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SAPPHO Portrait supposé de Sappho, Pompéï «Tisseuse de violettes » « Femme aux tresses violettes» Les traducteurs ne dévoilent pas le mystère de Sappho, bien au contraire. Qui futcette femme qui entrelaçait les fragiles tiges des fleurs odorantes du printemps ou dont les cheveux sombres reflétaient le mauve de leurs pétales ? De quels rêves, de quels phantasmes est-elle l'excuse ? Elle qui a disparu dans les brumes depuis plus de 2500 ans. Sappho fut une poétesse,honorée en son temps, et pourtant en marge d'un destin tout tracé. Apparemment, elle refusa le mariage et la maternité qui étaient le lot de toute femme. En tout cas, elle les maudit, pour se consacrer à la déesse Aphrodite et à ses disciples dans son Académie des Muses. Pour nous, elle est la poétesse qui a expérimenté les bonheurs et les souffrances humaines: sa voix résonne à la fois si proche et si lointaine spécialement dans la traduction de Renée Vivien. Elle est entrée dans la légende en raison même des mystères qu'elle laissa: on donna son nom aux amours homosexuelles féminines; en son temps on reconnut son talent de versificatrice. Elle fut donc novatrice mais aussi un exemple, lue par les plus grands,citée, imitée tout au long de l'Antiquité. Mais qui l'initia à la poésie ? Ici, c'est en tant que poétesse qu'elle nous intéresse, parce qu'elle nous oblige à nous interroger sur la place que tenait la femme dans la société grecque, ce « club d'hommes ».
Publié le : mercredi 28 janvier 2015
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SAPPHO
 Portrait supposé de Sappho, Pompéï
«Tisseuse de violettes » « Femme aux tresses violettes»
Les traducteurs ne dévoilent pas le mystère de Sappho, bien au contraire. Qui fut-cette femme qui entrelaçait les fragiles tiges des fleurs odorantes du printemps ou dont les cheveux sombres reflétaient le mauve de leurs pétales ? De quels rêves, de quels phantasmes est-elle l'excuse ? Elle qui a disparu dans les brumes depuis plus de 2500 ans. Sappho fut une poétesse,honorée en son temps, et pourtant en marge d'un destin tout tracé. Apparemment, elle refusa le mariage et la maternité qui étaient le lot de toute femme. En tout cas, elle les maudit, pour se consacrer à la déesse Aphrodite et à ses disciples dans son Académie des Muses. Pour nous, elle est la poétesse qui a expérimenté les bonheurs et les souffrances humaines: sa voix résonne à la fois si proche et si lointaine spécialement dans la traduction de Renée Vivien. Elle est entrée dans la légende en raison même des mystères qu'elle laissa: on donna son nom aux amours homosexuelles féminines; en son temps on reconnut son talent de versificatrice. Elle fut donc novatrice mais aussi un exemple, lue par les plus grands,citée, imitée tout au long de l'Antiquité. Mais qui l'initia à la poésie ? Ici, c'est en tant que poétesse qu'elle nous intéresse, parce qu'elle nous oblige à nous interroger sur la place que tenait la femme dans la société grecque, ce « club d'hommes ». Quel regard ses contemporains portèrent-ils sur elle ? Les femmes qui écrivaient étaient-elles rares – on connaît seulement le nom et quelques fragments des œuvres de quatorze d'entre elles - ? Furent-elles en marge, traitées comme des étrangetés ? Ou bien furent-elles reconnues et admises parmi leurs pairs si l'on se réfère aux épithètes élogieuses qui honorent certaines d'entre elles, « Homère faite femme » pour Anyté d'Arcadie , par exemple ? A quels genres leurs œuvres appartenaient-elles ? Peut-on parler dans l'Antiquité de « littérature féminine » et plus généralement qu'est-ce que – s'il y en a une – la littérature féminine ?
Les lieux et le temps: Lesbos et Mytilène aux VII et VI ème siècles avant JC:
Les Grecs ont conscience dès l'époque archaïque que la communauté des habitants d'une cité ( constituée de son «astuet de sa», la forteresse, l'acropole «chora» , son territoire agricole ) ont un destin commun: ils mettent en œuvre une politique, un vivre ensemble. Ils forment une «koiné» ( une communauté culturelle ). Sappho vit à Lesbos, aux portes de l'Empire perse, dans cette Grèce qui se développe autour de la mer Egée, à la fin du VII ème siècle et au début du VI ème siècle av J.C.  Lesbos, dans la Grèce archaïque, quand, encore, la Cité est en construction et que des forces puissantes mais antagonistes s'affrontent, est une grande île au large des côtes de l'Asie Mineure: c'est la Grèce de la mer Egée. Celle qui est aussi bien tournée vers l'Empire Perse ou l'Egypte, que vers l'Europe et la Grèce continentale. Quatre cités occupent son territoire découpé: Mytilène, où vit Sappho, Méthymna, Antissa et Pyrrha. On peut les nommer « cités » car déjà les Grecs savent ce qui fait la cité: Alcée, poète contemporain de Sappho et son admirateur maladroit écrit:
 Carte de la mer Egée.
«Ce ne sont pas les pierres, ni les bois de charpente, ni l'art des charpentiers ( qui font ) la cité; mais partout où se trouvent des hommes qui savent comment assurer leur salut, là se trouvent les remparts, là se trouve la cité»( Alcée, poète aristocratique et soldat à Mytilène, fin VII ème siècle, ed Loeb, 29 ).
Lesbos est la plus grande des îles égéennes: son territoire est fertile, elle a de beaux ports. Comme beaucoup de cités grecques, elle commerce: ses marchands, ses marins sillonnent la mer Méditerranée. Ils affrontent ses colères soudaines et terribles, ses coups deborasenvoyés par les dieux irrités. Mais hardis et sans peur, ils vont jusqu'en Egypte, jusqu'à Naucratis, vendre leur vin. Au VII ème siècle et VI ème siècle dans la Grèce que l'on nomme « archaïque » non pas de façon péjorative, mais pour délimiter les âges précédant la démocratie athénienne et son empire sur le monde grec, aristocrates, forces populaires, commerçants, artisans, paysans sont en conflit dans les cités, souvent violemment. Parfois, des tyrannies se mettent en place. Attention, en grec le mottyranniedésigne le pouvoir d'un seul homme, pouvoir certes pris par la force et au mépris des lois mais il ne signifie pas forcément que le tyran soit cruel et violent même si souvent il le fut. Parfois, comme Pittacos de Mytilène, ils surent gouverner sagement et développer leur cité.
 Photo de Mytilène, île de Lesbos.
Dans cette société, les femmes n'ont quasiment aucun droit, en tout cas aucun droit politique. La femme n'est pas une citoyenne: elle est fille de citoyen, femme de citoyen, mère de citoyen, c'est tout et c'est déjà beaucoup par rapport aux autres femmes de la même époque. Son statut de fille de, femme de, mère de lui confère malgré tout un statut différent des autres, servantes, esclaves, ou étrangères. Car les femmes grecques jouent un rôle non négligeable dans la vie de la cité: religieux, familial et pour certaines que l'on devine « intellectuel ». La femme grecque n'est pas une citoyenne à part entière mais elle participe à la vie de la cité. Le monde de Sappho est donc complexe, multiple, varié, plein d'énergie, en construction: les forces en présence sont diverses, antinomiques et pourtant on sent déjà l'unité du monde grec, sa «koiné» rayonner: la langue, la culture, la religion, la vision politique font de ce petit bout de l'Europe orientale un monde à part mais qui va jouer un rôle majeur dans l'histoire.
Les maîtres de Sappho et la poésie lyrique archaïque
Le grec ancien transcrit des dialectes différents mais tous grecs. Son alphabet caracole déjà sur les poteries, sur les stèles funéraires. Il a permis la diffusion de l'Iliade et de l'Odyssée d'Homère,de laThéogonied'Hésiode ou desTravaux et des Joursdu même auteur.
Les maîtres: Homère et Hésiode:
Sappho naît et meurt aux temps de la Grèce archaïque, période qui précède la Grèce classique de Périclès, de Praxitèle et des grands tragiques. Elle a pour maîtres et modèles, Homère, Hésiode, dont les poèmes sont le socle culturel du monde grec.
Extraits: HOMERE, L'ILIADE, LIVRE III, chant III, vers 121 Traduction: Eugène Bareste, 1843
[121] Ἶρις δ᾽ αὖθ᾽ Ἑλένῃ λευκωλένῳ ἄγγελος ἦλθεν εἰδομένη γαλόῳ Ἀντηνορίδαο δάμαρτι, τὴν Ἀντηνορίδης εἶχε κρείων Ἑλικάων Λαοδίκην Πριάμοιο θυγατρῶν εἶδος ἀρίστην. Τὴν δ᾽ εὗρ᾽ ἐν μεγάρῳ· ἣ δὲ μέγαν ἱστὸν ὕφαινε 125 δίπλακα πορφυρέην, πολέας δ᾽ ἐνέπασσεν ἀέθλους Τρώων θ᾽ ἱπποδάμων καὶ Ἀχαιῶν χαλκοχιτώνων, οὕς ἑθεν εἵνεκ᾽ ἔπασχον ὑπ᾽ Ἄρηος παλαμάων· ἀγχοῦ δ᾽ ἱσταμένη προσέφη πόδας ὠκέα Ἶρις·
121] Iris se rend près d'Hélène aux bras d'albâtre, sous les traits de la belle-soeur de cette princesse, Laodicée, qui avait épousé le roi Hélicaon, fils d'Anténor, et la première en beauté des filles de Priam. La déesse trouve Hélène danssonpalais:ellebrodaitunlongvoiledepourpre(06), doublement tissu, et traçait sur ce voile les combats que soutenaient pour elle les Troyens dompteurs de coursiers, et les Grecs revêtus d'airain. La légère Iris s'approche d'elle et lui dit :
Extraits: HESIODE, LES TRAVAUX ET LES JOURS, Le mythe de Pandore Traduction:http://remacle.org/bloodwolf/textes/pandora.htm
“Ιαπετιονίδη, πάντων πέρι μήδεα εἰδώς, χαίρεις πῦρ κλέψας καὶ ἐμὰς φρένας ἠπεροπεύσας.....”
"Fils de Japet, ô le plus habile de tous les mortels ! tu te réjouis d'avoir dérobé le feu divin et trompé ma sagesse, mais ton vol te sera fatal à toi......
Tels les hoplites grecs vêtus de cuir et armés de boucliers sonores, les lettres grecques, les « gramma » se pressent l'une derrière l'autre. On croit entendre le cliquettement de leur pas sur les graviers de la plage. Dans l'œuvre de Sappho, les fourmis noires chantent non pas les faits héroïques ou épiques des dieux et des hommes, mais la déesse Aphrodite, la beauté des aimées et de la nature, dans les brumes de la Grèce encore royale, archaïque, en tout cas aristocratique.
La poésie grecque:les Grecs sont gens de paroles, du verbe. Ils écrivent puis chantent les textes devant le public. (voir article du blog « Je lis, elle lit, ils lisaient... oui mais comment ?) Chez les Grecs Anciens «poïenà» signifie la fois « créer » , « faire, fabriquer » et bien entendu « faire de la poésie ». Ce mot montre bien comment les Grecs comprenaient l'acte de création: à la fois comme un combat contre l'inerte, contre le chaos et comme un acte réel qui donne à voir, qui donne à vivre ou encore mieux qui fait agir: la parole donne pouvoir, la parole donne à voir, la parole est création, la parole est action et fait agir.  Tous les genres seront explorés par les Grecs:le théâtre dans l'Athènes classique, l'exhortation au combat à Sparte, le discours chez Démosthène, le texte philosophique chez Platon, la fable, l'histoire chez Hérodote et Thucydide. Mais la poésie a été pour les Grecs le genre premier: Homère écrit en vers, Hésiode aussi. La poésie peut être lyrique, élégiaque, épique mais aussi didactique ou polémique et engagée. En tout cas, elle est le genre par excellence, le genre premier. Quand on écrit, on écrit en vers.
Sappho, femme poète, entre légende et réalité
Que sait-on d'elle de certain ? Peu de choses à vrai dire. La plupart de nos informations sont soit de l'ordre du légendaire soit invérifiables. Sa vie, sa mort sont entrées dans la légende et il est difficile de cerner un portrait historique d'elle. Dut-elle pour écrire choisir de vivre en marge, de fuir le chemin commun à la majorité des femmes de son époque, le mariage, la maternité, la vie dans le gynécée ? Sut-elle se débarrasser de la tutelle d'un père, d'un mari de ses frères en se consacrant à la déesse Aphrodite ? En tout cas fille de citoyen et de citoyen riche, Sappho bénéficia certainement d'une éducation raffinée; consciente de ses dons, elle put les cultiver. Ses œuvres reflètent la pleine possession d'un art, et la pleine conscience d'être une créatrice. Au plus proche de ce qui est vraisemblable, nous savons que, née dans une famille noble ou tout au moins riche et commerçante de Mytilène, Sappho appartient à la classe dominante qui participe aux grands mouvements politiques de l'époque. On lui connaît deux frères, dont un installé à Naucratis en Egypte. Il semble qu'elle ne se soit pas mariée et qu'elle ait vécu au sein de son Académie des Muses en compagnie de ses disciples, des jeunes femmes originaires comme elle de Lesbos ou d'ailleurs en Grèce. Ce qui est de l'ordre de la légende: son exil en Sicile avec le poète Alcée, son amour pour Phaon, son mariage avec un dénommé Kerkolas, la naissance d'une fille Cléïs, et son suicide du haut du rocher de Leucade en raison de son amour impossible pour Phaon.
En revanche, sa renommée n'est pas légendaire. On sait que le grand Solon, le législateur d'Athènes, connaissait ses vers. Platon lui attribue même le titre de Dixième Muse. Plus tard, à Rome, Catulle la citera et utilisera la forme métrique qu'elle a inventée.
Visiblement son statut de femme poétesse ne choque pas les Grecs, ils n'hésitent pas à louer ses talents. Femme, poétesse, elle occupe une place qui n'est pas remise en cause. D'ailleurs on trouve dans le monde grec des inscriptions, des stèles qui honorent d'autres femmes poétesses mais dont les œuvres n'ont pas survécu. Dans ce monde d'homme, il semble que la poétesse, telle la prêtresse ou la médium soit reconnues dans son rôle social. Tout comme les Athéniennes, qui sans être des citoyennes, jouaient un rôle important dans la vie de la cité, assurant sa cohésion au sein de la famille et le lien avec les divinités dans les cultes et les grandes fêtes liturgiques ( par exemple: elles tissent le peplum qui sera offert à la déesse protectrice d'Athènes lors des Panathénées ).
Hélas le Moyen Age précipite Sappho dans l'enfer et ses œuvres sont presque toutes détruites au IV ème siècle et ensuite au XI ème siècle lors d'autodafés ravageurs. Il ne nous reste que environ 600 vers sur les 12 000 qu'elle aurait écrits en 9 volumes. On a retrouvé récemment deux poèmes de Sappho, alors peut-être d'autres textes attendent -ils protégés quelque part dans les rouleaux poussiéreux d'une bibliothèque oubliée.
Les œuvres, les poèmes
LesOdesnous sont parvenues à peu près intégralement. Sinon, ce sont des fragments ou des citations serties dans d'autres textes que nous connaissons. L'ode chez les Grecs, est un poème en strophes semblables entre elles, destinée à célébrer un grand événement, ou un haut personnage ou des sentiments plus familiers:A Aphrodite, A l'Absente, A une femme aimée.....sont des odes.A qui s'adressent les Odes de Sappho ?
Aphrodite et la nature: consolatrice, la déesse entend et écoute les appels et les prières de Sappho« Jadis entendant ma triste voix lointaine, tu vins l'écouter ». La déesse quitte les cieux ets'adresse à la poétesse directement:«D'où vient l'anxiété à ton grave front ... ».Elle s'inquiète pour elle, et comprend bien vite l'origine des souffrances de Sappho: l'amour sans retour« Qui te fait souffrir ? » «àTu ne sauras plus les langueurs de l'attente. Celle qui te fuit... suivra pas pas … ». La déesse apporte soulagement et use de ses pouvoirs pour exaucer les vœux de Sappho. Aphrodite apparaît comme la déesse consolatrice des blessures de l'amour puisqu'elle en est la source:«La Tisseuse de ruse à l'âme arc en ciel. »Et bien souvent, Sappho reviendra à l'image de la Tisseuse, l'activité féminine première dans les maisons grecques. Pénélope ne tisse-t-elle pas à l'infini en attendant le retour de son mari. Même les reines pratiquent cette activité essentielle: on habille les membres de la famille, on tisse des pièces que l'on échange et bien sûr on tisse le péplum de la déesse qui lui sera offert les jours de cérémonies à Athènes. Sappho s'affirme en tant que femme: elle est la Tisseuse, comme la déesse; elle entrelace les fils du destin tout comme les Parques.
Mais Aphrodite est également la beauté Elle est la Beauté: «immortelle, blanche bienheureuse aux paupières de flammes, aux yeux de soleil, aux cheveux splendides, son visage est divin ». Sappho est éblouie par la beauté lumineuse et flamboyante de la déesse qui lorsqu'elle se montre aux humains apparaît dans sa gloire et sa beauté rayonnante. Sappho est toute entière en adoration, lorsque la déesse lui apparaît et écoute ses prières. Elle écrit même «Pour l'Aphrodita, j'ai délaissé Eros», fils ou serviteur de la déesse. L'Amour au-delà des sens. Sappho semble dire qu'elle a préféré l'amour absolu et chaste aux délices que procure Eros. Jusqu'à atteindre l'union sacrée avec la déesse, l'extase absolue et la connaissance du corps de la déesse: «Et ma chair connut le soleil de ta chair.... mortelle je bus dans la coupe des Dieux ». Renonçant aux plaisirs de la chair terrestre, Sappho connaît l'extase mystique, mais cette extase mystique elle la chante avec les accents de la sensualité la plus terrestre. Car il est donné aux seules femmes de ressentir et de chanter la présence mystique de la déesse «Et toutes sentaient la mystique présence de l'Aphrodita ». L'Aphrodita est l'Amante parfaite, celle qui jamais ne trahira, celle qui procure les plaisirs les plus intenses et les plus hauts.
L'union entre la déesse, Sappho, ses disciples ne peut se faire que dans une nature à l'unisson: sensuelle, vibrante. Les jours flamboient dans le soleil de la Méditerranée, et les nuits sont noires et profondes comme un velours. La nature enveloppe Sappho, la nature lui permet de communiquer avec la déesse mais la nature lui sert aussi de langage métaphorique pour exprimer ses sentiments. La nuit est propice aux rêve, à la langueur, à la solitude, au souvenir des amies disparues:« Que de souvenir à la chute du jour »mais la nuit est aussi le lieu du désir:
 Vénus Genitrix, Milo.
 « Elle t'ouvrira, comme la Nuit ardente, l'ombre de ses bras. » Le jour offre l'éclatante beauté des fruits murs, des fleurs, des oiseaux qui battent des ailes. «Ainsi qu'une pomme aux chairs d'or se balance, parmi la verdure et les eaux du vergers. »
Sappho est à l'exacte place dans le jardin, dans les vergers, dans les collines de son île et dévore toutes les sensations que lui apporte cette nature méditerranéenne. Communiant avec la nature, elle atteint le divin et sa déesse.
Mais les Odes de Sappho s'adressent aussi aux compagnes de la poétesse dans son Académie des Muses:
Les aimées:Atthis la blonde, Eranna la joueuse de lyre, Euneika trop belle, Gurinnô trop tendre, Anactoria, Dika, Androméda, Peithô, Timas la morte, Görgo. Elles sont nommées les cohortes des aimées de Sappho et chacune mérite son épithète homérique: Atthis la blonde, Aranna la joueuse de lyre.... à chaque nom est associé une caractéristique dont la formulation est héritée d'Homère.( Par exemple: Athéna aux yeux pers, Troies aux larges avenues, l'aurore aux doigts de rose....) Parmi elles, deux se détachent: Atthis la trop aimée: «Atthis, je t'aimais autrefois». Sappho pleure ici la mort de l'amour et son regret, et les ravages du temps qui passe. Ses amours «sontlointaines»; les « fleurs sont fanées». Le regret aussi qu'Atthis n'ait pas su ressentir un amour profond et véritable: «Tu n'as point connu la stupeur de l'amour, l'effroi du baiser et l'orgueil de la haine ».La jeune et jolie Atthis, trop peu fiable, s'est contentée des« roses d'un jour. »,del'éphémère, de la surface des sentiments. Son nom revient souvent, comme un éternel regret de ce qui ne fut pas. Atthis fut-elle vraiment le seul et unique amour regretté de Sappho ? L' « Ode à la femme aimée» ne s'adresse-t-elle pas à Atthis qui préféra les attentions d'un homme à celle de Sappho ? «L'homme fortuné qu'enivre ta présence, me semble l'égal d'un dieu, car il entend ruisseler ton rire... »
Androméda l'indifférente, la rude, la sans-coeur et sans principe, qui fut-elle ? Androméda prit-elle dans le coeur d'Atthis la place que Sappho aurait voulu y tenir: «Tu hais ma pensée, Atthis, et mon image. Cet autre baiser qui te persuada te brûle et tu fuis, haletante et sauvage, vers Androméda». Androméda qui attire la raillerie de Sappho «Quelle paysanne te charme le coeur, qui ne sait pas relever sa robe sur ses chevilles ? » C'est Androméda la paysanne qui marche lourdement, les plis de sa robe dans ses pieds. Portrait réel ou méchanceté de femme jalouse ? Car il semble que Sappho n'accueillit auprès d'elle que des jeunes femmes de l'aristocratie de l'île. Et les autres ? Sappho s'adresse particulièrement à elles dans ses Odes. Que dire de ses sentiments envers les autres ? De la tendresse d'une femme mentor et inspiratrice envers ses disciples ?De l'admiration pour leur beauté et leur jeunesse ? De l'inquiétude aussi si elles font le choix de s'enfermer dans les liens du mariage que Sappho a refusé et abhorre ? Sappho évoque les nuits douces, les chants, la beauté de son île, la nature. Dans cet élan de vie, d'amour, elle englobe les jeunes femmes. Elles les aime comme elle aime la vie, la beauté d'une branche et le vol des passereaux car tout provient de la grande et puissante Aphrodite.
L'Eros: douleur de l'Eros, douleur physique
Autant Sappho est transfigurée et transportée lors de ces contacts avec la déesse, autant Eros lui cause une souffrance physique intense: son corps entier subit les attaques de l'Eros qui ici ne saurait être ce petit ange fessu à la peau de velours que la Renaissance nous a légué. Eros, l'Eros est un redoutable adversaire qui enchaîne les corps et les âmes.
 Eros, vase grec attique classique, époque fond noir, dessin rouge.
«Je frissonne toute, ma langue est brisée»: l'Eros vous atteint comme une maladie mortelle, il vous paralyse, vous rend muet. «Ma sueur coule ainsi que la rosée, âprede la mer« , «une flamme a traversé ma chair» : évoquent le foudroiement de l'amour, et l'état de stupeur dans lequel il vous plonge. «Eros tu nous brûle « , nous les amantes, nous les hommes et les femmes dans un brasier total. « La sombre ardeur.... déchire mon âme.... ravage ma chair »,tel un Enfer ardent, l'Eros emporte ses victimes. On ne peut que rapprocher les vers de Sappho de ceux de Racine: Phèdre ne soupire-t-elle pas au souvenir de d'Hippolyte: «Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.... Mes yeuxne voyaient plus, je ne pouvais parler, je sentis mon corps et transir et brûler... »( Phèdre, Racine, Acte I, scène IV )
Phèdre est la soeur de Sappho dans le désarroi de son corps qui la trahit à la vue d'Hippolyte. L'Eros vous arrache à vous même, vous prive du contrôle de vous-même et d'abord de celui de votre corps atteint subitement de cette maladie mortelle.
Les regrets, la perte et la mort des êtres aimés.
Sappho certes a chanté l'amour et ses amours, mais toujours perce dans ses poèmes la douleur de la perte, de la mort, les regrets de ce qui n'a pas été ou qui n'est plus. «L'Hadès lointain où dort Perséphoné », «fleuri de pâlesasphodèles », c'est le royaume de la mort qui emporte les êtres aimés, mais c'est aussi le pays de la perte et du désamour. «Demain tu mourras», c'est le pressentiment affreux de ce qui est inévitable, l'objet de l'amour mourra mais l'amour aussi est mortel.
Ce futur aussi froid que les linceuls, aussi prévisible que le destin, Sappho le scande, le martèle. Sappho meurt dans l'attente du retour de l'amour, de l'aimée, en vain. Alors elle, qui n'aimait que les arbres du verger et les eaux du ruisseau, se met à «haïr le printemps», et pleure seule dans le crépuscule.
L'âme de Sappho reflète et le printemps et l'hiver, la vie et la mort, l'amour et le désespoir. De l'universelle condition humaine et de la condition particulière des femmes de son temps, elle a su nous faire partager la voix unique d'une femme grecque, vivant sur l'île de Lesbos au VI ème siècle avant JC. Une voix que nous entendons et que nous comprenons car nous vivons les mêmes peines et les mêmes joies.
 Lire et relire Sappho, c'est se tourner vers le passé et être ébloui par une lumière si éclatante, si puissante, que l'évidence même de son art, de son humanité, portés au plus haut point à l'aube d'une civilisation naissante, nous accompagneront tout au long de ce cheminement littéraire.
Mais lire Sappho c'est aussi se questionner sur la place des femmes artistes dans les sociétés: pour Sappho, l'oblation fut-elle la seule issue possible pour exercer sa liberté ? Mais la marge n'est-elle pas la place de tout artiste, homme ou femme ?
Déjà on entrevoit les choix impossibles des femmes: religieuse, directrice d'école, enseignante et bien sûr soignante sont les seules voies qui permettent de vivre autre chose que le mariage et la maternité. Libre, seule, poétesse, oui mais dévouée à la déesse, mentor d'une Académie de jeunes filles, Sappho est déjà un modèle, un exemple. La question se posera tout au long de ce dossier: quel choix pour les femmes écrivains, artistes ? Y-a-t-il un art spécifiquement féminin ? Imaginerait-on se demander s'il y a un art masculin ? Il y a l'art, la création. Faire le choix de dire il existe une littérature féminine, c'est se poser comme le disait Simone de Beauvoir en objet par rapport à l'autre, la norme ( les hommes ) et non pas en sujet ( je crée ).
Mais on ne peut nier les contraintes spécifiques, les normes sociales imposées aux
femmes tout au long des siècles et des millénaires. Il est donc évident, qu'elles ont eu à intégrer ces normes, ces contraintes, ces violences. Il ne faut jamais oublier cet arrière plan qui conditionne bien souvent les œuvres féminines, quand les femmes ont pu écrire, ou mieux encore quand elles ont pu aussi rendre publiques leurs œuvres.
NB: Les références de cet article, toutes les citations sont tirées de la traduction de Renée Vivien et comme toute traduction, elle est une « belle infidèle « reflétant tout autant la personnalité de René Vivien que l'âme de Sappho. Pour un texte plus proche de l'original mais moins poétique: voir la traduction de Monsieur Falconnet, sur le site en référence: http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/sappho/vie.htm
Le prochain portrait sera consacré à la traductrice qui a su de façon limpide et subtile traduire Sappho:Renée Vivien.
SOURCES:
http://www.antiquite.ac-versailles.fr/perses/perses92.htm
http://clio.revues.org/355
http://dictynna.revues.org/155
http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/sappho/oeuvre.htm
http://www.projethomere.com/ressources/Sappho/Sappho.pdf
http://remacle.org/bloodwolf/poetes/falc/sappho/vie.htm
Traduction du texte par Renée Viviien, 1903, Editions E. Lemerre, sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k825234.r=renee+vivien.langFR
Pour une étude du style de Renée Vivien et de ses qualités de traductrice:
https://books.google.fr/books? id=dvTdUBoEoVsC&pg=PA224&lpg=PA224&dq=sappho+traduction+de+ren %C3%A9e+vivien&source=bl&ots=RlpKyQ23RT&sig=BLljSTDUNBGKtO4hRzYkcm DD3t8&hl=fr&sa=X&ei=6hCLVI0Ix_JS9JWDiA8&ved=0CEcQ6AEwBg#v=onepage&q =sappho%20traduction%20de%20ren%C3%A9e%20vivien&f=false
Catherine Calvel
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