OUBLIER ALOÏS

De
Publié par

Au soir de sa vie, Vincent ROSI, médecin exerçant à Belleville, s'investit dans le projet de constituer une bibliothèque des parcours de vie, cosmopolites, des habitants de son quartier. Persuadé d'être atteint des premiers symptômes de la maladie d'Alzheimer, le docteur ROSI se trouve confronté à la nécessité de rassembler ses propres souvenirs, entre l'Italie du sud où il est né et Belleville, où il a vécu. Sa course contre la montre est l'occasion d'un bilan désabusé.
Publié le : lundi 19 janvier 2015
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
Nombre de pages : 214
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat












Oublier ALOÏS











« Il ne faut pas laisser la vie détruire le rêve »

Goliardia SAPIENZA
« Moi, Jean GABIN »










2
Oublier ALOÏS








Le cabinet des lettrés.


Ceux qui aiment ardemment les livres constituent sans
qu’ils le sachent une société secrète. Le plaisir de la lecture, la
curiosité de tout et une médisance sans âge les rassemblent.
Leurs choix ne correspondent jamais à ceux des
marchands, des professeurs ni des académies. Ils ne respectent
pas le goût des autres et vont se loger plutôt dans les
interstices et dans les replis, la solitude, les oublis, les confins
du temps, les mœurs passionnées, les zones d’ombres.
Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves.
Ils s’entre lisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans
les recoins de leur bibliothèque tandis que la classe des
guerriers s’entre-tue avec fracas et que celle des marchands
s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb
sur les places des bourgs.

Andrea CAMILLERI

3
Oublier ALOÏS














Chapitre 1

MEMORIAL PROJECT

« Un jour j’ai lu un livre et toute ma vie en a été changée… »
Orhan PAMOUK


Il abusait, le docteur Rosi…La salle de réunion qu’il avait
obtenue de ce qui était, à l’époque, l’Espace Cadres
Gare de Lyon de l’ANPE, était pourtant à moitié remplie
de personnes de tous âges. Trois ou quatre « séniors »,
4
Oublier ALOÏS




cinq personnes de moins de trente ans et quelques
autres d’âge indéfinissable.
Pas si mal, pour une annonce si vague.
- J’avais bien précisé de ne convoquer que des
candidats de moins de trente ans, expliquait-il en colère
à ma collègue Christine, jeune conseillère, en formation
en alternance, pas encore titularisée mais tenue de faire
son chiffre – respectable – en demandeurs d’emploi
cadres accueillis. Je n’ai pas de temps à perdre.
- Je ne peux pas vous passer une annonce qui fasse
une discrimination par l’âge, puisque comme vous le
savez, c’est interdit, lui expliquait-elle. De toute manière,
pour le même salaire, vous pouvez recruter un sénior
bien plus expérimenté et plus docile à manager. C’est s avantageux pour mener à bien votre projet.
- Je vous ai dit qu’il n’est pas question de
discrimination, lâcha-t-il avant d’entrer, puisque je
cherche un youpin, un bicot, un banania, un européen,
un asiatique et un français de souche…De préférence
trois hommes et trois femmes, ou à défaut deux femmes
et quatre hommes. C’est quand même clair, bordel, si
c’est trop vous demander, vous le dîtes et je me
débrouillerai autrement…C’est simple : vous passez une
annonce sans indication d’âge, mais vous ne convoquez
que des moins de trente ans. Ainsi, tout le monde est
content, vous appliquez la loi – ce qui n’empêche en rien
la discrimination – et moi je peux faire mon marché
comme je l’entends.
Ce parler cru scandalisait la jeune conseillère mais le
docteur Vincent Rosi en imposait et d’ ailleurs il n’aurait
pas supporté la moindre contradiction. Il profitait de son
habileté professionnelle à paraître comme celui qui sait
5
Oublier ALOÏS




face aux malades confiants parce qu’inquiets.
La frêle conseillère commençait à paniquer devant les
regards des demandeurs d’emploi qui convergeaient vers
elle et le silence qui s’était établi.
Elancé, un mètre quatre vingt cinq pour soixante cinq
kilos à vue de nez, une élégance d’une autre époque,
avec pochette assortie à sa cravate, en plus, il avait de
l’allure…
C’est par ma jeune collègue que j'avais entendu parler du
projet de ce médecin, lors d’une de nos réunions
internes. Tous les mardis après midi l’agence fermait ses
portes afin de permettre à la trentaine de conseillers de
se réunir pour son psychodrame hebdomadaire.
L’aprèsmidi se déroulerait immanquablement en un long
monologue du chef d’agence dont la mission consistait à
répercuter aux conseillers les directives de la direction
départementale qui descendaient directement de la
direction régionale. La déléguée syndicale – la
quarantaine, petite, boulote, véhémente, avec une queue
de cheval, et extrêmement sympathique - l'interrompait
fréquemment, relayée par les quelques jeunes collègues
qui avaient encore un reste de feu sacré. Pendant ce
temps la plupart des participants vaquaient à leurs
sudokus ou mots croisés tout en colportant les derniers
ragots sur la vie affective et sexuelle des agents.
Une demie heure, casée en fin de journée, c'est-à-dire
seize heures trente, était consacrée à un échange sur les
évènements et les cas rencontrés par les conseillers. Le
docteur Vincent Rosi y avait eu son quart d’heure de
célébrité. Il était apparu comme le prototype du client
emmerdant, limite méprisant vis-à-vis du service public
de l’emploi et des conseillers professionnels. Mais ce
6
Oublier ALOÏS




n’était pas si fréquent, par les temps qui couraient que
l’on nous demande six recrutements d’un coup, en CDD
certes. Ca permettait de faire tourner les compteurs de
l’agence locale – et par la même occasion de générer
quelques primes. Car avec une seule annonce on avait
six personnes à recruter, avec l’espoir de placer six
demandeurs d’emploi inscrits dans l’agence locale et
d’améliorer sensiblement le taux de retour à l’emploi…La
pratique consistait en effet à garder les annonces en
exclusivité pour les demandeurs d’emploi de l’agence
locale (Espace Cadres) avant de la diffuser sur Internet,
afin de favoriser dans un premier temps les demandeurs
d’emploi locaux. Généralement, lorsque les candidatures
externes arrivaient, les postes étaient déjà pourvus.
« Circulez, il n’y a rien à voir ». C’était bien entendu
complétement illégal, mais complétement admis partout ;
il suffisait de ne saisir l’annonce qu’une fois la sélection
de recrutement lancée…
On avait donc sorti le tapis rouge pour le médecin
emmerdant, c'est-à-dire que l’on avait mis à sa
disposition une petite salle surchauffée pour recevoir ses
candidats.
Ce jour là, justement, pour la première convocation des
candidats, quatre demandeurs d’emploi lisaient les
gratuits mis à disposition dans l’agence, dédaignant les
exemplaires de « Libération », eux aussi gratuits, une
jeune femme terminait son café, une autre essayait de
calmer une petite fille de trois ou quatre ans
vraisemblablement énervée par la chaleur moite de
l’agence.
Vincent Rosi se présenta et exposa son projet. Il voulait
recruter plusieurs personnes pouvant participer à un
7
Oublier ALOÏS




projet d’écriture de biographies de parisiens ordinaires
mais issus d’origines variées. Il était demandé une bonne
capacité d’écriture, bien entendu, mais aussi, à la base,
des qualités d’écoute et d’empathie ainsi que de bonnes
connaissances culturelles et sociales. Ma collègue avait
raison : le bon profil serait celui de séniors, effectivement.
- C’est pourquoi, juifs, musulmans, chrétiens, laïques,
mais aussi athées ou agnostiques seront bienvenus. La
démarche sera interculturelle. L’objectif final serait de
publier ces livres en format de poche mais petit tirage ;
l’approche ethnique des biographies et le profil des
personnes devraient permettre de trouver une petite
clientèle. L’objectif n’était pas de nature commerciale et
de se faire de l’argent mais plutôt d’apporter des
témoignages sur la diversité de personnes ayant vécu en
région parisienne…
« Mémorial Project »- tel était le nom de l’opération -
grâce à des accords tarifaires négociés avec un
imprimeur pas très gourmand donnerait lieu à une
véritable collection, dont le titre était déjà trouvé :
« Mémorial Pocket », bien entendu.
L’un des participants prit le risque de poser une question.
- C’est quoi un agnostique, monsieur ?
L’ensemble des candidats regarda avec surprise le jeune
homme qui avait posé la question. Chacun d’eux se
demandait, en réalité, s’il valait mieux, dans une telle
situation, à tout prix intervenir pour se faire remarquer, en
courant le risque d’être mal jugé ou plutôt se taire, en
attendant d’avoir eu l’inspiration d’une intervention
intelligente susceptible de faire bonne impression.
- L’athée nie l’existence de Dieu, alors que l’agnostique
estime qu’il est impossible de savoir si Dieu existe, ou
8
Oublier ALOÏS




pas précisa le recruteur.
L’explication savante passa vraisemblablement
pardessus la tête des candidats, concentrés qu’ils étaient
sur la nécessité de faire bonne impression, si bien que
personne ne moufta.
Le projet était à la fois pertinent et naïf.
Une biographie est toujours le support d’une
réflexionpour celui qui écrit, ainsi que pour celui qui raconte, s’il
s’agit de deux personnes différentes. Mais donner à une
équipe de jeunes gens, pas du tout formés à l’écriture et
surtout, n’ayant qu’une courte expérience de la vie la
responsabilité de biographies était un pari très
hasardeux. Sans oublier que le docteur Rosi n’avait
aucune expérience de l’écriture ni de l’encadrement
d’une équipe de jeunes gens de l’âge de ses enfants.
Comme il devait me l’avouer plus tard, l’encadrement de
ses propres enfants avait été, déjà, un premier échec
douloureux. De tout cela il avait clairement conscience,
mais il tenait à tenter le pari…
Lorsque il eut fini, trois personnes étaient déjà parties
entretemps, pas intéressées ou simplement venues
parce que tenues de répondre aux convocations du
conseiller ANPE, sous peine de se faire radier et de
perdre leurs allocations de chômage. Aux personnes
restantes Vincent Rosi demanda, si elles étaient toujours
intéressées, de rédiger un court récit, de cinq pages
minimum et de l’adresser à la conseillère ANPE. Peu
importait le thème – une longue lettre de motivation, un
CV très développé mais aussi un récit, par exemple une
histoire vécue, un rêve. L’objectif était simplement
d’illustrer leurs capacités de rédaction. Tous les
candidats laissèrent leur CV et se dirent intéressées par
9
Oublier ALOÏS




un entretien individuel.
Le médecin accepta le café que lui proposa la jeune
conseillère et demanda que l’on lui maintienne l’annonce
afin d’avoir d’autres candidatures. Celles qui lui seraient
communiquées devraient correspondre à ses critères.

Christine vint me voir, et connaissant mes origines
italiennes me fit un compte-rendu, espérant m'intéresser
suffisamment pour me refiler le dossier ou au moins lui
apporter un peu d’aide. A cette époque elle filait le parfait
amour avec le Don Juan de l’Espace Cadres, un jeune
antillais dont j’appris plus tard qu’il s’était envoyé la
moitié du personnel féminin de l’agence. Ce personnage
avait un taux de retard et d’absences imprévues
considérable et perturbait de ce fait la bonne organisation
de l’Espace Cadres. J’appris par la suite que, très porté
sur l’alcool il avait fini par sous louer son appartement
afin de financer ses achats de boisson en se faisant
héberger temporairement par ses conquêtes. Ces
frasques improbables étaient peut-être salutaires, voire
nécessaires à certaines, pour pouvoir affronter les
problématiques des demandeurs d’emploi. Par ailleurs, je
n’ai jamais entendu parler de relations impliquant des
demandeurs d’emploi.
Je refusai poliment, mais fermement, l’offre qui me fut
faite, lui expliquant hypocritement qu’elle était à même de
gérer la situation et que ce serait excellent, six
recrutements d’un coup, pour sa titularisation. En réalité,
opposé à tous les communautarismes, je refusais
systématiquement de traiter les cas des demandeurs
d’emploi d’origine italienne, car je ne voulais pas être
10
Oublier ALOÏS




considéré le rital de service et de toute manière je
trouvais bien plus d’intérêt à découvrir des cas relevant
d’autres cultures. Sauf qu´á chaque fois que je tombais
par hasard sur un italien d'origine, je plongeais avec
enthousiasme dans des échanges interminables...
Comme ce jour où je reçus un demandeur d'emploi qui
était né la même année que moi, à deux kilomètres de la
maison de mes parents, en Italie du sud. On sympathisa
tellement qu'il s'autorisa à me demander une certaine
somme d'argent en échange d'un chèque d'une provision
future plus que douteuse.
J’en étais arrivé à l’idée de théoriser la nécessité d’un
tabou du communautarisme, comme une extension de
celui de l’inceste, afin d’obliger les individus à frayer avec
d’autres groupes que ceux de même origine. Mais un tel
concept risquait bien évidemment de couper les minorités
des seules aides ou recours sur lesquels ils peuvent
compter. Car si le fait de rester dans le cercle social des
personnes de son origine et de sa culture est certes
d’abord un refuge naturel face à l’inconnu et aux
difficultés de la vie – c’est le premier réflexe des
immigrés – ce repaire devient ensuite un piège qui limite
l’ouverture et les potentialités de l’individu. Il ne s’agit pas
non plus de prôner l’intégration, ou pire encore
l’assimilation, mais de viser au-delà, les différents
champs des possibles.
La vraie difficulté est que cette démarche de construction
ne peut pas se fonder sur le rejet de ses origines, mais
de sa connaissance et de son acceptation.
Je m’étais donc bricolé ma théorie sur l’identité qui se
construit par ses choix et ses actes, mais aussi par une
continuité par rapport à ses origines. L’attitude gagnante
11
Oublier ALOÏS




serait celle qui consiste à éviter de regarder derrière ou
devant pour s’élever au dessus du communautarisme
comme de l’assimilation.

J'étais à l’époque à deux ans de la retraite et donc
dans des dispositions où je pouvais me permettre une
bonne dose de détachement.
Mes plans étaient déjà faits, car je redoutais le vide du
jeune retraité, ayant souvent eu sous les yeux les dégâts
que provoquait le manque dans le cas des chômeurs.
Donc faire du bénévolat aux Restos du Cœur et écrire un
livre, de l’intérieur sur l’ANPE.
Le bénévolat s’imposait naturellement, pour ce qu’il
pouvait m'apporter en termes d’échanges et d’activités,
ainsi que pour ce que je pouvais leur apporter.
Quant à l’ANPE, mon expérience de six ans m'avait
permis d’accumuler des faits et des témoignages qui me
semblaient pertinents et révélateurs…
Je savais reconnaitre au premier coup d œil le
demandeur d’ emploi qui se la jouait et qui pensait
retrouver du travail en quelques semaines ainsi que le
petit malin qui accumulait les justificatifs de recherche d’
emploi pour cacher son travail au black ou sa stratégie d’
aller jusqu’au terme ultime de ses droits à indemnisation.
Généralement c’est au bout de trois à six mois de
recherches, lorsqu’ ils commençaient à toucher du doigt
la réalité têtue de la difficulté à retrouver du travail, que
pouvait commencer « l’accompagnement personnalisé »,
selon le jargon du service public de l emploi.
Le conseiller expérimenté que j’étais devenu pouvait
donc lors du premier entretien ébaucher puis peaufiner la
12
Oublier ALOÏS




démarche la mieux adaptée a la situation de l’ impétrant
en se réservant le plaisir égoïste de laisser croire que le
demandeur d'emploi le manipulait alors que je le drivais
en douceur . Mais comment aurais-je pu imaginer, à l’
époque que la retraite aurait quelques inconvénients liés
a la perte de ces petites satisfactions tirées de l’ activité
professionnelle ou du statut- et que ce pouvait être
l’instant où tout commence à se déglinguer sur le plan de
la santé…
La suite devait montrer qu’en acceptant la proposition de
ma collègue tout le monde aurait gagné du temps et
l’histoire se serait, en partie, déroulé d’une manière
différente. Mais n’anticipons pas.
En sortant de l’ANPE, la neige fondue et la légère bise
firent frissonner de froid Vincent Rosi que la salle
surchauffée et la discussion animée avait fait amplement
transpirer…
Il parcourut la rue Van Gogh vers la Seine, passa devant
l’Institut médico-légal et descendit sur les quais pour
réfléchir sur la séance qu’il venait d’avoir. Quelques SDF
étaient réunis devant leurs tentes Quechua bien abritées
sous le pont d’Austerlitz, en train de cloper et de se
réchauffer à un poêle de fortune tout en se passant des
bouteilles d’alcool. Ils virent l’inconnu s’approcher pour
passer devant eux. Ils proposèrent du vin, que Vincent
Rosi refusa. Avant de s’éloigner il leur glissa un billet de
vingt euros.
Tout en remontant vers la Bastille, par les quais de
l’Arsenal, le froid et la neige lui remirent en mémoire les
hivers de son enfance, particulièrement rudes dans sa
région natale. Il était retourné dans cette ferme où il était
né, perdue au milieu de nulle part, en Italie du sud. Une
13
Oublier ALOÏS




pièce quasiment vide où était stocké du foin pour l’unique
vache lui permettait par les grands froids d’attirer les
moineaux à la recherche de chaleur et de nourriture.
Quelques graines suffisaient et lorsque un volatile
s’aventurait dans la pièce, le petit Enzo* tirait la ficelle qui
commandait la fermeture de la porte et le piège se
refermait sur l’oiseau affolé qui voletait effrayé en se
cognant aux murs.
Le passe-temps habituel consistait alors à se saisir du
moineau, à l’attacher à une ficelle pour le ramener à
chacune des tentatives infructueuses du volatile de se
libérer. Le soir venu, la ficelle était détachée et le volatile
libéré. Chaque jour le jeu recommençait…
Parfois une autre distraction de la journée consistait
dans l’observation des roulottes de bohémiens qui
cheminaient sur la route, à quelques centaines de mètres
de la maison. Les enfants regardaient avec un mélange
de méfiance et d’envie ces personnes bizarrement
accoutrées et sans cesse en voyage.
Les gamins pouvaient parfois retrouver ces bohémiens
sur la place du village, les jours de marché, exhibant des
ours et des singes effrayants, ou disant la bonne
aventure avec l’aide d’un perroquet qui choisissait, avec
son bec, la carte qui contenait le résumé de destin de la
personne candidate.
* Les italiens adorent modifier les prénoms, en utilisant les
diminutifs, pour faire court mais aussi pour donner une
coloration affectueuse, tendre ou péjorative. Ainsi Lorenzo
peut donner Enzo, Renzino ou Lorenzaccio. Enzo est le
diminutif de Lorenzo, mais aussi de Vincenzo. Voir
« Lorenzaccio » d’Alfred de Musset.
14
Oublier ALOÏS





– Ne les approchez pas, disaient les adultes, ils volent
les enfants, à défaut de poules et de légumes, et les
emportent dans leurs pays…
La nature qui servait de décor aux jeux de son enfance
s’était depuis énormément transformée, évidemment,
avec la période de reconstruction après la guerre puis le
maigre développement des années soixante. Mais
monsieur Rosi ne pouvait s’empêcher d’y retourner
régulièrement, avec un sentiment de tristesse, par les
souvenirs.
- Retrouver ses racines…Quelle connerie ! L’homme
n’est ni un arbre ni un légume, condamné à rester sur
place. Il voyage, rencontre d’autres langues, coutumes et
folklores. On ne nait pas français, on le devient, par la
langue, l’école, l’appropriation de l’histoire. De plus, ce
n’est pas d’où l’on vient qui compte, c’est où on décide
d’aller…Il faut absolument que je retrouve la citation de
cet auteur américain qui en parle avec justesse.*
En ce qui me concerne, je terminai la semaine à l’ANPE
en tant que chargé d’accueil, posté près de l’entrée pour
renseigner et orienter les personnes entrant dans
l’agence. Vers seize heures trente je fus interpellé par
un individu manifestement excité, exaspéré de n’avoir
pas encore perçu ses allocations Assedic du mois et
____________________________________________
*Tim ROBBINS : « J’ai prouvé que les individus ne sont pas des
arbres et qu’il est faux de parler des racines » (« Même les
cowgirls ont des états d’âmes »)
15
Oublier ALOÏS




exigeant un règlement immédiat qui lui permettrait de
manger ce weekend end là.
Afin de désamorcer sa colère je l’entrainai dans un
bureau et l’invitai à s’asseoir, le temps de consulter son
dossier. L’informatique ne me renseignait aucunement
sur le retard de paiement, j’étais donc confronté à une
situation habituelle : faire accepter – ou pas – les
insuffisances de mon administration en calmant le
demandeur d’emploi. J’avais l’issue de secours de la
touche « danger » sur l’écran d’ordinateur. En cliquant
sur la touche, l’ensemble de mes collègues seraient
prévenus par un signal lumineux clignotant sur leur écran
que j’avais besoin d’aide. Ils seraient venus – « dans le
calme et sans précipitation », selon les consignes - me
prêter main forte et raisonner le contestataire. A défaut,
en appelant les flics du commissariat proche, bien au fait
des procédures à mettre en œuvre.
Mais le cadre en chômage se calme, convaincu par mes
explications ou prenant peut-être conscience qu’en
tant que cadre il ne peut dépasser certaines bornes,
malgré tout. Il quitte l’agence avec la seule promesse
d’une intervention de ma part auprès de l’Assedic et de
l’adresse du centre de distribution alimentaire des Restos
du Cœur que je lui ai trouvé…Une procédure d’urgence,
que je connaissais bien, permet en effet de dépanner
toute personne qui s’y présente, sans y être inscrite et
sans avoir à se justifier.

Monsieur Rosi revint rue Van Gogh deux semaines plus
tard, pour une nouvelle réunion et des entretiens
individuels avec les candidats. Les jeunes demandeurs
16
Oublier ALOÏS




d’emploi – les séniors ayant été passés à la trappe, à la
demande expresse du recruteur - comprirent qu’il
s’agissait de recueillir et de retranscrire les vies vécues
par des personnes sélectionnées par monsieur ROSI. En
quelque sorte, réaliser des CV de quelques centaines de
pages. On commencerait à titre expérimental par la
propre vie du médecin, puis on se perfectionnerait en
écrivant la biographie des jeunes gens. On élargirait
ensuite en s’efforçant d’avoir un large échantillon
représentatif de la diversité de la société dans
l’est parisien. La finalité ne parut pas très claire aux
jeunes gens. Ils n’étaient pas persuadés que ce genre de
littérature trouverait un public, et d’ailleurs ils ne se
considéraient pas comme des écrivains. Ils en conclurent
qu’il s’agissait d’une lubie d’un riche bourgeois, qu’il ne
fallait pas se poser de questions et qu’en plus ça ferait
une expérience intéressante sur leur CV.
Les recrutements se feraient en contrats à durée
déterminée de six mois à mi-temps, avec la volonté de
passer à des contrats à durée indéterminée lorsque des
subventions de la région seraient obtenues.
Quatre personnes furent choisies, dans un premier
temps, la recherche continuant pour les deux autres
personnes qui rejoindraient le groupe ultérieurement.
Julie, Ilan, Gianni et Farid furent donc conviés à réfléchir
au projet pendant une semaine et s’ils restaient
intéressés, à retrouver Vincent Rosi, toujours à l’ANPE.
Christine leur expliqua rapidement qu’ils continueraient à
être indemnisés, pour leur mi-temps non travaillé, et que
du coup, leur période de fin d’indemnisation reculait de
trois mois.
Julie avait vingt sept ans et un DESS en Ressources
17
Oublier ALOÏS




Humaines. Difficile de savoir si elle avait été choisie en
tant que représentante féminine ou parce qu’elle s’était
prétendue agnostique. Peut-être pour les deux raisons à
la fois. En réalité, fine mouche, elle avait vite repéré les
candidats typés sur le plan religieux et elle avait choisi de
jouer la carte de la candidate non croyante. Et en plus
elle était vive et mignonne, ce qui bien entendu
n’intervient jamais, comme il se doit, dans le processus
de recrutement.
Après une mission de deux ans dans une ONG
humanitaire elle s’était lancée dans une activité de
création de bijoux en matière plastique commercialisés
sur internet. Elle avait d’ailleurs proposé à son conseiller
ANPE de pouvoir faire une exposition dans l’agence. En
dehors du refus catégorique qui aurait été donné par la
direction régionale de l’ANPE (« Toute activité non liée à
la recherche d’emploi, et en particulier commerciale, est
strictement défendue dans les locaux de l’Agence pour
l’emploi »), on lui avait expliqué que des demandeurs
d’emploi – par définition désargentés - n’étaient pas la
meilleure cible de clientèle, même si en l’occurrence
nous n’avions que des cadres, - qui le plus souvent se
qualifiaient de « chercheurs d’emploi ». Les conseillères
lui proposèrent une exposition vente pour le seul
personnel de l’agence. L’exposition eut un petit succès
d’estime, mais elle fut financièrement décevante. Dans
tous les cas, une activité complémentaire convenait très
bien à Julie, comme aux autres.
Ilan qui à vingt-quatre ans n’avait qu’une courte
expérience commerciale en reprographie, avait pour
projet de devenir accessoiriste dans le cinéma ou la télé
et il faisait un stage à France Télévisions, sans aucune
18
Oublier ALOÏS




convention de stage, bien entendu, tout en continuant à
toucher quelques indemnités de chômage. Une situation
paradoxale, totalement illégale : en faisant un stage il
n’était pas disponible pour une recherche d’emploi et de
ce fait, n’avait légalement pas le droit de percevoir ses
Assedic. Son conseiller ANPE fermait bien entendu les
yeux…Ilan rêvait de pouvoir un jour pointer à l’agence
ANPE des Ternes, réservée aux comédiens et aux gens
du spectacle : « les artistes » ont un statut spécial qui
leur permet d’être indemnisés plus facilement et plus
longtemps. Ce qui permet aux employeurs de ces gens
de spectacles de ne proposer que des CDD et des
stages, et de vivre convenablement, subventionnés qu’ils
sont, par l’état et au final par les citoyens qui paient des
impôts…

Gianni habitait Ivry où ses parents s’étaient établis à leur
arrivée de Toscane. Il trainait la plupart du temps au
quartier latin, toujours entre quelques courts CDD qui lui
avaient permis d’apprendre à faire des pizzas et les
spaghettis bolognaises… Sa passion était la musique et
il pratiquait la guitare dans un groupe un peu déjanté, le
« Rolling Poulbot », avec lequel il lui arrivait d’animer des
soirées de mariages ou d’anniversaires.
Immanquablement, ils étaient obligés, pour répondre au
goût de leur maigre auditoire, d’abandonner leur
répertoire rock pour les standards français d’il y a
plusieurs décennies. La soirée était sauvée et le succès
assuré avec « les sirènes du port d’Alexandrie qui chantent
toujours les mêmes mélodies »
Il relevait d’une culture catholique, ayant été baptisé, fait
sa première communion…et puis basta ! Il n’allait pas à
19
Oublier ALOÏS




la messe, malgré les injonctions de sa mère, et avec
l’accord de son père, bien entendu.

Le dernier de la bande, Farid, avait vingt huit ans, et ne
connaissait pas grand-chose de ses lointaines origines, à
travers des courts séjours dans la banlieue d’Alger ou à
Tizi Ouzou, d’où sa mère était originaire. Il ne
correspondait pas au cliché du beur car il détestait le
football et fuyait l’endoctrinement religieux que lui
prodiguait sa famille. Malgré tout ou malgré lui, il se
considérait algérien, kabyle et patriote.
Finalement, par chance plus que par un choix mûrement
réfléchi les quatre candidats semblaient bien assortis, en
ayant évité les talibans religieux des différents bords qui
auraient inévitablement généré des discussions et des
débats à n’en plus finir et conduit à des blocages stériles.

Mémorial Project, tel avait été le titre du projet ainsi que
le nom de l’association que Vincent Rosi avait créée.
L’objet en était « la constitution d’une bibliothèque laïque
et interculturelle permettant la sauvegarde de la mémoire
de la diversité de vies ordinaires ».
- D’ici quelques décennies, au plus tard, tout sera
formaté et standardisé, avait expliqué monsieur ROSI.
Gommées les différences, oubliés les folklores, Mac Do
pour tout le monde…Cela rapprochera fortement les
gens, et c’est tant mieux. Mais on risque de perdre la
diversité qui fait la saveur de l’humanité…Au moins il faut
garder une trace de ces différences.
Les quatre candidats étaient surpris par le discours mais
au fond ils ne postulaient qu’en tant que salariés, alors,
les lubies de l’employeur, ils s’en tapaient…Il n’y a guère
20
Oublier ALOÏS




que les employeurs pour croire que leurs salariés
adhèrent aux balivernes des projets d’entreprise…Six
mois en CDD, même à mi-temps, c’est une petite
aubaine, plus que cool, presque un miracle. Le vieux
schnock était surtout la personne qui signerait leurs
chèques toutes les fins de mois.
Parmi les questions qui fusaient, l’une mérita une
réponse très circonstanciée.

- On va donc pousser les personnes interrogées à
se souvenir de leur origine, de leurs pays et de leur
enfance. On va aussi leur permettre de retrouver leurs
racines, ou comprendre quelle est leur vraie identité,
Monsieur ?

- Leur passé et leurs vies, c’est ça qui est intéressant.
L’environnement de la naissance n’a été pour eux qu’un
point de départ. Il y a ensuite toutes les circonstances et
les évènements, subis ou créés, les choix faits et les
décisions prises, qui ont déterminés les cours de leurs
vies et qui les font se trouver ici et maintenant. Bien sûr
les racines…Mais les personnes que vous rencontrerez
s’en sont éloignées, même si elles y sont parfois
revenues. Quant à vous, les jeunes, méfiez vous de ceux
qui vous incitent, à retrouver vos racines – qui sont en fait
celles de vos parents. C’est un discours réactionnaire
d’individus qui voudraient vous attacher à leurs religions
ou à leurs coutumes. Ce qui est important, ce n’est pas
d’où on vient, mais où on veut aller, en choisissant sa vie,
pas en essayant de reproduire celle de ses parents. Et
rappelez-vous que toujours, le chemin et le parcours
comptent plus que la destination.
21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi