Chez la tardive Une amitié inachevée

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J'ai écrit ce livre pour oublier le regard que Pierre, mon copain d'enfance, m'a adressé du fond de son lit d'hôpital où je lui rendais une visite longtemps diférée. Je savais, et il ne l'ignorait sans doute pas lui aussi, que c'était une des dernières. Tous deux fils de la guerre nous resterons amis jusqu'à sa mort dramatique.
Publié le : lundi 6 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358864
Nombre de pages : 303
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Gérard Chez
Quesor Chez la tardive
Une amitié la tardive
inachevée
J’ai écrit ce livre pour oublier le regard que Pierre, mon copain Une amitié inachevée
d’enfance, m’a adressé du fond de son lit d’hôpital où je lui
rendais une visite longtemps différée. Je savais, et il ne l’ignorait
sans doute pas lui aussi, que c’était une des dernières.
Tous deux ls de la guerre, nous resterons amis jusqu’à sa
mort dramatique. Nous avons été tellement proches l’un de
l’autre autour de cette vieille maison que nous appelions « Chez
la Tardive » que l’on peut s’attendre à ce que nous ayons eu toujours
le courage de nous dire au moins les choses essentielles.
Nos cheminements personnels divergent assez tôt. Le fait
d’habiter des régions très différentes, l’Auvergne à qui nous
restons inégalement attachés et le Languedoc-Roussillon où j’ai
ni par m’établir, accentue les différences et le regard que l’on
porte sur une société en grande mutation. Ajoutons à cette trame
quelques évènements dramatiques plus ou moins occultés. Ces
trajectoires auraient pu mettre un terme à cette très ancienne
amitié. Elle a résisté, mais le fait de n’avoir pas su ou pas pu
réellement communiquer dans les moments importants débouche
sur une n énigmatique que des découvertes ultérieures ne
viendront que très partiellement éclairer.
Né en Auvergne pendant la Seconde Guerre mondiale, l’auteur est l’aîné
d’une famille de quatre enfants. Bon élève sous la férule de son père, il
intègre l’école normale d’un département lointain. Il poursuit jusqu’au
CAPES, l’agrégation et le doctorat. Géographe universitaire, il publie de
nombreux articles et quelques ouvrages scientifi ques. Il s’agit ici de son
premier roman autour d’une question majeure, celle de l’incommunicabilité
entre les êtres, fussent-ils les meilleurs amis du monde.
Illustration de couverture : ISBN : 978-2-343-04087-5
© Radu Razvan 25 € Graveurs de MémoireG Série : Récits de vie / FranceGraveurs de Mémoire
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
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Gérard Quesor
Chez la tardive








Chez la tardive

Une amitié inachevée


Graveurs de mémoire

Cette collection, consacrée à l’édition de récits de vie et de
textes autobiographiques, s’ouvre également aux études
historiques. Depuis 2012, elle est organisée par séries en
fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques.


Déjà parus

Penot (Christian), Du maquis creusois à la baille d’Alger, Albert
Fossey dit François de la résistance à l’obéissance, 2014.
Messahel (Michel), Itinéraire d’un Harki, mon père, De l’Algérois
à l’Aquitaine, Histoire d’une famille, 2014.
Augé (François), Petites choses sur l’école, Mémoires et réflexions
d’un enseignant, 2014.
Moors (Bernard), J’ai tant aimé la publicité, Souvenirs et confidences
d’un publicitaire passionné, 2014.
Pérol (Huguette), Gilbert Pérol, Un diplomate non conformiste,
2014.
Gritchenko (Alexis), Lettres à René-Jean, 2014.
Blaise (Mario), Retour aux racines, 2014.
Le Lidec (Gildas), De Phnom Penh à Abidjan, Fragments de vie
d’un diplomate, 2014.
Buzoni-Gatel (Dominique), Le Labo in vivo, Chercheur en
biologie et mère de famille nombreuse, 2014.
Raude (Vincent), Ma part du Trésor, Le parcours de l'un des
derniers trésoriers-payeurs généraux, 2014.
Mathieu (Clément), Une jeunesse ardennaise, à Oneux-Theux
(Belgique) 1944-1959, 2014. Gérard Quesor





Chez la tardive

Une amitié inachevée














































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04087-5
EAN : 9782343040875







À mon copain de toujours, et à tous ceux que les chemins
buissonniers de la vie m’ont permis de croiser.










Introduction



Ce soir, les fenêtres de la maison au bout du chemin,
que tous ici appellent « Chez la tardive », ne sont pas
éclairées. Elles ne renvoient que faiblement le rouge du
soleil couchant. Les contrevents sont restés ouverts, ce qui
est rare. Même par temps très calme, même en l’absence
d’orage violent et de coups de foudre assez fréquents ici
et toujours spectaculaires, ce n’est jamais arrivé. Il est vrai
que la nature et ses excès sont physiquement très proches,
et que les hommes n’y ont pas mis les multiples écrans
qu’inventent sans cesse les sociétés urbaines qui se
protègent ainsi de certains dangers mais s’isolent de
l’essentiel. Ici, à Aiguës Vives le bien nommé, dans ce
gros hameau du bout du chemin, sinon du monde, les
maisons meurent souvent. Aucune ne m’est plus chère
que celle-là. C’était la maison où Pierre vivait seul avec sa
mère depuis qu’il avait précocement cessé son activité
professionnelle. Son père, Antoine, figure importante du
village, est décédé depuis longtemps et ses frères, Manu
l’aîné et Marc le plus jeune, vivent leur vie ailleurs.
Depuis son décès, et de manière lancinante, j'ai longtemps
attendu et sans doute espéré oublier le regard qu’il m'a
adressé du fond de son lit d'hôpital où je lui rendais une
visite longtemps différée, visite dont il savait et dont il
n’ignorait sans doute pas lui aussi devoir être la dernière.
La camarde rodait.
Ce moment terrible est le terme pour moi d’une amitié
forte, finalement inachevée par manque de
7 communication entre nous deux. Pour moi revient la
question lancinante, dans une circonstance bien précise et
dramatique, de savoir si j’aurais dû lui poser la question,
ou si c’était à lui de me dire ce que son regard portait. Au
coeur de ce récit on trouvera l’incommunicabilité des
êtres vivants tout au long d’une histoire somme toute
banale, inachevée, profondément triste pour ma
mémoire… Nous sommes tous les deux, et quelques rares
autres, des enfants de la guerre et du creux
démographique. Pas la première, la grande, l’héroïque,
celle de 14-18, mais la seconde, juste au moment où
s’écroule le mythe entretenu par les politiques et
l‘étatmajor qui en était resté à la victoire de 1918. On allait
« pendre notre linge sur la ligne Siegfried ». C’est aussi et
surtout celui de la drôle de guerre juste avant le désastre
de Dunkerque. Amis depuis l’enfance dès ces moments
tragiques pour la France, ceux de Vichy et des atrocités de
cette période, nos parcours resteront longtemps proches,
auprès des mêmes gens, dans les mêmes lieux, souvent
dans la même maison.
8
Chapitre 1

Clairs obscurs




Pierre et moi-même sommes en permanence au cœur
de cette histoire, avec ses parents, Antoine et Jeanne, ses
frères Manu et Marc que nous surnommions les MM, et
quelques camarades d’école ou de collège. Nos itinéraires
divergeront beaucoup plus tard, sans que nos rapports
disparaissent. De mon côté, je vis plus chez mes
grandsparents que chez mes parents que leur métier appelle très
souvent dans la ville voisine. C’est mon grand-oncle
Edgard, belle figure d’ancien instituteur, qui suit
patiemment mes études. Pour moi, et je pense que
l’inverse est vrai, mon amitié avec Pierre est tellement
forte que tout le reste, copains d’école ou de collège,
habitants du village, s’ils sont importants, restent
périphériques. C’est bien plus tard que certaines de ces
personnes prendront une place capitale dans nos histoires
respectives, avec parfois une dimension dramatique. Je
pense en particulier à Chantal, une des petites élèves de
notre école communale. Petite brunette discrète, jolie,
aimant jouer avec ses camarades, elle était parfaitement
intégrée à la vie communale. Elle était une des rares filles
que les garnements que nous étions acceptaient dans
certains de leurs jeux. Pour les autres fillettes, nous ne
faisions que les côtoyer. Ces vies multiples et imbriquées
9 s’inscrirent dans les mêmes rythmes temporels, ceux
d’une campagne profonde où les échos des changements
urbains lointains n’arrivent qu’amoindris, où ce sont les
rythmes naturels qui comptent. Nous vivons avec
l’insouciance des jeunes années, dans un monde
tranquille sans crainte, sans peur, sans tensions sociales
au moins apparentes. Un village sûr, chaleureux et calme.
On s’y sent bien, surtout avec l’insouciance du regard des
enfants que nous sommes alors, de ceux à qui les adultes
épargnent les tourments du quotidien.
C’est à l’âge de l’adolescence que nos parcours
commencent à diverger, sans que notre amitié en soit
réellement affectée. Pierre, fort attaché à une famille
soudée évite par tous les moyens de s’écarter trop de sa
niche familiale très enracinée dans ce hameau. Pour ma
part, je dois partir très tôt « en ville », comme l’on disait à
l’époque, pour les études. Une ville par obligation
lointaine, puisqu’il n’y en a aucune à moins de
quatrevingts kilomètres. Nous éprouvons alors un plaisir
immense à nous retrouver avec toute une jeunesse pour
de très belles journées de vacances dans ce village que
nous appelons alors le petit Nice. C’est l’occasion de
retrouver non seulement notre famille et notre village,
mais aussi les copains, les copines, voire les petites amies.
C’est là que Pierre est venu finir sa vie auprès de
Jeanne, sa mère qui dès son précoce veuvage, a
emménagé dans cette vieille mais solide masure héritée
de ses parents. Les murs épais de granit à paillettes, la
couverture en énormes lauzes basaltiques abritent une
vaste pièce et une grande cheminée permettent de se
protéger des morsures de l’hiver. En Cézallier, çà n’est
pas un vain mot. On a ici, juste derrière le Jura, les
températures les plus basses de France. Le « cantou »,
10 banc de cheminée dans lequel on fait sécher le sel, placé
auprès de la grande cheminée y est très convoité les soirs
d’hiver. Le « boufadou » permet sans risque de souffler
sur les braises et de les faire briller. Il rend étincelant et
vivant un feu parfois un peu moribond. Le feu d’artifice
de ses étincelles crépitantes et sa clarté renaissante
redonnent vie à la pièce et à ses occupants. Ombres et
lumières éclairent la pièce de nuances changeantes
mélangeant le gris, le sombre à une clarté changeante.
Dans les années qui ont suivi la deuxième guerre
mondiale, la saison froide était plus rude et longue
qu’aujourd’hui, avec des hauteurs de neige qui
obligeaient les habitants à se faire ravitailler par un
traîneau aux énormes et robustes patins de glisse tiré par
la Blanche, une percheronne de belle tenue, forte et
paisible dont l’odeur et les ébrouements nous ravissaient
et nous rassuraient. J’ai encore au nez l’odeur des tourtes
de pain bis frais et à la bouche les délices des tartes aux
pruneaux, évidemment d’Agen, dessert privilégié des
régions pauvres. Plaisirs simples, mais plaisirs vrais. Le
docteur du bourg voisin fait sa tournée à skis, et sa visite
est un événement dont tout le village est informé avant sa
venue et cherche à avoir des informations sur ses
diagnostics dès son départ vers d’autres douleurs.
Le lendemain du jour où la maison ne s’est pas
éclairée s’est avéré rapidement devoir être triste, très
triste. Après Pierre, sa vieille maman venait de mourir
après de longues années d’une maladie qui pour être
tardive l’avait conduite quand même au bord de
l’épuisement physique et moral. « Chez la tardive »
venait, elle aussi de perdre la vie au terme d’une longue
période formidablement heureuse pendant de longues
années, puis habitée par le malheur les dernières.
11 Naturellement, lorsque j’appris ce décès, les souvenirs
m’ont puissamment habité. La plongée vers le passé ne
pouvait que m’assaillir et parfois me submerger. A l’âge
que j’ai atteint au moment de cette disparition, la
tendance est plutôt de se tourner vers les années passées
plus que vers celles qui restent à vivre. Les regrets
peuvent prendre le pas sur les projets. L’un de ceux-là
devait quelques années plus tard me replonger dans un
passé que j’avais en partie réussi à occulter.
12
Chapitre 2

Dernier regard




A la fin de cette année, et d’une manière extrêmement
brutale bien que prévisible, sans douleurs insupportables
d’après son entourage grâce aux progrès considérables
mais encore incomplets de la médecine pour le traitement
de la douleur, Pierre est mort d’un cancer fulgurant du
poumon, alors qu’il avait arrêté complètement ses divers
excès en 1990, soit dix ans plus tôt. Sa maladie lui est sans
aucun doute apparue comme imméritée et injuste par
rapport aux efforts qu’il avait consentis. Pour lui plus que
pour d'autres, mourir était donc inacceptable. Sa mère,
courageuse veuve depuis quelques années se retrouve
seule et encore plus isolée. Elle ne lui survivra que deux
ans.
Je le savais malade, assez gravement sans doute, mais
pas au point de ce qui allait advenir très vite. Le temps
prend parfois des chemins très raccourcis. Depuis
longtemps, son allure a beaucoup changé. Par mimétisme
social, on aurait dit qu’il voulait au plus tôt et au plus vite
ressembler aux autochtones du village, en particulier à
ceux qui n’en étaient jamais partis et n’en partiraient
jamais. En gros, il s’agissait pour lui de retrouver ce
qu’était le passé. Pas de changement de tenue, pas de
tenues spécifiques à certaines occasions, toujours les
13 mêmes vêtements. Il porte de préférence des tenues
usagées et à peu près semblables à celles qui se portaient
dans le village un demi-siècle plus tôt. Çà permet de
passer inaperçu, comme une ombre. Certes, c’est propre
mais c’est gris, c’est élimé, çà n’est pas à la bonne taille,
c’est trop grand ou trop petit. Bref, c’est moche alors qu’il
a les moyens de se vêtir convenablement. Ne pas se
presser, se vieillir le plus possible, ressembler aux anciens,
y compris dans ses occupations, ses routines, ses allures,
ses mouvements. Cette posture ne l’empêche pas de
porter un regard critique sur tout ce qui est nouveau ou
inhabituel dans son entourage. C’est ainsi qu’il s’étonne
que l’on ait envie de partir en vacances. Il me dit souvent :
- Qu’allez-vous faire en bord de mer ? Et la neige, vous
n’en avez pas assez ici ?
- Oui mais tu sais bien que nous allons en vacances
ailleurs pour nous baigner l’été et pour faire du ski
l’hiver. Les enfants aiment beaucoup.
- Nous n’y allions pas, nous ! Et pourtant, nous nous
amusions beaucoup.
- C’est vrai. Mais c’est un peu différent pour les enfants
d’aujourd’hui. Et puis, nous venons quand même ici assez
souvent, non ?
Dans ce pays aux hivers rudes, la neige est un
inconvénient qui empêche de rouler tranquillement, qui
oblige à se vêtir plus chaudement, à se chauffer
davantage. A la belle saison, il s’offusquait même qu’un
certain nombre de gens se « déguisent » en touristes :
Teeshirts, tongs, casquettes de couleur… Comme de
nombreux habitants du coin, il les qualifiait souvent de
« doryphores », les assimilant ainsi sinon aux occupants
allemands, du moins à des gens indésirables. Je ne l’ai
14 plus jamais revu ni en short ni même en survêtement dès
son retour au village. Sa rupture était totale et s’est avérée
vite définitive avec le monde actuel dans lequel il vivait
encore récemment.
C’est pourquoi le basculement fatal vers sa maladie est
finalement assez peu spectaculaire, bien que dramatique.
Il tousse beaucoup avec des quintes profondes de plus en
plus fréquentes. Des bruits rauques sortent difficilement
du plus profond de son corps, comme des arrachements
successifs. Le pire vient ensuite, au moment où il est pris
par une forte extinction de voix. Poussé par sa mère, il
s’efforce ou fait semblant de croire qu’il ne s’agit que d’un
simple refroidissement. Il est vrai que le fond de l’air frais
fait rapidement survenir ce genre de rhume, et de
manière parfois inopinée. Personne à ce moment ne s'en
inquiète vraiment.
Depuis plusieurs mois, il est devenu difficile
d’échanger avec lui tant sa rancœur des autres déborde de
partout et contre tous, y compris moi-même. A son
positionnement social dans le village devenu
volontairement très marginal se sont ajoutés
progressivement les effets pervers de la maladie.
L’accumulation des deux marques tous les jours plus son
allure et son comportement. A chacune de mes visites que
je maintiens malgré tout, je le vois se tasser sur lui-même,
tant physiquement que psychologiquement, diminuer, se
rétrécir, presque disparaître. J’assiste impuissant à une
véritable extinction. Il s’habille volontairement de plus en
plus mal, avec des vêtements usagers de vieillard. Avec
ses tricots marron et ses pantalons gris, tout est terne chez
lui, y compris son visage et ses cheveux de plus en plus
mal entretenus. De plus, pour se protéger du froid qui
l’envahit, il a ressorti un passe-montagne de je ne sais où,
15 sans doute du tiroir d’un vieux meuble. Ce couvre-chef
était très porté par les enfants cinquante ans plus tôt mais
avait disparu, remplacé par d'autres moyens de se
protéger du froid, bérets noirs, foulards et écharpes de
couleur. Il se portait soit alors en cagoule cachant le
visage, ne laissant visibles que les yeux, soit en casquette
en le repliant sur le dessus du crâne. En phase terminale,
ne sortant quasiment plus de la maison, il ne quitte plus
ses grosses pantoufles, des charentaises, y compris
lorsque, chose rare, il a de la visite. J’ai dans la tête
l’image d’un abandon total, d’un renoncement à la vie.
Peut-être était-ce le moyen pour lui d’afficher sa
différence et la distance que progressivement il se
donnait. Même Tayau, son chien sur lequel il avait
rapporté l’affection que les humains ne lui avaient pas
assez donnée ne l’intéresse plus. Et pourtant, son « Chi »,
c’est énorme pour lui. Çà compte plus que la compagnie
des hommes. Il est vrai que l’animal est sympathique et
attachant. L’osmose entre les deux est complète. De
même, bien qu’il les ait gardés, il ne regarde même plus
ses instruments de musique, ni son accordéon, ni son
saxophone alto dont il tirait auparavant des sons si
entraînants. Il n’a gardé qu’un peu de lecture, et encore
est-il difficile d’en parler avec lui. Je pense qu’il utilise la
bibliothèque d’Antoine, son père, lui-même fin lettré.
Cette phase d’abandon de soi, je la connais chez d’autres.
Mais ce qui m’est insupportable, c’est que cela concerne
mon copain, mon ami de toujours…
A aucun moment il ne prononce devant moi le terme
maudit de cancer, alors que d’évidence il s’en sait atteint.
Il parle de fatigue, de manque d’envie, rien de plus. Ce
qui est le plus pénible, c’est que sa mère n’y croit pas, se
16 rassure avec de vieilles antiennes, fréquentes chez les
personnes âgées :
- Il tousse moins, il mange bien, il a bonne mine, dit-elle.
N’ayant ni le droit ni le courage de lui dire la vérité, je
réponds lâchement ou charitablement, chacun choisira :
- Tant mieux, c’est bon signe. Il prendra le dessus,
j’espère.
Cette pauvre femme, usée par l’âge, n’imagine pas un
seul instant que ce fils qui lui était finalement revenu
pourrait disparaître avant elle. C’est avec lui qu’elle avait
le plus longtemps vécu, les autres enfants étant partis tôt
et depuis longtemps. Depuis la mort du père, Pierre est
devenu l’homme de la maison, du foyer, présence
masculine plus indispensable en pays difficile qu’ailleurs.
C’est l’homme qui assure la sécurité, qui fait les travaux
pénibles et surtout qui assure une présence rassurante.
Contrairement à d’autres maisons, dans ce pays devenu
vieux, « Chez la tardive » reste donc occupée, certes par
une veuve et un vieux garçon, mais occupée tout de
même. Bien qu’ils se soient totalement coupés du monde
y compris le plus proche, on pouvait croire que cette
maison vivait encore. J’ai pourtant l’impression qu’en tant
qu’un des rares habitants à m’y rendre encore, en passant
le pont sur la rivière, j’entre dans un espace clos, lourd,
tant physiquement que psychologiquement.
Petit à petit, je me rends compte maintenant qu’il
s’estompait, qu’il sortait du décor, qu’il disparaissait. A
certains moments, j’avais l’impression d’être en présence
d‘une enveloppe charnelle vide, lui qui avait incarné la
vie même. Sa présence devenait absence. Sottement, je me
demandais s’il ne s’absentait pas lui-même de cette vie à
laquelle il se raccrochait de moins en moins, et bien avant
17 que sa maladie ne l’y contraigne. Les séjours en
chimiothérapie se font de plus en plus fréquents. Lors de
mes visites à sa maman, je retrouve cette maison « Chez la
tardive », remplie de ces souvenirs, et chaque recoin de la
grande table, les grands et lourds bancs de bois usés, le
« cantou » de la grande cheminée évoquent les jeux ou les
discussions que nous y avions. Le cadre reste inchangé, je
m’y retrouve à chaque visite à sa mère, confronté à la fois
à l’absence de Pierre, et à sa présence dans ma tête.
Moments douloureux, sans doute nécessaires. Parler d’un
vivant tellement absent comme d’un homme presque
mort a quelque chose de surréaliste. Je me demande si
l’on ne fait jamais son deuil dans certaines situations :
pour Jeanne, sa mère, celle de la perte crainte de son plus
jeune fils, pour moi, celle de mon copain dès notre
enfance. Je me sens donc obligé de lui rendre visite car je
suis un des seuls à qui elle puisse parler de son fils, de son
existence compromise. Je n’y trouve aucun réconfort, et je
ne suis pas certain qu’ainsi, je n’accentue pas sa tristesse
par ce que nos échanges nostalgiques rappellent.
De toute façon, Jeanne avait toujours vécu de manière
traditionnelle, voire très passéiste. Elle vivait presque
exclusivement au plus profond dans le creux de la niche de
sa famille proche et de ses rares amis. Sa maison était un
sanctuaire, et personne ne franchissait le seuil des pièces
privées, sauf la grande pièce commune où l’on cuisine, où
hommes et femmes peuvent se distraire… A cette époque,
à la campagne en général et en particulier en Auvergne,
c’est là que l’on reçoit. Jeanne ne fût pas d’un grand
secours pour la vie politique d’Antoine, secrétaire de
Mairie puis maire de la commune, ne prenant directement
aucune part à la vie municipale. Très attachée elle aussi à
ses parents qui avaient vécu dans une commune proche,
18 elle avait usé de tout son pouvoir, de tous ses atouts pour
le garder près d’elle. C’est ainsi qu’elle l’a sans doute
empêché très tôt dans leur vie commune d’accepter un
poste de professeur de collège qui l’aurait conduit, eu
égard à son savoir-faire et à son intelligence, à être
rapidement directeur d’un Cours Complémentaire. Ces
établissements se développaient beaucoup en cette période
de baby boum. Mais il aurait fallu s’écarter de quelques
kilomètres de son cocon familial, et çà, c’était hors de
question. Heureusement, Antoine, par son travail
d’enseignant puis de secrétaire de Mairie, puis de maire lui
donna et y trouva, je veux le croire, de nombreuses
satisfactions et finalement une vie réussie. C’est pourquoi
le calvaire de son fils la touchait encore plus fort que celui
du décès de son mari. Plus vieux, Antoine était mort plus
brutalement et de manière plus inattendue. Nous vivions
ainsi un scénario déjà écrit avant que la pièce ne soit jouée.
En effet, Pierre, entre ses séances à l’hôpital, revient chez
lui, près de sa mère, pour des périodes plus ou moins
longues. Pour lui, c’est à chaque fois le même scénario :
d’abord quelques jours de fatigue, puis un mieux très net
qui redonne espoir à tous et sans doute à lui-même. Après
tout, les rémissions, les miracles, çà existe. Pour lui, il n’y
en eût pas. Le jour où j’apprends que l’ambulance qui le
conduisait à l’hôpital l’avait ramené chez lui le jour même
de son admission pour une de ces terribles séances de
chimio, comme il disait, j’ai compris que les moments les
plus terribles étaient à venir. Sa mère eût beaucoup de mal
à les accepter et surtout à les vivre. Elle n’y survécut
d’ailleurs que peu de temps. Quand reviennent à l’esprit
ces derniers moments, la déferlante des souvenirs me
submerge à nouveau, en particulier lors de l’enterrement
de Jeanne.
19
Chapitre 3

Disparition de Jeanne




Deux ans plus tard, dernière habitante de cette maison
si pleine de souvenirs, celle qui était la dernière avec qui
je pouvais évoquer des souvenirs parfois lointains a été
enterrée ce matin même, en passant par la petite église
romane, dite la « glèsia » dont le trésor, un plat de quête
remarquable a été confisqué on ne sait trop par qui pour
la majorité des villageois. Il est anormal qu’une pièce de
cette valeur du patrimoine national soit volontairement
soustraite au regard des laïcs... et des autres. Signe des
mentalités du village : beaucoup savent où il se trouve,
mais personne ne dit rien. La charité chrétienne prend
parfois des voies étranges. La messe a été dite par un
prêtre noir africain stagiaire dans une commune voisine,
la paroisse n’ayant plus de curé à demeure depuis de
nombreuses années. L’église est entretenue à minima. La
commune a perdu les trois quarts de ses habitants et la
municipalité vit de la solidarité nationale et de quelques
dons de plus en plus rares, la pratique religieuse, ayant ici
comme ailleurs beaucoup reculé.
La cérémonie dédiée à la mort de la mère de Pierre a
été différente pour moi de ce que j’avais ressenti lors de
son propre enterrement quelques années plus tôt. J’y ai
éprouvé comme chaque fois que les rites religieux
21 imposent aux pauvres humains comme une punition de
passer par ce même lieu à la naissance pour le baptême,
au bout de l’enfance pour la communion, au moment du
mariage, si mariage il y a et pour finir au moment de
quitter la vie. Ces rites passaient obligatoirement alors par
le latin, langue de l’église et des pratiquants, langue des
savants d’avant. Le français est la langue imposée par
l’école. Le patois sert de plus en plus de refuge à ceux qui
se complaisent dans le passé. Le latin, parler de l’église,
c’est le langage de la soumission et de la peur pour une
majorité de gens. Lors de ces longues messes, il n’est
qu’un seul terme que tous entendent immédiatement,
c’est « amen ». C’est à ce moment là que tous
comprennent que l’on est enfin autorisé à s’asseoir.
J’avoue ne pas avoir retenu le terme qui appelle à se lever
tous ensemble. Peut-être un signe de l’officiant ? Cette
gymnastique religieuse était pour nous enfants l’occasion
de nous distraire pour nous moquer assez méchamment
et bêtement des gros qui rougissent et soufflent, qui
s’accrochent au dossier de devant pour s’asseoir et aux
vieilles qui s’agrippent à leur prie-Dieu pour se relever. Il
est vrai que s’agenouiller pour des personnes touchées
par l’usure de l’âge, l’arthrose, les accidents de la vie, c’est
cruel... Pour le reste, si « Pater noster » est à peu près
compris, « Agnus Dei », c’est plus rare. Alors que dire de
Agnus Dei, qui tollis peccáta mundi, miserere nobis que l’on
écoute pourtant sagement, tout comme on incline la tête
sur certaines injonctions du prêtre afin de se faire
pardonner ses péchés. Même Louis le « cafiant », premier
des enfants de coeur, n’y entend rien, ou presque. Alors,
pour Pierre et moi qui ne l’avons jamais été… Pour tous
ceux, et c’est la majorité, qui pratiquent la foi du
charbonnier, tous ces rites ne sont que des convenances
22 sociales. Jusque dans « Minuit chrétien », vieux cantique
pourtant magnifiquement chanté en français pour le vieil
abbé que nous aimions beaucoup, on y entend que le
« peuple (doit être) à genoux, car c’est l’heure
solennelle »… J’ai ensuite eu un peu de mal à croire qu’un
peuple à genoux puisse porter de l’espoir.
Moins débordé par l’émotion, j’ai fait une plongée
profonde en moi-même en étant confronté à l’état
d’Aiguës Vives… Ces moments oscillent constamment
entre tragédie, celle de la famille et les proches, et
comédie, celle du déroulement de la cérémonie à l’église.
Aujourd’hui, les rares habitants qui sont encore présents
ont bien changé. Le paysage, lui, reste à peu près
immuable. J’y retrouve facilement les trajets que nous
avons moultes fois effectués avec les copains dont
beaucoup ne sont pas ou plus là en ce triste jour.
Depuis deux ans, Jeanne était en sursis de vie, et son
visage montrait cruellement plus chaque jour les
stigmates d’une évolution inéluctable. Jeune, elle était
souriante, avenante, accueillante, pleine d’entrain, pour
tout dire pleinement vivante. Au dire de ceux qui l’ont
connue alors, c’était une très belle jeune fille, aimant
s’amuser et ayant beaucoup de succès masculins et
d’amies de son âge. D’évidence, elle ne supportait pas le
fait d’avoir perdu le seul de ses enfants, sans doute son
préféré, le seul qui soit revenu à demeure près d’elle. Son
âge avancé et les maladies dont elle souffrait ont fait le
reste. En deux ans, elle avait perdu sa grande vitalité et
son caractère s’était considérablement aigri. Elle avait
cependant gardé, comme l’on dit dans ces campagnes,
toute sa tête. A la mort de Pierre, ses enfants, conscients
de son état physique qui s’aggravait lui avaient proposé
plusieurs choix : soit aller dans une maison de retraite
23 proche, ce dont elle ne voulait absolument pas, soit aller
au moins une partie de l’année chez son fils aîné. Elle
affirma qu’elle souhaitait rester seule dans sa maison. Ce
que ses enfants ignoraient sans doute ou firent semblant
de croire, c’est que c’était une ruse assez machiavélique.
Prétextant rapidement un état général nécessitant une
présence quasi permanente, elle dût finalement accepter
d’entrer en maison de retraite, au moins pendant la
mauvaise saison. Je découvris ainsi de sa part une forme
d’égoïsme qui me surprit, ayant connu une mère dévouée
à ses enfants, mais pas aussi exclusive. Cette situation se
doublait d’un isolement social que j’ai déjà évoqué. Elle
ne voyait plus personne, ne sortait plus dans le village et
faisait ses courses auprès des commerçants ambulants qui
s’arrêtaient juste devant sa maison.

Lors des rares visites que je lui rendais avant son
départ en maison de retraite, elle ne me parlait que de
Pierre, du mal que lui avaient fait les habitants en lui
refusant leur confiance, lui qui était pour elle de loin le
meilleur des postulants à la Mairie. Et c’était sans doute
vrai. Elle n’était pas loin d’accuser ces opposants de sa
mort, mort que d’ailleurs elle n’était pas loin, pour
certains, de la leur souhaiter. Elle remontait souvent plus
loin dans le temps. Pour elle, Pierre avait été un excellent
élève et aurait dû réussir mieux qu’il ne l’avait fait. A
aucun moment évidemment elle n’évoqua le fait qu’ayant
peut-être été hostile à son mariage pour des raisons
inconnues, elle avait contribué à briser sa vie. C’est
pourquoi, hors des banalités d’usage, le temps qu’il fasse
ou qu’il devrait faire, que le vent souffle de l’Est ou de
l’Ouest, de l’avancée du potager qu’elle continuait à tenir,
de l’état de santé de ses petits élevages, on ne parlait
24 guère que de Pierre et des éternelles querelles qu’elle
vivait de plus en plus mal. Autant dire que dans ces
conditions et cette atmosphère confinée, j’espaçais mes
visites, ce pourquoi elle m’en voulut beaucoup, sans
jamais me le dire. Finalement, très affaiblie, elle mourut
totalement aigrie aux dires de Manu, son fils aîné. Elle
n’avait plus le goût de vivre. Après 90 ans d’une vie bien
remplie qui aurait pu être heureuse jusqu’au bout, je
crains qu’elle ne l’ait finie aigrie et bien malheureuse.
Pourtant, en ce beau matin de printemps, tout en
camaïeux de lumières avec les couleurs renaissances des
paysages environnants des prairies et des bois, l’église
bien posée au centre même du village est archi-pleine.
Comme d’habitude, les gens attendent sur la place du
village, ancien Couderc, qui sert de parvis. Pour les
hommes, c’est au dernier café survivant, face au porche,
qu’ils patientent. Ces moments font partie des moments
privilégiés où la communauté rurale se rassemble, y
compris avec les habitants des communes voisines ayant
eu quelques rapports avec la famille endeuillée. Une des
occupations favorites des lecteurs du seul quotidien
restant, La Montagne, c'est la consultation quotidienne de
la page des avis de décès, plus celle qui concerne le
canton. Un peu plus loin, c’est ailleurs, ce sont les autres...
Jeanne s’y livrait elle-même régulièrement. Ce moment
est d’autant plus important que le pays ayant dorénavant
plus de cercueils que de berceaux, les enterrements y sont
beaucoup plus nombreux que les mariages ou les
baptêmes. Le cortège funèbre, famille en tête, traverse la
foule. L’ambiance est lourde, très lourde. A l’intérieur de
l’église, la famille est disposée sur le devant de la nef, face
au choeur, de part et d’autre du catafalque, hommes d’un
côté, femmes de l’autre. Les amis proches viennent
25 derrière, et il est fréquent que les ennemis d’hier se
postent au fond de l’église, voire à l’extérieur, mais ils
sont présents. Pour ma part, je m’installe au milieu de la
nef, étant beaucoup moins concerné que pour
l’enterrement de Pierre, mais tout de même peiné, tant
Jeanne avait été pour nous une présence forte et
chaleureuse tout au long de sa vie.
Cet instant paroxysmique est précédé par des
moments difficiles. Comme dans toutes les régions
françaises restées rurales, les pratiques anciennes
résistent, même si elles reculent. La mort n’y est pas
cachée. La famille reçoit les condoléances à la sortie du
cimetière. Avec ce décès, plus aucun des membres de
cette dernière qui était au cœur de la vie du village n’y vit
plus. Les proches présents à l’enterrement sont un peu
regardés comme des bêtes curieuses, et les hypothèses sur
leur situation sont au cœur des discussions plus ou moins
discrètes. Pourquoi donc aucun des enfants ne garde en
propre la maison familiale ? L’indivision est vécue ici
comme étant un désaccord entre les héritiers.
L’Auvergnat a le sens de la propriété individuelle. Nous
avions découvert étant enfants en compagnie des copains
1de l’école élémentaire cette assertion se voulant
humoristique bien que caricaturale qu’Antoine avait
tournée en dérision : « Travailleur, sobre, il est âpre au
gain, dit-on, plus qu’économe… La vieille race, peu
mêlée, peu modifiée en somme par les temps : esprit
réfléchi, tenace, bonhomie un peu rustique d’allure,
attachement au sol, vertus familiales ». Il m’a semblé, ce
jour-là, qu’il y avait pour certains des assistants un peu de
vrai là-dedans. Reste que ce moment est une fin, avec tout
ce que ce terme contient d’ambigu et de terrible,
évidemment pour la famille, mais aussi pour le village.
26 Même les anciens rivaux semblent affectés, et le remord
des comportements même les plus discutables et les plus
ou moins anciens ne sont pas loin, mais ils durent peu et
ne s’exprimeront jamais. L’offrande à laquelle tout le
monde se doit de prendre part fait défiler à la queue leu
leu autour du cercueil la totalité de l’assemblée. Passe
ainsi au moins un représentant de chaque famille. C’est
l’occasion de compter ses proches, ses amis. C’est aussi le
moment de pointer les présents et les absents et de voir si
cette famille, ce vieil ou cette vieille ennemie ont le
courage ou le front de venir. Cette fois-ci, il n’y en avait
aucun, et je ne sais ce que les enfants en ont pensé.
L’émotion me parût bien moins forte que pour Pierre. La
cérémonie fut brève. Chacun avait en tête des moments
moins émouvants que ce qu’ils avaient éprouvé pour son
mari et pour son fils. Une certaine philosophie de la vie
fait que l’on considère qu’au-delà d’un certain âge, « on a
fait son temps ». Pour soi, on peut partir, pour les autres,
on se doit de quitter ce monde pour soulager ceux qui
restent. Le plus frappant, le plus symbolique, mais je ne
l’ai appris que bien plus tard, c’est que Jeanne avait
demandé qu’au lieu des plaques de marbre glacées et
glaciales, avec les sempiternelles, banales et identiques
formules, fleurs artificielles, voire statues et photos, que
l’on ne recouvre cercueil et sépulture que par un bouquet
de fleurs des champs. Cela m’a semblé aller à l’essentiel,
et même si peu de gens l’ont compris, ceux qui la
connaissaient ont apprécié ce geste déjà d’outre-tombe. Le
rouge ardent des coquelicots, l’azur attirant des bleuets, le
jaune puissant des jonquilles et plus sombre des
renoncules, le parme discret et odorant des violettes
entourées par les tiges évanescentes de la
monnaie-dupape étaient sans doute la meilleure manière pour tous de
27 lui offrir son dernier apparat, loin des conventions
sociales et des modes du moment. Sachant son trajet
qu’elle évoquait parfois devant nous, c’était émouvant.
Cela signifiait sans doute pour elle le retour à sa prime
jeunesse dans la ferme familiale, comme si sa vie n’avait
été qu’une boucle. Elle y montrait son extrêmement
attachement à son milieu familial très solidaire inscrit
dans un territoire villageois chaleureux dont elle ne s’était
sans doute jamais réellement séparée. Ses amies de
jeunesse survivantes, rares, sont là, extrêmement émues.
Ensemble, elles ont vécu en parfaite symbiose dans le
petit hameau où Jeanne avait vécu, disait-elle,
quelquesuns une de ses années les plus heureuses. Elles se
rappellent combien l’époque était heureuse, dans
l’immense espoir de solidarité et de liberté suscité par
l’arrêt de l’abominable guerre se 14/18. Pour elles aussi,
cet enterrement marque la fin d’une époque, et la leur
qu’elles n’ont jamais vue de si près. Je n’ai pas pu ne pas
penser à mes parents récemment disparus eux aussi.
Partis plus tôt vers la ville, plus tôt détachés du village, ils
n’avaient pas le même rapport à leur enfance, aux mêmes
lieux. Je suis persuadé que Pierre ressentait aussi cela, et
comme sa mère ne sut ou ne put s’en départir, jusqu’à en
mourir. Pour lui, l’âge d’or, c’étaient les années 60…
Celles où au travers de son père, il pensait sa vie
épanouie, accomplie. Au moment de l’inhumation dans le
petit cimetière d’où on découvre le village, j’ai cru voir ces
fleurs des champs se faner et disparaître dans mon esprit
embrumé et par mes yeux embués de quelques larmes.
Peut-être la manifestation de ce que William Shakespeare
a appelé « Les yeux de l’esprit ». Troubles de la vue,
émotion, mirage, cauchemar, regard sur le passé ou
réalité d’un habitant d’une région qui, elle aussi, se
28 meurt ? C’est peut-être pour éviter que sa maison ne
disparaisse en même temps que Jeanne que j’envisageais
quelques années plus tard de la racheter si l’occasion se
présentait. Mais j’étais alors loin de penser que cela allait
se produire aussi vite.






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