Souvenirs d'un cheval ordinaire

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C’était la guerre. Les villageois gesticulaient et vilipendaient les hommes en uniformes venus nous enlever à nos pâtures. Même les jeunes, comme moi. Ils nous ont entassés, de grès ou de force. Nous transpirions la peur. Nous hennissions le désespoir. Le voyage fut long. Certains trépassèrent par manque d’eau ou d’air. Nos corps les maintenant sur pied dans une dernière étreinte. Alternance de vie et de mort, de chaud et de froid. A l’arrivée, les hommes, indifférents à l’odeur de putréfaction, nous chassèrent vers un vieil abri pourvu d’un peu d’eau et de foin. Anéanti par le trajet, nous nous tînmes tranquilles ou plutôt apathiques, la nuit fila sur nous.
Publié le : mercredi 18 février 2015
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Souvenirs d’un cheval ordinaire
C’était la guerre. Les villageois gesticulaient et vilipendaient les hommes en uniformes venus nous enlever à nos pâtures. Même les jeunes, comme moi. Ils nous ont entassés, de grès ou de force. Nous transpirions la peur. Nous hennissions le désespoir. Le voyage fut long. Certains trépassèrent par manque d’eau ou d’air. Nos corps les maintenant sur pied dans une dernière étreinte. Alternance de vie et de mort, de chaud et de froid. A l’arrivée, les hommes, indifférents à l’odeur de putréfaction, nous chassèrent vers un vieil abri pourvu d’un peu d’eau et de foin. Anéanti par le trajet, nous nous tînmes tranquilles ou plutôt apathiques, la nuit fila sur nous.
 Au matin, on m’attribua Lee : un jeune paysan fougueux, excité par l’aventure et désireux d’en finir avec l’adversaire. Il devint mon pilier.
Et la folie des hommes commença. Les chevauchées rapides à vous brûler les poumons. Montant, descendant, aveuglés par la poussière. Poitrails contre croupes nous galopions, sautions les obstacles dans l’élan ; manquant parfois la réception. Nous nous rattrapions comme nous pouvions et redoublions d’effort pour ne pas nous laisser distancer par nos frères. Nous arrivions, sur le champ de bataille, blancs d’écumes, épuisés, les membres sanguinolents, boiteux pour la plupart. Hommes et chevaux attendaient alors, fébriles devant l’imminence du combat. Le chœur de nos respirations accompagnait nos souffles blancs mêlés des journées glaciales.
 Au signal nous nous jetions dans la marée d’hommes et de chevaux adverses, soutenus par des cris de guerre. Des cris inhumains. Les fers s'entrechoquaient. Les corps se bousculaient, basculaient. Des bras, des têtes tombaient. L'odeur du sang, de la transpiration et de l'urine étaient étouffantes. Mais plus oppressant encore était de sentir la douleur rageante des hommes qui s’affrontaient et la peur de mes frères qui chutaient. En plusieurs occasions le fer me frôla et quelques fois m’atteignit sous mes protections. A la nuit tombée, nous rentrions. Lee, couvert de sang, du sien comme de celui des hommes morts par son épée. Au camp, peu de nourriture nous attendait et encore moins de soins. Bientôt les maladies se répandirent chez
les hommes, faisant plus de morts que la lance ennemie. Certains de mes frères aussi succombèrent de leurs plaies infectées. La souffrance et l’épuisement étaient devenus notre ordinaire.
 Pourtant, chaque matin, nous étions prêts à repartir. Trépignant, hennissant, nous percutant. Les maux, qui la veille nous accablaient, disparaissaient dans l'excitation ambiante. Le besoin viscéral de combattre, la frustration et la haine des hommes nous submergeaient. Seul le moment présent comptait. Nous y mettions toute notre énergie, à chaque instant. Galopant, pirouettant, cabrant à volonté. Certains tombaient. On ne les revoyait plus. Perdus dans la violence des chocs, peu à peu recouverts d'autres corps, de boue et de sang.
 Un jour, un frère plus âgé, venu de mon village, s’écroula devant moi. Les yeux agrandis de terreur, les naseaux dilatés, il essaya de se relever. Je ne pu que sauter par dessus, me réceptionnant, les postérieurs sur son flanc et son encolure, empêché de me dégager par l'ennemi faisant face. Lee et moi avons chargé. Lui par soif de sang, moi parce qu’il me le demandait.
 Certains soirs, des hommes ne pouvaient plus marcher alors je les portais, posés en travers de la selle. Corps se balançant, saignant et dans un dernier souffle murmurant un prénom, une prière, un déni.
 Les mois passaient, Lee changeait. De joyeux, attentif aux autres, il devint indifférent. Son rire, si communicatif, restait dans sa gorge. Je ne percevais plus ni sa flamme des premiers jours, ni sa colère et son aigreur des semaines suivantes. Il n’était plus qu'un corps armé. Seule sa respiration le différenciait des corps, immobiles et silencieux, qui ne se relevaient pas. Sa métamorphose s’initia lors d'une nuit interminable. Il n'y avait plus assez d'hommes ou de frères pour porter les blessés. Les plus gravement touchés furent laissés sur place. Vivants. Ils supplièrent pour être ramenés. Ils pleurèrent. Et devant le silence des hommes, ils demandèrent à ce qu'on les achève. Ce fut Lee qui s'en chargea.
 Malgré sa lassitude et son manque d'ardeur, Lee continua à guerroyer. Il se renferma d'autant plus. Moi, c'est mon état qui empirait. La malnutrition, les plaies au garrot et à la sangle m'affaiblirent, me contraignant à la seule marche. Je restais donc au camp, attaché à un arbre. Je ne vis plus Lee. On lui avait donné un autre de mes frères. Petit à petit, je ne sentis plus rien ; ni les élancements incessants dans mon corps, ni les crampes dues à la faim, ni la soif.
 Et un jour ce fut la fin. De ma quasi-inconscience, j'entendis des cris. Différents. De la joie. Je vis Lee, seul. Il vint vers moi. Lui aussi était différent. Il riait, il pleurait. Il lui manquait une main. Il me donna quelques poignées de grains, un peu d'eau ; puis me détacha. Nous rentrons, m'a t-il dit.
 Côte à côte nous avons marché, traversé les plaines, descendu les vallées, suivi les rivières. Au début, Lee allait à la rencontre des villageois que nous croisions.
Pour un peu de nourriture, d'eau ou un abri pour la nuit. Mais les gens nous fuyaient ou nous chassaient à coup de bâton. Quelques-uns nous prirent en pitié ; Lee, sans sa main, et moi, aussi famélique et crasseux que lui. Ils nous permettaient de passer la nuit dans une vieille écurie humide ou au fond d'une grange ouverte à tout vent. L'humeur de Lee devint morose. Puis il se mit à marmonner ou à crier sa rancœur et sa désillusion. Pendant ce temps, toujours à ses cotés, je profitais de l'herbe bien verte que je broutais çà et là tout en marchant. Ou soudainement, je m’arrêtais, intrigué par un bruit oublié depuis longtemps, pour redécouvrir le vacarme des machines travaillant dans les champs. Ou je humais l'odeur des foins fraîchement coupés. Je souffrais toujours dans mon corps. Mais les allées et venues des gens, les mouvements des branches d'arbres, les lièvres traversant subitement la route, tout cela accaparait mon esprit et remplissait mes journées.
 Finalement, nous arrivâmes. Dans son village, dans sa maison. Ses parents nous accueillirent avec joie et avec peine. Et la vie reprit son cours. D'autres hommes revinrent au village, pas tous. Ils y reprirent leur activité aux champs, pour la plupart, pas Lee. Il s’isola de plus en plus, disparaissant des après-midi entiers. Ses parents tentèrent de le réconforter à la façon malhabile des gens de la terre ; des gens de peu de mots. Avec amour. Rien n'y fit. Il se mura dans son silence. Le pré que m'avait trouvé Lee avait un abri et un cours d'eau. Et bientôt j’eus un nouveau compagnon, un mouton. Lee venait me voir tous les jours. Je saluais sa venue de hennissements et allait à sa rencontre de mon trot boitillant, souvenir d’un temps passé. Il me flattait l'encolure, me donnait un morceau de pain dur et repartait, sans un mot. De mon coté je retournais à mes occupations favorites : brouter, somnoler et regarder les gens qui passaient. J'en reconnaissais certains qui venaient régulièrement, avec des enfants. Au début ils n'osaient pas s'approcher. Petit à petit, je sentis leurs petites mains sur le bout du nez ou sur le flanc. Et je les accompagnais, marchant le long de ma clôture. Certains voulaient faire la course. Le mouton aussi se laissait approcher.
 Puis un jour, lors de sa visite quotidienne, Lee me parla :
« Pour les gens d'ici, la guerre est finie. Ils vont danser le samedi soir, pique-niquer le dimanche midi. Ils fondent des familles, rient avec leurs amis. Mais pour les gens comme moi, ça ne sera jamais fini. Toi, mon compagnon d'armes, tu y étais aussi. Et pourtant, je te vois faire le beau quand le voisin passe avec sa jument. Je t'entends hennir à chacune de mes visites. Je t'envie. Car toi tu es ici et moi je suis toujours là-bas. » Puis il partit ; personne ne le revit.
Alexa.S
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