Le portrait d'Alisée

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Le portrait d'Alisée Alisée, étudiant en photo. Modèle d'un étudiant en cinéma. Modèle format 16:9. Alisée entourée de vide. Le visage centré, la tête embrassée de néant. Modèle formaté. Rectitude du nez. Délicates oreilles ourlées. Mèches devant les yeux. Savamment étudiées. Un creux entre lèvre et menton, saut de l'ange et commissures arquées. Une bouche sur-cadrée. Sa peau immense et satinée. Pâle à brûler en plein été. Alisée regarde et ne dit rien. La caméra braquée. Regarde en face, ne bouge pas. Une minute trente d'immobilité. Alisée cligne à peine des yeux, parfois retrousse le nez. Tout un visage désincarné. Mécanique interne dévoilée. Derrière la peau et sous les os. Entre les muscles, nerfs et tendons. Subrepticement frémissent ses pores. Sourcils détendus, contractés. Et ses yeux partent en envolée. Elle suit l'étudiant derrière la caméra. Il cherche à gauche, à droite, il tourne et se rétracte. Et Alisée attend patiemment. Payée pour ne rien faire et en avoir tout le temps. Pour un travail sur le gros plan. Une minute trente. Image- Mouvement, portrait-mouvement. Créer l'affection. La projection est terminée, l'étudiant rallume les lumières. Verdict : intéressant. Alisée y est pour beaucoup, je le sens. Le professeur jette une note. L'étudiant semble content. Les autres se lèvent, marchent, et partent. Je reste assis, car Alisée me regarde encore sur l'écran. Elle ne s'appelle pas Alisée, me dévoile-t-il quand je le rejoins dans le couloir.
Publié le : vendredi 23 novembre 2012
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Le portrait d'Alisée
Alisée, étudiant en photo. Modèle d'un étudiant en cinéma. Modèle format 16:9. Alisée entourée de vide. Le visage centré, la tête embrassée de néant. Modèle formaté. Rectitude du nez. Délicates oreilles ourlées. Mèches devant les yeux. Savamment étudiées. Un creux entre lèvre et menton, saut de l'ange et commissures arquées. Une bouche sur-cadrée. Sa peau immense et satinée. Pâle à brûler en plein été. Alisée regarde et ne dit rien. La caméra braquée. Regarde en face, ne bouge pas. Une minute trente d'immobilité. Alisée cligne à peine des yeux, parfois retrousse le nez. Tout un visage désincarné. Mécanique interne dévoilée. Derrière la peau et sous les os. Entre les muscles, nerfs et tendons. Subrepticement frémissent ses pores. Sourcils détendus, contractés. Et ses yeux partent en envolée. Elle suit l'étudiant derrière la caméra. Il cherche à gauche, à droite, il tourne et se rétracte. Et Alisée attend patiemment. Payée pour ne rien faire et en avoir tout le temps. Pour un travail sur le gros plan. Une minute trente. Image-Mouvement, portrait-mouvement. Créer l'affection. La projection est terminée, l'étudiant rallume les lumières. Verdict : intéressant. Alisée y est pour beaucoup, je le sens. Le professeur jette une note. L'étudiant semble content. Les autres se lèvent, marchent, et partent. Je reste assis, car Alisée me regarde encore sur l'écran.
Elle ne s'appelle pas Alisée, me dévoile-t-il quand je le rejoins dans le couloir. Alisée est le premier titre qui lui est passé par la tête. Alors comment elle s'appelle en vrai ? Marion. Ça ne me
plaît pas ; elle s'appelle Alisée et le restera. Sa bouche s'appelle Alisée. Sonnez s'appelle Alisée. Et le confirme ses froncés. Alisée n'est plus ici. Elle est retournée étudier à Montpellier. Le travail date du début d'année. Et comment peut-on la contacter ? Pourquoi, tu souhaiterais ? Le modèle m'intéresse, je voudrais le retravailler. L'œuvre est complète et terminée, me dit-il, apparemment vexé. Je ne comprends pas pourquoi. Ce portrait est le seul qu'elle ait autorisée. C'est un gros plan unique dédié. Ses portraits, elle les fait elle-même, avec son appareil photo sur trépied, dans les jardins, la chambre, les escaliers. Elle travaille sur son image. Son exposition est pour bientôt, son visage tout droits réservés. Je lui dis que ça ne peut pas se terminer ainsi. Alisée doit vivre dans d'autres cadres, par d'autres yeux, sous d'autres mains. Il faut la déplacer pour la conserver. Il me dit que je suis fou. Et obsédé. Pas encore, je lui rétorque. Pas tant qu'elle sera sans corps. Il faut que je vois ses mains, ses pieds, son ventre portraituré. J'en ai besoin. J'ai vu ses cheveux, je dois voir son duvet. Il ne me répond plus et s'en va. Derrière moi, la porte est fermée, le cours est terminé. Alisée me regarde toujours sur l'écran, je le sais. Sur chaque surface où se pose mon regard, elle me le rend. Elle est sur les murs, les paliers, sols et plafonds, fenêtres, reflets. Alisée est là, elle est coincée. Je voudrais juste la voir bouger.
Sur internet, j'ai retrouvé le site de l'étudiant. Ses clips vidéos à visionner. Et quelques scripts, tous très mauvais. Alisée est là. Dans mon moniteur. Elle ne fait rien, en boucle, toute la nuit. Je télécharge sa vie figée. J'extrais une image de la minute trente, au hasard, et je supprime le reste. Le filtre qu'il avait employé était agaçant sur la vidéo. Une fois figé, tout est sublime. J'imprime l'image.
Je la regarde longuement, étrangement. C'est elle, mais elle n'est plus la même. Elle est déjà devenue autre chose. Quelque chose. Elle est une image figée saisie au milieu d'autres, arrêtée en pleine course de succession. Extirpée de la vidéo dynamique. Plaquée sur le ciment, ce n'est plus elle. Mon mur se confond par un curieux hasard avec celui derrière elle, dans l'image. Mon mur derrière l'image d'Elle devant ce mur. Où est-ce l'inverse ? Je ne sais déjà plus. Intérieur, extérieur, dedans, dehors. Tout se confond. Elle était gigantesque, sa bouche pouvait m'avaler sur l'écran de la salle de cour. Maintenant elle est transformée. Reflet d'un reflet d'un reflet. Copié-collé photocopié extirpé. Je ne la retrouve plus, Alisée n'est plus ici. Ses yeux. Ce ne sont plus elle. Son nez, plus elle. Sa bouche. Étrangère. Je pose la mienne à sa surface. Inspire. Odeur de l'encre et du papier. Sa bouche, je la supprime. J'en ai tiré tout ce que je pouvais.
La bouche qui ne lui ressemblait déjà plus n'est plus déjà qu'un trait de rouge à lèvre écrasé. La comparaison me fait sourire. Une prostituée au maquillage malmené. Abusée.
Elle pleure son maquillage en longs traits gras noir de fumée. Je la sens presque transpirer un parfum bon marché. Une passe humide au fond d'une cave, sur les sièges rugueux d'une voiture grinçante aux suspensions malmenées. Un studio crasseux d'occasionnelle inexpérimenté. Dentelles, jarretelles, collants filés. Plus que je ne peux en supporter.
Alisée brisée, son corps vautré au travers de mon canapé. Sur le mur les taches de son sang. Sur mes bras celles de ses dents. Alisée déchue et désavouée. Abandonnée. Image bafouée. J'arrache l'image et la déchire. En tas de petits bouts de papiers. Je jette en l'air les copeaux de son identité. Drap, fauteuil, tapis, tabouret. La Non-plus-Alisée est éparpillée.
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