Face au miroir sans reflet

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Caché à 18 mois dans une famille d'accueil catholique en 1942, Charles retrouve ses parents juifs à la Libération. Cette période d'isolement, de non-dits sur sa véritable situation et un abus sexuel lui laissent des séquelles. Pour s'adapter à la vie sociale, construire une vie familiale et professionnelle, il lui faudra se réapproprier les significations de ses souvenirs. Ce roman autobiographique laisse toute se place au vécu, au contexte familial et historique.
Publié le : mercredi 5 novembre 2014
Lecture(s) : 35
EAN13 : 9782336361956
Nombre de pages : 254
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Caché à dix-huit mois dans une famille d’accueil catholique Charles Zelwer
pour échapper à la déportation en 1942, l’auteur retrouve
ses parents juifs à la Libération. Cette période d’isolement,
de non-dits sur sa véritable situation et un abus sexuel lui auront
laissé des séquelles. Pour s’adapter à la vie sociale, construire
une vie familiale et professionnelle, il lui faudra se réapproprier
les significations de ses souvenirs. Car même très jeune,
un enfant est une personne capable de retenir à sa manière.
Au seuil de la vieillesse, l’auteur est parvenu à se libérer du Face au miroir « Fatras », corps étranger et inexprimable, resté enfoui en
luimême. Son itinéraire a été parsemé de rencontres amicales,
amoureuses et il a eu des enfants. Les drames et tragédies ne sans re etlui seront cependant pas épargnés. Mais tous ces épisodes le
motiveront impérativement dans sa quête de sens et de liberté.
Ce roman autobiographique laisse toute sa place au vécu,
au contexte familial et historique. L’expérience de vie qui nous Récit
est contée met en évidence l’impérieuse nécessité d’aider,
en toutes circonstances, les enfants victimes de persécutions
à surmonter leurs traumatismes pour préserver l’avenir.
Charles Zelwer est né en 1940 dans une famille
juive originaire de Pologne. Il a e ectué une
carrière de chercheur au CNRS en biologie
moléculaire et structurale. Il a créé un laboratoire
de recherche à Orléans et a fait partie du Conseil
Scientifi que du CNRS. Il a contribué à un ouvrage
collectif de témoignages d’ex-enfants cachés (L’Harmattan,
2004) qui a initié sa réfl exion sur sa propre expérience.
Préface de Marion Feldman
Illustration de couverture :
Danièle Le Roscouët,
Profondeurs, huile sur toile.
ISBN : 978-2-343-04748-5
21,50 €
Rue des Écoles / Récits
Charles Zelwer
Face au miroir sans re et
Rue des Écoles / RécitsFACE AU MIROIR
SANS REFLETRue des Écoles

Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.


Déjà parus

Flouzat, (Denise), Le journal d’E, 2014.
Barraux (Roland), La bicyclette de Hong Kong, 2014.
Lecomte (Emmanuelle), Lafi, récit de vie au Burkina, 2014.
Cambona (Christophe), Apologie du grand âge, 2014.
Girard (Marc), Ces géants qui m’ont précédé, 2014.
Monteil (Pierre), Les mensonges de l’Histoire, Tome 2, 2014.
Duflot (Patricia), La compagnie des ailes, 2014.
Maen, Au cœur de l’Afrique, 2014.
Merlin-Dhaine (Martine), Les masques sont silencieux, 2014.
Lafontaine (Geneviève), La vie crisocal, 2014.
De Tounens (Antoine), Edmée, 2014.
Aron (Edith), Il faut que je raconte, 2014.




Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Charles ZELWER
Face au miroir
sans reflet
Récit
Préface de Marion Feldman © L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04748-5
EAN : 9782343047485J’adresse mes remerciements chaleureux
à Marion Feldman pour sa préface
et
à Danielle Bailly pour ses conseils
et encouragements amicaux. A mes enfants
A mes petites-filles
A ma femme Danièle pour son soutien et son affection Préface

“Et tu raconteras à tes enfants…”

Pour échapper à la déportation qui menaçait les Juifs
d’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, un certain
nombre d’enfants ont été contraints de vivre cachés pour
assurer leur survie. Certains ont été cachés dans un endroit
clos comme l’a vécu Anne Frank ; d’autres dans une
famille ou une institution chrétienne, sous un prénom et/ou
un nom d’emprunt, et pour la plupart séparés de leurs
parents. Ces enfants ont ainsi été exposés à des attaques
des liens de filiation et des liens d’affiliation : ils ne
pouvaient plus être les enfants de leurs parents et ils ne
devaient plus être juifs. L’avant devait s’effacer pour ne
laisser paraître que le présent. Ils ont souffert également de
pertes, de privations et de frayeurs multiples.
Outre ces traumas cumulatifs, pendant des années, leur
vécu n’a pas été reconnu. Enfants, ils se sont construits de
façon spécifique, en lien avec cette situation si singulière
d’avoir été cachés.

Il a fallu attendre l’année 1991 pour qu’ait lieu le
premier rassemblement international des personnes qui
enfants, avaient été cachées en Europe entre 1939 et 1945.
C’était la première fois que la souffrance de ces personnes
était reconnue : c’est seulement à ce moment-là que le
terme d’“enfant caché” a émergé. Il a fallu attendre
quarante-sept ans après la Libération, ces enfants étaient
des adultes ; ils avaient alors entre cinquante et soixante
ans. Cette réunion a eu un impact considérable. A partir de
9 cette date, des associations d’enfants juifs cachés se sont
créées dans un certain nombre de pays, dont l’association
française en 1992. Il a fallu également attendre 1995 pour
qu’un Président de la République française reconnaisse la
responsabilité de l’État français dans les crimes commis
envers les Juifs entre 1940 et 1944.

Ces enfants, devenus adultes, ont grandi dans un silence
sur leur vécu, autant durant la période de clandestinité que
celle de l’après-guerre. Ils ont ainsi été doublement
“silenciés” (Cherki, 2006).

Le passage dans la clandestinité a fait d’eux des êtres
particuliers et a eu un impact sur leur développement,
d’autant qu’ils étaient alors des enfants en pleine phase de
développement physiologique, affectif, social et cognitif.
Ce passage a notamment été marqué par la rencontre avec
“le vide”. Les enfants, quel que soit leur âge, se sont sentis
lâchés, abandonnés par leurs parents, leur famille, leur
groupe social d’appartenance. Ils ont connu, souvent sur le
mode de la frayeur, un moment de bascule dans un autre
monde, celui de la clandestinité, avec ce que cela
comporte : perte du monde familier, à travers la perte des
parents, dans une séparation non parlée, souvent brutale,
parfois irréversible, mais aussi de la perte de la famille et
du groupe culturel. Ce passage a aussi été marqué par la
contrainte à ériger un “mur” intérieur : contrainte imposée
de l’extérieur et de l’intérieur. Ce mur a permis de rendre
étanche la vie d’avant de la vie actuelle (clandestinité). Se
référer au monde d’avant représentait une menace et
10 pouvait conduire l’enfant à la perte de lui-même, donc à la
mort.
Ne pouvant rester dans le vide, sous peine de mourir,
l’enfant s’est approprié les éléments de son nouvel
entourage, les ingrédients de son nouvel environnement,
dans lequel pourtant il y a eu parfois maltraitance et
humiliations.
Pour sauver les enfants juifs, il fallait faire disparaître
leur identité. Leur appartenance était ainsi niée. Il
s’agissait d’un acte provisoire, dans la mesure où ce
dispositif n’était pas censé durer. Cependant la dimension
temporelle est perceptible différemment chez l’enfant :
pour lui, ici était sa disparition. “J’étais disparue, j’avais
disparu” est la phrase de l’une des personnes rencontrées,
pour exprimer sa sensation lors de son arrivée dans la
Sarthe à l’âge de six ans en 1942. Par ailleurs, il est
difficile d’imaginer pour un adulte ce que représentent
trois années pour un enfant. “Elles correspondent à une
part importante de l’expérience vécue de l’enfant et
équivalent à près de vingt-cinq années de la vie d’un
adulte de quarante ou cinquante ans” (Winnicott, 1984).
Deux années de clandestinité, c’est-à-dire souvent deux
années de séparation avec ses parents, pour un enfant âgé
de trois ou six ans, cela correspond parfois à plus de la
moitié de sa vie…
À la Libération, il y a eu une autre séparation, celle
d’avec la famille d’“accueil”, séparation qui a réactivé la
première, comme un effet d’après-coup. Et, c’est un autre
mur qui s’est érigé. Aucune parole n’a pu se dire ou être
entendue par le monde extérieur : la société française, la
11 famille. Personne n’a pris en compte leur vécu. Leurs
manifestations de vie ont parfois même été insupportables
pour les adultes survivants. C’est ainsi que s’est fabriqué
un “double-intérieur”. Ces enfants juifs ont grandi ainsi,
au sortir de la guerre. Ils ne sont pas des enfants survivants
de la Shoah qui ont traversé l’horreur, l’univers
concentrationnaire, désignés comme Juifs et devant mourir
au sein d’un groupe, ou plutôt d’une masse d’hommes, de
femmes, d’enfants. Ils ont été des “enfants cachés” qui ont
dû perdre une partie d’eux-mêmes pour survivre.
Ils ont grandi avec ce clivage, ce double mur. Ayant été
des enfants “enfermé[s] de l’intérieur, exclu[s] — de
l’intérieur” (Cherki, ibid.), le lien et sa régulation ont été
absence, et l’espace public est devenu empêchement dans
leur vie d’adulte.
Charles Zelwer avait dix-huit mois quand il a été caché.
Après un an de séparation, il n’a pas reconnu ses parents
qui lui paraissaient être des étrangers. Et aucune parole n’a
été posée à la Libération sur sa moitié de vie passée chez
Madame F.
Son nom de famille, celui de ses parents, donc le sien,
il l’a découvert lorsque son père est venu le chercher.
Charles Zelwer a vécu la clandestinité, des attaques de lien
de filiation et d’affiliation, la séparation, la frayeur et un
abus sexuel.
Pour nommer les conséquences de ce vécu qu’il porte
en lui, l’auteur utilise le mot « Fatras », façon de désigner
cette chose si difficilement nommable, qui est en fait, un
événement traumatique “qui fait effraction” mais, de plus,
12 “il y demeure comme un corps étranger provoquant de
vains efforts d’assimilation ou d’expulsion” (Crocq,
1999). Dans ce “Fatras”, il s’agit de plusieurs événements
traumatiques qui se sont cumulés et que Charles Zelwer a
tant de difficultés à extraire de lui-même.
Le “Fatras” par lequel l’auteur caractérise donc une
partie de lui-même correspond aux impacts de
l’expérience si douloureuse d’avoir été un enfant juif
caché. Ce “Fatras” désigne aussi ce que Yolanda Gampel,
nomme “arrière-plan d’inquiétante étrangeté” qu’elle
identifie chez les enfants survivants de la Shoah, en
référence au concept freudien Unheimlinch (1919)
qualifiant cette expérience vécue sans signification, ne
pouvant être verbalisée. Cet arrière-plan est juxtaposé à un
autre plan qui est celui d’un “arrière-plan de sécurité”. Le
premier arrière-plan handicape la personne qui est parfois
submergée par des angoisses massives. Les deux plans
fonctionnent à différents niveaux selon les périodes et les
contextes. Parfois, l’un d’eux occupe le premier plan, et
puis c’est l’inverse. “L’arrière-plan d’inquiétante
étrangeté” ne peut être ni assimilé ni intégré à des
structures préexistantes ou à des expériences de la vie
présente. “Le présent et le passé sont entrelacés en une
personne, un sujet, qui n’est pas un individu unifié mais un
sujet composé en permanence de multiples aspects et de
clivages”. Cette notion rejoint également le concept de
“Compound personality” ou “personnalité composite”,
développée par Yvonne Tauber (1996).
Charles Zelwer analyse précisément comment ce
“Fatras” le gêne, voire l’encombre mais peut également
13 parfois se mettre à distance, voire se faire oublier derrière
“l’arrière-plan de sécurité”.
Charles Zelwer nous fait partager sa relation avec son
“Fatras”, cet “arrière-plan d’inquiétante étrangeté”, sans
jamais pouvoir s’en défaire. Il nous montre ce que cet
investissement psychique lui a coûté. Et ce coût est tel
qu’il laisse des traces.
Alors que fait Charles Zelwer de ce “Fatras” ?
Il décide de l’interroger, d’en identifier le contenu par
une analyse approfondie, qu’il a menée durant plusieurs
années et dont l’aboutissement a été l’écriture de Face au
miroir sans reflet.
Par une analyse précise de son vécu, Charles Zelwer
cherche les traces de l’enfant qu’il était, en remontant très
loin dans le passé et en prenant en compte toute la
complexité politico-historique qui était celle de la société
française dans les années d’après-guerre où il a grandi
avec ses parents.
Il y retrouve des éprouvés. Il analyse l’impact de ses
expériences d’enfant sur ce qu’il devient et ce qu’il est
devenu, dans une dimension à la fois intrapsychique et
intersubjective.
Il permet au lecteur de comprendre les effets de son
histoire traumatique sur ses relations aux autres, amis,
collègues, à sa femme, à ses enfants.
On ne peut donc que remercier le courage et la
profondeur d’analyse clinique de Charles Zelwer :
14 profondeur du décryptage de ses ressentis même les plus
douloureux.
Il apparaît que cette traversée s’est imposée à lui
comme une nécessité et une contrainte, mais qui le conduit
aujourd’hui à une tranquillité et permet à ses enfants et ses
petits-enfants d’être libérés de ce “Fatras”, de vivre
apaisés, en lien avec une histoire qui est celle de leur père
et grand-père, et qui a été formidablement élaborée.
Cette histoire peut maintenant se raconter. Ainsi
construit, le récit peut se transmettre, comme le préconise
un des préceptes du judaïsme : “Et tu raconteras à tes
enfants”…
Marion Feldman
Maître de conférences en psychologie clinique,
Université Paris Descartes.
Psychologue-clinicienne à l’O.S.E.
Chercheure au PCPP EA 4056 Sorbonne Paris Cité,
Institut de Psychologie.
Auteure, notamment de Entre trauma et protection :
quel devenir pour les enfants juifs cachés en France
(1940-1944) ?
Toulouse, erès, 2009.
15 Références bibliographiques
Cherki A., 2006. La frontière invisible, Paris, Elema.
Crocq L., 1999. “Mécanismes pathogéniques en jeu. La
question du traumatisme”, In Les traumatismes psychiques
de guerre, Paris, Odile Jacob, pp.213-276.
Feldman M., 2009. Entre trauma et protection : quel
devenir pour les enfants juifs cachés en France
(19401944) ? Toulouse, erès.
Gampel Y., 2003. “Violence sociale, lien tyrannique et
transmission radioactive”, In Ciccone A., Psychanalyse du
lien tyrannique, Paris, Dunod, pp.102-125.
Tauber Y., 1996. “The traumatized child and the adult:
compound personality in child survivors of the
Holocaust”, Israel Journal of Psychiatry and Related
Sciences, 33, 4, pp.228-237.
Winnicott D.W., 1984. Les enfants et la guerre, Paris,
Payot, 2004.
16 À propos des souvenirs…
Maints lecteurs s’interrogeront sur le crédit que l’on
peut accorder à un récit dont la trame est organisée à partir
des souvenirs d’un enfant qui était âgé de 19 mois au
début de cette histoire. Aussi, je n’ai pas la prétention de
vouloir apporter un témoignage faisant référence au
niveau des faits qui, au demeurant, apportent très peu sur
le plan historique stricto sensu. Mon expérience est
cependant exceptionnelle à plusieurs titres. Il existe peu
d’informations sur l’impact que peut avoir le fait d’avoir
été caché comme enfant juif pendant l’Occupation à un
âge où le langage est en cours d’acquisition. On sait
d’ailleurs relativement peu de choses sur les effets d’un tel
traumatisme subi par un enfant à cette étape de son
1développement. Les travaux récents sur la petite enfance
ont mis en évidence les effets d’un éloignement précoce
de la famille et la complexité psychologique de l’enfant à
ce stade. La plupart de mes amis juifs de mon âge ayant
traversé la période de l’Occupation en France et ayant été
plus ou moins protégés dans des familles d’accueil, m’ont
dit n’en avoir conservé aucun souvenir. J’ai gardé pour ma
part des souvenirs de caractère anecdotique qui ont
fonctionné par la suite comme des jalons, comme des
indices, et que j’ai dû conserver à cause de mon grand
trouble et de la grande vacuité de mon espace intérieur. Ils
ont fonctionné comme les cailloux que le Petit Poucet a
1 Marion Feldman (2009) Entre trauma et protection : quel devenir
pour les enfants juifs cachés en France (1940-1944) ?
17 semés sur son chemin afin de ne pas se perdre tout à fait
lorsque les parents furent contraints d’ « abandonner »
leurs enfants. Pour reconstituer une histoire qui soit
vraiment la mienne, les récits des adultes, de mes parents
quand ils m’ont repris avec eux, m’ont servis à donner un
sens à des bribes de faits qui n’avaient au départ pas de
signification précise mais que j’avais conservés en moi
bien involontairement comme des objets-cailloux. Il y a
des souvenirs que je qualifierai de primaires car, tout au
long de mon enfance et de ma vie d’adulte, ils n’ont cessé
de m’habiter ; ils ont toujours été présents bien qu’ils se
soient enrichis au fur et à mesure avec des informations
d’origine familiale que l’on m’a apportées et avec ma
prise de conscience des évènements historiques. D’autres
souvenirs avaient été enfouis dans mon inconscient et ont
resurgi, parfois fortuitement, ou bien grâce à la stimulation
d’une démarche thérapeutique. Je tiens ici à préciser que
jamais les thérapeutes avec lesquels j’ai travaillé ne se
sont impliqués dans la reconstitution des souvenirs. Les
néo-reichiens ne s’intéressaient pas au passé historique
mais surtout aux manifestations corporelles de
l’inconscient, tandis que ma dernière thérapeute fut surtout
témoin-accompagnatrice de mes prises de conscience et ne
valida qu’après coup mes interprétations.
2Boris Cyrulnik a mis en avant la reconstruction
involontaire de ses souvenirs traumatiques dans son
autobiographie. Il importe selon moi, de faire une
distinction entre le souvenir traumatique d’un événement
2 Boris Cyrulnik (2012) : « Sauve toi, la vie t’appelle », (Odile Jacob,
Paris)
18 dont le protagoniste était à même d’en réaliser la portée,
du moins en partie et un souvenir où le sujet a enregistré
comme une caméra des impressions visuelles et auditives
dépourvues pour lui de signification. Dans le premier cas,
une interprétation du souvenir mêlée d’émotions est
susceptible de modifier inconsciemment certains faits. Par
exemple, la couleur des cheveux de l’infirmière qui a
dissimulé l’enfant pour échapper à la rafle à Bordeaux. Par
contre, un « film » enregistré passivement peut revenir à la
conscience, relativement intact. La conscientisation est
nécessaire à la maturation d’un souvenir traumatique tout
en permettant son intégration et sa modification
éventuelle. L’important n’est pas ici de pouvoir attester de
manière absolue de l’exactitude de ce qui m’est revenu,
mais de pouvoir valider les émotions associées à ces
souvenirs refoulés et qui m’ont imprégné de manière
suffisamment puissante pour conditionner mon devenir.
C’est lorsque j’ai été en mesure de faire revivre ces
émotions que j’ai eu la certitude d’avoir trouvé ce que je
cherchais et que j’ai pu progresser vers la liberté.
Ce récit a étonné certains de mes amis incrédules car
mes difficultés ne devenaient évidentes que dans un cadre
intime ou familial. Il est centré sur ma volonté d’échapper
à un handicap psychique bien réel dont je n’arrivais pas à
définir la nature, contrairement à un handicap physique
socialement explicite. Je suis convaincu que mon itinéraire
doit être conté, parce que d’autres enfants victimes de
l’histoire ou de leur environnement familial peuvent être
aidés une fois devenus adultes et parce que mon
expérience peut fournir des pistes ou tout au moins,
attester qu’il est possible d’échapper à l’enfermement de la
19 fatalité comme l’atteste cette quête de soi qui a été
finalement gratifiante, même si elle fut tardive.
Charles Zelwer
20 Première partie I
Il vint me chercher en fin d’après-midi sans que la
nounou m’eût prévenu de cet évènement. On me prévenait
d’ailleurs rarement à l’avance d’une visite me concernant,
quelle qu’en fût l’origine. La nounou m’évitait ainsi la
tension de l’attente, ou la déception, en cas d’annulation
imprévue. Il arriva seul, contrairement aux visites du
dimanche où mon père venait, accompagné de ma mère.
C’était bien certainement un jour de semaine, car le
dimanche, les enfants de la nounou étaient présents.
J’allais partir sans pouvoir leur dire adieu. Je ne réalisai
pas encore que ma vie allait basculer et qu’une période
allait se clore sans cérémonie, comme une simple
parenthèse. Il y avait bien la fermeture de la parenthèse,
mais l’ouverture faisait défaut. Cet environnement familial
de substitution qui fut le seul tangible pendant deux ans
n’avait donc pas d’attachement réel pour ma personne,
alors qu’il avait constitué mon unique horizon pendant
tout ce temps. Une page allait se fermer sur une partie de
moi-même. Peut-être était-ce mieux ainsi pour permettre à
la cellule familiale de se reconstituer et elle ne pouvait le
faire qu’en déniant ce statut de famille de substitution à la
nounou et ses enfants, statut qu’ils avaient acquis de fait, à
mes yeux. Cette rupture clôturait une période dont les
circonstances initiales étaient obscures et dont la fin était
liée à des évènements extérieurs dont j’étais incapable
d’évaluer la portée ou la signification. Mon père rassembla
23 mes affaires, quelques jouets dont le cheval à bascule et la
toupie qui ne m’avaient pas servis et dont j’avais oublié
l’existence. Peut-être n’avais-je pas eu l’idée de jouer, de
m’en servir ; peut-être parce que j’étais incapable de jouer
seul ; peut-être la nounou les avait-elle remisés
intentionnellement afin de me couper du passé. Il n’y eut
donc aucune effusion émotionnelle, mon père ayant pris la
précaution de dire que nous reviendrions pour des visites.
Je devais être cependant curieux de découvrir une vie
nouvelle, cet ailleurs mystérieux qui ne pouvait être que
merveilleux, comparé à la monotonie quotidienne, grise
comme les cheveux de la nourrice. Peut-être
m’attendaisje à cette séparation d’où mon absence de réaction. Dans
des circonstances difficiles pour moi sur lesquelles je serai
amené à revenir, une des grandes filles de la nourrice qui
s’occupait particulièrement de moi, Simone, m’avait
annoncé que cela adviendrait certainement. Hors de tout
contexte logique, cette information ne pouvait rien
signifier de concret, tant que je n’étais pas placé devant
une réalité indubitable.
Une ou deux semaines auparavant, il y avait eu une
coupe de cheveux chez le coiffeur, la première, dont le
résultat fut fixé par une photo réalisée par Jeanne. Je
n’avais pas fait le lien entre cet évènement et un départ
possible. Une mèche de mes cheveux fut donnée à ma
mère lors de la visite qui suivit. Je pus lire alors sur le
visage de ma mère la déception de voir ma chevelure
primaire disparue. Elle n’avait rien osé dire, bien qu’elle
se soit sentie alors supplantée dans son rôle. J’avais des
intuitions que je ne pouvais valider. On m’avait aussi
coupé les ongles et appris à me laver les dents. Depuis
24

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