L'intruse

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Valentine manifesta le désir de passer quelques jours à Mboro pour présenter sa fille Kady à ses grands-parents. Mais au lieu de se rendre dans leur village, la jeune mère alla se réfugier chez un polygame du nom de Bika. Trahi, désabusé, Moya, son concubin, confisqua tous les documents de naissance de sa fille. Imperturbable, Bika lui fit établir de nouveaux documents et Kady se retrouva donc avec deux actes de naissance : l'un ayant pour père Moya et l'autre Bika.
Publié le : dimanche 5 avril 2015
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EAN13 : 9782336374864
Nombre de pages : 238
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Bernard N’ZOUZIL’INTRUSE

Au cours d’un dîner, qui fut suivi d’une soirée câline,
Valentine manifesta le désir de passer quelques jours
à Mboro, où elle comptait présenter sa fi lle Kady à ses
grands-parents. Moya, son concubin, qui souhaitait établir L’INTRUSEune relation saine avec sa belle-famille, l’encouragea à
entreprendre une telle démarche, en fi nançant le voyage.
Le sourire aux lèvres, Valentine avait quitté Kiesse le
dimanche à onze heures, en compagnie de sa fi lle. Au lieu
de se rendre au village de ses grands-parents, la jeune Roman
mère allait se refugier chez un polygame du nom de Bika.
C’est ainsi que Valentine et Kady quittèrent défi nitivement
Kiesse. Trahi, désabusé, Moya confi squa tous les
documents de naissance de sa fi lle. Imperturbable, Bika
lui fi t établir de nouveaux documents. C’est pourquoi Kady
se retrouva avec deux actes de naissance : l’un ayant pour
père Moya établi à Mboro, l’autre ayant pour père Bika et
Kibi comme lieu de naissance.
L’intruse est l’histoire bouleversante d’une jeune
Africaine qui bascule dans la misère à cause des choix
naïfs de ses parents.
Bernard N’ZOUZI est historien. Il est l’auteur de deux essais
historiques : Introduction à l’histoire des moyens de transport
dans la mission (2001) et Le parallélisme de la colonisation
et de l’apostolat missionnaire (2002) publiés aux Editions
New Legend à Paris. L’intruse est son premier roman.
Illustration de couverture : Amélie Cindy
ISBN : 978-2-343-05319-6
21 €
Bernard N’ZOUZI
L’INTRUSE











L’INTRUSE


Encres Noires
Collection fondée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

La littérature africaine est fortement vivante. Cette collection se veut le
reflet de cette créativité des Africains et diasporas.

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N°381, Bali Banka GNAAMA, L’homme de cuivre, 2015.
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2015.
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N°370, Salif KOALA, Le cheval égaré, 2013.
N°369, Albert KAMBI-BITCHENE, Demain s’appelle Liberté, 2013
N°368, Diagne FALL, Mass et Saly. Chronique d’une relation
difficile, 2013.
N°367, Marcel NOUAGO NJEUKAM, La vierge de New-Bell, 2012.
N°366, Justine MINTSA, Larmes de Cendre, 2012.
N°365, Ralphanie MWANA KONGO, La boue de Saint-Pierre, 2013
N°364, Usmaan PARAYAA BALDE, Baasammba maa Nibe nder
koydol, 2012.
N°363, Stéphanie DONGMO DJUKA, Aujourd’hui, je suis mort, 2012.
N°362, Néto de AGOSTINI, Immortels souvenirs, 2012.
N°361, Epi Lupi ALHINVI, Pays Crépuscule, 2012.
N°360, Elie MAVOUNGOU, Les Safous, 2012.
N°359, Cosmos EGLO, Du sang sur le miroir, 2012.
N°358, AYAYI GBLONVADJI Ayi Hillah, Mirage, Quand les lueurs
s’estompent, 2012.
N°357, Léonard Wantchékon, Rêver à contre-courant, 2012.
N°356, Lottin Wekape, J’appartiens au monde, 2012.
Bernard N’ZOUZI












L’INTRUSE



















































































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© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05319-6
EAN : 9782343053196
En mémoire de :
Ma mère Alphonsine NIANGUI
Mon grand-frère Alexandre MAKALOWA
Ma sœur Antoinette BATANTOULA « Nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités. »
Camus, Le mythe de Sisyphe I
Toutes les femmes, tous les hommes de sa génération,
qui étaient venus au monde dans les années quarante et
ayant vécu à Yeki – un village situé au bord d’un fleuve
et d’une piste carrossable reliant Tand’la à Poutou –
furent unanimes : la mère de Katy était l’incarnation de la
beauté africaine. Elle s’appelait Valentine Ndosi. C’était
une élégante femme brune, élancée et portant des longs
cheveux noirs.
Nombreux furent les villageois qui cherchaient à
connaître l’origine de sa beauté.
– De quelle créature aurait-elle hérité cette insolente
beauté ? se demandaient-ils.
D’autant plus que ni son père Emile ni sa mère
Clémentine ne se démarquaient du reste de la population
de Yeki. En outre, la famille dont Valentine était issue
était très modeste.
Une chose est sûre, Emile et Clémentine étaient
habitués à entendre ce type de questionnement. Car, la
naissance de leur fille fut déjà à l’origine d’une profonde
agitation au sein de la communauté villageoise.
Certaines personnes pensaient que Valentine avait
bénéficié de la largesse d’un sculpteur céleste, qui avait
réussi à la soustraire de la vue de son maître, pour lui
apporter beaucoup de soins. D’autres soupçonnaient sa
mère d’avoir trompé son mari.
Par leurs langues, les parents de Valentine appartenaient
à la communauté de populations dont les origines
remonteraient à un royaume côtier qui s’étendait de
l’Océan atlantique en Angola au Stanley-Pool. C’étaient
des populations sédentaires qui pratiquaient, selon
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l’environnement écologique, les techniques d’écobuage et
de brûlis. La maîtrise de ces deux techniques
d’exploitation du sol faisait de ces peuples de grands
agriculteurs, cultivant manioc, maïs, bananes, haricots,
arachides, ignames, papayes et courges. Ils pratiquaient
aussi l’élevage de cabris, de volaille, de moutons et de
cochons.
Et pourtant, Valentine n’était pas l’unique enfant
d’Emile et Clémentine. En effet, avant de lui donner la
vie, les parents de Valentine avaient déjà eu deux
garçons : le premier avait huit ans et le second six ans. En
outre, Clémentine n’était pas l’unique épouse d’Emile : il
était polygame. Emile avait épousé deux femmes ; sa
première épouse – Louise – avait donné naissance à
cinq enfants dont deux filles. Hormis les deux premiers
enfants, qui avaient douze et dix ans, les trois derniers
avaient les mêmes âges que les enfants de la seconde
épouse.
Il paraît qu’avant de porter la grossesse de Valentine,
Clémentine avait été victime de trois fausses couches.
C’est pourquoi ses parents lui donnèrent le surnom de
« Suka Ntima », ce qui signifie « Désirée ».
En fait, après ces trois accidents, les parents de
Valentine avaient perdu tout espoir d’avoir un troisième
enfant. Toutefois, ils n’avaient pas perdu l’envie d’en
avoir. Emile avait consulté quatre à cinq marabouts
réputés de la région qui lui prédirent tous la naissance
d’une belle et charmante jeune fille. Malgré leurs
promesses, il eut parfois des périodes de doute chez le
polygame. A un certain moment, il avait envisagé
d’épouser une troisième femme susceptible d’apporter
meilleure satisfaction. Car, Emile ne supportait plus les
critiques de ses proches qui commençaient à perdre
patience.
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Comment ne pas comprendre sa frustration ? Surtout que
son père, c’est-à-dire le grand-père paternel de Valentine
fut aussi un polygame. Etant le chef du village, il avait
épousé cinq femmes : chacune d’elles avait donné la vie à
cinq enfants. La grand-mère paternelle de Valentine était
la deuxième épouse du chef du village de Yeki. Emile, son
père, était l’aîné des enfants de la famille.
La mère de Valentine était certes frustrée, mais elle
semblait insensible aux critiques de sa belle famille et des
autres membres de la communauté villageoise. D’ailleurs,
Clémentine se considérait comme une femme heureuse :
une épouse fière d’avoir déjà donné la vie à deux garçons
qui faisaient la fierté de la famille.
– Après tout, si j’appartenais à une communauté de
populations qui considère la fille comme une enfant de
second rang, j’aurais mérité un peu plus de considération,
pour avoir commencé à donner la vie à deux beaux
garçons ! En outre, dans certains pays, où l’espace fait
défaut et où les conditions de vie sont difficiles, deux
enfants auraient suffit ! pensait-elle.
Mais, pouvait-elle se plaindre ou encore donner son
avis, à ce sujet ? Clémentine n’avait pas le droit de dire un
mot, car le seul avis qui comptait dans le foyer, c’était
celui du mari. Au cas où elle aurait la possibilité de
s’exprimer, en sa qualité de seconde épouse, son avis ne
primerait pas sur celui de Louise.
Malgré cette agitation, la patience des deux parents avait
fini par payer. Une petite fille était née : elle était brune ;
elle ressemblait à la petite fille d’un vieux métis.
D’ailleurs la plupart des jeunes de sa génération la
prenaient pour une métisse.
Mais, une métisse parmi les Noirs ! Cela paraissait
anormal, surtout aux yeux de sa belle famille, d’autant
plus que les frères de Valentine n’avaient pas bénéficié
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d’une telle faveur : d’où l’agitation qui avait entouré sa
naissance.
Toutes ces supputations n’inquiétaient guère la mère de
Valentine. Clémentine savait qu’elle était originaire d’une
zone forestière, qui avait été pendant longtemps, le lieu
d’habitation des premiers occupants de l’Afrique centrale :
les Pygmées. Vivant de cueillette, de chasse, de ramassage
et parfois de pêche, ces populations furent repoussées plus
loin dans la forêt par des nouveaux occupants venus du
nord : les Bantu ou Bantous. Ces derniers portent le nom
d’un groupe de langue commun à des millions de Noirs
africains disséminés en plusieurs sous-groupes ou ethnies,
depuis le Haut Nil jusqu’aux rochers du Cap, du nord au
sud et de l’Océan atlantique à l’Océan indien, d’ouest en
est.
Emile et Clémentine appartenaient à l’une des ethnies
faisant partie du groupe des Bantu. Or, on trouvait parmi
les Pygmées, des groupes d’individus qui n’avaient certes
pas une grande taille, mais une peau brune. Et, sans leur
légendaire complexe, certains Bantu, qui accordaient une
grande importance à ce critère de beauté, auraient porté
leur choix sur les jeunes filles pygmées.
La deuxième épouse d’Emile trouvait la beauté de sa
fille tout à fait naturelle. Elle estimait que sa fille
ressemblait à toutes les autres filles de sa génération.
Néanmoins, Clémentine reconnaissait, qu’après
l’accouchement, elle avait mis sa fille à l’abri du soleil
pendant trois mois. Durant ce trimestre, sa mère l’avait
non seulement protégée et massée la peau avec de l’huile
fabriquée à partir des amandes de noix divers et de miel,
mais encore nourrie au lait maternel. Ce n’est donc qu’au
début du quatrième mois que ses parents l’avaient
présentée officiellement à la communauté villageoise. Ils
organisèrent, à cet effet, une manifestation à laquelle
furent conviés tous les membres de la famille, les amis et
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les voisins. C’est ce que certaines populations du cœur de
l’Afrique appellent « salaka ».
Yeki ne comptait qu’une dizaine de familles. Valentine
avait donc grandi dans une localité où tous les habitants se
connaissaient. Elle était souvent entourée de
grands-parents, de tantes, d’oncles, de cousines, de
cousins, de frères et sœurs. Elle pouvait passer sa journée
chez ses parents, chez ses grands-parents, chez ses oncles
ou chez ses tantes.
A deux ans, Valentine s’affirmait comme une enfant
vraiment désirée. Elle était curieuse. Elle partageait une
vraie complicité avec sa mère, qui ne résistait pas à ses
multiples sollicitations.
Certes, le jour, Valentine pouvait accepter d’être sous la
responsabilité de ses frères ou encore de quelques autres
membres de la famille. Mais, à la nuit tombante, elle ne
pouvait dormir sans avoir passé quelques minutes dans les
bras de sa mère. Un soir, Clémentine, qui rentrait fatiguée
des travaux champêtres, voulut s’affranchir de cette
obligation. Valentine ne ferma pas l’œil jusqu’à une heure
tardive. Sa mère était obligée d’intervenir pour qu’elle
dorme.
A six ans, Valentine n’avait toujours pas la possibilité
d’aller à l’école, car il n’y en avait pas dans le village. Les
deux écoles primaires, qui accueillaient les enfants de la
région, étaient situées à plus de quatre kilomètres du
village de Yeki. Elles se trouvaient à Yike ; une localité
voisine. Il avait fallu qu’elle se rende, tous les jours, dans
cette localité, accompagnée de quelques enfants qui étaient
inscrits dans ces établissements scolaires appartenant à des
confessions religieuses. Ces écoles dispensaient des
enseignements du cours primaire première année au cours
moyen deuxième année. La fin de ce cycle était
sanctionnée par un certificat d’études primaires qui ouvrait
aux emplois d’auxiliaires dans l’administration. Peu
15
d’élèves accédaient à ce niveau d’études. D’autant plus
que les parents préféraient mobiliser leurs enfants pour les
travaux champêtres.
De toute façon, à cette époque, les enfants n’allaient pas
à l’école à six ou sept ans : l’administration estimait qu’à
cet âge, l’enfant noir n’avait pas la maturité de suivre des
cours.
Malgré son atout physique et son intelligence, Valentine
n’avait pas bénéficié d’un traitement de faveur. En
attendant l’âge d’aller à l’école, elle était de plus en plus
attachée au cercle des petites filles du village. Certes,
Valentine passait souvent une bonne partie de son temps
avec les enfants de son âge, mais elle n’hésitait pas à
accompagner sa mère au champ. Néanmoins, à cet âge,
Valentine n’avait plus besoin des câlins de sa mère pour
aller au lit.
Ce n’est qu’à l’âge de huit ans que ses parents décidaient
de l’inscrire en classe de cours préparatoire. Valentine
était de plus en plus belle et rayonnante.
Les premiers jours de la rentrée de classes, Valentine ne
manifesta aucune volonté de s’éloigner de sa mère. Malgré
ses atouts, la jeune fille était inquiète de se retrouver dans
un milieu qui lui était étranger. Son père avait dû insister
pour qu’elle accepte de suivre ses frères.
A l’école, Valentine ne manquait pas de camarades : elle
ne passait pas inaperçue pendant la récréation ; toutes
les jeunes filles de son âge voulaient devenir ses
camarades de jeux.
Mais, cette attirance n’avait pas que des avantages.
Ainsi, en cours élémentaire première année, un élève, qui
était souvent repoussé par Valentine, n’hésita pas à
employer les gros moyens pour se faire désirer. Il se
prénommait Touti.
Touti était issu d’une famille de six enfants. Orphelin de
père à l’âge de deux ans, il fut confié à son oncle maternel
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le jour de son cinquième anniversaire. Or, son nouveau
tuteur était déjà père de six enfants. Cultivateur, son oncle
passait des longs séjours en brousse. Il ne disposait donc
pas d’assez de temps pour assurer l’éducation de ses
enfants et celle de « David ».
Il faut dire que ce garçon était belliqueux : il était prêt à
se battre avec un élève plus grand que lui. Il arriva même
qu’il sorte vainqueur d’une rixe avec un élève inscrit dans
une classe supérieure à la sienne. C’est d’ailleurs pour
cette raison que ses camarades de classes le nommèrent
« David », en référence au David qui avait vaincu Goliath.
Assis au troisième rang, sur une table placée derrière la
jeune fille, Touti profitait de sa petite taille et du moment
où l’enseignant écrivait au tableau pour la déranger. Il
retirait l’épingle qui lui servait à maintenir sa large culotte
sur la taille et l’enfonçait sur la fesse de Valentine. Il
répéta ce geste plusieurs fois, dans la semaine. Cependant,
Valentine, qui avait peur de ce jeune homme, n’avait pas
le courage de le dénoncer ; elle pensait que cette
provocation n’était que passagère.
Malheureusement, les jours suivants, Touti avait
poursuivi son manège. Traumatisée, épuisée par les
multiples provocations de cet élève, Valentine ne voulait
plus aller à l’école. C’était, pour la jeune fille, le seul
moyen d’échapper aux griffes de son bourreau. Elle était
incapable de donner la vraie raison de sa fuite en avant.
Certes, ses parents essayaient de l’encourager à retourner
en classe, mais ils n’arrivèrent pas à la convaincre.
Bien que Valentine ait tourné la page scolaire dans des
circonstances drôles et pénibles, elle n’avait pas
définitivement quitté la cité administrative qui abritait son
ancienne école. En effet, la construction d’une gare
ferroviaire et les expérimentations agricoles entreprises
dans la région par des concessionnaires rendirent possible
la création d’un marché permanent à Yike. Bâti au centre
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de la localité, ce marché permettait aux populations
habitant dans les villages environnants d’écouler leurs
excédents agricoles, afin de se procurer l’argent nécessaire
au paiement de l’impôt de capitation et à l’achat des
produits manufacturés. Ce marché connaissait une forte
fréquentation le dimanche.
Le marché de Yike était entouré de quelques boutiques
tenues par des Européens : principaux importateurs des
produits manufacturés. L’un d’eux s’appelait Bento
Fernandès. Il était le propriétaire d’un magasin et d’une
poissonnerie. Une boulangerie, une boucherie et trois
épiceries complétaient la liste des installations définitives
situées autour du marché.
Les parents de Valentine possédaient un grand champ,
qui leur permettait non seulement de subvenir aux besoins
alimentaires de toute la famille, mais également de se
constituer une réserve de produits alimentaires qu’ils
allaient vendre au marché de Yike. Un élevage de poules,
de moutons et de cochons complétait leur provision.
Comme un grand nombre de ménagères habitant dans
les villages environnants, le dimanche, la mère de
Valentine se levait tôt le matin, pour aller vendre des
produits agricoles au marché de Yike. Clémentine les
rangeait dans un gros panier, qu’elle transportait sur sa
tête. On y trouvait, selon les saisons, les ignames, les
arachides, les patates douces, le maïs, les feuilles et les
racines de manioc, les courges et les petits pois.
Devenue l’une des principales fournisseuses des produits
agricoles de qualité, la mère de Valentine avait fini par
fidéliser une clientèle qui n’hésitait pas à faire des
commandes une ou deux semaines avant sa prochaine
visite au marché de Yike.
La fille d’Emile et Clémentine avait découvert ce
marché, quelques années avant son inscription dans une
école de Yike. En effet, c’est à l’âge de cinq ans, qu’elle
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accompagnât pour la première fois sa maman au marché.
Pour sa première sortie dans un espace qui accueillait
une foule de visiteurs, de vendeurs et d’acheteurs, elle
avait mis sa plus belle robe. La jeune fille était curieuse.
C’est pourquoi elle avait réussi à échapper à la vigilance
de sa mère. La solidarité villageoise aidant, la jeune fille
avait été retrouvée par sa mère qui lui administra une
fessée.
Valentine était émerveillée par l’ambiance qui régnait
sur la place du marché. Elle aimait aussi la fin de la vente ;
elle partageait cette joie avec sa mère qui réussissait à
vendre tous les produits aux premières heures de la
matinée. C’était le moment choisi par Clémentine pour
acheter les produits manufacturés qu’elle ramenait au
village.
Afin de se faire confectionner des camisoles et des
boubous, Clémentine achetait des pagnes. Elle profitait
également de sa visite au marché pour acheter les habits de
ses enfants.
Toutefois, sa fille bénéficiait d’un traitement de
faveur, car elle était souvent présente et sa mère
succombait à ses caprices. Ainsi, le jour du marché,
Valentine rentrait au village avec une robe, des sandales et
des culottes neuves achetées dans l’un des établissements
commerciaux de Yike.
Clémentine était l’une des fidèles acheteuses de la
boutique de Bento. Et, le dimanche, après les avoir servis,
le gérant n’hésitait pas à lui remettre des confiseries, en
guise de présents. Ces cadeaux, la mère de Valentine ne
les gardait pas longtemps : elle les offrait à ses enfants.
Aussitôt que la mère et la fille sortaient de la boutique,
Valentine, qui assistait à la scène, goûtait au plaisir de ces
friandises que tous les enfants de son âge adoraient.
19 II
A quinze ans, Valentine faisait un mètre soixante-dix de
taille. Elle avait une silhouette de top modèle. Tout
compte fait, l’incessant va-et-vient au marché de Yike lui
avait donné l’occasion de se familiariser avec les clients
fidèles de sa mère. Ainsi, certains week-ends, Valentine
recevait de ses parents la mission d’aller vendre les
produits que sa mère triait et rangeait dans un panier, le
samedi soir. Et, à la fin de la vente, elle se précipitait dans
les boutiques pour acheter les produits manufacturés ou
importés commandés par ses parents.
C’est au cours de ces toutes dernières minutes d’achat
que Valentine fût interpellée par un jeune Européen
travaillant dans le magasin, qui vendait au kilo le poisson.
Ce jeune homme, qui avait hérité du prénom de son père,
était le fils aîné de monsieur Bento Fernandès. Né au
Portugal, il l’avait rejoint en Afrique, au moment où il
fêtait son dix-septième anniversaire. Après une période
d’adaptation et d’initiation qui avait duré plus de deux ans,
son père lui avait confié la gérance de l’unique
poissonnerie de la place.
Bento assistait souvent aux achats que la mère de
Valentine effectuait dans la boutique de son géniteur ; il
avait dû voir la jeune fille au moment où elle
accompagnait sa mère dans la boutique familiale. Le
jeune homme fut sans doute ébloui par sa beauté, mais il
n’osait la déranger.
Bento avait tout de même remarqué que son père
échangeait quelques mots avec la mère de Valentine. Il
faut dire que le commerçant faisait l’effort de parler la
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langue véhiculaire de la région : le « kituba » ou
« kitouba ».
Comme tous les dimanches, Valentine avait mis sa jolie
robe que sa mère avait achetée dans la boutique de la
famille Bento. Cette robe était imprimée de fleurs
multicolores. Toutefois, deux couleurs dominaient : les
fleurs rouges et vertes. Comme d’habitude, la vente avait
été excellente. Et, au moment où la jeune fille se présentait
à l’entrée du magasin, elle s’installa sur la longue queue
formée par des nombreux acheteurs. Bien qu’elle fût
entourée de quelques femmes du village, Valentine
paraissait, cette fois-ci, accessible. Car, les week-ends
passés, Valentine était souvent accompagnée de sa
génitrice. Elle s’était à peine installée que Bento
demandât à son employé d’aller la chercher. Il était en fait
surpris de la voir toute seule.
Après lui avoir dit bonjour – « mboté » en kituba –
Bento tenait à avoir les nouvelles de Clémentine.
– Bento : Bonjour la belle Africaine.
– Valentine : Bonjour monsieur.
– Bento : Comment va votre maman ?
– Valentine : Maman va bien.
– Bento : Pourquoi n’est-elle pas avec vous ce matin ?
– Valentine : Elle est fatiguée.
– Bento : Je m’appelle Bento comme mon papa. Et
vous, comment on vous appelle ?
– Valentine : Je m’appelle Valentine.
Puis il poursuivit :
– Bento : Allons Valentine, que voulez-vous qu’on vous
serve ?
– Valentine : Maman m’a commandé deux kilos
de poisson-capitaine.
– Bento : Ce sera tout ?
– Valentine : Oui.
– Bento : Eh bien, on va vous servir !
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