Gaspard le Homard Chapitre 2

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Gaspard le Homard Pour Alice, Conrad, Daniel, Dominique, Marie et Patrick L'image recule comme les castels de Morgane ; le pinceau devient de plomb dans la main du peintre ; tant de choses, que je voudrais fixer par description ou définition, se dérobent, deviennent vagues et s'envolent en brumes… Jean Ray 1 Prologue LATAVERNE DE L’ALPHA Les choses mystérieuses ne s'expliquent que par des choses plus mystérieuses encore. Jean Ray Le monde dans lequel j’avais été envoyé ne différait guère du nôtre. Toutefois, à l’époque, j’en ignorais les règles. Je savais seulement que je devais délivrer une princesse d’un donjon et terrasser au passage un certain nombre de dragons. La routine. Mais pourquoi moi ? Et pourquoi ma feuille de route était-elle si vague ? On m’avait tout juste indiqué que je devrais faire preuve de la plus grande prudence, car dans cet univers se répandait une terrible épidémie, appelée « Littérature ». Je devais en particulier me méfier comme de la peste des sectateurs d’un auteur disparu, un certain Dickens, dont l’influence pernicieuse exerçait encore ses ravages dans toutes les couches de la société. Mon Supérieur m’avait également enjoint de trouver un personnage au nom improbable, « Gaspard le Homard ». Homme, démon, peluche, réincarnation d’un monstre ancien ou créature de l’imagination (la pire des éventualités !) ? Et puis d’autres auraient sans doute été mieux à même de remplir cette mission.
Publié le : samedi 25 octobre 2014
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Gaspard le Homard
Pour Alice, Conrad, Daniel, Dominique, Marie et Patrick
L'image recule comme les castels de Morgane ; le pinceau devient de plomb dans la main du peintre ; tant de choses, que je voudrais fixer par description ou définition, se dérobent, deviennent vagues et s'envolent en brumes… Jean Ray
1
Prologue
LATAVERNE DE L’ALPHA
Les choses mystérieuses ne s'expliquent que par des choses plus mystérieuses
encore. Jean Ray
Le monde dans lequel j’avais été envoyé ne différait guère du nôtre. Toutefois, à l’époque, j’en ignorais les règles. Je savais seulement que je devais délivrer une princesse d’un donjon et terrasser au passage un certain nombre de dragons. La routine. Mais pourquoi moi ? Et pourquoi ma feuille de route était-elle si vague ? On m’avait tout juste indiqué que je devrais faire preuve de la plus grande prudence, car dans cet univers se répandait une terrible épidémie, appelée « Littérature ». Je devais en particulier me méfier comme de la peste des sectateurs d’un auteur disparu, un certain Dickens, dont l’influence pernicieuse exerçait encore ses ravages dans toutes les couches de la société. Mon Supérieur m’avait également enjoint de trouver un personnage au nom improbable, « Gaspard le Homard ». Homme, démon, peluche, réincarnation d’un monstre ancien ou créature de l’imagination (la pire des éventualités !) ? Et puis d’autres auraient sans doute été mieux à même de remplir cette mission. La fraicheur n’était pas ma qualité principale, et dans Ses bureaux, beaucoup auraient aimé me
voir à la retraite.
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* * *
C’est ainsi que je me retrouvai un beau matin installé dans un fauteuil de la Taverne de l’Alpha. Imaginez une petite cité d’un monde marin, certes animée, mais au pavé glissant et au port dangereusement profond, où rôdaient de troubles énigmes. Il y sévissait un fléau déroutant, né du houblon et de la vigne. Dans les bars, les hommes tanguaient, les femmes de toutes conditions s’avinaient ouvertement et les rixes n’étaient pas rares. Des corbeaux et des goélands volaient, innombrables, et créaient un vacarme d’enfer.
Si j’étais entré dans cet établissement, qui apparaissait ou disparaissait
selon les caprices de la lune, ce n’était pas par hasard, mais parce qu’une amie
elfique m’avait signalé que je pourrais y travailler à l’abri des espions. Le maitre des lieux était, de façon plutôt surprenante, amical, et l’on dénotait dans ses yeux une lueur d’intelligence et d’empathie que j’avais peu souvent rencontrée depuis l’époque de Salem. Sa structure était solide, et il arborait d’étranges signes, comme marqués à l’encre, sur ses membres antérieurs. À mon entrée, il n’avait
exigé aucun rituel ni sacrifice, et je me sentis bientôt à l’aise. Il avait une compagne qui, elle aussi, semblait douée de facultés que j’aurais pensé absentes d’une telle société. Je commandai un peu au hasard un des rafraichissements de
la riche carte des boissons, puis sortis mes instruments de ma sacoche et me mis
à l’ouvrage.
Je savais que j’aurais bien des mondes à explorer.
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Chapitre 1
LA DOULEUR DUN MONDE
L'aube court aux trousses de la nuit, comme un chat à celles d'une souris. Jean Ray
Dans l’immédiat, il me fallait me contenter de celui dans lequel je me trouvais, et je dus vite me rendre à l’évidence. Cet univers était à la ramasse. Non qu’il y manquât de talents. Des femmes et des hommes vivaient, créaient, inventaient, aimaient, souvent avec peine, parfois avec bonheur. Cependant, dans cette société où les divinités n’étaient plus que des ombres, régnait une ténébreuse idéologie
que les puissants appelaient « Le Marché », et que des dissidents baptisaient « Ordre Marchand ». Les dirigeants, médiocres, disposaient pour leur part d’un puissant sortilège : celui de faire mourir d’ennui quiconque prêtait l’oreille à leurs
propos. Une menace à ne pas prendre à la légère, et qui leur garantissait une
indigne longévité.
* * * Mais je n’étais point là pour divaguer. Les instruments que je sortis de ma sacoche étaient au nombre de trois : le Passe qui me permettrait de naviguer entre les
mondes, simple objet qu’il me suffisait d’insérer dans un ordinateur ; une bague sertie d’une émeraude de taille modeste, qui me ferait reconnaître des entités amies, en particulier chez les elfes ; enfin, une boîte de sardines magique, grâce à laquelle je serais en mesure de me sustenter en tous temps et lieux, car elle se renouvelait sans la moindre intervention de ma part. * * *
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Mon premier travail, bien sûr, consistait à collecter des informations, prélude indispensable à l’action. Pour ce faire, j’allais devoir rendre visite à les l’un des contacts de mon Supérieur. Avant cela, je dus m’assurer d’un logement, car j’ignorais quelle serait la durée de mon séjour. Je dégottai un réduit d’un relatif confort, situé à moins de deux minutes du port. Je m’installai de façon sommaire, m’assurant seulement de pouvoir manger et me régaler de musiques selon mes convenances. Je pris ensuite contact avec la relation de mon Supérieur. C’était une créature elfique, aux pouvoirs certains, dont la personnalité ne dégageait
aucun aspect agressif ni maléfique. Elle tenait un commerce de restauration en
bordure de l’eau, et vivait avec un compagnon au passé douloureux. Dès les premiers instants de notre conversation, je compris que mon Supérieur m’avait induit en erreur, au moins sur un point. La soi-disant
conspiration dickensienne était inexistante. Certes, l’écrivain avait bel et bien vécu dans un siècle antérieur, mais son influence était plus que limitée. Cet homme, non dénué de génie, avait dénoncé les travers de son temps tout en créant des personnages d’une stupéfiante réalité, dont certains hantaient toujours le monde actuel. Toutefois, l’évidence était là : son œuvre ne présentait aucun
danger réel, car en ces temps, la lecture était une passion presque disparue. Ce fut également mon hôte qui m’informa de l’existence d’un animal marin appelé « Homard » connu depuis des temps immémoriaux. * * * Après avoir dégusté un remarquable vin de Loire, je discutai avec elle des raisons qui avaient poussé mon Supérieur à me lancer un tel leurre. Pourquoi m’illusionner, si ce n’était pour me manipuler ou me distraire de ma véritable
tâche ? Voulait-il ma perte ?
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En attendant, restait ce « Gaspard le Homard ». Mon hôtesse, si elle connaissait l’espèce, semblait tout ignorer de la véritable identité de ce « Gaspard » particulier, qu’il s’agisse d’un crustacé ou d’une entité autre, et le Passe ne me permit d’accéder à distance à aucune information fiable. Je devrais donc m’en servir pour accéder à d’autres mondes.
C’est le doute au cœur que je me mis au travail. Avant ce jour, je m’étais toujours montré d’une absolue fidélité à Son égard. En quoi avais-je failli ? D’autres puissances œuvraient-elles dans l’ombre ? Mon hôtesse ne pouvait guère m’instruire à ce sujet, mais me conseilla de passer un petit fleuve nommé Trieux pour rendre visite à une sage, quoi qu’originale créature, qui serait peut-être en mesure de me venir en aide. Celle-ci était à la tête d’une famille aussi variée qu’aimable, comme je pus m’en apercevoir par la suite.
* * * Mais en attendant, je devais jusqu’à un certain point me fondre parmi la population, tâche qui s’avéra moins ardue que prévu. En dépit des secrets qui
rendaient la cité dangereuse (au point, racontait-on, qu’elle détenait le pouvoir de voler les âmes), elle était accueillante. Prétention et vanité n’y étaient point bienvenues. Le contact était direct, et je pus vite profiter de la convivialité des
habitants, riches, pauvres, jeunes et vieux. Même issus d’un univers lointain du mien, ils n’étaient ni plus ni moins que mes égaux. On y trouvait d’aimables tables et estaminets où l’on pouvait se régaler de boissons succulentes, de fruits de mers
et de poissons à la saveur ensorcelante, ainsi que de toutes sortes de créatures marines, dont le fameux et énigmatique « Homard ». Mais il me faudrait compter avec une autre entité, que les habitants du lieu évoquaient parfois, à voix très basse
et avec des mines prudentes : le Kraken.
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Chapitre 2
L'aventure a souvent des jambes de plomb, et choisit comme nef un fauteuil au coin de l'âtre. Jean Ray
Mais je dois dans un premier temps évoquer le monde dont je suis issu. La plus
élémentaire franchise m’oblige à le reconnaître : il n’est pas dans un état beaucoup plus reluisant que celui dans lequel je me trouve à présent. Pourtant, pendant des siècles, voire des millénaires, y régnait une belle harmonie et, mieux encore, une grande unité. Les gens du monde où j’ai provisoirement élu domicile l’ignorent pour la plupart, mais rien ne sépare en réalité le végétal, le minéral, l’animal et l’humain. Ce qu’ici, beaucoup considèrent comme de simples objets sont quasiment omniscients, ils communiquent entre eux, ou plutôt puisent à loisir dans la gigantesque banque de données qu’est l’univers. Chez nous, tout était lié par une mémoire commune ; le maître mot, c’était l’évolution. Toutes choses et toutes espèces cohabitaient, bêtes, gnomes, elfes, humains, dragons débonnaires et brutes placides, qui en d’autres lieux, auraient plus d’une fois provoqué des déchaînements de violence. Cette harmonie magique s’était toutefois fissurée depuis belle lurette, de nombreux siècles selon l’échelle humaine, et notre monde s’était mis, comme par une sorte de mimétisme pervers, à adopter les tares et les vices des innombrables autres univers. La dernière fois que j’avais rencontré mon Supérieur, il m’était apparu encore plus pâle et ravagé qu’à l’accoutumée. À l’évidence, son pouvoir se craquelait.
C’était d’ailleurs pour cette raison qu’il envoyait aux confins de la galaxie toutes
sortes d’émissaires tel que votre serviteur, mais les consignes qu’il leur donnait
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étaient floues, vagues, et sa base de données semblait à présent bien obsolète. De plus, je dois avouer que je commençais à m’interroger sur ce qui me semblait relever d’un véritable désordre, à la fois cognitif et moral. À l’inverse d’autres entités, ni Dieu ni Diable, mon Supérieur ne se prétendait
nullement créateur de son monde. Qui pourrait d’ailleurs prétendre avoir fabriqué
de toutes pièces des montagnes, des volcans ou des fonds marins ? Personne n’ajoutait foi à de quelconques « vérités révélées », et l’expression elle-même ne suscitait en nous que des sourires un peu attristés.
Les buts de mon Supérieur étaient nobles, mais il ne savait tout simplement
plus quoi faire, comment agir, et perdait peu à peu contact avec la réalité. Son rôle
était largement symbolique, mais important, car il incarnait cette unité que je mentionnais plus haut, et dans nos rapports avec les autres mondes, il était notre représentant tout désigné.
Mais comment viviez-vous, me demanderez-vous, avant que de funestes fissures apparaissent dans cette harmonie ? Eh bien en toute simplicité, à dire vrai. Les espèces proches des humains, des gnomes et des elfes se fréquentaient, s’aimaient quel que soit leur sexe, batifolaient et procréaient parfois, sans souci de l’avenir, dans un aimable métissage. Il n’était pas rare de rencontrer de petites créatures un peu pataudes affichant le visage et le regard des hommes, ou des humains, mâles ou femelles, comme transfigurés par la finesse et la beauté
diaphane des elfes. La nature pourvoyait sans rechigner à nos besoins. Je vivais
moi-même dans une sorte de cabane mutante aménagée en pleine forêt avec une amie elfique et, pendant longtemps, rien de grave ne vint jamais perturber le cours de notre vie. Cette étonnante masure pourvoyait à presque tous nos besoins ; grâce
à un processus d’auto-génération étonnant, les végétaux comme les animaux nous
faisaient profiter de leurs bienfaits, et nous disposions d’une pléthore de fruits et
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de légumes délicieux, et même de poissons, viandes et charcuteries succulentes
sans avoir à mettre à mort le moindre spécimen d’animal vivant. Le climat variait
parfois, mais sans brusques changements, et là aussi, la nature nous fournissait notre habillement, dans les cas où nous en ressentions le besoin. * * *
Mais cette époque était révolue. Le chaos, c’était à présent une certitude, s’était
emparé de l’ensemble des galaxies. Le réseau qui les reliait, qu’elles soient proches ou lointaines, faisait au mieux l’objet d’interférences clairement hostiles et une désinformation perpétuelle en brouillait l’équilibre ; dans les pires des cas,
toute communication était rompue. Ce fut dans cette situation que je reçus l’ordre de me rendre dans le monde où je réside actuellement. Il me faut à présent détailler plus avant la mission que me confia mon
Supérieur. Sa confusion grandissante ne fit rien pour éclaircir une feuille de route
aussi vague qu’incohérente. En dehors du soi-disant complot dickensien cité plus haut, du fameux Gaspard, de la princesse et des dragons (au sens propre ou au sens figuré ? Je n’en sus pas plus ce jour-là), Il me demanda surtout de découvrir
ce qui causait le désordre des univers. Vaste programme ! Bien sûr, je connaissais
déjà d’autres mondes, je n’en étais pas à ma première expédition, mais celui où m’envoyait mon Supérieur m’était inconnu à l’époque. Je dois toutefois préciser qu’à chaque fois que je voyageais, je me retrouvais toujours dans un lieu d’apparence identique, en bord de mer, dans une petite ville maritime semblable à celle que je décrivais au début de ce texte. Mais à part l’agencement des rues, du port, des maisons et des immeubles, tout différait. Même si certains personnages paraissaient semblables, il n’en était rien en réalité. Tous les univers
n’étaient pas identiques, loin de là, mais ceux peuplés des créatures qui pouvaient
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éventuellement éclairer ma lanterne se ressemblaient en bien des points, un peu comme des univers parallèles. * * * Avant de gagner le lieu de ma mission, je décidais de rendre une courte visite à
une vieille connaissance, presque une amie, pourrais-je dire, même si sa réputation aussi sombre qu’extravagante la rendait infréquentable aux yeux de beaucoup.
Elle avait autrefois exercé un pouvoir considérable sur beaucoup de planètes.
Mais son influence avait considérablement reculé depuis plusieurs siècles, et je ne
m’attendais pas à la voir m’accueillir en grand apparat lors de mon arrivée chez
elle. Elle s’était toujours montrée quelque peu excentrique, et ne dédaignait pas,
de temps à autres, quelques démonstrations de violence passablement terrifiantes.
Mais peut-être pourrait-elle m’aider, me conseiller, et surtout m’aider à y voir plus
clair dans l’infernal désordre des mondes. Je me servis donc de mon passe que j’insérai dans mon ordinateur portable et fus aussitôt transporté dans son repaire. Comme je le précisais plus haut, le lieu où j’arrivai ressemblait à s’y méprendre à ceux où je débarquais habituellement, toujours la même petite cité marine. Toutefois, ce soir-là, l’endroit semblait avoir rétréci à un point inimaginable, et la gare, les bâtiments, les maisons et les établissements de
boisson comme les restaurants rayonnaient d’une aura particulièrement sinistre. De sombres nuages pesaient sur la bourgade comme une chape de plomb, et le ciel était en permanence zébré d’éclairs d’une puissance inouïe. J’en vis même certains ravager en moins de deux minutes quelques masures, et plusieurs bateaux du port ne furent pas épargnés.
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