Les Français au Mexique XVIIIe-XXIe siècle

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Quarante chercheurs dressent un bilan sur le sens de trois siècles de présence française au Mexique. Flux migratoires, transferts de savoirs et techniques, marginalité des migrants ou leurs réseaux, leurs traces, négoces, institutions ; fictions, représentations et conflits d'interprétations -plus qu'un simple inventaire, ce volume questionne le phénomène migratoire, multiplie les approches patrimoniales, régionales, militaires, démographiques et politiques, témoins d'une aventure tant individuelle que collective.
Publié le : dimanche 15 février 2015
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EAN13 : 9782336370415
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LES FRANÇAIS AU MEXIQUE
e e Sous la direction deXVIII -XXI SIÈCLE
Javier Pérez Siller et Jean-Marie LassusVolume 1
MIGRATIONS ET ABSENCES
e eLes deux ouvrages collectifs Les Français au Mexique XVIII -XXI siècle (vol. 1). LES FRANÇAIS AU MEXIQUE e eMigrations et absences et Les Français au Mexique XVIII -XXI siècle (vol. 2).
Savoirs, réseaux et représentations constituent une approche novatrice des e e
migrations vues sous l’angle de la mondialisation et des sensibilités. XVIII -XXI SIÈCLE
Pour la première fois, un groupe de 40 chercheurs s’est réuni pour faire
un bilan des recherches sur le sens de trois siècles de présence française au Volume 1
Mexique, contribuant ainsi à éclairer d’un regard nouveau l’histoire des
relations franco-mexicaines. Ils ont examiné les fl ux migratoires, les transferts MIGRATIONS ET ABSENCES
de savoirs et de techniques, la marginalité des migrants ou leurs réseaux,
les traces qu’ils ont laissées, les négoces ou institutions qu’ils ont fondés, les
fi ctions, les représentations et les confl its d’interprétation qui en résultent pour
déchiffrer leur impact dans la société de réception.
Plus qu’un simple inventaire ce premier volume Migrations et absences
offre ainsi de nouvelles pistes de recherche sur les phénomènes migratoires, en
multipliant les approches patrimoniales, régionales, militaires, démographiques,
politiques, et en accordant une place particulière aux correspondances de ces
migrants français qui témoignent de sensibilités les plus diverses et rendent
compte d’une aventure tant individuelle que collective.
RECHERCHES
A
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UISBN : 978-2-343-05608-1
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Sous la direction de
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LES FRANÇAIS AU MEXIQUE XVIII -XXI SIÈCLE Volume 1
Javier Pérez Siller
MIGRATIONS ET ABSENCES
et Jean-Marie LassusMigrations et absences
Les Français au Mexique
e exViii -xxi siècLe
3




































© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05608-1
EAN : 9782343056081 sous La direction de :
JaVier Pérez siLLer
Jean-Marie Lassus
Les Français au Mexique
Migrations et absences
e exViii -xxi siècLe
L’HarMattan
uniVersité de nantes
5
beneMérita uniVersidad autónoMa de PuebLaRecherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland
et Joëlle Chassin

La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de
toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à
l’Argentine et au Chili.

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Directeur de l’Instituto de Ciencias Sociales y Humanidades
“Alfonso Vélez Pliego”
uniVersité de nantes
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Président
Ce livre a bénéficié d’une subvention du CRINI, Centre de Recherche sur les
Identités Nationales et Interculturalité de l’Université de Nantes et de l’ICSyH,
Institut de Sciences Sociales et Humaines de l’Université Autonome de Puebla.
Comité de lecture : Michel Bajon, Jean-Marie Lassus et Yves Robin (Université
de Nantes) et Javier Pérez Siller (Universidad Autónoma de Puebla).
Couverture : Julio Broca
Création graphique et maquette : Norma Aranda Castillo
Corrections : Fabienne Favre, Claire Lewin et Joëlle Chassin
Index de noms, lieux et institutions : Gloria M. Hernández
Première édition : 2014
ISBN : 978-2-343-05608-1
México Francia:
presencia, influencia, sensibilidad, CA-BUAP 197-PROMEP.
www.mexicofrancia.org
D.R. © L’Harmattan
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Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, BUAP
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Centro Histórico
72000 Puebla, Mexique
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Fax. 52 (22 2) 229 56 81
www.icsyh.org.mx
Illustration de couverture : Document du Centre des Archives Diplomatiques
de Nantes PréFace
Bien qu’issu d’un colloque, cet ouvrage est avant tout un livre, fruit de la
collaboration entre chercheurs mexicains, américains et français qui, depuis
plus de vingt ans, ont participé au projet « Mexico Francia : mémoire d’une
sensibilité commune ». Cette publication ne doit donc pas être considérée
seulement comme la trace d’un événement scientifique et culturel
exceptionnel : elle s’inscrit également dans la continuité des livres publiés jusqu’alors
par l’équipe « Mexico Francia » sur la notion de sensibilités dans l’histoire
1des migrations françaises au Mexique .
L’Université Autonome de Puebla, siège du projet, figure au nombre
des universités mexicaines avec lesquelles l’université de Nantes entretient
depuis 2002 des échanges académiques et scientifiques. Parallèlement, au
cours de ces années, une coopération entre nos universités et nos centres de
recherche ainsi qu’avec le Centre des Archives Diplomatiques de Nantes,
CADN, a pu s’établir avec succès. C’est dans le cadre de cette coopération
que s’est tenu le sixième colloque international Mexico Francia intitulé :
1 V oir la série des livres México Francia: memoria de una sensibilidad común, siglos XIX-XX, vol.I à V , México,
BUAP-CEMCA-EON (1998, 2004, 2010 et 2014). Et le site www.mexicofrancia.org
7e e« Migrations et sensibilités : les Français au Mexique XVIII -XXI siècle, 19-27
2novembre 2007 » .
Les objectifs et les enjeux étaient donc multiples et cette manifestation
a permis de montrer l’articulation entre la ville de Nantes et l’Université
par le biais de la Formation Continue, lieu du colloque, et des Archives
diplomatiques essentiellement, mais aussi des partenaires locaux et
d’associations d’étudiants, dans le cadre d’une recherche pouvant intéresser à la
fois les spécialistes français et internationaux et le grand public.
Ainsi, pour la première fois, une quarantaine de chercheurs venus des
États-Unis, du Mexique et de France, se sont réunis pour partager leurs
réflexions sur le sens de la présence française au Mexique. Leurs
communications ont été revues pour intégrer deux volumes sur Les Français au Mexi-que.
Ce premier volume, sur Migrations et absences, fait un bilan de la
problématique mise en œuvre, depuis 1997 par les membres de l’équipe México
Francia – sous l’angle de la construction des sensibilités et de la mondialisation.
Il propose quatorze études sur les flux migratoires vers le Mexique, entre
e e la fin du XVIII siècle et le début du XX siècle, et analyse les traces intimes
– lettres, récits de voyage et mémoires –, qui sont autant des témoignages
3sur la double absence que vit le migrant .
Si la migration française vers le Mexique – partie au début du XIXème
siècle des Pyrénées, de la Bourgogne, et de la région parisienne et, un siècle
plus tard, essentiellement des Alpes de Haute Provence – les fameux
Bar2 De nombreux partenaires ont été impliqués pour cet événement. ÀNantes : les Anneaux de la mémoire,
l’Association Autour du Monde, l’Association des chercheurs étrangers, l’Association Comal, l’Association
Amitiés Nantaises Latino-Américaines, le Centre Généalogique de l’Ouest ; la Bibliothèque
Universitaire des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Nantes ; le Festival des 3 continents ; l’Institut de
Recherche et de Formation en Français Langue Étrangère de Nantes ; la Médiathèque de Nantes ; Nantes
Métropole ; l’Université Permanente ; la Ville de Nantes. Sur le plan national et international : le Musée
des Barcelonnettes, le Centre de Recherche d’Histoire nord-américaine de l’Université de Paris-I ; le
Laboratoire des Mondes Américains et la Maison Universitaire Franco-Mexicaine de Toulouse.
3 C’est le titre du livre de Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances
de l’immigré, Paris, Seuil, 1999.
8celonnettes – s’installe essentiellement dans les villes et villages, voire se
concentre dans la métropole mexicaine, des cas exceptionnels pleins
d’enseignements demeurent, comme celui notamment de la colonie éminemment
rurale de Jicaltepec : plus de 80 familles bourguignonnes qui se sont
installées en 1833 au nord de Veracruz, en rêvant de créer un phalanstère –, avec
des maisons et des bâtiments qui rappellent ceux du lieu d’origine ; tout un
patrimoine mis en valeur par Patrick Lafarge et José Jiménez.
La variété des Français, en raison de leurs origines et la diversité des
métiers exercés – architectes, chirurgiens, bergers, boulangers, horlogers,
maîtres d’école, médecins, menuisiers, mineurs, tailleurs, tanneurs, valets
de chambre et, bien sûr, commerçants – sont autant d’éléments qui
facilitent l’étude du sens de leur présence dans l’histoire et la culture de la
société d’accueil, comme le montre le chapitre sur les Français établis à San
Luis Potosi entre 1790 et 1830 (Isabel Monroy Castillo).
L’étude de certaines régions révèle les particularités des migrations
françaises : on verra, par exemple, comment l’appartenance de la région du
Río Nautla au grand ensemble du Circuncaribe et son interconnexion avec
d’autres points de la colonie française grâce à la navigation ont été des
facteurs essentiels pour la survivance de la colonie française, son adaptation et
son métissage tandis que dans la zone frontalière du Sonora, les colons
devaient trouver des solutions pour survivre dans une région désertique
difficile, en proie à de fréquentes incursions indiennes (Elsa Carrillo Blouin).
Sur le plan des mouvements migratoires, on se trouve également face
à une grande diversité de cas et de situations : au Chiapas, pour la même
époque, Luz Bermudez explique comment le besoin des « frères
d’outremer » ne prit pas fin en 1821, s’agissant aussi d’une attitude mentale
collective dans l’attente d’un changement messianique venu de l’extérieur.
La campagne de modernisation soutenue par Porfirio Díaz depuis le centre
du pays permettra d’autre part un nouvel essor des cultures intensives au
Chiapas. Sur la période 1882-1930, Delia Salazar présente l’évolution des
migrations françaises dans la métropole : les magasins, manufactures et
ateliers d’origine française, qui étaient administrés et animés par de jeunes
9travailleurs immigrés venant des mêmes villages, ou des mêmes régions,
sont alors occupés par de jeunes Mexicains ou des descendants naturalisés
des anciens immigrants.
Le souvenir d’une élite qui a représenté la marque tangible de la
présence française est encore visible dans les traces laissées dans les principales
villes mexicaines par les immigrants français : grands magasins, banques,
centres de production industrielle, cafés et restaurants avec leurs
spécialités gastronomiques, collèges, académies, clubs et hôpitaux… Tout un
ensemble de traces qui suggère l’hégémonie des Français dans le modèle
e eurbain mexicain du XIX et la première moitié du XX siècle.
Un phénomène peu connu reste celui des soldats du corps
expéditionnaire français restés au Mexique. Analysé par Solène Garotin à partir
de documents conservés aux archives de l’armée de terre de Vincennes et
aux archives diplomatiques de Nantes, mais aussi à partir des lettres et des
mémoires de soldats, il révèle des réalités non prises en compte par
l’historiographie existante. Grâce aux méthodes empruntées à la sociologie et
à l’anthropologie historique, il est possible d’expliquer en partie les raisons
de son choix de vie.
Tous ces migrants partent grâce aussi au formidable
développement des transports maritimes. Ainsi, à l’autre bout de l’Hexagone, le
port de Saint-Nazaire a concurrencé Le Havre dans le système de
liaison entre la France et le Mexique et l’Amérique centrale, avec le
lancement à Saint-Nazaire, par la Compagnie Générale Transatlantique le
14 avril 1862, du premier Paquebot La Louisiane en direction de
Veracruz. Après avoir été complice, Saint-Nazaire ne tarda pas à s’afficher
comme rival du Havre à partir de la création du troisième ordinaire sur les
Antilles au départ du Havre, jusqu’à la fermeture de la ligne du Mexique au
départ de Saint-Nazaire à destination de Veracruz (Veronique Basille-Reyes).
La correspondance privée et les journaux intimes sont des sources
privilégiées pour révéler les sentiments et les passions qui agitent les cœurs
des hommes et qui déterminent leurs pratiques et leurs attitudes. Dans
la seconde partie du livre – Lettres, récits de voyage et journaux –, le lecteur
10trouvera des portraits de migrants peu communs, comme François de Paule
de Fossa, bien différent de l’immigrant tel qu’il a souvent été représenté,
pauvre et inculte. Celui-ci dispose au contraire d’un bagage culturel
important qui transparaît à travers sa correspondance privée, au même titre que
son isolement et son manque d’intégration dans la société mexicaine. Fossa
apporte un regard extérieur, souvent critique, sur le Mexique qu’il
parcourt et notamment sur le système colonial espagnol et son mépris pour le
peuple (Annick Foucrier).
Son profil est bien différent de celui de Léon Martin, modeste émigrant
de Barcelonnette et commis de magasin au Mexique, dont Leticia Gamboa
a suivi le parcours à travers sa correspondance, même s’il témoigne lui
aussi de ses difficultés pour s’adapter au Mexique, et qu’il y décèdera 28
mois après y être arrivé. Cas particulier encore que celui de Jean-Baptiste
Lissarague, jeune émigrant de 15 ans originaire d’Hasparen au Pays Basque
qui s’était embarqué à Saint-Nazaire pour le Mexique en 1902, en tenant un
journal sur les péripéties de son voyage pour sa famille et ses amis demeurés
à Hasparen. La découverte de ce journal a permis à Beñat Cuburu-Ithorotz,
d’ouvrir un nouvel axe de recherche autour de l’émigration de tanneurs
haspandars vers le Mexique et de comprendre à quel point ce microcosme
fonctionnait en réseau.
Les relations familiales témoignent de sensibilités particulières
notamment dans des situations de déracinement : l’étude de la correspondance
de Léontine Couturier à Jicaltepec durant les cinq courtes années de son
séjour au Mexique, est riche d’une grande sensibilité et témoigne des liens
entre la France profonde et la colonie de Jicaltepec-San Rafael dans l’État
de Veracruz à laquelle il lui faut s’adapter, ce qui explique l’importance de
sa référence identitaire à la Savoie et à sa famille (Jean-François
Campario). Dans d’autres cas, comme celui de la famille de Jean-Sébastien
Joachim, nous voyons comment son ancêtre Marcel Joachim trouve avec sa
famille une place dans l’histoire de l’immigration française au Mexique :
tant par son expérience que par ses origines, il est un témoin particulier de
la société mexicaine de l’époque, sans pour autant renoncer à une certaine
11distance critique. Un des cas les plus singuliers est sans doute celui du jeune
naturaliste suisse Henri de Saussure, dont les lettres témoignent de la forte
eprésence française au Mexique au milieu du XIX siècle, de ces Français
anonymes, moins étudiés que ceux de Barcelonnette, mais qui témoignent
de la force du rêve mexicain et d’une gestation de l’« afrancesamiento »
postérieure. Un voyageur qui se situe dans un mélange entre rêves et
réalisme spéculatif, et que tout historien doit prendre en compte (Guy Rozat).
Mais les nouvelles sur les migrants sont aussi répandues par la presse
de leurs régions d’origine. Ainsi, Le journal de Barcelonnette, présenté par
Hélène Homps, reste un précieux outil de connaissance pour appréhender
le phénomène migratoire ubayen, dans sa dimension humaine, individuelle
et collective. Témoin direct des réussites industrielles et commerciales de
la communauté de l’Ubaye, il révèle aussi le rêve mexicain et les liens entre
les deux communautés, voire la sensibilité commune construite autour de
l’aventure mexicaine.
Outre sa contribution à l’étude des flux migratoires français vers le
Mexique et de leurs traces profondes, l’objet principal de cet ouvrage est
d’inviter les lecteurs à envisager la question des études historiques sur les
migrations sous l’angle de la mondialisation et des sensibilités. Il leur
appartient maintenant de déterminer si cet objectif a été atteint.
Puebla, Javier Pérez Siller
Nantes, Jean-Marie Lassus
12introduction
1« une aVenture inteLLectueLLe coMMune »
Au printemps de 1997 un groupe de chercheurs de l’Université Autonome de Puebla
a décidé d’entreprendre l’étude du fait français dans l’histoire mexicaine. Dans leurs
erecherches individuelles sur le XIX siècle, chaque chercheur avait constaté la présence
des Français au Mexique, terre de conquête, mais cette présence était passée inaperçue,
valorisée en tant qu’influence ou perçue comme un phénomène purement migratoire,
voire démographique. L’ombre des guerres entre le Mexique et la France – celle « des
2gâteaux » et de l’Intervention – ne permettait pas de saisir l’originalité du problème .
eEn effet, tout au long du XIX siècle, les Français étaient mêlés aux
commerçants, aux éducateurs, aux médecins, aux industriels, juristes, ou restaurateurs ; on
les trouvait actifs parmi les politiciens, les journalistes, les scientifiques, les littéraires,
les tailleurs, les coiffeurs. Bref, on constatait que, malgré leur petit nombre, ils
occupaient des positions privilégiées dans les villes et l’on remarquait également que tout
ce qui venait de France – marchandises, nourriture, idées, littérature, voire modèles
sociaux – avait une bonne cote parmi les « gens éclairés » et les familles de la haute
société. L’ampleur de cette présence se devait d’être étudiée.
En commençant cette étude nous n’avons pas voulu d’un simple inventaire de
la présence française dans les régions du Mexique et selon les différentes époques, ni
nous limiter à son impact sur des secteurs ou des aspects donnés de la société ; nous
1 Ces lignes sont issues d’une communication présentée lors des VIèmes Journées sur l’histoire des sensibilités
(EHESS 6 mars 2007). Elles ont bénéficié des commentaires pertinents d’Arlette Farge et Roger Chartier que j’ai
incorporés dans une publication sous l’intitulé : « La construction de sensibilités : Problématique pour l’étude de
la présence et de l’influence française au Mexique », (Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Número 7 – 2007). Dans cette
version, je résume mon propos et j’approfondis mon analyse des concepts théoriques, des pratiques de recherche
des intellectuels associés à ce projet académique, connu sous le nom de « Mexico Francia… ».
2 En 1997 l’étude sur la présence et l’influence française au Mexique était un champ de recherche relativement
vierge. Comme le signale Patricia arias : les Français ont fini par devenir la préoccupation principale d’un groupe
de chercheurs tentant d’étudier les moments clés, de comprendre les régions, et de rendre compte des domaines
variés où ils ont laissé une trace, encore récupérable ». Voir : “Una mirada desde la historiografía regional”, en México
Francia: memoria de una sensibilidad común, siglos XIX-XX, México, Vol. 1, p. 87.
Introduction 13n’avons pas voulu non plus nous contenter de reconstruire l’histoire commune entre
le Mexique et la France, certainement nécessaire pour aller plus loin. Au contraire,
nous avons prétendu découvrir et pénétrer le sens de cette présence dans l’histoire et
la culture mexicaines. Pour cela, il fallait penser la présence française d’un point de
vue historique – déchiffrer son originalité – et construire une perspective commune :
trouver des concepts unificateurs susceptibles de servir de ponts, de rendre cohérents
les thèmes et d’aider à expliquer quel avait été son rôle dans l’histoire. La perspective
de la mondialisation et l’analyse des processus de création de sensibilités sont des
outils qui nous ont permis de satisfaire à ces exigences théoriques et méthodologiques.
La présence française au Mexique s’inscrit dans une étape de la mondialisation.
Les immigrations au sens large (personnes, capitaux, objets, idées) se produisent
dans un contexte et à l’intérieur d’espaces géopolitiques déterminés. De la fin du
e eXVIII siècle jusqu’au début du XX siècle, l’Angleterre fut le centre de «
l’économie-monde ». Les succès qu’elle a connus lors de sa révolution industrielle et de sa
conquête de la mer, lui ont donné la primauté en termes de mondialisation
économique, et de contrôle des échanges. Cependant, au niveau culturel, entre le Siècle
des Lumières et la Révolution de 1789, la France est devenue le phare des modèles
politiques et sociaux de la modernité, et Paris la « Ville Lumière » et la capitale
mondiale de la culture, où tout le monde devait se rendre pour se cultiver et rencontrer
3« la plus haute civilisation » .
Ce bain de francisation, dans lequel se plongèrent les élites mexicaines et
latinoe eaméricaines au cours des XIX et XX siècles, leur permit de mieux s’intégrer aux
processus de mondialisation. On en trouve l’explication dans les racines communes
que partagent les deux cultures, ibérique et française, toutes deux catholiques et
latines. Mais rappelons aussi le rôle de paradigme qu’a joué l’expérience historique
française pour les anciennes colonies ibériques.
En toile de fond de la mondialisation, émerge un changement plus profond et
souterrain, un processus de construction de sensibilités qui émane des échanges
générés par l’arrivée de voyageurs, d’immigrants, de produits culturels (livres, revues,
théâtre, opéra, musique, architecture, etc.), de marchandises ou de capitaux. Leur
présence engendre d’autres mutations au sein de la société d’adoption : ce qui vient
de l’extérieur connaît une période d’adaptation à la nouvelle réalité et provoque, en
même temps, une réaction qui modifie irrémédiablement le milieu ; il se produit,
alors, une altération profonde – altérité – qui va dans les deux sens.
L’observation de ce phénomène a amené Justo Sierra à affirmer, à l’aube du
eXX siècle, que « l’esprit de la culture française est l’enveloppe de l’âme que les pays
latins ont adopté depuis deux siècles ». En fait, les élites mexicaines se sont
empa3 e Walter Benjamin, Paris capitale du XIX siècle, Paris, Les éditions du CERF, 2009, p. 974.
14 Javier Pérez Sillerrées de la culture moderne à partir de sa version française car celle-ci a conservé des
racines communes à l’esprit hispanique hérité de la colonie. Les idées des Lumières,
les modèles juridiques et politiques – aussi bien monarchique que républicain – ainsi
que les immigrants contribuèrent à la création d’une sensibilité politique et sociale.
Les Français étaient admirés en tant que porteurs d’une culture qui éclairait le
Nouveau Monde.
Un phénomène similaire se produisit avec l’arrivée du commerce et des
immigrants français dans les années 1830 et 1840 : après l’expulsion des Espagnols, ils
furent, pendant un temps, le premier groupe étranger du pays, ce qui non
seulement accéléra la concurrence avec les commerçants hispaniques et allemands, mais
créa de plus un marché et encouragea un certain type de consommation (de biens
alimentaires, de vêtements et de nouveautés), contribuant ainsi à la diffusion d’un
certain goût. Les affinités se confirmèrent après le conflit avec le Texas (1836) et le
traumatisme de la guerre avec les États-Unis (1846 – 48) ; tant les républicains que
les monarchistes voyaient la France comme la source de modèles à suivre. Pendant
l’Expédition française et l’Empire, le contact se fit plus profond dans les grandes
villes (architecture et beaux-arts), dans l’administration publique (sécurité et
salubrité) et dans la vie quotidienne.
Mais ce fut pendant le Porfiriat (1876 – 1910) que les populations urbaines
adoptèrent « el afrancesamiento » dans la culture de consommation et pour leur
confort : ils s’habillaient à la mode de Paris, suivaient ses us et coutumes,
parlaient français (condition pour être qualifié de « cultivé »), lisaient ses
principaux livres ; de littérature, d’art, de philosophie, et toutes sortes d’ouvrages.
Les maisons d’édition nourrissaient les salons et les clubs animés par des
immigrants français, où se rendaient les classes moyenne et supérieure de la
société urbaine. Une sensibilité s’était créée entre les populations des principales
villes du pays qui diminua avec le nationalisme et l’esthétisation de la Révolution
e– sensibilité qui marqua le XX siècle mexicain – et qui, dans les années 1940,
entrouvrit sa porte à la culture américaine.
Définitions et usages des concepts
Si la perspective de la mondialisation avait été bien définie et bien comprise par les
chercheurs, le concept de sensibilité, en revanche, posa beaucoup de problèmes. Il fut
l’objet de deux colloques afin de mieux le définir. Notre deuxième livre rend compte
de découvertes, mais aussi et surtout des difficultés rencontrées. Plusieurs questions
se sont posées : qu’est-ce que la sensibilité ? Quels aspects sociaux étudier pour la
comprendre ? Quelle est la meilleure échelle d’analyse pour l’aborder ? Quelles
méthodes utiliser pour l’analyser ? Quelle stratégie d’écriture pour en rendre compte ?
Introduction 15Dans la pratique, chaque chercheur a apporté une réponse singulière à ces
questions, et chacun a proposé des sens spécifiques en creusant son propre champ
d’étude. Pour mieux comprendre les usages et les définitions des concepts utilisés, il
faut d’abord examiner la répartition des champs de recherche dans les trois ouvrages,
sur les quatre, que le projet de recherche a déjà publiés.
Premier (1998) Deuxième (2004) Troisième (2010)
Historiographie et sources
Économie et société Les immigrés : regards et intérêts L’immigrant : image et réalité
Éduquer et connaître Du privé au public
Les réseaux : élites, familles,
associations
Trace et culture urbaines
Urbanisme et santé publique Hygiène, maladies et Le monde de la médecine et
thérapeutique la santé publique
Le monde des représentations Goûts, esthétique et La République des lettres
représentations
À la lecture de ce tableau nous constatons l’élargissement des axes de recherche à
divers champs sociaux, et la permanence de ceux consacrés aux pratiques médicales
et aux pratiques artistiques (littérature, récits de voyage, danse, architecture,
peinture, dessin, autres), ces dernières étant réunies sous la catégorie des représentations.
4Or, dans le premier livre , l’accent est mis sur les sources : trois chapitres complets,
amorcent non seulement l’ouvrage, mais toute la recherche – voulue « scientifique » –
apporte des réponses à l’historiographie, nationale et régionale ; une sorte d’état des
savoirs sur nos champs de recherche, et sur une de leurs sources importantes : les
journaux français publiés au Mexique.
5Les second et troisième livres ont été marqués par l’évolution de nos réflexions
sur les aspects historiques. En effet, au cours des colloques qui ont alimenté nos
6ouvrages , nous avons abordé des problèmes tels que : « le sens de la présence
française » dans la société et l’histoire, le binôme « afrancesamiento et modernité » et les
« acteurs d’une sensibilité commune ». Tandis que dans le quatrième livre – consacré
4 Javier Pérez siller, México Francia: memoria de una sensibilidad común, siglos XIX-XX, México,
BUAP-CEMCA-El Colegio de San Luis, 1998, p. 445.
5 Javier Pérez siller et Chantal Cramauselle, México Francia: memoria de una sensibilidad común, siglos XIX-XX,
México, BUAP-CEMCA-El Colegio de Michoacán, 2004, p. 480, et Javier Pérez siller et David skerrit, México
Francia: memoria de una sensibilidad común, siglos XIX-XX, México, BUAP-CEMCA-Universidad Veracruzana,
2010, p. 629.
6 e e Le III colloque (Zamora, 1999) fut consacré au « Transit d’une société coloniale versune nationale » ; le IV (Xalapa,
e2001) à l’étude de « l’afrancesamiento et la modernité » ; et le V (Puebla, 2003), aux « Acteur d’une sensibilité commune
16 Javier Pérez Sillerà l’étude de la migration et à l’influence des Barcelonnettes –, nous analysons son
7impact, depuis les régions mexicaines .
Mais l’originalité de notre démarche n’est pas dans l’élargissement du champ
d’étude, elle réside dans l’articulation de la problématique – la construction de
sensibilités – et de la perspective – la mondialisation –, avec des questions qui découlent de la
présence française au Mexique. Par exemple : quel sens avait-elle eu dans divers champs
sociaux, secteurs de la population et aires géographiques ? A-t-elle contribué à la
modernité, à la culture urbaine, à l’architecture, à l’urbanisme, à la santé publique, voire
à la transmission de pratiques et des savoirs ? Enfin, l’originalité de ce projet consiste à
utiliser diverses échelles d’analyse dans la recherche – histoire de vie des individus, des
collectivités, des associations, espaces de l’économie, de la politique et de la société,
voire des régions – pour mettre à l’épreuve notre problématique et notre perspective.
Cette pratique collective a permis aux chercheurs d’observer et d’analyser avec les
mêmes bagages et les mêmes inquiétudes cette réalité ; elle a permis aussi de donner du
sens au concept de sensibilité afin de mieux le comprendre. Et donc, de mieux prendre
en compte les pratiques historiennes en étant conscient de leurs contenus.
Sensibilité et francisation
Ainsi, le concept de sensibilité est devenu un instrument qui réunit et mobilise ;
un outil dont la finalité était d’unifier les regards des chercheurs venus d’horizons
divers, travaillant sur divers champs sociaux, des périodes et des espaces assez variés.
Son vaste contenu a fait de lui un prisme pour comprendre des réalités et un moteur
pour orienter la recherche ; une manière de concevoir et de guider les enquêtes sur
les sujets que chacun abordait, en sachant que pour analyser le passé, il est nécessaire
d’adopter une position et de la rendre explicite.
Comme notion, la sensibilité accepte de multiples définitions. Elle comprend
une façon de voir, de sentir, d’interpréter, de signifier et de vivre la vie individuelle
et collective ; une manière d’être qui nourrit et se nourrit d’un ensemble de
représentations hiérarchisées et d’appréciations différenciées de soi-même, de l’autre et
du monde ; elle dérive des pratiques sociales tissées par les individus et les groupes,
en espaces, moyens et temps déterminés. Selon Alain Corbin, l’histoire du sensible
cherche à révéler la manière selon laquelle les individus et les groupes se
repré8sentent eux-mêmes et les autres, et construisent une façon de percevoir le monde .
».
7 Le quatrième livre, issu aussi d’un Colloque International (Durango, 2008), est consacré à l’étude de la migration
et à l’influence des Barcelonnettes en différentes régions au Mexique ; les vagues migratoires, leur implantation, les
pratiques économiques et commerciales, les réseaux d’entrepreneurs. Voir : Leticia gamBoa ojeda (coord.) Los
Barcelonnettes en México. Miradas regionales, siglos XIX-XX, BUAP-ICSyH-Universidad Juárez de Durango, 2008, p. 508.
8 Voir les ouvrages d’Alain Corbin, en particulier, Alain Corbin. Historien du sensible, entretiens avec Gilles Heuré,
Introduction 17Mais, le défi n’est pas seulement de proposer une définition commune à l’outil
conceptuel utilisé – attitude simpliste pour ceux qui ont besoin d’une planche de
salut dans l’océan des doutes émergeant de la recherche du passé – ; non : le défi
se trouve dans l’utilisation de ce concept. Et surtout dans son efficacité à construire
une problématique d’historien. Une problématique permettant de passer d’un objet
d’étude – les Français au Mexique – à la construction d’un sujet historique. Cette
problématique découle des modifications produites par la présence d’éléments
étrangers dans la société et l’histoire mexicaines. Il s’agit de la construction de sensibilités
que nous pouvons qualifier d’afrancesadas.
Dans le monde hispanique, « el afrancesamiento » est une notion qui a changé de
esens à travers l’histoire. Vers la fin du XVIII siècle, l’adjectif fut utilisé pour
disqualifier, voire dénoncer les sympathisants des Lumières et, surtout, les adeptes de la
erRévolution française et de Napoléon I . La Couronne, l’Église et l’administration
vice-royale ont combattu les afrancesados dans tout l’Empire, et avec tous les moyens
culturels, juridiques et répressifs à leur disposition. Ils considéraient qu’ils étaient
une menace pour la souveraineté royale, un foyer d’idées contraires à la monarchie
et à la religion catholique. À cause de cette persistance, ils ont fini par légitimer
et conforter leur importance. Beaucoup d’entre eux se sont révélés des insurgés,
indépendantistes ou sympathisants de ces causes. Avec la désintégration de l’Empire
– cycle des Indépendances et de Révolution Atlantique, voire de désintégration ou
d’effritement d’une puissance qui avait dominé l’Europe –, le terme a changé de
contenu : péjoratif au début, on a fini par lui attribuer une connotation plutôt
positive ; l’adjectif « afrancesado » fut alors utilisé pour désigner ceux qui se proclamaient
héritiers des Lumières et des idées de modernité.
eAu cours du XIX siècle, le concept s’est étendu à d’autres domaines de l’activité
sociale, surtout au monde de la culture. Nous le retrouvons dans l’art, la mode, les
bonnes manières, l’administration, l’éducation, les sciences, la politique et jusqu’aux
aspirations individuelles pour devenir moderne. Son emploi a été conforté pendant le
porfiriat. Il devint synonyme de culture, d’aisance sociale, d’aristocratie et, parfois,
très souvent même, d’une certaine proximité avec les cercles du pouvoir. C’était la
caractéristique des individus qui lisaient les mêmes ouvrages, qui s’informaient dans
la presse périodique, qui assistaient à des réunions et veillées littéraires, qui écoutaient
poésie et musique européennes, qui couraient au théâtre, admiraient la peinture, la
photographie et les projections cinématographiques. Il désigna donc un groupe
cosmopolite qui avait des pratiques modernes, qui se voyait comme le représentant d’un
idéal de civilisation et qui cherchait à faire rayonner sa sensibilité dans toute la société.
Concept hérité de l’histoire, « el afrancesamiento », s’est avéré un outil théorique
pour définir le contenu des processus de construction de sensibilité. Ainsi, notre
problématique s’est-elle enfin articulée. Tout au long de ces années, elle est devenue une
18 Javier Pérez Sillerforce d’interpellation, une voie pour l’interprétation ; elle a généré des pistes pour
la recherche.
La sensibilité, une méthode pour l’analyse ?
Certains chercheurs ont utilisé le concept de sensibilité autant comme outil
méthodologique que comme méthode de lecture d’une réalité. Ainsi Jean Meyer a-t-il
suggéré de réaliser :
une étude sémiotique, une analyse de contenu, de vocabulaire au premier et
au second degrés ; on pourrait aussi croiser cette étude avec les données
biographiques de l’auteur, pour voir s’il y a une sensibilité particulière à l’infanterie,
9la cheva-lerie, l’artillerie, la marine…
Federico Fernández Cristlieb utilise le concept pour orienter son regard – “ Lectura
de una geometría de la sensibilidad ”–. Il propose de lire, dans les édifices, les rues
et les monuments, un discours, un ordre ; le concept sensibilité peut ainsi donner
10naissance à une géométrie…
Si les influences des modèles urbains, apportés par les architectes ou les
urbaenistes du XIX siècle, peuvent être comprises grâce au concept de sensibilité, celui-ci
est aussi utilisé, dans le chapitre historiographique, comme méthode pour l’analyse
de l’identité :
Dans cette perspective il existe une optique peu utilisée par les historiens,
appliquée fréquemment dans des disciplines comme l’anthropologie, l’ethnologie,
la philosophie, l’esthétique ou la philologie, qui met l’accent sur la manière dont
ces influences, venues de l’autre, provoquent un processus d’altérité qui,
imperceptiblement, aide à définir et à affirmer l’identité, les façons d’être, le caractère
11et la sensibilité des peuples .
Paris, La découverte, 2000.
9 Voir : Jean Meyer, Yo, el francés. Biografías y crónicas. La Intervención en primera persona, México, Tusquets, 2002, p.43.
10 Les lignes géométriques du quadrillage urbain peuvent être lues comme des messages associés à une sensibilité
e eculturelle. En observant de plus près ces lignes dans les villes françaises et mexicaines du XVIII et du XIX siècle,
on peut trouver au moins quatre expressions géométriques qui se répètent : l’alignement, la régularité, l’uniformité
et la dimension monumentale.
11 Au Mexique, la réflexion sur l’identité a été liée au « mélange de races » ou de « cultures », au métissage ; mais elle
a été réduite aux « races » prépondérantes (indigène, espagnole, africaine) et quelquefois aux influences
culturelles d’autres immigrants qui sont aussi restés. Voir, par exemple, les recherches de Justo Sierra, Molina Henríquez,
Introduction 19Figures et lieux de la sensibilité
Entre méthode et forme, la première sensibilité concerne les individus. Dès le début
de nos recherches un chapitre sur l’historiographie avait donné des pistes : « quelques
biographies sur les artistes montrent comment ces influences pénètrent la sensibilité
12individuelle » . Cette voie fut développée dans le troisième livre, consacré aux
histoires de vie. Plusieurs chapitres s’attachent à montrer et, souvent, à démontrer les
chemins empruntés par les influences, le temps qu’elles prennent pour être adoptées,
adaptées et « appliquées » dans les pratiques.
Ainsi, Pierre Loti est imité, assimilé ou repris par José Juan Tablada, reporter de la
« Revista Moderna ». Tandis que les idées modernisatrices françaises ont été adoptées par
Olegario Molina pour l’aménagement de la ville de Mérida et de l’État de Yucatan. Ou
encore, comme le propose Jean-Marie Lassus : la figure de Charlotte comme «
protagoniste » de l’Histoire, susceptible de révéler les caractéristiques, les carences ou le rejet
d’une sensibilité commune. Les individus sont-ils des sujets représentatifs d’une époque
dont la biographie illustre l’ensemble d’un groupe, d’une classe, d’une sensibilité ? Ou
est-ce notre regard qui les rend exemplaires ?
Mais la sensibilité peut devenir une figure sociale. Les cas extrêmes se présentent
lors de l’adoption des modèles politiques. Ainsi le chapitre historiographique souligne
l’antinomie des sentiments qui ont habité les cœurs des républicains « juaristas » lors
des combats contre les troupes expéditionnaires françaises et la distinction qu’ils
faisaient entre les interventionnistes et le peuple français. Distinction que Victor Hugo
a soulignée dans une lettre adressée à Benito Juárez :
Hommes de Puebla !
Vous avez raison de me croire avec vous.
Ce n’est pas la France qui vous fait la guerre, c’est l’Empire.
Certes, je suis avec vous. Nous sommes debout contre l’Empire, vous de votre
côté, moi du mien, vous dans la patrie, moi dans l’exil.
Derrière le geste, il y a des idées et des valeurs qui nourrissent une sensibilité
poli13tique et qui animent, voire encouragent, la lutte armée de tout un peuple . De
même, il y a des idées et des modèles qui imprègnent les pratiques de groupe. Et c’est
dans l’étude des pratiques que nous avons trouvé les sources de l’adoption et de la
diffusion des sensibilités. Un exemple est l’analyse des politiques appliquées par les
Vasconcelos ou les plus récentes de Bonfil Batalla.
12 O. Debroise, Diego de Montparnasse.
13 Nous ne nous référons pas seulement à une lutte pour établir un modèle de pouvoir, mais à un combat pour
enraciner des pratiques modernes avec une même sensibilité : celle qui considère les hommes égaux devant la loi et
20 Javier Pérez Siller« Científcos », groupe d’élite qui, pendant vingt ans, orienta la politique du
gouvernement de Porfirio Díaz afin de moderniser le pays. En s’appuyant sur les
investissements français, ils ont voulu contrebalancer l’influence des compagnies
nord-américaines. Ainsi ont-ils favorisé la consolidation d’un milieu francisé, à la fois support et
14propagateur d’une sensibilité .
Une telle sensibilité pourrait être qualifiée de « moderne », ou au moins de
génératrice de pratiques modernes. Or les pratiques des acteurs économiques – en
particulier celles de commerçants – influencent directement les transformations de la culture
urbaine. L’étude des Barcelonnettes à Puebla ou de la publicité des commerçants de
la ville de Mexico, « le Paris de l’Amérique » qui « assimila non seulement les us et
coutumes que ces nouveaux produits véhiculaient, mais également le mode de vie et
les valeurs sociales qu’ils associèrent à la construction d’une image cosmopolite », le
prouve. La question reste : comment nourrit-on les pratiques produisant des
sensibilités ? De quel type de pratiques s’agit-il ? Certainement toutes sont culturelles, mais
dans quels domaines devons-nous trouver des réponses ?
L’étude de l’influence française dans les pratiques thérapeutiques conduit Paul
Hersch à se poser la question de la réciprocité des influences. Il montre bien comment
les produits mexicains ont été incorporés à la pharmacopée française et comment les
produits français figuraient dans les formulaires mexicains. Mais, ce qui frappe le plus
est la cohérence des pratiques thérapeutiques avec la sensibilité « moderne », voire
citoyenne. Si la médecine française fut hégémonique parmi les scientifiques
mexicains pour la théorie, pour les pratiques et pour les produits, voire pour le système
d’hôpitaux, dans les années 1940, lorsqu’elle fut dépassée par l’influence
nord-américaine, un véritable changement s’est opéré : « la fin d’une vision encore pertinente
aujourd’hui : celle de l’individualisation et de la diversité dans la thérapeutique », face
à la standardisation des malades et à la généralisation des maladies.
Sensibilité et modernité : les pratiques d’abord
Le binôme « modernité/changement de sensibilité » est présent dans plusieurs
chapitres de nos ouvrages, surtout dans le second volume. Nous le voyons dans les
investissements, dans le commerce, dans l’éducation, ou encore, dans la littérature,
les beaux-arts ou la médecine. Paul Hersch, encore, montre comment l’abandon de
reconnaît dans le peuple l’origine de toute souveraineté.
14 Dans ce contexte ont fleuri les affaires d’immigrants français (dans le commerce, l’industrie et la banque) et ont
prospéré les institutions associatives (clubs, mutuelles, écoles, maisons d’édition, hôpitaux et jusqu’à des cimetières),
contribuant ainsi à la diffusion de leur culture parmi la population urbaine. Tout cela a favorisé l’apprentissage de
pratiques sociales (dans le travail, dans l’administration publique, à l’école, dans le débat politique et dans la culture
de consommation) guidées par des valeurs, des principes et des goûts modernes qui ont 15
Introduction 21la consultation médicale chez soi au profit des visites hospitalières incarne aussi ce
binôme : « Il ne s’agit pas seulement de facteurs et d’éléments techniques, mais de
sensibilités en transformation ».
Cette transformation est analysée par Monserrat Gali dans « les petites choses » :
qui portent à de nouvelles formes de sensibilité ou de sociabilité et qui touchent un
vaste éventail de la population. La nouvelle sensibilité ne s’arrête pas aux modes, elle
comprend des aspects plus vastes : un nouveau type de famille, un nouveau type de
femme, une séparation marquée entre la vie publique et la vie privée, l’exaltation des
valeurs individuelles et familiales… signes évidents de la modernité. Où pouvons-
nous les chercher ?
« C’est dans le cadre des pratiques sociales et familiales que l’on peut le mieux
mesurer le changement de sensibilité ». Mais, ces pratiques sont précédées,
nécessairement, d’une sensibilité qui les rend possibles. Les pratiques, à leur tour, contribuent
à diffuser, dans des secteurs chaque fois plus vastes, la sensibilité qui les soutient. Ainsi
l’étude des pratiques devient-elle le lieu privilégié de la construction des sensibilités.
Quelles pistes pour la réflexion propose
notre dernière contribution ?
Le nouveau livre Migration et sensibilités replace la problématique et la perspective
d’analyse dans l’histoire, offrant ainsi de nouvelles pistes de réflexion. La sensibilité
“ afrancesada ” n’est pas un a priori : elle résulte d’héritages culturels, d’échanges et
de pratiques sociales où interviennent tant l’élément français – immigrants, capitaux,
marchandises, idées, modèles – que les acteurs des différents secteurs de la société
de réception. Il s’agit d’impacts qui se succèdent au rythme de la mondialisation et
qui contribuent à imprégner dans la culture – en adoptant, adaptant, transformant,
structurant et projetant ce qui vient de l’extérieur : une manière d’être.
La première partie du livre est consacrée aux flux migratoires – migration,
communautés et régions – et à leurs impacts dans la société de réception dans l’espace
(Rivière du Nautla à Veracruz, San Luis Potosí, Chiapas) ou dans la durée (profil
démographique, géographique et économique), mais aussi en raison des circonstances
(soldats du corps expéditionnaires restés au Mexique). Il s’attache aussi aux aspects
légaux auxquels doivent faire face les nouveaux arrivants (politiques migratoires),
ainsi qu’aux moyens de transport (Compagnie Générale Transatlantique) qui ont
rendu possible ce flux migratoire.
La deuxième partie, quant à elle, est consacrée aux transferts des savoirs, des
pratiques et des idées. Elle répond aux diverses questions sur la sensibilité qui découlent de
la présence des Français au Mexique : comment se construit cette sensibilité ? Quels
éléments la composent ? Comment s’articulent-ils ? Des réponses sont apportées par
22 Javier Pérez Sillerles chapitres consacrés aux pratiques éducatives animées par des acteurs français
(individus, associations, congrégations religieuses, voire intellectuels ou écoles de
pensées), et par des politiques interventionnistes de l’État (Commissions Scientifiques).
La troisième partie : Marginalité et réseaux, répond aux questions posées par les
rapports entre les acteurs et le milieu. La sensibilité, change-t-elle en fonction des
différents milieux sociaux ou des espaces géographiques ? Quelles sont les structures
économiques, sociales et mentales qui soutiennent et facilitent leur reproduction ?
Quelle échelle d’analyse utiliser ?
Pour la première fois, des chercheurs se sont penchés sur l’autre aspect de la
question : la situation des Mexicains en France ; à travers la version de l’entourage
de l’évêque Vasquez et de son voyage en Europe, ou celle des aristocrates mexicains
à Paris pendant la Belle Époque. Les contacts en France, les réseaux avec le milieu
des élites au Mexique font croire à la consolidation de groupes cosmopolites, qui
partagent les mêmes intérêts, une manière uniforme de voir le monde et même de
manger : une même sensibilité à table. Ils observent aussi avec un regard critique les
pratiques des exclus du festin, comme le montre le vol de « la Profesa » ou les
histoires des nouveaux arrivants au Mexique.

Quels lieux de création et reproduction pour la sensibilité ?
Les processus de mondialisation s’étendent des métropoles des puissances mondiales
aux grandes villes des pays périphériques, et de celles-ci aux villages, aux hameaux et
à la campagne. Leur habitat est la cité ; le milieu où ils se propagent et se reproduisent
est la culture urbaine. Un changement qui s’apparente à la modernité. Au Mexique,
comme dans d’autres pays d’Amérique latine, ces processus se développent au
moment de la transition de la société coloniale vers une société nationale. Quelle est la
place du phénomène de « El afrancesamiento » dans ce processus ? Dans quels milieux
sociaux ? Avec quelle intensité ? Quelle pérennité ?
La quatrième partie propose quelques pistes pour répondre à ces questions, en
avançant de nouvelles sources pour la recherche : les documents privés. Lettres,
journaux intimes, récits de voyage ou journaux de communautés occupent une place
particulière et offrent des témoignages, issus de la vie privée et de l’intimité des
immigrants implantés dans divers milieux mexicains, des observations pointues sur la
société de réception, sur les rapports entre migrants hors du pays, et, bien sûr sur les
sentiments, les projets et les rêves frustrés ou réalisés...
La sensibilité naît du contact avec les éléments étrangers ; elle change en
fonction des espaces géographiques et des époques ; elle se nourrit de représentations et
d’appréciations du monde, qui sont modifiées par les pratiques des acteurs sociaux.
Selon Roger Chartier « il n’est pas de pratique ni de structure qui ne soit produite
Introduction 23par les représentations, contradictoires et opposées, par lesquelles les individus et les
15groupes donnent sens au monde qui est le leur » .
Bien qu’elle donne du sens à l’évolution sociale, la sensibilité afrancesada est,
certes, un phénomène d’élite, voire de classe moyenne. Dans un pays avec une forte
minorité indienne et une si grande diversité culturelle, el afrancesamiento reste donc
eun phénomène socialement bien localisé. Mais, tout au long du XIX siècle, la
distinction entre membre des élites et intellectuels était encore ambiguë : tant les
professionnels que les politiciens et les artistes se considèrent comme en faisant partie,
ceux-ci ayant accès à l’information et aux savoirs de la culture ; à travers la lecture,
la participation à des événements sociaux, ou par des voyages et des séjours de
formation et d’étude en Europe. Outre les intellectuels et le milieu scientifique, quels
sont les moyens ou les acteurs, voire les mécanismes, qui valident les fondements de
la sensibilité afrancesada ?
À travers leurs pratiques les acteurs construisent, reproduisent et transforment
la sensibilité. L’acteur est au centre de ces pratiques. Toutefois, la construction de
l’individu comme sujet conscient de lui-même, comme acteur social potentiel, trouve
sa réalisation dans le domaine de la culture. Elle est le milieu où émergent les
sensibilités, où elles sont construites, se modifient, meurent ou survivent. Entreprendre
l’étude de l’histoire de la sensibilité, c’est aussi se confronter aux difficultés que pose
l’histoire culturelle. Mais quelles relations entretiennent l’histoire culturelle et
l’histoire du sensible ?
La cinquième partie : Fictions et représentations aborde le monde des
représentations avec leur cortège de conflits d’interprétations, d’antagonismes entre les
modèles ou de changements d’horizons culturels. Transformations et permanences
illustrées par les pratiques littéraires : la relecture faite par Juan José Arreola de
François Villon et Marcel Schwob ; le glissement des ateneístas vers d’autres horizons ; le
binôme histoire et fiction ; la circulation des images et des représentations sont autant
de voies d’analyses porteuses d’enseignements.
Enfin, la réflexion menée dans ce nouveau livre sur la pratique de la recherche
permet d’envisager le concept de « construction de sensibilités » comme un observatoire
pour revaloriser les apports extérieurs et intérieurs – les sociétés mexicaine et
française étant le fruit d’influences multiethniques –; pour comprendre, en même temps,
la signification de la présence étrangère dans l’histoire et la culture mexicaines. Car la
pratique historienne est devenue, aussi, un apprentissage d’une sensibilité commune.
Javier Pérez Siller
Université Autonome de Puebla
15 R. Chartier, “Le monde comme représentation”, in Au bord de la falaise, Paris, Albin Michel, 1998, p. 72.
24 Javier Pérez SillerPremière Partie
Migration, coMMunautés et régionsLes rives du rio NautLa, au Nord de veracruz :
uN patrimoiNe fraNco-mexicaiN
Patrick Lafarge et José Jiménez
Benemérita Universidad Autónoma de Puebla
27Patrick Lafarge et José Jiménezrésumé
Français En 1833, l’arrivée à Jicaltepec, au nord de l’État de Veracruz, d’un groupe
d’agriculteurs franc-comtois et bourguignons, établit un point de rencontre
culturel entre le Mexique et la France. Par vagues successives, et durant tout le
eXIX siècle, des colons provenant d’autres régions de France et de la Louisiane
s’installeront dans la région du Rio Nautla. Nous présentons une étude de cette
colonisation agricole à partir d’une lecture des vestiges découverts sur le site qui,
selon nous, constituent les éléments d’un patrimoine franco-mexicain aujourd’hui
en voie de disparition : l’architecture vernaculaire, la langue parlée, les techniques
agricoles utilisées, les artisanats et certains aspects de la gastronomie régionale.
Afin de mieux comptrendre cette colonie, les motifs de son installation, son
adaptation / intégration et ses productions, nous avons prospecté les divers contextes
qui la concernent : géographique, historique, politique et socioéconomique. Nous
insistons sur son appartenance au grand ensemble géopolitique du Circuncaribe.
Nous verrons comment cette entreprise s’inscrit dans trois siècles de l’histoire
des cultivateurs français, en Amérique Ibérique. Finalement, à la recherche d’un
possible modèle, nous comparons divers projets de colonisation réalisés avec des
eagriculteurs européens, à Cuba et au Mexique, durant le XIX siècle, de façon à
mettre en évidence leurs similitudes et différences.
Espagnol En 1833, la llegada de un grupo de franceses, provenientes de Franche Comté y
Borgoña, al pueblo de Jicaltepec en la región del río Nautla al norte del Estado
de Veracruz, estableció un punto de encuentro cultural entre México y Francia.
Sucesivamente durante el siglo XIX se agregaron colonos provenientes de otras
regiones de Francia y Louisiana. Realizamos un estudio de esta colonización a partir
de la lectura de los vestigios descubiertos en campo, que constituyen un singular
patrimonio franco-mexicano, hoy en vías de extinción : la arquitectura vernácula,
la lengua hablada, las técnicas agrícolas aplicadas, las artesanías y algunos aspectos
de la gastronomía regional. Con el propósito de mejorar la comprensión de esta
colonia, los motivos de su instalación, su adaptación e integración, y sus
producciones, exploramos diversos contextos que le conciernen : geográfico, histórico,
político y socioeconómico. Señalamos su pertenencia al gran conjunto geopolítico
del Circuncaribe. Veremos que esta empresa se inscribe dentro de tres siglos de
la historia de los colonos cultivadores franceses en Iberoamérica. Finalmente, en
búsqueda de un posible modelo, comparamos diversos proyectos de colonización
con agricultores europeos en Cuba y el estado de Veracruz durante el siglo XIX,
con el propósito de destacar sus similitudes y diferencias.
En couverture : Casa Parizot.
Localisation : El Ojite, Veracruz. Rive gauche du Nautla. Source : photo José Jiménez.
Ancienne résidence du consulat de France. On note le toit pointu à quatre pans, avec
rupture de pente ralentissant le ruissellement des eaux de pluie. Elle possédait autrefois
une lucarne dans le toit. La lucarne, destinée à éclairer la mansarde a été petit à petit
supprimée, devenue inutile avec l’électrification en 1955, elle provoquait des
gouttières et offrait trop de prise au vent lors des cyclones.
28 Les rives du rio Nautla, au nord de Veracruzar notre participation à ce colloque nous avons voulu d’abord attirer
l’attention de la communauté scientifique et des autorités
compétentes sur le risque de disparition totale du patrimoine
architectural que nous présentons et sur l’urgence de prendre des mesures de
protection et de restauration des exemplaires les plus représentatifs Pde cette architecture vernaculaire. En second lieu, nous avons voulu
montrer la nécessité de prendre des mesures pour la sauvegarde de coutumes
artisanales et culinaires comme el pan francés (le pain français) véhiculant des
savoir-faire qui font partie du patrimoine oral du Rio Nautla, également menacées
de disparaître. À l’occasion de ce colloque, nous avons pu soumettre le produit
de nos observations, découvertes et conclusions à l’appréciation des chercheurs
es’intéressant au thème des relations entre la France et le Mexique au XIX siècle.
Les divers sujets présentés par nos collègues nous ont fait découvrir d’autres liens,
d’autres points de vue, de nouvelles pistes à prospecter, autant d’éléments qui
devraient nous permettre d’avancer dans ces recherches multidisciplinaires, et de
trouver ainsi la motivation et les moyens d’achever un troisième ouvrage sur le
sujet : un livre de photographies représentant le patrimoine architectural
francomexicain du Río Nautla.
De décembre 1994 à mai 2003, nous avons effectué un important relevé
photographique et vidéographique comprenant divers aspects de la vie quotidienne
des rives du Río Nautla. Les ouvrages jusque-là réalisés à partir de ce matériel
avaient plusieurs objectifs : d’abord faire connaître cette architecture régionale
mal connue du public mexicain ; promouvoir ensuite les initiatives de restauration
29Patrick Lafarge et José Jiménezpartielle du patrimoine de la part des institutions et des particuliers ; obtenir enfin
de nouvelles informations sur le sujet auprès des riverains, visiteurs et spécialistes
(tuiles datées, objets fabriqués à la colonie, documents de famille). L’exposition de
photos a été présentée, en diverses occasions, entre 1997 et 2001, en deux
versions (espagnol et français), dans les localités riveraines de Nautla, Jicaltepec et San
Rafael ; dans des institutions académiques de renom, telles que le Postgrado de
Arquitectura de la Universidad Veracruzana de la ville de Xalapa, la Faculté de langues et
le Collège d’Anthropologie de l’Université Autonome de Puebla, l’Alliance
Française de Puebla, le IVº Colloque Mexique-France à Xalapa, le Xº Congrès National
1de l’AMIFRAM à Tlaxcala, le Musée Gral. Manuel Gutiérrez Zamora de la ville de
Veracruz, el Instituto de Antropología de la Universidad Veracruzana, et la Galería de
2Arte Contemporáneo del IVEC de Xalapa. À chacune de ces présentations des
commentaires et des informations ont été recueillis dans un registre prévu à cet effet.
Un premier article, spécialement centré sur l’architecture vernaculaire de
la région du Rio Nautla, a été publié dans le magazine Mexico Desconocido numéro
de juin 1999 sous le titre « Arquitectura Vernácula : Las Casas de las Riberas del Río
Nautla » (Architecture vernaculaire du Río Nautla). En juin 2001, un deuxième article,
concernant la conservation de certaines coutumes orales spécifiques du Nautla,
paraîtra dans le même magazine, sous le titre : « Bajo los techos : Tradiciones Orales en
las Riberas del Río Nautla » (Sous les toits : traditions orales du río Nautla).
En juin 2003 un documentaire vidéo intitulé « Bajo los techos de Jicaltepec » a
été réalisé grâce aux fonds réunis par PACMYC 2000 (Culturas Populares-IVEC),
l’Université Autonome de Puebla (BUAP) et Patrick Lafarge.
Le document présente des images de maisons coloniales, des paysages, ainsi
que des interviews, dans les deux langues, langues des riverains et des spécialistes
des domaines abordés. Nous profitons du nouvel espace qui nous est concédé
pour préciser et éclaircir certains points, ou pour en aborder d’autres qui nous
ont peut-être échappé lors de notre communication du 19 novembre 2007 au
colloque de Nantes. Le texte qui suit est présenté en trois parties. Dans la première
partie nous décrirons la recherche réalisée sur le terrain : recherche et étude des
vestiges de colonisation trouvés sur le site, démarche suivie, résultats obtenus ; la
deuxième partie rend compte de notre exploration des divers contextes intéressant
la colonisation de Jicaltepec ; la troisième partie présente divers cas de colonisation
eagricole, à Cuba et au Mexique, durant le XIX siècle.

1 Asociación de Maestros e Investigadores de Francés de México, A.C.
2 Instituto Veracruzano de Educación y Cultura
30 Les rives du rio Nautla, au nord de Veracruz1. La recherche sur le terrain :
l’étude des vestiges de la colonisation du Río Nautla
Nous préciserons tout d’abord les circonstances qui nous ont amenés à nous
intéresser aux vestiges de colonisation française dans la région du Río Nautla. Ensuite
nous expliquerons la méthodologie, peu orthodoxe, que nous avons suivie. Enfin
nous exposerons les résultats de la recherche.
1.1 Le projet initial consistait à réaliser un documentaire vidéo sur la présence
et l’influence de la culture française dans la région de Nautla, dans l’ État de
Veracruz. Comme enseignant de langue et culture françaises au Mexique je souhaitais
en effet intégrer ce sujet dans divers cours et séminaires du cursus de la Licence
en Langues Modernes à la Faculté de Langues de la BUAP où j’étais chargé de
cours. Le problème résidait dans la difficulté d’intégrer au documentaire la partie
concernant l’architecture vernaculaire, sans posséder de connaissances suffisantes
dans ce domaine. Des questions essentielles se posaient sur l’origine de cette
architecture, les étapes de son évolution, les techniques et matériaux utilisés.
Francisco Lopez Morales, spécialiste de l’architecture vernaculaire mexicaine, avait
déclaré, au cours d’une interview, ne jamais avoir abordé l’étude de la zone des
rives du Río Nautla. La bibliographie sur le sujet était quasi inexistante, mise
à part la thèse de l’anthropologue Fernando Winfield Capitaine « Mentidero una
isla cultural », dans laquelle il aborde la question des maisons de tuiles et conclut
rapidement qu’il s’agit de la reproduction des maisons du milieu rural français.
Cette solution, basée, selon l’auteur, sur un principe irrationnel, était a priori
3vouée à l’échec car inadaptée aux conditions climatiques de la région de Nautla .
Les auteurs spécialisés dans l’étude de la colonisation française au Mexique tels
4que Jean Christophe Demard et David Skerrit partagent cette opinion . C’est
aussi l’idée des auteurs du Guide du Routard sur le Mexique qui, dans la partie
consacrée à San Rafael-Jicaltepec, font allusion au village chanitois de Jicaltepec.
Ces conclusions ne nous paraissant pas convaincantes, nous avons décidé de
réaliser, par nous-mêmes, certaines observations sur le terrain de manière à nous
faire une idée plus précise sur ce type de construction. Parallèlement nous avons
3 Fernando Winfield Capitaine, « Mentidero : una isla cultural en el estado de Veracruz » Thèse de maîtrise en
anthropologie, Universidad Veracruzana, Xalapa, Ver., 1969, p.122.
4 Jean-Christophe demard, Une colonie française au Mexique 1833-1926 « RIO NAUTLA ». Étapes de l’intégration d’une
communauté française au Mexique (1833-1926), Éditeur Langres dominique Guéniot, France, 1999.
David Skerritt Gardner, Colonos franceses y modernización en el Golfo de México, Historias Veracruzanas, Universidad
Veracruzana, Xalapa, Ver., México, 1995.
31Patrick Lafarge et José Jiménezrecherché des hommes de l’art : charpentiers (techeros), maçons, tuiliers,
ingénieurs, architectes, susceptibles de répondre à nos questions.
1.2 Pour mener à bien l’étude de ces vestiges nous avons opté pour une
méthodologie de recherche sur le terrain, peu conforme aux règles académiques, mais
répondant à un objectif précis : mieux
comprendre, et être en mesure
d’expliquer cette architecture rurale
traditionnelle, vue dans son environnement
régional, écologique, social et culturel.
Toutes les tâches liées à la recherche et
à la production des ouvrages présentés Casa Collinot
Localisation : Mentidero, V eracruz à ce jour sur le sujet ont été réalisées
Rive gauche du Nautla. par José Jiménez et Patrick Lafarge
Source : photo José Jiménez, 1997
– coauteurs dans ce travail –, sur des
Construite sur la berge du fleuve vers 1918, par Salgado périodes intermittentes, s’étalant sur
entrepreneur de construction. Son état actuel est déplo- une durée totale de neuf années, de
rable, l’appentis abritant l’office a disparu, les boiseries
décembre 1994 à mai 2003.intérieures sont vermoulues. Correspond à l’un des trois
modèles de la typologie de Jay Edwards. Mon intuition de départ, partagée
ultérieurement par mon collègue, était
d’avoir découvert, ou redécouvert dans ces lieux, un style de construction, un
habitat rural, spécifique de cette région, peut-être unique dans le pays, ayant bien
sûr un lien avec la présence des colons français, mais pouvant aussi avoir subi
d’autres influences qu’il nous faudrait alors découvrir. Les voyages que j’avais
effectués en France et dans plusieurs pays d’Europe, d’Afrique et d’Amérique
Latine, avant de m’installer au Mexique, m’avaient mis en contact avec une grande
variété de cultures et de paysages architecturaux ; c’était suffisant pour me faire
douter de l’unicité de la filiation des petites maisons du Río Nautla. Dans un
deuxième temps, il fallait vérifier, c’est-à-dire se livrer à une observation minutieuse
des vestiges rencontrés sur les lieux de la colonie. À cette fin nous utiliserions
l’objectif de l’appareil de photo ou de la caméra vidéo. C’est à partir des
photographies et des reportages filmés que nous allions effectuer ces vérifications ; nous
ferions peut-être, à cette occasion, d’autres découvertes jusque-là insoupçonnées.
Les premières recherches effectuées sur le terrain avaient pour but
l’exploration, la reconnaissance et la délimitation du site étudié. Pour cela nous avons
recherché sur la carte routière (Guía Roji-mapa de carreteras de México) les lieux cités
5dans les ouvrages des auteurs , puis nous avons comparé les cartes et plans
conte5 Ibidem.
32 Les rives du rio Nautla, au nord de Veracruznus dans les ouvrages consultés, nous avons procédé ensuite à la reconnaissance
physique sur le terrain. C’est souvent grâce aux toitures en tuiles, à peine
perceptibles dans le foisonnement des plantations de bananiers, que nous avons
découvert l’endroit précis, le lieu historique. C’est au volant de ma vieille camionnette,
mais aussi souvent à pied, que nous avons de nombreuses fois parcouru l’ancien
chemin de la colonie (camino real), longeant les berges de chaque coté du Nautla
– encore appelé río Bobos – sur plus de 12 kilomètres, à travers les immenses
bananeraies souvent boueuses à la saison des pluies. L’aide précieuse des riverains
sur le parcours nous permettait de trouver la maison coloniale que nous avions
tant cherchée. Les photos ou l’interview n’étant pas toujours possibles à la
première rencontre, nous prenions rendez-vous pour une prochaine visite.
Les dernières maisons de tuiles nous indiquaient les limites du territoire
d’influence, cependant nous avons trouvé quelques constructions épousant ce style en
dehors du territoire, dans des localités limitrophes, tels que Barra de Palmas, Vega de
6Alatorre, Martínez de la Torre et Misantla .
En bref, le site de l’architecture vernaculaire du Río Nautla s’étend sur les
deux rives du fleuve, de l’embouchure jusqu´à une distance de 15 kilomètres
environ en amont du fleuve. Les villages et hameaux où nous avons trouvé et
photographié les maisons de ce style sont les suivants :
-sur la rive droite, d’amont en aval : Troncones, Isla de Chapachapa, El Copal, Jicaltepec, La Peña,
Nautla ; puis, en continuant sur le littoral en direction de Veracruz : Barra de Palmas et El Huanal.
-sur la rive gauche,val : El Pital, Paso de Telaya, San Rafael, El Ojite, Mentidero et
7La Poza .
Les photos et le reportage filmé visaient, dans leur ensemble, un triple objectif :
1- Mener à bien la recherche sur l’architecture vernaculaire en utilisant ce matériel comme
carnet de notes sur le terrain.
2- Réunir du matériel photographique et vidéo graphique en vue de réaliser une exposition
de photos et un documentaire vidéo sur les éléments du patrimoine retrouvé, accompagnés
des témoignages des riverains.
3- Enregistrer les derniers locuteurs parlant le français de la région et permettre ainsi de
8futurs travaux de recherches linguistiques sur ce matériel de première main .

6 V oir Guía Roji-Atlas Carreteras de México ; ed. 1993 México-DF ; pages 26 et 29.
7 Voir carte région embouchure du Nautla.
8 J’ai également utilisé ce matériel photo-vidéo dans le cadre de mes cours en Licence de Langues Modernes.
33Patrick Lafarge et José JiménezLe sujet le plus photographié fut bien entendu la « maison coloniale », la maison
d’habitation du propriétaire de la plantation, car nous nous sommes surtout
centrés sur l’architecture rurale et plus particulièrement l’habitat domestique. Notre
souci étant à la fois esthétique et documentaire, nous avons voulu constituer
l’échantillonnage le plus complet
possible, en intégrant des vues d’ensemble,
différents composants de la construction :
façade, toiture, charpente, tuile, murs,
ouvertures, intérieurs. Nous avons
également pris en compte un certain nombre
de variantes : maisons en
rez-de-chaussée, à étage, avec ou sans galerie, avec ou
sans lucarne, avec ou sans véranda, à
colonnades ou piliers en bois. Apparaissent
également les environnements, paysagés
ou sylvestres, les installations agricoles
(hangar, four, séchoir), les bâtiments
publics, religieux, les ustensiles de cuisine Carte de la région de l’embouchure du Rio Nautla
et outils anciens, les ouvrages publics
Localisation : embouchure du rio Nautla, Veracruz récemment réalisés, les dégradations - rive droite : territoire de la communes de Nautla,
subies par les constructions, mais aussi Veracruz
- rive gauche : territoire de la commune de San Rafael, des festivités, telles que les carnavals
Veracruz des communautés de la région. Source : magazine México Desconocido, article «
Arquitectura Vernácula : Las casas de las riberas del río Nau- Les questions sur la maison avaient
tla », numéro de juin 1999. pour but d’obtenir des informations
générales telles que le nom du pro-Hameaux et villages compris dans La zone d’influence du
style vernaculaire, site du patrimoine franco-mexicain priétaire, du lieu, l’année de
construction, les techniques et matériaux
utilisés, la maintenance, les coûts, les avantages et inconvénients (confort, fraîcheur,
aération, résistance aux intempéries, etc.) Sur la langue française parlée dans la
région, les questions concernaient le maintien ou la disparition de la coutume
dans la famille, les particularismes linguistiques de cette variété de français, la
valorisation ou dévalorisation de la langue et de la culture des aïeux. Les questions
sur les activités agricoles variaient en fonction du type d’agriculture rencontré
dans la région : élevages, plantations (vanille, bananiers, agrumes, cannes à sucre,
échalote […]). Certaines questions, enfin, concernaient d’autres traits culturels
identifiés dans l’environnement régional, le maintien de coutumes particulières
(artisanat, gastronomie, pêche, chasse, religion, mythes, légendes, […] ).
34 Les rives du rio Nautla, au nord de VeracruzEn ce qui concerne le choix des personnes interviewées, nous avions retenu
en premier lieu les habitants des maisons de tuiles (qui allions-nous trouver sous
les toits ? Bajo los techos), les locuteurs francophones, les artisans techeros (couvreurs
ou charpentiers-couvreurs), tuiliers, charpentiers, boulangers […]), les experts
(architectes, anthropologues, archéologues,
historiens […]), les autorités
municipales, gouvernementales, éducatives
concernées. Faire parler les survivants
de ce français vernaculaire a toujours
été notre objectif prioritaire, et chaque
fois que possible l’entretien était réalisé
en français ; en cas de locuteur
unilingue on recourait à l’espagnol.
L’originalité de la démarche a été Casa Domínguez
Localisation : rue de Nautla, Jicaltepec, Veracruz de partir – comme le font les
archéoRive droite du Nautla logues – d’une lecture des vestiges
déSource : photo José Jiménez
couverts sur le terrain, puis de mettre
Ancien magasin Guichard, vers 1895. La toiture est en rapport les données ainsi obtenues
soutenue par une charpente légère et flexible, consti-avec celles apportées par les archives tuée d’un faisceau de poutres, chevrons et liteaux en
historiques, la bibliographie, les re- bois d’essences locales (cèdre). Le principe consiste en
un équilibre entre l’angle de la ferme, la longueur et cherches sur Internet et dans d’autres
l’espacement des bois de charpente, le poids des tuiles médias (revues spécialisées, magazines mouillées. Parfaitement adaptée aux pluies tropicales de
documentaires et reportages télévi- la région, cette toiture ne supporterait pas la moindre
9 chute de neige. sés) . Cette étude n’a pas été menée
depuis la France – l’un des pays
d’origine des colons de Jicaltepec – mais depuis le Mexique, le pays d’accueil de cette
immigration européenne. Le point de vue n’est donc pas celui des familles dont
ecertains membres sont partis s’installer au Mexique au XIX siècle, mais celui des
Mexicains et Franco-Mexicains habitant actuellement cette région ou intéressés
par son étude.
Nos observations et découvertes sur le terrain nous ont emmenés vers des
régions de France, telles que la Franche-Comté, la Bourgogne, la Savoie, l’Alsace,
l’Aquitaine ; mais aussi vers d’autres régions du monde, telles que Haïti, Cuba, les
9 Voir bibliographie et reportages / FR3-TV5 Monde : THALASSA, Magazine de la mer présenté par Georges
pernoud, « Esclaves d`hier et d’aujourd’hui » 5 mai 2006, 20h 50, France 3. Des Racines & Des ailes, magazine de
ereportages présenté par Louis Laforge, « Spécial Francophonie » 1 Reportage : « Vietnam : Les combattants de la
Francophonie » Apparaît la Maison Tube traditionnelle de Hanoi avec couverture de tuiles écailles appelées tuiles
vietnamiennes), 24 mai 2006, 20h 55, France 3.
35Patrick Lafarge et José JiménezAntilles françaises, la Louisiane. S’agissant d’une recherche à caractère
international, interrégional et multidisciplinaire nous avons eu recours à la bibliographie
provenant de divers pays (Mexique, France, Espagne, États-Unis, pays de la
Caraïbe) ; ainsi qu’à la littérature scientifique, spécialisée dans les différents domaines
abordés, en particulier celui de
l’architecture vernaculaire ; nous avons utilisé
aussi les médias spécialisés et de
vulgarisation. Il faut souligner l’aide
considérable apportée par les recherches
sur Internet. C’est grâce à ces sources
très diversifiées que nous avons pu faire
un peu de lumière sur les contextes
enchevêtrés touchant directement ou
indirectement cette colonisation.
1.3 Les résultats de cette recherche sont
de deux ordres : d’une part les décou-Maison de Claire-Heureuse, épouse de
Jeane Jacques Dessalines (1 président de Haïti) vertes réalisées sur le terrain, et à travers
Localisation : Marchand-Dessalines, Haïti les recherches bibliographiques, d’autre
Source : photo. C. Charlery © C. Charlery, 2003. Site
interpart les conclusions que nous avons tirées net-Revista en línea, architecte du patrimoine, Direction
régionale des affaires culturelles de Guadeloupe, décembre de cette étude multidisciplinaire.
2004 / Maisons de maître et habitations coloniales dans les Nous considérons que les
spécianciens territoires français de l`Amérique tropicale.
ficités culturelles de la région du Río
eLa construction date du début du XVIII siècle ; malgré Nautla ne traduisent pas la
reproducun mauvais état de conservation, elle a gardé les carac- tion héréditaire d’un village franc-téristiques de l’architecture coloniale française. Selon
Jay Edwards de l’University of Louisiana (USA), c’est au Cap comtois ou bourguignon dans cette
Français – actuellement Cap Haïtien – au temps de la région du Mexique, mais sont le
procolonie française de Saint-Domingue (1697-1803), qu’on
duit d’un métissage culturel et d’une pourrait trouver l’origine de cette architecture.
adaptation progressive à
l’environne10ment . Ainsi, nous concluons que les maisons des rives du Nautla ne sont pas la
reproduction d’une architecture rurale franc-comtoise ou bourguignonne mais
une architecture originale, vernaculaire, parfaitement adaptée aux conditions
climatiques et sociales de la région.
Nous avons découvert, ou redécouvert, que cette architecture vernaculaire
du Río Nautla constituait les vestiges d’un patrimoine architectural
franco-mexicain, relié au Circuncaribe (la grande région Golfe-Caraïbes), dont nous décrivons
les caractéristiques et délimitons le site géographique. Nous avons aussi découvert
10 Reproduire la culture germanique et recréer un État allemand au Mexique était le rêve de Carl Sartorius.
36 Les rives du rio Nautla, au nord de Veracruzque les origines historiques de ce type d’architecture ne se trouvaient pas
seulement en France mais aussi sur les lieux des premières fondations coloniales du
11nord-est de Haïti et de la Martinique .
Nous avons la preuve que la tuile écaille est le produit d’une fabrication
régionale du Rio Nautla, durant au moins
un siècle (1859-1960). Par ailleurs,
nous notons sa présence, sous d’autres
dénominations, au Cap Haïtien, en
Haïti, à Fort-de-France en Martinique,
à San Cristobal dans la Sierra del Rosario
12dans l’ouest de Cuba , et
probablement dans la partie orientale de l’île,
les régions de Baracoa, Guantánamo
13et Santiago . Aujourd’hui subsistent
les vestiges laissés par cette
colonisation de l’est de Cuba par les
FrancoCharpente et couverture de tuile écaille ou « tui-Haïtiens fuyant Haïti, connue comme
les pays »la Huella Francesa : les Casas Maison Localisation : Case Créole, Martinique, DOM
des trente-deux caféières, sauvées de Source : sitio internet http ://www.reve-lemanique.ch/
Prix/Martinique/m14source.htmll’abandon et de la destruction,
déclarées patrimoine historique de l’île par eArrivée avec les colons français, dès le milieu du XVIII
l’UNESCO en l’an 2000. L’habitation siècle en Haïti et à la Martinique, où on la nomme
respectivement tuile ronde et « tuile pays » ; la tuile écaille Santa Sofía, El Kentucky, La Isabélica en
earrive à Cuba, au début du XIX avec les Franco-Haïtiens,
sont des exemples représentatifs ; les où elle est connue sous le nom de « cola de castor » (queue
de castor)sites sont : la Sierra de la Gran Piedra, El
Cobre, Dos Palmas y Contramaestra.
Ouvrages d’irrigation, aqueducs et réseau de voies empierrées font également partie
14de ce patrimoine .
Dans le même sens, le français parlé dans les communautés de la région du
Río Nautla, pendant plus de 160 ans n’est pas un patois de Franche-comté ni celui
d’une autre province française mais une variété originale, un pidgin ou un français
créolisé, vernaculaire, c’est-à-dire forgé dans l’usage et la transmission orale des
11 Voir photo maison Dessalines Haïti.
12 Alain YaCou, « Los refugiados franceses de Saint-Domingue en la región occidental de la isla de Cuba », Revista del Caribe,
on 23, Santiago de Cuba, Édition spéciale, XIV feStival de la Cultura Caribeña, 1-5 de Julio de 1994, p. 66-79.
13 Carlos padron, « Indice de franceses en el suroriente de Cuba », ibidem, p. 80-92.
14 er Informations Internet : www.dtcuba.com (annuaire touristique de Cuba consulté le 1 de octubre 2005).
37Patrick Lafarge et José Jiménezgénérations de locuteurs qui se sont succédé dans la colonie (documentaire en
15ligne Bajo los techos de Jicaltepec) .
Outre la dominance d’une agriculture intensive, d’origine coloniale, tournée
vers la production et l’exportation des produits du tropique – d’abord le sucre,
plus tard la vanille et les bananes –, nous
avons voulu mettre aussi en évidence
des coutumes spécifiques de la région,
telles que la culture et la consommation
de l’échalote, ou encore l’élaboration et
16la consommation du pan francés . Ces
coutumes menacées de disparaître
véhiculent des savoir-faire appartenant au
17patrimoine oral de la région . Prenant
exemple sur les travaux réalisés à Cuba
sur « la Huella Francesa en Cuba », nous
Couverture de tuiles écailles l’appelons ici : la Huella Francesa en
VeraLocalisation : Jicaltepec, V eracruz
cruz (Vestiges de colonisation française dans Rive droite
Source : photo José Jiménez le V er acruz).
Nous signalerons encore une fois Sa surface lisse, son système de crochetage simple, sa
disposition en écailles, sa dureté et sa légèreté - dues à la l’urgence des mesures de conservation,
cuisson et à la qualité des argiles locales - sont des caracté- protection et restauration d’un
patriristiques qui font de cette tuile un matériel parfaitement
moine commun, menacé de destruc-adapté au climat (chaleur et humidité) et aux besoins de
la construction dans la région. La tuile la plus ancienne, tion et de disparition totale. L’une des
fabriquée dans la région, est datée de 1859 et signée Pepe manifestations récurrentes en est, selon
Hernandez, et selon M. Valo Camet, ancien fabricant de
nous, la Casa Proal. Figure embléma-tuiles écailles, les dernières fournées date de 1960.
tique de la colonie, elle constitue l’une
des pièces essentielles de l’architecture vernaculaire de la région ; il s’agit d’un
exemplaire unique, avec ses dimensions et son premier étage, sa véranda à colonnes
18toscanes, la lucarne dans le toit, et son lien avec d’autres lieux du Circuncaribe .
Nous consacrons le point suivant à l’exploration des divers contextes,
géographique et historique, de cette colonisation, afin de mieux comprendre son processus
d’installation et d’intégration, ainsi que l’architecture régionale qui en a découlé.
15 Documental « Bajo los techos de Jicaltepec » (http ://www.archivesaudiovisuelles.fr/1226/)
16 e Voir 2 articulo Revista México Desconocido « Bajo los techos : Tradiciones Orales en las Riberas del Río Nautla ».
on 292, Año XXV, Junio 2001.
17 Voir expo en ligne (http ://www.mexicofrancia.org ) et articles México Desconocido (http
://www.mexicodesconocido.com) et Documental « Bajo los techos de Jicaltepec » (http ://www.archivesaudiovisuelles.fr/1226/ )
18 Voir carte du Circuncaribe : Golfe du Mexique et Caraïbes.
38 Les rives du rio Nautla, au nord de Veracruz2. Les contextes touchant la colonisation de Jicaltepec
Nous avons choisi ici une approche générale pour l’étude de cette colonisation,
abordée dans son environnement historique global. Nous prendrons en
considération l’histoire franco-mexicaine mais
aussi celle des colons français en
Amérique latine et celle des relations entre
les diverses régions du Circuncaribe. Il
est en effet essentiel, pour comprendre
cette colonisation et ses vestiges, de
pouvoir la situer, et nous resituer dans
l’espace et dans le temps ; à cette fin,
nous explorerons maintenant les
divers contextes qui la touchent,
directement ou indirectement, de caractère
Tuile plate rectangulaire et « tuile écaille » de Jicalte-géographique, politique,
socioéconopec
mique et institutionnel. Localisation : Jicaltepec, V eracruz
Rive droite du Nautla
Source : photo José Jiménez2.1. Géographie, climat et
On note la présence de « la tuile écaille » dans diverses écologie de la région du Nautla
provinces françaises, de l’est, du centre et les régions
montagneuses. On la trouve encore en Suisse et en Italie
du nord. Son usage se répand en France vers 1850. Consi-Le port de Nautla se trouve à 20º 13’
dérée comme un progrès technique par rapport à la tuile de latitude nord, c’est une région cô- plate rectangulaire – plus ancienne –, car elle réduit les
tière (entre Sierra y Mar) située dans la risques de gouttière, l’eau s’écoulant par le centre des
tuiles en évitant les jointures ; de plus, elle épargne du poids moitié nord de l’État de Veracruz, à
à la charpente du fait de l’ablation de ses angles inférieurs mi-distance entre les ports de Veracruz de la tuile (Musée de Trièves, Dauphiné, France).
et de Tuxpan, dans la zone des
embouchures des deux rivières Nautla et Misantla. Les terres basses bordant ces
dernières sont périodiquement recouvertes par les crues survenant presque chaque
année à la saison des pluies, faisant de cette région une zone fertile propice aux
19cultures intensives mais comportant de vastes zones inondables, insalubres, des
zones considérées à risque pour l’habitat riverain.
Le climat est subtropical, chaud et humide, avec une moyenne annuelle de
températures de 25ºC et un niveau de précipitations de 1340 mm. La forêt tropicale
moyenne qui occupait la région au début de la colonisation a été en grande partie
19 Les terres inondées sont enrichies par les limons déposés lors des crues.
39Patrick Lafarge et José Jiménezremplacée par les plantations intensives – hier cannes à sucre, aujourd’hui bananes
20et agrumes – et par les pâturages salés en bordure du littoral destinés à
l’élevage des zébus. De même la faune et la flore sylvestres peuplant la mangrove de
21l’embouchure ont été décimées à la suite de la pêche et de la chasse excessive
et de l’exploitation agricole et
agroindustrielle des berges du fleuve.
Les cyclones frappent
périodiquement la région, provoquant de sérieux
dommages aux cultures et aux
habitations. Nous citerons pour mémoire
le Janet en 1955, plus récemment
les dépressions tropicales de 1995
et 1999, et en août 2007 l’ouragan
Dean – qui détruisit aussi sur son
passage les plantations de Guadeloupe et
Martinique –, parmi les phénomènes
météorologiques les plus marquants
22pour les riverains du Nautla . Si l’on
consulte les chronologies établies
par les historiens et témoins de leur Agustín Ramírez, boulanger fabricant du Pan
23Francés temps , on constate que ces
phéLocalisation : Potrero Nuevo, Veracruz nomènes ne datent pas d’hier, même Rive gauche
Source : photo José Jiménez si actuellement ils ont tendance à
s’accentuer. Selon Jeffrey Wilkerson,
Il s’agit d’un pain de campagne, doré et croustillant,
conarchéologue travaillant depuis trente fectionné selon la méthode traditionnelle, et cuit dans la
feuille de bananier. Vendu et consommé surtout sur la ans dans la région, les civilisations
prérive gauche, selon le fabricant cette coutume est aussi hispaniques auraient disparu de cette
menacée de disparaître.
partie du littoral à cause des ouragans
24et des inondations .

20 Prairie salée par la brise de mer.
21 Manatí ou vache de mer.
22 Documental DVD « Bajo los Techos de Jicaltepec » disponible en ligne : http ://www.archivesaudiovisuelles.fr/1226/
23 José Jiménez, à partir de Carlos Ernesto bernot, « Datos sobre la colonización de Jicaltepec-San Rafael », sin pie
de imprenta, 1970.
24 Declaración proporcionada por la Agencia EFE, y mostrada en El Financiero en ligne 23 mai 2007 (www.elfinanciero.
com.mx)
40 Les rives du rio Nautla, au nord de Veracruz

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