L'Inconvénient. No. 65, Été 2016

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Jour après jour, nous sommes témoins d'individus qui déchirent leur chemise au nom des principes de la gauche ou de la droite. À les en croire, leurs revendications seraient incompatibles avec celles de l'autre clan et porteuse d'une morale particulière. Cette prétention résiste-t-elle à l'analyse? N'assiste-t-on pas plutôt à une uniformisation graduelle des politiques, en même temps qu'à une polarisation des discours? Que dévoile ce dialogue de sourds? La gauche et la droite ne sont-elles, au fond, que des sœurs siamoises, le yin et la yang du débat démocratique? Ce dossier spécial intitulé « La gauche et la droite : beaucoup de bruit pour rien? » présente les essais d'Alain Deneault, Éric Bédard, Monique Larue, Ugo Gilbert Tremblay et Mathieu Bélisle, ainsi qu'un entretien de Mauricio Segura avec Marc Angenot. Ailleurs dans la revue, un extrait inédit du prochain roman de Nicolas Dickner, la visite d'Atelier de Cindy Phenix et les poèmes de Mathieu K Blais, en plus des chroniques habituelles de Patrick Nicol, Serge Bouchard et Olivier Maillart.


  • Mot du comité

  • 3. Mot du comité Alain Roy


  • Chronique État des lieux

  • 4. Carnet de famille Serge Bouchard


  • Dossier thématique

  • 8. La proximité des pôles Monique LaRue

  • 12. Le monologue des affects Ugo Gilbert Tremblay

  • 18. Le désaligné Mathieu Bélisle

  • 24. Être conservateur aujourd’hui Éric Bédard

  • 27. Le spectre politique Alain Deneault

  • 31. Histoire du clivage gauche-droite Mauricio Segura


  • Fiction

  • 35. Spécimen zéro Nicolas Dickner


  • Poésie

  • 38. Au sujet de l’employé Mathieu K. Blais


  • En traduction - auteur anglophone

  • 40. Sweetland Michael Crummey


  • Critique - Peinture

  • 44. Cindy Phenix : candeur et mystère Marie-Anne Letarte


  • Critique - Littérature québécoise

  • 53. L’art de marcher à reculons Michel Biron


  • Critique - Littérature étrangère

  • 56. L’hommes des foules Marie-Andrée Lamontagne


  • Critique - Ces livres dont on dit du bien

  • 59. La chair du monde David Dorais


  • Critique - Cinéma

  • 61. Et moi, et moi, émoi Georges Privet


  • Critique - Séries télé

  • 63. En territoires occupés Sylvain David


  • Chronique - Gaietés parisiennes

  • 66. Est-ce donc ainsi que les gens s’aiment Olivier Maillart


  • Chronique - Terre des cons

  • 69. Pierre au concert Patrick Nicol

Publié le : vendredi 14 octobre 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782924726006
Nombre de pages : 69
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2016 no 65- étéL’INCONVÉNIENT littérature, arts et société - été 2016, no 65
40040008 o
MONIQUE LARUE UGO GILBERT TREMBLAY MATHIEU BÉLISLE ÉRIC BÉDARD ALAIN DENEAULT MARC ANGENOT
Fiction NICOLAS DICKNER
Peinture CINDY PHENIX
Littérature YANN MARTEL JAVIER CERCAS SYLVIE GERMAIN
Séries télé EN TERRITOIRES OCCUPÉS
Chroniques SERGE BOUCHARD OLIVIER MAILLART PATRICK NICOL
Postes-publications convention n -
www.inconvenient.ca L’INCONVÉNIENT 12 $
La gauche et la droite : beaucoup de bruit pour rien ?
littLératurIe, artsNet sociétCéONVÉNIE éNté 201T665
LA GAUCHE ET LA DROITE : BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN ?
8LA PROXIMITÉ DES PÔLES Monique LaRue
12LE MONOLOGUE DES AFFECTS UGO GILBERT TREMBLAY
18LE DÉSALIGNÉ Mathieu Bélisle
40
En traduction
SWEETLAND Michael Crummey
Photographie : Holly Hogan
38
24ÊTRE CONSERVATEUR AUJOURD’HUI Éric Bédard
27LE SPECTRE POLITIQUE Alain Deneault
31HISTOIRE DU CLIVAGE GAUCHE-DROITE Entretien avec Marc Angenot Propos recueillis par Mauricio Segura
Poésie AU SUJET DE L’EMPLOYÉ Mathieu K. Blais
Photographie : Magenta studio
Fiction SPÉCIMEN ZÉRO 35 Nicolas Dickner
Photographie : François Couture
53
56
59
4
66
69
Littérature
L’ART DE MARCHER À RECULONS Michel Biron
L’HOMME DES FOULES Marie-Andrée Lamontagne
LA CHAIR DU MONDE David Dorais
Chroniques
MES ONCLES D’AMÉRIQUE Serge Bouchard
EST-CE DONC AINSI QUE LES GENS S’AIMENT ? Olivier Maillart
PIERRE AU CONCERT Patrick Nicol
Peinture CINDY PHENIX : CANDEUR ET MYSTÈRE Marie-Anne Letarte
Cinéma ET MOI, ET MOI, ÉMOI Georges Privet
Séries télé EN TERRITOIRES OCCUPÉS Sylvain David
44
61
63
André Major Pierre Vadeboncoeur
NOUS R ETROU VER À MICHEMIN
« La correspondance entre les deux écrivains nous convie à une saisissante quête de vérité. On retiendra surtout, en fin de parcours, la qualité des échanges intimes entre deux esprits profonds et sensibles. » Louis Cornellier,Le Devoir
2 L’INCONVÉNIENT • no 65, été 2016
Cet ouvrage réunit l’ensemble des lettres échangées entre André Major et Pierre Vadeboncoeur de 1972 à 2005. Bien qu’ils appartiennent à des générations et à des milieux différents, cette rencontre illustre ce qui fait d’eux des amis.
208 pages 22,95 $ PDF et ePub : 16,99 $
Boréal
L’INCONVÉNIENT Littérature, arts et société
DIRECTEUR Alain Roy
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Mathieu Bélisle
COMITÉ ÉDITORIAL Mathieu Bélisle Ugo Gilbert Tremblay Geneviève Letarte Marie-Anne Letarte Alain Roy Mauricio Segura
MEMBRES FONDATEURS Isabelle Daunais Yannick Roy
CHRONIQUEURS Serge Bouchard Geneviève Letarte Olivier Maillart Patrick Nicol
CRITIQUES LITTÉRAIRES Michel Biron David Dorais Marie-Andrée Lamontagne
CINÉMA Georges Privet
SÉRIES TÉLÉ Sylvain David
DIRECTION ARTISTIQUE ET PEINTURE Marie-Anne Letarte
RÉVISION Edith Sans Cartier
La revue n’est pas responsable des manuscrits qui lui sontenvoyés. Les textes n’engagent que la responsabilité de leursauteurs. Toute reproduction est interdite sans autorisation.
ADRESSE POSTALE l’Inconvénient C. P. 284, succursale Rosemont Montréal (Québec) H1X 3B8
SITE WEBwww.inconvenient.ca
IMPRESSION Transcontinental
DISTRIBUTION Diffusion Dimedia 539, boulevard Lebeau, Saint-Laurent (Québec)
ISSN : 1492-1197 Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2016 Bibliothèque nationale du Canada, 2016 Envoi de publication o N de convention : 40040008 Imprimé au Canada
MOT DU COMITÉ
LA MÉFIANCE INDIFFÉRENCIATRICE
’îdée de ce numéro nous est venue aors que nous dîscutîons de ’écart entre a poarîsatîon des dîscours poîtîques et ’unî-ormîsatîon des programmes qu’admînîstrent es partîs orsqu’îs se retrouvent à a tête des gouvernements. « es partîs sont tous pareîs », entend-on dîre souvent, comme sî es nécessîtés îées à ’exercîce du pouvoîr es obîgeaîent à gérer ’État pus ou moîns de a même manîère, que ce soît en raîson de ’îner-tîe propre aux appareîs bureaucratîques, de ’extensîon tous azîmuts des cadres égîsatîs et régementaîres, des împératîs économîques quî détermînent a gestîon des budgets pubîcs ou des tendances ourdes îées à a mondîaîsatîon quî înLuencent tous es pays. Qu’î soît de gauche, de droîte ou du centre, e partî quî arrîve au pouvoîr constate rapîdement que sa marge de manœuvre est mînce, et même très mînce quand on tîent compte des manœuvres d’obstructîon des partîs d’opposîtîon, de tous es corporatîsmes et des obbîes. Peut-être arrîvera-t-î magré tout à adopter queques ééments de son programme, et à éprouver aînsî e sentîment d’avoîr « changé es choses », en se démarquant de ses adversaîres, à moîns que « son programme » n’aît été emprunté ou voé à ces dernîers, comme on e voît de pus en pus souvent.  Sî cea se produît paroîs dans ’hîstoîre des socîétés, î est assez rare que es ééments de programme adoptés par te ou te partî changent nos vîes de açon tangîbe. a pupart du temps, on se dîspute au sujet de a redîstrîbutîon de ’assîette Iscae : aut-î mettre un peu pus d’argent îcî ou à ? aut-î taxer un peu pus ou un peu moîns ? aut-î soutenîr davantage te ou te secteur de a socîété ou de ’économîe ? Une bonne partîe des débats se résume, au ond, à une questîon de sous, chacun en vouant davantage pour e mîîeu ou ’éectorat qu’î représente. Pour e commun des mortes, quî se montre d’aîeurs de moîns en moîns Idèe poîtîquement et quî magasîne son vote comme tous es bîens et servîces qu’î consomme, a vîe sembe à peu près toujours a même, que que soît e gouvernement au pouvoîr. On se ève e matîn pour aer travaîer, on rentre e soîr atîgué et on paîe ses împôts. Ce n’est que dans de rares épîsodes de crîse que ’on peut avoîr ’împressîon que ’ordre étabî seraît en traîn de vacîer, que a poîtîque sembe tout à coup une chose réee et portant à conséquence, que ’on sort du ronron gestîonnaîre et du sommeî qu’î nourrît. orsque es partîs de gauche gouvernent à peu près comme es partîs de droîte, et que es partîs de droîte gouvernent à peu près comme es partîs de gauche, e centre se gonLe et Inît par engober tout e spectre des possîbîîtés.  Évîdemment, chacun de nous a ses convîctîons, ses îdéaux, ses vaeurs, ses aégeances, ses Idéîtés, où qu’î se trouve sur ’échîquîer poîtîque. ’îdentîIcatîon poîtîque de chacun – à gauche, à droîte, au centre, au centre-gauche, au centre-droîte, à ’extrême gauche, à ’extrême droîte – est une réaîté îndénîabe, maîs î aut bîen voîr que cette réaîté est une réaîtépsychîqueet qu’ee ne condîtîonne aucunement ’exercîce du pouvoîr. Ce n’est pas parce qu’on se dît de gauche qu’on sera en mesure de gou-verner à gauche. Et ce n’est pas parce qu’on se dît de droîte qu’on sera en mesure de gouverner à droîte. a vérîté, c’est que ’on sera
ort probabement obîgé de gouverner queque part autour du centre à cause des mîe et une contraîntes quî îent es maîns de nos dîrîgeants.  Dans un de ses essaîs, Freud évoque ’îmage d’un empe-reur japonaîs à quî ’on demandaît de rester des heures durant sans bouger sur son trône, ’îmmobîîté de a couronne sur sa tête étant garante de a stabîîté de ’empîre. Sa personne saînte étant înInîment précîeuse, a coutume uî înterdîsaît aussî de se couper es onges, esques devenaîent aors sî ongs qu’î n’étaît pus en mesure de manîer aucun objet. Paradoxaement, ’îndî-vîdu e pus puîssant et vénéré de ’empîre étaît réduît, dans sa vîe quotîdîenne, à une împotence presque totae. Sî cette étonnante descrîptîon sembe bîen éoîgnée de nos réaîtés poîtîques, j’y voîs pourtant une bee métaphore de améiance fondamentaeque nous entretenons à ’endroît de nos gouvernants, méIance que sécrètent nos démocratîes représentatîves de par e prîncîpe même quî es onde. Comme chacun e saît, ce prîncîpe onda-teur est ceuî de a séparatîon des pouvoîrs, séparatîon quî vîse, înversement, à empêcher a concentratîon de ceux-cî aux maîns de queque tyran ou despote. Comme ’écrîvaît Montesquîeu, dans une ormue ameuse, « e pouvoîr corrompt et e pouvoîr absou corrompt absoument ». Maîs on voît bîen aors à quoî ne peut que mener e désîr, égîtîme au demeurant, de rendre nos înstîtutîons de pus en pus démocratîques : à orce de sépa-rer es pouvoîrs par a mutîpîcatîon des partîes împîquées, a ogîque démocratîque conduît ataement à uneneutraîsatîon de pus en pus compète du pouvoîr par uî-même. Faut-î aors se sur-prendre sî tous es partîs Inîssent par se ressember, au-deà de eurs postures rhétorîques, s’îs gouvernent tous à peu près de a même manîère parce qu’îs ne possèdent pus qu’une marge de manœuvre réduîte ?  Dans ’essaî qu’î pubîe dans e présent dossîer, Ugo Gîbert Trembay rappee que ’îmagînaîre démocratîque s’appuîe sur e mythe d’un « homme ratîonne », dont es décîsîons poîtîques seraîent e ruît de « raîsons communîcabes ». Or ce mythe, de toute évîdence, promeut une représentatîon îdéaîsée de a déîbératîon démocratîque. Dans es aîts, es régîmes démocra-tîques se perpétuent parce que ’ensembe des partîes prenantes adhèrent au pacte d’auto-neutraîsatîon que sous-tend une mé-Iance récîproque. Un pacte quî demeure évîdemment împîcîte, voîre înconscîent, et dont nu ne era état parce qu’î véhîcue une vîsîon négatîve de ’être humaîn. Dîicîe en efet de pro-mouvoîr e régîme auque nous avons consentî en învoquant un mythe oncîèrement déprîmant… Et pourtant, sî ’on ne tîent pas compte de a méIance ondamentae quî est à a source des régîmes démocratîques, î nous sera dîicîe de comprendre es raîsons de ’înactîon de nos gouvernants et de ’îndîférencîa-tîon des partîs poîtîques. Tant qu’î cutîvera une vîsîon îdéaîsée de uî-même, ’homme démocratîque sera voué à se paîndre de ses dîrîgeants qu’î trouvera contînueement décevants, et î ne comprendra pas que c’est parce qu’î eur a préaabement reusé toute possîbîîté d’exercer e pouvoîr. Comme on peut e consta-ter, ce dîemme est probabement sans îssue.
Aaîn Roy
 L’état des lieux
CARNET DE FAMILLE MES ONCLES D’AMÉRIQUE
Serge Bouchard
ans ma jeunesse, j’aî connu de nombreux onces. Des hommes d’une autre époque. À eux seus, îs tracent quD’ee est presque dîsparue. Paroîs j’ouvre ’abum, j’essaîe de une socîographîe précîeuse, d’autant pus précîeuse retenîr un peu de eur aure, des bouts de eur exîstence, avant que es îmages pâîssent compètement.  ’un étaît marîn au ong cours, î s’appeaît Roger, et quand î nous arrîvaît de e voîr, ce quî étaît rare, nous Laî-rîons e saé, e oîntaîn, e soeî de ’Arîque, car î aaît en Arîque. Jamaîs î n’auraît travaîé dans une usîne ou une manuacture ; bâtî pour ’aventure, î avaît a gueue d’un acteur amérîcaîn. Un autre étaît voeur de voîtures, en cavae aux États-Unîs où î avaît rejoînt un parent, e marî de ma tante, en uîte uî aussî pour des raîsons jamaîs dîvuguées, maîs dont on se doutaît bîen qu’î s’agîssaît d’afaîres assez sé-rîeuses pour qu’î se reasse une vîe en Caîornîe sans jamaîs songer à remettre es pîeds au Québec, où î étaît boucher chez Steînberg. Et puîs î y avaît André ’éectrîcîen, quî s’étaît un jour gravement éectrocuté, au poînt de ne pus pouvoîr travaîer, et dont e marîage ut maheureux autant que toute sa vîe, et ucîen e boîteux, quî avaît reçu une bae dans a jambe ors du maheureux débarquement de Dîeppe et quî avaît survécu en aîsant e mort sur a page.  Dans a amîe de mon père, îs étaîent sept rères. Je revoîs Marce, quî passaît ses journées dans es saes depoo, un joueur exceptîonne, un proessîonne du bîard, maîs un proessîonne de ’arnaque surtout, un beau Bouchard quî coectîonnaît es emmes en se vantant de n’avoîr jamaîs tra-vaîé une heure dans sa vîe. Comment oubîer Gérad, ’îtî-nérant, e déIcîent, quî venaît paroîs cogner à notre porte, pauvre homme sans ressources qu’on retrouva mort de mîsère dans es parages du reuge Meurîng ? Son rère Pau avaît un
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regard dur quî nous efrayaît. ï nous împressîonnaît avec ses hîstoîres de guerre, sa guerre contre es Aemands, ses com-bats et ses bessures, une bae uî avaît traversé es deux joues. ï s’étaît porté voontaîre pour a guerre de Corée, menant une vîe de mercenaîre ; î ne cachaît pas son amour îmmodéré pour es armes et sa nostagîe toute mîîtaîre. N’ayant pus de guerre à aîre, î étaît devenudîspatcherdes chaufeurs devande a BA Shawînîgan, se trouvant heureux dans sa guérîte à ’entrée de a rainerîe après avoîr conduît pendant pusîeurs années des gros « camîons d’huîe » et des autobus de a Com-pagnîe de transport provîncîa. Et en voîà un autre, Georges, e came et e tranquîe, uî aussî chaufeur de camîon, quî eut un jour maîe à partîr avec des camîonneurs îtaîens à Mon-tréa-Nord pour avoîr séduît une serveuse detruck stopqu’î n’auraît jamaîs dû même reuquer, maîs qu’î épousa quand même au sortîr de ’hôpîta où î avaît séjourné après avoîr été battu quasîment à mort ; î avaît réquenté e restaurant avec son grostruckmagré ’înterdîctîon des ïtaîens, î vouaît împressîonner sa bee et montrer au monde entîer qu’î ne recueraît devant rîen. ï avaît aît a guerre avec Pau, maîs uî, î n’avaît pas trouvé cea bîen drôe, pauvre Georges quî étaît sourd d’une oreîe depuîs qu’une bombe avaît exposé trop près de son bataîon ors d’une nuît dîicîe en France, dans es semaînes quî avaîent suîvî e grand débarquement des aîés. ï resta toujours très amoureux de sa emme quî, ee, ne se remît jamaîs de a mort tragîque de eur Is unîque, dont ’automobîe avaît rappé un gros arbre à Terrebonne –î rouaît trop à droîte, î rouaît trop à droîte…–, et ee mourut de peîne. Georges aîmaît e boîs et es régîons sauvages, e sîence des grandes orêts de Mégantîc. C’étaît uî, ’homme au voant du ardîer quî îvra a premîère turbîne géante pour es barrages de a Baîe-James, à bord de son gros Mack aux
coueurs vert bouteîe de a compagnîe Brokesby. ï vécut très vîeux.  Passons à Phîémon, e pus vîeux de a amîe, poîcîer à Montréa, sergent-détectîve comme on dîsaît, quî s’étaît brouîé avec mon père à cause de ma mère quî avaît proéré une remarque assassîne à propos de sa emme, ce quî avaît provoqué ’îrréparabe entre es coupes. Phîémon mourut en changeant une ampoue éectrîque au paond de son saon, oudroyé par une crîse cardîaque à ’âge de soîxante-seîze ans. Fînaement Aurèe, que nous n’avons pas connu maîs quî étaît sî présent dans es conversatîons, une égende, un jeune homme quî n’aura pas vraîment vécu, tué à a guerre à vîngt-deux ans, à Ortona en ïtaîe, une guerre où î ne vouaît pas aer, ma mère quî étaît paroîs tuabe répétaît qu’î étaît e pus beau et e pus înteîgent des sept rères Bouchard, ce quî bîen sûr chagrînaît Roméo, mon père, quî croyaît que c’étaît uî e pus beau de sa amîe.  Je pense encore au curîeux Roand, du côté de ma mère – î y a toujours un once Roand queque part –, e marî en se-condes noces de Georgette, technîcîen à Radîo-Canada, spé-cîaîste des ondes courtes pour a Canadîan Aîr Force durant a guerre, ce dont î étaît Ier, amateur de TSF, maîs e pîre chaufeur automobîe que j’aîe jamaîs connu, homme routî-nîer et prudent quî mourut dans sa chaîse ongue en se aîsant bronzer dans a cour arrîère de son bungaow à Chomedey. ï y a aussî cet once dont j’oubîe e prénom, premîer marî de cette même Georgette, tenancîer d’une gargote ange Mont-Roya et Saînt-Denîs, quî mourut jeune, mystérîeusement et tragîquement, pour avoîr bu de ’eau du Leuve à Repentîgny durant une canîcue. Quant à ’once Harry, ’époux îrandaîs de tante ïda, orgeron à a Vîckers, î travaîa quarante ans au même poste, pour Inaement obtenîr une montre en or de a compagnîe en guîse de reconnaîssance. Harry umaît à a chane des Payer’s sans Itre, î toussaît à ’avenant. ï regar-daît toujours es emmes avec des yeux ubrîques, ce quî nous It découvrîr ce que c’étaît, a ubrîcîté. Je n’oubîe pas Vîncent, ’ïtaîen, e marî de Sîmone, poseur de tourbe et terrassîer, un bon homme chez quî nous aîons manger des spaghettîs aux bouettes, es dîmanches, et quî apparaîssaît Ièrement, tout propre et parumé, es cheveux bîen peîgnés et ondués ; î se mettaît beau pour paîre à Sîmone, qu’î aîmaît tant et à quî î jetaît sans arrêt des regards amoureux tandîs qu’î nous racontaît des hîstoîres avec son ort accent îtaîen.  es pages de ’abum se tournent. Voîcî ouîs, un autre ïtaîen, maîs de New York ceuî-à, que nous vîsîtîons que-queoîs dans son bungaow de Yonkers, chez quî nous man-gîons aussî du spaghettî aux bouettes,New York stye,quî étaît sî Ier de sa Pontîac, î se vantaît de rouer New York-Montréa en moîns de sîx heures, protestant toujours contre ’état des routes au nord d’Abany ; un autre quî se parumaît, grand umeur de cîgarettes Marboro, vendeur d’assurances quî avaît son bureau dans Manhattan. Et puîs, e marî de tante Aîce, un tout petît homme quî travaîaît dans es rai-nerîes de pétroe de ’est de a vîe, un pombîer îndustrîe quî mourut centenaîre sans avoîr jamaîs mîs es pîeds en dehors de a vîe de Montréa. ï avaît toujours vécu dans e coîn de a rue Frontenac, se evant à quatre heures du matîn tous
es jours, montant dans ’autobus 185 pendant quatre décen-nîes, déjeunant d’escaopes de porc et de patates brunes ou de steaks que tante Aîce uî préparaît à sa manîère unîque, avec du thé en sauce, du thé Saada.  e carnet de amîe se termîne avec Yvan, e co beu quî conduîsaît es camîons de a Vîe de Montréa, arrosant es Leurs pubîques en été et soulant a neîge en hîver, un homme sîencîeux, ne parant jamaîs de sa vîe maîs dont ’hîs-toîre boueverse. Engagé dans a marîne marchande durant a guerre, marîn sur es convoîs de ravîtaîement de ’Atan-tîque Nord, î avaît aît trente oîs a très pérîeuse traver-sée vers ’Angeterre sans avoîr jamaîs touché e so des vîeux pays, sans être débarqué une seue oîs sur es quaîs angaîs. À bord de son navîre, î avaît partîcîpé à ’arraîsonnement d’un sous-marîn aemand en dîicuté queque part dans es eaux de ’ïsande, recueîant es armes de tous es oicîers et aîdant ’équîpage, désormaîs prîsonnîer, à quîtter par une passeree e U-boat en voîe de couer. Maîs son bateau à uî, ceuî sur eque î navîguaît depuîs deux ans, ut Inaement torpîé au arge de Terre-Neuve et envoyé par e ond, en-tranant tous ses compagnons dans a mort. ï y eut un seu survîvant, ouî, Yvan survécut mîracueusement en Lottant à a surace des eaux gacîaes îmbîbées defue, avant d’être sauvé în extremîs de a noyade et de ’hypothermîe par des équîpes quî e ocaîsèrent par hasard au mîîeu du brouîard. Tandîs qu’î récupéraît dans un hôpîta de Terre-Neuve, terrorîsé par a perspectîve de se aîre amputer e nez, es dîx doîgts et es dîx orteîs, sa mère, à Montréa, recevaît a ettre oicîee du gouvernement canadîen ’avîsant de a mort de son Is. Un an pus tard, Yvan réapparut à a maîson, dans son unîorme de marîn, stupéIant ses proches quî e prîrent pour un împos-teur. ï avaît conservé son nez, ses doîgts et ses orteîs, maîs î avaît perdu à jamaîs e sens du toucher. Après a guerre, î étaît éîgîbe à une pensîon spécîae pour es grands bessés, î auraît pu être avantagé dans e regîstre des ancîens com-battants. D’aîeurs, î reçut pusîeurs enveoppes d’Ottawa à cet efet. Maîs î ne es ouvrît jamaîs et n’en para à personne. Yvan ne savaît pas îre. ï It e mort, uî quî ne vouaît pas être. ï se prîva de toutes ces compensatîons et e mînîstère Inît par ’oubîer.  Cea en aît, des aurores et des crépuscues, des chanes de trottoîr et de ’asphate usé, des chutes de neîge et des bourgeons de prîntemps, des autobus brun et beîge, des taxîs et des autos de poîce noîrs, des gros camîons Autocar, des Whîte, des Sîcard et des Dîamond Reo, des beaux charge-ments et autant de trajets, des crîs de corneîe et des crîs de carouge, des euîes mortes et des puîes de novembre ; cea en aît, des cartés et des noîrceurs, des umîères de rue, des însomnîes, des désespoîrs et des peurs, des cacus déçus, des ogements, des escaîers gacés et des bacons enneîgés, des Marboro et des Payer’s, des bungaows, des décapotabes rouges, des camîonnettes Fargo, des Chevroet Derayet des Pontîac Parîsîenne, des photos racornîes, des odeurs de par-um, desmon mononce,desma matante, des trajectoîres, des retrouvaîes, des pertes surtout, des heures au bord de ’eau, à regarder passer es transatantîques et es cargos.g
no 65, été 2016L’INCONVÉNIENT • 5
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Dossier
 La gauche et la droite :  beaucoup de bruit pour rien ?
LA PROXIMITÉ DES PÔLES Monique LaRue
LE MONOLOGUE DES AFFECTS UGO GILBERT TREMBLAY
LE DÉSALIGNÉ Mathieu Bélisle
ÊTRE CONSERVATEUR AUJOURD’HUI Éric Bédard
LE SPECTRE POLITIQUE Alain Deneault
HISTOIRE DU CLIVAGE GAUCHE-DROITE Entretien avec Marc Angenot Propos recueillis par Mauricio Segura
DOSSIER
L’INCONVÉNIENT • no 65, été 20167
 Essai
 LA PROXIMITÉ DES PÔLES
a droîte et a gauche : que peut dîre ’écrîvaîn sur ce coupe de contraîres né du eu et du sang de a Révou-pLar e journaîsme contemporaîn, maîs sa sîgnîIcatîon ressor-tîon rançaîse ? ’antîthèse est certes utîîsée couramment tît à ’hîstoîre, aux scîences socîaes et poîtîques. Je résume a chose tee qu’ee m’apparat à premîère vue : a gauche désîgne une posîtîon avorabe au changement, à a îbératîon des pouvoîrs asservîssants, à a déense de ’égaîté des droîts, des îbertés cîvîques, d’un État démocratîque ; a droîte penche au contraîre vers e conservatîsme et a tradîtîon, e îbre jeu des marchés, de ’entreprîse, de a concurrence, a sta-bîîté poîtîque, a reproductîon d’une éîte « écaîrée ». Je ne m’engage pas dans ’hîstoîre ou a dîscussîon poîntue de ces notîons. En poîtîque, e angage est un moyen parmî d’autres pour parvenîr au pouvoîr ou pour e conserver. a îttérature ne me donne aucune connaîssance de ’exercîce de ce pouvoîr, qu’î soît de gauche ou de droîte, c’est e moîns que je puîsse dîre. Par contre, es mots exercent eux aussî un pouvoîr, dîstînct du pouvoîr poîtîque, et ce pouvoîr est îé à ceuî de ’écrî-vaîn. Quand j’écrîs, par exempe, « qu’î soît de gauche ou de droîte », je ne séectîonne pas ’ordre des mots au hasard, maîs je m’exprîme comme quequ’un dont e métîer est de îre et d’écrîre des îvres atéraîsés de gauche à droîte, et comme une înteectuee quî a apprîs dès sa jeunesse à casser es îdées de gauche à droîte et non ’înverse. Je veux seuement souîgner îcî que cette antîthèse est orîentée, qu’ee n’est pas sîmpe, neutre, nî symétrîque comme ’hémîcyce de ’Assembée natîonae rançaîse. Contraîrement àsenestre, quî s’oppose en mîroîr àdextre, e motgauchevîent pas du atîn maîs ne du gauoîs.Guauche(1225) sîgnîIe « de travers » et conserve jusqu’à nos jours es sèmes d’un dévoîement, d’une entrave
8 L’INCONVÉNIENT • no 65, été 2016
Monique LaRue
par rapport à un axe, d’une dîssîdence ace à une norme : a droîte,derecha en espagno, dedîrectus,dîrîgere,dîrîger. e sens degauche dépend de ceuî dedroîte, e motgauche în-dîque une dîrectîon, maîs cee-cî n’est pas e sîmpe envers de a droîte. es révoutîonnaîres se regroupent à « gauche » pour se séparer de ceux de « droîte » quî, déendant a contî-nuîté, n’ont pas à s’îdentîIer de a même manîère. Un enant de troîs ans est déjà atéraîsé. On ’încîte à prendre sa cuîère avec a maîn droîte. ï apprend à matrîser sa proprîoceptîon, à s’orîenter dans ’espace seon a atéraîsa-tîon de son corps propre. ï sera dîicîe pour uî avant ’âge de raîson de comprendre que a maîn droîte de sa mère est sîtuée à sa gauche à uî. Seon ses aptîtudes, ses goûts, son éducatîon, î sera pus ou moîns à ’aîse et bîen orîenté dans ’espace, pus ou moîns « gauche ». Même très adroît, î vîvra toute sa vîe avec ’înégaîté du corps banca des humaîns. a droîte, pour a majorîté d’entre nous, est e côté de a orce, de ’habîeté, et a gauche ceuî de a aîbesse, de ’împré-cîsîon. a poîtîque sembe oîn de ces consîdératîons, maîs un retour au sens premîer est susceptîbe de revîtaîser une phraséoogîe quand ee ne produît pus que « beaucoup de bruît pour rîen ». Je sens en ce moment même, comme sî j’étaîs au pîano, ’înégaîté de a orce de mes poîgnets et de mes doîgts sur e cavîer, de part et d’autre de ’axe centra quî maîntîent e corps en posîtîon vertîcae jusqu’au sommet, e cerveau, eque est non seuement dîvîsé en obes droît et gauche maîs orga-nîsé « en décussatîon » : du atîndecussare, « croîser en X ». Une ormîdabe organîsatîon physîoogîque aît que ma maîn droîte répond à mon cerveau gauche : un aît quî m’émerveîe autant que Sganaree battant des bras devant Don Juan, maîs dont je ne tîre pas de concusîon poîtîque. Je ne suîs cepen-
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