Le survivant

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Le Survivant est une histoire d'amour filial entre un père et son fils. En treize années de cavale, Sory n'a jamais rencontré une personne douée de la capacité d'endurance du Nyalama, qui incarne au yeux de son fils l'homme fort de l'ancien Ségou. Mais alors, pourquoi Sory envisage-t-il de rejeter la succession d'un homme qu'il admire tant ?
Publié le : mercredi 5 février 2014
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EAN13 : 9782336370200
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M.S. YansanéLe survivant
Émigrés de l’intérieur
En sept ans de séjour en Afrique, deux choses marquent Sory pour le Le survivant
restant de ses jours : ce sont, d’une part, la force de caractère de son père,
et, de l’autre, la disparition de ses petits frères.
Le survivant est en efet une histoire d’amour flial, entre un père et Émigrés de l’intérieurson fls ; car son père occupe une place de choix dans le cœur de Sory.
Tout au long de treize années de cavale à travers le monde, il n’a pas
Tome 2rencontré une personne douée de la capacité d’endurance du Nyalama,
« endurer » au sens que Faulkner donne à ce mot. Au regard de l’esprit de
Sory, son père incarne l’homme fort de l’ancien Ségou. Celui qui permet
à sa famille, au sens africain du terme, de travailler peu, d’épargner de
l’argent, tout en jouissant pleinement de la vie. Mais alors, pourquoi
Sory envisage-t-il de rejeter la succession d’un homme qu’il admire
pardessus tout ? Pourquoi veut-il quitter le Nyalama avant sa mort ? Et, enfn,
pourquoi la proposition d’André Gide est-elle à la base de la pensée de Sory ?
« La possession véritable réside dans le don ; tout ce que nous ne pouvons
pas donner nous possède. »
Le survivant dépeint également le parcours de la fratrie de Sory,
en particulier l’âpre lutte qu’elle mène contre la pauvreté et la folie,
qui aboutit à la triste fn des uns et des autres. C’est donc à la fratrie de
Sory que s’adresse Goethe en disant : « J’étais destiné à vivre en ce monde
et toi à le quitter, à mourir plus tôt, tu n’as pas perdu grand-chose. »
Fonctionnaire international à la retraite, diplômé des universités
américaines (licence BA en communication et maîtrise MPA en
administration publique), M.S. Yansané partage son temps
entre sa résidence de Washington DC où il se consacre à l’écriture
et son bureau d’études en management, domicilié à Conakry.
Il est marié et père de 4 enfants.
Dessin de couverture de Tiekwei Souomou.
ISBN : 978-2-343-05167-3
29 e
M.S. Yansané
Le survivant






Le survivant



M. S. Yansané



Le survivant
Émigrés de l’intérieur
Tome 2




























Du même auteur


Qui ose m’épouser? Émigrés de l’intérieur, tome 1, L’Harmattan, 2015



















© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05167-3
EAN : 9782343051673







Je dédie ce récit à mes enfants : Mamet, née en France ; Humu,
Bahlya, Ibrahima Jr. et Fatima, nés aux États-Unis ; Morlaye
et Sheku-Jürgen, nés en Sierra Leone. Je le dédie également aux
enfants de feu mes frères défunts, notamment Humu, Makalé,
Nana et Mamet qui sont nées en Guinée. Je le dédie surtout aux
adultes que sont devenus ces enfants qui ont manqué de l’amour
des parents biologiques. Et si tout cela ne suffit pas, je dédie mon
récit à ceux de nos enfants qui ont renoncé, à tort ou à raison, à la
fierté de leur racine africaine.






« J’étais destiné à vivre en ce monde, et toi à le quitter ; à mourir
plus tôt, tu n’as pas perdu grand-chose ».
Goethe CHAPITRE 1


KALOUM, JANVIER 1981
À L’AMBASSADE du Nigeria, Madame Traoré installe
Sory dans un bureau climatisé équipé d’un réfrigérateur,
de deux fauteuils, d’une bibliothèque pourvue de traités
de sciences politiques, des encyclopédies, d’une tireuse
stencil Gestetner 460-S et d’un jet miniaturisé de
Nigerian Airways qui repose sur un coin du bureau
métallique. La pièce est également pourvue d’une belle
Olympia électrique, d’un téléphone et reçoit
régulièrement la revue officielle hebdomadaire qui
véhicule l’idéologie de Köroh Bombah, Le Peuple, à
laquelle s’ajoutent d’autres journaux et revues
internationaux dont Jeune Afrique, Africa, Africasie. Tel est
l’environnement dans lequel Sory fonctionne
principalement en qualité de traducteur de documents
officiels du français à l’anglais et vice versa. En outre,
Sory rédige la revue de presse à l’attention de
l’Ambassadeur et assure l’interprétariat pour les
communications officielles de l’Ambassadeur en
particulier lorsque celui-ci s’adresse aux officiels du
ministère des Affaires étrangères et autres hauts
fonctionnaires du parti-État de la République populaire
du Syli.
Ayant ponctuellement investi le bureau ce matin à
8 h 30, Sory feuillette Le Peuple lorsque Madame Traoré
pénètre dans la pièce après avoir discrètement frappé à
la porte. La secrétaire de l’Ambassadeur, petite et noire,
avec un visage en lame de couteau et des yeux fureteurs,
paraît sans âge et pourrait avoir vingt-cinq ou
trentecinq ans. Drapée dans un témouré bleu ciel muni d’un
9 pagne qui descend jusqu’aux chevilles ainsi qu’un
mouchoir de tête assorti au chemisier témouré, Madame
Traoré s’avance dans le bureau avec dans son sillage une
visiteuse inattendue dont l’identité laisse Sory dans une
surprise maîtrisée. En effet, la visiteuse inattendue n’est
autre que Termeh en personne !
Contrairement à la secrétaire, Termeh porte un
chemisier en soie blanche rayée dans une jupe rouge
plissée. Ses cheveux démêlés au fer chaud lui donnent
l’air d’une Marilyn Monroe qui aurait passé trop de
temps sous les tropiques. Termeh porte une paire de
hauts talons qui rehaussent sa taille d’une dizaine de
centimètres. Dans son accoutrement qui semble crier
Yves Saint Laurent, Termeh évoque la prestance d’une
dame qui se présente à une entrevue d’emploi dans un
bureau new-yorkais.
- Alors Termeh, Monsieur Bainaka est bien un de tes
cousins ? Commence Madame Traoré.
- C’est un frère, répond Termeh après une pause
d’hésitation.
- Tiens ! Mais c’est ma sœur ! Comment vas-tu ? Ainsi
vous vous connaissez, toutes les deux ? marmonne
Sory, désormais remis de sa surprise.
- Hélène et moi sommes des amies de longue date.
- Nous avons fréquenté le même CER jadis, Monsieur
Bainaka, ajoute Madame Traoré.
- Alors, reprend Sory en regardant Termeh, que me vaut
l’honneur de cette visite inattendue ?
-Je suis venue pour t’inviter au conseil de famille des
Bainaka de Kalemodya, prévu dimanche chez le père
Goully, rue Moscou.
- Encore un conseil tribal ! À quoi rime cet esprit de
clan ?
10 - C’est ce qui nous reste de la société civile au Syli.
Alors, tu viendras ?
- Je veux bien.
- Tu passeras me chercher ?
- À quelle heure ?
- Je t’attendrai à partir de quatorze heures.
Termeh ne s’attarde pas dans le bureau, car elle
s’aperçoit que Sory est visiblement occupé et, de son
côté, elle a des postes à faire pour assurer le succès du
conseil tribal de Kalemodya, rue Moscou. Sory est
surpris qu’elle veuille l’inviter à une affaire sociale
compte tenu de la rupture de leurs relations. Ils ne sont
plus que « frère et sœur » depuis plusieurs semaines.
Ayant feuilleté Le Peuple comme on avalerait une
couleuvre, Sory se replonge avec aisance dans la lecture
de l’enquête sociologique du maître assistant de
l’Université de Dakar, Boubacar Ly, qui se penche sur la
montée du collectivisme dans la jeunesse sénégalaise.
Avidement, Sory parcourt l’étude qualitative qui analyse
de façon poignante les penchants politiques des jeunes
Sénégalais à l’égard de la réussite collective par
opposition à la réussite individuelle. Dans
l’entendement de Sory, le message de l’enquête indique
que le Sénégal de Senghor (société favorable à
l’entrepreneuriat privé et le libéralisme individuel) est
largement responsable de la vision largement inclusive
de la génération faisant l’objet de l’enquête de Ly. En
d’autres termes, ces jeunes Sénégalais épris de
collectivisme sont les enfants de l’élite d’hier. Ils sont
généreux en effet comme ce jeune lycéen de vingt-deux
ans qui déclare que la réussite sociale est inconcevable
en dehors du bonheur collectif ! En d’autres termes, ce
lycéen indique qu’il souhaite pour ses voisins tout le
11 bonheur dont il aimerait bénéficier. Aux yeux de Sory,
c’est la preuve irréfutable de la réussite de Senghor ! Le
dirigeant sénégalais et père de l’indépendance, Senghor,
vient de quitter volontairement le pouvoir après avoir
formé une génération intellectuellement équilibrée par
opposition à la génération sacrifiée des Syliens. Senghor
a formé une génération de Sénégalais pourvue du sens
de la justice sociale. En effet, pour paraphraser une
observation de Bertrand de Jouvenel, le degré de
tolérance d’une société se mesure à la manière dont elle
traite ses déshérités. Sous l’inspiration de l’enquête de
Ly, Sory éprouve le sentiment que la jeunesse
sénégalaise est soucieuse de justice sociale. S’ils
s’ennuient de leurs trois : Voiture, Villa et Virements
bancaires, c’est parce que les jeunes Sénégalais ont
compris la proposition de Gide invitant à une certaine
nécessité de redistribuer les avoirs de la nation. Les
jeunes Sénégalais sont suffisamment cultivés pour
comprendre que la croissance économique ne peut
contribuer au bonheur social que si elle est
équitablement distribuée. Soucieux d’équité, ils veulent
être de quelque utilité pour eux-mêmes et pour
l’ensemble de la société sénégalaise ; ces jeunes gens
épris de collectivisme souhaitent donc changer l’objet
de leur estime. Qu’est-ce qui mérite d’être admiré, d’être
aimé ? Telles sont, selon Bertrand de Jouvenel, les
questions qu’on doit se poser constamment. En ce
qui le concerne, Sory se souvient de Dakar comme un
épisode fondamental dans l’acquisition des éléments de
comparaison aux choix obscurantistes de Köroh
Bombah. C’est à Dakar que Sory apprend l’une des
leçons qui l’ont le mieux servi plus tard dans la vie. La
leçon de l’amour lui a été donnée en partie par des
12 familles sénégalaises qui l’ont recueilli ; et en partie par
le missionnaire suisse, Patrick Silvain, qui a contribué
activement à la réalisation de son projet d’homme en lui
servant de mentor, et en l’instruisant au Foyer
d’entraide de Bopp.
Qu’est-ce qui mérite d’être aimé ? La réponse est un
choix constant entre la haine et l’amour, entre la
rancune et le pardon, entre le doute et la foi, entre le
désespoir et l’espoir, entre les ténèbres et la lumière,
entre la tristesse et la joie. Ce qui mérite d’être aimé c’est
la beauté du don qu’une personne fait de soi pour une
cause plus grande qu’elle : la paix et donc la justice
sociale, seule capable de promouvoir l’œuvre commune.
Tandis que les jeunes Sénégalais s’ennuient de leurs trois
V, songe Sory, ses frères et sœurs syliens enterrent leurs
énergies dans la lutte contre les possesseurs de trois V
qu’ils obtiendraient par tous les moyens y compris
l’imposture, la concussion, le pillage pur et simple. Sans
compter les coups bas politiques qui ont contribué à
peupler le sinistre Camp Bombah de prisonniers
politiques.
Dans le processus de paupérisation qu’ils portent à
califourchon avec autant plus d’affection qu’il leur pèse
comme un fardeau insupportable depuis l’acquisition de
l’indépendance, les Syliens ont perdu de vue leur
identité spirituelle ; ils ont oublié que les biens matériels
ne sont qu’un moyen d’agrémenter la condition
temporaire, humaine. Les Syliens ont cessé de
promouvoir l’œuvre commune, et ne souhaitent plus
planter un arbre, écrire un livre ou bâtir une maison –
biens matériels dont l’oligarchie dirigeante les a privés
pendant vingt ans sous prétexte qu’ils sont un facteur de
corruption de la révolution !
13 Pendant que les jeunes Sénégalais cherchent des moyens
d’inclusion des déshérités dans la croissance
économique, les Syliens perfectionnent les moyens de
corruption des fibres de la société. Sory pense que la
réussite collective n’est possible que dans la mesure où
la collectivité ne dicte pas le comportement de
l’individu ; où l’école reste l’outil privilégié au moyen
duquel s’opère la promotion sociale. Au Syli comme
ailleurs dans le monde, les personnes qui forcent son
admiration et dont le comportement suscite sa
sympathie sont celles qui se sont affirmées d’une
manière individuelle, par le biais d’une formation
académique rigoureusement gérée. De ces personnes
que Sory apprend à reconnaître les valeurs qui méritent
d’être aimées : l’honnêteté, le sens de l’équité, l’esprit
d’entreprise, et un certain penchant pour la justice
sociale telle qu’elle se manifeste dans la vision des
jeunes Sénégalais que dépeint Ly. Ces individualistes,
ces îlots de prospérité de notre sous-région, Dakar,
Abidjan… ne sont-ils pas le fruit d’une conception à la
fois individualiste et inclusive de la société ?

LE PREMIER JOUR de travail à l’Ambassade du Nigeria
s’écoule agréablement. À l’attention de l’Ambassadeur,
Sory traduit un certain nombre de documents,
notamment le programme de séjour d’une délégation
nigériane prévue en visite officielle à Kaloum dans le
cadre d’une discussion en rapport avec les questions
minières. Il travaille également sur une proposition
nigériane visant à la création d’un groupe de chefs de
missions africaines en charge de promouvoir
l’Organisation de l’unité africaine.
14 Le planton pénètre dans le bureau et ajoute le volume
de travail de Sory : il apporte un livret sur le système
présidentiel adopté par le gouvernement nigérian. La
série d’articles du livret propose une analyse de la
séparation des pouvoirs exécutifs et législatifs, décrit le
rôle du conseil économique national. Le livret brosse un
tableau des problèmes africains qui préoccupent le
Nigeria, fait mention de la voie vers la révolution verte,
esquisse la promesse d’un abri (défit de l’urbanisme et
l’habitat), discute les politiques économiques envisagées,
définit le rôle de soutien du vice-président, et présente
les priorités de la présidence, à savoir la construction
d’Abuja, la réouverture du pays par des routes
carrossables et enfin, les décisions présidentielles
favorables aux travailleurs. Le livret est publié par le
département de l’Information, office de l’Exécutif
présidentiel, et imprimé par Academy Press, Limited, de
Lagos.
Le téléphone sonne à 9 h 45.
Sory décroche le combiné :
- Bainaka !
- Peux-tu monter dans mon bureau ?
Sory reconnaît la voix du conseiller, chef de mission,
A.O. Adenike qui s’exprime en anglais. Sory monte
aussitôt dans le bureau exigu d’Adenike qu’il trouve en
communication téléphonique ; il s’installe dans le siège
adjacent au bureau métallique du diplomate qui
raccroche l’écouteur du téléphone et le regarde :
- Quelles sont les nouvelles ?
- La pénurie d’essence et le retour du chef de l’État qui
est rentré du Cameroun hier en fin d’après. Je ne sais si
la rumeur relative à la tentative de coup d’État est digne
d’intérêt.
15 - C’est sur ce dernier point que j’aimerais obtenir une
confirmation. Adenike prend son air enjoué. Tu
procèdes le plus discrètement possible ?
- Bien sûr !
Sory sort du bureau du conseiller en songeant :
« Évidemment, je dois être discret » car au Syli, le
pouvoir est plutôt paranoïaque. La nouvelle de la
« tentative » est parvenue à la véranda à palabre de
Barenya par le biais de Kara Moba tard dans la soirée de
la veille. Allié de longue date des Bainaka de Tassin, et
directeur d’une entreprise nationale à Kaloum, Moba
commente la tentative pour Le Nyalama en disant
qu’une grenade a été lancée à l’aéroport à l’arrivée de
Köroh Bombah qui rentre du Cameroun. Moba évoque
l’existence de tracts qui condamnent la démagogie, le
racisme et l’incapacité du président ; des tracts lancés au
marché de la Médine. Moba affirme aussi qu’il tient
d’un agent de la sécurité l’existence visant à dénoncer
les exactions du régime en place. Ayant fourni ces
informations, Moba se lève, salue Le Nyalama, et
s’embarque dans sa Renault 12 que son chauffeur
démarre.
Une fourgonnette Renault 4 remplace aussitôt la
Renault 12 au portail de la véranda à palabre et Alseny
Soumah en débarque. Le nouveau venu pénètre dans la
véranda, en saluant les vieillards égrenant leur chapelet,
qui y sont assis, notamment Le Nyalama et son cousin
Maahsory. Alseny Soumah s’installe dans le fauteuil que
Moba vient de libérer.
Plutôt gras, avec un pied malade qui le fait boiter, de
teint clair et doté du nez aplati d’un boxeur à la retraire,
toujours vêtu d’un ensemble kaki à trois poches, Alseny
Soumah est au chômage depuis la perte de son poste de
16 directeur de la BNDA. Technocrate de haut rang, et
titulaire d’une maîtrise en gestion des entreprises
obtenue à l’université de Chicago, Soumah est un
admirateur des politiques de développement de Franklin
D. Roosevelt qu’il se plaît à exposer à la véranda à
palabre sur un ton résigné.
- Nous avons un sérieux problème dans ce pays,
commence-t-il.
- Et comment ! Moba vient de nous parler de la
tentative, commente Maahsory.
- La tentative n’est qu’une conséquence et non la cause
de notre sérieux problème, murmure Soumah. Nous
avons toute une génération qui n’a aucune idée de ce
qu’est le travail.
- Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas la compétence,
renchérit Maahsory. Ils ne peuvent pas travailler.
- Il s’agit de la génération des Syliens qui ont entre
quatorze et vingt-cinq ans, reprend Soumah. Cette
génération est pourrie, elle n’a aucune intention de
travailler, car elle ne connaît pas ce qu’est le travail
productif. Elle n’a aucune conception de
l’investissement, aucune idée de l’investissement public.
- Qu’est-ce qui freine les jeunes d’aujourd’hui ?
demande Le Nyalama.
- Ce qui freine la nouvelle génération, soutient Soumah,
ce qui les étouffe, c’est qu’elle cherche à s’accommoder
du système monétaire que le régime a institué. Le
système monétaire ne peut résoudre nos problèmes,
parce que dans un tel système, nous sommes limités par
la portion du flot actuel de revenus. Ce qu’il nous faut
c’est un système de crédit similaire à celui que Roosevelt
avait mis en place pour résoudre la crise bancaire de
1929 aux États-Unis. Au lieu de nous limiter au flot
17 actuel de revenus, le système de crédit nous limite au
volume de travail que nous pouvons effectuer.
- Alors comment donc, le système de crédit va éliminer
le travail fictif ? C’est cela ? demande Maahsory.
- Exactement, répond Soumah. Le système de crédit
n’est pas un faux-semblant de travailler. C’est un
système qui permet de former les travailleurs non
qualifiés afin d’augmenter la densité des flux de revenus
par tête d’habitant et au kilomètre carré.
- Köroh Bombah a bien créé sa monnaie, réfléchit Le
Nyalama. En principe, nous avons le système de crédit
auquel tu fais allusion. Je me trompe ?
- Nous possédons une monnaie, certes. Mais l’État n’a
créé que des petites et moyennes entreprises. Nous
voulons une plus grande économie. Nous n’avons pas
de grands projets du genre de ceux que Roosevelt avait
créés en 1930. Ces grands projets commenceront avec
de la main-d’œuvre non qualifiée comme le projet de
Bafalu à Bafata. Mais à la longue, cette main-d’œuvre va
se qualifier par le biais d’un processus de sélection.
L’observation de Soumah atteint Maahsory comme les
phares d’un automobiliste par une nuit de délestage à
Kaloum. Il se souvient tout à coup de tous les emplois
que Bafalu a créés du temps où il n’est qu’un agent de
maîtrise de la compagnie à Bafata et qu’il habite la Cité
Unité III avec sa famille nucléaire.
- Ton raisonnement est bon, commente Maahsory à
l’attention de Soumah. Le système dont tu parles est à
l’origine de la prospérité de Bafata.
Ignorant le commentaire de Maahsory, Soumah
poursuit :
- Nous pouvons créer tous les emplois qu’il nous faut,
des emplois que les Syliens peuvent occuper, si les
18 grands projets sont financés et soutenus par l’État, dans
le cadre d’un système de crédit. C’est le système de
crédit qui produit les emplois et les matériels nécessaires
pour développer l’économie.
- Cela présuppose que l’État crée autant de crédit qu’il
est nécessaire pour résorber le chômage, commente Le
Nyalama. Tu présumes la création du crédit pour mettre
les gens au travail.
- Non, rectifie Soumah. Ce n’est guère parce que les
gens ont besoin d’emploi qu’il faut créer le crédit mais
parce qu’ils ont besoin de devenir productifs ! C’est la
différence. Et la seule manière de rendre un système de
crédit productif c’est le travail effectif. Ce qui veut dire
des projets hydroélectriques, des usines de
transformation de la bauxite en alumine, et des projets
de construction routière. Pour cela, il convient d’annuler
le système monétaire dans lequel nous sommes depuis
la création du Syli.
- Pour retourner dans la zone franc ? demande
Maahsory.
- La zone franc est partie intégrante du système
monétaire, explique Soumah. Le système de crédit que
je prône s’inspire de ce que les Américains ont créé dans
la colonie de Massachusetts à travers le Pine Tree shilling.
C’est exactement ce qu’il nous faut. Le taux de
croissance du Pine Tree shilling, en termes physiques nets,
était supérieur à ce que les Britanniques avaient de
mieux dans le cadre du système monétaire.
- Ton système est utopique au Syli, objecte Maahsory.
D’abord, nous avons déjà un système bancaire national
mais il ne marche pas.
- Notre système bancaire ne fonctionne pas parce que
nous sommes acquis aux vertus d’un système monétaire
19 usurier qui agit exactement comme les chaînes des
esclavagistes d’antan, explique Soumah. Et nous y
croyons religieusement. Par contre, à travers le système
de crédit basé sur le principe d’Alexandre Hamilton,
l’État pourrait créer beaucoup plus de crédits qu’il ne
peut en extraire en paiements fiscaux dans l’économie.
- Ton pays s’est débarrassé de ceux de ses fils qui
auraient pu l’aider à mettre en place le type de système
bancaire dont tu parles, déplore Le Nyalama de sa voix
pontificale qui semble s’adresser à un auditoire plus
vaste que celui de la véranda à palabre. Je pense à des
génies comme Ousmane Baldé.
- N’est-ce pas celui qui a été pendu dans la nuit du 24 au
25 janvier 1971 ? rappelle Maahsory.
- Il fut plusieurs fois ministre, n’est-ce pas ? commente
Soumah.
- Baldé fut aussi un des meilleurs spécialistes des
finances publiques, rappelle Le Nyalama. Ton pays a
perdu des têtes qui auraient pu concevoir et réaliser les
grands projets dont tu parles. Des têtes comme feu
Karim Fofana, diplômé de l’École des Mines de Nancy.
- Fofana n’a-t-il pas mis ses compétences, dès
l’indépendance, au service du Syli indépendant de
Köroh Bombah ?
- Ils sont une légion d’individus qui ont accouru ici dès
l’indépendance pour se mettre au service de leur pays.
Mon frère Maahsory est revenu de la Côte d’Ivoire en
1960 avec toute sa famille pour servir son pays. Du
menton, Le Nyalama désigne son cousin assis dans le
fauteuil adjacent à celui de Soumah. Mais aujourd’hui, tu
peux compter le nombre de survivants parmi ces
pionniers soucieux de développer le pays.
20 - Köroh Bombah a fait torturer, fusiller ou pendre tous
ces intellectuels uniquement parce qu’ils lui font
ombrage, commente Maahsory. Un ancien
Ambassadeur, Karim Bangoura, torturé au Camp
Bombah, a même été largué vivant d’un hélicoptère
dans le fameux Rio Pongo.
Soumah souhaite parler davantage du mécanisme
financier qui permettrait au gouvernement de créer un
crédit fongible, mais il écoute en silence les deux
vieillards qui citent les noms des grandes victimes du
Camp Bombah. Les deux mains soutenant son menton,
l’œil fixé tantôt sur la narration du Nyalama tantôt sur
celui de son cousin, Soumah devient conscient de la
futilité de ses propos sur le mécanisme de crédit qui
permettrait à l’État de financer non seulement les filets
de sécurité destinés aux pauvres mais aussi, et surtout,
les investissements et la production. Profondément
choqué à l’idée qu’un innocent a pu être largué d’un
hélicoptère dans un fleuve, Soumah secoue la tête d’un
geste de lassitude lourd de sens. Il s’aperçoit tout à coup
qu’il est en sursis, que la perte de son emploi n’est rien
en comparaison au sort de ceux qui ont perdu leur vie
dans les oubliettes de Köroh Bombah.

EN BASSE COTE du Syli, les Bainaka sont une grande
famille dont les racines se trouvent dans les cinq
colonies de la contrée du Baina dont l’ensemble est
connu à travers le pays sous l’appellation Moria, d’où le
terme « Morianais ». En suivant son arbre généalogique,
toute personne qui porte le nom Bainaka où qu’elle soit
à travers le monde, peut ainsi aboutir à l’une des cinq
colonies de Moria en basse côte. Car les Bainaka
viennent exclusivement de Forédougou, Mélékhouré,
21 Laya, Tassin et Kalemodya. Outre les Bainaka, le Moria
compte aussi d’illustres noms de famille comme les
Tarawaly, les Fofana, les Touré, les Sankon, les Kaba…
Les traits de caractère qui singularisent les Morianais au
Syli, notamment le respect de la parole donnée, le
courage et l’indépendance d’opinion se retrouvent à des
degrés divers dans toutes les autres grandes familles du
pays. Aux yeux de leurs compatriotes, les Morianais
sont passablement vaniteux, certainement prétentieux,
énormément avides de prestige. Mais les années
révolutionnaires de Köroh Bombah ont sapé l’essentiel
du support économique de ces péchés mignons, car la
dictature du prolétariat a ruiné les grandes exploitations
agricoles qui ont naguère fait la fierté de Moria, justifié
ses prétentions et exalté ses vanités.
Hier, patrons des Peuhls, des Malinkés et autres groupes
ethniques du pays, les Morianais sont devenus les
créanciers des Peuhls, les plantons de l’oligarchie
malinké au pouvoir et les associés affaiblis des autres
groupes ethniques. Ainsi dépourvus de support tangible
à leur fierté, et soucieux de préserver un semblant de
société civile, les Morianais qui ont naguère été des
individualistes conservateurs explorent de plus en plus
souvent les mérites de l’organisation tribale, d’où
l’assemblée générale des Bainaka de Kalemodya dont le
but est l’élection d’un bureau exécutif calqué,
évidemment, sur la structure du Pouvoir Révolutionnaire
Local, cellule de base du parti-État. Il est question de
désigner un président, un secrétaire à l’organisation,
deux coordinateurs, et un secrétaire chargé des affaires
financières. Le bureau exécutif vise essentiellement à la
collecte et la gestion des fonds destinés aux
investissements dans les œuvres sociales. Les Bainaka de
22 Kalemodya envisagent notamment de construire un
dispensaire, réfectionner l’école primaire du village et
constituer une épargne aux fins de contributions aux
événements sociaux comme les mariages, les baptêmes
et les décès.
Dans la grande cour de la villa du patriarche Goully,
Termeh est en charge de la restitution des débats. Elle
est assise au milieu de cinq dizaines d’hommes et
femmes, dignitaires et notables morianais perdus dans
des débats dont elle griffonne la teneur dans un grand
registre ouvert sur une table. La palabre traîne de long
en large et Sory n’est pas surpris par les interventions
hautes et tranchantes de Termeh.
À la fin, le doyen des Bainaka de Kalemodya, Goully,
s’éclaircit la gorge avant de prendre la parole. Gros et
gras, son embonpoint et son pied gauche invalide
rendent la stature de Goully aussi mal assurée que ses
propos. Il s’égosille sur la nécessité de resserrer les liens
familiaux, expose l’opportunité d’observer les visites
périodiques de courtoisie entre Bainaka, et prodigue des
conseils favorisant les mariages préférentiels entre
cousins et cousines. À cet égard, il cite l’exemple des
Peuhls et des Malinkés.
- Ce faisant, articule-t-il en sosso, nous assurerions la
pérennité du patrimoine familial.
Goully fixe une cotisation mensuelle et définit les tâches
du coordinateur.
Sory écoute les interventions en observateur distant non
pas seulement parce qu’il n’est pas un ressortissant de
Kalemodya mais parce qu’il ne partage pas l’esprit de
clan quel qu’il soit. Son entourage le considère comme
un Sosso, un Morianais, un musulman, un noir, un
Sylien. Ses proches le connaissent à travers son nom,
23 Soriba Laye Bainaka. Mais Sory n’est ni l’un ni l’autre de
ces étiquettes ; il se considère une âme munie d’un
corps et c’est ce corps que son entourage connaît mais
pas lui. Ses proches connaissent son corps parce qu’il
est tangible mais ils ne connaissent pas l’essence
invisible qui habite ce corps.
À la levée de l’assemblée, un certain nombre de
personnes passent par la charmante Termeh pour
quémander une course ici et là. À regret, Sory doit
refuser exception faite à un certain nombre de femmes
âgées, notamment aux tantes qui sont aussi dignes que
frêles, auxquelles il offre de l’argent pour payer leur
course en taxi. Puis, rapidement, Sory disparaît à
l’anglaise en compagnie de Termeh.
- Crois-tu à l’opportunité de ces assemblées tribales ?
demande-t-il en jetant un rapide coup d’œil au beau
visage de Termeh.
Circonspecte, Termeh ne répond pas tout de suite.
Sory poursuit son commentaire du conseil tribal :
- Comme l’écrit si bien Boubacar Ly, c’est fini les frères et
sœurs d’hier. Les mots d’ordre de l’oncle Goully auraient
pu servir à l’assemblée mais ils manquent de supports
matériels et culturels. L’honneur du Moria d’hier était
dans la parole donnée, dans le courage, dans la fierté des
plantations de bananes. Aujourd’hui, il est dans le
partiÉtat. Des hommes comme oncle Goully ou Alhaji Le
Nyalama avaient jadis, à l’école coranique, évolué parmi
des frères. Ils n’ont pas de frères dans les instances du
parti-État. Certains de leurs frères roulent vers la
mosquée sur les pneumatiques d’une Mercedes, tandis
que l’oncle Goully est porté sur des jambes affaiblies
par la misère. Nous savons, en outre, qu’un des fils
d’Alhaji Le Nyalama a épousé une femme blanche dans
24 l’imposture. Il n’est pas osé de paraphraser Ly en disant
que le mal fondamental dont souffre notre société c’est
l’inadéquation d’hommes hier nus ou fils de nus, face
aux exigences de Köroh Bombah et son parti-État.
Dans notre pays, les vertus anciennes, essoufflées, sont
sans conviction ; les vertus de l’âge nouveau : ordre,
méthode, épargne n’ont pas été nationalisées par les
orientations de la révolution. Prêchées dans des
assemblées tribales, comme le dit bien Ly, elles restent
abstraites, des choses relevant du royaume des colons,
alors qu’existe avec ses séductions un royaume de ce
monde.
- Alors, que faut-il dire ? s’enquit Termeh.
- Rien, il faut agir plus tôt.
- Comment ?
- Il faut instaurer la pratique du respect de soi en
s’exerçant à la rigueur, il faut inspirer le respect de la loi
en mettant à la retraite les fonctionnaires qui ont atteint
l’âge de la retraite, il faut appeler chat un chat et fripon
le concussionnaire, il faut construire des prisons
adéquates pour enfermer non pas les dissidents
politiques mais les criminels de droit commun, il faut
appeler coquin le professionnel du marché noir qui sape
le mécanisme
- Concussionnaire veut dire quoi ?
- Fonctionnaire corrompu, qui a la gestion de fonds
publics dans lesquels il puise, tout en percevant des
sommes indues de ceux qui sont en droit de recevoir
des services publics. Le terme vient de concussion qui
est souvent acceptée dans le sens de détournement.
- Ainsi, il faut seulement faire, et ne rien dire ? demande
Termeh.
25 - Les actions parlent plus fort que les mots, mais si tu
veux dire quelque chose, tu vas attendre la fin de ce
régime. Car tu ne peux penser impunément sous le
régime de Köroh Bombah. Nos compatriotes auront
besoin d’entendre un refrain tout neuf, ils pourront
bénéficier d’un discours quotidien sur la nécessité de
servir le voisin avant de se servir soi-même, de laisser
les femmes et les enfants monter dans l’autobus avant
de s’embarquer, de s’assurer que le voisin a mangé avant
de consommer votre repas, d’embarquer des piétons le
long de la route au lieu de rouler tout seul dans une
grosse voiture, de se réveiller chaque matin dans le but
de faire un geste de bonne volonté. Nos frères et sœurs
auront besoin de réapprendre les mots d’amour, ils vont
devoir se prémunir d’une nouvelle détermination :
Comment puis-je servir mes semblables aujourd’hui ?
Ils vont rejeter l’esprit de pauvreté et embrasser l’esprit
d’abondance. Ils vont devoir s’habituer à l’idée que
l’opulence n’est pas un mal.
- Ce que tu dis mérite qu’on y réfléchisse, observe
Termeh. Maintenant, j’aimerais parler d’autre chose.
- Je t’écoute.
- Tu sors toujours avec Mussokoro ?
- Je la vois de temps en temps.
- Beau salaud, va !
- Je ne suis guère un salaud ! Disons que je ne suis pas
diplomate.
- Tu n’es pas diplomate du tout !
Une longue pause.
Sory vire souplement à droite rue de Mattam en
direction de la rue Vieille de l’Aérogare.
- Est-ce que tu es ma femme devant Dieu ?
- Oui, répond Termeh.
26 - Devant les hommes aussi ?
Elle hésite, puis :
- La réponse est non. Je ne suis pas encore ta femme
devant les hommes.
- Alors, comment peux-tu me blâmer de sortir avec
Mussokoro ?
- Je ne te blâme pas ?
- Mussokoro, je te le signale, ne m’est pas aussi chère
que toi. Je ne lui demanderai pas de m’épouser. Pas plus
que je ne demanderai à Ramata de devenir ma femme.
- Je vois que ni moi, ni Mussokoro, ne sommes la seule
femme dans ta vie ! Tu sors également avec une fille
peuhle ?
- Oui, je cesserai de les voir dès que devant les hommes,
tu seras devenue ma femme. Alors, ai-je le feu vert pour
commencer officiellement les démarches ?
- Oui, répond Termeh, je t’aime, ajoute-t-elle à la
surprise de Sory.
- Bien, dans ce cas, nous pouvons nous arrêter à
Barenya afin que je te présente à mes parents en bonne
et due forme !
- Je préfère ne pas aller à Barenya.
- Pourquoi restes-tu sur cette position indéfendable ?
- Je te le répète : j’ai horreur de l’atmosphère tribale qui
y règne.
- Où irons-nous vivre quand nous serons mariés ?
- Je te l’ai déjà dit : tu resteras à Barenya et je vivrai rue
du Rail à Daxian !
- Et je te rappelle que cela s’appelle m’épouser à moitié !
- Tu n’aimes pas Barenya non plus, n’est-ce pas ?
- C’est vrai, je ne me sens pas à l’aise à Barenya.
- Donc, quand nous serons mari et femme, tu auras
l’alternative de t’installer chez moi !
27 - Personnellement, ça m’est égal. Mais tu sais bien qu’un
tel arrangement est en contradiction avec les normes
acceptables dans notre société. Je suis en train de
rénover la villa que nous occuperons au sein de
Barenya, temporairement.
- La villa aura besoin de meubles modernes. Y as-tu
songé ? Je voudrais aussi un réfrigérateur dernier cri, un
lit en bois sculpté, des vêtements, etc.
- Je veux bien t’offrir le monde sur un plateau doré,
Termeh. Mais il faudra un peu de temps. Donne-moi du
temps, ma chérie, veux-tu ?
- C’est toi qui devrais te donner le temps d’être dans les
conditions matérielles permettant de demander
officiellement ma main !
- C’est entendu. Alors, on s’arrête à Barenya pour voir
mes parents ?
- Pas aujourd’hui, je suis fatiguée. Demande-moi une
autre fois.
De la tête, sans la regarder et sans un mot, Sory fait un
signe d’assentiment. Toujours en silence, il roule en
vitesse de croisière, défile devant l’immeuble frontal de
Barenya en direction de la place des Échanges. C’est
l’heure de fermeture des boutiques. Les articles des étals
retournent dans des malles de bois, les parasols se
replient et les marchands ambulants dégagent les rues,
des taxis branlants des alakabons et des magbanas rouillés
se croisent sur l’étroite chaussée de la rue Vieille de
l’Aérogare en klaxonnant. La litanie rituelle d’un
muezzin, tel un éclair lumineux par une nuit de
délestage, serpente parmi les bruits divers.
Sory roule maintenant rue Mbalia en direction de la rue
des Rails. Il lui vient une pensée pour Ramata qui habite
ce quartier non loin de la rue de la Mosquée. Il se gare
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