Bulibasha, roi des gitans

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Bulibasha raconte l’histoire d’un jeune Maori pris dans la rivalité opposant deux familles de tondeurs de mouton. Remontant aux disputes amoureuses et sportives du grand-père de chaque clan, la tension est constamment entretenue par les récits des grands événements de lutte contre l’ennemi. Seul l’enfant du dernier fils de Bulibasha ose s’élever contre l’organisation immuable de la famille et l’autorité tyrannique du patriarche, empreinte de traditions maories et religieuses : obéissance aveugle au chef, chacun n’a d’autre choix que de remplir le rôle qui lui est assigné par sa naissance (ordre dans la lignée, sexe, race, condition sociale), la connaissance et l’éducation scolaire sont méprisées au profit du travail manuel... Tous acceptent bon gré mal gré cet ordre des choses, sauf Simeon qui, avec l’âge, se permet de défier son grand-père. Au fil des événements rythmant la vie de la famille élargie et ponctuant les rivalités au sein de la communauté maorie, on découvre les relations unissant ou opposant chaque génération. L’intrigue révélant finalement les véritables raisons de ces rivalités. Un dénouement inattendu où l’on s’aperçoit que l’individualisme forcené n’est pas l’apanage du monde moderne.

Publiée en 1994 et récompensée par le Wattie-Montana Book Award (un des prix littéraires les plus prestigieux de Nouvelle-Zélande) cette véritable saga haletante s’étale sur plusieurs années. Le développement des personnages et des rapports complexes qu’ils entretiennent suit un rythme tout à fait maîtrisé et l’humour est, comme souvent chez Ihimaera, très présent pour dépeindre les rivalités familiales et communautaires qui s’affrontent pour le prestige, le pouvoir et une certaine forme de liberté.


Publié le : jeudi 4 juillet 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782367340340
Nombre de pages : 524
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Publiée en 1994 et récompensée par le Wattie-Montana Book Award (un des prix littéraires les plus prestigieux de Nouvelle-Zélande), cette saga haletante s’étale sur plusieurs années. Le développement des personnages et des rapports complexes qu’ils entretiennent suit un rythme tout à fait maîtrisé, et l’humour, comme souvent chez Ihimaera, est très présent pour dépeindre les rivalités familiales et communautaires qui s’affrontent pour le prestige, le pouvoir et une certaine forme de liberté.

 

© Witi Ihimaera

Titre original : Bulibasha King of the Gypsies.

Éditeur original : Penguin Books, New Zealand.

 

© Au vent des îles 2008 pour la traduction française.

 
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Witi Ihimaera

 

 

Bulibasha

Roi des Gitans

 

 

 

 

Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande)

par Mireille Vignol

 

 

Ouvrage traduit avec le concours

du Centre national du Livre

 

 

Prologue

C’est à Tobio que grand-père devait le nom de Bulibasha. J’avais douze ans à l’époque et j’étais encore obéissant. Mon père, Joshua, rentrait à la maison après avoir tondu dans une station proche de Matawai. Apercevant Tobio, qui titubait sur la route, il s’arrêta pour porter secours à ce Maori aviné et lui éviter de se faire écraser. Mais, en s’approchant, papa se rendit compte que l’homme n’était pas ivre du tout. Tobio dansait. Une danse étrange, où il se cognait la poitrine, frappait des pieds, tournait les mains et claquait des doigts. Et Tobio n’était pas maori.

– Komm Zigany, Komm Zigany, spiel mir was vor…

– Ça va ? demanda papa.

Tobio suspendit ses claquements de doigts et de pieds. Il se fendit d’un grand sourire qui souligna la blancheur de ses dents ourlées de lèvres rouge vif. Il repoussa ses boucles noires et découvrit des yeux verts et un anneau en or brillant à son oreille droite. Il avait une vingtaine d’années.

– Je danse pour être heureux, répondit-il, avant d’étreindre mon père et d’éclater en sanglots.

Papa ramena Tobio à la maison, à Waituhi. Grand-père, méfiant, redoutait sa présence, surtout avec ses trois filles célibataires. Sa circonspection empira lorsqu’il apprit que Tobio était tzigane.

– Un Gitan, dit grand-père.

– Oui ! s’écria Tobio, un éclat de fierté féroce dans les yeux. Tzigane, oui ! Gitan, oui !

C’est alors qu’il entreprit de nous raconter, en pleurant tant et plus, la triste histoire du périple qui l’avait conduit en Nouvelle-Zélande.

– Je suis né en Roumanie, commença-t-il, à Salonta, près de la frontière hongroise. Toute notre famille vit à la gitane, vous comprenez ? On voyage toute l’année : Salonta, Oradea, Marghita et Carei, puis on revient. Hiver, été, printemps, automne : toujours la même chose. Mon père est dresseur de chevaux et ma mère vend de beaux vêtements aux dames riches. Mais on vole jamais rien et on enlève jamais les jolis bébés…

Il adressa un regard malicieux à ma petite sœur Glory avant de hurler :

– … à part de temps en temps !

Puis il se jeta sur elle et la couvrit de baisers.

Avant d’éclater à nouveau en sanglots.

– Excusez-moi. Elle ressemble à ma petite sœur, vous comprenez ? Bon, la vie, c’est pas formidable pour les Tziganes en ce moment avec la prise du pouvoir des communisti. Alors mon père dit à moi : « Va à Oakland en Californie. Un oncle à nous habite là-bas. Tu vas, tu restes, tu travailles pour l’oncle, puis tu nous fais venir. » Et c’est ce que je lui ai promis de faire. Mais j’ai pleuré.

Il nous fit une démonstration.

– Je voulais pas quitter Salonta, ni mes belles montagnes Apuseni. J’ai voyagé seul plusieurs jours, jusqu’à Timisoara, puis Craiova et enfin Bucuresti. Je pleurais sans arrêt…

Il nous fit une autre démonstration.

– J’ai eu beaucoup mésaventures. Puis à Bucaresti, un homme m’a dit : « Va au port de Constanta. » Alors j’y vais. Et là, j’en crois pas mes yeux : un bateau part pour Oakland ! Je me fais embaucher à bord, je travaille plusieurs mois et j’arrive…

Tobio promena son regard accablé sur nous.

– J’arrive dans ce pays. Pas l’Oakland de l’Amérique, mais l’Oakland de Nouvelle-Zélande. Vous comprenez ? Au-ckland.

– E hika, dit maman.

 

Tobio passa toute une année avec nous. Il travaillait pour grand-père, qui avait surmonté ses doutes initiaux et s’était aperçu que le Gitan avait hérité du don de son père pour dresser les chevaux. Pendant l’été, il fut intégré à l’équipe Mahana Quatre, menée par oncle Hone, et voyagea d’un hangar de tonte à un autre.

Les propriétaires pakeha1 des stations étaient intrigués par la présence de Tobio parmi nous. Ils lui proposaient souvent de l’accueillir chez eux, plutôt que de rester avec le clan, dans les whare2 des tondeurs. Les premières fois, Tobio se sentit flatté, il fut ensuite intrigué, et enfin, il comprit. Il déclina alors les invitations.

« Ils croient je suis comme eux, mais j’aime mieux rester ici avec vous. Les Maoris et les Gitans : même peuple. Même sang. »

Tobio était un peu fou. Il jouait un rôle étrange parmi nous, se montrait plein d’obstination et de passion. Il lui arrivait de provoquer des bagarres entre ses amantes et on le retrouvait au beau milieu, hilare. Avec son énorme besoin d’amour, il attisait la jalousie entre celles qui le courtisaient.

Il adorait la vie maorie, la famille, et il éprouvait une grande admiration pour grand-père Tamihana.

– C’est comme ma propre famille, tu comprends ? lui disait-il. Tu es comme mon père. Vous vivez comme nous, toujours en train de bouger. Je me sens chez moi, mais je suis pas chez moi. Et je suis pas encore arrivé à Oakland.

À la fin de l’année, Tobio avait conquis nos cœurs. Nous le croyions heureux en notre compagnie. Mais quand l’hiver fut venu, ses danses se firent de plus en plus fréquentes ; elles projetaient sur nous son ombre solitaire, ondoyante.

– Komm Zigany, Zeig heut was du kannst…

Les siens lui manquaient. Nous savions que s’il ne les retrouvait pas rapidement, il aurait le cœur brisé.

Tobio avait gagné suffisamment d’argent pour prendre un bateau à destination de Hawaii, et il avait obtenu un visa pour l’Amérique. Quand grand-père lui donna le supplément qui lui permettait d’aller jusqu’en Californie, il éclata en sanglots.

Nous l’accompagnâmes tous à la gare routière, d’où il devait partir pour Auckland. Comme un gamin surexcité, débordant d’innocence, il se précipitait de l’un à l’autre et nous couvrait de baisers. Quand ce fut l’heure de monter dans le car, il devint digne et sérieux. Il salua grand-père bien bas et lui dit :

– Dans mon pays, tous les Gitans vont au monastère de Bistrita. Les Tziganes s’y rendent par milliers. Certains de Hongrie, d’autres d’Ukraine, de Bulgarie, tous. Mon père…

Ému, Tobio marqua une pause.

– … m’y a amené un jour.

Il se redressa.

– C’est là que tous les Gitans choisissent leur chef. Et on le couronne Roi des Gitans. Bulibasha.

Il embrassa la main de grand-père. Puis il partit. Mon conflit avec grand-père commença peu après son départ.


1 Pakeha : Néo-Zélandais d’origine européenne.

2 Whare (prononcer faré) : maison.

 

Première partie

1

À l’époque, pour aller de Gisborne à Waituhi, vous deviez traverser le pont suspendu rouge sur la rivière Waipaoa, juste après l’hôtel du Pont. L’hôtel est toujours là, mais le pont a depuis longtemps été remplacé.

Abandonné sur des terres qui appartiennent maintenant au plus gros négociant en vins de la région, Matawhero Wines, le vieux pont continue à nous hanter en nous prouvant qu’avec le temps tout rétrécit. Je le revois comme une superstructure imposante dont l’ombre s’abattait sur notre Pontiac quand nous le traversions. En hiver, les eaux limoneuses de la rivière en crue, déchaînée, précipitaient des troncs d’arbres contre ses pontons. En réalité, ce pont est aussi étroit que court ; il date de la période précédant les inondations incessantes des plaines de la région de Gisborne. Par la suite, les ingénieurs ont réussi à canaliser les eaux en coupant les courbes en S, ce qui éventra et élargit le lit de la rivière. La Waipaoa était étroite avant cela, comme une anguille se faufilant vers le delta.

La simplification, par le génie humain, du paysage complexe des méandres de la rivière eut une autre conséquence. Chaque sculpture à coup de bulldozer et de niveleuse dépouilla la rivière de sa mythologie. Les ingénieurs la contrôlèrent avec leur précision scientifique et analytique, ils procédèrent à des simulations électroniques de ses crues et décrues et apprivoisèrent ses caprices en appuyant sur un bouton. Cette simplification suscita une accélération du temps. La dimension épique, qui existait quand on voyageait au maximum à cinquante kilomètres à l’heure sur une route sinueuse, a disparu. Alors qu’il fallait près de deux heures pour atteindre Waituhi, le trajet s’effectue maintenant en une demi-heure.

De l’autre côté du pont, vous pouviez tourner à gauche pour aller à Hukareka, ou prendre la direction de Waituhi sur la droite. La plupart des voitures viraient à gauche et suivaient la route principale qui traversait les Wharerata pour Napier, Hastings, Waipukurau et, en fin de course, Wellington. Hukareka ne se trouvait sur la trajectoire que par le plus pur des hasards. En revanche, si vous tourniez à droite, Waituhi était la seule destination possible. Cette position nous conférait un certain degré de supériorité, comme si notre petit village était aussi important que Wellington. Il était incontestablement plus important que Hukareka, qui pouvait se résumer à un pet de cheval : oui, un simple relent de foin digéré perceptible quand on se hâtait de traverser la ville.

Les tronçons goudronnés alternaient avec les gravillons sur la route de Waituhi. Avec mes sœurs, nous guettions les segments noirs et brillants et nous hurlions en nous en approchant : « Kei konei ! Te rori Pakeha ! : Regarde ! La route des Pakeha ! »

Pendant quelques secondes magistrales, l’air se vidait de poussière et nous en prenions d’énormes goulées.

La première chaussée goudronnée était proche du terrain de concours hippique, endroit privilégié où les fermiers pakeha menaient leurs chevaux. Notre père ralentissait parfois en le longeant pour permettre aux enfants d’observer les silhouettes rouges et blanches qui faisaient caracoler leur monture. Nous surnommions les Pakeha, le peuple de l’argent, car ils utilisaient toujours des couteaux et fourchettes en argent, alors que les nôtres étaient en fer-blanc. Par ailleurs, ils faisaient défiler des chevaux à la robe soyeuse et argentée, qui répondaient aux noms de Garde Royale, Dame Jane ou Vanity Fair, et non pas Pancho Villa, Noiraud ou Pie comme les nôtres. Leurs chevaux, sellés et bridés, étaient montés par des cavaliers en costume de chasse avec de charmants petits casques ; tout le monde applaudissait quand un cheval de Pakeha franchissait une haie. Nous espérions bien que personne n’allait applaudir les nôtres, car les propriétaires nous auraient immédiatement soupçonnés de nous être encore endettés. Par ailleurs, on ne voyait jamais trois ou quatre Pakeha se prêter leur cheval pour sauter, comme c’était le cas avec les Maoris.

Le second tronçon goudronné menait à Patutahi, lieu du pub local, de l’épicerie qui vendait de tout — des bonbons jusqu’aux selles —, du forgeron, de la station-service de monsieur Jenkins et du bâtiment haï entre tous : l’école de Patutahi. Le cinéma était mille fois plus grand que celui de Hukareka et la ville comptait un stade de rugby et un de hockey. Ancienne terre maorie, Patutahi appartenait maintenant aux descendants des soldats qui avaient combattu Te Kooti Arikirangi dans les années 1880. Les Pakeha étaient au pouvoir. Le patron du pub, monsieur Walker, était un Pakeha, ainsi que les deux vieilles filles maigrichonnes, mademoiselle Zelda et mademoiselle Daisy, propriétaires de l’épicerie avec leur frère Scott. C’était dans l’ordre des choses. La ville entière proclamait son statut pakeha dans cette zone dépoussiérée. Les Pakeha étaient servis les premiers au bar. Les Pakeha avaient imposé leur langue sur toutes les pancartes. Le Pakeha était toujours le chef.

Nos enseignants étaient pakeha. Monsieur Johnston — surnommé « trois pattes » car c’était un chaud lapin — était notre directeur et mademoiselle Dalrymple nous enseignait l’anglais, l’histoire et une matière intitulée « appréciation musicale ». Mademoiselle Dalrymple se chargeait aussi de nous faire perdre notre culture à grands coups de baguette et nous donnait cent lignes si nous parlions en maori. Elle n’était pas méchante, mais sa foi, en la chrétienté et l’empire britannique, la poussait à présumer qu’elle savait ce qui était bon pour nous. L’ironie, c’est qu’en dépit de leur statut supérieur, nos enseignants étaient en minorité parmi nous. Ce qui expliquait peut-être leur zèle à nous imposer leurs valeurs. Mieux valait convertir la population maorie avant qu’elle ne se rebellât.

Les Pakeha étaient aussi nos créanciers. Ils nous vendaient à crédit des articles d’épicerie, de l’essence et de la bière pendant les longs mois de vaches maigres, les hivers sans travail. Je crois qu’aucun d’entre nous ne parvenait à rembourser l’intégralité de sa dette pendant l’été. On devait toujours de l’argent sur l’ardoise que mademoiselle Zelda affichait au-dessus du comptoir de sa boutique.

La route n’était plus du tout goudronnée après la traversée de Patutahi. Pour atteindre Waituhi, il y avait énormément de poussière, caractéristique incontournable du pays maori. Par conséquent, tout le monde, notre père y compris, conduisait en plein milieu de la route, se maintenait devant les autres voitures et refusait de se laisser doubler. Mieux valait respirer l’air pur à l’avant que de manger la poussière soulevée par un autre véhicule.

Mes sœurs et moi éprouvions une animosité absolue pour les voitures qui s’approchaient de l’arrière de notre Pontiac. Indifférents aux coups de klaxons et aux insultes — « Bouge ton cul, fumier ! Laisse nous doubler ! » — nous les regardions en battant des cils, choqués par les jurons : nous étions l’aristocratie de la route. Et nous devenions verts de rage quand une voiture parvenait à nous dépasser. Nous baissions alors nos vitres et bombardions l’arrière de cailloux que nous réservions précisément à ce genre de situation. Quant à notre père, il poursuivait son chemin comme si de rien n’était jusqu’à ce que nous arrivions à Waituhi. Là, si les voitures bloquées derrière nous s’avéraient appartenir à un membre de notre famille, il descendait sa vitre et feignait la surprise.

– Aue, kia ora, cousin. J’avais pas remarqué que t’étais derrière.

Des courses intrépides étaient aussi organisées sur ces routes par des jeunes, comme mon cousin, le beau Mohi. « Yahou ! » Le corps à moitié sorti des voitures ou à califourchon sur les garde-boue, les sourcils et les cheveux raides de poussière, les gars frappaient des bras sur les portières comme s’ils chevauchaient des mustangs sauvages.

L’arrivée à Waituhi était reconnaissable entre mille. À gauche de la route, sur les terrasses, se dressait la maison des Dodd, une bâtisse coloniale, blanche, à deux étages, qui s’appropriait la colline. À droite, les silos-cages de maïs formaient un haut mur longeant le virage. Venait alors le village de Waituhi — une route bordée de maisons des deux côtés avec, à l’arrière, des jardins où poussaient le maïs, les patates douces, les potirons et les pastèques : les meilleures récoltes sur terre. La Waipaoa, qui rythmait nos vies, coulait en bordure du village. Son eau avait un goût exquis, supérieur à celui de toutes les autres.

Vous entriez tout d’abord dans le secteur Pakowhai de Waituhi, avec sa petite église et sa rue boueuse où s’agglutinaient les maisons du marae1 Pakowhai. Toutes étaient des cubes à quatre murs peints en rouge, en vert, ou par malchance en rouge et vert ensemble, avec une touche de jaune ou de violet ajoutée par plaisanterie. Vous y aperceviez parfois une vieille femme, une kuia, fumer au soleil.

Le secteur Rongopai était situé juste après la ligne droite. Là, les maisons avaient poussé parmi les flax2 et les immenses chardons écossais, symbole de notre guerrier prophète Te Kooti Arikirangi pour qui le marae Rongopai avait été construit. C’était dans les années 1880, le gouvernement venait de le gracier et tout le monde attendait son retour. La police l’avait arrêté, mais nous sentions toujours sa présence — comme celle des artistes qui avaient créé Rongopai. Les couleurs des maisons étaient encore plus vives qu’à Pakowhai, comme si leurs propriétaires tenaient à indiquer qu’ils étaient les descendants des artistes qui avaient peint l’intérieur de la maison commune. Une foison de rouge, vert, jaune, violet et bleu : ces maisons prouvaient en fait que le talent artistique n’est pas systématiquement héréditaire. Vous y aperceviez parfois un fermier qui encouragerait son cheval à traîner son tombereau d’un champ à l’autre.

Au coin du quartier Rongopai, vous arriviez dans la partie Takitimu, avec son marae en contrebas du cimetière du village. Les maisons, en retrait de la route, se détachaient comme des navires solitaires dans un océan houleux de céréales jaunes. Mis à part l’indomptable Nani Mini Tupara, qui ressemblait à une vieille princesse inca, le peuple Takitimu était plus réservé que les autres à Waituhi, ce trait se répercutait dans leur choix de palette — ils négligeaient toutes les autres couleurs pour se cantonner au violet et au vert.

Un peu plus loin encore, vous parveniez dans le secteur Wi Pere. Mon grand-oncle Ihaka habitait dans la vieille ferme Pere avec ma grand-tante Riripeti, parfois surnommée Artemis. Riripeti avait succédé à Te Kooti après sa mort et c’est elle qui avait réussi à maintenir la cohésion de Waituhi pendant la Première Guerre mondiale, l’épidémie de grippe, la Grande Dépression, la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre. Ce qui explique pourquoi mon grand-oncle Ihaka vivait avec elle, plutôt qu’elle avec lui. Elle dirigeait la partie d’obédience Ringatu3 de Waituhi et quand elle nous ordonnait de sauter, nous sautions tous — même grand-père Tamihana. Bien qu’elle fût une femme, Riripeti était la seule personne dont grand-père reconnaissait l’autorité. Sa lignée était supérieure.

Notre maison, là où mes sœurs et moi vivions avec notre père Joshua et notre mère Huria, était dans le secteur Rongopai de Waituhi. Nous y vivions aux côtés de grand-mère Ramona et de grand-père Tamihana.


1 Marae : place de village, lieu de rassemblement d’un clan, parfois sacré.

2 Flax : lin ou chanvre de Nouvelle-Zélande (Phormium tenax), utilisé dans la fabrication artisanale de paniers et de vêtements ; en maori, harakeke.

3 Ringatu (signifie main levée) : mouvement chrétien maori fondé au dix-neuvième siècle par le prophète Te Kooti et d’origine anti-coloniale.

2

Il n’existait assurément, dans le monde entier, aucun meilleur endroit pour vivre que Waituhi. À part le dimanche. Ce jour-là, les coqs osaient à peine pousser leur cocorico, tant ils redoutaient qu’un cri trop fort leur attirât la colère de Dieu et les propulsât prématurément dans la marmite. Les chiens, eux aussi, gardaient le silence. Je voyais même, par la fenêtre, des gens pousser leur voiture pour la démarrer loin de la ferme.

Comme s’Il vivait ici.

Pire encore, le dimanche, Glory et moi devions nous lever plus tôt que d’habitude pour traire les vaches, car la messe commençait à huit heures. Je rêvais d’être Maui, le demi-dieu qui avait apprivoisé le soleil, afin de pouvoir faire sauter les dimanches ou les accélérer jusqu’aux lundis. Mais je n’avais pas cette chance.

– Simeon ? T’es réveillé ?

– Non.

– Les vaches attendent, me dit Glory. Je les ai déjà rassemblées. Dépêche-toi, sinon on va encore arriver en retard pour les prières.

– J’ai décidé de prendre un jour de congé.

– SIMEON !

Glory fit son entrée : huit ans de beauté et d’innocence.

– Allez ! Si on est en retard, surtout aujourd’hui, grand-père va être vraiment en colère.

– Il pète plus haut que ses fesses, celui-là !

Glory faillit s’étouffer.

– Quel malpoli ! dit-elle en tirant les couvertures.

– Aïe ! Vas-y, toi !

Quand elle fut partie, je soulevai les draps, regardai, puis lançai un poing victorieux. Ouais, je ne finirais pas eunuque !

Merci, mon Dieu, merci, merci.

Depuis qu’elle était née, j’entretenais une relation privilégiée avec Glory. Au départ, je n’avais rien remarqué. Comme tous les frères avec leurs jeunes sœurs, je l’avais considérée comme une morveuse. Quand elle était bébé, mes deux grandes sœurs Faith et Hope l’avaient trouvée adorâââble, jusqu’à ce qu’elle eût des couches pleines de merde. Après cela, elles avaient refusé de s’en occuper. Personnellement, j’avais déjà l’habitude des chiures dans la paille, dans les enclos à moutons, ou à chaque fois qu’avec mon père nous devions finir de remblayer un trou et pousser les cabinets sur un autre. Je changeais Glory presque par instinct et trouvais qu’au moins sa merde ne puait pas trop. Quand elle avait commencé à marcher, je m’étais tout naturellement chargé de lui apprendre le pot, de la nourrir et de la border. Un jour, mon cousin Mohi, le tombeur-sur-pattes, m’avait lancé cette pointe cinglante :

– C’est con que t’aies pas de nichons, mon mec, sinon t’aurais aussi pu la sevrer.

La remarque m’avait dégoûté quelque temps de Glory, mais il était trop tard, elle s’était attachée à moi. Elle allait partout où j’allais. Elle voulait faire tout ce que je faisais — y compris m’aider à traire.

Un matin, je rentrais les vaches d’un pré distant avec nos chiens de berger que nous avions surnommés Crétin, Nul et Débile car ils n’obéissaient jamais. En dépit de son intelligence limitée, Crétin avait appris à faire quelques tours.

« Roule, Crétin », lui disais-je, et il s’exécutait.

« Serre-moi la main », et il me tendait la patte.

« Chante, Crétin » et il se mettait à hurler.

J’avais alors entendu Glory derrière moi. Elle avait cinq ans à l’époque et elle s’était mise à hurler avec le chien. Je lui avais souri, sans y accorder une autre pensée, et avais lancé un biscuit à Crétin.

– Ouaf !

Je m’étais tourné vers Glory, qui m’observait d’un œil malveillant.

– Ouaf, avait-elle encore grondé.

Ouaf ?

Elle avait incliné la tête et pointé le menton vers ma poche. Je m’étais mis à rire.

– Toi aussi, tu veux un biscuit, ma chérie ? Mais bien sûr, tiens, en voilà un.

Mais je n’avais compris ce qui se passait que lorsque j’avais dit à Crétin :

– Allez, fais le mort, maintenant.

Crétin avait gémi et s’était roulé sur le dos, les quatre pattes tendues vers les cieux.

Glory aussi.

 

J’enfilai mes vêtements de travail, sortis sans bruit de la chambre en passant devant les Reines Grenouilles, surnom que je donnais à mes deux grandes sœurs. Comme d’habitude, elles dormaient à poings fermés, la bouche bée.

Maman se réveilla. Elle leva les yeux par-dessus le bras de papa qui la tenaillait et écarta les cheveux de son visage.

– Kei te haere koe ki te miraka kau ? me demanda-t-elle avec un sourire qui illumina ma vie.

– Ka pai. Bien.

Puis je sortis, franchis l’échalier et traversai le pré jusqu’au parc de traite où Glory m’attendait avec Roussette, Mouchetée, Noiraude, Poil de Carotte, Albinos et Paillette. Je marquai une pause pour respirer l’air frais et observer la brume se lever sur les collines. La magie opérait encore dans le petit matin, les apparitions et les kehua rechignaient à céder leur domaine au soleil ; ils s’attardaient avec des souvenirs de batailles d’iwi contre iwi ou avec des Pakeha. Ils entonnaient encore les vieux chants sanglants de la vengeance, les mélodies d’amour venues du cœur et les complaintes, solitaires, de la mort ; ils s’adressaient toujours à nous, dérangeaient nos rêves, traînaient en murmurant : N’oubliez jamais, n’oubliez jamais…

Je finis de monter au pas de course et avalai une autre grosse bouffée d’air avant d’entrer dans le parc. Glory avait déjà nettoyé et graissé le pis de Roussette. Elle s’écarta tandis que je plaçai le tabouret sous la vache, me calai la tête contre son flanc droit et disposai le seau entre mes jambes.

– C’est parti, Roussette, soupirai-je.

Il n’y a rien de pire, pour un jeune homme qui a la vie entière devant lui, qu’avoir tous les matins le nez fourré dans des mamelles de vache.

– Ouf ! s’exclama Glory tandis que nous transportions le dernier seau dans la cuisine de la ferme. Le lait écumait et moussait, tiède et âcre. L’odeur du lait que l’on vient de traire est incomparable de douceur et de fraîcheur. Je souris à Glory et, pour rire, lui lançai un biscuit. Bien qu’elle eût dépassé le stade où elle jouait au chien, nous nous y amusions parfois encore et utilisions la routine du « fais le mort » pour nous tirer d’ennui.

Glory regarda le biscuit en soupirant.

– On n’a pas le droit, dit-elle.

– Bien sage, la félicita maman.

Nous jeûnions les dimanches, une raison supplémentaire pour les détester. Ce jour-là, d’après grand-père, la nourriture divine soutient les âmes les plus affamées. Possible, mais ce n’était pas mon âme qui était affamée. Et aujourd’hui allait être pire : pas de kai jusqu’au dîner.

La porte claqua.

– Pousse-toi, Bon à rien !

Mohi, mon rival imbattable, était déjà habillé — lui, bien sûr, n’avait aucune corvée le matin — et il passait furtivement par la cuisine avant de monter dans la De Soto. Il prit un bout de pain et le mâcha devant maman et mes tantes, car il savait qu’elles ne le dénonceraient pas. Dix-huit ans et déjà un parfait connard.

– Glory, va vite faire ta toilette, dit ma mère. Tes sœurs sont déjà dans la salle de bains. Dis-leur de se dépêcher. Toi, Simeon, va te laver à la pompe, dehors. Kia tere !

Elle gardait un œil sur la pendule. Cinq heures et demie. Nous étions attendus dans le salon de la ferme à six heures, et mes tantes et elles avaient déjà cinq minutes de retard.

De la fenêtre, elle me vit traîner la patte jusqu’à la pompe, quitter ma chemise et défaire mes bretelles. Comme je ne pensais pas qu’elle m’observât, je me débarbouillai seulement les yeux, assez pour me débarrasser des pikare.

– Pas comme ça, Simeon, cria-t-elle. Et n’oublie pas de passer derrière les oreilles et sous les bras !

J’entendis dans le lointain ce salopard de Mohi, plié de rire, parce que je ressemblais au gringalet que Charles Atlas voulait toujours inscrire dans son cours de musculation.

Et un peu d’intimité, c’est trop demander ?

 

Éditions Au vent des îles - BP 5670 - 98716 Pirae - Tahiti - Polynésie française

mail@auventdesiles.pf — site web http://www.auventdesiles.pf

 

Cet ouvrage a été publié avec le concours du Fonds Pacifique

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage.

 

 

Avec le soutien du

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Dépôt légal 2e trimestre 2009

ISBN 9782367340340

© Au vent des îles 2008

FRANGIPANIER

Hitirua Vaite Célestine - traduit par Henri Theureau

Deuxième volet de la trilogie de Célestine Hitiura Vaite. En cours d’édition en Hollande, en Angleterre, aux USA, au Canada, en Italie, en Espagne, en Norvège, en Finlande et au Brésil. Finaliste au grand prix Littéraire de New South Wales – Australie. Prix des étudiants de l'université de la Polynésie française 2003.

 

GOOD NIGHT FRIEND

Nicolas Kurtovitch

Commençant par l’énigme d’un rêve et se terminant par une parabole, Good night friend parle du tressage des cultures, de Kanaks qui aiment l’opéra, de l’exil hors des tribus, du va’a, de la terre qui est maintenant dans l’inconscient, mais aussi d’être désormais de la ville. La ville vue à travers la métaphore de la prison de pierre qui enferme mais qui permet l’amitié malgré les différences ethniques.

 

HOMBO. TRANSCRIPTION D'UNE BIOGRAPHIE

Spitz Chantal - réédition d’un roman publié en 2003 aux éditions Te Ite

Le thème du livre développe l'histoire d'un jeune des îles où réside l'auteur. De sa naissance dans un monde familial où la tradition est encore vivante, à son départ pour la France, le jeune Hombo dérive dans une non-existence de survie au jour le jour, le refus de la société du village, l'indifférence de l'avenir, en compagnie d'une bande de jeunes.

 

JE SUIS NÉE MORTE

Salmon-Hudry Nathalie Heirani

L’auteure a commencé son existence par ce qui en est habituellement le terme, elle est « née morte ». Rendue gravement handicapée à la vie par la médecine, elle a appris à dévorer avec appétit cette existence dans l’amour de sa mère, l’attention de sa famille et la chaleur de son pays, Tahiti. Elle expose dans ce témoignage ses petites joies et ses grands bonheurs, ses immenses difficultés et ses réussites avec courage et dignité.

 

L'ARBRE À PAIN

Hitirua Vaite Célestine - traduit par Henri Theureau

Tendrement drôle, L'arbre à pain est une délicieuse tranche de vie de famille, à Tahiti. Il est le premier volet de la trilogie de Matarena (L'arbre à pain, Frangipanier et Tiare), un succès mondial.

 

LA CHANSON DU PAPILLON

Janke Terri - traduit par Christian Séruzier

La Chanson du papillon nous entraîne au temps des pêcheurs de perles dans le détroit de Torrès, dans le flux et le reflux de la grande ville moderne, aux côtés d’une héroïne attachante et drôle, dont l’histoire transcende les cultures.

 

LA CHASSE & AUTRES NOUVELLES

Jacques Claudine

Nouvelles. Recueil de nouvelles riche d’humanité et de talent dans lequel l’auteure nous offre sa Calédonie intime et partage l’amour d’une terre dure aux hommes, sauvage encore, parfois âpre et brûlée.

 

LE BAISER DE LA MANGUE

Wendt Albert - traduit par Jean-Pierre Durix

Avec Le baiser de la mangue, Albert Wendt continue à pourfendre le mythe des mers du Sud prétendument paradisiaques et remonte aux origines du contact entre Polynésiens et Européens. Albert Wendt écrit donc là un pan essentiel de cette « comédie humaine » polynésienne qu’il construit volume après volume depuis les années 1970.

 

LE BATAILLON MAORI

Grace Patricia - traduit par Jean Anderson & France Grenaudier-Klijn

1943, Campagne d’Italie. Peu de temps après avoir quitté leurs terres ancestrales pour Wellington, la capitale néo-zélandaise, trois frères, pour des raisons différentes, s’engagent volontairement dans le 28e Bataillon maori, et se retrouvent sur le front durant la terrible bataille de Monte Cassino.

 

LE CRI DE L'ACACIA

Jacques Claudine

Nouvelles. Le cri de l’acacia ou tous ces cris que l’on n’entend pas ! Parce qu’ils seraient trop forts, trop présents, lancinants. Alors prendre conscience un instant : entendre la vie qui endure le grandiose et le dérisoire.

 

LE FESTIVAL DES MIRACLES

Tawhai Alice - traduit par Mireille Vignol

Nouvelles. Des nouvelles claires et oniriques ou parfois brutales et froides, mais toujours réussies qui nous font partager un monde austral différent de celui qu’on rencontre en général dans la littérature et l’art d’un véritable auteur. Chaque nouvelle est habilement construite, truffée de variations subtiles sur le même thème, avec une chute à la Raymond Carver : une remarque apparemment insignifiante capable de tout bouleverser.

 

LE ROI ABSENT

Brotherson Moetai

Roman du quotidien polynésien plein d’ironie, de fureur, de douleur, de tristesse et de quelques joies aussi... L’histoire d’une vie extraordinaire, celle de Moanam – de Nuku Hiva (Marquises) à Papeete en passant par Huahine et Paris – qui passe du choc culturel à la réussite sociale et, de là, au pire des déclassements.

 
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