Les Français au Mexique XVIIIe-XXIe siècle

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40 chercheurs dressent un bilan sur le sens de trois siècles de présence française au Mexique. Ce second volume rend compte de la circulation des savoirs et de l'évolution des pratiques dans les domaines des sciences de l'éducation, de la géographie, l'histoire des "antiquités mexicaines", des utopies politiques - dans lesquels les Français ont pris une part peu commune. La dernière partie revisite les fictions et représentations dans les domaines littéraire ou artistique.
Publié le : dimanche 15 février 2015
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EAN13 : 9782336370408
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LES FRANÇAIS AU MEXIQUE
e e Sous la direction deXVIII -XXI SIÈCLE
Javier Pérez Siller et Jean-Marie LassusVolume 2
SAVOIRS, RÉSEAUX ET REPRÉSENTATIONS
e eLes deux ouvrages collectifs Les Français au Mexique XVIII -XXI siècle (vol.1). LES FRANÇAIS AU MEXIQUE e eMigrations et absences et Les Français au Mexique XVIII -XXI siècle (vol.2). Savoirs,
réseaux et représentations constituent une approche novatrice des migrations sous e e
l’angle de la mondialisation et des sensibilités. XVIII -XXI SIÈCLE
Pour la première fois, un groupe de 40 chercheurs s’est réuni pour faire un
bilan des recherches sur le sens de trois siècles de présence française au Mexique, Volume 2
contribuant ainsi à éclairer d’un regard nouveau l’histoire des relations
francomexicaines. Ils ont examiné les fl ux migratoires, les transferts de savoirs et de SAVOIRS, RÉSEAUX ET REPRÉSENTATIONS
techniques, la marginalité des migrants ou leurs réseaux, les traces qu’ils ont
laissées, les négoces ou institutions qu’ils ont fondés, les fi ctions, les représentations
et les confl its d’interprétation qui en résultent pour déchiffrer leur impact dans la
société de réception.
Ce deuxième volume intitulé Savoirs, réseaux et représentations prolonge et
enrichit l’approche du premier volume Migrations et absences. Il rend compte de
la circulation des savoirs et de l’évolution des pratiques et des représentations dans
des domaines très variés – sciences, éducation, géographie, histoire des «antiquités
mexicaines», utopies politiques – dans lesquels les Français ont pris une part peu
commune.
La dernière partie du volume revisite l’histoire de la circulation des fi ctions et
des représentations dans les domaines littéraire, artistique ou pédagogique, et des
traces inattendues qu’elles ont laissées dans l’histoire des Français au Mexique,
renouvelant ainsi l’approche des migrations françaises au Mexique.
RECHERCHES
A
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UISBN : 978-2-343-05607-4
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Sous la direction de
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LES FRANÇAIS AU MEXIQUE XVIII -XXI SIÈCLE Volume 2
Javier Pérez Siller
SAVOIRS, RÉSEAUX ET REPRÉSENTATIONS
et Jean-Marie LassusLes Français au Mexique
e exViii -xxi siècLe
saVoirs, réseaux et représentations




































© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05607-4
EAN : 9782343056074 sous La direction de :
JaVier pérez siLLer
Jean-Marie Lassus
Les Français au Mexique
e exViii -xxi siècLe
Volume 2
saVoirs, réseaux et représentations
L’HarMattan
uniVersité de nantes
BeneMérita uniVersidad autónoMa de pueBLaRecherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland
et Joëlle Chassin

La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de
toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à
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Directeur de l’Instituto de Ciencias Sociales y Humanidades
“Alfonso Vélez Pliego”
uniVersité de nantes
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Ce livre a bénéficié d’une subvention du CRINI, Centre de Recherche sur les
Identités Nationales et Interculturalité de l’Université de Nantes et de l’ICSyH,
Institut de Sciences Sociales et Humaines de l’Université Autonome de Puebla.
Comité de lecture : Michel Bajon, Jean-Marie Lassus et Yves Robin (Université
de Nantes) et Javier Pérez Siller (Universidad Autónoma de Puebla).
Couverture : Julio Broca
Création graphique et maquette : Norma Aranda Castillo
Corrections : Fabienne Favre, Claire Lewin et Joëlle Chassin.
Index de noms, lieux et institutions : Gloria M. Hernández
Première édition : 2014
ISBN: 978-2-343-05607-4
México Francia:
presencia, influencia, sensibilidad, CA-BUAP 197-PROMEP.
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Illustration de couverture : Document du Centre des Archives Diplomatiques
de Nantes
préFace
Cet ouvrage est le résultat des réflexions et des échanges du sixième
colloque Mexico Francia intitulé : « Migration et sensibilités : les Français au Mexique
(XVIIIème-XXIème siècles) » qui s’est tenu à l’Université de Nantes du 19 au
22 novembre 2007. Cet événement a été accompagné de plusieurs
expositions sur ce thème : sur le fonds mexicain du Centre des Archives
Diplomatiques de Nantes, l’exposition « Bajo los techos de Jicaltepec – Sous les toits de
Jicaltepec » de Patrick Lafarge et José Jiménez, de l’Université Autonome de
Puebla et sur « Une famille française au Mexique », de Jean-Sébastien
Joachim à la Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de
Nantes. Outre son haut intérêt scientifique, la tenue de ce colloque à Nantes
a permis de faire un bilan scientifique sur la question des migrations
françaises au Mexique en France en les confrontant avec celles entreprises par
les chercheurs mexicains, mais aussi dans d’autres régions du monde. C’est
pourquoi il apparaît comme un livre et non sous la forme d’actes de colloque.
Consacré aux « Savoirs, réseaux et représentations », ce deuxième volume
e esur Les Français au Mexique XVIII -XXI siècle, intègre dix-sept chapitres
réunis en trois parties : « Savoirs, techniques et sensibilités » ; « Migrations et
réseaux » ; « Fiction et représentations ». L’ensemble propose une réflexion
sur le sens des pratiques sociales des migrants français dans l’histoire et la
7culture mexicaine sous l’angle de la mondialisation et de la construction
1d’une sensibilité francisée au sein des communautés .
Les savoirs sont largement représentés dans ce volume avec plusieurs
études ayant trait aux commissions scientifiques, à la géographie ou aux
idéologies : celle par exemple de la commission scientifique, qui entendait
« conquérir à la science » les terres mexicaines que les soldats français étaient
en train de conquérir par les armes et qui n’a pas su, malgré son ambition,
créer les conditions d’une véritable coopération franco-mexicaine. Elle a
fourni une tribune pour la reconnaissance des civilisations amérindiennes,
sans toutefois véritablement remettre en cause la vision dominante d’arts
« barbares » (Delphine Cano). Federico de la Torre analyse la façon dont les
idées de Charles Fourier se sont répandues entre 1845 et 1850 à
Guadalajara (Jalisco), cherchant à influencer le milieu local à travers la presse et la
circulation de livres et de brochures. On voit comment les principaux
artisans de ce mouvement intellectuel ont eu des contacts directs avec l’Europe
ou ont entretenu des relations intellectuelles et commerciales avec Victor
Considérant, promoteur de la pensée de Charles Fourier après sa mort et
comment ils contribuèrent aussi à la diffusion des idées non seulement de
Fourier, mais également de Saint-Simon.
L’espace mexicain constitue une source de connaissance et de
recone enaissance aux XIX et XX siècles. Adriana Méndez Rodenas observe ainsi
que les voyageurs romantiques « avec une forte teinte de mélancolie »
proposaient une image du Mexique oscillant entre le pittoresque et l’archaïsme.
Tandis que Federico Fernández Christlieb, analysant la circulation des idées
dans le domaine de la géographie mexicaine sur la période 1943-1949, il
1 Ce bain de francisation dans lequel se plongèrent les élites mexicaines et latino-américaines au
e ecours des XIX et XX siècles, leur permit de mieux s’intégrer aux processus de mondialisation.
On en trouve l’explication dans les racines communes que partagent les deux cultures, ibérique et
française, toutes deux catholiques et latines. Mais rappelons aussi le rôle de paradigme qu’a joué
l’expérience historique française pour les anciennes colonies ibériques. Voir : Javier Pérez Siller,
e e« Une aventure intellectuelle commune », in Migration et absences. Les Français au Mexique XVIII -XXI
siècle, Paris, BUAP-L’Harmattan, 2014, pp. 13-24.
8remarque que l’influence des géographes français sur la géographie
mexicaine a été importante, malgré une forte présence culturelle anglo-saxonne
dès l’époque de la révolution mexicaine.
Dans le domaine de l’éducation et des représentations, l’étude d’Estela
Munguía nous permet d’aborder de façon inédite l’influence que les
immigrants professeurs/instituteurs et les collèges français ont exercée sur
difeférentes localités du Mexique au XIX siècle. Elle nous aide à comprendre
comment ils ont amélioré l’éducation élémentaire de différentes localités
en introduisant des matières encore inconnues jusqu’alors, faisant
bénéficier les enfants mexicains des nouvelles pratiques pédagogiques. Javier
Pérez Siller, en abordant l’étude du Lycée français et de l’École
commerciale de Mexico (1893-1909) sous l’angle des sensibilités, montre, quant à
lui, comment un changement s’est produit dans le contenu de la sensibilité
francisée, témoignant d’une lutte entre les Anciens, et les Modernes, la
sensibilité d’une mentalité moderne, également francisée, s’avérant plus
ouverte et cosmopolite. Tandis qu’Yves Robin, analysant la contribution
des manuels scolaires à la formation d’une mémoire collective à travers
l’étude de l’image de la France dans les livres de textes gratuits mexicains
(1960-2000), confronte les représentations didactiques de la France avec
les résultats d’une enquête menée dans plusieurs écoles mexicaines. Il
observe que les apprenants ont intégré la conception de l’histoire proposée
par les auteurs des livres de textes gratuits ; mais aussi que la formation de
la mémoire historique des élèves dépend également de supports culturels
extérieurs à l’institution scolaire.
Un des aspects les plus originaux de ce volume est sans doute son
traitement des réseaux mondains ou marginaux : celui du grand monde
parisien et des fortunes renflouées grâces à de nouvelles greffes dans les arbres
généalogiques, analysé par Víctor Macías, sur la période 1850-1914, où l’on
voit comment, à travers les espaces résidentiels et les pratiques sociales,
l’identité aristocratique des familles mexicaines se renouvelait et s’adaptait à
des époques et des générations nouvelles. L’éloignement de la patrie a
peutêtre permis là un renouvellement des pratiques à travers des identités
trans9nationales capables de transmettre vers le Mexique, et du Mexique vers la
France, un important capital culturel et social. Dans la même perspective,
en analysant la sensibilité française à table, Raquel Barceló Quintal nous
aide à comprendre comment le Mexique de la Belle Époque a coïncidé avec
« l’âge d’or de la paix porfirienne », moment où la sensibilité française
fut évidente au sein de l’élite gouvernante ; et avant que la Révolution ne
change la vie sociale de l’élite porfirienne, et que de nouvelles sensibilités ne
touchent les élites politiques post révolutionnaires, avec l’invasion culturelle
des États-Unis, où l’on ne mange plus que pour subsister au rythme une vie
citadine trépidante.
Du côté des marginalités, Steven Bunker décrit un fait divers qui
symbolisera aussi une évolution de certaines sensibilités : le cambriolage de
La Profesa a contribué à sa manière à une meilleure compréhension de la
relation historique entre le Mexique et la France. Loin d’être anecdotique,
cette aventure criminelle nous entraîne dans le monde des émigrés français
les plus marginalisés socialement et ouvre des possibilités intéressantes de
recherche sur l’histoire sociale et culturelle du crime et ses archives.
Rosalina Estrada Urroz, quant à elle, s’attache à l’étude des lettres des femmes
françaises arrivées au Mexique et à la sensibilité dont elles témoignent, en
ouvrant là aussi des portes à la recherche dans un domaine peu commun
à travers l’émotion qui se dégage de leurs témoignages : celui de femmes
trahies ou abandonnées, de femmes adultères ou victimes de la prostitution.
L’examen de leur correspondance permet également de jeter un regard sur
eune société bourgeoise qui se consolide lors de la seconde moitié du XIX
siècle sur la base de valeurs archaïques.
Dans le domaine des arts et de la littérature, les approches sont
variées et témoignent de la richesse des perspectives en ces domaines : la
contribution de Marie Lecouvey sur le regard porté par un peintre français
e« réinventant » le Mexique ancien au XIX siècle montre à quel point la
culture et l’esthétique européenne sont assimilées et assumées comme
propres. Et ce, à une époque où, pour les Mexicains comme pour les
Français, l’archéologie est un faire-valoir et les Indiens sont un objet
10d’étude, en partie parce que les artistes académiques ne reçoivent pas au
eXIX siècle de cours d’archéologie « nationale ». Monserrat Galí Boadella
souligne, quant à elle, les conséquences importantes du voyage de Francisco
Pablo Vázquez et José Manzo en 1825 et 1829 en France et en Belgique, qui
contribuera à moderniser l’industrie et les manufactures de la région de
Puebla, amenant également la ville de Puebla à rejoindre un mouvement
de classicisme mondialisé, tout en renforçant sa place dans l’avant-garde
artistique du Mexique.
En littérature, Adela Pineda Franco propose de relire l’œuvre
romanesque de Martín Luis Guzmán en la situant hors du cadre étroit du roman
de la révolution mexicaine, dans le contexte de la littérature
hispano-américaine de l’entre-deux guerres et dans son dialogue avec l’Europe. Mais aussi
de replacer le travail d’écriture de Guzmán et de sa génération athénéiste
aux côtés de celui des écrivains latino-américains qui ont lutté pour un lieu
d’énonciation face aux politiques nationales de leurs pays respectifs, et des
impératifs de la géopolitique mondiale. Dans son analyse des images
corporelles dans les monologues de Charlotte extraits du roman de Fernando
el Paso Noticias del Imperio (1987), qui est une réécriture de l’intervention
française et du second empire, Olivia Vázquez Medina montre comment,
grâce à la célébration des potentialités du mot à travers le corps, le roman
historique contribue à la création d’un nouvel imaginaire s’appuyant sur la
coexistence dialogique entre l’histoire et l’invention. En transgressant les
frontières du corps et celles des sens, ce discours ouvre plusieurs voies
imaginatives pour la compréhension d’un moment clé de l’histoire mexicaine
et française.
Les représentations de la Nation issue de la rencontre violente entre
deux mondes, l’Amérique (le Mexique précolombien et aztèque) et
l’Occident (Espagne), et qui attend toujours une synthèse métisse pour légitimer
sa réalité, sont présentes dans le texte de Carlos Fuentes « Tlacotlazine del
jardín de Flandes » analysé par Néstor Ponce et posent la question de la
façon d’aborder l’histoire dans la littérature. Juan José Arreola perpétue,
quant à lui, la chaîne des influences de l’œuvre de l’écrivain français Marcel
11Schwob (1867-1905) en jouant des possibilités offertes par
l’intertextualité, la relecture et la réécriture. Grâce aux libertés de la fiction littéraire, il
ouvre pour un lectorat mexicain contemporain les portes d’une sensibilité
nouvelle sur un Moyen Âge débarrassé des stéréotypes romantiques mais
riche en perspective pour la fiction, la poésie et même l’histoire. Moins
connu et admiré en France qu’en Amérique latine, Marcel Schwob demeure
un cas particulièrement intéressant pour les études de réception littéraire
(Jean-Marie Lassus).
eLe volume Savoirs, Techniques et sensibilités. Les Français au Mexique, XVIII
e-XXI siècle propose, comme on le voit, une réflexion approfondie sur la
construction des sensibilités pour l’étude des migrations. Comme pour le
premier volume, les lecteurs jugeront de la pertinence de cette approche.
Puebla, Javier Pérez Siller
Nantes, Jean-Marie Lassus
12Première Partie
SavoirS, techniqueS et SenSibilitéSInfluence de l’éducatIon françaIse au MexIque :
l’œuvre régIonale des collèges et des
IMMIgrants-professeurs/InstItuteurs
e au xIx sIècle
Estela Munguía Escamilla
Institut de Sciences Sociales et Humanités
Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, Mexique
Traduction : Daniel Alonso CaballerorésuMé
Français L’objet de ce travail est de souligner l’influence des collèges et de
leurs instituteurs/professeurs, immigrants français, qui
introduisirent des pratiques et des connaissances pédagogiques françaises
eau sein de l’éducation fondamentale mexicaine du XIX siècle. Des
institutions éducatives et les éducateurs ont permis à certaines
catégories sociales de recevoir des connaissances méthodiques et
systématiques d’origine française, bien qu’un secteur encore plus vaste
de la population se soit laissé gagner par l’acquisition de savoirs
porteurs de nouvelles formes de sociabilité et de sensibilité. Durant
une grande partie de ce siècle les éducateurs français arrivent de
manière individuelle, c’est-à-dire libre ou volontaire dans diverses
régions du pays, contrairement à ce qui se passe vers la fin du siècle,
au moment où des précepteurs appartenant à des congrégations
religieuses arrivent au Mexique de manière organisée.
Espagnol El objetivo de este trabajo es subrayar la influencia de colegios y de
sus institutores/profesores, inmigrantes franceses, que
introdujeron prácticas y conocimientos pedagógicos de Francia en el ámbito
de la educación básica mexicana del siglo XIX. Instituciones
educativas y educadores procuraron que ciertos sectores sociales
recibieran conocimientos organizados y sistemáticos de origen francés,
aunque también se impulsó entre un conjunto todavía más amplio
de la población la adquisición de saberes que entrañaban nuevas
formas de sociabilidad y de sensibilidad. Durante gran parte de esa
centuria los educadores franceses llegan de manera individual, es
decir libre o voluntaria a diversas regiones del país, contrariamente
a lo que sucede ya casi al finalizar el siglo, momento en que los
preceptores pertenecientes a congregaciones religiosas llegan de
forma organizada a México.
En couverture : Vista del alto de Coatzacoalcos (Imprenta Litográfica de Ignacio Cumplido.).
Source : Mathieu de Fossey, Viaje a México, Prólogo de José Ortiz Monasterio, México,
Conaculta, 1994 .
16 Estela Munguía EscamillaIntroductIon
’étude de la présence et de l’influence éducative française au Mexique au
eXIX siècle est encore limitée, car malgré les premières avancées, les
recherches sur ce sujet n’en sont qu’à leur début.L
eL’étude de l’histoire de l’éducation tout au long du XIX siècle au Mexique
demeure aussi difficile qu’attractive, a fortiori lorsqu’on se propose de découvrir
les influences d’une culture aussi « universelle » que la française à une époque où
le secteur éducatif était en construction.
Après s’être rendu indépendant de l’Espagne, le Mexique chercha à se
définir comme une nation différente et « moderne », et son penchant pour ce qui
est français relève probablement du fait que la France était alors devenue un pays
leader aux yeux d’une grande partie du monde occidental. Cette préférence était
due à l’importance majeure que prit sa Révolution de 1789, sans compter ses
progrès scientifiques, juridiques, économiques et éducatifs, entre autres.
En ouvrant ses portes au monde, cherchant à la fois à donner forme à une
identité et à trouver les meilleures voies vers un progrès réussi, le Mexique les a
ouvertes aussi à la « culture française » et, en grande partie, à l’éducation ; car on
ne se contenta pas d’apporter à certains secteurs de la société des connaissances
organisées et systématiques d’origine française : on encouragea aussi l’acquisition
de savoirs qui impliquaient de nouvelles formes de sociabilité et de sensibilité
paremi un ensemble encore plus grand de la population. Ainsi, au cours du XIX siècle
arrivèrent et se diffusèrent au Mexique de nouvelles idées et des courants
pédagogiques venant d’Europe et de France de préférence.
Influence de l’éducation française au Mexique 17Mais comment ces idées et ces courants ont-ils été disséminés dans les
diverses régions du Mexique ? Il est à supposer bien sûr, que des moyens tels que le
livre, les revues, la presse y ont contribué. Nous considérons toutefois que ceux
qui ont joué un rôle important dans cette tâche furent les instituteurs français,
lesquels, par décision publique ou plus encore de leur propre initiative, ont ouvert
des écoles que nous pourrions appeler « francisées », où par conséquent l’on
enseignait la langue française.
L’objectif de ce travail sera de souligner l’influence de ces collèges et de
leurs instituteurs/professeurs ; c’est-à-dire de ces immigrants français qui ont
introduit des pratiques et des connaissances pédagogiques françaises dans le cadre
ede l’éducation élémentaire mexicaine du XIX siècle. Il est important de
signaler qu’au cours d’une grande partie de ce même siècle, les éducateurs français
sont arrivés de manière individuelle, c’est-à-dire libre ou volontaire dans diverses
régions du pays, contrairement à ce qui est advenu pratiquement à la fin de ce
même siècle, époque à laquelle les précepteurs appartenant à des congrégations
religieuses se font connaître de manière organisée. Plus qu’à des facteurs liés à
l’éducation, leur présence obéira à des raisons de caractère politique communes
à la France et au Mexique.
Il faut souligner cette dernière particularité sur la présence des instituteurs
français au Mexique car nous nous intéresserons plus précisément ici aux
instituteurs (de l’école primaire) qui sont arrivés de manière libre ou volontaire et nous
ne présenterons que le contexte dans lequel diverses congrégations religieuses
catholiques sont arrivées sur le sol mexicain à la fin du siècle. Ces dernières
exere cèrent leurs fonctions essentiellement au début du XX siècle. On peut ajouter,
1par ailleurs, que des expertes en la matière comme Valentina Torres Septién et
2Camille Foulard travaillent actuellement sur ce sujet.
Ceci dit, le principal intérêt de ce travail sera d’apporter des réponses à des
questions comme : quelle a été l’influence française au sein de l’éducation primaire
edu XIX au Mexique ? Jusqu’où sont parvenus l’impact éducatif et l’influence
française des instituteurs immigrants dans les différentes régions ? Comment cette
influence a-t-elle été perçue ? Qu’est-ce qui a pu pousser les instituteurs et les
collèges francisés à s’installer dans certaines régions ? Pourquoi venir prodiguer
1 V alentina Torres sepTién, « Los educadores franceses y su impacto en la reproducción de una élite social » in Javier
pérez siller y Chantal Cramaussel (Coordinadores), México Francia, Memoria de una sensibilidad común, siglos XIX y XX,
Vol. II, México, BUAP/ColMich/CEMCA, 2004, p. 219-227.
2 Camille Foulard, « Las congregaciones de enseñanza francesa en México al principio del siglo XX : entre exilio
y política cultural », Comunication présentée lors du séminaire « México-Francia : Emigración y sensibilidad »,
Posgrado en Historia, ICSYH-BUAP, Puebla, México julio de 2007, 25 p.
18 Estela Munguía Escamillaleurs enseignements dans un pays si lointain ? Qu’espéraient-ils obtenir ? Quelle
formation possédaient-ils ? Et quelle a été jusqu’à présent la nature de l’héritage
éducatif et culturel français dans notre pays ?
Nous tenterons ici de répondre à ces questions grâce à la reconstruction et à
la comparaison de différentes études de cas nous permettant d’observer la
diversité des influences ainsi que leur impact sur l’histoire éducative mexicaine. Nous
nous efforcerons en outre non seulement d’identifier cette influence et de
comparer ses effets mais aussi d’évaluer sa progression dans la transition d’une éducation
coloniale à une éducation nationale, c’est-à-dire d’une éducation religieuse à une
éducation laïque.
Bref aperçu de l’éducation dans le Mexique indépendant
Si les identités nationales avaient observé un processus de formation très rapide
en Europe, la question de l’identité mexicaine s’est posée de manière décisive
etout au long du XIX siècle. D’abord face à la peur d’une « reconquête »
espagnole, puis devant l’offensive des États-Unis qui a amputé notre pays de presque
la moitié de son territoire. Il pourrait sembler paradoxal que l’intervention
française ne suscite pas autant d’inquiétude à cet égard, s’agissant de l’invasion d’une
puissance étrangère. Mais, comme depuis la décennie 1830 cette dernière s’était
convertie culturellement en « un modèle à suivre » au Mexique, son intervention
n’a pas été perçue avec appréhension dans le milieu éducatif. Quoi qu’il en soit et
quel que soit le facteur, les autorités mexicaines ont dû se résoudre à chercher un
3moyen de définir le Mexicain et le Mexique qu’elles désiraient .
L’indépendance du Mexique s’était accomplie au cours du premier tiers du
eXIX siècle. Toutefois l’unité d’une nation si complexe ne pourrait se réaliser par
une simple déclaration puisque les forces divergentes commençaient à apparaître
et s’étendaient dans toutes les directions. Tous étaient cependant d’accord sur un
point : pour satisfaire son désir de se mettre à la page, à l’instar des peuples
anglosaxons industrieux et libéraux ou des français cultivés, le Mexique devait éduquer
sa population.
Les autorités de la fédération eurent également l’idée de civiliser la
population par son européanisation, ce qui offrait de plus l’avantage de moderniser la
république selon le modèle de la colonisation. À cette politique de colonisation
3 Eveline sánChez-Guillermo, « Crear al hombre nuevo. Una visión crítica de los experimentos de europeización
en Veracruz en el siglo XIX », Nuevo Mundo Mundos Nuevos 4-2004, mis en ligne le 8 février 2005, disponible sur :
http ://nuevomundo.revues.org/document447.html, p. 1-14.
Influence de l’éducation française au Mexique 19eallait contribuer, au début du XIX siècle, une crise démographique très marquée
en Europe, entraînant une diminution des terres et des opportunités pour la
population jeune. C’est ainsi que commença la vague des migrations européennes.
Stimulés par la richesse du Mexique que le livre de Humboldt (Essai politique sur
le royaume de la Nouvelle Espagne, (1811) avait fait connaître et par la politique de
colonisation, les Français sont arrivés sur les terres mexicaines encouragés dans un
premier temps par une compagnie colonisatrice organisée par François Giordan et
le député Laisné de Villeveque en 1828 à Coatzacoalcos, dans l’État de Veracruz.
Cette tentative échoua à cause de diverses circonstances, comme le naufrage, le
climat, les maladies, les crues du fleuve, entre autres. Les colons survivants se
4dispersèrent à travers Veracruz, Oaxaca, Tehuantepec, Acayucan y Minatitlán .
Une seconde expédition fut organisée par la compagnie franco-mexicaine de
Stéphane Guénot, qui acheta des terrains sur les rives du fleuve Nautla,
concrètement dans un endroit appelé Jicaltepec, se trouvant lui aussi dans l’État de
Veracruz. Vers 1833, il déplaça 80 colons de la Haute-Saône à Jicaltepec fondant un
5établissement qui existe encore aujourd’hui .
Pour revenir au désir d’éduquer la population du Mexique, il convient de
préeciser que celui-ci ne naît pas avec l’Indépendance. En effet, déjà au XVIII siècle,
la pensée éclairée mexicaine avait commencé à envisager l’éducation comme un
moyen d’améliorer la société, conséquence logique de la foi en la rationalité
essentielle de l’homme. C’est lors du dernier tiers de ce siècle, sous l’administration
des Bourbons que furent jetées les bases de l’éducation moderne, au travers d’une
série de dispositions juridiques et par une redéfinition de son rôle dans la société.
eDe même, à la fin du XVIII siècle, les « conseils municipaux » de la
Nouvelle Espagne avaient joué un rôle croissant comme promoteurs de
l’enseignement élémentaire. Cette pratique a eu cours aussi en Espagne et en France, ce
qui s’explique par la forme de gouvernement centraliste et monarchique dans
ces deux nations. Cependant les difficultés des conseils municipaux favorisaient la
direction de l’éducation à tous les niveaux par le gouvernement et rendaient ces
6régions peu autonomes sur le plan politique et financier .
Au Mexique, devant la nécessité d’implanter un système éducatif les congrès
d’États décidèrent de confier cette tâche aux communes. Ce fut une des causes de
4 Javier pérez siller, « Historiografía general sobre México Francia : 1920 - 1997 » in Javier pérez siller
(Coordinador), México Francia, Memoria de una sensibilidad común siglos XIX-XX, México, BUAP/El Colegio de San Luis, A.
C./CEMCA, 1998, p. 48.
5 Ibidem.
6 Dorothy TanCk esTrada, « El gobierno municipal y las escuelas de primeras letras en el siglo XVIII mexicano »,
oRevista Mexicana de Investigación Educativa, mayo-agosto 2002, vol. 7, n 15, p.272.
20 Estela Munguía Escamillaleur faible développement, étant donné la pénurie économique de ces
municipalités. Dans la constitution fédérale des États-Unis du Mexique de 1824, le pouvoir
d’établir toute sorte d’institutions éducatives demeura exclusivement à la charge
du gouvernement à travers le Congrès. On y déclarait que les Congrès Étatiques
auraient le même droit mais on ne spécifiait rien à l’égard de l’éducation
élémentaire qui continua pratiquement d’être libre (aux mains du clergé).
ePendant une grande partie du XIX siècle, à cause de l’anarchie, des guerres
internationales et du manque de fonds, les actions dans le domaine de l’éducation
allaient consister en une lutte pour la promulgation et la dérogation de lois au
gré du parti au pouvoir. L’essentiel est que tant les libéraux que les conservateurs
allaient prendre conscience de l’importance de l’éducation dans sa double valeur :
comme instrument d’amélioration matérielle du pays et de formateur de citoyens
loyaux. Dans un premier temps, cette fonction fut intuitive et elle ne réussit pas
en fait à se developper avec toute sa vigueur avant les dernières décennies du
eXIX siècle. Ce ne fut pas uniquement en raison du manque de moyens, mais
à cause de l’absence, à ce moment-là, d’un sentiment national généralisé, qui
demeurait l’apanage d’un petit groupe d’hommes éclairés.
La formation et le développement du système éducatif ne se sont pas faits
de façon linéaire ni homogène. Au contraire, son histoire a été sujette à des
paradoxes, à des progrès, à des retours en arrière, ainsi qu’à des tensions et à des
résistances. Les savoirs de l’époque, les préjugés sociaux, l’ignorance, les projets
de l’élite et les préoccupations populaires eurent des incidences sur un processus
7qui a permis, et parfois empêché, le développement de l’éducation au Mexique .
Cette situation a contribué à l’arrivée, dans les premières décennies du
eXIX siècle et dans différentes régions du Mexique, de précepteurs français
employés par divers gouvernements étatiques et par quelques hommes d’affaires
désireux de promouvoir les Lumières. Ils sont arrivés dans diverses provinces de notre
pays pour transmettre leurs connaissances, leurs méthodes pédagogiques, leur
langue, leurs savoirs, leur modèle éducatif, en un mot leur culture. Ces hommes
ont œuvré à la transformation des pratiques éducatives et sociales au Mexique et
à leur francisation. D’autre part, nous pourrions dire qu’au cours d’une grande
partie de ce siècle leur venue n’a pas été planiée : ils sont pratiquement arrivés de
façon libre, volontaire, contrairement à ce qui se passa à la fin du siècle lorsqu’ils
8arrivèrent de manière organisée .
7 Antonio padilla arroyo y Carlos esCalanTe Fernández, « Imágenes y fines de la educación en el Estado de México
oen el siglo XIX » in Revista Mexicana de Investigación Educativa, julio-diciembre 1996, vol. 1, n 2, p. 424-425.
8 Valentina Torres sepTién, op. cit., p. 219.
Influence de l’éducation française au Mexique 21
fPrésence, travail et influence des collèges et instituteurs
immigrants français libres ou volontaires dans diverses
régions du Mexique
L’intérêt de cet article n’est pas seulement de sauvegarder la mémoire du travail
effectué par ces enseignants français qui, de manière individuelle, libre ou
volontaire ont choisi d’exercer leur profession dans diverses régions du pays, mais de
chercher à souligner et à comprendre ce qu’ont signifié leur présence et leur
influence dans l’histoire éducative et culturelle du Mexique.
La thèse de la supériorité de la civilisation européenne sur les autres
civilisations a constitué un lieu commun et a été partagé par la plupart des hommes
cultivés en Occident à cette époque-là, même par ceux qui arboraient les idées
les plus « avancées » et « progressistes ». Cramaussel observe qu’en fait, la plus
grande partie des voyageurs qui sont arrivés au Mexique au cours de la période
précédant la guerre d’intervention l’ont fait pour leur propre compte, mûs par
9différents intérêts, généralement d’ordre personnel .
Nous considérons qu’il s’est passé la, même chose avec les immigrants
instituteurs ou précepteurs français qui sont arrivés dans diverses régions du pays, et qui
ont servi et contribué à la croissance de plusieurs institutions éducatives du pays au
ecours des premières décennies du XIX siècle. Nous trouvons par exemple Pierre
Lissaute et Germain Nicolas Prissette dans l’État de Jalisco ; Bernardo Gignour et
Guillermo Roussy dans l’État de Chihuahua, Enrique Mathieu de Fossey à Colima ;
Pablo Plauchu, Hilarion Paulet, Marcos Teyssier et Marcos Silve ou Sylve à Puebla,
et Jean Bourillon à Jicaltepec, État de Veracruz, entre autres. Il convient d’observer
que ces professeurs/instituteurs ne sont que quelques-uns des nombreux Français
disséminés dans le pays et dont le rôle demeure un sujet de recherche à approfondir.
Tant l’école publique que les familles aisées attendaient beaucoup des
professeurs français, considérés comme les porteurs de connaissances et d’expériences
les plus avancées dans le domaine de l’éducation. On avait l’ambition d’apporter
une formation de qualité faite de rigueur méthodologique aux professeurs qui
allaient intervenir dans les écoles des villes du Mexique, instruisant les enfants à
10un niveau d’enseignement primaire et dans la doctrine chrétienne .
9 Chantal Cramaussel, « Imagen de México en los relatos de viaje franceses : 1821-1862 » in Javier pérez siller
(Coordinador), México Francia, Memoria de una sensibilidad común siglos XIX-XX, México, BUAP/El Colegio de San
Luis, A. C./CEMCA, 1998, p. 339.
10 María Adelina arredondo lópez, « Contribuciones de preceptores franceses a la educación en Chihuahua
(1833-1847) » in Javier pérez siller y Chantal Cramaussel (Coordinadores), México Francia, Memoria de una
sensibilidad común, siglos XIX y XX, Vol. II, México, BUAP/ColMich/CEMCA, 2004, p. 201.
22 Estela Munguía EscamillaMais, qu’est-ce qui décida ces précepteurs à s’installer dans diverses régions
du Mexique ? Pourquoi ont-ils abandonné leurs terres natales ? Jean Meyer qui
mentionne, entre autres causes, la crise économique régnant dans certaines régions
françaises, peut certainement nous aider à répondre à ces questions. Dans la Vallée
des Alpes de Provence, « un des territoires français parmi les plus pauvres et les
plus déshérités », l’unique richesse était le pacage de moutons et de l’artisanat
textile. Cet auteur souligne que c’est de Jausiers, entre autres petites villes,
que partit le premier émigrant. Cependant, malgré sa pauvreté, il possédait un
niveau d’éducation élevé puisque l’instruction primaire était déjà très répandue
edans les cantons des Basses Alpes au XVIII siècle : des cantons, où, par exemple,
l’alphabétisation des femmes frisait les 100%. Le long hiver permettait à un
grand nombre de maîtres d’ouvrir des écoles en Provence et dans le Dauphiné,
avant de retourner labourer leurs terres arides au printemps. L’école normale de
Barcelonnette, qui fonctionna depuis 1833, était en grande partie monopolisée par
ces éducateurs.
Entre 1855 et 1864, sur 153 élèves, 96 étaient de Barcelonnette. Si le canton
ne réunissait pas plus de 7% de la population du département, il fournissait 63%
des instituteurs. C’est ce qu’affirme aussi Gouy, à une époque où l’émigration
vers le Mexique avait déjà commencé. On partait pour l’Amérique en possédant
11une solide instruction primaire .
Selon des chiffres du registre de population française de 1845 au Mexique,
sur 1800 Français inscrits, 99% étaient des hommes et 90% avaient le statut de
célibataire. Parmi les professions qu’exerçaient 130 d’entre eux se trouvaient celles
12de docteurs, pharmaciens, ingénieurs, architectes et professeurs .
eAu cours du XIX siècle apparurent au Mexique – notamment parmi l’élite
politique, l’Église et les éducateurs –, différentes conceptions de l’éducation,
celles-là mêmes qui pénétreront différents secteurs de la réalité éducative du pays.
Depuis des positions religieuses, voire laïques et prétendument scientifiques,
l’éventail de conceptions déployées à travers le temps a structuré des pratiques,
et, dans certains cas, institutionnalisé des savoirs et des croyances sur les buts de
l’éducation et des moyens ou des méthodes employés pour éduquer la société.
eDans les premières décennies du XIX siècle, l’éducation primaire allait subir les
11 Jean meyer, « Los franceses en México durante el siglo XIX », Relaciones, Estudios de Historia y Sociedad, vol. 1,
primaovera/1980, n 2, p. 22 -23 et Patrice Gouy, Pérégrinations des Barcelonnettes au Mexique, Grenoble, Presses Universitaires
de Grenoble, p. 40.
12 Idem, p. 13.
Influence de l’éducation française au Mexique 23changements qui la caractériseraient pendant de nombreuses années.
13En premier lieu, on allait adopter la méthode lancastérienne . Celle-ci
permettrait de réduire d’un tiers le temps d’apprentissage des rudiments en
enseignant simultanément toutes les matières. Cette pratique eut pour
consé14 quence l’augmentation des inscriptions dans les écoles publiques ,car elle
rendait possible l’accueil d’un plus grand nombre d’écoliers en utilisant le système
15des assistants ou des moniteurs, tout en assurant la formation d’instructeurs .
Une grande partie de la réputation de cette organisation pédagogique venait de
son économie et de sa rapidité. En suivant la méthode Lancaster, un seul maître
pouvait enseigner à un groupe pouvant aller de 200 à 1000 enfants et faisait ainsi
16baisser le coût de l’éducation .
Ces changements ont permis de faire le lien entre l’éducation formelle et
son utilité dès l’enseignement primaire, autrement dit de la relier aux besoins
économiques. De plus, elle allait être formatrice d’habitudes, de compétences et
d’attitudes élémentaires permettant de s’intégrer dans une société en cours de
transition du monde rural à l’urbain et de la production primaire à la production
industrielle. Grâce à l’éducation formelle, on cherchait à inculquer des idées et
des pratiques sociales correspondant aux désirs de paix sociale et de progrès
éco17nomique hérités des Lumières .
Cependant, le passage d’une éducation coloniale à une éducation nationale a
dû contourner quelques difficultés avant que l’influence du modèle d’éducation
française ne puisse commencer à se répandre au Mexique. Quelques-uns des
premiers précepteurs français qui ont tenté de contribuer à l’amélioration de
l’éducation dans le pays se sont confrontés à de sérieux obstacles pour y parvenir. Tel
fut le cas de Pierre Lissaute, – originaire de la région de Hautes-Pyrénées –, qui
se présenta le 8 janvier 1824 devant le « Conseil municipal » de la ville de
Guadalajara en proposant de créer une école d’enseignement mutuel en utilisant la
13 Méthode lancastérienne : système éducatif qui consistait en la réciprocité de l’enseignement entre les enfants
d’une école. La règle était que les enfants les plus avancés de la classe (moniteurs) instruisaient leurs camarades
avec les connaissances que leur propre précepteur leur enseignait. Le concept de précepteur désignait l’enseignant
qui instruisait les enfants dans les connaissances élémentaires se limitant habituellement à la lecture, à l’écriture, à
l’arithmétique et à la doctrine chrétienne.
14 En 1851, la capitale du Mexique comptait 122 écoles et seulement quatre d’entre elles étaient financées par le
gouvernement. La Compagnie Lancastérienne, entre autres institutions privées, apportait son appui à la plupart des
2 424 écoles qui existaient dans le pays en 1857.
15 María Adelina Arredondo López, op. cit., p. 201.
16 Dorothy T. esTrada, « Las escuelas lancasterianas en la ciudad de México : 1822-1842 », in Varios Autores,
(Introducción y selección de Josefina zoraida Vázquez), La Educación en la Historia de México, Lecturas de Historia
Mexicana 7, México, El Colegio de México, 1992, p. 50-51.
17 María Adelina arredondo lópez, op. cit., p. 201.
24 Estela Munguía Escamillaméthode de Lancaster. Le « Conseil municipal », enchanté, accepta l’offre et
pro18 céda à la mise en place des préparatifs correspondants .Le projet a dû cependant
se heurter à l’animosité des vieilles institutions coloniales : Lissaute fut accusé
19 d’être Français et par conséquent hérétique . Mais quelle était l’origine de ces
accusations ? Notre source souligne qu’à partir de 1823, Lissaute a été rédacteur
d’une publication appelée La Fantasma et étant donné la « propagande subversive »
dont faisait preuve cette dernière, le gouvernement général ordonna que Lissaute
soit arrêté et conduit à Mexico le 24 avril 1824. Mais celui-ci, qui avait sûrement
été informé de ce qui l’attendait, s’était absenté à temps de la ville en prenant la
route de San Luis Potosí, réussissant ainsi à éviter l’action des autorités. Bien qu’il
fût poursuivi, Lissaute réussit à retourner à Guadalajara et il était professeur à
20l’Institut de Jalisco en 1830 .
Un autre cas fut celui de Germain Nicolas Prissette, reconnu comme un des
fondateurs de la Compagnie Lancastérienne et membre de cette dernière pour
une courte période. La cause de sa persécution à Guadalajara eut également pour
21 nom El Archivista, imprimé qui critiquait le gouvernement . Dans les deux cas, la
persécution a obéi à deux raisons sensibles : la politique et l’intransigeance envers
une pensée radicale libérale.
L’école lancastérienne à Guadalajara fut créée au début de l’année 1825,
mais il est significatif qu’elle se soit établie au collège de San Juan,
corpora22 tion représentative de l’ordre colonial .Pourquoi dans cette institution ? C.
Castillo montre que dans le rapport de forces entre libéraux et représentants de
l’ancien régime, les premiers ont réussi à ébranler les résistances des institutions
coloniales les plus vulnérables, en l’occurrence celles du collège de San Juan.
À cet égard, il paraît vraisemblable que l’enseignement religieux, outre qu’il
cor18 Cristina Cárdenas CasTillo, « Exclusión de los liberales extranjeros en México durante los primeros años de vida
independiente (1820-1830) », Ponencia presentada en el VII Congreso Iberoamericano de Historia de la Educación
Latinoamericana, Quito, Ecuador, 13-16 de septiembre de 2005, p.14.
19 Celia del palaCio monTiel, La disputa por las conciencias. Los inicios de la prensa en Guadalajara, 1809-1835,
Guadalajara, Jal., Universidad de Guadalajara, 2001, p. 510. Ouvrage cité par Cristina Cárdenas CasTillo, op. cit. p. 14.
20 Ibidem.
21 Germán niColás prisseTTe, éditeur de El Archivista General et de el Aguila Mexicana, fut expulsé de France à cause
de ses idées libérales. Au Mexique, il gagnait sa vie en tant que professeur particulier, très probablement en donnant
des cours de français. Au nombre de ses élèves figuraient des jeunes gens, militaires, ecclésiastiques et de formation
littéraire. Information relevée dans : Montserrat Galí Boadella, « Lo francés en las pequeñas cosas : la penetración
del gusto francés en la vida cotidiana » in Javier pérez siller y Chantal Cramaussel (Coordinadores), México
Francia, Memoria de una sensibilidad común, siglos XIX y XX, Vol. II, México, BUAP/ColMich/CEMCA, 2004, p. 391.
22 e Au cours des dernières années du XVII siècle fut fondé à Guadalajara (autrefois appelée Nouvelle Galice) le
Collège Séminaire du nom de San Juan Bautista, créé par les jésuites en 1689, in José Ma. muriá, Breve Historia de Jalisco,
México, SEP/Universidad de Guadalajara, 1988, p. 172.
Influence de l’éducation française au Mexique 25respondait à la mentalité de l’époque, ait constitué une mesure stratégique pour
23 vaincre la méfiance envers le nouvel établissement libéral . L’élément religieux
saute évidemment aux yeux, car l’éducation primaire continuait d’être un vecteur
important de cette valeur. Le catéchisme n’a cessé d’être une des connaissances
les plus estimées. À aucun moment il n’y eut de tentative sérieuse mutuelle dans
24l’enseignement primaire .
Malgré ce qui précède, l’école lancastérienne de Guadalajara ne vécut pas
longtemps : à peine un peu plus de huit mois puisque, en août 1825, elle ferma
25définitivement ses portes après avoir été déplacée dans un autre établissement .
On assiste à une nouvelle tentative éducative avec le professeur français Édouard
Turreau de Linières, ex-directeur de l’école lancastérienne, quand il se trouva à la
tête d’un nouveau projet à Guadalajara, qui n’avait plus rien à voir avec
l’enseignement mutuel ; mais sa volonté de centrer sa proposition sur l’éducation du peuple et
sur la revalorisation des arts et des métiers est une nouvelle preuve d’une influence
française éclairée. Ce plan éducatif prévoyait l’établissement d’une école
d’enseignement primaire (Collège des sciences, des arts et des métiers) et d’une école de filles
(Santa Rosa María). Cette fois l’intention n’était pas seulement éducative mais aussi
productive. Ainsi, Turreau de Linières augurait que le succès de cette proposition
serait garanti par le développement de la marine marchande mexicaine, ainsi que par
l’extension du commerce, l’amélioration de l’agriculture et la protection de
l’industrie, pour peu qu’elle réussisse à faire le lien entre les usines, les manufactures et
l’école élémentaire. Le projet envisageait que le gouvernement prenne entièrement
26à sa charge les dépenses d’éducation . Mais, au lieu de les assumer, en 1835 le
gouvernement de l’État plaça l’enseignement primaire officiel sous la dépendance
économique des communes, et confia son inspection aux mains des prêtres de chaque
localité. De cette manière on cessait de concevoir l’éducation comme un service
que le gouvernement était obligé d’offrir à tous sans limitation religieuse ou d’un
autre type. Sous ce nouvel ordre des choses, la mairie de Guadalajara procéda, cette
même année, à l’ouverture de huit nouveaux groupes sur le territoire de cette même
ville, – trois pour garçons et cinq pour filles –, et à l’amélioration des trois seuls qui
27survivaient sur les vingt qu’avait réussi à constituer le gouvernement fédéraliste .
23 Cristina Cárdenas CasTillo, « Franceses y enseñanza en Guadalajara, 1824-1825 », Estudios Jalicienses 52, Revista
trimestral de El Colegio de Jalisco, mayo 2003, p. 14-15.
24 Anne sTaples, « Alfabeto y catecismo », in Varios Autores, (Introducción y selección de Josefina zoraida Vázquez),
La Educación en la Historia de México, Lecturas de Historia Mexicana 7, México, El Colegio de México, 1992, p. 72-73.
25 Cristina Cárdenas CasTillo, « Franceses y enseñanza en Guadalajara … » op. cit., p. 22.
26 Idem, p. 22-24.
27 José Ma. muriá, op. cit., p. 275.
26 Estela Munguía EscamillaDans d’autres régions du Mexique, les précepteurs français n’eurent pas à
se heurter à l’étroitesse d’esprit des autorités gouvernementales et éducatives
comme à Guadalajara puisque à Chihuahua et Colima ce sont les autorités qui
ont manifesté la nécessité d’ouvrir l’école lancastérienne. Dans le premier cas, le
congrès de l’État appuya l’initiative de José Joaquín Calvo, dans le but de renforcer
le caractère normal de l’école principale, dont on avait besoin de réglementer dans
les moindres détails le fonctionnement. Pour mettre en route ce projet on obtint la
28 collaboration du citoyen français Bernardo Gignour . Pour Colima, ce fut Ramón
R. de la Vega, personnage important dans l’histoire de l’éducation de cet État, qui
29invita Enrique Mathieu de Fossey à se charger aussi des écoles normales .
À cette époque l’expression normale faisait référence à l’école primaire,
organisée principalement autour de la pratique, ce qui permettait de former les
personnes à l’exercice de l’enseignement et servait aussi de modèle pour réglementer
eles autres écoles. Au cours des premières décennies du XIX siècle,
postérieurement au mouvement indépendantiste, la nécessité de former des professeurs pour
prendre en charge les cantons était un sujet de débat, mais on avait aussi besoin de
la volonté politique pour l’encourager et des fonds nécessaires pour la soutenir.
Les gouvernements de Chihuahua et de Colima ont montré cette disposition
financière pour l’éducation, en employant en 1833 Bernardo Gignour pour une
somme de trois mille pesos : dix fois plus que ce que percevait son prédécesseur
30 et presque le même salaire que gagnait le gouverneur (3500 pesos annuels) . Ce
qui montre en quelle haute estime on tenait l’éducation. Quant à Fossey, lorsqu’il
fut nommé directeur de l’École Normale d’Enfants en février 1849, il perçut
31aussi un salaire élevé de 1200 pesos par an .
La frénésie éducative que les Français Gignour et Fossey, chacun en leur
temps, ont suscitée dans les provinces mentionnées, a été intense. On signale
que l’école dirigée par Gignour accueillait plus des trois quarts de la jeunesse de
Chihuahua, et que 32000 âmes sont passées entre les mains de Fossey au cours des
32trois années où il vécut à Colima (chiffre qui nous paraît très exagéré).
28 Ma. Adelina arredondo lópez, op. cit., p .206.
29 Ma. de los Ángeles rodríGuez álVarez, « Un educador francés en Colima : Mathieu de Fossey (1805-1872) »
oin Memoria, conocimiento y utopía, México, Anuario de la Somehide, n 1, Enero, 2004 – Mayo, 2005, p. 242-243.
eEnrique Mathieu de Fossey, est célèbre pour avoir été l’un des nombreux voyageurs du XIX siècle au Mexique. Il a
laissé des traces de son séjour au Mexique dans les ouvrages suivants : Viaje a México, edición mexicana de 1844 y Le
Mexique, Paris, éditions de 1857 y 1862. Il est né en 1805 (1808) à Dijon, France. Il était instituteur et aussi écrivain.
30 Ma. Adelina arredondo lópez, op. cit., p. 206.
31 Ma. de los Ángeles rodríGuez álVarez, op. cit., p. 243.
32 Ma. Adelina arredondo lópez, op. cit., p. 206 et Ma. de los Ángeles rodríGuez álVarez, op. cit., p. 243.
Influence de l’éducation française au Mexique 27Gignour fut le premier à introduire à Chihuahua de nouvelles disciplines,
parmi lesquelles : la littérature, le français, l’arithmétique pratique, l’arithmétique
raisonnée, la géographie, le dessin linéaire, et probablement l’histoire, la logique,
l’anglais, la géométrie, le dessin de figures et le commerce. Avant son arrivée,
on enseignait à l’école la lecture, l’écriture, la diction, la grammaire espagnole,
l’éducation civique, des définitions philosophiques, et bien sûr le catéchisme de la
doctrine chrétienne.
Quant à Fossey, il présenta à Colima devant la Commission d’Inspection de
l’Instruction Publique un programme d’études où il se proposait de poursuivre
l’application du système lancastérien dans les Écoles Normales car il le
considérait comme le meilleur procédé pour apprendre à lire et « former des lettres »
tout en précisant qu’il ne s’occuperait pas de l’enseignement élémentaire mais
secondaire. La nouveauté de son programme fut le développement de la
grammaire, ce qui concéda à l’enseignement dans ces écoles un degré de supériorité,
comparé à ce qui avait précédemment été établi sur ce territoire.
La présence de ces instituteurs français et de leurs modèles éducatifs a été
très valorisée par les autorités et la société pour différentes raisons. À
Chihuahua, l’enseignement de matières utiles a été fondamental parce qu’il s’agissait
d’un noyau de population où le développement des activités artisanales,
commerciales et administratives était primordial. Dans cette région se concentraient
des propriétaires de mines et d’haciendas, de commerces et de transports, des
fonctionnaires du gouvernement, des militaires, des artisans, des agriculteurs, des
ouvriers et des serviteurs. Les élites éclairées ont certainement accueilli
favorablement ces innovations qui allaient leur permettre de parvenir à une éducation
formelle efficace dès les premiers enseignements, c’est-à-dire en rapport avec les
nécessités économiques de la région.
La présence de Fossey a signifié pour la province de Colima la possibilité de
suivre les voies régulières de la culture et de l’éducation, car le développement
historique même de cette région l’avait maintenue isolée du reste du pays. Sa
collaboration fut également considérée comme une chance énorme pour la ville car
il avait la réputation d’un individu aux qualités remarquables. Il a laissé une trace
indélébile de son passage jusqu’à la fin du siècle, car il a réussi à faire de Colima un
vivier de grands enseignants, dont l’un d’entre eux fut Gregorio Torres Quintero.
Toutefois, vers 1850, faute d’avoir perçu le salaire qui lui était dû, ce professeur
a commencé à manifester son mécontentement. En 1852, il quitta définitivement
Colima. Certains indices nous laissent penser qu’il a continué à s’occuper de tâches
33éducatives à Guanajuato, Aguascalientes, Querétaro, San Juan del Río et Mexico .
33 Ma. de los Ángeles rodríGuez álVarez, op. cit., p. 245-251.
28 Estela Munguía EscamillaLa présence et le rôle du Français Mathieu de Fossey dans d’autres régions
du Mexique constituent encore un terrain vierge pour la recherche. Nous savons
que des années avant d’arriver à Colima il avait proposé la création d’une École
Normale à Guanajuato où il réussit à former plusieurs générations de maîtres
diplômés. Nous n’avons cependant qu’une seule information sur ce point ; elle
34mérite d’être étudiée .
Gignour a, lui aussi, été confronté à des problèmes de paiement de son salaire,
dont la Trésorerie Gouvernementale de Chihuahua ne disposait pas toujours à temps.
Mais il choisit, quant à lui, de renoncer en 1837 à l’école publique et de diriger un
autre projet éducatif soutenu par les élites locales, favorisant ainsi l’instruction à
caractère privé. À Chihuahua fut créée la Sociedad de Amigos de los Niños, société
qui avait pour but de soutenir une école pour les enfants des actionnaires impliqués
dans sa création. À ce moment-là, les propriétaires de mines, de terres et de grands
commerces avaient renforcé leur relative autonomie et leur pouvoir politique dans
la région. La différence entre l’éducation publique et l’éducation privée fut évidente,
non seulement par l’utilisation des excédents dans la consommation somptuaire mais
surtout par l’accès à une culture différente. Ce trait s’accentua encore lorsqu’un
35autre Français, Guillermo Roussy, remplaça Gignour à sa direction en 1842 .
Roussy introduisit de nouvelles matières dans le cursus scolaire : le français,
l’anglais, la géométrie, l’histoire naturelle, l’astronomie et le catéchisme religieux
de Fleury. Il a innové dans la façon d’aborder la pédagogie, affirmant que le
professeur avait besoin de plus de bon sens que de connaissances. Il était enclin à
cultiver la mémoire, l’imagination, l’intelligence et le cœur des enfants. En ce qui
concerne les punitions, il s’opposait catégoriquement à ce qu’on les applique. Il
prit ses distances avec les usages traditionnels tant au niveau de l’interactivité dans
la salle de classe que dans les fondements de l’enseignement du langage oral et
écrit, les mathématiques, l’histoire et les sciences naturelles. Il renonça à la
direction de l’école en 1844. Nonobstant, l’empreinte que dans le domaine de
l’éducation Gignour et Roussy ont laissée dans la région a influencé les façons de penser
36et de faire, les aspirations et les pratiques sociales des habitants de Chihuahua .
Les Français Pablo José Antonio Plauchu, Hilarion Paulet, Marcos Teyssier
et Marcos Silve (ou Sylve) furent d’autres instituteurs qui formèrent aussi des
générations d’enfants et de jeunes ; ils ont laissé leur empreinte pédagogique
34 María Angeles de Lourdes alVarado, La educación « superior » femenina en el México del siglo XIX. Demanda social y reto
gubernamental, México, CESU, UNAM, Plaza y valdés Editores, 2004, p. 244.
35 Ma. Adelina arredondo lópez, op. cit., p. 207-210.
36 Idem, p. 210-214.
Influence de l’éducation française au Mexique 29edans l’enseignement élémentaire durant la seconde moitié du XIX dans une ville
37proche de la capitale, Puebla .
Ces professeurs ont apporté leur savoir-faire et leurs connaissances dans deux
établissements d’enseignement privé fondés exprès pour accueillir les enfants de
leurs compatriotes français installés
dans la ville. Paulet et Plauchu ont
accompli cette tâche au sein du Collège
« Franco Angelopolitano » et Sylve et
Teyssier au sein du Franco Mexicain.
Nous avons peu de données
biographiques sur ces instituteurs.
Plauchu et Paulet étaient originaires de la
région de Barcelonnette. Ce dernier,
Logo du Colegio Franco Angelopolitano plus connu sous plus précisément, était né dans la
prole nom de « la Santísima Trinidad ». vince de Jausiers en 1833 et mourut en Source : Archivo del Ayuntamiento del Municipio de
38 Puebla, Libro de Expedientes, año 1876. 1901 dans la ville de Puebla . Nous
ignorons les lieux de naissance et/ou
39 d’origine de Sylve et Teyssier .Quant à leur cursus académique, nous possédons
quelques données pour Pablo Plauchu, les mêmes qui furent trouvées dans les
archives de la Mairie de Puebla, et qui indiquent qu’il fut examinateur de
l’instruction secondaire dans la Vallée des Basses Alpes de Barcelonnette en 1843,
fonction qu’il remplit aussi dans la capitale du Mexique, à Puebla et à Chalchicomula
40(aujourd’hui Ciudad Serdán) .
À partir de juillet 1855, le Collège « Franco Angelopolitano », également
connu sous le nom de Santísima Trinidad – parce qu’il se situait dans la rue du
même nom – a fonctionné à Puebla d’abord sous la direction de Pablo Plauchu
41 et plus tard de Hilarión Paulet .En 1850, Marcos Teyssier créa, quant à lui, le
Collège Franco-Mexicain qui, au bout de cinq ans, changea son nom en Collège
Anglo Franco-Mexicain. La direction du groupe fut alors assumée par le Français
37 Estela munGuía esCamilla, « Colegios franceses, profesorado y profesores de Barcelonnette en la ciudad de
Puebla. Una aproximación, 1850-1910 », in Barcelonnettes en México. Miradas Regionales, siglos XIX y XX. (Texto
aceptado para publicación, capítulo de libro).
38 Liste de Membres qui composent la colonie française de Puebla, septembre 1886, s.n.p. et Archivo Parroquial de la
Catedral de Puebla, Libro de Defunciones, nº 42, 16 de noviembre de 1901.
39 Dans un entretien personnel, Maurice Proal, expert en noms de famille des habitants des Alpes françaises,
observe que plusieurs Sylve étaient originaires de Seyne.
40 Archivo del Ayuntamiento del Municipio de Puebla (en adelante AAMP), Libro de Expedientes, Año : 1864, tomo : 71, foja : 19.
41 AAMP., Libro de Expedientes, año : 1865, tomo : 176, foja : 250v.
30 Estela Munguía Escamilla42 Marcos Sylve .Vers 1855, le collège Franco-Mexicain accueillait 70 enfants en
43primaire et le collège « Angelopolitano » 66 .
En ce qui concerne la méthode pédagogique, ces institutions avaient
aban44 donné la méthode lancastérienne au profit de l’enseignement simultané qui
consistait à enseigner d’abord à lire et ensuite à écrire, méthode
analytico-synthétique proposée par l’Allemand Enrique Rébsamen. Dans ces deux collèges,
on enseignait l’arithmétique, la grammaire française, la géographie, les bonnes
manières, la comptabilité, le dessin d’après nature, l’histoire profane, le français,
l’anglais, l’écriture de l’anglais et de l’espagnol. Bien sûr, on enseignait aussi la
45 doctrine chrétienne et l’histoire sacrée . Voici un exemple des examens destinés
aux élèves de troisième niveau : les 22, 23 et 24 décembre de 1876, 25 enfants du
Collège de la Santísima Trinidad (« Franco Angelopolitano »), entre sept et neuf
ans, ont passé des examens de lecture suivie, d’écriture de l’anglais, de doctrine
chrétienne, d’histoire sacrée, de fondements de la grammaire, d’orthographe, de
géographie, d’exercices de français au tableau, d’opérations de nombres entiers
à l’aide des tables de multiplication avec la « prononciation parisienne »,
c’est-à46dire « nasale et non palatale, ni gutturale qui écorche tant les oreilles » .
Les professeurs français ne furent pas seulement soucieux de cultiver de
nouvelles méthodes et de nouvelles matières mais aussi de diffuser leur langue
maternelle. En l’enseignant, ils ont cherché à la réaffirmer mais ils ont aussi veillé à
ce que la communauté d’ immigrants ne l’oublie pas et qu’elle soit transmise aux
enfants des Français, souvent membres de l’élite locale.
Galí souligne que l’apprentissage du français dans la ville de Puebla a
augmenté au fur et à mesure qu’avançait le siècle. C’est pourquoi on a eu besoin de
grammaires et de manuels scolaires. En 1842, on publia un manuel intitulé
Elementos de Gramática Francesa. Cet ouvrage, dont l’auteur est Tomás Falero, fut en 1856
réalisé dans l’imprimerie de Juan N. del Valle à Puebla. Un autre texte fut écrit
par Mathieu de Fossey, personnage auquel nous avons déjà fait allusion. Il avait
pour titre Método Natural para aprender el francés y para enseñarlo ce qui confirme que
47Fossey a consacré plusieurs années de sa vie à l’enseignement de cette langue .
42 Luis F. CoVarruBias, Directorio General de Puebla, Puebla, Editor Benito Pacheco, Imprenta de la escuela de artes y
oficios, 1896, p. 102.
43 AAMP., año : 1865, tomo : 176, foja : 253, et Luis F. Covarrubias, op. cit., p. 103.
44 La Compagnie Lancastérienne a contrôlé l’Instruction primaire à Puebla jusqu’en 1855, après l’avoir
réglementée pendant treize ans.
45 AAMP., Libro de Expedientes, año : 1865, tomo 176, foja : 253.
46 Idem, año :1876, tomo : 260, fojas : 379-380.
47 Monserrat Galí Boadella, op. cit., p. 393-394.
Influence de l’éducation française au Mexique 31À Jicaltepec – dans l’État de Veracruz – où s’étaient installés des colons français
de la seconde expédition de 1833- l’enseignement des habitants fut confié à des
professeurs français. L’un d’entre eux, Jean Bourillon, était rémunéré par les colons
à condition de pratiquer une éducation bilingue. Ceci afin de créer ou de renforcer
une identité collective, spécifiquement
française, mais avec l’intention d’intégrer
progressivement les structures et les
48coutumes de la région .
L’orientation religieuse des
Français a été à notre sens un autre élément
fondamental du succès des collèges
qu’ils dirigeaient. Si quelque chose
distinguait la ville de Puebla, c’était bien
sa ferveur religieuse, en conformité
avec laquelle les collèges dirigés par
des immigrants français ont développé
leur activité. L’influence de ces
instituteurs sur la localité a été importante
et reconnue puisqu’ils formèrent bon
nombre de ceux qui appartenaient à la
« société de Puebla » et à l’église de leur
temps. Parmi leurs ex-élèves ont figuré
des avocats des notaires, des
pharmaciens, des ingénieurs, des professeurs
49 et des instituteurs . Ceux-ci ont
certainement reproduit des pratiques, des
valeurs, des vertus et des normes des Mathieu de Fossey, Método para aprender el Francés, Paris,
Imprenta de E.-J. Bailly, Plaza de la Sorbona, 1842. modèles français qui les ont influencés.
Source : Bibliothèque publique de l’état de Jalisco, Fondos S’agissant d’élèves provenant des élites Históricos.
de la société, nombreux sont ceux qui
ont complété leur formation en France même. Par exemple le médecin Francisco
Marín Morán, titulaire à 18 ans d’un certificat du Collège Franco-Mexicain, daté
du 7 avril 1856 et signé par Mr. Teissier (sic) qui déclarait : « Il maîtrise assez bien
50 la langue française » .En 1858, lorsqu’il s’inscrivit à l’École Nationale de
Méde48 David skerriT, op. cit., p. 201.
49 AAMP., Libro de Expedientes, año :1864, tomo :71, fojas :19 y 20.
50 Guillermo Fajardo orTiz, José Francisco de Paula Marín y Morán, semblanza de un ilustre médico poblano. Puebla,
BUAP, 2007, p. 14.
32 Estela Munguía Escamillacine, « il montra combien il lui avait été utile d’avoir suivi auparavant des cours
de français puisque les textes de ses matières étaient écrits dans cette langue ». En
anatomie, physiologie et chirurgie clinique, on utilisait, en effet, différents textes
d’auteurs originaires de France, donc du pays alors le plus avancé dans la science
médicale. Quelques semaines après avoir reçu son titre dans cette École, en 1862,
il partit en France suivre « les enseignements d’Armand Trousseau (1801-1867)
et d’autres célèbres médecins européens ». De sorte que lors de son retour à
Puebla, deux ans après, « il introduisit dans cette ville des idées et des pratiques
51novatrices » dans le domaine de la chirurgie où il s’était spécialisé .
Une caractéristique de la présence des professeurs français à Puebla
mérite d’être soulignée : ces instituteurs diffusaient aussi leurs méthodes et leurs
savoirs aux enfants de leurs compatriotes. Cette situation nous montre que les
immigrants français déjà établis et surtout ceux qui pouvaient couvrir les frais de
scolarité, c’est-à-dire ceux des classes aisées, souhaitaient que leur langue, leurs
valeurs et leur culture soient transmises d’abord à « leurs enfants » et ensuite à la
jeunesse mexicaine.
Leticia Gamboa montre bien que les Français habitant à Puebla furent une
des communautés les plus importantes après les Espagnols. D’après les chiffres
du Recensement Général de la République Mexicaine de 1895, il y avait en effet
sur le territoire de l’État 122 habitants de nationalité française qui représentaient
8,4% du total des résidents étrangers (1458) dont 80 – c’est-à-dire 65,6% –
vivaient dans le district de Puebla où se trouvait la ville du même nom. Elle signale
aussi qu’à Puebla les Barcelonnettes et les Français en général se sont distingués
dans le secteur commercial. Elle considère qu’un des principaux rôles de ces
immigrants a été de satisfaire un ensemble de besoins des secteurs aisés de la
popu52lation urbaine et surtout de la bourgeoisie montante .
Nous supposons, par conséquent, que dans le cas concret des professeurs
français, ceux-ci ont aussi pu chercher à créer leurs propres espaces éducatifs
car tout immigrant français qui arrivait au Mexique commençait à travailler pour
d’autres compatriotes mais songeait à conquérir son indépendance en fondant un
53établissement à son compte .
La présence de ces collèges tenus par les professeurs/instituteurs que nous
51 Ibid., p. 23 y 38-40.
52 Leticia GamBoa ojeda, « Los Barcelonnettes en la ciudad de Puebla. Panorama de sus actividades económicas en
el porfiriato », in Javier pérez siller (Coordinador), México Francia, Memoria de una sensibilidad común siglos XIX-XX,
México, BUAP/El Colegio de San Luis, A. C./CEMCA, 1998, p. 175 y 193.
53 Javier pérez siller (editor), Los franceses en México, vol. 1, Registre de la population française au Mexique au 30 avril
1849, Fuentes y Documentos para la historia, México, ICSYH/BUAP, 2003, p. 15-30.
Influence de l’éducation française au Mexique 33eavons appelés libres et volontaires s’estompe à la fin du XIX siècle. Cependant,
la présence française dans le milieu éducatif occupera d’autres espaces régionaux.
e eAussi le XIX siècle se terminant et le XX commençant, de nouveaux acteurs
arriveront au Mexique.
L’éducation privée à l’arrivée des congrégations
ereligieuses françaises à la fin du XIX siècle
eIl faut rappeler qu’à la fin du XIX siècle, le Mexique connut un nouveau régime,
54le Porfiriat, faisant suite à un demi-siècle de guerres, de pauvreté et de
désillusions subies par la nation. Cette tranquillité a permis à la « modernité »
d’envahir l’espace géographique, imprégnant les attitudes et les façons de penser. Le
Mexique était un territoire de contrastes. Sa population était éminemment rurale
et les obstacles qu’il fallait affronter pour mettre l’éducation à la portée de tous
étaient pratiquement infranchissables, notamment si l’on considère que les voies
de communication – comme les réseaux ferrés et mêmes les routes – étaient
insuffisants, sans compter la diversité des races et des langues et bien sûr la pénurie
de ressources économiques publiques.
Depuis les premières décennies du régime porfiriste, on a vu dans
l’immigration le moyen le plus efficace pour réussir la modernisation et le
développement économique. Mais, comme elle avait connu peu de succès, on se
rendit rapidement à l’évidence que le progrès du Mexique devrait se fonder sur sa
propre population. Après la Révolution française, il était clair que l’égalité politique
devait commencer par accorder une éducation élémentaire à la population. Ces
idées ont trouvé un nouveau souffle dans le Mexique du porfiriat lorsque la paix
55a permis à l’État de mener à bien un programme général d’éducation publique .
En ce qui concerne les écoles privées ou particulières, elles n’ont pas connu
durant le porfiriat autant de succès que les établissements officiels. C’est
pourquoi leur nombre a même diminué à cette époque-là. Mais qui donc y avait accès ?
C’était certainement une très petite élite formée par des familles aisées,
uniquement constituée par ceux qui cherchaient une éducation différente de l’officielle
et dont les membres avaient appuyé la création d’écoles à la charge du clergé et
de groupes étrangers.
C’est dans ce contexte qu’arrivent au Mexique quelques congrégations
54 On appelle ainsi la période où le général Porfirio Díaz a gouverné le Mexique (1876 -1910), période
généralement considérée comme une dictature.
55 Mílada BazanT, Historia de la educación durante el porfriato, México, El Colegio de México, 1993, p. 15-19.
34 Estela Munguía Escamillafrançaises catholiques pour fonder ou s’occuper de collèges destinés à leurs
compatriotes et pour contribuer à l’éducation mexicaine.
Durant le Porfiriat, les écoles dirigées par le clergé formaient une petite
mi56 norité : 4% de la totalité en 1900 et 4,8% en 1907 . Ce pourcentage surprend
si l’on considère la tradition
catholique des Mexicains. La ferveur laïque
de l’époque a suscité de nombreuses
attaques contre l’enseignement
catholique et il est probable que nombre
d’écoles privées aient opéré
clandestinement, même lorsque les autorités
avaient permis l’enseignement de la
religion au sein des écoles privées, à
condition toutefois qu’elles respectent
57les programmes officiels .
Dans les toutes dernières années
e du XIX siècle, les congrégations
catholiques françaises installées au Mexique
étaient au nombre de neuf. Parmi
celles-ci, nous trouvons trois
congrégations masculines : les Pères maristes,
les Frères maristes et les Lasalliens.
Celles des femmes furent au nombre
de cinq : les Sœurs de Saint Joseph de
Lyon, les Sœurs de la Providence de
Gap, les Dames du sacré-Cœur, les
Sœurs du Bon-Pasteur et celle des Cahier Périphrases, édité par Lara à Saint-Pons,
BarcelonSœurs de la Compagnie Notre-Dame nette, 1883.
Sources : Propriété de la famille Couttolenc (Matériel de Marie, dont on sait encore très peu
fourni par Leticia Gamboa).58de choses .
Au sujet de ces éducateurs
français au Mexique, Valentina Torres émet une hypothèse importante que nous
parta56 Mary K. VauGham, Estado, clases sociales y educación en México, México, SEP/80, FCE, 1982, p.101.
57 Mílada BazanT, op. cit., p. 88.
58 Camille Foulard, « Las congregaciones de enseñanza francesa en México al principio del siglo XX : entre exilio y
política cultural », Communication présentée lors du Séminaire México-Francia, Puebla, juillet 2007, p. 5.
Influence de l’éducation française au Mexique 35geons : l’arrivée de ces institutions fut organisée, leur immigration ayant surtout
été influencée par des facteurs à caractère politique, propre à la France et au
59Mexique .
C. Foulard rapporte, quant à elle, que les congrégations françaises voyaient
l’évangélisation des nouveaux mondes comme un devoir apostolique, au moment
où les pays européens s’engageaient dans la voie de la colonisation. Elle signale
également que, face à la perte de légitimité de l’Église en Europe, Léon XIII a vu
dans le mouvement missionnaire un instrument puissant d’expansion catholique
et de la centralisation romaine. Le processus de laïcisation de l’éducation dans la
société française fut également un facteur qui contribua à ce phénomène. Les lois
de Jules Ferry et la loi de 1884 sur les règlements fiscaux ont limité les
perspectives offertes au mouvement missionnaire de ces fraternités dans le domaine de
60l’éducation en France .
Au Mexique, la confrontation entre l’Église et l’État au début du porfiriat, a
été forte à cause de la volonté de ces institutions de diriger l’éducation. Mais, au
nom d’une tranquillité que le pays appelait de ses vœux et au nom du progrès, le
gouvernement de Porfirio Díaz a resserré les liens avec le clergé, faisant preuve
d’une politique complaisante et tolérante. On en trouve le reflet dans
l’intervention de l’Église dans le domaine de l’éducation, terrain utilisé par les
congrégations pour rénover la diffusion du catholicisme.
Ce contexte favorisa l’installation des congrégations françaises au Mexique et
le déploiement de leur influence par le biais de la fondation d’écoles pour garçons
et pour filles dans de nombreuses villes du pays. Parmi elles, nous trouvons Mexico,
Puebla, Morelia, Querétaro, Toluca, Coahuila, Zacatecas, Campeche, Guadalajara
et Monterrey ainsi que d’autres localités des États du Yucatán, du Chiapas, de
Tabasco, d’Oaxaca, d’Hidalgo, du Morelos, de Jalisco et de Sonora. Avec la fin
du porfiriat, l’éducation privée avait progressé et les collèges et institutions
religieuses françaises étaient nombreux.
59 Valentina Torres sepTién, op. cit., p. 219.
60 Camille Foulard, op. cit., p. 3-5.
36 Estela Munguía EscamillaconsIdératIons fInales
Ce travail nous a permis d’aborder un sujet pratiquement inédit : celui de
l’influence que les immigrants professeurs/instituteurs et les collèges français ont
eexercée sur différentes localités du Mexique au XIX siècle. Je rappelle que ceci
n’a constitué qu’une approche, car les réponses que nous avons pu apporter à nos
questionnements restent peu nombreuses, de même que les sources consultées.
Je considère qu’ un élément a constitué un apport important dans cette
thématique : le fait de pouvoir déterminer qu’au cours d’une grande partie du
eXIX siècle les instituteurs immigrants français sont arrivés de manière libre ou
volontaire par leurs propres moyens, pour exercer leurs professions dans des
collèges à caractère particulier et dans différentes localités du pays, contrairement à
l’arrivée de professeurs appartenant à des congrégations religieuses de la fin du
e eXIX et du début du XX siècle.
Les méthodes et la pédagogie des instituteurs libres ou volontaires se sont
incorporées lentement aux systèmes employés par les écoles mexicaines, tant
officielles que privées. Nous avons observé qu’au cours de la première moitié du
eXIX siècle on a continué à mettre en pratique des modèles éducatifs traditionnels
au sein des écoles privées comme la méthode lancastérienne, pour ouvrir la voie
ensuite à de nouvelles propositions.
Toutefois, quelle qu’ait été la méthode employée, nous savons que les
professeurs français ont instruit les enfants du primaire avec une rigueur académique
et en prodiguant un enseignement de qualité. De la même manière, ils ont formé
avec soin les professeurs destinés à servir dans les écoles de chaque région en leur
transmettant leur bagage de connaissances et de pratiques pédagogiques.
Il est évident qu’ils ont amélioré l’éducation élémentaire de différentes
localités en introduisant et en enseignant des matières encore inconnues jusqu’alors.
L’application de nouvelles pratiques pédagogiques fut profitable aux enfants, par
exemple le fait d’interdire dans les collèges de Chihuahua, sur proposition de
Roussy, l’usage de punitions infamantes données aux élèves.
Dans leurs collèges, les instituteurs ont réussi à faire en sorte que, dès les
premières années, l’éducation formelle soit utilement liée aux besoins de la
production en transmettant des connaissances plus spécialisées ; de sorte que la
différence entre les écoles publiques et les écoles privées est devenue évidente grâce
eaux méthodes et aux pédagogies appliquées : plus le XIX siècle avançait, plus se
précisait l’intention délibérée des collèges privés français de dispenser une
formation chrétienne à leurs élèves tout en enseignant leur langue.
Influence de l’éducation française au Mexique 37Pour conclure, nous dirons que le contact de la société mexicaine avec la
culture française, grâce aux collèges et aux professeurs instituteurs, a entraîné
des transformations et des altérations dans le processus éducatif mexicain du
e XIX siècle. De même, un processus complexe, fait de vicissitudes et de
constructions, de présences et d’influences s’est produit, que de futures recherches
permettront de mettre au jour.

archIves et bIblIographIes
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document447.html.
40 Estela Munguía EscamillaMécanisMes de reproduction de la sensibilité
le lycée français et l’école coMMerciale
française de Mexico :
1893-1909
Javier Pérez Siller
Institut de Sciences Sociales et Humanités
Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, Mexique
Traduction : Fabienne FavrerésuMé
Français Parler de sensibilité « francisée » n’est pas un simple a priori, mais
correspond à une réalité historique. Cette sensibilité est le fruit
d’héritages culturels, d’échanges et de pratiques sociales, dans
lesquels interviennent des éléments français – immigrants,
capitaux, marchandises, idées, modèles – et des acteurs de différents
secteurs de la société d’accueil. Ces rencontres qui se succèdent au
rythme de la mondialisation imprègnent la culture d’une certaine
manière d’être. Comment se construit cette sensibilité ? Quels
mécanismes permettent sa reproduction? L’analyse de documents,
conservés dans le Centre des archives diplomatiques de Nantes et
de Paris, concernant l’École commerciale française de Mexico,
héritière de l’ancien Lycée français fondé en 1895 par la Société de
bienfaisance, nous a permis de réfléchir à cette vaste problématique.
Espagnol La sensibilidad afrancesada no es una realidad dada, sino histórica.
Ella resulta de las herencias culturales, de los intercambios y de las
prácticas sociales en las que intervienen tanto los elementos
franceses –inmigrantes, capitales, mercancías, ideas, modelos– como
diferentes actores de la sociedad de recepción. Se trata de impactos
que se suceden al ritmo de la mundialización y que contribuyen a
impregnar en la cultura una manera de ser: de ubicarse en la
sociedad, de percibir al mundo, de representarlo y de significarlo. Pero,
¿cómo se construye esa sensibilidad?, ¿cuáles son los mecanismos
para reproducirla? Basado en documentos conservados en el
Centro de Archivos diplomáticos de Nantes y de París, el estudio sobre
l’École commerciale française de Mexico, heredera del antiguo
Lycée Français fundado en 1893 a iniciativa de la Societé Bienfaisance,
permitirá iniciar una reflexión sobre esa vasta problemática.
En couverture : Sortie des élèves du Lycée français de Mexico. On se croirait en France, avec des élèves
en uniforme, des instituteurs qui surveillent la sortie… Sur le mur, un cadre en métal
avec une allégorie de la République, cette femme généreuse qui subvient à l’éducation
des enfants. À gauche de la photo, une femme avec un châle nous rappelle que cela se
passe au Mexique.
Source : CADN, Mexique, Série B, Carton 83.
42 Javier Pérez SillerTravailler à la propagation de notre langue,
C’est augmenter le rayonnement de la civilisation française,
C’est faire connaître et apprécier notre pays,
C’est faire aimer la France.
Comité d’administration du Lycée français de Mexico,
Décembre 1895
a francisation est une façon d’être que les pays héritiers de l’empire
eespagnol adopte dès la fin de XVIII siècle et qui leur permet de se
construire et d’atteindre la modernité occidentale. Au Mexique,
cette attitude est plus perceptible durant la période du Porfiriato qui
se caractérise par une stabilité politique durable, une croissance éco-Lnomique soutenue et une certaine modernité. Les migrants français
bien qu’ils soient peu nombreux – pas plus de 4500 personnes – ont bien sûr joué
un rôle important dans ce processus, mais tout cela n’aurait pas été possible sans
la fascination des élites pour la culture française et surtout sans l’existence d’une
sensibilité francisée.
Cette sensibilité se nourrit d’idées, de culture et de modèles venus de France,
mais il est certain que les pratiques des immigrants influencent également
beaucoup le groupe ou la société qui les reçoit.
1L’influence des migrants sur l’économie a été abondamment étudiée . On se
souvient de ces commerçants dynamiques qui débutent avec leurs malles de
vêtements et de nouveautés dans les années 1840, puis à partir de 1870 fondent des
eboutiques et vingt ans plus tard construisent de grands magasins. Au début du XX
siècle, ils possèdent un réseau de près de 300 établissements commerciaux
répar1 Concernant les activités des Français dans l’économie mexicaine, voir les articles : “Inversiones francesas en los
bancos regionales mexicanos ”, “Actividades económicas de los Barcelonnettes en Puebla”, “ Los comercios de
Barcelonnettes y la cultura del consumo urbano. Puebla”, dans la série México Francia: memoria de una sensibilidad común,
siglos XIX-XX México, BUAP-CEMCA (1996-2010), Vol. I-IV.
Mécanismes de reproduction de sensibilités 43tis dans les principales villes de la République mexicaine. Ils investissent
sagement leurs bénéfices dans l’industrie de consommation de masse – textile, tabac,
e ciment, bière, papier, dynamite, etc.– qu’ils dominent dès la fin du XIX siècle.
Ils participent également à la formation du nouveau système bancaire et s’assurent
2ainsi une position privilégiée dans l’économie .
Contrairement à celles des autres étrangers, les activités des Français sont
centrées sur le modèle urbain. Les Anglais, les Nord-Américains ou les Allemands,
par exemple, sont surtout intéressés par les matières premières nécessaires à leur
industrie, et par la vente de leur technologie et de leurs moyens de
communication qui facilitent l’exportation, puisque la production se fait en métropole. Leurs
domaines de prédilection sont les mines, les chemins de fer, les travaux publics
et l’industrie électrique. Mis à part quelques petits investissements dans d’autres
branches – commerce, chimie, banques – leurs capitaux s’orientent vers
l’économie minière et agricole pour l’exportation.
La cohérence et la logique du modèle urbain – son développement et sa
consolidation – sont facilités par la francisation et les façons de faire des émigrants
français. Ils ont su draper dans un style français, la consommation, le style de vie
et une certaine manière d’être de la classe aisée, donnant le ton de ce que les
individus, hommes, femmes et enfants doivent connaître pour être considérés comme
civilisés, y compris dans leurs distractions et leur culture spirituelle.
À partir de cette constatation, il est fondamental de comprendre comment
cette francisation ou sensibilité française s’instaure et se reproduit. Comment
faitelle pour s’intérioriser, par quels moyens est-elle propagée et dupliquée ?
Pour réfléchir à ces questions, nous consacrons ce chapitre à l’histoire de
l’échec de l’École commerciale française de Mexico dont l’ancêtre direct est le
Lycée français. Cette institution est ignorée de l’historiographie sur l’éducation
3au Mexique , mais elle nous permet de réfléchir sur la sensibilité qui soutient ce
projet pédagogique, sur les pratiques des acteurs qui l’ont fondée et sur le rôle
joué par ce que l’on appelait alors « la Colonie française du Mexique » et la
mentalité à laquelle elle correspond.
2 Voir mon article sur “Las inversiones francesas en la modernidad porfirista” dans Javier Pérez Siller et Chantal
CramauSSel (Coords.), México Francia: memoria de una sensibilidad común, siglos XIX-XX, Vol. II, México,
BUAP-CEMCA-El Colegio de Michoacán, 2004, p. 81-129.
3 Les études sur l’histoire de l’éducation au Mexique sont encore peu nombreuses, surtout en ce qui concerne
le rôle des immigrants et des écoles animées par des étrangers, et encore plus lorsqu’il s’agit de leur impact sur
l’histoire, la société et la culture mexicaine. Concernant l’histoire de l’éducation au Mexique, voir les importants
arredondo, Mílada Bazant, Oresta lóPez, Dorothy tanCk de eStrada, V alentina torreS travaux publiés par Adelina
Septien, Josefina Vázquez, entre autres. Pour une bibliographie plus complète, consulter le site « Dictionnaire de
l’histoire de l’éducation » http://biblioweb.tic.unam.mx/diccionario/.
44 Javier Pérez SillerIl faut préciser que je n’aurais pas pu connaître cette institution sans consulter
les importants dossiers conservés par le Centre des archives diplomatiques de
4Nantes, et les rapports diplomatiques de la Courneuve . Ils m’ont permis de
reconstruire la genèse du Lycée français, sa création et son développement, les
problèmes qu’il a rencontrés et la façon dont il les a résolus. J’ai ainsi pu connaître
l’École commerciale, ses installations, ses programmes d’études et son
fonctionnement, les personnalités qui lui ont donné vie et les problèmes qui ont conduit
à sa fermeture.
Étudier une institution qui a échoué devrait nous permettre d’analyser la
relation de l’École avec les patrons de la Colonie française et leur mentalité et
d’évaluer le rôle que celle-ci a joué – ou qu’elle aurait pu jouer de manière
permanente – dans la production et la reproduction de la francisation des élites et de
la culture mexicaines.
I. Le Lycée français de Mexico : 1895-1902
Il y a concurrence entre les peuples à qui étendra le plus
son action et sa place dans le monde. Dans cette lutte, la
France n’a pas le nombre pour elle : qu’elle combatte
donc par l’esprit ; qu’elle répande sa langue, qui est belle,
et ses idées, qui sont généreuses !
La colonie française du Mexique a compris ce devoir
national en fondant le Lycée français de Mexico. Ce lycée
est une œuvre patriotique, ceux qui l’ont entreprise ont
droit à la reconnaissance de la nation.
Ernest laViSSe
De l’Académie française
26 juillet 1897
La participation des Français dans l’éducation est très ancienne. Depuis la fin du
e eXVIII siècle et jusqu’aux années 50 du XX siècle, un grand nombre de migrants
français se sont consacrés à l’enseignement. Instituteurs, professeurs ou simples
lettrés ont gagné leur vie en enseignant le français ou en éduquant les enfants des
4 Parmi les documents conservés par el Centre des archives diplomatiques de Nantes (CADN) il y a de nombreux
dossiers sur les écoles françaises, disséminés dans des séries différentes correspondant aux consulats de Mexico,
Veracruz, Guadalajara, Guaymas, etc… Le centre de la Courneuve concentre les dossiers politiques, commerciaux,
financiers et culturels, envoyés au ministre des Affaires étrangères (AMAE).
Mécanismes de reproduction de sensibilités 455 efamilles aisées . Dès le milieu du XIX siècle, il existe des écoles pour garçons
6ou filles et des internats où l’on accepte les jeunes enfants . C’est au moment
7du Porfiriato, 1876-1911, que des institutions privées sont fondées avec la
participation active d’ordres religieux comme les Sœurs du Sacré Cœur, celles de
Saint Vincent de Paul, les Pères de la
8Salle ou les Frères maristes . Les lois
de séparation de l’Église et de l’État,
promulguées en France entre 1902
et 1905, favorisent l’arrivée de
religieux qui fondent ce que l’on appelle
les écoles chrétiennes. Entre autres les
Salésiens, les Sœurs de Sainte Marie,
la congrégation de la Providence, le
Verbe Incarné, les Frères maristes ou
9les Sœurs de Saint Joseph de Lyon .
Ces écoles sont fondées suite à des
La présence française dans l’éducation commence très
initiatives privées ou publiques (des tôt. Dès l’Indépendance, des précepteurs et des
professeurs arrivent pour exercer au Mexique comme pro- gouvernements mexicain et français)
fesseurs particuliers dans des familles aisées ou comme religieuses ou associatives. Les membres professeurs dans des institutions officielles. En 1850,
apparaissent les premières écoles françaises qui se multi- de la Colonie française du Mexique
plient pendant le porfr ia to. vont également jouer un rôle
imporSource : Lettre de F.L. Delezé au ministre de France au
Metant. Depuis sa fondation, la Société de xique, 29 juin 1893, CADN, Mexique, Série B, Carton 83.
5 Voir : Adelina arredondo, “Contribución de preceptores franceses a la educación en Chihuahua (1833-1847)”,
dans Javier Pérez Siller et Chantal CramauSSel (Coords.), México Francia, op. cit., p.199-215.
6 «Parmi les propagateurs de notre langue dans ce pays, il faut citer au tout premier rang M. Aubin, archéologue et
philologue émérite, M. Chassin, M. et Mme. Lafont, M. Gustave Desfontaines, Mme. Gambu, dont les fils Adolphe
et Lucien vivent encore au Mexique. M. Fournier, Vanderlinden et Chavat. M. Lafont, Desfontaines et Fournier ont
contribué puissamment à l’éducation de tous les Mexicains lettrés, de 1850 jusqu’à nos jours. C’est par milliers que
l’on compte leurs élèves…». Voir : Auguste Génin, Notes sur le Mexique, Paris, 1910, p. 4.
7 Dans une lettre au directeur de l’institut franco-mexicain au ministre de France au Mexique, F.L. Delezé signale
qu’en 1880 : « Il y a deux ou trois collèges de filles franco-mexicaines, l’un est tenu par une dame française (Mme
Dufour), les deux autres par une Demoiselle Suisse (Martin), & par une veuve belge (Latour). Je crois être le seul
français dirigeant un Collège de garçons […] J’ai toujours eu entre 100 et 160 enfants »… p. 1-3. CADN,
Mexique : Série B, Carton 83
8 V oir V alentina torrerS SePtien, “La educación francesa y su impacto en la formación de una élite social”, dans Javier
Pérez Siller et Chantal CramauSSel (Coords.), México Francia, op. cit., p. 217-242.
9 Le cas des Maristes est très représentatif. Invités par des familles de Merida et de Guadalajara, ils arrivent au
eMexique à la fin du XIX siècle, mais les lois françaises de séparation de l’Église et de l’État de 1902 et 1905 font
qu’ils se multiplient au Mexique. Un rapport mentionne qu’en 1914, les Maristes possèdent 26 écoles réparties
dans 9 États et 18 localités du pays. Ils offrent leurs services à plus de 5280 élèves avec 175 professeurs dont la
majorité est française. Voir : CADN, Mexique, Série B, Carton 83 et Services des Œuvres des Français à l’Étranger,
Cartons 127, 133.
46 Javier Pérez Sillerbienfaisance française exprime son intérêt à créer une école pour les enfants de ses
10adhérents, mais ce n’est qu’en 1890 qu’elle s’engage fermement dans cette voie .
L’initiative est présentée à la présidence du Cercle français par un groupe de
Barcelonnettes – anciens colons du Mexique, venus de leur vallée de montagne
– et est discutée lors de l’assemblée de l’Association de bienfaisance le dimanche
1122 octobre 1893 . La proposition est de fonder une section éducative
dépendante de l’Alliance française de Mexico et même de créer un lycée français.
Il est intéressant de lire in extenso les arguments de Paul Bonnerue qui résume les
racines et les raisons de cette initiative tant espérée.
« Si vous le voulez bien, j’examinerai la fondation d’un collège français selon deux points de
vue différents :
1° Un point de vue pratique pour la Colonie
2° Un point de vue patriotique
1° Combien d’entre vous Messieurs, ne se sont-ils pas préoccupés de l’instruction et de
l’éducation de leurs enfants ? Que de fois n’ai-je entendu des pères de famille se lamenter
d’être obligés de se séparer de leurs enfants pour les envoyer en France, et surtout les
mères qui trouvent si dur de se séparer d’un enfant dont le jeune âge réclame encore
leurs soins, leur caresses, et je ne parle que de ceux dont la position de fortune permet
de faire de lourds sacrifices pour s’élever loin d’eux […]
Maintenant que direz-vous du père de famille qui n’a pas les ressources nécessaires pour
envoyer ses fils en France? Je ne veux pas m’étendre sur ce sujet ; vous avez tous vu comme
moi le triste spectacle de jeunes gens, fils de compatriotes sachant à peine baragouiner,
quand ils le savent, un mauvais français ; n’ayant aucune de nos idées, ne conservant ni dans
leur maintien, ni dans leurs coutumes rien, absolument rien, de leur origine ; et souvent,
pas même le respect à leur père. Tout cela provient de ce qu’ils ont reçu une mauvaise
instruction et une fausse éducation ; ces défauts disparaîtront assurément quand nous aurons
un collège où nos enfants apprendront à connaître la France ; son histoire, sa grandeur et
sa puissance ; ils seront fiers de leur origine, de la patrie de leur père qui est aussi la leur et
plus tard, à leur majorité, s’ils veulent conserver la nationalité du pays qui les a vu naître, ils
conserveront au moins pour le pays de leurs ancêtres une affection sincère comme nous en
avons des exemples frappants au Canada et dans quelques villes des États-Unis, à l’île
Mau10 Depuis 1880, plusieurs Français ont voulu créer un lycée, mais ils ont échoué soit par manque d’autorité sur
leurs compatriotes, soit faute de consensus sur le mode de fonctionnement. Aucune initiative n’est arrivée à son
terme avant 1893. Cependant en 1884, est créée l’Alliance française dont la tutelle est assurée par la maison
mère à Paris et qui bénéficie du soutien de la diplomatie française. Un article de journal précise : « on sait que
plusieurs comités avaient échoué : le dernier présidé par M. Lions, et dont faisaient partie M. Baumgarten, André
Lefevre, Gustave Mille, Passemard, Léon Signoret, etc.. alla plus loin que ses prédécesseurs ; il aborda l’étude
d’un plan d’enseignement complet et d’une organisation intérieure. Mais, comme les autres, il échoua : ses efforts
se heurtèrent à l’impossibilité absolue de réunir les moyens matériels d’existence ». Article paru dans Le Courrier
Français, dimanche 18 octobre 1896.
Mécanismes de reproduction de sensibilités 47rice, etc. Et, plus tard, qui nous dit qu’il ne se formera pas dans ce pays une aristocratie de
tous ces descendants français, dont la plupart occuperont des postes élevés ? N’est-ce pas là
pour l’avenir, l’influence française faisant rempart à l’influence anglo-saxonne ?
Passons maintenant. Messieurs, au point de vue patriotique, et, pour vous en faire
comprendre toute l’étendue, je vous citerai
les paroles de M. Ladouceur de Barcelonnette,
qui s’écriait à la Matinée du Cercle : « C’est
là notre plus grande cause de faiblesse. Sur ce
terrain, nous nous laissons distancer par nos
rivaux qui nous font une furieuse concurrence,
cherchant à détacher de nous les peuples qui
étaient nos clients, et cela, vous le savez mieux
que personne, vous, Messieurs, qui avez été au
Mexique, et qui avez vu agir nos concurrents.
Aussi vous joindrez-vous à moi pour dire bien
haut que si nous laissons faire, avant peu on se
déshabituera de nous, de notre marché […].
Comment compenser ce défaut
d’émigration ? Quel meilleur moyen que la diffusion
En 1895, le Comité pour la création d’une institution sco- 12de notre langue ? » .
laire pour les fils de Français du Mexique reçoit de
nombreuses souscriptions pour fonder le Lycée. À la fin de
Ce discours, qui a été très applaudi par l’année suivante, le célèbre Tivoli de San Cosme est
transformé pour accueillir plus de 150 élèves. La presse en parle les membres du Cercle et de la Société
avec enthousiasme dans plusieurs longs articles. de bienfaisance, annonce les proposi-Source : Le Courrier français, 18 octobre 1896. CEMCA.
tions qui seront faites par les
fondateurs du Lycée français de Mexico et
que l’on peut résumer en huit points :
1. Aider les familles qui envoient leurs enfants étudier en France.
2. Aider les parents sans ressource pour qu’ils puissent donner à leurs enfants une éducation
de qualité de type français.
3. Établir un lieu où ils pourront apprendre le français.
4. Connaître l’histoire de la France et sa culture.
5. Faire acquérir aux enfants un sentiment d’appartenance et l’amour de leurs origines françaises.
6. Combattre l’influence anglo-saxonne.
7. Renforcer la sympathie de la population mexicaine envers la France.
8. Gagner sur le plan de la concurrence commerciale.
11 Procès verbal de l’Assemblée convoquée le dimanche 22 octobre 1893, CADN, Mexique, Série B, carton 83. L’initiative
est envoyée depuis Barcelonnette par M. Armand et M. Ladouceur.
12 Procès-vlée op. cit. On trouve un résumé du discours dans A. Genin, Les Français au Mexique, du
eXVI siècle à nos jours, Paris, Nouvelles Éditions Argos, 1933, p. 405.
48 Javier Pérez SillerLe président propose donc d’élire un Comité d’étude de sept membres, pour
dis13cuter avec l’Alliance française de Mexico . Ces efforts sont couronnés de succès
lors de l’assemblée du 23 novembre 1895, lorsque plus de 200 personnes – qui
ne s’étaient pas réunies depuis longtemps – approuvent le mécanisme : fonder
une société coopérative par actions, pour créer une école française. L’Ambassade
de France et les membres de l’association envoient alors un communiqué avec les
reçus de la souscription à tous les Français du Mexique.
L’organisation, les bâtiments et le personnel du Lycée
Le 27 mars 1896, est formellement constituée la Société coopérative du Collège
14français de Mexico, devant le notaire Bernardo Cornejo . La société est fondée
15avec un capital initial de 30 000 pesos divisé en 1200 actions qui sont
rapidement achetées par les membres de la Colonie française et par la Société de
bien16 17faisance qui se porte garant et caution morale . Le 2 mai, l’assemblée générale
des actionnaires approuve les statuts et nomme un conseil d’administration formé
des personnalités suivantes :
Conseil d’Administration
Dr. Frédéric Baumgarten (Fr.) Interne des hôpitaux de Paris (président)
Theorode Dachary (Fr.) Manufacturier (Vice-président)
André Lefebvre (Fr.) Licencié en droit, négociant (Secrétaire)
Fortuné Caire (Fr.) Rentier, président du Cercle, vice-président
de la Société de bienfaisance (Trésorier)
Conseil de surveillance
Louis Hoffenbach (Fr.) Avocat
Henri Bert (Fr.) Avocat
Source : Rapport politique n° 15, Mexico, 12 mai 1896, CADN, Mexique, Série B, Carton 83.
13 Ce comité élu se compose des personnes suivantes : Honoré Lions (Père), Frédéric Baumgarten, André Lefebvre,
Gustave Mille, Léon Signoret, Franck Armand, L. Passemard. Procès verbal de l’Assemblée, op.cit., p. 9 et lettre de
Lefebvre et Passemard au ministre de France, 1er novembre 1893.
14 Copie simple des statuts de société coopérative appelée Collège français de Mexico Inscrite au registre du notaire Bernardo
Cornejo. Signée par Federico Baumgarten, Juan Teodoro Dachary, Luis Anciaux et Luis Hoffenbach. CADN,
Mexique, Série B, Carton 83.
15 Les actions avaient une valeur de 25 pesos payables, 3 pesos le jour de la souscription puis avec des versements
mensuels de 2 pesos. Copia simple de la escritura, op.cit., p.2.
16 Sur les 1200 actions, 1087 ont été achetées par des particuliers et 113 par la Société de bienfaisance. Archives
diplomatiques de La Courneuve, (ADC) Correspondance politique, Mexique, lettre du 12 mai 1896.
17 En 1897, la Société reçoit une donation de 18 000 piastres, ce qui augmente le capital social à 48 000 piastres.
Notes sur le Collège français de Mexico, AMAR, Corr, août 1897.
Mécanismes de reproduction de sensibilités 49

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