Laetitia

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10 octobre 1654. Ce jour-là, la poudrière de Delft a sauté et l'explosion a rasé à peu près 200 immeubles. Dans l'accident, disparaît Carel Fabritius, le disciple le plus prometteur de Rembrandt et ami de Spinoza. Ce dernier a toujours eu des doutes à propos du prétendu "accident". Juillet 1673. Spinoza reçoit une singulière invitation du prince de Condé pour aller lui rendre visite à Utrecht, dans le camp militaire français. Désireux d'en savoir plus sur la catastrophe de 1654 il décide de partir et de récupérer par là -même onze tableaux de Rembrandt.
Publié le : lundi 2 février 2015
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EAN13 : 9782336369365
Nombre de pages : 436
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Herio SABOGA
Laetitia
10 octobre 1654. Ce jour-là, la poudrière de Delft a sauté suite à un accident
et l’explosion a rasé à peu près 200 immeubles. Grande perte dans cette
tragédie, côté peinture : Carel Fabritius, le disciple le plus prometteur de
Rembrandt et ami de Spinoza.
En fait, Spinoza, au long de vingt années, a toujours nourri des doutes à
propos du soi-disant « accident » de la poudrière de Delft. Laetitia
Juillet 1673. La Hollande est occupée, depuis juin 1672, par l’armée française.
Spinoza reçoit une singulière invitation du prince de Condé pour aller lui
Romanrendre visite à Utrecht, dans le camp militaire français.
Hésitant d’abord, il décide de partir à Utrecht en vertu de nouvelles
données à propos des causes de la catastrophe de 1654. Mais il a une raison
supplémentaire à cet étrange voyage : récupérer onze tableaux de Rembrandt
et laisser Cornélia, la flle de celui-ci, dans une situation confortable, d’autant
plus qu’elle est tombée amoureuse de son copiste, Johannes, qui n’est autre
que le fls de Vermeer.
Laetitia – la joie, nom abstrait – est le grand personnage de ce livre. Au fond,
la joie est aussi le personnage central de l’Éthique.
Herio Saboga vit actuellement à 80 km de Rio de Janeiro, à la montagne, et
partage son temps entre la menuiserie et la philosophie, fermement convaincu que
Spinoza avait raison et que l’âme et le corps ne font, en fait, qu’un.
ISBN : 978-2-343-04858-1
32 e
Herio SABOGA
Laetitia




Laetitia

Herio Saboga








Laetitia

Roman










L’Harmattan






























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04858-1
EAN : 9782343048581
pour Sandra1
1654 10 octobre
L’idée du morceau de brique poursuivait sa route dans
l’espace à une vitesse foudroyante. Elle lui parvint d’abord
avec une couleur de carotte, puis elle se déplaça sur un ton
capucine délavée, un peu bistre. Ensuite, devant un changement
de lumière, elle devint sanglante et en même temps mordorée,
pour passer assez vite au nacarat et à l’incarnadin. Une fois
parvenue au vermeil, l’idée de ce morceau de brique tourna au
vermillon, pour se retrouver nacrée et neigeuse, safran rabattu
ou plombé chatoyant, opalin criard, d’un nivéen gueulard ou
albâtre aux dégradés infinis. Son parcours était peuplé d’un
rai fuyant et cristallin, d’une traînée flamboyante comme une
comète.
Cette même idée l’atteignit de plein fouet, mais cette fois-ci
dans toute sa sapidité. Est-ce les couleurs qui l’ont fait saliver et
lui ont fait jouir de sa flaveur? Un bouquet piquant montait de
l’idée de brique, mâtiné aux tonalités des arômes et cela passait
à une vitesse inouïe de l’amer au sucré, parfois accompagné
d’âcreté, de salure, voire de fadeur, pour retomber à l’instant
suivant dans la succulence. L’acidulé d’un vert de Sienne
devenait salé et douceâtre, presque amarescent, au contact d’un
jaune canari ou citron, avant de tourner ensuite à un étonnant
salin sirupeux, aux frontières du miellé quand il butait contre
un violet aubergine ou lie de vin.
Aussitôt après elle exhala des senteurs et des fragrances
entêtantes, aux odorations capiteuses, entre un brun acajou et lebistre. Ses muqueuses frémissaient aux émanations aussi bien
des effluves florales que de la tonalité garance, et de toutes
ces effluences lui parvenaient d’autres idées sur la géométrie
bariolée de la brique, en un mélange parfois mentholé, parfois
fleurant ou putride, voire fétide et nauséabond. Même dans
ce cas, ces idées lui procuraient une joie immense, aux odeurs
méphitiques tirant sur le nidoreux, solides et compactes dans
leur pestilence balsamique et accueillante. Son coeur se fondait
lorsqu’il sentait l’odeur vireuse de ces idées envahir son corps
et son âme et y produire des joies insoupçonnées, mêlées à
des sibilations volumineuses et grosses de sonorités corallines,
tantôt albugineuses, tantôt encore d’un brun éburnéen, dont la
vitesse de variation lui faisait perdre le souffle. Mais il sut se
laisser aller et, sans tendre les bras, il palpa du bout des doigts
la couleur, les sons, la saveur, l’odeur et le volume de toutes
ces idées, les caressant avec une grande tendresse, sentant la
compacité d’un gris anthracite soudé à un bouquet de lavande
nuancé d’une stridulation aiguë, la densité d’un blanc platiné
agglutiné à une odeur anisée, percée d’un sifflet bizarrement
bas, presque caverneux, la densité d’un rouge écrevisse brasée
à un soupçon d’alabastre à la mutité fascinante, mais aussitôt
suivie de sonorements criards et pointus, l’épaisseur d’un jaune
safran, pigmentée de miel, murée d’abord dans une aphonie
inquiétante, libérée ensuite par un roulement assourdissant, aux
senteurs terreuses et vineuses.
Le morceau de brique épaississait et nourrissait sa propre
vitesse, comme s’il s’y incorporait et ne devenait qu’un avec
elle. Il ressaisit ses pensées et se dit que c’était plutôt l’idée
de ce morceau de brique qui prenait des aspects si inusités.
Il en comprenait non seulement les successifs tournoiements,
girations et rotations, mais aussi l’ordre et la connexion des
changements inouïs que le morceau de brique et son idée
subissaient. L’envol des objets correspondrait-il à une sorte de
fuite? Ils ne reviendraient pas, mais ils se recomposeraient.
Il ne serait plus là. Nulle importance. Les déplacements se
succédaient parallèlement à l’éclat, à l’aveuglante et magnifique
lumière.
8Avait-il les mains appuyées sur le rebord de la fenêtre?
Pas d’importance non plus. Tout ce qui donnait l’idée de
position se dépouillait de relevance et de poids. Le fracas se
réduisait à un son parmi d’autres, ni agréable, ni désagréable.
Des verres, des briques, des poutres, des solives, des tuiles
et aussi de la chair, des membres, des organes. Équivalence
absolue. Il n’aurait jamais cru que cela se passerait de la sorte
ou qu’il pût si bien comprendre la vitesse à l’état pur. Les
objets ne changeaient pas de place, à vrai dire. Ils changeaient
l’intensité de leurs mouvements et demeuraient quasiment les
mêmes. Une brique comme un cube, un morceau de verre
comme un triangle, une tête comme une sphère. Accomplis,
en mouvement et immobiles. Il n’oserait pas affirmer que ces
formes géométriques avaient changé d’emplacement, en fait
elles n’avaient jamais été là où il l’avait cru, mais se déplaçaient
en un mouvement continu d’une grande intensité. Une question
de degré. Très fin, très subtil, et justement cette subtilité
l’éblouissait et l’aveuglait, encore davantage que cette splendide
lumière jaillissante des objets et des formes géométriques, cet
éclat avenant et joyeux. Ces objets qui voletaient autour de lui
à une vitesse démesurée — en dehors de toute durée — avec
des couleurs, des sons, des goûts... Il sentit son coeur rempli
de joie et il aspira littéralement cette lumière et ces objets en
état proche de la lévitation, d’une superbe et féerique frénésie
des sens. Les idées de ces objets venaient à sa rencontre et il
les comprenait absolument, leurs rapports, leurs formes, leurs
mouvements, leurs odeurs, leurs couleurs. Non seulement ils
étaient nécessaires, mais il était nécessaire qu’il eût été, lui aussi,
à la fenêtre à ce moment précis.
Il n’appréhendait pas que tout ce monde en mouvement se
déplaçait à cette vitesse vertigineuse dans sa direction, ni même
que cette vitesse fût vertigineuse, car tout ce qui l’entourait
avait l’empreinte de la normalité, sans pour autant faire songer
à la banalité. Ce monde partait dans toutes les directions à
la fois. De là le vertige. Il n’était pas le centre parce qu’il
n’y avait point de centre. Un événement banal dans l’ordre
du prodige. Or — et ceci devenait vraiment le plus étonnant
— ce prodige, ces lumières et ces éclats, se révélaient comme
9une vieille connaissance, ils avaient été là devant lui tout le
temps. Pourquoi tous les autres jours, toutes les autres fois où
il avait ouvert la fenêtre et appuyé les mains contre le rebord en
chêne ce spectacle ne l’avait pas frappé? Il sourit, car « frappé »
figurait bien l’événement. Encore quelques minutes auparavant,
quiconque lui eût décrit ces sensations, il ne lui eût attaché
aucun crédit. Pas de douleur ou de souffrance. Il avait été
frappé, affecté.
Il comprenait les objets au fur et à mesure de leur
mouvement, de leur déplacement brutal — il ne perdait jamais
de vue la brutalité apparente de leur déplacement — de leurs
couleurs, de leurs saveurs, de leurs odeurs, de leurs sons et
de leurs volumes. Les idées venaient à lui en flots continus,
ininterrompus, et il comprenait maintenant maître Rembrandt,
il le revit à son atelier ce jour-là, il refit en mémoire tout le
cheminement de sa pensée et ne le crut plus fou comme il
l’avait considéré à l’époque. Il s’était machinalement éloigné
de quelques pas de lui, comme en présence d’un dément
dangereux, ses pensées lui avaient fait peur, lui avaient tenaillé
les viscères. Par bonheur, le maître ne s’en rendit pas compte,
penché sur sa toile avec sa palette à la main. Et il lui avait
sorti une énormité, une aberration, une absurdité, il lui avait dit,
d’un air détaché, presque nonchalant, que les idées avaient des
couleurs, des volumes, émettaient des sonorités, que les idées
avaient une odeur et de la saveur et qu’il pouvait — oh, mais
que c’était rare, il l’avait avoué — les sentir dans son palais, dans
ses oreilles, dans ses yeux, il les sentait au bout de ses doigts,
quelques idées mêmes — qui ne lui plaisaient pas — il avait
essayé plusieurs fois de leur taper dessus, de leur envoyer un
coup de poing. « C’était une erreur de ma part, même ces idées
ne méritaient pas que je leur casse la figure... », avait-il ajouté,
très sérieux et c’est après ces paroles qu’il avait fait quelques pas
en arrière, craintif, comme à l’approche d’un forcené. Comme
si ce n’était pas lui qui parlait, mais une entité qui souhaitât
l’introduire dans des mystères d’où l’on ne connaît point de
retour.
Et c’était vrai. Il savait maintenant qu’il n’y avait point de
retour. En fait, ce jour-là, maître Rembrandt lui avait adressé
10une invitation au voyage. Pourquoi s’était-il laissé entraîner par
la peur? Pourquoi n’avait-il pas demandé des éclaircissements
à maître Rembrandt? Il secoua légèrement la tête et sourit,
car maître lui avait tout dit, il ne pourrait ajouter
rien d’autre, c’était à lui de comprendre et il ne l’avait alors
pas compris. Mais maintenant, si. Et, maintenant qu’il le
comprenait, il ne regrettait pas le temps perdu, parce que le
temps s’était singulièrement déboîté.
Tout cela était vrai. Il se sentait de plain-pied dans l’élément
du vrai, marqué par l’absence de pureté ou de profondeur. La
surface immédiatement visible et plate, aux mélanges féeriques,
aux échanges infinis et sans frontières nettes, sans limites
arrêtées, sans jalons définis, sans balises stables. Qu’avait dit
son jeune ami qui était venu lui rendre visite il y avait
à peine quelques heures? « Le vrai est mélange et surface,
voilà le vrai monde ». Il avait prononcé cette phrase en
regardant un tableau, de la même façon nonchalante que maître
Rembrandt avait employé pour regretter le coup de poing qu’il
avait été contraint d’appliquer à certaines idées apparemment
déplaisantes. Et quand son jeune ami lui sortit cette phrase,
il eut, malgré lui et machinalement, un mouvement de recul,
une sensation d’étrangeté, la même qu’il avait éprouvée devant
maître Rembrandt; c’étaient bien les deux seuls hommes qui lui
avaient fait peur.
Comment aurait-il pu imaginer qu’il comprendrait si vite
la phrase de prime abord si obscure — pour ne pas dire
inquiétante — de son ami, et cela de façon si transparente et
cristalline? Là, il touchait le monde vrai. Il voulut arracher
ses mains du rebord de la fenêtre, pour aller avouer à maître
Rembrandt qu’il était dans le vrai et qu’il le comprenait
maintenant. Oui, maître, vous aviez raison, les idées ont du
volume, et des odeurs, et des saveurs, et des couleurs, et des
sons, et en plus elles peuvent être dures, molles, pâteuses,
aériennes, gazeuses, robustes, faibles, elles peuvent aller de
l’éther à l’érèbe, elles peuvent nous éblouir et nous aveugler,
aussi bien qu’elles ne nous font pas seulement regarder, mais
voir, elles se soudent aux corps et aux âmes, car les âmes et les
corps ne font qu’un. Il voulait se dégager de la fenêtre pour aller
11dire au maître qu’il avait compris, mais ce n’était pas nécessaire.
Le maître l’avait toujours su. Lui aussi, il l’avait toujours su
d’une certaine façon, ou bien il n’aurait pas essayé, pendant des
années et presque à son insu — il s’en apercevait maintenant
— de recréer tout cela sur une toile, comme il l’avait fait toute
sa vie. Seulement, le maître, il l’avait toujours su et il serait
sûrement heureux de se savoir enfin compris.
Et dire que ce monde magnifique de la surface et du
mélange absolus, il y en avait de suffisamment obtus et aveugles
pour le nommer « Apocalypse ». Rendre triste un monde si
grandiose et éclatant, un monde de la pure joie des corps et
des âmes, prendre pour un sombre crépuscule une éblouissante
aurore... Quelle cécité. C’étaient ceux-là qui regardent mais
ne voient pas, qui entendent mais n’écoutent pas. C’étaient
ceux-là qui essaient de maîtriser ce monde vrai, alors qu’il
s’agit plutôt de ne pas avoir peur de s’abandonner à l’ivresse
du glissement, de se livrer à l’envoûtement de la puissance.
Apocalypse... Quelle idée indigente et stérile, laide, absconse et
appauvrie à souhait pour désigner cette auto-production infinie,
continue et éternelle, sans aucun but, sans aucune sorte de fin.
Il le touchait, l’infini. Il n’aurait jamais pu l’imaginer, mais il
pouvait le sentir maintenant, l’expérimenter. Incapable de voir
là une quelconque destruction ou même une simple négation.
Tout y était positif, affirmation. Ce monde vrai n’avait pas de
commencement ou de genèse et pas de fin, il ne venait de nulle
part et n’allait nulle part. La pure production éternelle. Aucune
décomposition, rien que d’éternelles et infinies compositions.
Et son corps et son âme en formaient une partie indissoluble,
comme un fluide igné. Le maître n’ignorait rien de tout cela,
il connaissait aussi ce qu’il venait d’apprendre maintenant, la
vitesse éblouissante de la pensée, cette vitesse qui... Et il pensa
à nouveau à son jeune ami, qui lui avait raconté, de son air si
bonhomme, la rencontre, à Abdère, de Démocrite et Hippocrate.
Il lui fit le récit de l’appel que les habitants d’Abdère adressèrent
au grand Hippocrate pour qu’il guérît Démocrite de la folie.
Celui-ci, en effet, riait de tout et avait manifestement perdu la
raison. Lorsque Hippocrate arriva auprès du philosophe, il était
en train de disséquer des animaux. Toujours en riant, Démocrite
12lui avoua qu’il essayait de retrouver la source de la mélancolie.
Hippocrate se tut et quitta Abdère, convaincu que Démocrite
était le seul être sain dans une ville de fous.
Qu’y avait-il de changé depuis Abdère? Le maître n’était-il
pas lui aussi le seul sain dans un monde de fous?
Le chaud et le froid. Le froid devient chaud, le chaud froid.
Le chaud, au-delà d’une certaine limite, devient froid. Une
question de nouvelles compositions. Mais il n’avait même pas
à attendre ces passages, car tout cela se déroulait hors du temps
et surtout en dehors de la durée et pour cette raison il ne se
demanda pas s’il aurait le temps de comprendre. Cette question
n’avait pas de sens, car il était plongé dans l’instant. Pas de
comptage ou de décompte. En dehors du temps, on ne compte
pas, on compose.
Il vit l’éther et l’érèbe de l’auto-production éternelle et avec
eux la chaleur, d’abord si intense qu’il en éprouva des frissons
glaciaux, ensuite caressante, enfin enivrante. Il sentit comme
si l’éther le prît dans ses bras comme une déesse, et son âme
et son corps, à sa grande joie, entrèrent dans de nouvelles
compositions.
132
1672
Il essayait maintenant de glisser le bassin sur la lentille, mais
ou bien il y allait trop faiblement ou avec trop d’impétuosité.
Il s’arrêta, souleva le bassin et enduisit la surface du verre
avec un tout petit peu de tripoli, l’ajusta et recommença son
mouvement en balançoire. Les mains qui saisissaient le bassin
avaient les noeuds blanchis par l’effort de soumettre l’objet à un
frottement régulier, équilibré. Il n’y réussissait pas, ne parvenait
pas à bailler à ses gestes de la cadence, à obéir à un rythme.
Au fond, il s’inquiétait peu que ce rythme fût trop poussé ou
au contraire, ralenti, il poursuivait la régularité de la cadence.
Sans cela, il risquerait de fausser l’angle de concavité. Il fit une
pause, s’essuya le front avec un torchon sali par la poussière de
verre, s’assit sur l’une des deux seules chaises de son mobilier
et, saisissant le torchon, le roula en boule et demeura ainsi en
le tripotant, le regard perdu dans l’échappée de plaine qui se
laissait voir par les volets mal fermés. Il ne parvenait pas, hélas,
à retrouver le rythme du polissage, au fond de même nature
que la scansion d’un vers. Ces gestes uniformément réguliers
lui procuraient toujours un immense plaisir tout au début des
mouvements, car il ne savait jamais d’avance à quelle cadence
la scansion aurait lieu. Sur certains verres ses mouvements
réguliers lui faisaient penser à Virgile, à Horace, ou encore à
Lope de Vega. Il s’amusait à ce jeu et ne savait jamais d’avance
avec quel genre d’harmonie il fallait s’adresser au verre et il
sentait alors comme s’il y allait d’un rapport personnel avecun objet aussi inerte qu’un morceau de verre. Certains — qu’ils
soient de Venise, d’Angleterre ou de France — le surprenaient
même qui, lors de la correction d’une concavité mal entreprise,
par exemple, exigeaient un changement subit de balancement,
ressemblant plutôt à un bercement. Il s’y pliait toujours de
bon gré, comme aux exigences d’un compagnon imprévisible
et blagueur, mais presque toujours inflexible.
Il avait déjà essayé de travailler plus tôt, ou mieux, de
retravailler certains passages de la troisième et de la cinquième
parties de l’Éthique, mais en vain. Pris d’une inquiétude et
d’une fébrilité dispersives, il trouvait des prétextes pour se
lever, parfois il avait un soupçon de faim, la minute d’après
il se sentait consumé d’une brusque soif et, une fois désaltéré,
il trouvait que l’encre n’était pas de bonne qualité ou qu’il lui
faudrait brièvement remplacer sa plume, car elle ne glissait pas
comme à l’accoutumée et chargeait sur les pleins. Or, il avait
eu à affronter dans cette année de 1672 deux événements des
plus fâcheux qui, cependant, ne l’avaient nullement empêché de
poursuivre son travail. Aussi bien lors de la mort de Johannes
Koerbagh que de l’assassinat des frères de Witt ici même à La
Haye, il s’était contraint à poursuivre tous ses travaux en cours
et y était parvenu. En fait, la mort de Johannes Koerbagh n’avait
fait que lui rappeler durement celle de son frère aîné Adriaan,
décédé à sa sortie de prison trois ans plus tôt, sans parler de la
mort de leur vieille mère, quelques semaines après celle de son
fils cadet. Il plissa les yeux sans fixer aucun point particulier
dans l’horizon lointain et eut un sourire amer, car il avait oublié
Beelthouver, mort lui aussi la même année. Mais pour celui-ci
son sourire, d’abord amer, s’élargit et s’adoucit aux souvenances
des audaces de Beelthouver. Avec lui le consistoire n’avait pas
eu la vie facile. Les pasteurs n’en revenaient pas que l’on pût
avoir l’aplomb d’exiger un dédommagement sous prétexte que
le diable ne l’avait pas emporté, tel qu’un certain pasteur Homa
l’avait prédit à Enkuizen, lors de son excommunication...
Or, la disparition de tous ces êtres, plus ou moins proches,
n’avait pas empêché la poursuite de son travail. Maintenant
non plus, il n’irait pas jusqu’à dire qu’il s’en trouvait gêné,
mais il butait contre un obstacle différent, qu’il ne comprenait
16pas, et ça le contrariait. Il n’appréciait nullement de ne pas
comprendre, et cette inquiétude était d’une espèce différente,
pleine d’insidia, comme l’aurait dit Cicéron, pour ainsi dire
sournoise. Il travaillait, certes, mais une partie de son âme était
ailleurs et ses imaginations chevauchaient à bride abattue. Il
avait d’abord cru à un retournement de chagrin dedans lui,
causé par la perte concomitante d’êtres si chers. Il y avait un peu
de cela, mais cette fâcherie, cet entristement après la rupture des
rapports d’amour qui l’unissaient à eux ne pouvaient expliquer
cette inquiétude qui s’accommodait si mal avec son caractère
et le fond de son âme. Et pourquoi avait-il pensé à « rupture
des rapports d’amour »? Y avait-il eu rupture? Certes, il avait
une idée d’eux, il éprouvait à leur égard cette passion d’amitié,
mais leurs corps et leurs âmes n’étaient plus. Qu’en était-il donc
de l’idée qu’il avait d’eux? Elle demeurait en lui, cette idée,
mais n’était pas la même, à elle était venue s’ajouter et par
moments s’y substituer une grande tristesse. Non, cela non plus
ne pouvait expliquer cette inquiétude malsaine et étouffante.
Au loin, très au loin, il vit, par un carreau à la vitre irrégulière,
un grand oiseau planer. Il demeurait presque immobile dans
l’éloignement, les ailes démesurément déformées par la glace
et à une distance telle qu’il ne pouvait en évaluer la taille ni
le genre. Il eut l’idée d’ouvrir la fenêtre pour mieux l’observer,
mais y renonça. Il lâcha le torchon et se leva tout d’un trait.
Il enleva ses vêtements de travail, tachetés de graisse et de
poussière de verre, ouvrit un tiroir de la commode, y prit un
pantalon et une chemise propres et les passa. Il se regarda dans
un petit miroir, posé de guingois à l’intérieur d’une cuvette,
arrangea de ses mains ses cheveux frisés, très noirs, et se fit
la réflexion qu’il pouvait parfois comprendre les perruqués. Il
quitta sa chambre, salua au passage la mère van Spick et se
retrouva dans la rue. Il marchait à pas rapides, la tête penchée,
les yeux rivés sur la chaussée devant lui et son visage ne
reflétait aucune des pensées qui avaient peuplé son esprit dans
sa chambre. On eût dit qu’il avait tout oublié et ne gardait en
souvenir de ses inquiétudes qu’un long pli sur le front, de la
racine des cheveux à la base du nez, entre les deux sourcils.
Il parcourut ainsi plusieurs rues, tourna à droite et à gauche
17sans hésitation, en homme qui connaît très bien et son chemin et
son but. Il obliqua à droite dans une ruelle, fit encore quelques
pas en regardant les devantures, hésita pour la première fois
et se décida pour un magasin où s’étalaient diverses sortes de
saucisses et viandes. Il pénétra dans la petite pièce et fut aussitôt
reconnu.
— Mon bon Monsieur, vous y revoilà. J’espère qu’aujourd’hui
je vous servirai quelques viandes et que vous ne venez pas
seulement pour me parler peinture.
Spinoza soupira et présenta au boucher une mine déconfite.
— Hélas non, cher Monsieur. Je suis encore venu pour vous
entretenir de peinture et, en fait, toujours de ce tableau que je
vois encore au fond de votre salon. Me permettriez-vous cette
fois-ci de le regarder de près? Je vous avoue qu’hier j’étais un
peu pressé et...
— Mais sûrement, venez par ici...
Le boucher lui fit signe pour qu’il le suivît et le conduisit
jusqu’auprès d’un petit tableau représentant un jeune garçon
la tête légèrement tournée vers la droite et le bras gauche qui
soutenait faiblement le menton, en une attitude de réflexion,
en contraste avec le visage joufflu et rubicond à l’air mutin et
espiègle, presque poupin, la mine drolatique et plaisante. Tout
en s’approchant, son expression se durcit et il redressa la tête, en
un mouvement machinal de contrariété, comme quelqu’un qui
venait de trouver ce qu’il craignait. Le boucher ne se rendait
aucunement compte de ces transfigurations et se plaça à ses
côtés pour que son visiteur pût mieux l’entendre, visiblement
très fier de sa propriété.
— Comme je vous le dis, c’est bien à lui, et si vous vous
en approchez davantage vous en reconnaîtrez la signature. Si
vous l’avez connu personnellement, vous n’aurez aucun mal à
constater que...
Il n’entendit pas le reste, mais fit encore un pas en direction
du tableau, plutôt pour contenter le boucher, pour qu’il le
laissât en paix, que pour vérifier l’authenticité de la signature,
à propos de laquelle aucun doute ne planait dans son esprit.
Par bonheur, un client pénétra dans la boutique et le boucher,
après l’avoir prié de bien vouloir se sentir comme chez lui,
18courut vers le quidam. Il resta enfin seul devant le tableau
et se détendit de plus en plus, au fur et à mesure qu’il se
laissait pénétrer par le dessin et les couleurs, le fond clair pour
rehausser le volume, qui contrastait si fort avec la manière de
maître Rembrandt. Mais si le chemin du disciple fut différent
de celui du maître, il ne laissait pas d’avoir raison. Le garçon
penchait la tête vers la droite, en un mouvement d’une grâce
infinie et ses joues arrondies, mises en relief par le fond clair et
joyeux, transmettaient la santé et la joie de vivre. Il lui semblait
le voir dans l’atelier du maître, au troisième étage avec les
autres apprentis, le garçon devant lui qui essayait de garder
l’immobilité sans y réussir tout à fait et, quand il bougeait, le
peintre le rappelait à l’ordre, des fois durement, d’autres fois
en le taquinant. Le garçon, fils d’une famille patricienne voisine
des van Rijn, se prenait toutefois la plupart du temps au sérieux
et sa mine concentrée révélait bien chez lui la conscience de
l’importance de son rôle. Ce n’était pas pour une autre raison
que le peintre, quand le garçon bougeait, le rappelait à l’ordre
le plus souvent par de petits taquinages, justement pour qu’il se
raidît moins et gardât une posture plus détachée, plus proche
d’un engouement juvénile. Maintenant, le regard posé sur le
tableau terminé, il se rendait compte — bien que ce ne fût pas
la première fois qu’il le voyait — que l’expression du garçon en
fait ne correspondait en rien aux séances de travail dont il avait
été témoin et qu’il n’était pas dans ses souvenances ces joues
arrondies et surtout cette espièglerie, soulignée davantage par
la gaieté presque moqueuse du regard et surtout par la tête,
penchée du côté droit, comme si le spectateur du tableau eût
présenté une mine si bizarre et comique que le garçon dût le
regarder de divers angles et en faire un effort d’interprétation
pour pouvoir le saisir.
— Excusez-moi, j’espère que vous vous êtes convaincu.
Spinoza, qui avait entièrement oublié le boucher, prit un
certain temps jusqu’à comprendre ce qu’il voulait dire avec cette
question et qu’elle se référait à ses doutes supposés quant à
l’authenticité du tableau, alors qu’il n’en avait aucun. Il répondit
distraitement.
— Oui...
19Ensuite il observa un temps d’arrêt, remplit ses poumons
d’air pour se calmer et posa, avec un pincement au coeur, la
question qui l’avait tant inquiété dans les dix-huit dernières
années et qui avait provoqué en lui ces désagréments, ce
mélange d’inquiétude et de fébrilité. Il sentit le fléchissement
de sa voix, quoique le brave homme ne s’en rendît pas compte.
— Vous n’avez point le pendant de ce tableau?
— Tenez, vous êtes aussi au courant, que ce tableau a un
pendant? Et c’est une jeune fille qui ressemble beaucoup à ce
garçon, au point qu’on pourrait les prendre pour frère et soeur.
Seulement, la fille girait la tête non pas vers la droite comme le
garçon, mais vers la gauche, comme si...
— Vous l’avez vu il y a longtemps?
— Euh... Lorsque j’ai acheté celui-ci.
— Et cela fait?
— Cela fait, voyons... une quinzaine d’années. C’est curieux
que ce tableau commence à attirer les gens.
— Que voulez-vous dire?
— Imaginez-vous que le même marchand qui me l’a vendu il
y a quinze ans est venu ici voilà deux semaines et a voulu me
le racheter. Il m’a même offert une somme fort rondelette. Je lui
ai dit que j’allais réfléchir, mais c’est tout réfléchi, ma femme
est déjà fatiguée de ce tableau et moi j’aimerais avoir dans mon
salon un tableau de Potter, une de ces vaches heureuses, qui
regarde les prés, avec des pis bien généreux. Vous savez, j’adore
les vaches...
Le boucher rit de toutes ses dents et Spinoza accompagna
poliment d’un sourire léger l’hilarité de l’homme et, mine de
rien, après une courte pause, lui posa une autre question.
— Ce marchand, je l’ai connu moi aussi dans le temps. C’est un
homme aussi petit que moi, mais trapu et court sur pattes, les
yeux froncés et qui se présente toujours mal habillé.
Le boucher éclata de rire.
— Mon bon Monsieur, alors là vous vous trompez tout à fait,
car il est très grand, mince, presque maigre, et a des yeux bleus.
En plus, il est très bien habillé et roule un équipage à quatre
chevaux comme j’en ai rarement vu.
20Spinoza se passa machinalement la main dans ses cheveux
clairsemés en haut du crâne.
— En effet, ce n’est pas le même. Mais quand a-t-il dit qu’il
reviendrait pour avoir votre réponse?
— Oh, dans les deux ou trois jours. Après, il doit partir pour
Utrecht.
— Pour Utrecht? Maintenant? Il ne craint pas de traverser le
pays inondé, sans parler des routes où il peut être dévalisé par
l’armée française?
— Vous savez, cher Monsieur, quand on a de l’argent et des
relations, on ne craint pas grand-chose. Je peux vous assurer
qu’il doit avoir tous les laissez-passer nécessaires.
— C’est vrai. Mais vous croyez que ce Monsieur... Comment
avez-vous dit qu’il s’appelait?
— Van Herstbeeck.
— C’est cela, van Herstbeeck. Comme je vous disais,
croyez-vous que M. van Herstbeeck ait encore avec lui le
pendant de ce tableau?
Le boucher s’approcha de Spinoza, colla presque son visage
au sien, au point que celui-ci recula d’instinct, de crainte d’être
aspergé de borborygmes. L’autre regardait à droite et à gauche,
comme si des ouïes malveillantes étaient à l’affût de ses paroles.
Il ne fit que murmurer, et Spinoza dut, contre son gré, prendre
part à ce petit jeu et pencher la tête pour pouvoir l’entendre à
souhait.
— Vous avez deviné, mon bon Monsieur, le fond de ma
pensée : pourquoi viendrait-il ici me proposer de racheter le
même tableau qu’il m’avait vendu il y a quinze ans? Qu’en
pensez-vous? C’est simple. Il a un client qui ne veut acheter
que les deux tableaux ensemble. Ou les deux ou rien. Alors,
de deux choses l’une : ou bien il n’a jamais vendu le pendant
depuis quinze ans, ou bien il l’a racheté de quelqu’un d’autre et
n’attend que d’acheter celui-ci pour conclure son affaire. Qu’en
pensez-vous?
Spinoza regarda le boucher d’un air presque ahuri, et ne fut
pas loin de se demander à quoi lui servait, à lui, cette Raison
de laquelle il s’enorgueillissait tellement. Que cet homme savait
conduire sa vie par les chemins si tortueux de l’imagination et
21des affections!... Il s’avoua qu’il serait incapable de poursuivre
cette série de raisonnements et d’enchaîner si bien les ordres de
raisons les uns dans les autres à cette vitesse!
— Vous devez avoir sûrement raison. Je n’y aurais pas pensé.
Le boucher, triomphant et fier, renchérit sur sa clairvoyance
en étalant, en plus de sa perspicacité, sa matoiserie.
— Oui, il pourra conclure son affaire, mais il devra débourser
au-delà de son offre.
Spinoza, édifié, se déplaça légèrement en direction de la
porte, de façon à indiquer à son hôte son intention de prendre
congé. L’autre comprit, le reconduisit jusqu’à la boutique, lui
serra la main et demeura adossé au chambranle, sous l’enseigne,
à voir disparaître son visiteur.
Il s’éloigna à pas rapides, en refaisant le chemin inverse. Il
fourra ses mains dans les manches de son manteau car, malgré
la chaleur, il sentait une vague de froid l’envahir. Un accès de
fièvre débutait et, après quelques frissons, il se contraignit à
marcher moins vite et à respirer régulièrement. Oui, il avait
un de ses accès de fièvre. Il avait appris à les connaître, ils
différaient les uns des autres et il réussissait presque toujours à
prévoir leur durée et la limite de la fièvre. Celle-ci, par exemple,
ne serait pas des plus fortes et sa température ne monterait pas
au point de le faire grelotter en plein été, comme il lui était si
souvent arrivé. Malgré cette prémonition, il claqua les dents
quelques fois et réduisit davantage sa foulée. Il gardait, depuis
des années, un rapport avec la maladie qu’il aimait à désigner
comme amical. Cela consistait, avant tout, à ne pas la prendre la manifestation d’une partie différente de lui-même,
mais comme un message très spécial que son corps lui adressait.
Sans s’y prélasser, il était toujours attentif à ces rappels, il
ne feignait jamais d’ignorer les fièvres, les toussotements, les
courbatures. En somme, il prenait son corps au sérieux et
cherchait à écouter ce qu’il avait à lui transmettre. Parfois, une
simple invitation au repos, d’autres fois un avis plus appuyé sur
l’état de son dos ou bien même un avertissement sous forme
de douleur aiguë. La maladie ne lui apparaissait jamais comme
contraire à la vie, elle en appelait simplement à un autre type
de vie, parfois même ces appels prenaient la forme d’exigences,
22comme c’était le cas de ses accès de fièvre et de toux. Sans
doute la maladie était-elle une forme de tristesse — il n’aurait
pu le nier — mais une tristesse qui venait, au fond, appuyer sa
puissance d’exister et de penser. Longtemps, cette question de
la maladie l’avait tenu en haleine, maintenant il commençait à
y voir plus clair. Une fois même il l’avait presque franchement
abordé avec Johannes, le problème si délicat d’une tristesse
qui augmenterait notre puissance de penser et d’exister, mais
seulement de façon momentanée et dans certaines conditions.
Ce qu’il venait d’apprendre chez le boucher n’était pas pour
le tranquilliser, mais il sentait que son inquiétude changerait
de nature et il avait maintenant hâte de rentrer chez lui et de
reprendre l’écriture. Il s’arrêta dans un débit, s’acheta du tabac
pour la pipe et reprit son chemin. Comme il tournait un coin
de rue, il crut distinguer une silhouette qui s’éloignait dans
la direction opposée. Il pressa le pas et vit ses suppositions
confirmées. Il courut et saisit l’homme par le bras. L’autre eut
un haut-le-corps, se retourna, le reconnut, son visage s’épanouit
en un large sourire et il lui rendit son accolade.
— Mon ami, que faites-vous ici?
— Que puis-je bien faire à La Haye? Vous voir...
Ému, Spinoza le prit par le bras et lui fit refaire le chemin
jusqu’à la maison de van Spick. Ce n’est qu’une fois dans sa
chambre, loin de l’agitation de la marmaille, que Spinoza, après
avoir fait asseoir son visiteur, lui posa des questions.
— Voyager dans notre Hollande par les temps qui courent, ne
le trouvez-vous pas un peu hasardeux?
— Vous savez que je choisis bien mes chemins, en général.
— Surtout ceux de la vie.
Les deux hommes rirent. Spinoza se leva et remplit deux
verres de vin. L’autre le regardait faire, l’air pensif.
— Je vois que vous avez de la fièvre.
— Très peu.
— Et vous avez encore maigri...
— Pas beaucoup, ne vous inquiétez pas.
— Avez-vous besoin d’argent?
— Nullement. J’en ai largement, même trop, au point de ne pas
savoir quoi en faire.
23L’homme regarda autour de lui la demeure pauvre, presque
ascétique, et soupira. Il n’avait pas besoin d’ouvrir l’armoire
pour savoir à quoi se limitaient les vêtements de son ami.
— Je vois que vous gardez toujours votre oeil fin. Comment
avez- vous su que j’avais de la fièvre? Ça se voit tellement?
— Non, mais je vous connais assez et certains signes ne
trompent pas : la respiration saccadée, la sueur, les narines
frémissantes...
Il mentit effrontément.
— Elle se termine, celle-ci.
L’autre n’en fut pas dupe, mais se limita à acquiescer du chef.
Spinoza parla la tête basse, en regardant le plancher.
— Aujourd’hui j’ai revu un beau tableau, d’ailleurs c’est
comme s’il courait après moi, j’entends parler de lui à intervalles
dans les vingt dernières années. C’est un très beau tableau et je
l’ai vu à l’oeuvre, Carel Fabritius, au moment où il avait dans
son atelier le modèle vivant, un jeune garçon.
— Carel Fabritius... ce n’est pas l’apprenti de maître
Rembrandt, qui est mort plus tard dans...
— C’est celui-là. Je crois que vous ne l’avez pas connu, non?
— Non.
— C’est cela. A cette époque, on ne se connaissait pas encore
ou on venait juste de faire connaissance, nous deux. De même
pour Balling. Quant à Meyer et Beelthouver, je crois que je ne
les connaissais pas encore. C’est cela, vous et Balling, je vous
ai connus dans le magasin de mon père ou bien à la Bourse
d’Amsterdam. J’ai dit que je l’avais vu peindre le tableau dans
son atelier, mais en fait il n’avait pas d’atelier, il l’a terminé dans
celui de maître Rembrandt, où il finissait son apprentissage.
Spinoza se tut et ne dit mot à propos du pendant du tableau
de Fabritius, mais ne pensa pas moins que le pendant, au
contraire de l’autre, lui échappait systématiquement et il n’était
parvenu à le voir que deux fois, l’une lors du déménagement de
Fabritius à Delft, l’autre... Il soupira et s’adressa à son ami.
— C’est une année terrible pour la République, mon cher Jelles.
Il se caressa le genou, pensif. Ses lèvres bougèrent encore,
comme s’il eût voulu ajouter quelque chose, mais il se tut.
24— J’y pensais ce matin justement. En effet, une année pas très
gaie pour la République. Ni pour nous.
Jelles se leva et marcha dans la chambre. Il essayait de le faire
toutes les fois où il rendait visite à son ami, oubliant l’exiguïté
de la pièce. Comme par le passé, il se rendit à l’évidence et se
rassit.Ilhésitaitsurlafaçondecommencersaphraseetfaisait
des mouvements aléatoires avec sa main droite.
— C’est comme si les choses perdaient leur sens.
— Qu’est-ce que cela veut dire? Je vous trouve plein de tristesse
aujourd’hui.
Jelles se gratta le haut du crâne.
— C’est comme... Qu’est-ce que cela veut dire, vous m’avez
demandé. Eh bien, je vais vous le dire, c’est comme si les choses,
cette année-ci, n’avaient point de causes, n’obéissaient pas à une
nécessité... Elles sont devenues quasiment incompréhensibles,
le massacre des de Witt, l’armée de Louis XIV qui pénètre en
Hollande comme dans un moulin...
— N’exagérez pas. N’oubliez pas qu’ils sont contraints de rester
à Utrecht à ne rien faire. Cela leur a servi à quoi, leur avancée
foudroyante?
— Oui... Enfin... Il y a une sorte d’écroulement, vous me
l’accorderez, un écroulement incompréhensible, comme si tout
cela n’avait pas de raisons d’être...
— Vous devez pourtant savoir que les raisons d’être sont
toujours là.
— Oui, je sais, mais parfois il me semble...
Spinoza partit d’un éclat de rire.
— Excusez-moi, j’ai essayé de vous convaincre du contraire,
mais moi-même j’ai souffert, comme vous, de ne pas
comprendre, et cela est la plus grande des souffrances.
— Est-ce peut-être la plus des souffrances de l’âme,
mais quant au corps, je ne crois...
— Mais qu’est-ce qui vous prend? Il y a une minute vous êtes
devenu sceptique, vous voilà maintenant qui séparez l’âme du
corps et plongez dans le cartésianisme le plus plat. Il ne vous
manque qu’à me dire que l’âme est immortelle et le corps pas,
comme un maître de l’École. On ne parle plus le même langage,
maintenant? Je croyais pourtant qu’on s’était mis d’accord une
25fois pour toutes là-dessus. Comment pouvez-vous séparer la
joie et la tristesse du corps et de l’âme?
— Quand je souffre de toutes les circonstances de cette
année-ci, je sens que je souffre dans l’âme, pas dans le corps.
— C’est qu’on ne s’aperçoit pas de la souffrance de la même
façon, dans l’âme et dans le corps, par exemple quand on
se taille notre chair profondément, parfois ne reste-t-on pas
quelques secondes à regarder la plaie béante, étonnés qu’elle
ne nous fasse pas souffrir tout de suite et, en effet, on dirait
que l’âme a besoin d’une durée certaine et déterminée pour
se rendre compte de la souffrance du corps. De même le
corps peut avoir besoin d’une certaine durée pour souffrir avec
l’âme, c’est-à-dire, pour être sympathique à l’âme. Mais vous
comprenez bien qu’ils sont sympathiques l’un à l’autre.
— C’est que...
— Avec vos raisonnements vous me faites penser à maître
Descartes, qui trouvait l’âme bien indivisible et le corps
divisible et introduisait par là une cassure nonpareille.
Spinoza se tut et ses pensées revinrent un moment vers
le brave boucher et ses paroles. Il eut une fois encore envie
d’entretenir Jelles sur ce sujet, mais se rendit vite compte qu’il
n’en ferait rien. Ni Jelles ni personne d’autre ne pourrait l’aider
à y voir plus clair. La voix de son ami l’arracha à ses hésitations.
— N’empêche que je ne vois toujours pas de causes à toutes
les misères qui traversent le chemin de notre Hollande. Tout est
arrivé trop vite.
Spinoza sourit et regarda Jelles avec des yeux narquois.
Il connaissait son ami et savait que, d’une part, ses paroles
contenaient une certaine provocation. D’autre part, il n’ignorait
pas que cette question était pour lui d’une saisie délicate. Par
ailleurs, il avait craint de froisser son ami par sa remarque
sur ses changements de position, d’abord sceptique, ensuite
cartésien, enfin scolastique, comme quelqu’un qui, à la première
difficulté survenue, ne sût plus garder toute sa pensée et
maintenir une certaine suite dans ses idées. Mais il savait
que cette difficulté n’était pas propre à son ami. Balling aussi
en pâtissait, de même que Meyer et, à plus forte raison,
26Beelthouver. Combien de fois lui-même s’était trouvé bien en
peine d’expliquer certains événements. Il se racla la gorge.
— Mon cher Jelles, je suis fort étonné de ce que vous venez de
me dire. Pourtant, vous avez lu, et bien lu, vous et les autres
amis d’Amsterdam, la première partie de l’Éthique. Vous vous
en souvenez?
— Pourquoi ne m’en souviendrais-je pas? Nous la connaissons
presque par coeur, moi et les autres.
— Bien, alors dites-moi quel est le premier concept qui y est
développé, le tout premier, qui vient même tout de suite après
le titre?
— Vous vous référez à la première définition de l’Éthique?
— Oui, la première de toutes les choses, celle qui a la primauté
sur toutes les autres.
— Eh bien, la définition 1 de la première partie porte sur la
cause de soi.
— C’est bien cela, vous voyez, la cause de soi, la cause. En fait,
toute la première partie ne traite, de prime abord, que de la
causalité. Tout a une cause, même la substance, qui a une cause
de soi, donc auto-production. Dans ce cas, pourquoi les misères
qui traversent le chemin de notre Hollande n’en auraient pas?
— C’est que...
— Laissez-moi finir, je vous en prie. Je ne vous parlerai pas de
la Hollande maintenant, car je veux traiter en fait d’un problème
de fond — ce que vous venez de dire m’inquiète au plus haut
point — un problème de fond, disais-je, qui vient de loin et
qui tient à la nature de ce qu’est à mon avis la philosophie,
à savoir qu’elle doit penser avant tout la causalité, c’est-à-dire
la nécessité. Vous savez bien que, si on en enlève la causalité,
tout l’édifice s’écroule, on ne comprend plus. Je ne vous parle
pas d’une philosophie de la liberté telle qu’on la conçoit. Vous
n’ignorez pas qu’on a l’habitude d’opposer la nécessité à la
liberté, comme si dans la liberté on n’avait que faire des causes.
Un monde sans causes ou dont on méconnaît les causes serait
un libre. Dans ce monde sans causes on est libre, l’on
peut y exercer toute sa liberté. Les causes apparaissent comme
des chaînes. Bien bizarre, ça, mais passons. C’est de la sorte
qu’on comprend vulgairement la liberté. Je continue donc :
27pour la plupart des gens, c’est très difficile d’accepter une
philosophie de la nécessité, même pour vous, vous voyez qu’à la
première difficulté rencontrée vous soulevez l’hypothèse d’un
monde libre, mais libre dans le pire sens du mot, c’est-à-dire,
sans causes.
— Vous savez bien que...
— Je sais bien ce que vous avez dans votre tête, mais je
veux parler sur ce que vous avez vraiment dit. Essayez de me
comprendre et surtout de comprendre que je ne vous fais pas de
reproches, mais je suis en train d’essayer de comprendre, avec
vous, au-delà de la question hollandaise, quelles sont les causes
de ce refus général de la causalité et de la nécessité. C’est comme
si les gens en avaient peur, c’est comme si cela les menaçait, de
voir le monde si absolument immanent, si réduit à des causes et
à des événements nécessaires, absolument nécessaires, et pour
ainsi dire à la portée de la main. Pourquoi ce refus, pourquoi
cette difficulté? Pourquoi aussi est-ce un phénomène général et
pourquoi j’ai l’intime conviction que ma philosophie tombera
pendant un très long temps dans l’oubli et que même, quand
elle en sortira, on aura le plus grand mal à la comprendre?
Non pas seulement la mienne, mais toute pensée qui procède
des causes aux effets et n’essaie pas de réfléchir sur le monde
autre qu’il n’est ou tel qu’il devrait être, comme celle du grand
Machiavel.
— Mon ami, me trompé-je ou devenez-vous amer?
— Vous vous trompez sûrement. Pourquoi serais-je amer?
L’amertume ne pourrait venir, comme toutes les passions tristes,
que d’une ignorance des causes. Or, j’essaie justement de vous
expliquer les causes de cette passion triste qu’est le refus de la
causalité.
— Et d’après vous, pourquoi refuse-t-on si souvent la causalité
et la nécessité?
— Je crois pouvoir vous le dire, mon ami. Parce que quand
on envisage le monde selon la causalité, on est responsable de
tous nos actes et le monde, au fond, dépend de nous dans une
certaine mesure. Tout se tient, nous et le monde. Bien entendu,
le monde dépend de nous seulement dans la mesure où nous
sommes des modes finis qui évoluent dans la durée. Je crois
28que cette sensation d’être responsable de ses actes, ça effraie
la plupart des gens. En effet, il leur semble plus simple de ne
pas penser, de ne pas réfléchir, de ne pas se fatiguer avec le
monde et d’imaginer qu’il y a, quelque part, un personnage tout
puissant qui veille sur nous et dirige nos destinées. C’est en effet
confortable, on revient pour ainsi dire à l’enfance. Ce n’est pas
aux parents de pourvoir à tout pour nous? Cela se comprend,
cela peut être accueillant, cette atmosphère ouatée de soins.
Vous connaissez sans doute des adultes qui sont demeurés des
enfants... Je vous accorde qu’il y a là une force d’inertie très
profonde qui nous pousse à demeurer dans notre état actuel.
C’est comme cela que les hommes parviennent à lutter pour leur
esclavage comme s’il s’agissait de leur liberté. Car de regarder
le monde et n’y voir aucune cause, il n’y a pas pire esclavage.
— Je veux vous demander...
— Oui?...
— C’est que... Ce que vous venez de dire m’a fait penser à
une phrase que vous avez prononcée tout à l’heure et qui m’a
surpris, pour ne pas dire rempli d’une certaine crainte. Vous
avez dit que le fait de ne pas savoir est la plus grande des
souffrances de l’âme.
— Oui, je me souviens. Mais j’ai été trop vite. Quand j’ai dit que
l’ignorance des causes était la plus grande des souffrances de
l’âme, en fait je voulais dire qu’elle est la plus grande source des
souffrances de l’âme. A quoi donc se ramène la tristesse, sinon à
l’ignorance des causes? D’autre part, il ne faut pas tout réduire
à l’ignorance. Par exemple, l’erreur de notre perception de la
situation hollandaise actuelle ne provient pas que d’une simple
ignorance. On est, tous les deux, trop petits pour embrasser d’un
coup d’oeil tout ce mouvement politique et militaire autour de
nous, qui nous affecte à une vitesse vertigineuse.
Il s’arrêta pour s’éponger. La fièvre cédait. Il vit en un
éclair que Jelles ne le suivait pas. Et il savait pourquoi il ne
le suivait pas. Il n’avait pas encore saisi la connaissance des
causes comme une appropriation du monde, toujours liée à un
affect de joie, n’avait pas saisi que toute connaissance entraîne
une modification du corps. La connaissance, chez lui, comme
d’ailleurs chez la plupart de ses interlocuteurs, équivalait en
29quelque sorte à un formalisme, à une formule mathématique
apprise par coeur, à une séparation nette d’avec la vie. Il avait
le plus grand mal à leur faire voir ce qu’il appelait la « raison ».
Qu’auraient-ils pensé de lui s’il leur avait déclaré qu’on n’exerce
sa raison que quand on assouvit ses désirs? Qu’est-ce à voir, la
raison et les désirs? — lui répondraient-ils sûrement. Il avait
parfois envie de le leur dire, mais... Oui, c’était une formule
beaucoup trop résumée, qui aurait laissé une grande marge
à des interprétations peu conformes à... Une fois, il l’avait
sortie, cette phrase, une seule fois. Et on l’avait compris. C’était
pendant l’un de ses courts voyages à Amsterdam. Il revoyait
encore la tête qu’avait faite son ami et éditeur Rieuwertsz,
debout sur le quai, en lui faisant un faible signe de la main
tandis que le coche d’eau s’éloignait en direction de La Haye.
Il avait compris, lui, il l’avait senti.
Mais il ne s’y risqua plus jamais. Il formula une phrase
semblable à celle qu’il avait prononcée alors et qui, lui-même
se l’avoua, aurait sonné à la plupart des oreilles comme
extrêmement ridicule : « l’homme rationnel est celui qui
assouvit ses désirs ». Il sourit. Il sourit et pensa à l’abîme
que cette petite phrase creusait entre lui et maître Descartes,
sans rien dire d’Aristote et de l’École, ou des innombrables
contresens, absurdités, malentendus et bourdes qu’elle n’aurait
pas manqué de provoquer chez ses interlocuteurs...
Il hocha la tête et se tourna vers Jelles. Il posa sa main sur le
bras de son ami.
— Vous me ferez le plaisir de partager mon repas?
303
1673
Il se sentit brusquement fatigué et posa la plume à côté de
l’encrier. Il imputa d’abord la raison de sa subite fatigue au
piaillement des enfants dans la cour, mais reconnut tout de suite
qu’il n’en était rien, leurs piailleries ne l’ayant jamais empêché
de poursuivre son travail, d’autant plus que les enfants de van
Spick n’étaient pas des plus bruyants.
Il se leva, remplit une pipe et s’adossa au chambranle
de la fenêtre large ouverte et ses gestes lents et méticuleux
auraient donné l’impression de quelqu’un qui disposait de
tout son temps. Or, en fait, il était très impatient et inquiet
de la menace que la tournure des événements ferait sûrement
peser sur sa tranquillité. En bas, l’un des enfants van Spick
persécutait une poule et il pensa au chat qui l’avait précédé
l’après-midi dans l’escalier. Comme il dirigeait ses pas vers
l’escalier conduisant à sa chambre, le chat, qui, craintif, marchait
devant lui depuis la porte d’entrée, s’engouffra dans l’escalier.
Or, comme il montait lui aussi l’escalier, le chaton vit dans ce fait
la preuve que l’homme en avait après lui. Pour confirmer ses
soupçons, l’animal s’arrêtait toutes les quatre ou cinq marches
et, se rendant compte que l’homme le suivait, monta davantage
jusqu’à ce que, à la fin, sans savoir où s’enfuir et terrorisé par
son supposé persécuteur, il se jeta de désespoir dans l’escalier
et disparut dans la cuisine. Il avait même dû se plaquer contre
la balustrade pour que le félin ne se cognât pas à ses jambes en
dévalant l’escalier à toute vitesse.Il tira sur sa pipe et vit bien que le chaton, cet après-midi, lui
avait donné une leçon et que lui, en fait, se conduisait comme
cet animal imaginatif. La poule, dans la cour, avait sans doute
un comportement plus réaliste que lui ou le chaton, et, pendant
un court moment, il vit le monde divisé entre, d’une part,
cette poule, qui reconnaissait dans un ennemi un ennemi et,
d’autre part, lui et le chaton, qui voyaient, dans un événement
contingent et somme toute innocent, une menace. Qui avait
bien pu lui poser, une fois, la question de la différence entre
l’homme et l’animal? Il ne se souvenait plus, il vivait encore
à Amsterdam, mais il se souvenait alors fort bien qu’il n’avait
pas hésité. Son interlocuteur lui avait semblé passablement déçu
de sa réponse, car la différence, infime en apparence, consistait,
il n’avait pas changé d’avis depuis, en ceci, que l’homme peut
extraire une idée adéquate d’une autre idée adéquate à l’infini,
sans égards pour les choses étendues, pour le monde réel. Rien
de plus, rien de moins. Il sourit à la pensée que son interlocuteur
d’alors s’attendait, de toute évidence, à une différence un peu
plus voyante et ne fut point rassuré du peu de distance qui le
séparait des animaux. Il aurait fallu que l’homme fût toujours
un être à part dans la nature, un empire dans un empire. Il avait
dodeliné de la tête et s’était levé, inquiet.
Il avait toujours maintenu, jusqu’à présent, de bonnes
relations avec cette étrange sensation qu’est l’attente et elle
n’avait jamais provoqué en lui des passions particulièrement
néfastes. Il aurait même pu dire qu’elle ne provoquait en
lui aucune passion du tout. Dans le cas présent, il s’agissait
d’une circonstance pour laquelle il n’avait aucune sorte de
détermination ou d’emprise.
Le dénommé Stouppe était enfin arrivé, après s’être fait
précéder par trois missives méritoires, dans lesquelles il arguait
l’importance de la présence de Spinoza à Utrecht. Il avait
attendu Stouppe avec une certaine impatience, non pas celle que
provoquent en nous des espérances plus ou moins auspicieuses,
mais cette autre, qui nous transmet la sensation d’un événement
prochain et malencontreux. Il ne se souvenait pas d’avoir
attendu quelqu’un avec un si vif mouvement de... Il ne
parvenait pas à saisir les mots. Il y reconnaissait un mélange
32assez antipathique d’impatience, de rejet et... d’expectative.
Serait-il, avec l’âge, devenu sensible aux honneurs? Il tira de
nouveau sur sa pipe et se calma, après avoir jeté son regard
sur une pile de lettres où se trouvait celle du représentant
de l’Électeur Palatin qui lui offrait la chaire de philosophie à
Heidelberg. Dans le tas il devait aussi se trouver le brouillon de
sa lettre de refus, si par hasard Johannes ne l’avait pas encore
rangé.
L’arrivée de Stouppe l’étonnait. Il n’avait, en fait, jamais cru
à sa venue. Que le commandant du camp militaire d’Utrecht,
des forces d’occupation françaises, se fût déplacé pour le voir,
ça ne cessait de l’ébahir. Cette visite rehaussait son importance
de façon assez inquiétante. Qu’était-il au fond? Un philosophe
assez connu dans certains milieux, certes, mais sans plus.
Qu’avait-il publié, en fait? De son nom, un seul livre, et un
autre sous un faux nom. Les cercles savants ne se trompaient
certes pas quant au vrai auteur, mais... Il se demandait dans
quelle mesure sa modeste figure était la vraie raison pour un
déplacement de la sorte. Même s’il eût la renommée et l’oeuvre
étendue d’un Descartes, il ne pourrait pas s’imaginer une visite
de ce genre et dans ces circonstances. Après tout, Stouppe avait
fait un immense détour afin de contourner la partie inondée du
pays.
Pourquoi donc le prince de Condé avait-il tant d’intérêt à le
rencontrer personnellement? Pourquoi avoir envoyé Stouppe,
le commandant militaire de son camp? Sûrement pas en raison
de son importance philosophique à lui, Spinoza. Pour essayer
un rapprochement avec les Hollandais? Mais ne savaient-ils
pas, ces Français, que les frères de Witt avaient été massacrés
et que les portes dans le gouvernement hollandais n’avaient
jamais été aussi bien fermées pour lui, Spinoza?
Décidément, il n’aimait pas ne pas comprendre. Et il ne
comprenait pas, il pouvait même dire qu’ilenait de moins
en moins cette situation. Si de Witt avait été là, il aurait pu le
conseiller, mais justement, la situation était parvenue à ce point
justement parce que de Witt n’était plus là.
Stouppe était arrivé tout frais, il y avait deux jours. Il
avait dû débarquer dans une auberge pour se rafraîchir, avant
33de se présenter chez Spinoza. Celui-ci l’avait reçu comme
d’habitude et ses vêtements simples contrastaient fort avec ceux
de l’envoyé de Condé, comme ils contrastaient, par ailleurs,
avec ceux de la plupart de ses visiteurs.
— M. le Prince aurait aimé vous rencontrer personnellement,
comme je vous l’ai écrit.
— Mais pourquoi donc, je ne peux les comprendre, les raisons
de M. le Prince.
Il avait pris un goût particulier à feindre le niais. Il voyait
bien de l’étonnement peint sur le visage de Stouppe, à qui
paraissait insensé son intérêt pour les raisons qui poussaient un
prince du sang à vouloir rencontrer un roturier.
— M. le Prince vous connaît de longue date... je veux dire
votre renommée s’est étendue ces dernières années et il n’y a
pas d’artiste ou de philosophe à qui M. le Prince ne prête son
soutien. En France, par exemple, M. Molière a souventes fois...
Il n’était pas parvenu à retenir l’ensemble de la conversation,
rien que des bribes de dialogues. Stouppe, très droit sur sa
chaise, prenait son rôle tellement au sérieux que Spinoza se
demandait quelle serait sa réaction s’il disait un mot d’esprit.
De par son attitude, il semblait le porter au même rang que
M. le Prince. Ce devait être aussi une façon de se donner
de l’importance et mettre en valeur un voyage aussi inutile
qu’exténuant.
Il croyait saisir la raison de toutes ces allées et venues,
mais ne pouvait les prendre au sérieux. Il ne parvenait pas à
comprendre que la flatterie de soi pût constituer un mobile à
des actions humaines. Dans ce qu’on appelle l’amour-propre,
il y a bel et bien une flatterie de l’âme, qui est comme une
conscience de notre propre puissance. Mais ici... On eût dit
qu’ici on ne prenait que le côté maladif de l’amour-propre, c’est
comme si l’amour-propre allait au-delà de soi et projetait sa
propre puissance là où on ne pouvait pas la trouver.
— M. le Prince a eu vent aussi de l’invitation de l’Électeur
Palatin. Il me charge de vous dire que le roi a l’intention de vous
accorder une pension, mais c’est là un sujet qu’il préfère traiter
directement avec vous.
34Stouppe épiait sa réaction tout en feignant de se concentrer
sur le thé que Mme van Spick leur avait généreusement monté.
Spinoza se retint d’avoir une quelconque réaction et il ne put
que penser au cher Van den Enden, qui avait produit des
factums et des libelles d’une violence inouïe contre Louis XIV
et auxquels il avait lui-même participé. Stouppe et son prince
se rendaient-ils compte à qui ils avaient affaire? De toute façon,
pensa-t-il en regardant la barbe bien soignée du commandant,
ça n’a pas d’importance pour eux, ils sont bien trop arrogants.
L’envoyé du prince décida, après avoir fini sa tasse de thé, et
en vertu du silence et du peu de réaction de son interlocuteur,
d’aborder un autre sujet, nettement plus léger.
— Vous aurez, en outre, l’occasion de connaître un de vos...
Ici, Stouppe toussota, le dos de la main fermée à peu de
distance de sa bouche — un geste qui aurait pu passer pour de
la coquetterie militaire — avant de compléter sa phrase.
— ...une de vos connaissances, le Dr Velthuysen.
Stouppe s’arrêta sur le nom et le regarda avec, sur le visage,
une expression de parfaite neutralité. Spinoza l’en admira,
sourit et répondit :
— J’en serais enchanté.
— Lui aussi, il m’a dit le plus grand bien de vos capacités.
— Ça me fait très plaisir. J’aimerais en effet m’entretenir avec
lui.
A ce moment, il se souvint des commentaires sous forme de
lettre du Dr Velthuysen à propos du Traité théologico-politique
et comment un ami commun, Jacob Osten, les lui avait
communiqués. Pendant des mois, il avait souvent pensé à
Velthuysen, car le personnage le fascinait par sa capacité d’aller
jusqu’à un certain point dans un raisonnement et de revenir
ensuite en marchant comme un crabe. Il le suivait bien sur le
terrain proprement politique, mais du moment où la religion
était touchée, il reculait, effrayé, sans se rendre compte que les
deux points de vue étaient, au fond, identiques. Il se demanda
s’il lui plairait vraiment, comme il l’avait déclaré poliment à
Stouppe, d’entrer en relations personnelles avec ce personnage
pour mieux le connaître et regarder de plus près cette sorte
de fascination que lui inspirait Velthuysen. Cette fascination
35avait été très différente de celle qu’avait exercée sur lui ce
Blyenbergh, quelques années auparavant, seulement, dans ce
dernier cas, cette fascination était due à une certaine obtusité
de son interlocuteur, sous le voile d’une recherche de la vérité.
Non, il était injuste, Blyenbergh n’était pas obtus, mais avait
hélas de formidables blocages. Par ailleurs, ce fut ce brave
commerçant qui le guérit définitivement de toutes sortes de
discussions. Cependant, les blocages de Blyenbergh exerçaient
sur lui, encore aujourd’hui, la plus grande fascination et il
y pensait de temps à autre. En fait, rien que pour cela il
aurait maintenu sa relation avec Blyenbergh, mais c’était trop
fastidieux et ça lui aurait consommé un temps énorme, un
temps qu’il voyait de plus en plus court. Avec Blyenbergh il
avait noué, pour la première fois de sa vie, des relations étroites
avec un genre d’homme très particulier, celui qui, à l’instar des
pasteurs, veut empêcher qu’on fasse de la philosophie. Il avait
eu l’occasion, par la suite, de parvenir à la conclusion qu’il ne
s’agissait pas d’un genre très original, mais de plus en plus
courant dans l’univers de la science.
De même, il se demandait aujourd’hui s’il y avait vraiment
un fossé entre Blyenbergh et Velthuysen. A la mention du
nom de Velthuysen, il sentit son âme se crisper, davantage
encore en vertu de tous ces salamalecs de cour, apportés chez
lui par Stouppe et qui le mettaient si mal à l’aise. Du coup,
lui venaient en mémoire les griefs de Velthuysen à l’égard de
son Traité théologico-politique, si décrié. Avec Velthuysen il
s’était sérieusement demandé s’il ne devenait pas davantage
susceptible avec l’âge. Il ne le croyait pas, mais c’était sûr qu’il
avait toujours été plus intolérant avec des lettrés qu’avec des
ignares. Et cette intolérance envers un certain genre de lettrés
s’était accentuée au cours des années. Pendant que Stouppe
discourait sur les agréments que saurait lui prodiguer M. le
Prince et son admiration pour ses recherches, il pensait qu’il
avait développé un flair assez fin pour les individus porteurs
d’une âme d’esclave. Et Velthuysen, aussi bien que Blyenbergh,
appartenait à cette catégorie. Ce monsieur d’Utrecht ne se
montra-t-il pas outré que, dans son Traité théologico-politique,
on ne fît nulle mention des prières ou de leur usage? Il
36s’étonnait encore davantage que l’auteur de l’ouvrage ne se
référât point aux châtiments des vices et aux récompenses à
l’exercice de la vertu. Bien plus : il s’indignait qu’on déclarât de
manière si claire qu’on ne devrait jamais s’appliquer à la vertu
par obéissance aux lois et préceptes, par crainte d’un châtiment
ou par espoir d’une récompense. Quand il eut fini la lecture de
la lettre que lui avait envoyée Jacob Osten, il n’en revenait pas
et en croyait à peine ses yeux. Ce monsieur ne voyait-il pas que,
s’il accomplissait des actes de vertu non pas dans l’espoir d’une
récompense ou dans la crainte d’un châtiment, son acte de vertu
aurait une valeur en soi et deviendrait, du coup, l’acte de liberté
d’un homme libre? Ne voyait-il pas que, en agissant par crainte
ou par espoir, il se conduisait en esclave? Non, apparemment, il
ne le voyait pas. Il soupira malgré lui et Stouppe, par bonheur,
prit son soupir pour un acquiescement aimable.
La missive de Velthuysen l’avait en outre fort irrité lorsqu’il
concluait à l’absolue liberté de Dieu. En principe, il n’avait rien à
y redire, il croyait lui-même à l’absolue liberté de Dieu, mais en
même temps cette liberté ne pouvait être pleinement comprise
que comme une nécessité inéluctable. Or, que faisait Velthuysen
de cette liberté? Autant qu’en faisait n’importe quel pasteur
ignorant : Dieu serait libre au point de faire que deux et cinq
donnent neuf, qu’un cercle puisse être carré ou que d’un carré
on puisse déduire les propriétés du cercle, ou encore qu’un
poids moindre puisse en soulever un plus lourd, ou
corps, se mouvant à une certaine vitesse, puisse être dépassé
par un autre ayant la moitié de cette même vitesse. Fasciné, il
se demandait ce qu’était vraiment Dieu pour ces gens-là. Qu’en
croyaient-ils? Dieu, à les entendre, aurait l’esprit d’un enfant
qui aimât à s’adonner à des élans capricieux, à des fantaisies,
ou d’une précieuse de la cour qui s’amusât à se livrer à des
foucades ou s’abandonner à des coups de tête imprévisibles.
Dans le même ordre d’idées, comment ne voyaient-ils pas que
le rôle de la création du monde dans la Genèse, par exemple,
avait pour but plutôt d’imposer des normes de vie au vulgaire et
qu’elle n’appelait qu’à l’imagination, c’est-à-dire, qu’il s’agissait
plutôt des images de Dieu? Comment concevoir un Dieu
comme un être qui, un beau jour, se sent pris d’un besoin
37extrême de montagnes et les crée. Le lendemain, il se dit qu’une
mer bleue et limpide lui manque et la crée de même. Comment,
à un être parfait, peut-il manquer quelque chose? Comment un
Dieu peut-il agir par manque ou par défaut? Pour comble de
puérilité, ce même Dieu était pris de fatigue au septième jour et
éprouvait le besoin de se reposer, comme un cheval de labour
ou comme une femmelette, après s’être adonnée à ses caprices
dans quelques salons...
Il fit des efforts méritoires pour ne point émettre des soupirs
ou bouger la tête, de crainte que Stouppe, qu’il écoutait d’une
oreille distraite, n’interprétât erronément ses gestes soit comme
un acquiescement, soit comme une dénégation, mais il ne put
s’empêcher de changer de position sur sa chaise, au souvenir de
la réaction de Velthuysen lorsque, dans un passage de son Traité,
il était dit que Dieu est indifférent aux opinions religieuses des
hommes et insensible aux diverses cérémonies de culte. Partant,
cela allait de soi, que, pour Dieu, qu’on lît la Bible ou le Coran,
l’effet était le même et il ne s’en souciait pas plus de l’un que de
l’autre, du moment que la pratique de la vertu fût observée.
Cependant, ce qu’il avait alors déclaré à Stouppe était
sincère, il aurait peut-être apprécié de rencontrer Velthuysen.
Non pas qu’il espérât le convaincre de quoi que ce soit, il ne
croyait point à des changements d’opinion provoqués par une
rencontre éventuelle. Changements d’opinion... Discussions...
Des verbiages qu’il avait toujours fuis comme la peste. Même
certains de ses amis ne le comprenaient pas quand ils lui
proposaient de rencontrer quelqu’un lors d’une de ses fuites à
Amsterdam et qu’il se refusait. Ah, les nouvelles rencontres...
Mais il n’avait que faire des rencontres, il n’avait à convaincre
personne, absolument personne. Il n’était pas un prophète, qui
part en quête d’ouailles ou qui ramasse des acolytes. Il n’était
pas non plus un professeur, soucieux de faire école, il n’avait
à convaincre personne de quoi que ce soit. Au fond, il
pas à s’expliquer, car celui qui veut comprendre, qui a intérêt
à le comprendre, le comprendra, sans avoir besoin de trop
d’explications. De même, il ne souhaitait nullement qu’on le
crût. Il aimerait qu’on le comprît, pas qu’on crût en lui. Son
opinion n’avait pas non plus d’importance, ce qu’il pensait à
38propos de ceci ou de cela, du monde, de la Nature, de Dieu... Son
opinion ne pouvait intéresser personne, tout comme l’opinion
de qui que ce soit n’avait pas d’importance. Ce qu’il souhaitait,
c’était amener l’autre à comprendre le monde. Pas à le connaître,
à le comprendre, pour qu’on soit les plus nombreux possible à
penser.
Tout en écoutant la fastidieuse péroraison de Stouppe, il
pensa que l’autre employait les mêmes mots que lui, utilisait à
cet effet la même langue. Et pourtant. Dans cette conversation
oisive, cela ne tirait guère à conséquence, le changement de
sens d’un mot le laissait froid, par exemple, quand Stouppe
se référait à l’honneur d’avoir une pension octroyée par Louis
XIV, le mot « honneur » n’avait pas le même sens pour les deux
hommes. Mais ce n’était pas grave. Mais c’était assez grave
quand il écrivait, et il se heurtait souvent au changement de
sens des mots. Cela ne servait à rien de créer tout le temps
un vocabulaire nouveau, de nouveaux mots, car cela risquait
d’introduire davantage de confusion dans les esprits. Il était
contraint d’utiliser les mêmes mots que l’École : béatitude, Dieu,
âme, éternité, etc. Comment ne pas s’attendre à ce que les gens
ne se trompent pas? Un voeu pieux. Encore un de ces mots. Il
sourit, mais cette fois-ci de bienveillance, pas d’irritation.
Il savait qu’il avait quelque chose de nouveau à dire et que
cette nouveauté en rendait difficile la compréhension, même
pour ses amis les plus proches. Qu’en serait-il si, en plus, il
utilisait un vocabulaire différent, s’il employait de nouveaux
mots? Il y avait l’autre solution, d’employer les anciens mots,
mais ce n’était pas satisfaisant, car les gens croyaient en
connaître le sens. Les nouveaux mots auraient l’avantage de
provoquer chez le lecteur, au moins, un sentiment d’étrangeté,
et de l’amener à réfléchir au sens de ce mot qu’il rencontrait
pour la première fois. Mais un mot ancien... Les lecteurs
auraient toujours la sensation de déjà le connaître. Les mots
anciens faisaient jaillir — et combien facilement — l’arrogance
humaine.
Il se voyait de la sorte acculé entre deux solutions
insatisfaisantes. Dans ce sens, il ressemblait en partie à ce
Stouppe, un commandant militaire, un homme de guerre qui
39se sentait coupable comme se sentirait un de ces enfants dans
la cour, chez Mme Spick, qui eût volé une tranche de gâteau.
Stouppe s’était-il rendu compte qu’il était venu pour le voir
mais n’avait parlé que de lui-même? C’était douteux. La lettre
de ce pasteur à Berne, Hommel ou quelque chose comme ça,
était parvenue au commandant Stouppe depuis plusieurs mois.
Qu’il avait été sensible aux reproches... Que lui avait-il dit, ce
Hommel, en somme? Rien de bien grave, aux yeux de Spinoza,
car il s’agissait, somme toute, d’une affaire d’État et de guerre.
Hommel lui avait écrit pour lui demander comment se sentait-il,
Stouppe, un protestant, engagé dans une armée catholique pour
combattre des protestants, ses frères de religion.
Spinoza ne voyait qu’un côté positif à cette lettre assez
malveillante : Stouppe s’était plongé dans l’étude des coutumes
des Pays-Bas. Et il avait su se renseigner, frapper aux bonnes
portes, surtout chez Graevius, mais, avant tout, Velthuysen, qui
connaissait bien son affaire.
Stouppe, aussitôt déballé le message du Prince de Condé,
avait engagé la conversation sur la lettre du pasteur Hommel.
«Déballé» était bien le terme, car il s’était à peine préoccupé des
salutations d’usage, sans doute — comme nombre de visiteurs
— peu impressionné par les frusques assez modestes de son
amphitryon.
En fait, le commandant du camp français d’Utrecht s’était
très bien tiré d’affaire et avait répondu au pasteur que ce n’était
certainement pas la première fois que des protestants faisaient
la guerre à des protestants, comme par exemple celle entre
Anglais et Hollandais. Par ailleurs, de par l’étude qu’il avait
réalisée sur les Pays-Bas, il y trouvait une telle division entre
les croyances et des rites si innombrables qu’on pouvait à peine
parler, toujours d’après lui, d’une religion des Hollandais. Les
schismes, les sectes y poussaient comme de l’herbe folle, le
calvinisme n’étant qu’un courant entre tous. Quelle religion
des Hollandais? Combien en avaient-ils? Mais il sentait que
Stouppe n’était pas à son aise.
Était-il sincère quand il parlait du plaisir qu’il aurait à
s’entretenir avec Velthuysen? Oui, maintenant que le risque
d’une traduction de son Traité théologico-politique était passé,
40les autorités n’auraient pas tellement leur attention braquée
sur lui. Avec une traduction, il savait qu’il courrait de gros
risques d’autant plus à une époque aussi instable : qu’un tel
texte pût être compris par le vulgaire, par la canaille, exposait
les autorités aux opinions de la multitude, de la tourbe.
Oui, qu’avait-il à aller à Utrecht? Les personnages du
gouvernement lui avaient fait savoir que ce serait intéressant
de pénétrer la pensée de cette armée étrangère et de ses
commandants. Quelles seraient leurs intentions? Demeurer
longtemps sur terre hollandaise? Ils ne pourraient plus
progresser avec le pays inondé, se cantonneraient-ils donc à
Utrecht indéfiniment?
Quels renseignements pourrait-il glaner? Comment
réussirait-il à pénétrer la pensée et les intentions de l’armée de
Louis XIV? Et, en plus, de quelle façon et pour quels intérêts ces
renseignements seraient-ils utilisés par le gouvernement actuel,
de Witt mort? La dynastie d’Orange ne ferait rien pour lui, il le
savait bien, ni maintenant ni après son retour du camp ennemi.
Ils ne feraient rien non plus pour qu’il ne passât pas aux yeux
des gens comme un traître, au-delà de ce qu’il avait toujours été
à leurs yeux, un juif renégat, un athée, qui pour couronner une
vie infamante, convolait maintenant avec l’ennemi en justes
noces. Tous ces laissez-passer fournis par une armée étrangère
ne seraient-ils pas une preuve supplémentaire de sa trahison? Il
hésitait aussi devant l’immense détour pour atteindre Utrecht,
par Groningen, pour éviter l’arrière-pays inondé.
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