne pouvions pas vivre ici sans en être est l’auteure, aux PUM, de Philosophes japonais contemporains (2010).
Centre canadien d’études allemandes et européennes (Université de
Montréal). Sources et réceptions (aussi) originels, sans le sceau fabuleux d’une ancestralité
amérindienne. Les personnages de Victor-Lévy
Beaulieu, qui aspire encore à nous libérer de nos mirages en
34,95 $ • 31 e les exacerbant à outrance, rêvent aussi d’un monde où Couverture : Nishida Kitar en février 1943 (domaine public) / S. Brousseau
ISBN 978-2-7606-3458-9
 ----34,95 $ • 31 e « tous les Canadiens français […] avaient choisi la vie Disponible en version numérique
Couverture : © e Trinity College Library, Dublin, Irlande. Les Presses de l’Université de Montréalwww.pum.umontreal.ca PUM Les Presses de l’Université de Montréal
Aussi disponible en version numérique
www.pum.umontreal.ca PUM 16rouge ».
kitaro.indd 1 2015-05-27 11:13
Lettres Nietzscheenne-couv+C4.indd 1 2015-02-27 09:45 Serait-ce encore une belle extravagance, moins
désuète et aussi exaltante, que la mémoire d’une douce
France chrétienne ? Comme elle, notre autochtonie
ne semble concerner que nous, servant autant à nous
révéler qu’à nous dissimuler à nous-mêmes. Pour que
l’Amérique se découvre, peut-être faudrait-il, comme
l’écrit Étienne Beaulieu, que « l’Amérique originelle
elle-même s’e­ace et avec elle le sentiment d’être aussi
ancien qu’un autochtone, que ceux qui seraient nés du
17sol même ? ». Car cette image pourrait s’avérer
trompeuse, possiblement teintée de mauvaise conscience
co18lonialiste , assez culpabilisante pour nous faire oublier
que nous n’avons rien à leur envier béatement, aux
Indiens, car au-delà des signes et des lignées, ce que nous
sentons, ce qui nous interpelle et nous trouble en eux
(ou dans leur image typique) est quelque chose comme
notre humanité. Autrement dit, comme tous les
fantasmes, celui-ci perpétue en nous la conviction que d’autres
êtres, d’autres lieux seraient dépositaires de ce qui nous
DE CE QUI AGIT À CE QUI VOIT Nishida Kitaro
PUM LE DEVENIR-JUIF DU POÈME DANIELLE COHEN-LEVINAS

 LEDUC PÉPIN
Lectures nietzschéennes
Leibniz et Diderot
REY • RIOUX-BEAULNE
ANALYTIQUES 20manque, de ce qu’en réalité nous sommes. Il serait facile de chanter dans la ˜amme qui montait, me dit :
20le condamner, mais ce serait condamner une image, alors – J’attends qu’ça bouille .
que nous ignorons ce que recèle ce fantasme, alors qu’il ne
fait que signaler une « part » ignorée de soi qui cherche à se L’un observe un tableau, et fantasme, l’autre habite. « Je
montrer, à se faire connaître. L’El Dorado, l’homme doré ? La ne songe pas », dit bêtement le Peau-Rouge, « je suis ». Je
question est moins de savoir s’il existe – sinon, en aurions- savais qu’on peut fantasmer l’ancien, les lointains, ce qui n’est
nous la notion insistante ? – que s’il faut absolument, pour le pas là, mais j’avais oublié qu’on peut aussi fantasmer d’être
rencontrer, pour l’être, rouler jusqu’au bout du dernier rang ici, qu’ici n’est sans doute pas là non plus. Encore un rêve,
du commencement lointain de l’Histoire. Poser la question, donc. La dernière version de l’Éden… g
c’est y répondre. Mais rien ne permet comme la route de
réaliser pleinement l’absurdité de la quête, d’admettre que
1. Samuel Archibald, Arvida, Montréal, Le Quartanier, coll. « Po-les images n’étaient e­ectivement que des images, de s’aviser
lygraphe », 2011, p. 25.d’un fait si transparent qu’il passait inaperçu,
outrageuse2. Ibid., p. 26.
ment dépaysant de banalité, par exemple : nous en sommes. 3. Thierry Dimanche, Le milieu de partout, Prise de parole, 2014,
Et si nous en sommes, rien ne nous est totalement étranger. p. 11.
L’Amérique archaïque est ici, incognita, pas moins au début 4. Marc Séguin, La foi du braconnier, Montréal, Bibliothèque
québécoise, 2012, p. 66.qu’à la n de l’Histoire, en réalité plutôt au fond, en
arrière5. Samuel Archibald, op. cit., p. 34.plan de nos allers-retours, dans l’odeur fossilisée dans nos
6. Alexis de Tocqueville, Regards sur le Bas-Canada, choix de
édices montréalais, fondue au présent même. Depuis long- textes et présentaton de Claude Corbo, Montréal, Typo, p. 55.
temps déjà, le temps des conquêtes est redevenu (sauf pour 7. Ibid., p. 84.
les conquérants d’aujourd’hui) un temps de découvertes, 8. Michel Garneau, « Et la nécessité de l’eau », dans le collectf
Le pays, Montréal, Librairie Déom, coll. « Poésie canadienne », d’exhumations et de coïncidences, la reconnaissance (innie)
1963, p. 52.de nos appartenances fantômes. L’esprit du lieu, disait-on…
9. De beaux poèmes sur la mer de Champlain sont parus
Là où moi et l’autre, anciens et neufs, ici et nulle part, loin et dernièrement, entre autres dans Reculez falaise de Louis-Jean
proches, ondoyons, respirons comme un seul être. Thibault (Le Noroît, 2007) et Le tombeau où nous courons de
Encore un rêve ? Nulle part, ici et partout, c’est encore Marcel Labine (Les Herbes rouges, 2012).
10. Charles Gill, Le cap Éternité, présentaton d’Albert Lozeau, l’Amérique ? Si nos aventures continentales nous ont appris
Montréal, Le Devoir, 1919, p. 67.une chose, c’est que le Nouveau Monde est un rêve auquel on
11. Pamphile LeMay, Les gouteletes, Bibliothèque électronique
n’arrive jamais qu’au réveil, quand une peau d’illusion tombe du Québec, p. 187, disponible en ligne :
htp://beq.ebooksgraen nous ramenant à notre lieu ordinaire et inconnu, pauvre tuits.com/pdf/Lemay-gouteletes.pdf.
et faramineux. On croit parfois que les mythes, les rêves sont 12. Marie-Victorin, Croquis laurentens, préface d’Ernest
Bilodeau, Montréal, Librairie des Frères des Écoles chrétennes, trompeurs alors qu’ils sont faits pour nous détromper, nous
1946 [1920], p. 33.mener là où tout se termine et commence, ce
trou-perdu13. Pierre Perrault, Partsmes, Montréal, L’Hexagone, coll. « It -
où-l’on-se-retrouve qui n’était nalement, chaque fois, pas néraires », 2001, p. 165.
si reculé que ça. Ici, l’usage voudrait qu’on cite de mémoire 14. Raymond Bock, Rosemont de profl , Montréal, Le Quartanier,
un maître zen de l’époque Song, mais je me rabattrai sur 2013, p. 42.
15. Jean Morisset et Éric Waddel, Amériques, Montréal, un poème oublié de Gaston de Montigny, le portrait d’un
L’Hexagone, coll. « Itnéraires », 2000, p. 32.Peau-Rouge au bord du feu, composé à l’époque où Marcel
16. Victor-Lévy Beaulieu, Oh Miami, Miami, Miami, Montréal,
19Dugas rêvait déjà d’une « grande poésie autochtone ?», vers Éditons du Jour, 1973, p. 320.
1910. Il est aussi drôle : 17. Étenne Beaulieu, Trop de lumière pour Samuel Gaska ,
Montréal, Lévesque éditeur, coll. « Réverbératon », 2014, p. 16.
18. Jacques Brault, dans Mémoire : « Nous avons tué l’Indien et À quoi songeait-il en regardant ainsi
monavons tendu nos poignets à l’oppresseur. C’est notre deuil. C’est ter la ˜amme dans le silence endormeur de cette
notre souillure. »
tombée du jour ? 19. Marcel Dugas, cité par Robert Larocque de Roquebrune, « Le
Était-ce aux vieux guerriers de sa tribu morte régionalisme en poésie », Le Nigog, fac-similé des douze
nuqui, dans les grands jours de combat, déterraient méros parus de janvier à décembre 1918, Montréal, Comeau &
Nadeau, 1998, p. 186.la hache et, formidablement ocrés de rouge, ne
20. Gaston de Montgny, Étofe du pays , pages retrouvées et revenaient vivants qu’avec le scalp d’un ennemi
présentées par Louvigny de Montgny, Montréal, Beauchemin,
mort ? 1951, p. 252-253.
Et le vieux Peau-Rouge me répondit :
– Non !
– Alors, lui dis-je, que fais-tu dans ce
crépuscule où je vois s’idéaliser en toi tout un passé de
rêve ?
Et le vieux sauvage, en me montrant du bout
de sa pipe une chaudière qui commençait à
DOSSIER Essai
LA LITTÉRATURE
QUÉBÉCOISE ET LE
DEVENIR-AMÉRICAIN
DE L’HOMME
Mathieu Bélisle
endant longtemps les écrivains québécois ont xé leur Jacques Godbout, Marie-Claire Blais), soit chez La­ont
regard sur la France, qui en matière de littérature dis- (Hubert Aquin) ou chez Gallimard (Réjean Ducharme). En Ppensait les modèles et détenait l’ultime pouvoir de sanc- plus de s’inscrire dans le courant très en vogue de la
décolotion. Les choses commencent à changer après la Seconde nisation, notre littérature apparaît alors aux yeux du public
Guerre mondiale, quand les écrivains québécois connaissent français comme un intermédiaire utile pour traduire
l’expéleurs premiers succès aux États-Unis (je pense aux traduc- rience américaine. En lisant Ducharme et Godbout, qui sont
tions anglaises d’Au pied de la pente douce et de Bonheur d’oc- certainement à cette époque, par la langue et l’imaginaire,
casion), mais surtout quand ils constatent que plusieurs des les plus américains de nos écrivains – du moins ceux qui en
écrivains français qu’ils admirent se tournent eux aussi vers France sont le plus spontanément rangés sous cette «
étiquetles États-Unis pour trouver chez Hemingway, Faulkner et te » –, le public français se familiarise avec un univers qui le
Dos Passos des exemples à suivre. Dans l’esprit des écrivains fascine par son étrangeté et son exotisme. Mais les Français
d’ici, notamment les membres de la Nouvelle Relève, tout se se rendent compte assez rapidement qu’ils n’ont pas besoin
passe alors comme si le modèle français admettait ses propres du Québec pour accéder à l’Amérique, que des Américains
insu‰sances et reconnaissait l’existence d’un nouveau pôle de parlant français (nous, les Québécois) sont encore trop
semréférence. Dans La France et nous (1947), Robert Charbon- blables à eux, c’est-à-dire encore trop français, pour traduire
neau dresse un constat implacable : « Aujourd’hui, un écri- pleinement l’expérience américaine : « Nous pensions que
vain européen se juge consacré quand il est publié à New notre littérature représenterait la dimension américaine de la
York. Pourquoi les Canadiens, à la condition qu’ils en aient la littérature française, mais les Français ont vite compris qu’ils
chance, refuseraient-ils la gloire mondiale que peut seule leur pouvaient avoir accès à l’original, en traduisant les auteurs des
1 2donner l’édition américaine ?? » Charbonneau ne peut sans États-Unis et du Canada anglais ?», constate Jacques
Goddoute pas imaginer que dans les décennies qui suivront, la bout dans un récent entretien accordé à mon collègue Alain
littérature québécoise jouira d’une reconnaissance sans pré- Roy.
cédent en France, la plupart des œuvres marquantes de cette Bref, si les années 1960 semblent donner tort à Robert
période étant publiées à Paris, soit au Seuil (Anne Hébert, Charbonneau, la suite de l’histoire montre que le jugement
12 L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016
DOSSIER DOSSIER qu’il formule à la n des années 1940 n’est pas si loin du comme une contrée lointaine, notre américanité tient à une
compte. Il est bien possible que le succès de la littérature expérience concrète, au fait que nous vivons dans l’ombre du
québécoise passe aujourd’hui davantage par New York et le géant, que nous partageons avec lui des intérêts, une frontière,
marché mondial auquel il donne accès que par Paris, en dépit un continent. En comparaison de la nôtre, l’américanité à
lade l’accueil favorable réservé en France à quelques-uns de nos quelle accèdent les Chinois, les Russes et les Iraniens a
quelécrivains (je pense à Soucy, à Arcan, à Laferrière, et tout ré- que chose de superciel et demeure le plus souvent connée
cemment à Perrine Leblanc et à Audrée Wilhelmy). Et même dans l’ordre mimétique du fantasme ou du jeu. Mais le jeu et
si le marché français o­re encore des débouchés appréciables, le fantasme ne sont pas des activités innocentes et sans por- LA LITTÉRATURE je doute beaucoup que les romanciers conçoivent et écrivent tée : c’est presque toujours par la voie des représentations que
leur œuvre en fonction de celui-ci, ou même seulement en les sociétés prennent conscience des changements qu’elles
songeant à des modèles français. Les références littéraires des vivent. Et ce qui se passe aujourd’hui en Asie et dans l’ancien
jeunes écrivains (pour ne rien dire de leurs références cultu- bloc soviétique, nous l’avons nous aussi vécu, avec quelques
relles en général), les exemples qui les inspirent et auxquels ils décennies d’avance. D’ailleurs, il est loin d’être acquis, à une QUÉBÉCOISE ET LE
se mesurent, proviennent aujourd’hui en majorité des États- époque où les progrès technologiques abolissent les distances
Unis. En fait, nous assistons depuis quelques années à un et accroissent les échanges, que notre proximité
géographivéritable engouement, dont je vois la preuve dans la montée que avec les États-Unis constitue un avantage décisif.
en force d’une « école américaine » composée d’auteurs qui Le paradoxe veut donc que nous célébrions notre amé- DEVENIR-AMÉRICAIN
sont passés pour la plupart par l’UQAM, où ils ont gravité ricanité au moment où le monde entier fait de même, c’est-
dans l’orbite de Jean-François Chassay et Bertrand Gervais à-dire au moment où l’américanité devient, à des degrés
– Samuel Archibald, Daniel Canty, William S. Messier, Éric divers, un attribut de toutes les identités. La fameuse
manPlamondon, Éric Grenier –, et de quelques écrivains établis chette du quotidien Le Monde au lendemain des attaques du DE L’HOMME qui ont ouvert la voie, comme Catherine Mavrikakis, Louis 11 septembre 2001, « Nous sommes tous américains », si elle
Hamelin et Dany Laferrière. D’autres écrivains, sans reven- visait d’abord à manifester la solidarité avec les victimes et
diquer aussi clairement leur liation américaine – je pense à l’appui dans la lutte contre le terrorisme, se trouvait aussi à
Alexandre Soublière, à Dominique Fortier et à Éric Dupont, attester d’une transformation qui avait cours depuis un
demilequel, incidemment, me disait voir dans sa volonté d’occuper siècle et qui, avec la chute du mur de Berlin et l’e­ondrement
le monde par son écriture « quelque chose qui ressemble à de l’Union soviétique, arrivait à son terme : dans les faits –
3cette force qui justie l’impérialisme américain ? » –, s’em- et sans doute fallait-il un drame pour le reconnaître – nous
ploient eux aussi à explorer par leurs œuvres la culture, le ter- étions bel et bien devenus des Américains. La provenance
ritoire et l’histoire du continent, des signes qui laissent croire de la manchette n’était pas indi­érente, car au fond seule la
qu’à l’échelle de la littérature, et quoi qu’en pensent ceux qui France, en vertu de son ancienne prétention à l’universalité
espèrent encore un réalignement sur le modèle français, nous et du prestige dont jouissait encore sa culture, pouvait parler
avons peut-être trouvé l’équivalent de l’Eldorado. au nom de toutes les nations, en attribuant à l’humanité
entière une américanité qu’elle reconnaissait désormais comme
• sienne. En France comme ailleurs, cette américanité a bien
entendu quelque chose de schizophrénique, en ce qu’elle fait
Évidemment, l’enthousiasme n’empêche pas la lucidité. l’objet d’attitudes parfaitement contradictoires. Car tout en
Nous avons beau revendiquer plus que jamais notre améri- adoptant, souvent sans même y penser, le mode de vie «
typicanité, à plusieurs égards cette américanité n’a d’intérêt que que » des États-Unis, tout en consommant avidement les
pour nous – enn, surtout pour nous. Car autant je doute que « produits » innombrables de leur culture, tout en nous
préocla France et le monde trouvent un intérêt réel à comprendre cupant de leur vie politique parfois davantage que de la nôtre,
l’Amérique à travers nous, autant je doute que les Américains nous continuons de professer un antiaméricanisme de bon
pensent découvrir grâce à nous quelque chose d’une iden- aloi. Mais il faut bien voir que tout le temps que nous
pastité dont ils s’estiment les seuls possesseurs. Cela ne signie sons à exprimer notre mépris ou notre indignation à l’égard
pas que nos romans québécois d’inspiration « américaine » des États-Unis, toute l’énergie que nous dépensons dans la
ne puissent remporter aucun succès en France ou aux États- dénonciation de leur impérialisme, de leur modèle
inégaliUnis, mais plutôt que l’exploration de cette liation ou de taire, de leur racisme rampant, de leur violence excessive et
cette « veine », fût-elle pour nous l’équivalent d’un Eldora- leur culte des armes, de leur morale médiocre ou supercielle,
do, ne contribue pas nécessairement à nous distinguer des tout ce temps, toute cette énergie, nous ne les avons plus
autres. C’est que cette américanité dont nous nous réclamons pour nous occuper d’autre chose. En somme, alors même que
perd une grande partie de son intérêt et de son sens dans nous croyons échapper à l’autorité ou à l’in˜uence des
Étatsun monde où l’in˜uence économique et culturelle des États- Unis en la combattant vigoureusement, nous ne faisons rien
Unis est devenue si importante que la plupart des nations, y d’autre que la conrmer.
compris les plus « réfractaires » comme la Chine, l’Iran et la Le tour de force des États-Unis, je ne suis pas le premier à
Russie, adoptent, sans o­rir la moindre résistance, la culture, le remarquer, est d’avoir su étendre leur in˜uence à l’ensemble
les valeurs et le mode de vie « à l’américaine ». Bien sûr, à du monde sans jamais avoir formellement conquis un seul
la di­érence de ces nations pour qui l’Amérique apparaît territoire – si l’on excepte les guerres contre le Mexique et les
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DOSSIER DOSSIER eAmérindiens qui, au 19 siècle, leur ont permis de s’étendre pour eux de concevoir un modèle politique a priori ou un
4jusqu’à la côte du Pacique . Depuis qu’ils ont livré bataille ordre mondial conforme à un cadre idéologique précis. À
pour libérer l’Europe et pacier le monde – se voyant dès lors la di­érence d’autres empires ou régimes, et au contraire
attribuer le rôle de gendarme de la planète –, les États-Unis de ce que nous sommes portés à croire, ils n’ont jamais cédé
ont imposé leur pouvoir à peu près partout, par le moyen à la tentation de penser le monde, la culture, l’économie et
d’alliances et de tractations complexes, de coups d’État et la société en termes abstraits – ou si l’on préfère : ils n’ont
de révolutions par voie interposée, de pactes avec des États jamais prétendu à l’universalité. Bien sûr, ils usent d’un
vocavoyous, les ennemis du jour étant souvent les alliés d’hier, et bulaire in˜ationniste, qui fait que tout prend pour eux des
vice-versa, des contradictions qui ont certainement contri- proportions « mondiales », y compris une nale de baseball
bué à ternir leur image et à miner leur autorité morale, mais disputée entre les équipes de Kansas City et de San
Franqui ont aussi assuré, il faut bien l’admettre, leur pérennité. cisco (la « Série mondiale »). Bien sûr, leurs plus grands
oraD’ailleurs, ceux qui misent sur le déclin rapide de l’empire teurs – le dernier en lice étant Barack Obama – sillonnent la
américain commettent une erreur d’appréciation : la force de planète en célébrant les vertus d’un monde libre tout entier
cet « empire invisible », c’est l’extrême plasticité de sa struc- voué à la poursuite du bonheur. Mais il faut bien voir que le
ture, qui le rend capable de s’adapter à toutes les circonstan- monde dont il est question, c’est le leur, c’est-à-dire le monde
Le paradoxe veut donc que nous célébrions notre
américanité au moment où le monde entier fait de même,
c’est-à-dire au moment où l’américanité devient, à des
degrés divers, un attribut de toutes les identités.
ces et à tous les retournements de l’histoire. Nous parlons magiquement réduit à la dimension de leur pays. Au fond, le
beaucoup de la montée en puissance de la Chine et de son grand mérite des Américains tient au fait qu’ils n’ont jamais
extraordinaire capacité manufacturière, ce qui nous fait peut- voulu être autre chose que des Américains, et qu’à force d’être
être oublier qu’à peu près toutes les innovations récentes qui ou de vouloir être américains, avec toute l’énergie, la candeur
ont un e­et structurant sur les échanges mondiaux sont sous et la conviction que nous leur connaissons, ils sont parvenus
contrôle américain : les grands fabricants de matériel infor- à convaincre le monde d’adhérer non pas à une conception
matique (Apple, IBM, Intel, Dell), les principaux moteurs générale de l’homme, mais à une identité spécique, la leur,
de recherche (Google, Yahoo), les réseaux sociaux (Facebook, qui est à prendre ou à laisser.
Instagram, Twitter), les plateformes de commerce (Amazon, Nous sommes tous engagés dans un devenir-américain
eBay) et de distribution de contenu numérique (iTunes, Net- dont nous ne savons pas bien où il s’arrêtera. La course à
˜ix). Et je n’ai encore rien dit de la domination des États- la consommation, la spectacularisation de la vie politique, le
Unis dans l’ordre des représentations, les industries cultu- développement d’une novlangue anglo-managériale, le
réalirelles américaines (musique, cinéma, télé) détenant presque gnement du système d’éducation (de son organisation, de son
partout sur la planète les plus grandes parts de marché – une nancement et de ses pratiques pédagogiques) sur le modèle
domination qui leur permet de recruter les meilleurs artistes étatsunien, et j’en passe, tous ces changements de grande
amde tous les pays, à qui ils doivent d’ailleurs certaines de leurs pleur témoignent d’une tendance de fond qui n’est pas près
œuvres les plus célébrées. Il est vrai que de nouveaux pôles de d’être démentie. Il n’est pas dit que le devenir-américain ne
production apparaissent, en particulier dans le domaine du parviendra pas un jour à s’introduire dans la sphère de
l’inticinéma, où Bollywood représente aujourd’hui un adversaire me, gagnant le lieu où l’individu pense et se conçoit. Lors de
de taille. Mais il faut bien voir que le succès du cinéma indien, mon plus récent séjour à Paris, au début de l’été, j’ai constaté
aussi phénoménal qu’il soit, tient dans une large mesure à sans grande surprise que les jeunes Français qui o­raient aux
son habileté à reproduire – parfois jusqu’à la caricature – le touristes un tour de chant dans les rues de la ville le faisaient
modèle hollywoodien, qu’un tel succès, en somme, ne menace tous en anglais. L’américanomanie est un phénomène
génénullement la suprématie américaine. ralisé en Europe – j’ai entendu les mêmes chansons à
AmsLa capacité d’adaptation des États-Unis doit beaucoup terdam, où l’on nous servait dans les restaurants à coups de
à leur pragmatisme, au fait qu’ils se soucient toujours d’être « you guysˆ», comme si nous étions dans un diner du New
Jerproches du concret et du particulier, qu’au-delà des grands sey. Je peux évidemment comprendre que, dans le faubourg
discours et des principes qu’ils invoquent les seules consé- Saint-Honoré, aux abords de la cathédrale Notre-Dame et le
quences qui importent vraiment sont celles qui ont un ef- long du boulevard Saint-Germain, c’est-à-dire dans les lieux
fet dans la pratique. C’est dire qu’il ne saurait être question fréquentés par les touristes, les jeunes musiciens qui veulent
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DOSSIER DOSSIER gagner un maximum d’argent misent sur une reconnaissance toujours racontés depuis le point de vue de ceux qui restent,
facile. J’imagine que les airs de Ray Charles ou des Bee Gees des personnages qui dans leur ignorance des États-Unis réels
rapportent plus de pourboires que les chansons de Renaud en viennent parfois à imaginer, comme Maria Chapdelaine
– même si je doute qu’on ait seulement pris la peine de véri- songeant à Lorenzo Surprenant, qu’au sud se trouve une sorte
er. La vraie surprise est venue quand je me suis éloigné du de pays des merveilles, un « inconnu magique » où l’on mène
5secteur touristique (mais le quitte-t-on jamais à Paris ?) et « une vie facile, presque sans labeur ?». La seule exception à
retrouvé sur la rue des Écoles, près du square Paul-Langevin, laquelle je songe se trouve dans Trente arpents (1938) de
Rinlà où un groupe de jeunes normaliens entonnait en chœur guet, dont le héros, Euchariste Moisan, quitte sa campagne
des negro spirituals, ces hymnes religieux composés par les natale pour émigrer aux États-Unis an de rejoindre son ls
esclaves afro-américains, puis rue Monge, près de la Sorbon- Ephrem, qui a trouvé du travail dans une manufacture. Mais
ne Nouvelle, dans un secteur fréquenté essentiellement par d’une certaine manière Euchariste, quand il arrive dans la
des Parisiens, où un groupe de jeunes hipsters interprétait petite ville ctive de White Falls, N. Y., est déjà mort : son ls
des airs de bluegrass, la tenue savamment débraillée, avec cha- et sa belle-lle l’ignorent et le méprisent, ses petits-ls ne le
peaux, bottes de cowboy, guitares et banjos. Je dois l’avouer, reconnaissent pas et ne savent pas lui parler, ses enfants restés
c’était vraiment sympathique. Les deux groupes étaient très au Québec l’ont déjà oublié. Tous les liens qui contribuaient à
doués, en particulier celui des hipsters, dont la musique ren- le dénir, y compris le lien qui l’unissait à sa terre « devenue
dait un son riche et authentique. Mais je me rendais bien muette », sont brisés.
compte, en même temps, que ces deux spectacles se distin- Après La France et nous de Charbonneau, qui atteste le
guaient de ceux que j’avais croisés dans le secteur touristique. premier d’une appartenance nord-américaine longtemps
Ici, l’argument de la reconnaissance facile par le public ne « recouverte » ou ignorée, la Révolution tranquille marque un
pouvait pas jouer. Personne dans l’assistance ne pouvait fre- changement décisif en ce qu’elle témoigne chez les écrivains
donner les airs avec les chanteurs, comme pour Georgia on My de la volonté de se réapproprier le continent. Pour les
poèMind ou Staying Alive. Bref, ce n’était pas par calcul écono- tes du pays, il s’agit de renouer avec les grands espaces de la
mique qu’ils o­raient leur prestation ou parce qu’ils avaient Nouvelle-France, de les reconquérir en imagination et de les
trouvé un répertoire à la portée du premier venu. Car cette occuper par la parole, en rappelant que l’Amérique peut aussi
musique n’a rien de facile, et ils n’avaient pu la découvrir et la se dire et se penser en français. Vers la même époque, une
maîtriser qu’au terme d’une longue fréquentation du folklore autre américanité, celle de l’American way of life, fait l’objet
des États-Unis, de ce qu’on appelle communément « l’Amé- d’une récupération parodique, entre autres chez Ducharme et
rique profonde ». Et s’ils entonnaient les airs des champs de Godbout, qui en exploitent les dimensions les plus kitsch (les
coton et de la route de l’Oregon avec autant d’enthousiasme motels, les grosses voitures, le fast food), sans bien sûr qu’il soit
et de talent, c’est parce qu’ils avaient appris à les aimer pour exclu de la soumettre à une critique féroce (pensons au Speak
eux-mêmes, qu’ils y avaient trouvé quelque chose d’essentiel, White de Michèle Lalonde). Reste que l’américanité apparaît
quelque chose comme la possibilité de sentir que la mémoire, encore le plus souvent comme un phénomène extérieur, qui
que l’expérience américaine – une mémoire et une expérience fait l’objet d’un fantasme ou d’une mise à distance ironique,
historiquement datées : l’esclavage pour les normaliens, la un phénomène qui, en somme, n’intervient guère dans la
conquête de l’Ouest pour les hipsters – devenaient les leurs, manière dont les individus se dénissent et se racontent. Les
que pendant quelques instants de plénitude, ils étaient des choses changent dans les années 1980 et 1990, avec
l’appariAméricains, et nous avec eux. tion d’écrivains qui vivent l’Amérique « de l’intérieur » (je fais
écho au beau livre de Pierre Nepveu, Intérieurs du Nouveau
Monde), comme une part intime de leur expérience et de leur •
identité. J’ai évoqué plus tôt les exemples de Dany Laferrière,
Louis Hamelin et Catherine Mavrikakis, dont la liation L’américanité n’est pas un phénomène nouveau dans la
américaine est clairement revendiquée. Mais il ne faudrait littérature québécoise, loin s’en faut. De près ou de loin, elle a
pas oublier Jacques Poulin, dont le Volkswagen Blues apparaît toujours participé à sa dénition, parfois de manière positive
peut-être comme le roman qui à cette époque exprime de la – pensons à François-Xavier Garneau, qui situe son Histoire
manière la plus ostensible la volonté de se mettre à « l’école du Canada (1845) dans une perspective résolument
nordde l’Amérique », un roman dont l’exemplarité est rehaussée américaine, persuadé qu’elle peut servir à « tous les peuples
par le fait qu’il n’a jamais cessé, depuis sa parution en 1984, du continent qui s’occupent de leur avenir » –, le plus
soud’être lu et enseigné, qu’il est donc connu d’à peu près tout vent de manière négative, comme ce à quoi notre littérature
le monde.doit résister (voir Henri-Raymond Casgrain et Edmond de
Aussi bien l’avouer : s’il m’a charmé quand je l’ai lu pour Nevers) ou comme la part méconnue ou irreprésentable de
la première fois à l’âge de dix-huit ans, à une époque où je rê-l’expérience. Je vois la preuve de cette négativité entre autres
vais de voyage et d’aventure (j’ai d’ailleurs vécu dans l’Ouest dans le fait que, pendant très longtemps, les personnages
durant toute l’année suivante), à la relecture, le roman de romanesques qui partent aux États-Unis sont
systématiquePoulin m’a d’abord laissé perplexe. Bien sûr, j’ai retrouvé dans ment voués à la disparition, je veux dire : qu’ils cessent d’être
Volkswagen Blues un pays admiré où j’ai voyagé et vécu. Mais représentés dès qu’ils traversent la frontière et ne reprennent
la relecture m’a aussi révélé la « fadeur » de Jack Waterman, vie qu’au moment où ils la retraversent. Les romans nous sont
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DOSSIER DOSSIER sorte d’avatar du romancier, qui ne s’aime pas et se plaint qu’il trouve à San Francisco à la n du roman soit bel et bien
sans cesse de son grand âge alors qu’il n’a que quarante ans, son frère, en dépit de l’abondance d’indices qui l’ont mené
un autre de ces êtres « fatigués » dont notre littérature sem- vers lui. Comparée à ¼éo, Pitsémine paraît bien plus réelle,
ble détenir le secret. Il m’a aussi semblé que le motif qui le elle qui ne quitte jamais Waterman, lui raconte des
histoiréunissait à Pitsémine, surnommée la Grande Sauterelle, une res, conduit le vieux Volks et lui fait des avances auxquelles
jeune voyageuse qu’il embarque dans son vieux Volks, posait il nit par succomber. Mais cette présence n’a pas beaucoup
problème. Qu’est-ce qui décide la jeune femme à parcourir d’e­et sur le récit, ni même sur la vie de Waterman, qui, après
6 000 kilomètres avec un inconnu ? Comment expliquer une avoir traversé l’Amérique en sa compagnie, la laisse
repartelle « disponibilité » ? Et pour quelle raison importe-t-il tant tir en avion sans manifester le moindre regret ni le moindre
à Waterman de retrouver son frère à ce moment de sa vie ? émoi. C’est que la véritable valeur de Pitsémine est de nature
(« Mais pourquoi le cherchez-vous maintenantˆ? » demande spirituelle : à chaque étape du voyage, elle « anime » les lieux,
d’ailleurs la jeune femme, sans obtenir de réponse.) Rien de ressuscite leur mémoire, rêve de ses ancêtres, comme si à
tracela n’est vraiment expliqué ni ne semble importer, sinon la vers elle la terre, la rivière, la forêt pouvaient soudain révéler
nécessité pour les deux personnages de se lancer sur la route les beautés et les horreurs dont elles ont été le théâtre. On la
de l’Ouest, comme si l’écrivain les avait tirés, un peu de force, voit parcourir les cimetières, dormir sur une tombe, pleurer le
du côté d’une aventure qu’ils n’avaient pas demandée, comme massacre de son peuple, le présent devant sans cesse céder la
s’il les guidait, telle une divinité bienveillante, sur la piste de place au passé ou être « traversé » par lui. En tant
qu’Amé¼éo, le frère de Jack, semant ici et là des indices – des indices rindienne, Pitsémine incarne le passé qui ne passe pas, la part
qui leur sont d’ailleurs o­erts « à rabais », sans qu’ils aient d’ombre et de mauvaise conscience qui s’attache au continent
beaucoup cherché, par un nombre étonnant de locuteurs et dont Waterman lui-même ne saurait se défaire. Car il ne
français disséminés le long de la route qui va de Detroit à peut faire autrement que de reconnaître dans cette gure
San Francisco. Je ne suis sans doute pas le premier à relever de la dépossession, dans l’image d’un peuple qui a perdu la
le didactisme quelque peu appuyé de la proposition de Pou- guerre et à qui on a tout pris une partie de sa propre
expélin : en racontant l’histoire d’un Québécois et d’une Amérin- rience, le double « honteux » auquel il ne cesse de revenir
dienne partis à la recherche d’un frère devenu américain, le – un double qui n’est pas étranger au portrait du Canadien
romancier réunit dans une même intrigue les représentants français dont le Québec moderne a cherché à se défaire. En
des trois cultures qui ont façonné à tour de rôle le visage de tant qu’Américain, ¼éo incarne au contraire le double rêvé :
l’Amérique du Nord, dont le dernier, l’Américain, riche et l’homme grand et fort, l’esprit conquérant, prêt à tout quitter,
déshumanisé, évolue dans l’ignorance souveraine des deux à tout oublier – jusqu’à sa langue – pour foncer vers l’avenir,
autres. C’est ainsi, du moins, que j’interprète le fait que ¼éo, celui qui aux yeux de Waterman a toujours été convaincu de
à la n du roman, ne reconnaît pas celui qui prétend être son pouvoir « faire ce qu’il voulait » – le double qui ressemble
frère, qu’il a perdu jusqu’au souvenir de la langue qu’il aurait peut-être à ce dont les Québécois ont rêvé et rêvent encore
jadis parlée. Mais le didactisme de la proposition est aussi pour eux-mêmes.
ce qui fait l’intérêt du livre de Poulin, ce qui en a renouvelé L’impression d’irréalité que j’éprouve en face des
perpour moi les charmes. Les « limites » que j’ai évoquées plus sonnages de Poulin, à commencer par ¼éo et Pitsémine, je
tôt sont précisément ce par quoi le roman est parvenu à me crois que les personnages l’éprouvent eux-mêmes à l’égard du
gagner à la relecture, vingt ans plus tard. Car à force de lire monde au sein duquel ils évoluent. À lire Volkswagen Blues, on
ce roman « au second degré », c’est-à-dire moins pour ce qu’il a l’impression que l’Amérique est moins un territoire qu’un
racontait que pour ce qu’il cherchait à signier, je me suis livre – ou plutôt : qu’une chaîne ininterrompue de livres
renlaissé prendre au jeu des conjectures et de l’interprétation. Si voyant les uns aux autres dans un dialogue sans n. Bien à
bien que j’en suis venu à penser qu’au fond la vraisemblance l’abri dans le vieux Volks, les deux voyageurs traversent les
n’importait pas tellement, dans la mesure où Poulin avait lui- États-Unis souvent sans même regarder le paysage, préférant
même été gagné par la beauté, par la justesse de l’allégorie se raconter des histoires, déchi­rer des cartes et des pancartes
dont il observait le déploiement – ce dont j’ai été convaincu et lire des livres qu’ils considèrent comme de véritables
moquand j’ai compris, vers la n du roman, que Waterman et des d’emploi. Quand j’a‰rme que ce roman se met à « l’école
Pitsémine venaient de croiser, quelque part le long de la piste de l’Amérique », j’entends cette expression dans son sens le
Mitchell en Oregon, le fantôme de Jack Kerouac (qui se pre- plus littéral : il faut voir avec quel enthousiasme Waterman et
nait pour Ernest Hemingway) qui les invitait, véritable deus Pitsémine parlent de leurs auteurs favoris – Waterman
évoex machina, à rebrousser chemin pour chercher ¼éo plus au que Salinger, Brautigan, Kerouac –, avec quelle application
sud, sur la piste de la Californie. studieuse ils lisent et commentent les récits des pionniers et
Mais à vrai dire, tous les personnages qui accompagnent des explorateurs – ™e Golden Dream de Walker Chapman,
Waterman ont quelque chose de fantomatique, comme s’ils Explorers of the Mississippi de Timothy Severin, ™e Oregon
existaient moins pour eux-mêmes que pour ce qu’ils permet- Trail Revisited de Gregory Franzwa. Tout se passe comme
taient de révéler de l’identité et de la quête du héros. Certes, si les héros de Poulin préféraient l’imagination à la réalité,
la part d’irréalité de ¼éo est la plus évidente, lui dont Water- comme si, d’une certaine manière, ils avaient trouvé dans
man admet d’emblée qu’il est un personnage « à moitié vrai, ces livres le moyen de comprendre l’Amérique sans jamais
6à moitié inventé ?». Rien ne garantit, d’ailleurs, que l’homme devoir l’a­ronter directement et avec leurs seules ressources.
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DOSSIER DOSSIER D’ailleurs, quand ils ne lisent pas, Waterman et Pitsémine se On n’a pas perdu une seule bête. » Le jeu reprend quelques
précipitent dans les musées (le musée de Gaspé, le Detroit jours plus tard alors que Waterman décrit à sa compagne les
Institute of Fine Arts, l’Art Institute de Chicago, le Museum intempéries ctives qu’ils ont dû a­ronter : « Depuis qu’on a
of Westward Expansion de Saint Louis, le musée Bu­alo Bill quitté Independence, on a parcouru 30 à 40 km par jour ; on
dans le Nebraska, le musée du Fort McPherson dans le Wyo- n’a pas eu d’ennuis, si ce n’est la rivière à traverser, la chaleur,
Volkswagen Blues pose la seule question qui importe
à propos de notre rapport à l’Amérique, une question
que nous pouvons entendre dans un sens littéraire ou
politique, mais qui, je crois, a d’abord une valeur
existentielle : sommes-nous des acteurs ou des spectateurs
de l’Amérique ?
8ming), dans les bibliothèques et les librairies (de Gaspé, du la poussière, les orages et les maringouins . » Une telle mise
palais de justice de Kansas City, de San Francisco), comme en scène permet de tromper l’ennui et de masquer le fait que
s’ils ne pouvaient pas tolérer le désordre de la vie réelle, com- dans la réalité ils demeurent « sur l’Interstate an d’arriver
me s’ils ne voulaient pas a­ronter la part d’imprévisibilité qui plus vite aux endroits où ils ont des chances de retrouver la
s’y rattache. Leur arrivée à Scotts Blu­, dans le Nebraska, trace de ¼éo ». Mais il ne faut pas voir dans cette Amérique
résume magniquement la situation que je cherche à décrire : du « comme si » un manque d’imagination ou un défaut de
« C’était une impressionnante falaise qui, de loin, ressemblait l’écriture. Je pense au contraire que Jacques Poulin dit quelque
à une forteresse avec des tours et des parapets ; au sommet, chose d’essentiel à propos de la di‰culté à a­ronter le présent
les visiteurs avaient une belle vue sur la vallée de la rivière ou à s’en saisir autrement que par les voies détournées du jeu
Platte et sur le col de Mitchell que les émigrants emprun- et de la mémoire. Le romancier sait parfaitement en quoi la
taient dans leur marche vers les Rocheuses. Cependant, Jack di‰culté de ses personnages à se saisir du présent éloigne
et la Žlle s’intéressaient plutôt au musée qui se trouvait au pied de son œuvre du « roman idéal », dont il o­re lui-même une
7la falaise . » En choisissant le musée plutôt que la falaise, tout longue description par l’entremise de Waterman, qui songe à
se passe comme si Waterman et Pitsémine résistaient à la ses tribulations d’écrivain à moitié raté. Dans le roman idéal,
saisie du monde à l’état brut, comme si l’Amérique présente, imagine-t-il, « les personnages discutent, agissent, prennent
immédiate, les intéressait moins qu’une Amérique passée au des décisions et [l’écrivain idéal] a l’impression très nette que,
crible de la mémoire. dans cette histoire, il est un spectateur et que son rôle consiste
à décrire le plus dèlement possible l’action qui se déroule
• sous ses yeux. Les personnages savent très bien où ils vont
9et ils l’entraînent avec eux dans un Nouveau Monde ?». Or,
Au fond, Volkswagen Blues pose la seule question qui im- le lecteur l’aura compris, dans Volkswagen Blues ce n’est pas
porte à propos de notre rapport à l’Amérique, du rôle ou de la seulement le romancier qui est un spectateur, mais ses
perplace que nous souhaitons y occuper, une question que nous sonnages avec lui, des personnages qui, en se racontant des
pouvons entendre dans un sens littéraire ou politique, mais histoires de grands voyageurs, en se remémorant les guerres
qui, je crois, a d’abord une valeur existentielle : sommes-nous et les massacres qui ont marqué le continent, en lisant des
des acteurs ou des spectateurs de l’Amérique ? S’ils choisis- romans et en visitant des musées, se contentent d’assister, en
sent le plus souvent d’être des spectateurs, se contentant de vertu d’un redoublement de la ction, au spectacle d’autres
pratiquer une forme de tourisme historique, cheminant à tra- personnages ; ou alors, en jouant aux pionniers et autres
vers l’Amérique de lieux de mémoire en lieux de mémoire, voyageurs de l’Ouest, deviennent les témoins de leur propre
Waterman et Pitsémine sont bien sûr travaillés par le désir spectacle, comme s’ils étaient autres qu’eux-mêmes, ou à côté
de l’action. Mais cette action relève le plus souvent du théâtre d’eux-mêmes. À cet égard, Waterman et Pitsémine ne sont
et du jeu, comme lorsqu’ils se lancent dans les reconstitu- pas tellement di­érents des normaliens chantant des negro
tions historiques et les jeux de rôles. Engagés sur la piste de spirituals et des hipsters interprétant des airs de bluegrass au
l’Oregon, ils font mine de se trouver à la tête d’un convoi de cœur de Paris. Le devenir-américain de l’homme n’est
peutpionniers en 1850. Pitsémine de dire, comme si elle venait être rien d’autre que son devenir-fantôme.
de franchir une rivière avec le bétail : « On a fait traverser les La question profonde que soulève Volkswagen Blues –
chevaux en premier ; les bœufs et les vaches ont suivi à la nage. sommes-nous des acteurs ou des spectateurs de l’Améri-
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DOSSIER DOSSIER que ? – n’est pas résolue par Poulin. La n ouverte du roman, fait, après avoir tiré quelques salves sur un soldat, de se terrer
qui voit les dieux de l’Amérique, ceux des Amérindiens et sous une vieille souche pour échapper à la contre-attaque et
des autres peuples, « tenir conseil dans le but de veiller sur retrouver sa position de témoin. Il est d’ailleurs frappant de
[Waterman] et d’éclairer sa route », laisse seulement penser constater que son in˜uence ne s’exerce pleinement qu’à partir
que le meilleur, peut-être, est encore à venir. Poulin a sans du jour où il meurt, que son « action » la plus décisive consiste
doute compris qu’il n’appartient pas au roman de trouver la dans sa propre disparition – ou son devenir-fantôme – qui
réponse, qu’il peut seulement poser la question. Cette ques- permet à ¼omas Langlois, l’autre gure d’importance dans
tion, je la retrouve sous une forme à peine di­érente dans La le roman, de toucher l’héritage qu’Aimé a prévu de lui léguer.
constellation du Lynx, le grand roman de Louis Hamelin, plus La n du roman montre que Grenier a franchi un pas de plus
précisément dans la description du sort des felquistes : ces dans la résolution de la question que pose Poulin. Grâce à la
jeunes hommes maîtrisent-ils leurs actions, ou bien sont-ils fortune dont il a hérité, Langlois devient un « acteur », au
la proie de forces qui les dépassent ? Jouent-ils aux terro- sens le plus fort : il fait une découverte qui change la face du
ristes, sont-ils des apprentis sorciers, incapables de mener à monde. Mais il faut bien voir que nous nous trouvons alors
bien leur action, faute de plan ou de volonté, ou bien sont-ils en 2047, que le passage du statut de témoin à celui d’acteur
de véritables révolutionnaires ? Cette question, je la trouve de l’Amérique relève encore d’une forme de spéculation ou
également dans la trilogie 1984 d’Éric Plamondon, dont le de projection fantasmatique.
principal protagoniste, Gabriel Rivages, apparaît moins com- Je pourrais multiplier les exemples de personnages
téme un acteur, c’est-à-dire comme celui qui agirait à titre de moins tant les œuvres qui paraissent depuis quelques années
« moteur » du récit, que comme un personnage carrefour, le en sont remplies, de Dominique Fortier à Perrine Leblanc en
point de rencontre d’un nombre inni de faits, d’histoires et passant par Nicolas Dickner, Éric Dupont et Maxime
Rayde personnages qu’il contribue lui-même en partie à met- mond Bock. Ces personnages témoins ont ceci en commun
tre en scène et dont on sent parfois qu’ils le dominent, qu’ils qu’ils semblent tout entiers traversés par l’esprit des lieux et
pourraient même se passer de lui. C’est peut-être parce qu’ils des objets, par l’histoire contenue en eux, qu’ils semblent
hane veulent pas a­ronter cette question – ou qu’ils ne savent bités moins par la nécessité d’agir que par le besoin de faire
pas comment y répondre – que les personnages de la nouvelle mémoire de tout. Qu’est-ce qu’une telle tendance peut
signi« América », de Samuel Archibald, multiplient les maladres- er ? Je ne saurais donner de réponse dénitive – il y aurait
ses au moment où ils s’apprêtent à franchir la douane avec tant à dire ! Il se peut que la fascination pour le passé et pour
une immigrante illégale, entre Windsor et Detroit. Tout se la mémoire qu’il engendre soit une manière de résister à la
passe comme si les trois comparses sentaient, même confu- tyrannie du présent, le moyen de rétablir ce que nous avons
sément, que le passage aux États-Unis ne les laisserait pas aboli, de jeter des ponts en direction de ce qui a disparu et
indemnes, qu’en traversant la frontière ils devraient renoncer qu’il nous paraît nécessaire de retrouver. Mais il se peut aussi
à une part d’eux-mêmes pour n’être plus que des ombres. Re- que le présent, en s’imposant à notre monde comme un
horibrousser chemin leur permet de garder intactes leurs possi- zon indépassable, soit devenu en lui-même illisible ou stérile,
bilités d’action, fussent-elles condamnées à l’échec. Pour eux, que la seule manière de le féconder, et par là même de le
renau fond, le ratage est encore préférable au devenir-fantôme. dre habitable, consiste à le peupler de tous ces fantômes venus
La même question réapparaît dans le récent roman de du passé, bref que l’activité mémorielle soit la seule manière
10Daniel Grenier, L’année la plus longue. Son principal protago- pour nous « de rendre le présent présent à lui-même ». g
niste, Aimé Bolduc, est un homme qui, en vertu d’un pouvoir
étrange dont l’origine ne sera jamais élucidée, ne prend une
1. Robert Charbonneau, La France et nous, présentaton d’Élisa -année d’âge que tous les quatre ans. Né à Québec en 1760,
beth Nardout-Lafarge, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1993
il vit donc pendant plus de deux siècles, témoignant de tous [1947], p. 53.
les événements, petits et grands, qui marqueront l’histoire de 2. « La litérature québécoise hors frontères. Un entreten d’Alain
l’Amérique. Il connaît l’occupation momentanée du sud du Roy avec Jacques Godbout », L’Inconvénient, n° 56, printemps
2014, p. 21.Québec par les troupes américaines pendant la guerre
d’In3. Mathieu Bélisle, « Entreten avec Éric Dupont », printemps dépendance, il participe à la guerre de Sécession, il assiste à
2014, linconvenient.wordpress.com.
la naissance du cinéma hollywoodien, connaît l’industriali- 4. Je note d’ailleurs que de larges pans du territoire des États-Unis
sation et le développement de la consommation de masse. n’ont pas été conquis par la force, mais plus simplement – et par
Il me fait penser à une sorte de Zelig, l’homme-caméléon une méthode toute moderne – achetés aux grandes puissances
(la Louisiane à la France, l’Alaska à la Russie) qui les possédaient.du formidable pseudo-documentaire de Woody Allen, qui
5. Louis Hémon, Maria Chapdelaine, Montréal, Boréal, coll. prend à chaque époque une identité nouvelle lui permettant
« Boréal compact », 1988 [1913], p. 195.
de poursuivre son voyage dans le temps et dans l’espace qu’il 6. Jacques Poulin, Volkswagen Blues, Montréal, Québec
Améri« hante » de sa présence. Car Aimé ne se défait jamais de que, « Litérature d’Amérique », 1984, p. 137.
l’impression d’irréalité qui s’attache à lui, pas seulement à 7. Ibid., p. 197 ; c’est moi qui souligne.
8. Ibid., p. 166-167 ; p. 179.cause de sa longévité miraculeuse mais aussi parce qu’il n’agit
9. Ibid., p. 50 ; c’est Poulin qui souligne.pas, ou si peu, qu’il est le plus souvent placé dans la position
10. J’emprunte ces mots à Pierre Nora : « Pour une histoire au
du témoin. Même quand il participe à une expédition du côté second degré », Le Débat, vol. 122, 2002, p. 27.
des forces de l’Union, pendant la guerre de Sécession, il a tôt
18 L’INCONVÉNIENT • no 63, hiver 2015-2016
DOSSIER L’heureux promeneur qui aurait échappé aux
cyclistes, aux musiques merdiques comme aux ricanements de
l’adolescence monstrueusement prolongée par la cocaïne
serait en droit de se sentir enn en sécurité. C’est qu’il
aura oublié, aux côtés des périls réels, l’abondance des
dangers imaginaires ! On parlait autrefois, en France,
Librairie indépendante agréée pour nier la hausse de la criminalité et de la petite
délinquance, du « sentiment d’insécurité ». Les types qui
se faisaient tabasser, les petites vieilles détroussées, les
demoiselles qu’on retrouvait violées n’avaient en fait pas
réellement vécu ces péripéties désagréables. Tout cela
reposait sur des archétypes imaginaires, des représentations
façonnées par les médias. Il n’y avait pas de violence, rien
que des préjugés. Il fallait guérir, prendre sa pilule, et
arrêter de dire n’importe quoi.
De nos jours, je ne jurerais pas que le pouvoir se sente
encore assez puissant et respecté pour imposer une
rééducation aussi humiliante à ses administrés. Pourtant,
cela n’a pas fait disparaître la collusion bizarre entre
violence urbaine et imaginaire. Ainsi l’autre jour j’avisai sur
le trottoir, écrit au pochoir, le slogan suivant : « Zone
antifa ». J’étais alors non à Paris, mais à Cherbourg,
paisible ville de 40 000 habitants, tout au bout du Cotentin,
dont les activités portuaires ont bien maigri au cours des
dernières décennies, mais qui conserve une certaine
prospérité grâce au nucléaire. Pas de grande misère, donc. Pas
de grande insécurité non plus. Peu d’immigrés (le climat, 40 peut-être, les aura dissuadés de s’installer), et de racistes
moins encore. En fait, je pense que les derniers fascistes
revendiqués que la ville ait connus étaient ceux d’avant
l’été 1944. Pourtant, l’été dernier, dans tout un quartier, je
vis à intervalles réguliers la mention guerrière (aussi inti-ans
midante pour les méchants qu’elle devait être rassurante
pour les gentils) de « zone antifa ».
Cela m’a rappelé la blague du type qui plante des de littérature
drapeaux pour tenir éloignés les tigres (ou les éléphants,
selon les versions). Disons que ça se passe à Cherbourg.
Un passant interroge le bonhomme : « Pourquoi donc
plantez-vous tous ces drapeaux, mon bon monsieur ?
– Mais… pour éloigner les tigres, bien sûr. (Ou les
éléphants, vraiment c’est comme vous préférez.)
– Mais, mais… il n’y a pas de tigres (ni d’éléphants,
d’ailleurs) à Cherbourg !
– Eh bien, lui répond l’homme, c’est la preuve que ça
marche ! »
Dans les cités les plus sûres, on guettera l’ennemi
qui n’existe pas plutôt que le vrai danger. Dans la
jungle des villes, on s’alarmera toujours plus volontiers d’un
fascisme imaginaire que de la peste musicale qui rôde,
ou des bicyclettes maudites qui nous foncent dessus. Si
seulement je pouvais à mon tour fabriquer des drapeaux
Saint-Roch Vieux-Québec qui chassent le bruit, des fanions qui renversent les vélos !
286, rue Saint-Joseph Est 1100, rue Saint-Jean J’aurais le sentiment d’avoir participé au progrès de ma
?Québec, Québec G1K 3A9 Québec, Québec G1R 1S5 civilisation. g
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LA FIÈVRE DES ENCANS
Patrick Nicol
ce stade de l’expérience, je suis en mesure de proférer remplie à pleine capacité, dégoulinant de paillettes et de
deux certitudes : 1- l’économie de marché va tous nous ˜on˜ons. Peut-être la femme a-t-elle été malade ; l’homme, Àtuer ; 2- on ne fera pas de littérature avec ça. peut-être, s’est fait éclater la cervelle dans le stationnement
J’ajoute en guise de « troisièmement » que je suis incapa- du casino la veille. Peut-être ont-ils manqué leur avion. John,
ble de parler d’autre chose. Alors tant pis. Et puis j’ai faim, interrogé, ne peut que confesser à propos de cette histoire
maudit que j’ai faim, cela n’a pas exactement rapport, mais je une ignorance vite pardonnée.
préfère vous le dire. Il pose les billets sur un comptoir vitré. Jack, le
sympaL’expérience, donc, parlons-en. Mes conditions sont atro- thique commerçant, se penche sur les billets. Il est content,
ces : je suis dans l’impossibilité de sortir. Aller travailler, faire Jack. Il lève des yeux brillants vers la caméra et prononce
l’épicerie, rentrer chez moi… tout ça, je peux. Mais sortir, des mots aux sonorités rares et exotiques, comme ephemera,
vraiment, voir autre chose, récolter des témoignages, cumuler memorabilia, et cetera. Jack a un petit faible pour les billets
des données… non. Je n’ai pas le temps : j’ai trop d’ouvrage et inutilisés. Ceux des séries mondiales sont ses préférés. Mais
j’ai horreur de travailler pendant les quelques heures de loisir Elvis… c’est toujours bon, Elvis. Les deux hommes bientôt
qui me restent. Je ne peux donc chercher qu’ici, assis, et tant échangeront une poignée de main.
mieux, dans le fond : ça m’évitera de faire des miettes partout. Conclusion provisoire : ni cette séquence de gestes ni ce
J’écoute des émissions de pawnshops. C’est ma porte qu’elle déclenche en moi ne pourront donner lieu à de la
litd’entrée, c’est par elles que j’essaie d’appréhender le vrai térature. On est trop près du sol, ici, et trop creux quelque
monde dans sa réalité nue. Elles ont toutes été tournées, il part entre ma honte et mes envies. Aussi : le contentement
me semble, dans le Sud-Ouest américain. Les gens s’y pro- de ces deux bozos pue la mort.
mènent en pick-up, il y a quatre gars pour une lle et les Après une pause publicitaire où on m’a vanté les mérites
valeurs traditionnelles n’entrent pas en contradiction avec les d’une émission montrant d’authentiques et modernes
chercoi­ures et tatouages qui illustrent l’individu et permettent cheurs d’or manœuvrant des machines propres à éventrer des
de le distinguer de son prochain. Vous me voyez venir, ma montagnes, je retrouve les billets dans la main de Jack. On me
métaphore sera lourde comme un camion de métal recyclé, résume les dix minutes qui ont précédé l’interruption comme
ma démonstration sera évidente comme les billes bleues dans si mon cerveau n’avait rien retenu. Les billets sont dans la
la face de Gilles Duceppe. Je vous avais prévenus : on ne fait main de Jack, donc, qui – saut au montage – les présente
pas de littérature avec la n du monde. maintenant à Jim. Jim a un petit faible pour Elvis. Les billets
John franchit la porte de la boutique du prêteur sur gages. non déchirés sont plus rares que les foulards blancs maculés
Un joli tintement annonce son entrée. Il tient dans sa main de l’ADN du King. Jim le sait. Il balance à la caméra des
stadeux billets pour un spectacle d’Elvis. De vrais billets, valides tistiques aussi incontestables qu’invériables. Il est riche, Jim.
et même pas déchirés. Ils n’ont pas servi. Je pense un mo- On ignore comment il s’est enrichi, mais no questions asked.
ment au couple qui n’a pas vu Elvis un soir de mai 1971, aux Une autre transaction est conclue. Au bas de l’écran, dans une
deux sièges vides dans la salle du Caesars Palace par ailleurs animation qui imite les vieilles caisses enregistreuses, s’a‰-
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