Edmée

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1920, Clotaire se lance dans la fabrication de prothèses pour les blessés et les mutilés de guerre. Son premier client est le capitaine Pons-Lacoste, qui a perdu son bras droit et lui avoue : "Vous ne connaissez pas le bonheur que vous avez de pouvoir tenir votre femme dans vos bras !" Quelques jours plus tard, Edmée, sa jeune maîtresse, est découverte étranglée. L'inspecteur Loiseau entame alors une enquête où il découvre les nombreux amants de la jeune femme ; mais l'évidence se retrouve bousculée par le passé erratique de chacun.
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358611
Nombre de pages : 235
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Antoine de Tounens
1920, la guerre est fi nie, et la vie reprend. Les femmes Edméemilitent pour le droit de vote, les aéronefs deviennent
des avions, et le champ d’aviation d’Issy-les-Moulineaux
se transforme en aérodrome. Mais il reste les blessés Roman
et les mutilés, c’est alors que Clotaire, un ajusteur,
se lance dans la fabrication de prothèses. Son premier client
est le capitaine Pons-Lacoste qui a perdu son bras droit,
et qui lui avoue : « Vous ne connaissez pas le bonheur que
vous avez de pouvoir tenir une femme dans vos bras ! ».
Quelques jours plus tard, Edmée, sa jeune maîtresse, est
découverte étranglée. L’inspecteur Loiseau, un planqué de
l’arrière, entame une enquête où il découvre les nombreux
amants de la pétillante jeune femme ; mais l’évidence des
faits se trouve bousculée par le passé erratique de chacun.
Antoine de Tounens est avocat, docteur en droit,
auteur d’une thèse sur le Code civil. Il signe ici son
troisième roman.
Illustration de couverture :
Portrait de femme en noir et blanc,
Pascal Marlin.
ISBN : 978-2-343-04408-8
21,50 €
Rue des Écoles / Romans
Edmée Antoine de Tounens
Rue des Écoles / RomansRue des Écoles

Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.


Déjà parus

Aron (Edith), Il faut que je raconte, 2014.
Hadjadj (Akila), Vol au-dessus des bidonvilles, 2014.
Benoit (Jean-Louis), Le petit chemin de Saint-Cloud ou L’année de
l’agreg, 2014.
Sanchez (Patricia), Le Kaléidoscope d’Orphée, 2014.
Hirigoyen (Galatée Dominique), Entre deux longs silences, 2014.
Lévy (Jean), Ce qu’il reste de l’oubli, 2014.
Basquiast (Paul), Les Cerisiers de la Commune, 2014.
Coste (Jean-Guillaume), Pourquoi on jette les oranges à la mer comme
ça ?, 2014.
Leonetti (Xavier) et Lejeune (Gontran), Réformer la France et
l’économie territoriale, 2014.
Lemeyre (Cécile), Les mots de ma psy, 2014.
Gordon (Gino), Ça fait deux jours, 2014.
Beaumont (François Jean), La Consigne, 2014.





Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr








Edmée








































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04408-8
EAN : 9782343044088 Antoine DE TOUNENS






Edmée


*


Roman



















L’HARMATTAN DU MÊME AUTEUR



Mensonges et déraison, L’Harmattan, 2011.

Le Pas de l’Étoile, L’Harmattan, 2013.







À Philippe Coet et Raymond Scheppers
qui ont vécu la Grande Guerre


















Chapitre 1
Depuis plus de trois heures, Clotaire se bat pour remonter une main
articulée ; une modeste entretoise de la longueur d’un dé à coudre et de la
grosseur d’une allumette aura bientôt épuisé sa patience. Elle doit assurer la
mobilité du médius. Harou a usiné la pièce avec économie, comme si chaque
copeau de métal lui ôtait un pouce de gras de son ventre rond. L’Arménien
est un ouvrier exemplaire, le pied à coulisse accroché à sa ceinture comme le
crucifix à celle d’un moine, il respecte chaque cote mieux que la liturgie de
sa sainte Église. Mais à l’instant son travail est trop serré, et les doigts
articulés ne se referment qu’au prix d’un effort déraisonnable. Clotaire doit
batailler pour rendre un peu de souplesse à chaque articulation. Il a
maintenant délaissé la lime pour une pâte à roder, mais la finition n’en est
que plus longue. Il se méfie d’un jeu trop important. Une main articulée doit
se ployer sans émettre le cliquetis du gantelet d’une armure. Clotaire fatigue,
et l’heure tourne, voilà longtemps que l’Arménien et l’arpette sont partis.

Mais depuis cet après-midi, sa volonté s’est décuplée ; il a vu le visage du
capitaine Corentin Pons-Lacoste quand il a essayé sa prothèse. Son visage
s’est transfiguré. Le capitaine est arrivé, la mine agitée de tics, la moustache
basse, la manche droite accrochée au revers de sa veste avec une épingle de
nourrice. L’homme était sceptique, jusqu’à présent il n’avait essayé que des
prothèses rudimentaires en bois. On lui en avait même proposé une se
terminant par un crochet en acier. Clotaire l’a aidé à enfiler sa nouvelle
prothèse ; un bras articulé qui peut se mouvoir grâce à un jeu de bretelles et
un câble tendu entre les deux omoplates. En chemise, le capitaine a esquissé
un mouvement pour une poignée de main, puis il a tendu le bras pour
prendre une clé plate sur l’établi ; le visage du militaire s’est alors éclairé. Sa
moustache a souri. Les yeux de l’homme ont retrouvé la lumière de ses
trente ans. Clotaire, témoin de ce changement, en a été troublé. Pons-Lacoste
est allé se placer devant un morceau de miroir que Célestin a rapporté de
chez sa mère, et il a refait des gestes simples, ceux qui accompagnent la
parole. L’homme a repris vie.

La sueur perle au front de l’ajusteur, c’est sa troisième prothèse, et celle-
là, il ne veut pas la rater. La première, Clotaire l’a façonnée à la demande
d’un camarade d’école, un maraîcher de Clamart, un estropié du bras
gauche. Le résultat était déjà là, mais le gars est mort deux mois plus tard
9 d’une pneumonie, il avait été gazé en Argonne. La deuxième lui a été
commandée par un voisin d’Issy-les-Moulineaux, un artilleur qui s’était
battu dans la Somme. Son bras avait été écrasé par une poutre dans
l’effondrement de sa casemate, mais sa tête en avait aussi pris un coup. Il lui
arrivait de bégayer des phrases incompréhensibles ; finalement, il a été
hospitalisé avec d’autres forcenés. La guerre n’a pas seulement fait des
blessés et des mutilés, mais elle a aussi laissé des fous.

Clotaire relève la tête pour avaler une bouffée d’air, il chasse les gouttes
de sueur. D’un geste rapide, il s’essuie le visage avec un vieux chiffon
traînant sur l’établi. Le mois de juillet est chaud, et la fraîcheur du soir tarde
à se faire sentir, pourtant l’atelier est plutôt frais. Situé dans une arrière-cour
d’immeuble, il n’est guère plus grand qu’une chambre à coucher. C’est tout
ce qu’il a pu dénicher pour dix francs par semaine. Le propriétaire passe tous
les vendredis soir pour encaisser la semaine à échoir. D’un regard, l’ajusteur
regarde sa montre suspendue à un clou, elle indique onze heures passées.
Dehors la nuit est tombée, et Marthe doit l’attendre. Elle aura mangé avec
Paulin, leur garçon de huit ans. Tant pis, il restera bien un œuf à manger
dans un morceau de pain avec un oignon. Cette prothèse, il veut la réussir.
Lors de l’essayage, Pons-Lacoste s’est montré ravi du résultat, pas Clotaire.
Il a deviné que l’usinage d’Harou était trop juste. L’Arménien a la tête dure,
plusieurs fois Clotaire lui a seriné une vieille règle de mécanique : « juste
dans juste ne monte pas ». À chaque fois, comme une antienne, il a opiné de
la tête, mais il continue à tutoyer les cotes, sans laisser de marge suffisante.
Et l’estropié souffre rapidement de cette lourdeur mécanique, Clotaire l’a
plusieurs fois noté. Bien que le capitaine ne soit pas homme à se plaindre, à
la fin de l’essayage il était épuisé. Pourtant dans l’enthousiasme, le militaire
a même voulu repartir chez lui avec sa nouvelle prothèse pour la montrer à
Edmée, sa maîtresse. « Avoir une femme dans ses deux bras, c’est un
bonheur que vous ne louez pas assez ! », a-t-il lancé à Clotaire. L’ajusteur
qui n’arrive pas à endosser l’habit de prothésiste a esquissé un mouvement
d’embarras des deux épaules. Finalement, à contrecœur, le capitaine s’est
résolu à ôter son bras articulé et à remettre sa veste ; c’est Clotaire qui a
replacé sa manche avec l’épingle de nourrice. Il lui a promis de la lui livrer
pour demain samedi, le temps de bien roder chaque articulation. Un travail
de bénédictin avec un morceau de toile émeri extrêmement fine, il s’emploie
à éliminer le moindre frottement. Un bras articulé ne se porte pas un quart
d’heure, mais toute une journée.

Peu avant minuit, Clotaire lève la tête, ses doigts sont crispés, et
douloureux à force de frotter petit bout après petit bout ; il est temps
d’arrêter. Il est face à son établi depuis ce matin huit heures. Voici
longtemps que l’Arménien est rentré chez lui pour cultiver son potager.
C’est l’époque des haricots. Quant à Célestin, il s’est sauvé faire du vélo sur
10 le quai de Boulogne. Clotaire coupe l’électricité et ferme la double porte de
l’atelier. Encore une journée de travail pour un maigre bénéfice. Il regrette le
prix qu’il a annoncé à Pons-Lacoste. Avec le temps qu’il aura passé, il aurait
dû demander le double ! Mais il veut aussi s’attirer une clientèle d’officiers.
Néanmoins, ces trois cents francs représentent une somme que depuis
longtemps il n’a pas eue en poche. Par précaution, il a annoncé à Marthe
qu’il n’avait pu obtenir que deux cents, et sa femme lui a déjà rappelé le
loyer en retard et les nouveaux souliers pour Paulin. Clotaire est tenaillé de
son côté par l’achat d’une nouvelle rectifieuse, mais même d’occasion, cela
va chercher au moins quatre cents francs. À l’aérodrome d’à côté, une
machine est à reprendre. L’usinage serait plus précis, et il n’aurait plus à
s’user les doigts avec la toile émeri. Il doit aussi payer ses fournisseurs, déjà,
Moulin a pointé le bout de son nez à l’atelier.

Le logement de Clotaire est situé rue Ledru-Rollin, à cinq cents mètres.
Quand il a emmené Marthe visiter leur nouvelle location, la jeune femme a
eu un instant une bouffée de bonheur en voyant le pavillon, Clotaire l’a
rapidement ramené à la raison : « Non, pour le prix, c’est le sous-sol que
nous loue la propriétaire ! ». Un petit deux-pièces aménagé dans la cave,
l’endroit est charmant, bien que bas de plafond, et principalement éclairé par
des soupiraux. Quant aux eaux du lavabo, il faut sortir pour les verser dans le
caniveau. Mais le prix est à la mesure des moyens d’un ajusteur qui se met à
son compte. Lorsqu’il pousse la porte, Marthe est couchée depuis longtemps,
Paulin dort dans la cuisine ; le gosse s’est entortillé dans son drap. Par la
porte de la chambre entrouverte, il devine sa femme en chemise de nuit
allongée sur le lit. Il serait rentré plus tôt, peut-être auraient-ils fait couiner le
sommier ? Tant pis, il faudra attendre dimanche. Il accroche sa casquette à la
patère en bois et se passe le visage à l’eau. Avec un peigne, il remet de
l’ordre dans sa moustache. Son assiette est là, avec une tomate et un oignon.
Il regrette son œuf dans du pain, mais il paraît qu’ils sont hors de prix. Une
fois le tout avalé, il vide un verre de vin. Il est âpre, mais meilleur que celui
qu’il avalait sur le front. Quand il boit un verre de vin, il ne peut s’empêcher
de le comparer à l’autre, au pinard qu’il ingurgitait pour apaiser sa terreur
des combats et de la mort.

Il laisse choir entre ses jambes son pantalon graisseux et jette sur la table
de la cuisine sa chemise maculée. Il va s’allonger à côté de Marthe. Avec
l’été, il regrette le modeste soupirail pour seule aération, il ne laisse passer
que l’air de la rue et les odeurs au ras du trottoir. Mais la fatigue est là, il
recompte dans sa tête ses trois cents francs et tente une nouvelle fois
d’ordonner ses dépenses. S’il pouvait mettre cent francs de côté… L’homme
sent le souffle chaud de sa femme, elle dort profondément, la chemise collée
à ses seins par la sueur. Lentement, il la repousse pour se faire une place, elle
lâche une plainte et se retourne. Clotaire s’endort rapidement.
11 

À l’aérodrome d’Issy-les-Moulineaux, le dimanche suivant, c’est jour de
fête. Des biplans Nieuport et Spad, rescapés de la guerre, viennent effectuer
des baptêmes de l’air. La foule se presse, mais il y a plus d’amateurs à
contempler les avions qu’à venir s’asseoir devant le pilote. Le prix est aussi
dissuasif. Avec l’avance de Pons-Lacoste, Clotaire a payé le billet d’entrée à
Marthe, mais à la caisse, il s’est tourné vers Paulin :
— Toi le mouflet, apprends la vie ! Débrouille-toi pour rentrer sans
payer !
Marthe a fait grise mine, elle n’aime pas ce mauvais apprentissage, mais
Paulin a dû se résoudre à chercher un trou dans la palissade pour s’y faufiler.

Sur l’herbe, les biplans sont entourés par des curieux, certains portent des
croix de fer pour chaque avion allemand abattu.
— Ne t’inquiète pas, personne ne vérifie la réalité de ces victoires, raille
Clotaire.
— Pourquoi mentiraient-ils ? s’insurge Marthe.
— Les pilotes étaient en haut, dans le ciel, ils se croyaient supérieurs aux
biffins.
— Regarde, Clot, une femme pilote !
— Mais non, elle n’est que passagère…
Marthe hausse les épaules devant cette négation du monde féminin. La
jeune femme est blanchisseuse, elle a commencé à travailler à douze ans. La
vie, elle a eu tôt fait de la découvrir ; les ouvrières plus âgées l’ont
rapidement initiée à tous les secrets de la vie. Le chlore l’a rendue
asthmatique. Pendant la guerre, elle a même travaillé la nuit dans une usine à
la fabrication des obus de 75. Avec un maillet, elle devait s’assurer de la
qualité des obus et écarter ceux qui étaient paillés. La journée, la
blanchisserie ; la nuit, les obus. Elle n’avait pas le temps de penser à autre
chose. Marthe est une assez belle femme, mais la vie de travail lui a déjà
affaissé les traits. Sa poitrine est lourde, elle a nourri Paulin jusqu’à ce qu’il
ait des dents, et elle a un fessier bien rond, sa silhouette respire l’honnête
femme. Elle a aperçu Clotaire, la première fois, à une partie de quilles.
C’était il y a dix ans. On ne croyait pas à la guerre, Marthe était une jolie
adolescente brunette, elle regardait avec intérêt un groupe de garçons qui
s’évertuaient à épater les filles. Clotaire était le plus adroit pour lancer les
boules en bois. Ils se sont parlés, et puis un peu plus. Quand elle s’est
retrouvée grosse, Clotaire s’est fait tirer l’oreille, il trouvait la punition un
peu rapide, mais sa mère, la vieille Aglaé lui a rappelé ses obligations. Et, ils
se sont mariés à la mairie d’Issy-les-Moulineaux ; elle avait le ventre trop
rond pour passer devant monsieur le curé. À cette époque, Clotaire était
outilleur à l’usine Gevelot. Ils ont connu de vrais moments de bonheur, mais
rapidement interrompus par la guerre et le front. L’angoisse et la peur de
12 chaque instant ont été pour la jeune femme son lot quotidien pendant quatre
ans. Quand une blanchisseuse arrivait le matin, le visage défait, nul lui en
demandait la raison, on savait que son homme était mort. Et chaque femme
redoutait le jour où son tour viendrait.

Bien qu’il ait en poche un billet de dix francs, Clotaire ne veut plus rien
dépenser, même pour un verre de bière. Marthe surveille Paulin, le gamin
court d’avion en avion. Quand un mécanicien lance une hélice, elle prie pour
que son gars soit à bonne distance. Le gamin n’a d’yeux que pour les pilotes
en veste de cuir. Le père a disparu vers les hangars, il est plus intéressé par
les machines-outils. Lui, il s’extasie devant les tours, les rectifieuses, les
ajusteuses. Devant chacune, il imagine l’ouvrage qu’il pourrait réaliser. D’un
œil, il en évalue le prix à la façon d’un maquignon.
— Alors Clotaire, tu viens me voler mon matériel ! s’exclame, rigolard,
Zahkar.
— Si je pouvais en emporter une, ce serait celle-là ! dit-il en pointant de
l’index une rectifieuse.
— Tu as l’œil, elle vient des Amériques…
Zahkar est un Russe blanc, il est arrivé il y a trois ans. C’était le factotum
du comte Konstantin Yevgeny, assassiné par les bolcheviks à Minsk. Il avait
eu la chance d’être logé dans les combles. Quand les Rouges ont fait
irruption dans la demeure de son maître, Zahk a eu juste le temps de s’enfuir
par les toits. Après des pérégrinations dans l’Europe en guerre, il a rejoint la
France. Finalement, il a trouvé cette place de gardien du champ d’aviation,
sa stature imposante en a fait le candidat idéal. Mais l’homme habitué à
satisfaire tous les besoins de son maître a par la suite dévoilé de multiples
compétences. Il s’est mis à la mécanique, et depuis un an il entretient aussi
les avions, mais sans jamais accepter de monter à bord. Un simple survol du
terrain l’effraie plus que la mémoire des journées d’Octobre. « Je sais
comment ils sont réparés, alors je préfère rester les pieds sur la terre de mes
ancêtres ! » C’est en achetant une machine qui devait partir au rebut que
Clotaire a fait sa connaissance.



— Clot, viens un peu voir les avions ; Paulin est trop petit, il faut le
porter, réclame Marthe.
— J’arrive, j’arrive…
Sur la piste, deux Spad sont sur le point de prendre l’air pour un vol en
patrouille ; les moteurs crachent des flammes, la carburation doit être trop
riche. La foule s’est immobilisée, les hommes cramponnent leurs casquettes,
et les femmes en arrière retiennent leurs chapeaux. Paulin exulte sur les
épaules de son père. Finalement, les aides ôtent les cales en bois, et les deux
biplans roulent en tressautant sur la piste en herbe, et enfin s’envolent.
13 — Papa, ils vont faire des loopings ?
— Oui, ils commencent déjà par un tour de piste…
— Je veux les voir ! s’époumone le gamin.
— Tu es lourd…
À cet instant, Clotaire aperçoit à quelques pas, au milieu des spectateurs,
le capitaine Pons-Lacoste, dans un complet bleu foncé. L’homme est élégant,
sa main droite est gantée, nul ne peut deviner qu’il porte une prothèse. À ses
côtés, une jolie femme. Visiblement, elle fait partie d’un autre monde ; celui
où l’on n’a pas besoin de travailler pour manger. Clotaire comprend ce que
voulait dire le capitaine, quand il parlait du bonheur de prendre une femme
dans ses bras. Il observe le couple avec attention, il se sent proche d’eux.
Pendant la guerre, il n’était qu’un modeste ambulancier, il était aux ordres, et
devait le respect aux officiers. Il avait appris à garder ses distances, un
officier passé par Saint-Cyr n’avait rien de commun avec un outilleur d’Issy-
les-Moulineaux. Mais à l’instant, Clotaire ressent la douce satisfaction d’être
devenu un peu plus, en ayant rendu un peu d’humanité à un soldat cassé par
la guerre. D’un œil observateur, il surveille les gestes que le mutilé effectue
avec sa prothèse, et décompose mentalement le jeu des ressorts et du
câblage. L’ajusteur relève que le geste est encore emprunté, le capitaine
manque un peu d’habitude. L’articulation du coude est un peu trop
proéminente, Clotaire devra remédier à cela.
— Papa, papa, tu fais un baptême de l’air. C’est cinq francs !
— Non…
— Pourquoi ? demande l’enfant.
— Je tiens à ma vie !
Paulin est déçu, il prend la main de sa maman.
— Regarde, une femme va piloter un Nieuport ! s’écrie Marthe.
— Un vrai casse-cou !
— Moi, je monterais bien avec elle, lance la jeune femme.
— Trop cher, trop risqué, même Zahk qui les entretient refuse de faire un
tour de piste.
Marthe, déçue, relâche le bras de son mari ; à cet instant, Pons-Lacoste se
retourne et aperçoit Clotaire ; un sourire aux lèvres, il s’approche entraînant
sa jolie maîtresse.
— Monsieur Cayeux, c’est un spectacle magnifique ! Ces avions nous
feront gagner la prochaine guerre ; vous étiez sur quel front ?
— En Picardie…
— Dans quel régiment ?
— Ambulancier.
— Ah… Tenez, Edmée, je vous présente M. Cayeux, mon prothésiste.
C’est à lui que je dois ce miracle d’avoir de nouveau deux bras valides !
— Corentin ne cesse de parler de vous, il est transfiguré ; vous avez fait
un travail magnifique !
14 Clotaire devine à l’aveu de sa maîtresse, un voile pudique d’embarras dans le
regard du capitaine. La jeune femme est belle, sa robe bleu pâle dévoile des
bras délicats, elle doit être à peine plus jeune que Marthe. Paulin et sa mère
se font discrets, sa femme est peu habituée aux mondanités, et Clotaire n’a
guère d’aisance pour effectuer les présentations. Présenter, à un capitaine,
une blanchisseuse est un exercice plus compliqué que de régler un tour
parallèle ! Finalement, sentant une légère pression dans son dos :
— Oh ! Capitaine, puis-je vous présenter ma femme ?
— Enchanté, vous avez un mari qui fait des miracles !
Et Marthe, embarrassée, effleure les doigts en liège de la main articulée.
— Que faites-vous dans la vie ? interroge le capitaine qui se veut badin.
Clotaire accourt à son aide :
— Ma femme était ouvrière à l’usine Gevelot, elle a tourné des obus de
75 durant la guerre.
— C’est grâce à vous que nous avons gagné cette satanée guerre, répond
courtoisement Pons-Lacoste. Mais déjà, son regard est ailleurs, ses yeux vont
à un biplan qui fait entendre son moteur.
— Oh ! regarde Edmée, c’est ton amie Huguette Laborde, elle est sur le
point de prendre l’air.
— Huguette est toujours aussi intrépide !
Clotaire et Marthe captivés à leur tour accompagnent des yeux le
décollage du Nieuport. En bout de terrain, Huguette Laborde cabre son avion
et entreprend immédiatement une ascension vertigineuse. Le public s’extasie
devant son audace, et il frémit quand après quelques instants elle entame une
descente en feuille morte. Elle récupère son engin à cinquante mètres au-
dessus de la piste, on peut la voir sourire à la frayeur qu’elle crée.
— Vous êtes déjà montée en avion ? demande Edmée à Marthe.
— Euh… non, c’est trop…
La maîtresse du capitaine n’écoute pas la réponse, elle poursuit :
— Huguette m’a déjà emmenée, c’était merveilleux de voir Paris du ciel,
on était aussi haut que la tour Eiffel !
Déjà, Pons-Lacoste et la jeune femme se fondent dans la foule, Clotaire et
Marthe les regardent aller vers d’autres rencontres.
— Quand je pense que tu lui as pris seulement deux cents francs pour
tout ton travail ! s’écrie Marthe d’humeur aigre.
— C’est déjà une somme !
— Ce n’est pas assez ! Il a les moyens d’un bourgeois ! Regarde, comme
sa maîtresse est habillée !
— Lui, il est capitaine, mais il est estropié ; je ne sais pas lequel des deux
a le plus de chance !
— C’est vrai Clot…
Tout à coup, l’avion d’Huguette Laborde cherche l’herbe de la piste et se
pose précipitamment. Des mécaniciens courent vers le biplan.
— Un problème d’allumage, diagnostique Zahk derrière eux.
15 Le Russe regarde l’effervescence occasionnée par cet atterrissage
précipité avec une grande placidité. Il poursuit :
— Une femme aux commandes d’un avion, c’est du théâtre. C’est un peu
comme moi, si je me mettais à la couture !
— La mécanique, c’est une affaire d’homme ! renchérit Clotaire.
— En tout cas, elle n’hésite pas ; elle a du chien. Elle a plus de cran que
beaucoup d’hommes qui la regardent, rétorque Marthe.
Clotaire agacé se tourne vers son épouse.
— Un avion, c’est fait pour la guerre, pas pour épater la galerie des
badauds !
— Alors, pourquoi est-on là ?
L’homme hausse les épaules.
— Pour voir les pilotes…
— Mais pour une fois, c’est une femme qui en rabat à tous les hommes !
— Tu ne sais pas de quoi tu parles, rentrons !
Depuis le retour du front, Clotaire est irritable, la moindre réplique de
Marthe le met hors de lui ; elle en a fait fréquemment les frais. Le couple
salut Zahk, et s’en retourne. Paulin regimbe que la fête soit déjà terminée. Il
n’est pas quatre heures.

Du champ d’aviation, à la rue Ledru-Rollin, la famille Cayeux avance
éparpillée sur la chaussée ; Clotaire au milieu de la rue, Marthe sur le trottoir
et Paulin loin derrière, traînant les pieds.
— Tu vas user tes chaussures ! lui crie sa mère.
— Mais non…
En arrivant à la clôture du jardin, Clotaire ouvre le portail. La famille
descend au sous-sol, Marthe a la mine chiffonnée à l’idée de se retrouver si
tôt dans la pénombre de leur cave ; Clotaire reste à la porte.
— Rentrez…
— Tu ressors ?
— J’ai besoin de marcher.
Marthe opine de la tête, la mine triste, elle sait qu’elle ne doit pas poser
d’autres questions.
— Moi, j’ai de la couture à faire : une culotte de Paulin est à rallonger
— Je sais, à tout à l’heure.

Clotaire remonte dans la cour en escaladant quatre à quatre les marches
de l’escalier noirci par la poussière de charbon. Il a besoin de traîner, de se
changer la tête. De boire un verre. Une habitude qui ne le quitte plus. Le café
de la Mairie fera l’affaire. En semaine, il lui arrive de boire une chopine dans
la journée avec l’Arménien. Il aime boire avec l’Arménien, car il hoche
toujours de la tête, il n’est pas compliqué. Avec lui, Clotaire demeure le
patron, et il n’a pas besoin d’argumenter. Au bout du comptoir, il aperçoit
Célestin ; l’arpette est en train d’avaler un verre de vin. Le gosse en
16 apercevant Clotaire lèche la dernière goutte de son godet et file dehors. Il
sait que son patron est capable d’en dire deux mots à sa mère, il le lui a déjà
promis s’il le voyait encore traîner. Et Clotaire tient parole. Zahk vient se
glisser au comptoir.
— Alors Clot, tu n’es pas resté ?
— Je n’aime pas ces acrobaties de cirque !
— Moi, non plus. Mais cela plaît, et l’avion c’est l’avenir.
— Mouais… Et la rectifieuse tu me la vends ?
— Faut que j’en parle avant ; elle n’est pas à moi, et je vais en avoir
mebesoin pour refaire l’échappement du Nieuport de M Laborde.
— Ah, c’était ça son problème à l’atterrissage.
— Et Huguette Laborde n’attend pas, ce n’est pas le genre de femme que
l’on peut lanterner !
— Huguette Laborde, Huguette Laborde… tout le monde ne voit
qu’elle… ne parle que d’elle ! Elle n’a pas gagné la guerre !
— C’est vrai mon Clot ! s’exclame le Russe, mais elle est intrépide. Elle
est casse-cou et cela plaît.
— Elle est inconsciente !
— Non, c’est une fille d’aristocrate.
— Laborde ? Elle n’a pas de sang bleu !
— Huguette Du Bailly-Carré, épouse Laborde, c’est le nom figurant sur
sa licence, affirme le Russe.
— Ah, c’est une Du Bailly-Carré ?
— Oui, la fille de l’ambassadeur de France à Moscou. Tu connais ?
— Pas plus… je me doutais que c’était elle, répond Clotaire.
— Je crois qu’elle avait une sœur infirmière qui est morte au front. Elle a
eu la croix de guerre à titre posthume, poursuit Zahk.
— La belle affaire !
— Tu as raison. Les seuls vainqueurs sont les survivants !
Et le Russe s’en va, en jetant sur le zinc une grosse pièce, la munificence
slave.




17
Chapitre 2
Le matin, c’est à Célestin que revient la charge d’ouvrir l’atelier et de
balayer les copeaux avant l’arrivée du patron et de l’Arménien. Les copeaux
de cuivre représentent de l’argent à la revente au fondeur ; ils doivent être
ramassés tous les jours. Les outils sont aussi à replacer au mur dans un ordre
que Clotaire lui a rigoureusement enseigné, et gare à l’arpette s’il intervertit
maillet et marteau ! Le patron et Harou ne se privent pas de lui souffler dans
les bronches, mais le gosse est habitué. Sur le mur sont aussi inscrites à la
craie les commandes de la semaine. Pour celle-ci, rien que du bricolage : des
travaux à faire, mal payés. Le vieux Louis a apporté la serrure de son portail,
mais aussi Reichmann qui s’obstine à équiper une voiture d’un moteur
fonctionnant sans pétrole. Un loufoque qui apporte régulièrement son moteur
à réaléser. Il a plus d’idées que de fortune ! Clotaire arrive avec sa tête des
mauvais jours.
— Oh… Monsieur Cayeux !
— Que veux-tu, l’arpette ?
— Ma mère…
— Ben quoi, ta mère, elle t’a surpris au bistrot ?
— Non, mais elle voudrait que vous lui fassiez un décompte de mes
heures.
— Un décompte écrit ?
— Oui, je crois…
— Elle s’imagine que je te vole ? gronde Clotaire mal embouché.
— Non… non.
L’arpette est visiblement embarrassé de s’acquitter de cette demande.
— Dis-lui que le décompte est écrit au crayon sur la porte. Mais si tu
veux, ce soir tu peux la dégonder et l’emporter ! rigole Clotaire, pas
mécontent de sa blague.
Le môme hausse les épaules, Harou a le même rictus moqueur que le
patron. Célestin retourne au balayage de ses copeaux.
— Écoute, au lieu de perdre du temps à ces âneries de communistes,
aujourd’hui je t’apprendrai à charioter sur le tour parallèle.
— Vrai ?
— Sûr.

Dans l’après-midi, un homme pénètre dans l’atelier, et va droit à Clotaire.
En relevant la tête, l’ajusteur comprend son problème, et celui qui va devenir
19 le sien. Le gars a tout juste vingt ans, il est manchot, Clotaire le découvre du
regard silencieusement. Harou a stoppé la meule pour que l’on puisse
s’entendre.
— Je m’appelle Toine Morvan.
— Moi, c’est Clotaire.
— On m’a dit que vous pourriez quelque chose pour moi…
— Qui on ?
— Un voisin de cour. Son regard cherche l’Arménien.
— Ah…
Clotaire va se poser sur un tabouret pivotant, devant la perceuse verticale
et observe le manchot, à la façon d’un sculpteur devant son bloc de marbre.
Sa mauvaise humeur s’est effacée.
— Mets-toi torse nu.
Le jeune gars se secoue comme s’il avait une souris dans sa veste, celle-ci
finit par tomber à ses pieds, Harou vient l’aider à ôter sa chemise. Devant ce
tronc d’homme et ces vingt ans saccagés, Clotaire n’a pas une moue
d’apitoiement, son regard est sévère. Déjà, il mesure le travail, et les
difficultés à résoudre. Il se lève et fait le tour de Toine, à droite le moignon
fait une dizaine de centimètres, mais à gauche, il n’y a plus rien. L’épaule se
termine à l’omoplate.
— Tu étais où ?
— En Argonne, trois jours de bombardement, à devenir fou. Et le
dernier… Un shrapnel est tombé à moins de dix mètres de mon trou, j’avais
mis mes deux bras sur le parapet pour monter à l’assaut…
— Foutue guerre…
— Alors, vous pouvez me faire deux bras ? s’inquiète Toine.
— Tu as des sous ? C’est cher !
— Un peu, mes parents m’aideront. Il faudra me faire crédit.
— Crédit, crédit… c’est vite dit.
Clotaire dévisage le gosse. Le gamin a les yeux brouillés par l’émotion, il
transpire abondamment, il attend le miracle.
— Je peux quelque chose pour le bras droit…
— Et le gauche ?
L’ajusteur secoue négativement la tête, une façon de dissimuler son
impuissance à réparer cette injustice. Harou tend au jeune gars sa chemise,
mal à l’aise devant ce torse mutilé, Clotaire arrête le geste. L’examen n’est
pas terminé.
— Et ce sera cher ? persiste le mutilé.
— Oui, il faut que je nourrisse cette grande gueule, dit-il en désignant
l’Arménien, et le moineau qui me sert d’arpette !
Le jeune manchot sourit, à moitié rassuré.
— Mais, tu me paieras par morceaux.
Puis, posant sa main sur le moignon encore rosi, la cicatrice est
visiblement récente :
20 — Tu as mal, quand je te touche avec ma main ?
— Non… non.
— Et là ?
— Oui, la cicatrice est longue à se faire. Le docteur a dû recouper un
morceau d’os. Aujourd’hui, elle ne suppure plus.
— Il faudra que je prévoie un cuir très souple. Avec ma prothèse, tu
pourras prendre une cuillère, voire une fourchette. Pas question de couper ta
viande, ou de travailler.
— Si vous croyez que je compte retravailler ! s’énerve Toine.
— Non, non, simplement je te dis ce que je peux faire.
— Et ça me coûtera combien ?
— Je te le dirai la prochaine fois, mais je ne t’assommerai pas. Tu es déjà
dans un suffisant sale état !
Harou vient l’aider à se rhabiller. Maladroitement, il tente de rééquilibrer
la veste qui ne tient que par les épaules.
— Repasse la semaine prochaine, j’inscris ton nom sur le mur. Je te ferai
essayer une ébauche.
— C’est quoi une ébauche ?
— Une prothèse provisoire, elle me sert à mesurer exactement tes
besoins.
Clotaire se retient pour ne pas lui tendre la main, pour une poignée de
main. Il s’est déjà trouvé aussi stupide que ridicule face à son premier client.
Toine quitte l’atelier, on le regarde partir. Avec lui le travail s’est arrêté.
— C’est le fils de ma logeuse, un gentil gars, marmonne l’Arménien.
— Pauvre gosse… Et il y en a qui prétendent que l’on a gagné la guerre !
marmonne Clotaire.
— Ils ont bien signé l’armistice, poursuit Harou.
— Oui… oui.
— Bien que la matinée ne soit pas achevée, Clotaire décroche sa
casquette et sa montre.
— Je sors, j’ai besoin de réfléchir.
Célestin et Harou savent qu’il va au café avaler un verre de vin ; le plus
souvent, c’est même une bouteille complète. Une habitude, une mauvaise
habitude que l’homme ne s’est jamais résolu à combattre. Il ne boit jamais à
l’atelier, une fois il a même brisé une bouteille que l’Arménien avait
apportée. Pourtant, il s’absente régulièrement dans la journée. Aujourd’hui,
c’est simplement un peu plus tôt.

Rue de la Victoire, Clotaire marche d’un pas erratique, il veut chasser de
son esprit la vue du jeune Toine, de ce tronc d’homme et de son moignon
mal cicatrisé. Pourtant, il a été ambulancier, il en a ramassé des blessés avec
sa guimbarde ! Des blessés et des morts. Parfois au soir d’assauts furieux, les
blessés étaient allongés sur les morts. On ne peut pas oublier. Absorbé par
ses obsessions, il bouscule un passant qui l’invective :
21 — Faites attention, mon gars !
— Excusez…
En relevant la tête, Clotaire entend de l’autre côté de la rue, sur le trottoir,
une femme le héler :
— Oh ! Clotaire, tu vas où ? lance Marthe, son panier à linge sous le bras.
— Chercher du liège pour façonner les doigts de mes prothèses.
— Du liège… répète sa femme en pensant plutôt à celui que l’on trouve
sur les bouteilles dans les bistrots.
— Je ne bois pas le matin.
— Je sais…
Marthe l’écoute par obligation, elle sait qu’elle peut se faire rabrouer ;
une blanchisseuse n’a rien à redire à un ajusteur. Même le monde ouvrier à
ses hiérarchies, et quand en plus, on est une femme…
— J’ai rencontré Edmée…, lance-t-elle.
— Edmée, qui ?
— Eh bien, la femme de Corentin Pons-Lacoste !
— Tu as parlé à sa maîtresse ?
— Ouais, et elle n’est pas fière ! Elle m’a accostée, moi, une
blanchisseuse. Elle attendait un taxi pour aller jouer au tennis à Bagatelle, au
bois de Boulogne.
— Elle a le temps ; la maîtresse du capitaine Pons-Lacoste ne travaille
pas !
— Ben oui, elle en a de la…
Marthe s’arrête devinant le regard de Clotaire. Puis, elle ajoute :
— En tout cas, il paraît que Corentin ne dit que des louanges de toi et de
ta prothèse…
— C’est vrai ?
— Oui.
L’homme est cette fois avide d’en savoir plus :
— Et quoi d’autre ?
— Ben que ça marche, qu’il peut prendre un couteau et espère même
tenir un crayon.
— Et encore ?
— Edmée veut nous inviter à dîner…
— M’inviter chez le capitaine ? les yeux de Clotaire s’animent.
— Nous deux ! rectifie Marthe.
— Ce n’est pas possible…
— Pourquoi ?
— Et qui gardera Paulin ?
— L’Italienne, la voisine. Elle me l’a déjà proposé.
— On n’est pas du même monde avec le capitaine.
Marthe hausse les épaules et préfère poursuivre sa livraison de linge. Ce
soir, elle a dans l’idée d’en reparler, elle n’est pas femme à lâcher facilement
le morceau. Clotaire attend qu’elle disparaisse sous une porte cochère pour
22

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