En Équilibre

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Un jeune vétérinaire envoie sur les réseaux sociaux une annonce : "Qui a vu Clara Cheyne ?", sa tante disparue depuis sept ans. Un inconnu lui répond. Le neveu de Clara découvre alors un monde aux antipodes du sien. Celui des Hippies ariégeois, les secondes générations, les nouveaux arrivants d'Europe de l'Est et des banlieues françaises : ceux dont les médias ne parlent jamais. Ils cohabitent avec les vieux vivant près des alpages : Willy, Michel, le Couillu, la Rouquine, etc... Des personnages cabossés, vacillants, qui transforment leurs bruits de chaînes en musique.Š
Publié le : jeudi 2 octobre 2014
Lecture(s) : 13
EAN13 : 9782336357898
Nombre de pages : 181
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Esther GaubertEn Équilibre
Un jeune vétérinaire envoie sur les réseaux sociaux une annonce :
« Qui a vu Clara Cheyne ? », sa tante disparue depuis sept ans. Un
inconnu lui répond. Le neveu de Clara découvre alors un monde
aux antpodes du sien. Celui des Hippies ariégeois, les secondes
génératons, les nouveaux arrivants d’Europe de l’Est et des En Équilibre
banlieues françaises : ceux dont les médias ne parlent jamais.
Ils cohabitent avec les vieux vivant encore là-haut près des Romanalpages : Willy, Michel, le Couillu, la Rouquine, etc... Des
personnages cabossés, vacillants, qui transforment leurs bruits
de chaînes en musique.
De pettes saynètes qui se dégustent comme des chocolats, un à
un, mais tous dans la même boîte. Une poésie incandescente qui
fait de En Équilibre un condensé d’humanité et pas seulement un
exercice de style.
Esther Gaubert a enseigné le théâtre en France et
à l’étranger. Elle a fondé le Théâtre des Innocents
en 1998. On retrouve son style caractéristque,
poétque et léger, dans ses œuvres, traitant
toutes de sujets sensibles. Ses fctons n’en
sont pas vraiment car l’auteure transpose ses
observatons, ses expériences vécues pour ouvrir
au lecteur une nouvelle porte...
ISBN : 978-2-343-04395-1
18 €
Esther Gaubert
En ÉquilibreEn Équilibre
roman inspiré de faits réelsEsther Gaubert
En Équilibre
roman inspiré de faits réelsDu même auteur
Aux éditions l'Harmattan
Burkina, rose du désert, 2011
Du même auteur
Aux éditions Fayard
Juste à côté, 2013






























© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-0 4395- 1
EAN : 97823430 43951
« Tout homme qui marche peut s'égarer. »
Faust-Goethe à toi, Loris Acca, de Sauzet.

à Jacques de Raouly,
aux habitants de la vallée de Liers,
à tous les « Gerhard » , qui se cachent dans
les bois,
à tous les « Arthur » , qui sans aucun doute,
trouveront leur voie.
à la part de chacun d'entre vous, chers lecteurs,
qui s’appelle « Clara » ,
à Oana.Première Partition : « Qui a vu Clara Cheyne ? »
28 mai 2015
- Viens, Nathan, allons boire un verre en face du manège.
- D'accord, Clara, mais c'est moi qui te l'offre.
- Tu n'as que dix-huit ans, j'en ai quarante-cinq. Il me
semble normal que ce soit moi qui t'invite. Je passe au
distributeur retirer de l'argent. J'ai dû recevoir mon
salaire.
C'était le 28 Mai 2008. Clara était venue me voir. Elle
avait fait le trajet depuis je ne sais où, jusqu'à Montélimar.
Sa voiture tirait sa sempiternelle caravane modèle
Constructam Condor 1964, qui lui servait de maison. Elle
m'attendait à la sortie du Lycée Alain Borne. C'était
toujours une immense surprise pour moi de l'apercevoir, au
milieu des lycéens, me cherchant du regard, m'espérant.
Toujours un grand étonnement car elle ne prévenait
jamais.
Je m'approchais d'elle. Nos regards se croisaient,
s'épanouissaient discrètement. Nous nous serrions la main :
une convention tacite qui s'était installée entre nous,
de11puis longtemps. Mes amis ne nous quittaient plus des
yeux. Je savais que le lendemain, ils me poseraient mille
questions et je ne dirais rien d'autre que : - C'est juste une
amie.
J'aimais maintenir le mystère autour d'elle.
Ensuite nous allions boire un verre à la terrasse du
café, Boulevard Marre Desmarais. Toujours le même : celui
avec vue sur le manège. Elle adorait regarder les enfants
tourner sur les chevaux de bois, avec le parc en fond de
scène.
- D'accord Nathan, je me laisse inviter. Mon salaire n'a pas
été viré.
- Ok. Mais pour moi le RSA ne sera jamais un salaire ; tu
n'arriveras pas à me faire avaler ça !
Avec pudeur elle détournait son visage, regardait les
enfants tourner au rythme du moteur qui entraînait le
manège... Tourner. S'envoler. Partir. Revenir. Voyager. Rire.
Disparaître. Pleurer... C'est ce qu'avait fait Clara toute sa
vie. Parfois j'aurais voulu la suivre, j'aurais voulu qu'elle
m’entraîne, voulu, au moins une fois, juste pour voir.
Découvrir, apprendre autrement. Mais à l'époque, j'avais
sans doute peur de cheminer au-delà de mes «
frontières ».
Les seuls moments où je les dépassais, où je me
sentais libre, c'était quand je tenais ma guitare contre moi.
Quand je montais sur scène avec mon groupe, mon
ventre s'apaisait, mes muscles se détendaient, mes
pensées enfin silencieuses. La musique dans mes veines
circulait pour ouvrir mon corps à une lumière plus claire que le
jour qui se lève. Plus de barrières entre moi et moi. Je
m'accostais sans aucune crainte, pour me découvrir
éternel et innocent. Je sentais le public me rejoindre,
emprun12tant des chemins célestes aux couleurs turquoises, qui
repoussaient les ombres de nos doutes. Une seule route
pour nous tous, sans fossé ni balisage, et tout cela dans la
légèreté la plus totale.
Émerveillé, je souriais, parfois même je pleurais, les yeux
clos, sans pouvoir imaginer que cet état de grâce allait se
terminer. Quand le concert prenait fin, je les ouvrais
pourtant, péniblement, serrant fort sur mon ventre ma
guitare.
Clara n'avait pas d’enfant, pas d'homme, pas d'ami.
Juste un petit studio à Aubenas, payé par la CAF. Une
adresse qui lui permettait de toucher le RSA.
Elle transformait les aides de l’État en bidons-pétroles,
pour alimenter son réservoir-liberté. Elle préférait le
mouvement à l'inertie, rouler plutôt que stagner. Elle optait
pour des paysages illimités, plutôt que pour la nationale
et les HLM.
Ayant usé les réserves financières de son passé pour
faire le tour du monde, elle approfondissait sa
connaissance de la CEE, en particulier de ses côtes : Clara aimait
le bleu.
Il paraît qu'avant, elle avait un talent fou, dans tous les
domaines. Il paraît qu'elle était bien partie, que ça
marchait fort. Agrégée de Lettres Classiques, comme ma
mère, elle s'était finalement consacrée à la peinture, la
musique, le chant.
Il paraît qu'avant, elle avait tout pour elle ;
l'intelligence pour, les compétences pour, les capacités, les
moyens de... elle aurait pu « réussir » . Mais elle a tout
gâché. Elle n'a jamais pu construire quoi que ce soit de
stable : une maison, une famille, un travail, des relations
13sociales ; jamais. Aucun équilibre. Rien de solide. A croire
que Clara aimait la vase, mais pas stagnante.
Je n'ai jamais compris où se situait ce fameux
« avant » , car moi je l'ai connue quand elle avait déjà
gâché sa vie.
Elle regarde les enfants emportés par le vent. Dans le
parc, des biches, entourées de grillage... J'ai envie de
fumer mais je n'oserais jamais, car je ne veux pas la blesser.
Alors, pendant qu'elle regarde les biches encerclées de
barbelés, j'observe ses traits.
Ses cheveux bruns, épais et ondulés, sont taillés de façon
à libérer sa nuque délicate. Son visage est fin, paisible et
doux. Un nez droit, discret, des pommettes saillantes
donnant du relief à ses joues, des lèvres transparentes
toujours prêtes à s'ouvrir pour sourire. Ses yeux réfléchissent
la lumière à tel point, que l'on ne saurait dire exactement
quelle en est la couleur. Il me semble qu'ils étaient
grisclair. Ses yeux en amande, allongés juste ce qu'il faut pour
rejoindre sans cesse le bleu et pour que les biches
oublient un instant leur prison.
Ce jour-là elle portait une robe beige, avec de fines
perles blanches brodées. Clara avait un style particulier
qui ne ressemblait à personne. Des vêtements fluides,
clairs, posés avec légèreté et précision sur son corps fin et
long. Des vêtements d'oiseaux...
Le serveur tente d’attirer son attention en posant nos
consommations sur la table, mais elle regarde le parc, le
manège, les chevaux de bois. Les épaules en arrière, le
dos redressé, la nuque inclinée, on croirait qu'elle attend
une vague... immense.
14D'un geste vif et précis, elle arrête ma main, avant que
je porte mon verre à mes lèvres.
- Nathan, je ne veux pas que tu boives d'alcool devant
moi.
- T'es rétrograde, Clara. Je suis super déçu. C'est juste un
whisky-coca ! Vraiment, avec la vie que tu as, je pensais
que tu serais plus cool.
- Tu ne sais rien de ma vie, rien !
Elle appelle le serveur.
- S'il vous plaît, pouvez-vous apporter un sirop d'orgeat ?
L'homme s'empresse.
- Tu exagères, vraiment. Sans blague, tu me fous la honte !
- Te regarder boire me fait une peine immense. Alors
comme tu ne peux mesurer, j'impose, désolée... Une
peine que tu ne mesureras jamais.
- J'ai déjà fumé des joints et bu toutes sortes d'alcools, tu
sais !
- Concentre-toi sur la musique, Nathan, la musique...
Le soir s'impose. Les parents reprennent leurs enfants
sur les chevaux de bois. Le manège s'arrête. Les biches
regardent dans le vide.
C'est vrai, je ne connaissais rien de sa vie, j'en imaginais
par conséquent beaucoup, idéalisant cette femme que
j'admirais.
- Je t'aime, Clara.
- Je t'aime, Nathan.
Nous déambulons dans les rues du centre ville.
- Tu viens chez nous ?
Je la sens mal à l'aise. Elle l'est toujours, quand il s'agit
d'aller voir mes parents. Elle s’arrête, s'incline vers ciel
pour y puiser un peu de bleu. Elle prend ma main.
15- Je vais venir, bien sûr. Nous allons appeler Marianne
pour la prévenir. Ensuite je partirai, pour longtemps.
- Où ?
- ... Longtemps...
Sur le trajet qui nous mène à Sauzet, ballottés dans la
vieille Berlingo qui tire la Constructam Condor 1964, je lui
confie que l'année prochaine je suivrai des études
vétérinaires. Dans sept ans j'aurai mon cabinet médical.
Vétérinaire, c'est un bon créneau commercial.
Elle était déçue de me voir choisir une voie
professionnelle par calcul. Mais j'étais persuadé que sans argent, on
pouvait difficilement s'imposer face aux autres. Je voulais
ma place dans cette société et de préférence une place
enviée. Vétérinaire me semblait être un métier honorable,
fructueux, assez sympa, et qui me laisserait du temps.
- Ce n'est pas un métier pour toi.
- Désolé. Je ne suivrai pas ton exemple. Je ne gâcherai pas
mon potentiel.
Son visage se ferme, elle retient ses larmes. Elle fixe
son attention sur le macadam et respire profondément. Je
m'en veux atrocement. Qu'est-ce que j'en sais au fond du
potentiel qu'elle a gâché ! Je me sens merdeux avec mes
dix-huit ans pleins d'arrogance.
- J'ai besoin d'être respecté, Clara, c'est comme ça. Et
pour être respecté, il faut du fric. Mais t’inquiète, la
guitare, je ne l'abandonnerai jamais ; ça, c'est pas possible !
Nous arrivons chez mes parents. Je guette les
réactions. Ma mère affiche un sourire tendu. Je pense qu'elle
a toujours une appréhension quand sa sœur débarque,
une vague inquiétude que le temps n'a pu dissiper.
16Clara a du mal à garer sa Berlingo suivie de sa
Constructam, devant la maison. Il y a déjà nos deux voitures, nos
deux motos et le camping-car.
- Bonjour Marianne. J'espère que je ne dérange pas.
- Quelle idée ! Tu ne déranges jamais ! Je suis heureuse de
te voir. J'aimerais juste que pour une fois, tout se passe
bien.
Ma mère prend Clara dans ses bras. J'observe... Les
deux sœurs ne se ressemblent en rien. Ma mère est une
femme solide, bien campée, de taille moyenne, pétrie
d'assurance et de confiance en elle. Les cheveux très
courts teints en roux clair. Un visage tout en rondeur.
Dynamique, vive, elle a une démarche intrépide, voire
audacieuse. Ma mère n'a jamais aucun doute, aucune
hésitation, pour rien. En commun, elles ont leurs pommettes
saillantes ; l’intonation de la voix, aussi. Le corps de Clara
s'abandonne dans les bras de son aînée, qui la serre avec
détermination, en passant sa main dans la chevelure
brune. Je sens qu'elle voudrait s'y attarder, mais elle n'ose
le faire. J 'en profite à leur insu pour me décapsuler une
bière.
Mon père arrive. Comme d'habitude, il ne lui dit pas
bonjour et file direct inspecter l'état sanitaire de la
Berlingo. Il sort le gonfleur de pneu, tout le matériel pour
vérifier les niveaux, rajoute de-ci, de-là de l'huile, de l'eau, du
lave-glace. En bougonnant, il constate l'état de la flèche,
des câbles électriques et de la roue de secours de la
caravane. Il passe un certain temps à rajeunir les éléments
essentiels au bon fonctionnement de l'ensemble ; sa façon
de prendre soin de Clara... mais :
- Il faudra que tu bouges ton « tas » , j'ai besoin de la
17

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