La vierge à trois mains

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Ce roman, qui aurait pu s'intituler : L'Exil et le royaume (si Albert Camus n'avait pas utilisé ce titre pour un recueil de nouvelles) tout à la fois récit d'une quête initiatique et thriller politico-religieux, a pour seule ambition de nous amener à réfléchir sur les limites de notre libre-arbitre.
Publié le : jeudi 2 avril 2015
Lecture(s) : 16
EAN13 : 9782336373690
Nombre de pages : 320
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Henri Lauzenec

La Vierge
à trois mains

Vierge à trois mains

Roman

collection
Amarante































© L’Harmattan, 2015
5Ȭ7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ04737Ȭ9
EAN : 9782343047379

La Vierge à trois mains



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Henri Lauzenec

La Vierge à trois mains
roman

L’Harmattan

PROLOGUE

Qui n’a pas connu, au moins une fois au cours de son existence, la sensation
étrange de n’appartenir ni au temps, ni au lieu, ni même à la famille qui l’a vu
naître ?
Ce sentiment se mua chez moi en conviction absolue lors du premier séjour
que j’effectuai hors de ma Yougoslavie natale.
S’appeler Vaclav Pavlovic, et être né au Kosovo dans les années cinquante,
constituait déjà un handicap dont je ne pris la mesure exacte que bien des
années plus tard. Reprocher à mon père de ne pas avoir été attentif à mon
éducation serait injuste de ma part. À la mort de son épouse, emportée par
une pneumonie avant mon cinquième anniversaire, Zoran, mon père, choisit
de ne pas se remarier et d’élever seul ses deux fils : Stanislav, mon aîné de
quatre ans, et moi.
L’unique image qu’il conservait de ma génitrice était une photographie
jaunie, qui trônait sur la cheminée. On y voyait une femme vêtue d’une blouse
à fleurs – à la mode des Balkans – et d’un gilet en peau de mouton, en train de
tirer l’eau d’un puits ; de son visage émanait une profonde tristesse qui laissait
présager une fin tragique…
Le peu de souvenirs qui me restent de ma petite enfance, demeurent marȬ
qués par l’ambiance virile qui régnait à la ferme familiale où la rêverie n’avait
pas sa place. J’étais un rêveur et je crois l’être encore… En ce tempsȬlà, tout le
monde devait travailler dur pour survivre. Aussi, la chasse représentaitȬelle,
pour mon père et mon frère, le seul exutoire à cette vie de labeur et de privation
qui était le lot quotidien des paysans du Kosovo. Trop jeune pour tenir un fusil,
j’avais, d’emblée, été exclu du monde des adultes. Je revois encore parfaitement
ces retours de chasse triomphants : Zoran et Stanislav alignant les cadavres
souillés de boue, de lièvres, de perdreaux et de sangliers, sur le perron de la
maison, tandis que leurs chiens agitaient la queue comme pour affirmer que ces
trophées étaient aussi les leurs…

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Pourquoi vouloir aujourd’hui exhumer tous ces moments heureux de ma
jeunesse alors que le destin vient de me rappeler qu’en ce monde, rien n’est
jamais acquis ? Sans doute, parce qu’ils représentent les derniers liens qui me
raccrochent à la vie et qu’on ne parle jamais aussi bien de ces instants de bonȬ
heur passé que lorsque tout espoir a disparu…

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PREMIÈRE ÉPOQUE

CHAPITRE 1

Cet été 1965 demeurera, à tout jamais, gravé dans ma mémoire. Qui pourrait
prétendre qu’un enfant de onze ans ne soit pas capable de déchiffrer les signes
du destin ?
Quitter la ferme paternelle pour la première fois constituait, déjà en soi, un
évènement extraordinaire, mais partir seul pour la côte égéenne où Ulysse
avait vécu de si incroyables aventures, était un cadeau de la providence – et
de mon père !
Les travaux des champs ne me déplaisaient pas, même si, au vu de ma
constitution malingre, j’étais souvent cantonné à des tâches moins gratifiantes
que celles des adultes. Quand il s’agissait de ramasser des légumes ou de
cueillir des fruits, de donner à manger aux animaux ou de servir à boire aux
journaliers qui transpiraient autour de la batteuse, il n’y avait personne pour
contester mes capacités d’agriculteur. Mais, dès qu’il fallait parer le pied d’un
cheval ou ferrer celui d’un bœuf, on préférait s’adresser à la force et à l’experȬ
tise de mon père que seul mon frère était apte à seconder efficacement. Et
quand, avant le départ des vendangeurs, tout le village était réuni pour fêter
le vin nouveau, on m’envoyait me coucher sous prétexte que j’étais trop jeune
pour boire de l’alcool !
Mon père avait donc décrété que je passerais l’été à Salonique chez son
frère Nikola, qu’on appelait Nikos depuis son mariage avec une femme
grecque. Je n’ai jamais su ce qui a amené mon père à prendre une telle déciȬ
sion, mais le fait est qu’il mit son projet à exécution. Le premier jour des vaȬ
cances, nous partîmes ensemble à la gare prendre le train pour la Grèce. Je
n’oublierai jamais cette expérience ferroviaire. Tout m’étant étranger dans ce
monde inconnu, j’aurais sans doute eu quelque appréhension à partir si, à la
seule idée de quitter ma famille, je n’avais été transporté de joie…
Un petit écriteau suspendu à mon cou, portant le nom et l’adresse de mon
oncle, devait me permettre d’arriver sans encombre à ma destination finale :
Salonique. J’eus droit à toutes les attentions des contrôleurs. Sur les conseils

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de mon frère, j’avais emporté un livre que je n’eus pas le loisir d’ouvrir tant je
fus absorbé durant tout le trajet à regarder défiler le paysage par la fenêtre de
mon compartiment.
Durant les quatre heures que mit le train pour relier Pristina à ThessaloȬ
nique, j’eus tout le temps de me familiariser avec un moyen de transport dont
j’ignorais tout : le chemin de fer. Dès que les rails esquissaient une courbe, je
me penchais par la fenêtre pour regarder onduler la chenille que constituait
notre convoi derrière sa locomotive. Lorsqu’enfin le train s’immobilisa en gare
de Skopje, je crus que nous avions atteint notre destination tant la voûte de
verre qui nous surplombait m’apparut gigantesque. La foule immense qui s’y
pressait m’impressionna au point de me convaincre qu’il était possible de ralȬ
lier chaque ville de la terre, à partir de ce lieu magique.
Mon père avait bourré ma valise de victuailles : œufs, canard confit, cuissot
de marcassin, auxquelles venaient s’ajouter, bien cachées au fond de mes
bottes, deux bouteilles d’alcool de prune distillé par un voisin.
Quand, après un changement de motrice à la frontière grecque, le train fit
son entrée en gare de Salonique, je ne tenais plus en place. L’idée de retrouver
mon oncle Nikola dont je ne gardais aucun souvenir (bien qu’il dût être préȬ
sent aux funérailles de ma mère), m’excitait comme s’il s’était agi d’une renȬ
contre « du troisième type ». Mais comment le reconnaître dans cette foule ?
Quelques semaines auparavant, mon père lui avait, fort à propos, adressé
des photos où je posais à côté de mon frère ; aussi n’eutȬil aucune difficulté à
me repérer, assis sur ma grosse valise, sous l’horloge du hall des arrivées.
— Bonjour, mon neveu ! me lançaȬtȬil d’un ton enjoué.
— Je suis bien content de vous voir, mon oncle, car je commençais à m’inȬ
quiéter…
— LaisseȬmoi prendre ton bagage… Ouf ! Ça m’a l’air bien lourd à porter
pour un enfant de ton âge !
— C’est papa qui a mis des tas de trucs à manger dedans – et aussi à boire,
murmuraiȬje, en me cachant derrière ma main.

Pour affirmer son attachement à son pays d’adoption, oncle Nikola se faiȬ
sait appeler Nikos. Il possédait une voiture magnifique qui ne sentait pas le
cochon comme la Lada de mon père ; sûr que lui ne devait pas aller chasser
avec !
Pristina n’était qu’un village auprès de Salonique dont les rues déborȬ
daient de voitures, de camionnettes, d’énormes camions tractant des reȬ
morques, d’autobus et de taxis qui, tous, roulaient à tombeau ouvert. C’était
aussi le premier port que je voyais. Oncle Nikos longea des quais où d’imȬ
menses grues chargeaient et déchargeaient les bateaux puis s’arrêta au bord

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de cette mer presque sans limites où le ciel semblait toucher l’horizon.
Comparés à la mer Égée, les lacs du Kosovo n’étaient que des mares à canards.
Nous quittâmes ensuite le front de mer pour monter dans la ville. Ses
larges avenues, bordées d’arcades où les terrasses de café alignaient leurs paȬ
rasols, évoquèrent pour moi les images de la Riviera qu’on montre aux actuaȬ
lités des cinémas. C’était bien ici que je voulais passer le reste de ma vie et
nulle part ailleurs ! Je me promis, dès mon retour, d’en parler à mon père au
cas où je reviendrais. Il pouvait bien se passer de moi. Si j’étais déjà convaincu
d’avoir découvert l’endroit où je voulais vivre, j’ignorais encore que j’allais y
trouver une nouvelle famille et que Nikos serait mon second père…
Mon oncle s’engagea dans une petite rue tranquille et gara sa voiture deȬ
vant un immeuble. Après en avoir franchi la porte cochère, il me montra son
atelier, au fond de la cour, puis se dirigea vers l’ascenseur qui nous déposa au
dernier étage devant la porte de son appartement. Tante Sophia, nous ayant
entendus arriver, nous attendait sur le palier. Elle se jeta sur moi pour m’emȬ
brasser comme si elle espérait ma venue depuis des années et me serra si fort
contre sa poitrine que j’en perdis la respiration.
— Comme il est grand et beau, notre neveu, Nikos !
— Il est surtout fatigué, répondit mon oncle. MontreȬlui la salle de bains
qu’il s’y rafraîchisse. Il a juste le temps de prendre un peu de repos dans sa
chambre avant le déjeuner. AideȬle à ouvrir sa valise pour sortir toutes les
victuailles que son père lui a confiées.
Tante Sophia aimait cuisiner et aimait qu’on fasse honneur à ses talents
culinaires ; aussi se réjouitȬelle de me voir engloutir tout ce qu’elle avait préȬ
paré à mon intention : feuilles de vigne farcies, brochettes d’agneau ainsi que
de merveilleux petits gâteaux aux amandes ! Rien à voir avec les éternelles
soupes de betteraves ou de potiron que mon père nous servait à longueur de
semaine ; ni même avec les civets de lièvre ou de sanglier qu’on nous servait
chaque dimanche.
— VeuxȬtu un fruit, Vaclav ?
— Oui, s’il vous plaît, ma tante.
— AsȬtu déjà goûté à la pastèque ?
— Non, mais c’est sûrement très bon, je veux bien essayer…
Ici, tout était différent, tout avait une autre saveur et il faisait beau et
chaud, très chaud même. L’appartement de mon oncle possédait une terrasse
qui dominait la mer et je passais des heures à rêver à l’ombre du store. Lassé
de me voir inactif, oncle Nikos me proposa une visite guidée de sa ville. Elle
tirait son nom de celui d’une fille d’Alexandre le Grand qui se prénommait
Thessaloniké. Les Ottomans l’ayant rebaptisée Salonique, on pouvait l’appeȬ
ler indifféremment Salonique ou Thessalonique. De cette longue histoire, la
ville conservait de nombreux vestiges antiques : forum, théâtre, arc de

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triomphe et temples, sans oublier une myriade d’églises, de chapelles et de
monastères ainsi qu’un nombre non négligeable de mosquées. Alors que, du
haut des remparts qui la dominaient, nous contemplions la cité, mon oncle me
demanda où je voulais aller maintenant ; je m’écriai : « À la Tour Blanche ! »
Entourée de jardins ombragés, cette ancienne tour de guet, édifiée à l’entrée
du port pour contrôler les allées et venues des navires, offrait une vue splenȬ
dide sur le golfe de Salonique.
— AsȬtu étudié le grec à l’école, Vaclav ?
— Non, mon oncle, mais vous pourrez me l’apprendre…
— N’estȬce pas pour cela que ton père t’a envoyé chez nous ?
— Ah bon ?… C’était donc pour ça ! répondisȬje, déçu.
— Il n’aurait pas pu avoir de meilleure idée ! Tu verras, c’est facile, à ton
âge on apprend vite. Ta tante et moi, nous nous efforcerons de parler lenteȬ
ment et nous te traduirons tous les mots. J’ai rassemblé des livres pour que tu
te familiarises avec notre alphabet. D’ici quelques jours, tu pourras, j’en suis
sûr, commencer à déchiffrer les enseignes des magasins et à lire les titres des
journaux : ce sera pour toi un bon entraînement…
— D’accord, oncle Nikola, je vais apprendre le grec !
— Cesse de m’appeler Nikola, ici, il n’y a que Nikos !
À onze ans, il suffit de vouloir pour apprendre ; aussi m’étaisȬje jeté à corps
perdu dans l’étude de cette langue exotique aux consonances si suaves. Tant
et si bien qu’en à peine trois semaines, j’avais acquis suffisamment de vocaȬ
bulaire pour aller m’acheter un gâteau tout seul. On trouve d’excellentes pâȬ
tisseries à Salonique et les loukoums y sont délicieux.
Oncle Nikos travaillait pour le musée de la Civilisation byzantine dont il
dirigeait l’atelier de restauration d’icônes où il ne se rendait que rarement,
préférant exécuter chez lui les travaux les plus délicats. Ainsi pouvaisȬje pasȬ
ser des heures à le regarder debout devant son chevalet, ses lunettesȬloupe
sur le front, occupé à raviver les couleurs d’une madone ou d’un saint, sans
quitter la maison. Toutes ces odeurs de cire d’abeille, d’huile, d’ail, de charbon
de bois et de colle de poisson me tournaient la tête ; je me souviens encore de
ces œufs qu’on cassait pour en extraire le jaune ou de ces escargots qu’on faiȬ
sait jeûner pour en récupérer la bave afin de lier les poudres des pigments ;
enfin de toutes ces étranges recettes léguées par les artistes byzantins. Tel un
alchimiste, mon oncle avait passé sa vie à rechercher des formules perdues
pour rendre à ces peintures sacrées leur éclat d’origine. Son bien le plus préȬ
cieux demeurait sa collection de pinceaux et de brosses ; il en possédait de
toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs : en poils d’âne ou de
chèvre, en soie de sanglier ou en barbe de mulet. Tout ça me rappelait la ferme
de mon père…

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Lorsqu’il ne restaurait pas d’icônes anciennes, mon oncle en faisait des reȬ
productions à partir de lithographies ou de photos. La coutume grecque vouȬ
lant que chacun possède chez lui des images pieuses pour se préserver des
mauvais esprits, la vente d’icônes représentaitȬelle, pour mon oncle une
source de revenus bien supérieure au maigre salaire que lui versait le musée.
Oncle Nikos était un artiste complet à qui il arrivait parfois de se comȬ
mettre dans la peinture à l’huile, essentiellement pour des portraits et des payȬ
sages, dont il ne parlait jamais.
Régulièrement, il se rendait sur le mont Athos pour aller y étudier les plus
belles icônes de Grèce qu’il était interdit de sortir de leurs monastères, selon
une règle non écrite.

Depuis mon arrivée et au fil des jours, mon oncle avait développé – à mon
insu, pensaitȬil – une stratégie destinée à me faire partager sa passion pour les
icônes ; laissant traîner, à dessein dans toutes les pièces de la maison, revues
d’art et catalogues d’exposition dans l’espoir que je m’y intéresse, ou m’expliȬ
quant, sans que je ne lui aie rien demandé, comment reconnaître une copie
d’un original. Quand je pense à toute l’énergie dépensée par cet homme pour
me transmettre l’amour de la peinture byzantine dans l’unique but de faire de
moi l’héritier que la nature lui avait refusé, je mesure combien je lui suis redeȬ
vable d’être devenu celui que je suis, aujourd’hui.
— CroisȬtu, oncle Nikos, qu’un jour je pourrais, moi aussi, visiter le mont
Athos ?
— Dès que tu seras en âge d’y aller, je t’y emmènerai, Vaclav, je t’en fais le
serment !
J’ignorais que cette prophétie se réaliserait malheureusement sans lui et
que je partirais seul pour la sainteȬmontagne pour y accomplir mon destin.
Je décidai donc, qu’en plus d’apprendre le grec, je devais m’initier à l’art
pictural ; mon oncle étant, là encore, le professeur idéal. Enfant déjà, lorsque
l’ennui se faisait trop pesant durant les offices dans la petite chapelle de notre
village, je fixais de toute mon attention les portraits des saints de l’iconostase
jusqu’à avoir l’impression de voir leurs lèvres remuer pour s’adresser à moi
dans un langage silencieux que j’étais seul à comprendre.
J’avais ainsi établi une certaine complicité avec saint Jean et saint Paul, les
deux apôtres les plus vénérés des Balkans, dont on lisait l’évangile de l’un, et
les épîtres de l’autre, à longueur de liturgie. Pour être tout à fait franc, je dois
avouer que je n’étais pas certain d’avoir la foi mais, comme tous les Serbes, je
m’appliquais à respecter la tradition orthodoxe. Dans nos familles, la piété
étant d’abord l’affaire des femmes, les hommes se contentaientȬils de les acȬ
compagner à l’église, sans doute par crainte de la damnation éternelle proȬ
mise aux mécréants.

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Un matin, ayant surpris mon oncle occupé à peindre un tableau profane
dans son atelier, je me glissai derrière lui sans faire de bruit. Je demeurai longȬ
temps dans l’ombre à regarder courir ses pinceaux sur la toile où commenȬ
çaient à apparaître les contours d’un bateau de pêche échoué dans une petite
crique. Afin de ne pas trahir ma présence, je quittai ma cachette sur la pointe
des pieds. Mais c’était surtout à ses talents de portraitiste qu’il devait sa reȬ
nommée dans la cité maritime. Accrochés au mur du salon, on pouvait admiȬ
rer des portraits de tante Sophia à tous les âges – la femme qu’il aimait deȬ
meurant pour lui son modèle préféré. Une ou deux fois par an, il arrivait qu’il
accepte d’exposer ses œuvres dans l’église SaintȬGeorges – une rotonde de
l’époque romaine, à maintes reprises remaniée suite aux nombreux trembleȬ
ments de terre qui en avaient ébranlé les fondations. Car la vieille cité était
régulièrement le siège de secousses sismiques, ce qui, pour mon oncle, fourȬ
nissait une preuve irréfutable que tout sur cette terre pouvait, à chaque insȬ
tant, disparaître.

AuȬdelà de leurs différences physiques, Nikos et mon père développaient
des conceptions du monde aux antipodes l’une de l’autre. Autant, pour mon
père, tout devait être immuable – le moindre changement ne pouvant que
mettre en danger son existence ; autant, pour mon oncle, toute la noblesse de
la vie résidait dans le fragile équilibre qui préside à la destinée humaine et
qui, à chaque seconde, peut être remis en cause.
Si mon père impressionnait par sa carrure, son cheveu dru et son visage
anguleux (il était taillé dans un seul bloc), ce qui frappait d’emblée chez mon
oncle était l’intensité de son regard ; un regard de prédateur qui vous paralyȬ
sait comme celui d’un oiseau de proie. Pourtant, son affabilité venait démentir
cette première impression, et ce qu’on avait ressenti comme de la domination
se révélait n’être que de la concentration. Enfin, le sourire bienveillant qu’il
arborait en toutes occasions, ôtait tout soupçon de méchanceté à ce visage. Il
savait charmer tous ceux qui croisaient son chemin et j’étais devenu son plus
inconditionnel admirateur, au point que j’aurais voulu qu’il fût mon propre
père, arrivant même à regretter de ne pas être orphelin pour me faire adopter
par cet être hors du commun.

J’avais remarqué chez tante Sophia une grande nostalgie dont la cause
m’échappait alors. Elle souffrait de n’avoir pas pu donner de descendance à
son époux et cette frustration, au lieu de décroître avec le temps, semblait
s’être amplifiée. Ma présence à ses côtés ne devait pas y être étrangère : je la
sentais trop attentive à mes désirs et trop prompte à les satisfaire. Ses

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démonstrations d’affection et ses excès de prévention à mon égard irritaient
mon oncle :
— Tu vas pourrir cet enfant, Sophia, laisseȬle se débrouiller tout seul !

Sinon, à son retour, mon frère va me reprocher de l’avoir trop gâté !
Pour moi qui, ayant toujours vécu dans un monde d’hommes, n’avais pas
connu la tendresse d’une mère, je découvrais auprès de ma tante l’amour maȬ
ternel dont j’avais été privé.

Avec l’aide persévérante de tante Sophia, je m’appliquais à parfaire mes
connaissances en grec avec l’espoir de convaincre mon père de me laisser
poursuivre mes études dans cette voie. De son côté, mon oncle déployait des
prodiges de patience avec moi pour m’apprendre à tenir un pinceau et, au fil
des jours, je progressais dans l’art de l’icône.
— AppliqueȬtoi, Vaclav, tout l’art de l’icône réside dans le respect du trait
et de la lumière. Toute approximation doit être bannie. Regarde la bouche de
ce Christ, elle ne doit exprimer ni le désir, ni la réprobation, seulement la
bonté… Pense que le regard doit toujours être tourné vers celui qui le prie…
Observe bien maintenant la main droite de saint Basile : le pouce doit toucher
l’annulaire, tandis que l’auriculaire reste dressé et que le majeur et l’index forȬ
ment un X ! Tu te souviens de la signification de I.C.X.C. ? Non ? C’est le nom
du Christ, je te l’ai expliqué dix fois !
Je ne comprenais pas tout mais j’étais certain que mon oncle faisait son
possible pour faire de moi un artiste authentique.
— Si tu deviens un bon dessinateur, tu pourras un jour peindre tes propres
sujets ; mais pour l’heure tu dois te soumettre aux règles de la représentation
sacrée : il n’y a pas d’autre voie, Vaclav !
Sans doute existaitȬil, au fond de moi, une tendance masochiste refoulée,
car je prenais plaisir à souffrir sous la férule implacable de mon professeur,
reproduisant avec abnégation les portraits que nous avaient légués à travers
les siècles les peintres byzantins.
Autant je me révoltais contre l’inflexibilité de mon père, autant je cédais de
bonne grâce à toutes les exigences de mon oncle.

— Avant que tu ne partes, je vais t’emmener voir mon meilleur ami,

Vaclav. Il se prénomme Isaac et a un fils de ton âge qui ferait pour toi un bon
correspondant. VeuxȬtu qu’on aille chez lui cet aprèsȬmidi ? proposa mon
oncle, sans doute pour me récompenser de mes efforts.
— Pourquoi pas ? répondisȬje.
La maison, ou plus exactement, la boutique d’Isaac se trouvait dans « La
Juderia », l’ancien quartier juif de Salonique ou, du moins, ce qui en restait
après qu’un incendie en eut détruit la plupart des habitations.

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Isaac, qui était orfèvre, travaillait les métaux précieux pour réaliser des biȬ
joux mais aussi des objets de culte pour les synagogues comme pour les
églises orthodoxes ; aussi, voyaitȬon se côtoyer dans sa vitrine bougeoirs, caȬ
lices, croix, ciboires, patènes ou photophores.
Nikos avait besoin de lui pour réparer un cadre d’argent repoussé (qu’on
appelle riza) qui habille certaines icônes de valeur. Ce n’était pas la première
fois que Nikos faisait appel aux compétences de son ami. M. Isaac nous acȬ
cueillit chaleureusement et nous montra la coupe qu’il était en train de décoȬ
rer. Ayant installé la calotte d’argent sur une petite enclume bombée, à l’aide
d’un poinçon, il en martelait le pourtour dessinant ainsi une frise en couronne.
J’étais ébloui par la précision de ses gestes. Puis après avoir mis fin à son traȬ
vail, il dit en remontant ses lunettes sur son front :
— Tu viens de Serbie comme ton oncle Nikos, n’estȬce pas ? Que voudraisȬ
tu faire plus tard ?
Intimidé par la brutalité de la question, que mon oncle venait de me traȬ
duire, je lançai dans un grec approximatif :
— Je voudrais être interprète ou peintre, je ne sais pas encore…
— Ton oncle a dû te montrer son travail sur les icônes. Tu sais que c’est un
expert qu’on vient consulter de toute la Grèce ! Je pense que tu devrais suivre
son exemple ; ils sont rares ceux qui peuvent réaliser des icônes véritables :
c’est un don de Dieu !
Tandis que je demandais discrètement à mon oncle si le Dieu des juifs était
le même que Celui des chrétiens, je compris qu’Isaac avait saisi le sens de ma
phrase.
— Bien sûr qu’il n’y a qu’un Dieu ! Nous ne sommes plus au temps de la
Grèce antique ! Attends, je vais appeler mon fils Zacharie. Vous pourrez aller
jouer au ballon dans la cour, si tu veux…
Zacharie accourut et, sans demander mon reste, je sortis aussitôt derrière
lui. J’ignorais alors que Zac deviendrait mon meilleur ami et que sa sœur
Myriam, dont je n’appris l’existence que l’année suivante, allait pour longȬ
temps occuper mes pensées.
Comme il ne parlait pas un mot de serbe et que je bafouillais à peine
quelques mots de grec, nous décidâmes de communiquer par gestes, ce qui
nous permit de parfaitement nous comprendre. Nous nous revîmes presque
tous les jours jusqu’à mon départ et une profonde amitié naquit entre nous.
Mon premier séjour à Salonique touchait à sa fin et, dans moins d’une seȬ
maine, je serais de retour au Kosovo. À l’idée de perdre le seul et unique ami
que je possédais sur cette terre, les larmes me montaient aux yeux. Je promis
donc à Zac de lui écrire en grec dès que j’aurais suffisamment progressé dans
sa langue maternelle. De son côté, il s’engagea à m’envoyer une lettre par
mois, ce qui me laisserait le temps de la traduire avant de lui répondre. Le

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lendemain ma tante m’emmena en ville pour m’acheter un dictionnaire serbeȬ
grec. Quelle ne fut pas ma surprise en pénétrant dans la librairie d’apercevoir,
sur le mur derrière la caisse, une icône d’une Vierge qui possédait trois
mains…
— Dites, ma tante, comment estȬil possible d’avoir trois mains ?
— Tu poseras la question à Nikos, Vaclav, moi je n’en sais rien.
De retour à la maison, je m’empressais d’interroger mon oncle qui répondit
évasivement que « tout était possible » dans le domaine du Sacré et qu’il exisȬ
tait au mont Athos de très belles icônes de Vierges à trois mains.
Pour fêter mon départ, ma tante avait prévu d’organiser un repas excepȬ
tionnel. Tôt le matin, je l’avais accompagnée au marché aux poissons qui se
tenait à deux pas de la maison. Là, entre les rues Chalkeon et Salamou, étaient
alignés, comme dans un bazar, des poissonniers, des bouchers, des marȬ
chands de fruits et légumes, des quincailliers et même quelques commerces
de vêtements.
Dès que les pêcheurs remontaient du port avec leurs prises de la nuit, une
cohue s’installait autour de leurs étals, aussitôt pris d’assaut par des clientes
pressées d’avoir le meilleur choix. Ma tante se dirigea vers un pêcheur qu’elle
et mon oncle connaissaient de longue date, M. Erbakan, un Turc demeuré à
Salonique après le départ de l’armée ottomane. Son jeune fils, qui s’appelait
Mustafa, lui donnait un coup de main pendant les vacances scolaires.
— Hé, Mousse, qu’estȬce que ton père a ramené de bon ce matin ? lui lança
ma tante sur un ton familier, en utilisant son diminutif.
— De tout : des dorades, des sardines, des rougets et des poulpes ! énuȬ
méra le jeune garçon.
— AimesȬtu les poulpes, Vaclav ?
— Je ne sais pas, je n’en ai jamais mangé ! dusȬje avouer.
Elle indiqua à « Mousse » deux grosses bestioles gélatineuses avec des tas
de pattes munies de ventouses !
— Ces deuxȬlà m’ont l’air bien fraîches…
— Pêchées cette nuit, Mme Pavlovic, répondit le jeune Turc en souriant
devant ma mine dégoûtée.
Quand arriva l’heure du déjeuner, j’avais quelques appréhensions concerȬ
nant le poulpe grillé que ma tante avait déposé au centre de la table. AppréȬ
hensions vite envolées dès que j’eus avalé la première rondelle de tentacule :
c’était délicieux et je me resservis plusieurs fois.
Plus ce que je voyais, sentais ou mangeais m’enthousiasmait, plus s’annonȬ
çait douloureux le retour à mon quotidien de petit paysan kosovar. « Les meilȬ
leures choses doivent avoir une fin » disait mon père, et je dus me faire vioȬ
lence pour boucler ma valise et dire adieu aux délices de Salonique.

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En écrivant ces lignes, me reviennent en mémoire des senteurs d’iode et
de résine, preuve que les odeurs font aussi partie de nos souvenirs.

Nikos et tante Sophia m’accompagnèrent jusque sur le quai de la gare,
voulant sans doute s’assurer que je montais bien dans le train. Ils partageaient
mon désarroi et la tristesse de notre séparation après tout ce temps passé enȬ
semble. Ils hissèrent sur le marchepied de la voiture ma lourde valise remplie
de citrons, d’oranges et de bocaux d’olives que ma tante avait glissés entre
mes vêtements aux côtés de la bouteille d’ouzo que mon oncle destinait à mon
père.
— Surtout, n’oublie pas de dire à Zoran qu’il faut que tu continues à étuȬ
dier le grec. ÉcrisȬnous, si tu as le temps, et pense à envoyer des photos de ta
maison à Zacharie. Allez, à l’année prochaine, Vaclav, ta vie ne s’arrête pas
aujourd’hui. Embrasse ton frère Stanislav et ton père pour nous. Bon voyage !

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CHAPITRE 2

J’achevais ma première année au lycée de Pristina. Habitué depuis longtemps
à la médiocrité de mes résultats scolaires, mon père n’en revenait pas que je
fasse partie du peloton de tête de ma classe ! J’avais pris goût à l’étude et je
voulais surtout rester dans la section où était enseigné le grec – mon père
ayant eu toutes les difficultés du monde pour m’y faire admettre. Un petit
bouseux qui veut apprendre la langue des philosophes : c’était louche !
— J’ignore ce que tu as bien pu fabriquer chez mon frère pendant tes vaȬ
cances, mais je dois reconnaître que je ne te reconnais plus, mon fils !
s’exclama mon père devant mes notes du trimestre.

Stanislav, mon frère aîné et le chouchou de mon père, commençait à prenȬ
dre ombrage de ma soudaine réussite scolaire, ne cessant, depuis mon retour,
de me questionner sur mon séjour chez notre oncle Nikos qu’il s’entêtait à
appeler Nikola. Aussi, pour satisfaire son insatiable curiosité, je m’employais
à lui tracer un tableau idyllique de ma vie à Salonique. Exagérant, à plaisir,
les extraordinaires rencontres que j’y avais faites, je lui vantais les mérites de
mes nouveaux amis Zac et Mousse, dont je taisais que l’un fut juif et l’autre
musulman. Enfin, laissant libre cours à mon imagination, j’inventais des épiȬ
sodes inédits de mes aventures grecques comme celui d’une pêche aux
poulpes sur le bateau de Mousse (Mousse que j’avais à peine entrevu mais
que je décrivais comme un grand marin). Mon but fut atteint lorsque je surpris
mon frère en train de demander à mon père s’il pourrait aller, lui aussi, chez
notre oncle pour apprendre à pêcher en mer !
Même si j’étais bien conscient qu’un enfant ne doit pas avoir honte de ses
parents, je ne pouvais m’interdire de penser que nous vivions dans une région
arriérée où rien de bien excitant ne se produisait jamais. Aussi, quand arrivait
le dimanche soir, avaisȬje hâte de reprendre le chemin de mon lycée, en penȬ
sant à Nikos et à tante Sophia qui devaient souffrir de mon absence autant
que je souffrais de la leur.

21

Depuis le début de l’année scolaire, je leur écrivais chaque semaine, moitié
en serbe et moitié en grec, puis j’avais espacé mes courriers, réservant toute
mon énergie à rédiger – uniquement en grec – les lettres destinées à Zacharie.
Les cours de grec ancien m’avaient été plus que profitables et je commençais
à dominer l’écrit. Ma pratique de l’oral se limitant à la lecture de textes histoȬ
riques en classe, mon seul espoir de parler correctement le koinè était de reȬ
tourner à Salonique, aux vacances prochaines.

Si ma dernière journée de lycée me parut interminable, les efforts que
j’avais consentis allaient être récompensés. Mon père avait fait le déplacement
pour assister à la remise des prix : premier prix de serbe, deuxième prix d’hisȬ
toire et de géographie et premier prix de dessin, mais pas même un accessit
en grec ! J’en fus très déçu. Mes débuts dans la langue d’Aristote s’avéraient
peu encourageants, et je compris qu’il ne suffisait pas toujours de vouloir pour
pouvoir. Je me consolai en regardant les beaux livres que j’avais rapportés à
la maison : un sur les légendes de Serbie et un atlas mondial sur lequel je
m’empressai de montrer à mon frère la Grèce et le golfe de Salonique.
Plus qu’un jour ou deux de patience et j’irai retrouver ma famille d’adopȬ
tion.

Ils étaient là, immobiles, sur le quai de la gare, à l’endroit même où je les
avais laissés, un an auparavant. C’était comme si je n’avais fait que monter
dans ce train pour en redescendre aussitôt ! Une année s’était pourtant écoulée
entre ces deux instants ; une année qui ne comptait plus pour moi. Zacharie
se tenait à leurs côtés. Il m’apparut différent, plus grand, plus sûr de lui. Ayant
pris goût à la nourriture durant mon séjour à Salonique, je m’étais pas mal
étoffé au point que tante Sophia fit une remarque sur ma grande taille. Sans
que nous en ayons pris conscience, nous avions, Zac et moi, quitté le monde
de l’enfance pour celui de l’adolescence.
Les effusions passées, nous suivîmes mon oncle au parking pour rejoindre
sa voiture. Assis à l’arrière, à côté de Zac, je commentai le trajet, essayant de
me souvenir du nom de chaque lieu que nous traversions. Mon grec manquait
un peu de pratique mais tous purent constater les progrès accomplis, même
si mon accent laissait encore à désirer. Ayant reconnu sans peine l’entrée de
la rue où se dressait l’immeuble où mon oncle habitait, j’eus le sentiment en y
pénétrant de revenir « chez moi » !
Zacharie s’excusa de devoir nous quitter si vite :
— Il faut que je rentre, mes parents m’attendent avec ma sœur…
— Depuis quand tu as une sœur, Zac ? lui rétorquaiȬje, surpris.
— Je l’ai toujours eue, puisque c’est elle, l’aînée !
— Pourquoi n’étaitȬelle pas là aux dernières vacances ?

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— Parce qu’elle était en voyage, mais tu la verras. Elle se nomme Myriam…
— Embrasse bien ton père pour moi, Zac, et… aussi ta sœur. On va pas

tarder à se revoir…

Zac avait donc une sœur ? Pour une nouvelle c’était une nouvelle ! Même
si je prétendais, devant mon père et mon frère, que les filles ne m’intéressaient
pas, je lisais en cachette des romans à l’eau de rose qu’un copain de chambrée
volait à sa sœur. On m’avait même prêté L’Éducation sentimentale de Gustave
Flaubert et je me sentais prêt à vivre une grande histoire d’amour. Mon oncle
jeta un regard amusé dans ma direction :
— À quoi rêvesȬtu, Vaclav, ou plutôt à qui ? Il me semble que les jeunes
filles en fleurs ne te laissent plus indifférent : je me trompe ?
— Il est si séduisant, notre Vaclav, qu’il doit faire chavirer tous les cœurs,
sans compter que Myriam est une très charmante personne, ajouta tante
Sophia.
Ne sachant plus où me mettre, je sentis mes joues s’empourprer de honte.
Le soir, pour fêter mon retour, mon oncle avait prévu de nous emmener
au restaurant. Le mot « restaurant » restait pour moi nimbé de mystère. Même
s’il m’était arrivé, quelquefois, de passer devant ceux de Pristina, je ne pouvais
qu’imaginer ce qui se cachait derrière leurs petits carreaux de couleur.
Aussi, pour être à la hauteur de l’événement et faire honneur à mes hôtes,
je choisissais de mettre mes plus beaux habits. Mais, à peine ma tante avaitȬ
elle franchi la porte du salon, dans une robe de dentelle blanche, que je sentis
son regard se poser sur moi.
— Ce n’est pas possible ! Il faudra remédier à ça ! marmonnaȬtȬelle entre
ses dents.
Je crus d’abord que la braguette de mon vieux pantalon de velours était
restée béante, mais non, le problème se situait ailleurs…
De l’intérieur de la salle, on pouvait apercevoir la Tour Blanche illuminée,
plantée au milieu de ses somptueux jardins où, profitant de la pénombre, des
couples déambulaient en se tenant la main.
Le « Zythos » – c’était le nom de l’établissement – était renommé pour le
raffinement de sa cuisine. Un monsieur en jaquette noire nous avait conduits
jusqu’à la table réservée par mon oncle. J’ignore encore pourquoi le fait de lire
le nom de Pavlovic, inscrit sur un petit carton, m’avait autant rempli de fierté.
Nappe, assiettes, serviettes pliées en éventail dans des verres à pied : tout
ici était blanc. Il y avait sur cette table plus de vaisselle qu’en contenait la maiȬ
son de mon père !
Un homme, portant un tablier noir à rayures beiges parȬdessus son cosȬ
tume, s’approcha de mon oncle et lui tendit une carte.

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— Du vin blanc ? Excellent choix, monsieur ! PermettezȬmoi de vous
conseiller ce vin de Crète que nous venons de recevoir, énonçaȬtȬil avec obséȬ
quiosité, avant de repartir à reculons.
Si, à cet instant, Humphrey Bogart avait franchi le seuil de cette salle, je
n’en aurais pas été autrement étonné.
Consciente de mon trouble, ma tante prit l’initiative de choisir mon menu :
— Je crois me souvenir que tu préférais le poisson, Vaclav, ou bien étaitȬce
l’agneau ? Oui, l’agneau sera parfait pour toi, conclutȬelle en reposant la carte.
Immobile telle une statue de sel et souriant d’un air béat à tout ce qui m’enȬ
tourait, je ne voyais ni n’entendais plus rien, quand mon oncle décida que le
temps était venu de me ramener sur terre :
— Parlons sérieusement : comment s’est passée ton année au lycée,

Vaclav ?
— Bien. Mais j’ai encore quelques progrès à faire en grec ancien, fisȬje, déȬ
grisé.
— En tout cas, tu te débrouilles beaucoup mieux qu’il y a un an. Tu dois
simplement manquer de pratique. Je vous ai entendus converser, Zacharie et
toi, et, mises à part certaines intonations, c’était parfait, ajouta, tante Sophia,
toujours conciliante.
Le lendemain, elle prit sa matinée pour aller faire des courses avec moi.
Elle travaillait pour une galerie d’art de la rue Tsimiski où elle jouissait d’une
grande liberté dans son emploi du temps. De toute ma vie, je n’avais vu autant
de magasins regroupés dans une seule rue. Les vitrines débordaient de marȬ
chandises qui venaient des quatre coins du monde. M’étonnant de tout, je ne
savais plus où poser le regard, quand tante Sophia marqua un arrêt devant
une boutique de vêtements en se tournant vers moi :
— Je crois qu’il est grand temps que tu t’habilles comme un jeune homme !
VeuxȬtu entrer avec moi pour que je t’aide à choisir ?
— J’aurais bien voulu, ma tante, mais papa ne m’a pas donné beaucoup
d’argent…
— Qui te parle de payer, Vaclav ! Ce sera ton cadeau de bienvenue et tu
l’as bien mérité en travaillant dur au lycée. J’ai envie d’être fière de marcher
aux côtés d’un neveu bien mis… on entre, d’accord ?
Je hochais la tête en signe d’acceptation, encore tout étourdi par cette proȬ
position inattendue. Mais, rêvant depuis des années de porter un blueȬjean, je
me hâtai de la suivre à l’intérieur du magasin. Des jeans, il y en avait ici des
centaines de toutes tailles et de toutes couleurs ! Après quelques essais infrucȬ
tueux, la vendeuse déclara :
— Je pense que celuiȬci ira à merveille à votre fils. Ne lui faudraitȬil pas
aussi quelques chemises ? risquaȬtȬelle, en contemplant ma triste tunique de
lin usée aux coudes.

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— Que diraisȬtu d’une chemise à carreaux, Vaclav ? Ça ferait très chic…
— Oui, oui, ce serait super chouette, ma tante !
Réalisant qu’elle avait fait un impair en me prenant pour le fils de tante
Sophia, la vendeuse devint cramoisie.
Une demiȬheure plus tard, nous sortions de la boutique avec deux cheȬ
mises et un blouson assorti au pantalon. Ainsi vêtu de neuf, j’avais du mal à
reconnaître mon reflet dans les vitrines : « Quelle classe, mais quelle classe ! »
Quand il me reverrait, mon frère allait en crever de jalousie !
— Je peux te demander quelque chose, ma tante ?
— Oui, bien entendu…
— Pourquoi oncle Nikos et toi n’avezȬvous pas eu d’enfants ?
— Tu sais, nous nous sommes rencontrés un peu tard et la vie était difficile
en ce tempsȬlà…
— Comment vous êtesȬvous connus, mon oncle et toi ?
— Avant que tu ne viennes au monde, il y a eu une grande guerre dans
toute l’Europe. Tu as fait de l’histoire et tu dois savoir que les Allemands ont
envahi ton pays, la Yougoslavie, en 1941. Ils ont pris le nord, en laissant le sud
aux Italiens – c’estȬàȬdire l’Albanie et le Kosovo. C’est à cette époqueȬlà que
ton oncle a décidé de fuir pour rejoindre la Grèce que les Allemands venaient
d’annexer. Je crois qu’il détestait encore plus Mussolini qu’Hitler ! Tu pourras
lui poser la question si tu veux… Comment nous sommesȬnous rencontrés ?
Eh bien, par hasard. Ton oncle, qui était doué pour le dessin, cherchait un
emploi à Salonique et moi, je travaillais dans un cabinet d’architecte. Mon paȬ
tron cherchait un dessinateur et il l’a embauché…
— Et vous êtes tombés tout de suite amoureux ! Le coup de foudre, c’est
ça ?
— C’est effectivement ce qui est arrivé, Vaclav ! Nous sommes tombés
amoureux et nous ne nous sommes plus jamais quittés.
— Tu ne voulais pas avoir un bébé avec lui ?
— Si, mais nous étions pauvres et mal logés. Nous ne possédions rien.
C’était l’Occupation et les Allemands réquisitionnaient tout. Plus tard, il y a
eu une guerre civile qui a duré trois ans. Nous manquions de nourriture et
beaucoup de gens sont morts…
— Je comprends : vous n’avez pas eu beaucoup de chance…
— Mais tout ça, c’est du passé… Que diraisȬtu de profiter du beau temps
pour aller manger une glace ?
Mes cours s’étant arrêtés au Moyen Âge, j’ignorais tout de l’histoire
contemporaine et des conflits récents qui avaient ébranlé notre région. J’avais
néanmoins compris que mon oncle et ma tante avaient souffert de la faim et
qu’à cause des restrictions, ils n’auraient pas pu nourrir un enfant. J’étais

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persuadé que de tels évènements appartenaient au passé et que l’avenir serait
radieux pour tous les Grecs.
Dès notre retour à la maison, je me précipitai dans l’atelier pour montrer à
mon oncle les beaux vêtements que tante Sophia m’avait achetés. Courbé sur
son travail, un monoculaire vissé sur l’œil, il était en train d’appliquer de la
poudre d’or sur une auréole.
— Vaclav, je suis à toi dans un instant, laisseȬmoi le temps de finir ; surtout,
ne t’approche pas de la table, tu me ferais trembler…
J’obtempérai et m’installai sur une chaise sans dire un mot.
— Voilà ! Tu peux venir voir, si tu veux…
— Qui c’est ?
— Paul de Tarse – Saül si tu préfères – celui que les Romains ont appelé
saint Paul…
— SaisȬtu ce qu’on a fait ce matin, tante Sophia et moi ? Regarde, tu ne
trouves pas que quelque chose a changé ? lançaiȬje, en exhibant ma nouvelle
gardeȬrobe devant lui.
— Pour une métamorphose, Vaclav, c’est une métamorphose ! N’aȬtȬon
pas coutume de dire que c’est la plume qui fait l’oiseau ?
— Tu crois que je pourrais aller chez Zacharie, habillé comme ça ?
— Et pourquoi pas ? Justement, cet aprèsȬmidi, je dois récupérer un cadre
que j’ai confié à Isaac, tu pourrais m’accompagner… Mais je crois me souvenir
que c’est l’heure de ta leçon de grec. Allez, file ! Ne fais pas attendre ta tante !
Tante Sophia faisait preuve d’une patience hors du commun, elle ne se
mettait jamais en colère contre personne et me pardonnait toutes mes étourȬ
deries. Chaque jour, auprès d’elle, je faisais des progrès. Je rêvais de devenir
grec comme le Zorba du film dont la radio passait la musique à longueur de
journée.
Quand mon oncle remonta de son atelier, ma leçon était terminée et j’étais
sagement assis sur le canapé du salon.
— Alors Nikos, que pensesȬtu de nos emplettes ? dit ma tante.
— On dirait un vrai petit Américain ! Ou plutôt un jeune Grec dans le vent !
s’empressaȬtȬil de rectifier en voyant ma grimace.
Ma tante me complimenta pour mes efforts linguistiques, puis nous pasȬ
sâmes à table sur la terrasse. Elle me tendit une grande serviette que je me mis
autour du cou pour ne pas tacher ma nouvelle tenue que j’avais refusé de
quitter. Un grand coup de vent nous obligea à nous replier à l’intérieur pour
terminer le dessert.

Pendant ma sieste, je songeai à mon père qui, comme tous les jeunes de sa
génération, avait dû combattre les Allemands. Pourquoi refusaitȬil d’en parȬ
ler ? Par hasard, j’avais trouvé, tout un album de photos où on le voyait en

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uniforme avec d’autres soldats à côté de chevaux. Où avaitȬil appris la
maréchalerie sinon dans la cavalerie ? Quelle honte y avaitȬil d’évoquer son
passé ? Il faudrait qu’un jour, il m’explique la raison pour laquelle il avait
préféré rester au Kosovo quand son frère l’avait fui pour la Grèce. Dire que
j’aurais pu naître ici, à Salonique, près d’oncle Nikos et de tante Sophia…

Un carillon retentit quand mon oncle poussa la porte de la boutique d’Isaac
qui, en nous voyant entrer, releva ses lunettes sur son front.
— Entrez, entrez, mes amis, j’en ai pour une minute…
Quand il baissa la tête pour se pencher sur son établi, je remarquai qu’il
portait une petite calotte noire sur le haut du crâne. Intrigué, je me tournai
vers mon oncle :
— Pourquoi M. Isaac porteȬtȬil un chapeau à l’intérieur de sa maison ?
— Tu n’as jamais vu de kipa, Vaclav ?
— Non, ça sert à quoi ?
— C’est une tradition religieuse juive pour montrer le respect qu’on doit à
Dieu, me soufflaȬtȬil à voix basse.
Je fis une moue dépitée qu’il prit pour de l’incrédulité.
— Tu ne me crois pas ? lançaȬtȬil.
— Et qu’estȬce qu’il ne croit pas, ce beau jeune homme ?… Oh ! Mais c’est
ton neveu ! Vêtu de la sorte, je ne l’aurais pas reconnu, dit Isaac.
— L’habit, parfois, fait le moine ! ajouta mon oncle, sans savoir ce que cette
parole aurait de prophétique. Comment va ton fils Zacharie ? J’espère qu’il est
ici, car Vaclav meurt d’impatience de le voir !
— Il est à l’étage avec sa mère et sa sœur ; ton neveu n’a qu’à monter le
rejoindre pendant que je te montre ce que j’ai fait pour toi.
Me souvenant du chemin, je me dirigeai sans hésiter vers la porte du fond
qui s’ouvrait sur une cour intérieure, et m’empressai de gravir les marches de
l’escalier de bois. Parvenu au balcon du premier étage, je marquai une pause.
C’est alors que j’aperçus, à travers les vitres, deux femmes penchées sur leurs
machines à coudre. J’hésitai à frapper ou à entrer ; finalement je poussai un
battant de porte. Le bruit de leurs machines ayant couvert celui de mon intruȬ
sion, je me raclai la gorge pour demander :
— Pardon, madame, c’est bien vous la mère de Zac ?
Soudain, apparut, derrière une machine, le visage le plus beau du monde
– plus beau que celui des Vierges sur les icônes ! Sitôt qu’elle leva les yeux
vers moi – de grands yeux mordorés – mes jambes se mirent à trembler.
— Myriam, tu peux dire bonjour à Vaclav. C’est bien ton nom ? Le corresȬ
pondant et l’ami de ton frère.

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— Bonjour Vaclav, heureuse de faire ta connaissance. Tu veux sans doute
voir Zacharie ? ditȬelle, d’une voix douce, au timbre légèrement voilé, qui mit
tous mes sens en ébullition.
— Oui… euh bonjour Myriam, où est Zac, s’il te plaît ?
— Il écoute de la musique dans sa chambre, tu ne l’entends pas ?
Je tendis l’oreille pour entendre la musique qui s’échappait du fond du
couloir : It’s been a hard days’night…
— Je peux y aller ?
— Bien sûr, je crois qu’il t’attend…
Je la remerciai pour son amabilité, et me dirigeai, sans la quitter du regard,
vers la chambre de Zac, me prenant au passage les pieds dans le tapis, ce qui
la fit éclater de rire.
— Hello, « old chap » ! Comment ça va depuis hier ? me lançaȬtȬil, en paȬ
rodiant une réplique de film policier. Tu connais les Beatles ?
— Non, ce sont eux que tu écoutais, tout de suite ?
— Ouais et ils sont terribles, tu trouves pas ? T’as des 45 tours chez toi ?
— Non pas encore. Il n’y a pas d’électrophone à la maison.
— Et dans votre radio, on passe pas des tubes anglais ou américains
comme Elvis ou Sinatra ? Attends ! Je vais te faire écouter Jailhouse rock, tu
veux ?
— Oui, c’est qui le chanteur ?
— Elvis Presley. Tu vas adorer…
Je dus écouter toute sa collection de 45 tours, heureusement limitée à une
dizaine, parmi lesquels je ne pus reconnaître que Summertime blues qui passait
chez nous à la radio.
— Ça, je connais : c’est d’Eddy Cochran !
— Ah ! C’est pour ça que tu t’es habillé comme un Américain, Val ! C’est
chouette, ça te va bien… Je peux t’appeler « Val » ? Je trouve que c’est plus
classe que Vaclav – OK, ça marche ?
— Pas de problème, Zac : d’accord pour Val !
— Tu vas faire craquer les filles avec tes nouvelles fringues !
— J’ai fait la connaissance de Myriam. Elle a combien de plus que toi ?
enchaînaiȬje aussitôt.
— Deux ans. Elle va entrer en seconde l’année prochaine. Comme elle est
plus âgée que moi, maman l’autorise à aller au ciné toute seule – enfin, avec
ses copines de lycée…
— Ouah ! C’est une tête ta frangine ! Et super mignonne, en plus ! Dire que
moi, je ne rentre qu’en cinquième, avouaiȬje tristement.
— Comme moi. De temps en temps, quand je l’accompagne en ville, il y a
plein de mecs qui se retournent sur elle dans la rue. Y en a même qui lui
disent : « Hé, poupée, tu viens avec moi, baby ? » Pas facile d’être une fille, si

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tu veux mon avis… Eh, attends, j’ai une idée : si on lui demandait de venir
avec nous chez le disquaire, hein ? C’est pas loin, maman sera d’accord ! T’es
partant, Val ?
— Le temps de demander à mon oncle et on y va.
Oncle Nikos ne vit aucun inconvénient à nous laisser sortir tous les trois et
Myriam y trouva une occasion d’échapper à sa couture. Et nous voilà partis
au milieu des badauds. Myriam marchant en tête d’un pas déterminé, j’en
profitai pour admirer ses jambes sous sa jupe plissée que le vent soulevait par
instants. Cette fille savait qu’elle était belle et qu’elle faisait craquer les garȬ
çons. Quelle chance pouvaisȬje avoir de l’intéresser ? J’étais plus jeune qu’elle
et sans expérience, même si ma grande taille me faisait paraître un peu plus
vieux…
La vitrine du magasin de musique était remplie de pochettes de disques et
d’affiches de concert, de quoi satisfaire tous les publics : opéra, musique traȬ
ditionnelle, variété et bien entendu, rock’n’roll. À l’intérieur, de part et d’autre
des travées qui en divisaient la surface, des centaines de disques, regroupés
par genre dans des bacs en bois, offraient à nos regards éblouis un choix inȬ
comparable de chansons. Les microsillons de prix abordable étaient rangés à
part, par ordre alphabétique : Armstrong, Beatles, Cochran, Dave Brubeck,
etc.
Discrètement, je glissai ma main au fond de ma poche pour compter les
drachmes qui me restaient. SeraitȬce suffisant pour offrir un disque à
Myriam ?
— Quelle musique préfèresȬtu écouter, Myriam ?
— Los Machucambos, réponditȬelle sans hésitation.
— Et il y en a dans ce magasin ?
— Sûrement. Demande donc à Zac, il va te les montrer, Vaclav. Tu dois
certainement connaître leur tube : Pépito, mi corazon ? ajoutaȬtȬelle, avec un
soupçon de perfidie.
— Comme tout le monde, lui rétorquaiȬje, en mentant effrontément. Mais,
ne m’appelle plus Vaclav, appelleȬmoi « Val »… comme tout le monde !
Ignorant tout de ces MachuȬquelque chose, j’imaginais que Pépito devait
être une chanson d’amour ; ça tombait à pic.
— Par ici, Val, je crois que j’ai trouvé La Bamba, me cria Zac.
— Tu l’as déjà celuiȬlà, Myriam ?
— Non, je ne l’ai pas, Val, mais je l’ai déjà entendu et il est très bon.
— Alors, je te l’offre !… Disons que ce sera mon cadeau… de bienvenue,
ajoutaiȬje en rougissant.
— De bienvenue ? répétaȬtȬelle, surprise.
— De bienvenue dans notre bande… à Zac et à moi, improvisaiȬje, en éviȬ
tant le regard furieux de Zac.

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— Et pourquoi, tu l’offres à ma sœur ? Ne suisȬje plus ton meilleur ami,
Val ?!
— Ne sois pas jaloux, Zac, vous pourrez l’écouter ensemble.
— D’accord, Val, j’accepte ton cadeau. Mais si tu payes le disque, moi, je
paierai les glaces, dit Myriam pour mettre fin à l’incident.
J’allai régler mon achat à la caisse, et demandai qu’on me fasse un embalȬ
lageȬcadeau. J’attendis d’être sorti du magasin pour remettre le paquet à
Myriam qui me remercia d’un baiser sur la joue.
— Merci, Val !
Il faisait chaud ce jourȬlà et le baiser de Myriam avait embrasé mon visage.
Heureusement, le glacier était tout proche. Le temps de trouver une table libre
au milieu de la foule des jeunes qui se pressaient pour se rafraîchir autour
d’un sorbet, Zac avait déjà pris la commande et s’apprêtait à courir vers le
comptoir.
— Une boule de pistache, une de vanille et une de chocolat, c’est bon pour
tout le monde ? J’y vais.
Je demeurai donc seul avec Myriam qui, profitant de l’absence de son frère,
voulut mettre les choses au point :
— Tu sais Val, tu m’as prise au dépourvu, tout à l’heure ; je ne suis pas
habituée à ce qu’on me fasse des cadeaux, mais je suis sensible à ton attenȬ
tion… Dans ton pays, ça se fait de s’offrir des cadeaux sans se connaître ?
— Le cadeau de bienvenue, oui, on peut dire que c’est une tradition chez
nous, au Kosovo… affirmaiȬje avec aplomb, en soutenant son regard.
Je n’avais jamais mangé de glace comme celleȬci, encore moins à la terrasse
d’un glacier et je me demandai si j’aimerais la pistache. À peine les coupes
furentȬelles déposées devant nous, que chacun se rua sur son parfum préféré ;
prudent, je commençai par le chocolat, Myriam par la vanille et Zacharie par
la pistache.
— Hum, c’est froid mais qu’estȬce que c’est bon !
— Tu t’en as mis plein ta moustache, Val ! s’exclama Zac en riant.
Cet aprèsȬmidiȬlà, j’avais enfin trouvé un but à ma vie : j’étais amoureux.

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CHAPITRE 3

Ce jourȬlà, Zac vint me chercher à l’atelier de mon oncle.
— M. Pavlovic, demandaȬtȬil, estȬce que vous avez besoin de Vaclav, ce
matin ? Parce qu’on avait prévu d’aller jouer au foot, avec Mousse…
— Va avec tes copains, Vaclav, ça te fera du bien de prendre l’air.
— Tu sais où il habite, Mustafa ?
— Ouais, je le sais, Val. On va prendre le bus, ça ira plus vite.
La maison de Mustafa se trouvait dans le quartier des anciens docks qui
traînaient une réputation sulfureuse due à la présence de dames de petite
vertu. Zacharie connaissait le trajet par cœur et après quelques détours par
des ruelles, il se planta devant un porche et hurla de toutes ses forces :
— Mousse, c’est nous ! Viens nous ouvrir ! Tu es sourd ou quoi ?!
Une tête apparut à une fenêtre de l’étage : c’était Mustafa.
— Ça va pas, Zac, de gueuler si fort ! J’arrive…
La vieille porte cochère tourna sur ses gonds en grinçant et Mousse nous
invita à entrer avec un large sourire.
— On vient pour jouer au foot, Val et moi, faut pas qu’on traîne…
— OK, suivezȬmoi. Je dois mettre mes vieux souliers, sinon mon père va
râler…
Bien que la pièce pût paraître sombre, les couleurs chatoyantes des nomȬ
breux coussins qui jonchaient le parquet, couvert de tapis, la rendaient chaȬ
leureuse et accueillante. Je repérai sur le mur une belle gravure encadrée avec
soin.
— C’est le port d’Istanbul – la Corne d’Or si tu préfères, commenta
Mousse.
— Et là, le type sur la photo avec un petit chapeau rond : qui c’est ?
— Mustafa Kemal, le premier président de la Turquie qui est né ici, comme
moi. D’après toi, pourquoi mon père m’aȬtȬil appelé Mustafa ?
— Et tu l’as déjà rencontré ?
— Non. Il est mort avant la guerre de 1939, mais c’est un héros !

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