Journal d'E.

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Edith est si timide et fragile qu'elle signe son journal d'un "E.". Elle y trace l'image d'un homme, sorte de héros accompagnant son adolescence solitaire. Identifiée à Philippe, Edith l'insère dans sa vie presque par hasard. Mais l'histoire de ce couple alternant avec le journal d'Edith le montre emporté par des ambitions et succès multiples. Au fil du roman se dessine le chemin ardu d'une jeune fille effacée, évoquant presque l'image de la femme moderne.
Publié le : mardi 2 décembre 2014
Lecture(s) : 24
EAN13 : 9782336364476
Nombre de pages : 248
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Denise FLOUZAT
Une fi lle rêve. Édith est si timide et fragile qu’elle signe
son journal d’un « E. ». Elle y trace l’image d’un homme,
sorte de héros accompagnant son adolescence solitaire.
Identifi ée à Philippe, Édith l’insère dans sa vie presque Le journal d’E.par hasard, souhaitant attirer vraiment à elle cet homme
devenu réel. Mais l’histoire de ce couple alternant avec
le journal d’Édith le montre emporté par des ambitions et
succès multiples. Un dessein, un destin
Pour Édith, comment exister aux côtés de cet homme
dominant sur fond de frustrations et de désir ? Comment
trouver place dans sa famille embrumée de secrets ? Roman
Comment parvenir à nouer les fi ls de leurs vies, son
dessein essentiel ?
Le journal d’E. évoque le chemin ardu d’une jeune fi lle
e acée, s’a rmant au long des lignes, évoquant presque
l’image de la femme moderne.
Économiste, Denise Flouzat a publié plusieurs
ouvrages et écrit de nombreux articles notamment
dans le domaine de la monnaie et de la fi nance.
Attentive à la psychologie des sujets économiques,
elle a souhaité se tourner vers une autre écriture,
celle du roman, qui permet de mettre en évidence
les mouvements des cœurs et des esprits. Elle
signe ici son deuxième roman, après Monte
Cassino (Infolio, 2009).
Illustration de couverture : © Mykola Romanovsky
ISBN : 978-2-343-04681-5
9 782343 046815
22 €
Rue des Écoles / Romans
Le journal d’E. Denise FLOUZAT
Rue des Écoles / Romans








Le journal d’E.Rue des Écoles
Le secteur « » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Barraux (Roland), La bicyclette de Hong Kong, 2014.
Lecomte (Emmanuelle), Lafi, récit de vie au Burkina, 2014.
Cambona (Christophe), Apologie du grand âge, 2014.
Girard (Marc), Ces géants qui m’ont précédé, 2014.
Monteil (Pierre), Les mensonges de l’Histoire, Tome 2, 2014.
Duflot (Patricia), La compagnie des ailes, 2014.
Maen, Au cœur de l’Afrique, 2014.
Merlin-Dhaine (Martine), Les masques sont silencieux, 2014.
Lafontaine (Geneviève), La vie crisocal, 2014.
De Tounens (Antoine), Edmée, 2014.
Aron (Edith), Il faut que je raconte, 2014.
Hadjadj (Akila), Vol au-dessus des bidonvilles, 2014.

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
^^Denise FLOUZAT






Le journal d’E.

*

Un dessein, un destin



ROMAN



















L’HARMATTAN DU MEME AUTEUR
Essais
La nouvelle émergence des pays asiatiques, PUF, coll. « Major »,
1999.
Japon, Éternelle renaissance ? , PUF, 2002.
Adaptation de Japon, Éternelle renaissance pour une édition en
japonais, à Tokyo, publié en mars 2005.
Roman
Monte Cassino, édition In Folio, 2009
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Prologue

Dans une vente à l’hôtel Drouot un bureau à pente m’attira. Simple,
réunissant divers bois clairs, cerisier, orme et autres, il m’a semblé de
bonne et ancienne facture tout en étant sérieusement abimé. Je
l’achetais et le confiais pour restauration à un ébéniste qui me le
rendit renouvelé tout en restant patiné par environ deux siècles
d’usage. Je pourrais encore rêver à tous ceux et celles qui m’avaient
précédée pour écrire, classer, ranger dans ce meuble ! L’artisan, un
sourire en coin, me montra en jouant avec l’ouverture des tiroirs une
cachette, classique dans ce type de bureau. Il y avait trouvé un lot de
feuilles de papier qu’il me laissa. Je les oubliais dans un dossier.
Plusieurs semaines après, je retrouvais ces papiers, certains froissés,
d’autres déchirés. Ils n’étaient pas numérotés, ni datés. L’ensemble,
une trentaine de pages, ressemblait à des fragments de journal.
Aucun nom, seules apparaissaient quelques initiales.
Ces pages semblaient écrites par la même personne à différents
moments de sa vie. Classées, elles montraient un parcours,
progressant des notes naïves d’une gamine solitaire à celles
passionnées d’une femme discrète. Je m’amusais à les compléter et à
remplir les vides entre les divers épisodes relatés.
Se présentent ainsi, en alternance, un journal et le récit de la vie de
l’entourage de cette femme. Cela donne des histoires croisées d’elle et
des autres, au temps du présent mêlées au temps du passé.
L’ensemble devint « Le journal d’É . ». Les feuillets de ma découverte
commençant toujours par un « je » innommé, à moi d’attribuer des
prénoms, et aussi des fonctions, des occupations pour les acteurs de
la suite d’une histoire devenue au fil des pages entièrement imaginée.
7
Édith
J’ai décidé de commencer un journal, non pas vraiment un journal. Jamais,
je n’aurai la patience d’écrire tous les jours. Et d’ailleurs écrire quoi ? Ma
vie ne comporte pas suffisamment d’épisodes, de rencontres à retracer aussi
fréquemment. Alors un « mensal» ? Le mot n’existe même pas. Disons
simplement que je ferai le point de temps en temps pour fixer mes
sentiments, mes pensées dans un écrit, un document qui me prouve mon
existence. Il restera secret ; ce sera « le journal d’É. » pas seulement du
papier, je le regarderai comme mon ami, je n'en ai pas d'autre. J’ai déjà jeté
quelques notes sur des feuilles éparses, sans ordre au fur et à mesure de mes
émotions de quasi-gamine en classe de troisième, de seconde, avant le bac.
Mon école n’est pas agréable : dans chaque classe une vingtaine de filles en
perpétuelles intrigues, chuchotant, jacassant, ricanant. Je m’y sens très
seule, n’ayant aucune amie. Et pourtant il y a tellement de filles qui
m’attirent, Elizabeth par exemple. Elle a de beaux cheveux bruns, brillants,
épais, des yeux noirs et des cils si longs qu’ils semblent faux, mais elle ne
m’accorde aucune attention. Pourtant j’aimerais avoir une grande amie, je
vais essayer d’inviter Anna à un goûter à la maison au prétexte de fêter mon
anniversaire. Elle s’est métamorphosée au cours de l’été, elle a quinze ans et
de jolies courbes séduisantes. Je rêve de porter des pantalons aussi collants
que les siens avec une large ceinture. Je demanderai à deux ou trois autres
filles de venir pour faire un petit cercle autour d’elle.
…..
Mon goûter, ça n’a rien donné ; Anna s’est occupée de Violaine, lui prenant
de ses mains les épaules, la taille. Les filles se sont moquées un peu de moi,
disant que mon sobriquet à l’école « Grincheuse » s’expliquait en constatant
la tristesse de la baraque où j’habitais.
C’est vrai, je le sentais, la maison est triste avec ses murs peints tout
défraîchis, ses plafonds cisaillés de fissures. Des hauteurs tombent les
tentures lourdes, sombres, usées. Les meubles de grand prix -selon mon père-
portent des marqueteries éclatées et des bronzes ternis. Ils n’ont jamais été
ème èmerestaurés depuis le 17 ou le 18 siècle. Des réparations leur ôteraient de 8

la valeur, toujours selon mon père. Objets et tableaux se répartissent selon
un ordre qui ne m’est pas connu, sans grâce ni harmonie.
Finalement ce goûter est un échec. J’ai envié furieusement Violaine d’avoir
suscité l’amitié de celle que j’avais choisie. J’ai soif d’amour. Ces derniers
temps, ma vie n’est qu'amertume et jalousie. L’amitié, ce sera peut-être pour
une autre fois.
………
Je suis très malheureuse. Je crois que je ne ferai rien de ma vie. Mon père
pense que je suis bête parce que je ne comprends rien aux mathématiques.
Grand financier, il jongle avec les chiffres et les traduit en valeurs
immobilières, mobilières. Il n’acquiert pas un objet, un meuble, un tableau
pour sa beauté, son élégance, sa signification mais pour son prix.
……
Cette nuit, j’ai rêvé de Maman. Je l'embrassais. Elle m’a dit « Il ne faut pas
pleurer ». Parfois elle restait assise pendant une demi-heure sans rien faire.
Ses joues étaient plus pâles, ses yeux se ternissaient, ses cheveux se
poudraient de gris. Elle me semblait belle, d’une beauté de plus en plus
étrange. De temps en temps, elle me regardait mais pensait à autre chose. Je
sentais Maman s’éloigner de moi toujours davantage. J’ai eu peur pour elle.
Parfois, la nuit je pleure parce que je n’ai plus de maman, je voudrais en
avoir une. J’aimerais que cette maman me console, sèche mes larmes.
J’aimerais redevenir petite. Je suis grande et seule.
J’ai besoin d’aimer. J’admire beaucoup Mme Maury, elle est sublime,
tellement sublime qu’elle happe votre regard. Sa façon gracieuse de s’asseoir
devant le pupitre, sa manière de parler à la fois prenante et nonchalante me
charme. Avec elle la littérature devient matière vivante dans ses auteurs,
dans leur environnement. Jeune encore, elle rayonne d’une beauté un peu
subtile. Je la révère, j’aimerais la serrer dans mes bras bien qu’elle n’ait pas
toujours été gentille avec moi, me reprochant un égocentrisme lisible dans
mes dissertations trop personnelles et aussi visible dans mes relations
heurtées avec mes camarades. Ces remontrances étaient sans doute méritées ;
elles ont mis une distance entre elle et moi. Depuis, j’ai voulu devenir une
élève très ordinaire, sans importance.

Je suis un peu amoureuse de François. C’est le premier garçon qui
s’approche de moi : il est le frère aîné d’une de mes camarades. Il est possible
que je m’imagine être amoureuse. Je suis joyeuse quand je pense à lui. Il y a
deux Édith en moi, l’une se racontant qu'elle est enfin amoureuse, l’autre se
rendant compte que toutes ces rêveries sont des niaiseries.
……
Je relis les notes que j’ai écrites. Finalement, je ne sais pas si j’aime François.
J’aimerais aimer quelqu’un d’autre que lui, quelqu’un de plus beau. Mais 9

n’étant pas jolie, je ne peux espérer attirer celui qui me plairait. Mardi
dernier, une fille avait annoncé à la cantonade une réunion improvisée chez
elle. Je m’y suis faufilée parmi d’autres camarades. Il y avait des garçons. On
a commencé à danser. J’ai vu les regards des cavaliers glisser sur moi,
indifférents, négligents, dédaigneux. J’avais l’impression de fondre ; il ne me
restait qu’à m’éclipser. L’un d’eux me remarqua enfin. C’était le plus laid, le
visage plein d’acné, des cheveux gominés. Il y a pire que de ne pas être
invitée à danser : être demandée par le plus moche.
- Non merci, je ne sais pas danser ai-je répondu et je dois m’en aller.

Anna en tournoyant m’avait jeté un regard en coin et gloussa quelque
moquerie à mon sujet dans l’oreille de son cavalier. En les regardant danser
j’ai compris comment un corps pouvait en épouser un autre. Je me suis
enfuie, plongeant dans la rue comme si je souhaitais disparaître dans la foule
qui se pressait sur le trottoir.
En fait, je ne sais pas du tout quoi écrire, ne voulant plus parler de mes états
d’âme… Je n’ai pas le droit de perdre mon temps à me raconter des histoires
à propos des uns et des autres, filles ou garçons. Ça ne va pas. Tellement
mieux m’attend. J’ai une masse de travail en perspective. Il faudrait ne faire
que lire, lire, apprendre et écrire.
Je pense souvent que cette vie est brève : ceux que je croise auront disparu
dans un certain temps ; leurs corps se décomposeront dans le tombeau. On
ne sait pas ce qu’est la mort tant qu’on ne l’a pas sentie. Je n’arrive pas à
croire que Maman soit morte. Il faut que je demande à Maman. J’ai besoin
qu’elle m’explique ce que je ne comprends pas. Elle doit m’entendre. Maman
n’est pas morte. Ce n’est pas vrai. Il n’est pas possible de partir comme ça.
Sur une autre rive. Où ? On ne sent plus rien. Terminé, elle est partie il y a
déjà presque quatre ans. J’en prends conscience quand je suis seule. Dans
ces moments-là, elle me manque beaucoup. Maman, le cri venant
spontanément aux lèvres lorsqu’on souffre ! C’est terrible de ne pas avoir de
mère quand on est jeune. Que faire quand je suis triste ? Vers qui me
tourner ?
Vers Grand-Mère, la mère de Maman ? Je l’aime mais c’est une vieille dame.
Elle mourra aussi peut-être bientôt. La mort est partout. On ne peut pas se
défendre, on meurt et l’on ne sait plus rien de soi. C’est une question qui
m’angoisse, cette différence entre l’actuel et le passé, le passage du passé au
présent, la mort au bout. Il y a trop de choses dont on ne peut pas parler.
Vers mon Père ? Je ne veux pas parler de lui. Il voyage beaucoup. Lorsqu’il
est à Paris, il s’enfouit pendant les déjeuners ou dîners à la maison dans ses
journaux de finance. Il ne me voit même pas. Parfois, il pose la question « Ça
va l’école ? ». Ma grand-mère, qui signe mes bulletins scolaires, répond
« oui, ta fille travaille très bien ». Je fuis l’injustice de cette indifférence et, 10
d’une manière plus générale, face aux contrariétés, aux échecs, je m’impose
une sorte de stoïcisme en refoulant mes véritables sentiments.
Je me sens terriblement seule, toute seule. Je suis solitaire mais finalement
fière de l’être. Seules les filles solitaires peuvent garder pour elles leurs
réflexions, leurs passions. Les autres dispersent leurs sentiments dans des
chuchotements, des confidences. Je me demande ce qu’est l’amour. Et
pourtant, quelque chose veut sortir de moi. Je voudrais créer, écrire ne
sachant pas bien dessiner, peindre, sculpter… L’être humain doit vivre pour
accomplir. J’ai peur de mourir avant de savoir ce que j’ai à créer. Mais oui,
peut-être réussirai-je à faire quelque chose de ma vie. Je voudrais écrire des
livres.
Ce journal transcrira mes premiers ânonnements mais la matière, ma petite
vie, est bien mince. J’aimerais tant écrire sur des sujets intéressants,
construire des personnages attrayants.
Lire et relire ces feuillets ; m’agacer de ces jérémiades. Je déteste cette
manière de fouiller dans mes sentiments, sans pudeur, sans fierté. Je n’arrive
cependant pas à déchirer ce pauvre essai. 11



Collège Sant’ Anna


Les bus et d’innombrables autos s’agglutinaient et s’écoulaient dans
une rue parisienne trop étroite. Au milieu de cette agitation, Sant’
Anna demeurait un havre de paix, bénéficiant d’un vaste jardin.
Protégée par une haute grille, une grande pelouse s’étendait jusqu’au
bâtiment de direction du collège, un ancien hôtel particulier.
èmeMajestueux, de style néo-gothique, construit à la fin du 19 siècle, il
fut légué par son propriétaire à une fondation chargée de créer un
établissement pour jeunes filles. Il permettrait, selon ses directives,
« de les faire accéder et contribuer à une société non seulement
cultivée mais aussi policée ». Des salles de cours furent construites
dans le jardin. À la fin des enseignements, les couloirs bruissaient des
pas alertes des élèves, le collège bourdonnait alors comme une ruche
contrastant avec le sérieux un peu solennel du bâtiment de direction.
Une fois de plus dans le bureau du fondateur, devenu le sien, la
directrice recevait des professeurs de l’établissement assemblés
autour d’une grande table. La pièce de belle taille s’ornait d’une vaste
cheminée en marbre blanc ; au-dessus de son foyer veillait une Sainte
Anne d’austère beauté. L’acajou de la table diffusait la lumière des
lampadaires en argent. Sur les lambris blanc cassé s’adossaient de
hautes bibliothèques où se logeaient des alignements de vélins, de
maroquins luisants, certains ternis, tannés par les ans. Des centaines
d’in-folio occupaient les rayonnages inférieurs. Le choix des ouvrages
centré sur la psychologie avec des extensions sur la psychanalyse et la
psychiatrie reflétait le domaine de prédilection du fondateur.
Mobilier et livres restaient dans l’ordre qu’il avait fixé longtemps
auparavant.
La directrice, femme d’expérience, avait une haute conception de
l’éducation, en harmonie avec celle du fondateur du collège, mais
modernisée. On ne devait pas s’y limiter à l’apprentissage de
disciplines mais contribuer aussi à former les esprits, à permettre aux
élèves d’affronter difficultés et malheurs qui jalonnent toute vie. Cette
approche impliquait une connaissance des caractères des filles 12
confiées à l’école lors des conseils de classe comme celui concernant
aujourd’hui « les troisièmes A ». L’attention se porta d’abord sur les
élèves de médiocre niveau, afin de déterminer les causes des échecs et
les moyens d’y remédier. Madame Maury, le professeur principal
tint à souligner que les personnalités les plus complexes, posant
éventuellement le plus de problèmes pouvaient aussi être de
« bonnes élèves », aux résultats brillants.
- A qui pensez-vous ? Interrogea la directrice
- A la petite Edith S.
- Se plait- elle dans notre maison ?
Madame Maury cessa de triturer son stylo.
- Qui peut dire qu’elle se plaît réellement ici ? Répondit-elle. Son
père l’y a inscrite. Il est du genre à demander rarement son avis à
quelqu’un, à sa fille notamment.
- Vous le connaissez ?
- Je l’ai vu lors de réunions de parents d’élèves. Glacial, posant des
questions n’appelant pas de réponse.
- C’est une fille bien, affirma le professeur d’anglais désirant mettre
une distance entre père et fille, mais elle ne se mêle pas aux
autres.
- Qu’entendez- vous par-là ?
- Elle ne fait pas partie des petits clans qui se forment entre filles, ça
ne l’intéresse pas.
- Ce qui l’intéresse ce sont les devoirs, précisa Madame Maury. Elle
prend son travail très à cœur et réussit les travaux écrits,
particulièrement des rédactions longues, emplies de réflexions qui
témoignent de sa différence par rapport à des filles du même âge.
C’est cela, reprit Madame Maury : elle est différente.
- À l’oral, elle est trop timide reprit le professeur d’anglais.
- Je dirais plutôt réservée précisa madame Maury. Vis-à-vis de ses
camarades qui ne la ménagent certes pas, elle peut être
désagréable. Les filles l’ont surnommée la « grincheuse ». J’ai dû
intervenir pour faire cesser des échanges blessants. Finalement je
ne la connais pas très bien. Elle semble à la fois désirer que l’on
s’intéresse à elle mais se contracte dès qu’on l’aborde.
Le professeur d’histoire raconta qu’un jour de conflit entre certaines
élèves et Édith, une camarade désireuse d’être gentille, avait dit à la
classe tout entière : « cessez de la taquiner, elle n’a pas de mère ». 13

Entendant cela, Édith avait été prise de panique, ne voulant pas être
plainte. « Anormale, je suis anormale » avait-elle fini par confier à
son professeur. Comprenant le danger d’être pris pour quelqu’un de
différent, Édith sait qu’elle l’est vraiment. L’annonce des conseils de
parents d’élèves la perturbe aussi dans la crainte des interventions de
sa famille, de son père notamment alors qu’elle s’efforce
constamment de tenir séparé le monde du collège et celui de son
foyer.
Une élève intelligente, intéressante, mais si différente conclut
madame Maury. Habituée à des classes garnies de filles volontiers
chipies, toujours impitoyables, celle-ci la touchait. Le professeur
espérait aussi qu’Édith avait assimilé la méthode de ses
enseignements, s’attachant finalement à certains des auteurs étudiés.
La directrice fit venir Édith dans son bureau. Était-ce en raison de la
solennité de la pièce, de la personnalité assez austère de son
occupante, l’élève crût-elle à une convocation pour réprimande ? Elle
afficha un visage contraint, presque hostile, répondant aux questions
bienveillantes posées par des monosyllabes à la limite de la politesse.

Une atmosphère de déception réciproque entre les enseignantes et
Édith s’installa, se prolongea tout au long d’une scolarité brillante par
les résultats mais ne conduisant pas à l’épanouissement d’un
caractère enfermé dans une solitude à la fois désirée et détestée.
14
Édith
Une rêverie
Voici quelque temps j’ai renoncé à aimer une fille, un garçon. Je n’arrive pas
à savoir ce qu’ils cachent. Peu valent la peine que l’on s’intéresse à eux : ils
ne sont ni beaux, ni intelligents, ni sincères. Alors j’ai imaginé un homme
dont la silhouette, la démarche, l’allure se précisent peu à peu. Taille élevée,
épaules carrées. La tête reste floue. Les cheveux : ni très blonds, ce serait trop
germain, ni noirs, ce serait trop méditerranéen. Je me fabrique un petit
roman sur mesure où je peux insérer mes désirs, y déposer mes déceptions,
mener mes rêves. Mon personnage m’accompagnera dorénavant. Je fais ainsi
la connaissance de quelqu’un de nouveau. Mon besoin de taper ces pages sur
mon ordinateur s’explique. Dans ces feuillets, je peux laisser libre cours à
mes sentiments les plus secrets et les plus fous. J’écris pour prolonger
l’instant, en garder trace, entrer en connivence avec ma créature.
Je vous raconterai, mon nouvel ami, ce qui m’arrive et surtout ce qui ne
m’arrive pas… encore. Votre univers, je le devine : vous marchez dans le
jardin du Luxembourg, élégante silhouette. Peut-être regardez-vous cette
rousse dont les cheveux sont lumière. Que faîtes-vous réellement ? Vous
enseignez quelque part dans le quartier. J’aimerais être votre étudiante. Et
votre voix, quelle tonalité ? Basse, baryton plutôt. Tout cela est difficile parce
que je ne peux pas me représenter avec précision cet homme, physiquement,
dans sa chair.
Voyages. Je rêve de vrais voyages. Avec vous. Avec vous, dans de nouveaux
pays, je voudrais partager des aubes et des couchers de soleil, surtout des
aubes parce que l’aube c’est l’annonce de la vie. Le miracle chaque matin de
la renaissance du monde dans lequel nous menons cette existence éphémère.
Il paraît qu’aux tropiques la nuit absorbe d’un coup toute lumière. Je
préférerais admirer avec vous ces couchers de soleil languissants de nos pays,
le rond jaune se déshabille lentement laissant échapper des étoles dans des
tons de rouge se dégradant vers le jaune avant de sombrer dans l’obscurité.
J’aimerais aller avec vous dans des forêts qui nous envelopperaient de
parfums inconnus, humides et doux. Le soleil ne pénètre pas. Des oiseaux
piaillent des notes discordantes. On prend des chemins sans issue pour se
perdre où le hasard nous emmène. Nos pieds hésitent, notre cheminement se 15

fait titubant. Sentiment d’enfermement. Délicieux. Un désir sourd de mon
corps, de mon ventre.
Mes voyages jusqu’ici se limitent aux vacances sous la direction de mon
Père. Austères, dans une bourgade en Cornouailles, deux petites chambres
d’un hôtel modeste donnant sur une mer balayée souvent par le vent et la
pluie. Mon Père disparaît dans son ordinateur, mécontent de s’être éloigné
de ses lieux de travail. Mais il remplit -m’explique-t-il- son devoir de père. Je
m’ennuie beaucoup : sur cette côte assez inhospitalière, il n’y a personne.
Parfois une planche à voile défile rapidement entraînée vers un port plus
accueillant.
Mon temps s’occupe avec des promenades, prétexte pour parler anglais avec
une femme louée pour me perfectionner dans la langue. Elle a subi un
examen préalable de la part de mon père qui voulait s’assurer de la qualité de
son accent. Veuve, sans enfants, des moyens financiers réduits, elle me
raconte ses malheurs. C’est triste mais cela ne m’intéresse pas. Alors je
m’accroche à mes rêves, à mon personnage.
Je pense à vous lorsque je nage dans l’étroit morceau de mer accessible à
partir d’une petite plage. L’eau y est transparente, propice au bain,
stimulante. Vous nagez si bien, un crawl rapide, souple, un peu
tumultueux. Il fait un temps gris indéfinissable, on aimerait le colorer à
l’aide de lumière italienne. Ah ! Que j’aimerais aller avec vous dans la
campagne toscane, à défaut dans un musée regorgeant de peintures étalant
des couleurs fortes, des verts profonds, des vermillons, des jaunes
éblouissants.
Je vous imagine, assis devant votre bureau, ouvrant un livre. Le meuble, lui
est Empire ou Louis XVI ; je ne vous vois pas cohabiter avec des pieds
contournés, maniérés. Vous avez besoin de rigueur, de lignes semblables à
votre droite silhouette. Finalement votre bureau me semble plutôt en verre
translucide, en harmonie avec l’ordinateur qui supporterait difficilement
dominer un meuble du passé.
Comme j’aimerais vous voir pousser la porte, entrer. Où ? Certainement pas
ici, dans cette triste maison mais dans un lieu magique qui me reste à
inventer.
En attendant des pensées désagréables me viennent : vous dînez dans des
restaurants chics que je ne connais pas avec une femme, des femmes, belles,
blondes, piaillant un peu comme les oiseaux. Vous vous régalez de leur
joliesse et souriez à leur insignifiance. Je suis furieuse à la pensée de ces
soirées mondaines où s’enlisent vos brèves amours. Je suis jalouse,
terriblement. Mais je me promets que lors de notre future rencontre, je ne
vous le montrerai pas. Jamais. Consolation : vous posez votre main sur la
mienne, celle laissée à votre portée. J’espère que vous ne remarquerez pas 16

que vous avez ainsi provoqué un frémissement de plaisir. Je veux ma
présence discrète, une compréhension chaleureuse, un amour non-dit.
…...
Dernière année d’école, ce sera très long. Je ne supporte plus ces filles
jacassant et ces professeurs embêtants. L’autre jour, j’ai eu une discussion
avec le professeur de français à propos de Stefan Zweig. Elle connaissait mal
cet être sensible et, en tous cas, ne comprenait pas son retrait d’un monde de
guerre, son refus d’être atteint par la vieillesse. Le départ volontaire n’est-ce
pas une solution puisque, de toute façon, il faut partir ?
Je lis comme une possédée, j’erre un peu dans la poésie de Shelley à Neruda
en passant par Valery. Finalement c’est ce dernier que je préfère et puis je
travaille. Une question lancinante : Qui es-tu ? Pourquoi vis-tu ? Que
ferastu ? J’ai l’impression qu’il est trop tard, que je passe à côté de l’essentiel.
Je sais qu’il existe des êtres auxquels on peut tout dire. Mon ami, je devrais
pouvoir tout vous dire. Mais même près de vous qui garderait si bien mes
secrètes pensées, je n’arrive pas à m’exprimer.

Cette quête pleurnicheuse, cette rêverie désincarnée n’est que le reflet d’un
défaut de confiance en moi. Je vais essayer de l’oublier et m’organiser pour
l’an prochain. Plus d’école. Que faire ? À la Sorbonne, préparer des diplômes
d’histoire, de lettres ?


À la Sorbonne

Voilà, c’est fait, j’ai le bac. Je remets de l’ordre dans mes notes de gamine, j’ai
relu ces pauvres pages, réécrit certains passages. Dorénavant je tiendrai un
vrai journal.



Juin

J’ai eu un petit amusement suivi d’une grande frayeur.
L’amusement d’abord : j’ai frappé à la porte du bureau de mon père qui m’a
dit d’entrer avec un regard étonné -je ne le dérange jamais- puis mécontent.
Il naviguait sur son ordinateur, je troublais, sans doute, quelque
combinaison qu’il espérait fructueuse.
- Je venais simplement t’informer que j’ai passé le bac, ai-je dit
négligemment.
- Mais quel âge as-tu ? Fut la réponse.
- Un peu plus de 16 ans 17


Il devait me croire en première, peut-être en terminale. En fait, le
déroulement de mes études jusque-là ne l’intéressait pas du tout. J’ai
poursuivi mon petit avantage :
- Bac mention Très bien, section L.
- Très bien.

Je ne savais pas si ce « Très bien » était dans son esprit une simple répétition
de l’annonce ou avait valeur de félicitation. En fait, je lisais sur sa figure un
désarroi : que faire maintenant de cette gamine ? Physique ingrat, trop jeune
pour être mariée, incapable d’être initiée à ses affaires, les études vers
lesquelles elle est attirée ne mènent à rien. Je profitais de ce trouble pour
annoncer tranquillement :
- Je souhaite m’inscrire, l’an prochain, à la Sorbonne. J’espère me
spécialiser après la maîtrise dans des études médiévistes, probablement la
poésie.

J’avais lancé cette histoire à tout hasard, cherchant à décontenancer mon
père. En fait, mon inscription était déjà faite en Sorbonne en première année
d’un cycle d’études littéraires. Après ?
L’amusement fut de courte durée, suivi d’une frayeur : mon père m’a
dévisagée longuement, puis s’est lancé dans un commentaire solennel de
mon annonce. Lorsqu’on parle avec lui, il finit toujours par transformer la
discussion en conférence. Parfaitement sûr de son discours, il ne cesse de
vous servir ses convictions avant tout d’essence financière. En bref, il se
sentait obligé de me parler plus tôt que prévu de mon avenir, celui d’une
jeune femme mariée qui lui donnerait une descendance. Il lui fallait du
temps pour trouver le mari convenable, apte à participer à ses affaires. La
recherche serait compliquée, longue : le candidat devait être compétent,
intéressé par les problèmes d’argent… sans être fasciné par sa fortune. On
me croit très riche disait-il et tu es ma fille unique. Des coureurs de dot vont
tenter de capter mes biens. « Je ne le tolérerai pas, grondait-il. J’ai survécu à
la guerre, j’ai reconstitué et, bien au-delà, la fortune familiale largement
détruite par les nazis. Elle ne passera pas dans les mains d’un gendre avide
et incapable. J’ai quelques pistes mais qui demandent à être poursuivies par
des mises à l’épreuve. En attendant je vais réfléchir à t’occuper pendant
quelques années. Allez, va… »
C’est ainsi. Je suis revenue dans ma chambre. Atterrée. Dans une rage sans
limites, j’aurais voulu tout casser autour de moi. Finalement, j’ai enfoui mon
visage dans l’oreiller. Que vais-je devenir ? On n’enferme plus aujourd’hui
les filles dans un couvent. D’ailleurs mon père se veut athée, rigoureusement
athée. Il déteste toutes les religions, y compris la religion de sa famille, 18

interdisant à sa belle-mère de m’emmener à la synagogue. L’évolution
d’Israël, marqué par un pouvoir grandissant du religieux, le révulse au point
de l’avoir fait cesser toute aide à quelque organisation juive que ce soit,
même laïque.
Ce n’était pas la peine de combattre pour aller à la Sorbonne, l’an prochain.
De toute façon, je n’arriverai pas à terminer des études avant le maudit
mariage. Le mieux serait de me suicider maintenant alors que je crois encore
un peu en ce qui est beau. Ne vaudrait-il pas mieux mourir avant de devenir
une Mme Simon ou Daniel Machin, avant d’être coincée dans une vie
dépourvue d'intérêt ? Quand je pense que j’ai vécu seize ans pour arriver à
envisager cette fin après avoir esquissé quelques gribouillis plus ou moins
idiots !


Juillet

J’ai ressassé ces idées noires pendant des jours et puis, miracle ! Mon père
m’a convoquée pour m’asséner des prescriptions qu’il croyait rigoureuses
mais qui, pour moi, me semblait l’ouverture d’une sorte de paradis.
J’ai décidé, disait-il :
- Tu t’inscriras à la Sorbonne. Après tout Cicéron, les philosophes grecs,
ce peut être une formation de l’esprit à défaut de bases scientifiques. Rien
sur les niaiseries du Moyen-âge. As-tu le niveau suffisant en latin et
grec ?
- Je l’espère…
- Je ne veux pas que tu changes de vêtements, de coiffure, tu n’as pas l’âge
d’être vraiment une étudiante. Je tiens à ce que tu reviennes directement
à la maison après les cours. Ne ramène pas ici de camarades filles ou
garçons : il ne faut pas qu’ils connaissent cette maison trop riche…

Un rire intérieur m’étourdissait. Une forme de liberté s’offrait à moi,
intellectuelle d’abord, j’allais aussi pouvoir entrer dans tant de
connaissances sociales. Je me ferai peut-être des amis malgré le ridicule de
l’enfermement dans lequel mon père voulait me maintenir. Vis-à-vis de
moimême, je me sens libre mais vis-à-vis de Papa, je suis obligée de jouer un
rôle. Plus le temps passe, plus l’abîme se creuse entre nos deux mondes. Il ne
connait pas la nouvelle organisation des Universités. Il faut choisir et
l’Université et la spécialité avant de passer le bac. Je suis inscrite à la
Sorbonne, en Lettres, littérature, spécialité anglais, parcours enseignement
et recherche. À dix-huit ans, je serai majeure et le vrai combat commencera
pour me libérer. J’avais deux ans encore devant moi pour m’y préparer.
19


Octobre

Premier cours à la Sorbonne Amphi Richelieu, dix heures. J’étais noyée,
éberluée de me retrouver au milieu de tant de garçons et de filles nettement
plus âgés et puis soulevée par une envie enthousiaste de travailler, de faire
des dissertations, des exposés. Le cours de littérature comparée s’appuyait
sur l’analyse des sociétés et des systèmes de valeur imprégnant les écrits
étudiés. La présentation du sujet me remplit de plaisir : les phrases
sonnaient, bien articulées au service d’une construction puissante.
L’ampleur du cours me changeait des leçons entendues jusque-là.
Après cet exposé vraiment magistral, j’ai commencé à explorer la Sorbonne,
ses couloirs, la cour d’honneur, entrouvert la porte de quelques amphis. Je
vivrai là -je le sentais- des années enchantées par les statues, les lumières
tamisées, le caractère vieillot de l’ensemble, poli par tant de professeurs et
d’étudiants qui s’y sont succédé et ont avancé dans la connaissance.
Le quartier aussi me plait : hier, j’ai remonté le boulevard Saint-Michel
inondé de soleil pour aller au Luxembourg. Les voiles des petits bateaux
déployaient sur le bassin des courbes en forme de hiéroglyphes sur une eau
étincelante sous le soleil. Fascinant. Je me répète : profite de ces moments
d’enrichissement intellectuel ; cultive cette joie de parcourir le quartier tout
autour de la Sorbonne. Si l’on n’attend rien de la vie, on la trouve formidable
car on découvre le merveilleux dans ses plus petits détails.
J’ai vraiment l’air d’une gamine. Dans notre amphi, il y a quelques garçons
parmi beaucoup de filles. Des types très différents. Un bel éventail…
pourtant je n’exerce sur eux aucun attrait. Si je sortais avec un tee-shirt
entrouvert, les seins à moitié dénudés, des pantalons collants à l’extrême,
peut-être les hommes me suivraient-ils du regard mais avec mes vêtements
très ordinaires, mes nattes entortillées autour de ma tête, je n’ai aucune
chance de les attirer. J’ai un assez beau corps, je le regarde nu tous les soirs
devant le miroir, mais habillé il ne présente pas le moindre sex-appeal.
J’essaie de me persuader que ces types sont idiots ; c’est juste pour me
consoler de n’avoir aucun contact avec eux.
Hier, dans un amphi plein, une place était encore disponible à côté de moi,
une fille très maquillée s’y est assise. Pleine d’entrain, d’esprit. Sexuellement
attirante. Le genre qui fait beaucoup d’effet sur les hommes. Toujours prête à
flirter, entourée en permanence d’une bande de filles et de garçons. Par ma
présence, je bloquais une place à côté d’elle. Elle s’est levée, m’a jeté un
regard froid, distant, signifiant « ne recommence pas ce jeu » et s’est juchée
tout en haut de l’amphi, une grappe d’étudiants se formant autour d’elle.
Ils organisent des sorties. En boîte, je les ai suivis un soir, une nuit plutôt :
ça commence à une heure du matin. Je me suis terriblement ennuyée. Du 20
bruit, des lumières sauvages, des odeurs de transpiration, d'alcool et de joint.
Des agitations en tous sens qu'ils appellent danse. J'ai entendu dans le
groupe de camarades un conseil : « il faut aller chez Maria, on rigole plus,
elle occupe l'appartement de ses parents, des Brésiliens qui ne sont jamais là,
elle y fait des parties, on boit, on fume, on couche à volonté ». Je n'irai pas. 21



L’huissier et l’étudiante


Six heures avaient sonné au carillon de la pendule dans le petit salon
du recteur, l’huissier terminait son service qui, ce soir, ne se
prolongerait par aucune cérémonie. Il descendit le majestueux
escalier de marbre blanc, enfila le couloir menant à la cour d’honneur,
avant de rejoindre deux vigiles, gardiens de la porte d’entrée de la
Sorbonne. Un flux important se pressait, calme, varié, composé
d’étudiants, de moins jeunes sans doute des auditeurs à l’université
du troisième âge. L’huissier qui avait commencé son service juste
avant soixante-huit, ne s’habituait pas à l’éclatement des
enseignements jadis concentrés ici dans des universités multiples et
souvent périphériques. Restaient à la Sorbonne seulement quelques
unités, les grands amphis étant désormais consacrés le plus souvent à
des cérémonies. Malgré ces changements, il ne se plaignait pas : un
profil un peu dessiné à la grecque et un poitrail avantageux lui
avaient permis d’accéder, après de longues années comme appariteur
d’amphi, à la fonction d’huissier de rectorat qu’il considérait
glorieuse. Les grands jours, revêtu d’un habit, décoré d’une chaîne, il
précédait le recteur portant même parfois la masse en métal argenté.
Jetant un coup d’œil vers la chapelle de Richelieu, il l’aperçut, petite
silhouette surmontée d’un flot de cheveux entortillés. Elle était
aisément repérable par son âge, par son comportement. Solitaire, elle
semblait habituée à se promener en Sorbonne. L’huissier l’avait
entrevue aux quatre coins de l’immense maison se faufilant dans les
labyrinthes des couloirs, sans but apparent. Lors d’une cérémonie
solennelle de remise des prix aux meilleures thèses, il l’avait même
aperçue dans le grand amphi, ayant réussi à se mêler aux invités.
Aujourd’hui, pour une fois immobile, elle contemplait la chapelle
dédiée à Richelieu. Les habitués des lieux défilent devant ce
monument sans vraiment regarder le portique à colonnes et son
fronton triangulaire. Ils jettent parfois un coup d’œil distrait sur
l’horloge derrière laquelle se profile, à l’arrière-plan, le dôme
recouvert d’ardoises en écaille. 22

Le surlendemain, le vieil homme trouva la petite étudiante, plantée
devant une des portes du grand salon où allaient se réunir des
personnalités à l’occasion de la remise d’un doctorat honoris causa à
un professeur de droit anglais. Comment avait-elle franchi le barrage
de ses collègues qui, veillant à la sécurité, assuraient le contrôle des
invitations ? Il l’interpella :
- Montrez-moi votre carton ?
- Je n’en ai pas, répondit-elle d’une voix contrite, mais j’aime
tellement la Sorbonne que je cherche à connaître tous ces amphis,
toutes ces salles, tous ces coins et recoins.
- Je vous ai déjà repérée. Comment vous appelez-vous ? Dans
quelle Université êtes-vous inscrite ?
- Édith Steig, je suis inscrite en Lettres.
- Vous travaillez un peu malgré vos promenades dans la maison ?
- Ma première année se termine ; j’ai de bonnes notes. J’aime aussi
tout et tous ceux qui contribuent à mettre en valeur la Sorbonne.
Depuis des siècles, à travers ses avatars, c’est un lieu magique, un
écrin pour l’expression de pensées multiples.
- Vous connaissez l’histoire de la maison ? Reprit l’huissier.
- J’ai lu les documents qui la racontent et décrivent tous ses
éléments si divers. Ici le palais, celui du recteur et de ses services,
puis en montant l’escalier sur le versant de la montagne Sainte
Geneviève, tous les amphis et les salles d’enseignement… Je
souhaiterais maintenant voir -dit-elle timidement si cela était
possible- les pièces ouvertes seulement pour des cérémonies sur
invitation.

Tant d’attention à des lieux qu’il avait toujours aimés d’instinct,
touchait le vieil appariteur élevé à la dignité d’huissier. Il constate :
les étudiants, jeunes ou vieux, n’accordent aucun regard à l’édifice ;
sa propre petite fille, inscrite en gestion, ne cessait de déplorer la
vétusté de certaines salles. Nombre de participants à la cérémonie
qui s’annonçait n’y feraient acte de présence que par routine ou
obligation. L’étudiante, elle, paraissait l’une des rares assistantes
sincèrement intéressée. L’huissier la fit entrer dans le grand salon.
Aussitôt elle reconnut sur les boiseries les panneaux qui illustrent les
disciplines, les Lettres sous forme de cinq allégories féminines, les
Sciences par des vieillards tenant globe, bielle. Sur le panneau central,
l’Académie de Paris, représentée par le vice-recteur, semble trôner au
milieu des doyens des diverses Facultés. La jeune fille montra à 23

l’huissier l’équilibre de la composition puis poursuivit l’explication
pour tous les autres détails des peintures de la salle.
Arrivé en fin de carrière, le vieil homme n’avait cependant jamais
poussé aussi loin l’étude des lieux, ne relevant parfois que des bribes
d’explication dans les discours du recteur. Il décida d’aider cette
jeune fille apparemment passionnée par une Sorbonne qui avait
donné à sa propre personne -pensait-il- de l’importance. Afin de
faciliter la démarche d’Édith, il lui indiqua le bureau où elle pouvait
le joindre afin d’obtenir les invitations aux prochaines cérémonies.
Des relations s’établirent entre l’huissier et l’étudiante, ni amicales, ni
affectives –ils ne parlèrent jamais de leurs familles, ni de leurs
occupations en dehors de la Sorbonne. Elles correspondaient
simplement à un échange de services rendus : il la faisait entrer dans
des lieux réservés aux cérémonies, elle lui commentait la richesse
picturale qui s’étale non seulement dans les salles de réception mais
aussi dans les amphis, petits et grands, dans la bibliothèque, décorant
même paliers, escaliers, portiques et vestibules. Édith était, en effet,
fascinée par cette débauche de peintures aujourd’hui fanées dans des
lieux inattendus. Les statues l’intéressaient moins. Des statues, il y en
a partout ailleurs mais, seule, la Sorbonne a le privilège d’avoir été
èmeornée, lors de sa reconstruction à la fin du 19 siècle, de toiles si
nombreuses et si diverses.
Inscrite à des cours d’histoire des civilisations, Édith découvrait dans
les thèmes qui avaient inspiré cette profusion d’images, une
illustration du laïcisme conquérant, un peu pompeux des débuts de
la Troisième République, teinté de l’idéalisme universitaire
témoignant d’une passion au service du Savoir.
Montant allègrement le grand escalier de marbre blanc, Édith
débouchait sur le vaste péristyle où elle pouvait lire une sorte de
bande dessinée résumant l’histoire de la Sorbonne. Elle commence
avec sa fondation par Robert de Sorbon, se poursuit avec le rappel
d’une leçon d’Abélard dans le cadre d’un Paris médiéval dont la
richesse se compte au nombre de tours et de clochers d’où émerge la
Sainte Chapelle. L’histoire racontée comporte des oublis ; l’histoire
est toujours arrangée par ceux qui l’écrivent ou la peigne, constatait
une fois de plus Édith. Richelieu est magnifié en tant que bienfaiteur
de la maison tout en estompant sa qualité de prince de l’Église. Le
ème19 siècle, lui, est gommé jusqu’à la refondation de la Sorbonne, en
ces fastes années 1880, par une jeune république parée d’une
militante vertu !

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