L'enquête d'Hérodote

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En composant avec l'Enquête la première grande œuvre en prose de la littérature grecque, Hérodote marque un moment crucial de l'histoire des formes littéraires : il donne à la prose grecque ses lettres de noblesse. Dans cette prose ethnographique ou historique reconnue comme une prose d'art, une étude des divers champs linguistiques permet de déceler des procédés caractéristiques de la langue poétique.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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EAN13 : 9782336364391
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Collection Karim Ma NSourL’ENQUÊTE D’HÉRODOTE
KuBaBaUne poétique du premier prosateur grec
Série
antiquité
En composant avec l’Enquête la première grande œuvre en prose de
la littérature grecque, Hérodote marque un moment crucial de l’histoire L’ENQUÊTE D’HÉRODOTE des formes littéraires : il donne à la prose grecque ses lettres de noblesse,
tout en se situant dans un rapport de liation, sinon d’émulation, vis-à-vis Une poétique du premier prosateur grec
de l’héritage poétique et en particulier de la poésie épique. L’auteur du
traité Du Sublime le qualie d’Ὁμηρικώτατος, et Denys d’Halicarnasse
voit en lui un « émule d’Homère » ; le rhéteur Hermogène évoquant
pour sa part une langue et un style poétiques…
Dans cette prose ethnographique ou historique reconnue comme
une prose d’art, une étude des divers champs linguistiques permet de
déceler des procédés caractéristiques de la langue poétique. Phonétique,
métrique, morphologie, syntaxe sont le lieu d’une poétique de la prose
orientée dans deux directions : l’oralité et la bigarrure, au sein d’une
plus large perspective génétique.
Karim Mansour est agrégé de grammaire et docteur en études
grecques de l’Université Paris-Sorbonne. Il enseigne actuellement le
grec à l’Université Bordeaux Montaigne. Ses recherches portent sur la
poésie grecque archaïque et classique, la prose historique et les liens
qui les unissent, sur les plans linguistique, philologique et poétique.
Couverture : Collage 113 de Jean-Michel Lartigaud.
ISBN : 978-2-343-05011-9
49 € 9 782343 050119
ff
L’ENQUÊTE D’HÉRODOTE
Karim Ma NSour
Une poétique du premier prosateur grec












L'ENQUÊTE D'HÉRODOTE
UNE POÉTIQUE DU PREMIER PROSATEUR GREC













COLLECTION KUBABA
Série Antiquité




L'ENQUÊTE D'HÉRODOTE
UNE POÉTIQUE DU PREMIER PROSATEUR GREC



Karim Mansour










Association KUBABA, Université de Paris I
Panthéon – Sorbonne
12, place du Panthéon 75231 Paris CEDEX 05


L’HARMATTAN
Reproductions de la couverture :

Logo KUBABA : la déesse KUBABA de Vladimir Tchernychev
Illustration : Collage 113 de Jean-Michel Lartigaud


Président de l’association : Michel Mazoyer

Comité de rédaction
Trésorière : Valérie Faranton
Secrétaire : Charles Guittard
Comité scientifique
Sydney Aufrère, Sébastien Barbara, Marielle de Béchillon, Nathalie Bosson, Dominique
Briquel, Sylvain Brocquet, Gérard Capdeville, Jacques Freu, Charles Guittard, Jean-Pierre
Levet, Michel Mazoyer, Paul Mirault, Dennis Pardee, Eric Pirart, Jean-Michel Renaud,
Nicolas Richer, Bernard Sergent, Claude Sterckx, Patrick Voisin, Paul Wathelet

Ingénieur informatique
Patrick Habersack (macpaddy@free.fr)



Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud
et de Vladimir Tchernychev.

Ce volume a été imprimé par

© Association KUBABA, Paris

© L’Harmattan, Paris, 2014
5-7, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
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harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05011-9
EAN : 9782343050119





Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/


COLLECTION KUBABA
Série Antiquité
Sydney H. AUFRERE, Thot Hermès l’Égyptien. De l’infiniment grand à l’infiniment petit.
Régis BOYER, Essai sur le héros germanique.
Dominique BRIQUEL, Le Forum brûle.
Jacques FREU, Histoire politique d’Ugarit.
——, Histoire du Mitanni.
——, Suppiliuliuma et la veuve du pharaon.
Richard-Alain JEAN et Anne-Marie LOYRETTE, La Mère, l’enfant et le lait.
Éric PIRART, L’Aphrodite iranienne.
——, L’éloge mazdéen de l’ivresse.
——, Guerriers d’Iran.
——, Georges Dumézil face aux héros iraniens.
Michel MAZOYER, Télipinu, le dieu du marécage.
Bernard SERGENT, L’Atlantide et la mythologie grecque.
——, Une antique migration amérindienne.
Claude STERCKX, Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens.
——, Le mythe indoeuropéen du guerrier impie.
Les Hittites et leur histoire en quatre volumes :
Vol. 1 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, en collaboration avec Isabelle
KLOCKFONTANILLE, Des origines à la fin de l’Ancien Royaume Hittite.
Vol. 2 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Les débuts du Nouvel Empire Hittite.
Vol. 3 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, L’apogée du Nouvel
Vol. 4 : Jacques FREU et Michel MAZOYER, Le déclin et la chute du Nouvel Empire
Hittite.
Hélène VIAL, Aphrodite-Vénus et ses enfants.
Michel MAZOYER (éd.), Homère et l’Anatolie.
——et Valérie FARANTON (éds.), Homère et l’Anatolie 2.










A mon père et à ma mère.

Pour Audrey.
Pour Irène Elissa.

INTRODUCTION


« Se tiennent alors les grands Jeux Olympiques : et Hérodote,
considérant qu’avec eux l’occasion lui était venue de ce qu’il
convoitait le plus, jetant ses regards sur cette assemblée pleine
de tous les Grecs où les meilleurs hommes de tous horizons se
trouvaient réunis, se présenta à l’opisthodome, en qualité non de
spectateur, mais de concurrent aux Jeux — et s’exhiba en
chantant ses Histoires et en charmant si bien le public présent,
que ses livres, qui étaient eux aussi au nombre de neuf, reçurent
le nom de Muses. »

C’est en ces termes que Lucien, dans l’ouvrage qu’il consacre au premier
grand prosateur de la littérature grecque, évoque la naissance de la gloire
1d’Hérodote .
L’Enquête d’Hérodote, ou ses Histoires, puisque cette œuvre connaît
le privilège ambigu de porter dans les langues modernes deux titres possibles,
se présente en effet à nous comme un ensemble de neuf livres dont chacun est
placé sous l’autorité d’une Muse, le premier s’intitulant Clio, puis Euterpe,
Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polymnie, Ouranie, Calliope — en
parfaite conformité avec l’ordre donné par Hésiode aux vers 77 à 79 de sa
2Théogonie . Si l’on pense aujourd’hui qu’il n’en était pas encore ainsi du
vivant d’Hérodote, et que ce patronage ainsi que la partition même de l’œuvre
sont probablement dus aux Alexandrins (ce qui rend quelque peu
anachronique le témoignage de Lucien), du moins cette tutelle poétique
peutelle apparaître comme significative, et le témoignage en question, revêtir
audelà même de son inexactitude historique un caractère de véracité
métaphorique, sinon philologique — en entendant par ce terme de philologie
le goût et l’intérêt portés à l’élucidation de problématiques littéraires et
textuelles.

1 LUCIEN, Hérodote, I, 23 : Ἐνίσταται οὖν Ὀλύμπ ια τὰ με γά λα, καὶ Ἡρ ό δ οτ ος το ῦτ’
ἐκεῖνο ἥκειν οἱ νο μ ί σας τὸν καιρόν, οὗ μά λιστα ἐγλίχετ ο, πλήθουσαν τηρήσας τὴν
πανήγυριν, ἁπαν ταχό θεν ἤδη τῶν ἀρίστων σ υ νει λεγ μ ένω ν, παρελθὼν ἐς τὸ ν
ὀπισθ ό δ ο μ ο ν οὐ θεατὴν ἀλλ’ ἀγωνιστὴν Ὀλ υμπίων παρεῖχεν ἑαυτ ὸν ᾄδων τὰς
ἱστορίας καὶ κηλῶν τοὺς παρόντας, ἄχρι το ῦ καὶ Μούσας κληθῆ ν αι τὰ ς βίβ λους
αὐτο ῦ, ἐ ννέα καὶ αὐτὰς οὔσας (nous traduisons).
2 HESIODE, Théog. 77-79 : Κλε ιώ τ’ Εὐτέρπη τε Θά λειά τε Μελπο μ έν η τε # Τερψ ιχό ρη
τ’ Ἐράτω τε Πο λύ μνιά τ’ Οὐρα νίη τε # Καλλι όπη θ’ · ἣ δὲ προφερε στάτη ἐστὶν
ἁπασέων.
11

Car si les Muses, en tant que filles de Mnémosyne, représentent
d’abord un rapport à la « mémoire » collective, donc au « savoir » traditionnel,
rapport qui peut justifier leur attribution à un texte qui se présente justement
comme une « enquête », selon le sens étymologique du nom ἱστορίη
qu’emploie Hérodote pour définir la teneur de son œuvre en son
commencement (Proème), elles sont tout autant les « inspiratrices » du poète,
auquel elles délivrent la matière de son chant — à commencer par l’aède
homérique, qui les invoque afin qu’elles s’expriment par sa voix. On sait
qu’Hérodote lui-même ne se place en aucun cas sous un tel patronage, et qu’il
substitue au contraire à l’invocation traditionnelle la mention autographe
liminaire Ἡροδότου Ἁλικαρνησσέος « D’Hérodote d’Halicarnasse… » ; mais
il n’en reste pas moins que l’appellation postérieure, et à plus forte raison
alexandrine, donnée à son œuvre, apparaît comme un signe éloquent d’une
composante poétique que les Anciens avaient sans nul doute reconnue, et que
ce présent travail voudrait mettre en lumière.

Un héritage poétique

Hérodote occupe en effet une position singulière dans l’histoire de la
littérature grecque, et plus largement dans celle des formes littéraires. Auteur,
ou plus justement compositeur de la première grande œuvre écrite en prose
grecque, il ne connaît pour ses prédécesseurs que les poètes d’une part, au
premier rang desquels figure Homère ; et de l’autre, des philosophes et
logographes, ioniens comme lui, qui se servirent d’une prose dont n’ont
survécu que des fragments, mais dont on sait qu’elle ne donna pas matière à
3une œuvre d’une telle envergure . L’héritage littéraire reçu par Hérodote se
4révèle donc en grande partie poétique . Cela n’exclut d’ailleurs pas qu’à côté
de cette tradition qui remonte fort loin dans le temps, aient circulé aussi des
récits et des contes — dont les Fables d’Esope offrent un exemple qui nous
est demeuré par écrit — et dont on peut supposer antique l’existence orale :
mais sur le plan des textes littéraires, l’œuvre d’Hérodote apparaît bien en son
immensité comme un authentique commencement.


3 Pour l’héritage poétique d’Hérodote, voir J. MARINCOLA, 2006, p. 13-28 ; pour ses
prédécesseurs en prose, voir R. FOWLER, 2006, p. 29-45.
4 Rappelons qu’Hérodote eut pour oncle probable le poète Panyassis d’Halicarnasse,
dernier grand représentant de la poésie épique d’époque archaïque, auteur d’une
Hérakleia en quatorze volumes et d’Ionika consacrées aux colonies fondées par les
Ioniens.
12

Or il est naturel dans ces conditions qu’en créant quelque chose de
nouveau, et en donnant en quelque sorte à la prose grecque ses lettres de
noblesse, Hérodote ait connu l’influence des textes qui l’ont précédé,
c’est-àdire en particulier des poètes — et plus précisément de la poésie épique, avec
5laquelle son œuvre entretient aussi d’étroites affinités thématiques ; et que
dans son désir de hisser la prose au statut de texte littéraire, il ait eu recours
notamment à des procédés poétiques. Et il se trouve précisément que ces
influences et ces tendances sont bien documentées chez les Anciens.

Témoignages anciens

Le premier témoignage, il est vrai, paraît refuser à l’œuvre d’Hérodote
une dimension poétique : il s’agit du passage de la Poétique dans lequel
6Aristote oppose histoire et poésie, sur le critère des objets de l’imitation :

« En effet, la différence entre l’historien et le poète ne vient pas
du fait que l’un s’exprime en vers ou l’autre en prose (on pourrait
mettre l’œuvre d’Hérodote en vers, et elle n’en serait pas moins
de l’histoire en vers qu’en prose) ; mais elle vient de ce fait que
l’un dit ce qui a eu lieu, l’autre ce à quoi l’on peut s’attendre.
Voilà pourquoi la poésie est une chose plus philosophique et
plus noble que l’histoire : la poésie dit plutôt le général, l’histoire
7le particulier » .

8Nous savons aujourd’hui, grâce à des travaux tels que ceux de David Asheri ,
que le regard d’Hérodote n’est pas seulement dirigé sur les faits réellement
advenus, mais qu’il se porte aussi sur les grandes causalités de l’histoire et
acquiert par là même une dimension universelle que l’on pourrait apparenter

5 Pour l’héritage épique d’Hérodote, voir D. BOEDEKER, 2002, p. 97-116.
6 ARISTOTE distingue en effet les moyens, les objets et les modes de l’imitation : « ou
bien ils imitent par des moyens différents, ou bien ils imitent des objets différents, ou
bien ils imitent selon des modes différents, et non de la même manière » (Poét. 1447a :
ἢ γὰρ τῷ ἐν ἑτ έροις μιμεῖ σθαι, ἢ τῷ ἕτερα, ἢ τῷ ἑτέρως καὶ μὴ τὸν αὐτὸν τρόπ ον ;
trad. M. Magnien, 1990).
7 Poét. 1451b : Ὁ γὰρ ἱστορι κὸς καὶ ὁ ποιητὴς οὐ τῷ ἢ ἔμμετρα λέγε ιν ἢ ἄμ ετρα
διαφέρουσι ν ( εἴη γὰρ ἂν τὰ Ἡ ροδό τ ου εἰς μέτρα τεθῆναι, καὶ οὐδὲ ν ἧττον ἂν εἴη
ἱστορία τις με τὰ μέτρου ἢ ἄν ευ μέτρων) · ἀλλὰ τούτῳ διαφέρει, τῷ τὸ ν μὲ ν τὰ
γενόμε να λέγει ν, τὸν δὲ οἷα ἂν γένοιτ ο. Διὸ καὶ φιλοσο φώτερο ν καὶ σπουδαιέστερον
ποίησις ἱστ ο ρί ας ἐστίν · ἡ μὲ ν γὰρ ποίησις μᾶλλον τὰ καθ ό λου, ἡ δ’ ἱστ ο ρία τὰ καθ’
ἕκαστον λέγει (trad. M. Magnien).
8 Cf. D. ASHERI, 1988, « Introduzione generale », p. VII-LXIX.
13

au discours poétique et à une plus large philosophie de l’Histoire. Mais notre
perspective portera moins sur l’objet de la représentation à l’œuvre que sur les
modes employés, moins sur le contenu que sur les formes d’expression ; à cet
égard, plusieurs chapitres ultérieurs de la Poétique pourraient sans doute
s’appliquer à l’œuvre d’Hérodote. Cependant, c’est surtout vers les
témoignages des rhéteurs qu’il convient de se tourner, pour percevoir la
réception poétique d’Hérodote dans l’Antiquité.

Denys d’Halicarnasse mentionne Hérodote, son compatriote, dans
plusieurs de ses ouvrages rhétoriques. Hérodote représente pour lui l’un des
meilleurs exemples de l’« harmonie mixte », ou intermédiaire, entre
« l’harmonie austère » et « l’harmonie polie ». Or, de cette harmonie, « le
9modèle suprême est le poète Homère » : une filiation s’établit ainsi,
d’Homère à Platon, en passant par Hérodote. La triade ainsi composée se
retrouvera d’ailleurs au siècle suivant dans le traité Du Sublime, dont l’auteur
10qualifie Hérodote d’ Ὁμηρικώτατος, aux côtés de Platon :

« Hérodote a-t-il été seul un très grand imitateur d’Homère ?
Stésichore avant lui, Archiloque, et Platon plus que tous les
autres ont puisé à la source homérique. Ce dernier a sur lui dérivé
11de ce grand fleuve un nombre incalculable de ruisseaux » .

9 DENYS D’HALICARNASSE, Démosthène, 41.2 : Ταύτης τῆς ἁρμ ον ίας κράτιστος μὲ ν
ἐγένετ ο κανὼν ὁ ποιητὴς Ὅμηρο ς, καὶ οὐκ ἄν τις εἴποι λέξιν ἄμ εινο ν ἡρ μοσμένη ν τῆς
ἐκείνου πρὸς ἄμ φω ταῦτα, λέ γω δὲ τή ν τε ἡδονὴ ν καὶ τὸ σεμ νόν. Ἐζήλ ωσ αν δὲ αὐτὸν
ἐπῶν τε πολλοὶ ποιηταὶ καὶ με λῶν, ἔτι δὲ τραγῳδίας τε καὶ κωμῳδίας, συ γγραφεῖς τε
ἀρχαῖο ι καὶ φιλό σο φο ι καὶ ῥήτορες « Pour cette harmonie, le modèle suprême est le
poète Homère ; l’on ne saurait citer en effet de style mieux ajusté que le sien sous le
double rapport de l’agrément et de la solennité. Parmi ses imitateurs, on compte
beaucoup de poètes épiques ou lyriques, beaucoup aussi d’auteurs tragiques ou
comiques, d’historiens, de philosophes ou d’orateurs antiques », — ajoutant : « je
m’en tiendrai aux auteurs qui se sont illustrés en prose, et n’en présenterai que deux,
ceux que je considère comme les plus importants : un historien, Hérodote, et un
philosophe, Platon » — συ γγραφέων μὲν Ἡ ρόδ οτο ν, φιλοσό φων δὲ Πλάτων α (trad.
G. Aujac, 1988).
10 Ce point de convergence entre Denys et le Pseudo-Longin ne surprend guère, dans
la mesure où le traité Du Sublime est une défense du style de Platon en réponse au
traité du même nom dû à Cécilius de Kalè Aktè, un ami de Denys, qui dénigrait le
philosophe ; cf. H. LEBEGUE, 1939, « Introduction », p. XX-XXII. Je remercie V.
Fromentin de m’avoir signalé cette information.
11 Du Sublime, 13.3 : Μόνος Ἡρό δοτ ος ὁμ ηρικώτατο ς ἐγένετο ; Στησίχ ορος ἔτι
πρότερον, ὅ τε Ἀρχί λοχ ο ς, πάντων δὲ τούτων μά λιστα ὁ Πλάτων, ἀπὸ τοῦ ὁμηρικοῦ
14

Dans la Lettre à Pompée Géminos, c’est le critère de la variété ( ποι κ ιλία) dans
la sélection des matériaux qui conduit Denys d’Halicarnasse à voir en
Hérodote un « émule d’Homère » — Ὁμήρου ζηλωτής :

« Hérodote en effet était conscient que toute narration de
longueur appréciable ne pouvait toucher agréablement l’esprit
des auditeurs que si elle offrait des temps de repos, tandis que,
si elle en restait toujours à décrire les mêmes actions, elle aurait
beau être parfaitement réussie, elle blesserait l’oreille jusqu’au
dégoût ; aussi cherchait-il à introduire de la variété dans son
œuvre, en bon imitateur d’Homère ; c’est pourquoi quand nous
prenons son livre, nous sommes sous le charme jusqu’à la
12dernière syllabe et nous en demandons toujours davantage » .

La variété dont il est ici question concerne le matériau même de l’œuvre ( ὁ
πραγματικὸς τόπος), et non à strictement parler le style de l’écrivain. En
revanche, dans La Composition stylistique, Denys revient sur cette variété
(également nommée μεταβολή), mais cette fois au titre du style même :

« Comme modèles de variété, je peux citer tout Hérodote, tout
Platon, tout Démosthène. Impossible en effet de découvrir
d’autres auteurs qui introduisent autant d’incidents, qui offrent
autant de fluidité dans les changements de ton, autant de
diversité dans les figures de style ; mais l’un, c’est sous forme
historique, l’autre dans la grâce des dialogues, le troisième pour
13les besoins de la joute oratoire » .

κείνου νά μα τ ο ς εἰς αὑτὸν μυ ρίας ὅσα ς παρατροπὰς ἀποχετευσά μενος (trad. H.
Lebègue).
12 DENYS D’HALICARNASSE, Lettre à Pompée Géminos, 3.11 : Συνειδὼς γὰρ
Ἡρό δοτ ος ὅτι πᾶσα μῆκος ἔχουσα ἀξιόλογον διή γ ησις ἂν μὲ ν ἀν απαύσεις τινὰς
λαμβάνῃ, τὰς ψυχὰ ς τῶν ἀκρο ωμ ένων ἡδέως διατίθησιν, ἐὰν δὲ ἐπὶ τῶν αὐτῶν μένῃ
πραγμάτων, κἂν τὰ μά λιστα ἐπιτυγχά νω ντ α ι, λυπεῖ τὴν ἀκο ὴν τῷ κόρῳ, π ο ικίλη ν
ἐβουλήθη ποιῆ σαι τὴν γραφήν, Ὁμήρου ζηλωτὴς γενό μ ε νος · καὶ γὰρ τὸ βιβλί ον ἢν
αὐτο ῦ λάβ ωμε ν, μέχρι τῆς ἐσχάτης συλλαβῆς ἀγάμ εθα καὶ ἀεὶ τὸ πλέον ἐπιζητο ῦ μ ε ν
(trad. G. Aujac, 1992).
13 DENYS D’HALICARNASSE, La composition stylistique, 19.12 : Πα ρά δειγ μα δὲ αὐτῆς
ποιοῦμαι πᾶσαν μὲν τὴ ν Ἡρ όδ οτ ου λέξι ν, πᾶσαν δὲ τὴν Πλά των ος, πᾶσαν δὲ τὴ ν
Δημ ο σθένο υ ς. Ἀμ ήχανο ν γὰ ρ εὑρεῖν το ύτων ἑτέρους ἐπεισο δί ο ις τε πλείοσι κα ὶ
ποικιλίαις εὐρ ο ωτέραις καὶ σχήμ ασι π ο λυειδεστέροις χρη σαμένους · λέγω δὲ τὸν μὲ ν
15

Denys ne cite ici que des prosateurs ; mais on retrouve la filiation déjà évoquée
plus haut, et dont la source poétique est bien Homère. La « variété »
hérodotéenne s’entend donc également sur le plan du style ( λέξις) ; elle va de
pair avec le type d’harmonie qu’Hérodote représente, et permet de dessiner
une esthétique d’ensemble.

Quant au caractère proprement poétique de l’œuvre, Denys en fait état
dans le traité qu’il consacre à Thucydide, donnant alors un jugement de
première importance sur la valeur d’Hérodote et sa place parmi les historiens
de son époque, dont il commence par brosser un panorama :

« Tous en effet, comme je l’ai déjà indiqué, recherchaient
l’expression courante plutôt que le tour figuré, n’admettant ce
dernier que comme un agrément. Ils utilisaient tous un même
genre de composition stylistique, simple et sans apprêt. Dans
l’utilisation des figures de style ou de pensée, ils ne s’écartaient
jamais beaucoup du langage usuel, courant, familier à tous.
Leur style, quel que soit l’auteur considéré, contient les
qualités nécessaires : il est pur, clair, concis avec mesure,
retenant le caractère propre à chaque dialecte utilisé ; quant aux
qualités adventices, qui servent surtout à mettre en lumière le
talent de l’auteur, elles n’y sont pas toutes, ni poussées à la
perfection ; on n’en voit que quelques-unes, et médiocrement
développées (par exemple, le sublime, l’élégance d’expression,
la noblesse du langage, la grandeur) ; le style ne possède ni
tension, ni poids, ni l’émotion qui tient l’esprit en éveil, ni le
souffle vigoureux du lutteur, qualités génératrices de celle qu’on
14appelle la virtuosité véhémente. Seule exception : Hérodote » .

En effet, poursuit-il :

« Cet auteur, pour le choix des mots, la composition stylistique,
la variété des figures, les bat tous d’une bonne longueur ; il s’est
arrangé pour rendre la prose semblable à la poésie la meilleure
( καὶ παρεσκεύασε τῇ κρατίστ ῃ ποιήσει τὴ ν πεζὴν φράσιν ὁμ οία ν

ὡς ἐν ἱστ ο ρίας σχήματι, τὸν δ’ ὡς ἐν διαλ όγω ν χάριτι, τὸν δ’ ὡς ἐν λόγω ν ἐν αγων ίων
χρείᾳ (trad. G. Aujac – M. Lebel, 1981).
14 DENYS D’HALICARNASSE, Thucydide, 23.5-6 (trad. G. Aujac, 1991).
16

γενέσθαι), pour la séduction, les grâces, et l’agrément qui atteint
15des sommets » .

Une « prose semblable à la poésie la meilleure » : plusieurs passages de La
Composition stylistique étudient les caractéristiques de la prose poétique, et
peuvent d’ailleurs s’appliquer à celle d’Hérodote ; nous y reviendrons plus
loin.

Deux autres rhéteurs anciens livrent également un témoignage
d’importance sur Hérodote. Le premier, Démétrios, est antérieur à Denys
d’Halicarnasse ; le second, Hermogène, lui est postérieur, ainsi qu’au
pseudo16Longin . Or tous deux inscrivent pleinement Hérodote dans une lecture
poétique. Ainsi, Démétrios affirme dans un développement consacré à la
« grandeur » du style :

« Que le tour poétique en prose soit un facteur de grandeur, c’est
évident même pour un aveugle, comme on dit, à ceci près que
certains auteurs imitent purement et simplement les poètes, ou,
plutôt, ne les imitent pas ( οὐ μιμήσε ι) mais se contentent de les
17transposer ( ἀλλὰ μεταθέσει) ; c’est ce que fait Hérodote » .

Hérodote ne serait pas à proprement parler un « imitateur » des poètes, mais
plutôt un adepte de la « transposition » poétique, dans un nouveau médium
qui est la prose.

Quant au jugement d’Hermogène dans Les Catégories stylistiques du
discours (De Ideis), il présente pour nous l’intérêt notable de se situer à la

15 DENYS D’HALICARNASSE, Thuc., 23.7 : Οὗτ ο ς δὲ κατά < τε> τὴν ἐκ λογὴ ν τῶν
ὀ νομ άτων καὶ κατὰ τὴν σύνθ εσιν καὶ κατὰ τὴν τῶν σχηματ ισμῶ ν π ο ικιλία ν μα κρῷ δή
τινι τοὺς ἄλλους ὑπερεβάλετο, καὶ παρεσκεύασε τῇ κρα τίστῃ ποιήσει τὴν πεζὴ ν
φράσιν ὁμο ίαν γενέσ θ αι πειθοῦς τε καὶ χαρ ίτων καὶ τῆς εἰς ἄκρο ν ἡκούσης ἡδονῆς
ἕνεκα (trad. G. Aujac ; nous soulignons).
16 e er P. CHIRON, 1993, p. XIII-XL, situe Démétrios « à la charnière du II et du I siècle
avant J.-C. » ; M. PATILLON, 2012, p. VIII-IX, situe le De Ideis d’Hermogène « vers
e ela fin du II , voire le début du III s. » après J.-C.
17 DEMETRIOS, Du Style, 112 : Τὸ δὲ ποιητικὸν ἐν λό γο ις ὅτι μὲ ν με γαλοπ ρ επές, καὶ
τυφλῷ δῆλ ό ν φασι, πλὴν οἱ μὲ ν γυ μνῇ πάνυ χρῶν ται τῇ μιμ ή σει τῶν ποιητῶν, μᾶ λλ ο ν
δὲ οὐ μι μήσει, ἀλλὰ μεταθέσε ι, καθάπερ Ἡρ όδ οτ ος (trad. P. Chiron).
17

frontière du style et de la langue. Ainsi, représentant le premier versant, cette
observation qui désigne Hérodote comme πανηγυρικώτατος :

« Donc parmi les auteurs panégyriques en histoire le plus
panégyrique est Hérodote. La raison en est qu’il joint à la pureté
et à la netteté beaucoup de plaisant : en effet il emploie des
pensées presque toutes mythiques et une expression
constamment poétique ( καὶ τῇ λέξει ποιητικῇ κέχρηται διόλ ου).
Il a aussi très souvent la grandeur due à la pensée, cependant que
par l’élégance et l’abondance de l’ornement il a les deux à la
18fois, le plaisant et la grandeur » .

Or ce « style poétique » doit beaucoup, pour Hermogène, à la qualité du
dialecte ionien dans lequel s’exprime Hérodote :

« C’est pourquoi ce qui fait surtout que chez Hérodote, dont la
saveur est le principal souci […], la saveur ne se dément jamais,
c’est qu’il a choisi de s’exprimer poétiquement au niveau déjà
du dialecte : car l’ionien, parce qu’il est poétique, est plaisant
19par nature » .

L’on pourrait juger un peu hâtive cette assimilation d’un état de langue (le
dialecte ionien) à une forme d’expression (le style poétique) ; mais il faut
peutêtre reconnaître là l’influence culturelle des poètes qui ont employé le dialecte
ionien — ce dialecte devenant poétique du fait même qu’il fut employé par les
20poètes .

18 HERMOGENE, De Ideis, 2.12.18-19 : Ἐν τοίνυν τοῖς καθ’ ἱστορίαν πανη γυρικοῖς
πανηγυρικώτα τός ἐστιν ὁ Ἡρό δοτ ος · τὸ δὲ αἴτιο ν, ὅτι μετὰ τοῦ κ α θαροῦ καὶ
εὐκρινοῦς πολύς ἐστι ταῖς ἡδοναῖς · καὶ γὰρ ταῖς ἐννοίαις μυθικα ῖς σχε δ ὸν ἁπάσαις
καὶ τῇ λέξει ποιητικῇ κέχρηται δι όλ ου. Μέ γεθος δὲ πολλαχοῦ μὲ ν ἔχε ι καὶ τὸ κατ’
ἔννοιαν, κατὰ μέντ οι τὴ ν ἐπιμέλειαν καὶ τὸ πολὺ τοῦ κό σμ ου τὸ συναμφότερον καὶ
τὴν ἡδονὴ ν ἔχε ι καὶ τὸ μέ γεθ ο ς (trad. M. Patillon ; nous soulignons).
19 HERMOGENE, De Ideis, 2.4.20 : Ταῦτά το ι καὶ Ἡρ όδ οτ ος τῆς γλ υκύτητ ος μά λιστα
πεφροντικὼς […], ἐκεῖθε ν δὲ μά λιστα δια ρ κῆ ἔσχε τὴν γλυκ ύτητα, ὅτ ι κατ’ αὐτὴν
εὐθὺς τὴ ν διάλεκτον ποιητικῶς προείλετο εἰπεῖν · ἡ γὰρ Ἰὰ ς οὖσα ποιη τικὴ φύσει
ἐστὶν ἡδεῖα (trad. M. Patillon)
20 Ibid. : « Le fait qu’il a employé aussi des expressions appartenant à d’autres
dialectes est sans importance : déjà Homère, Hésiode et bien d’autres poètes avaient
employé aussi des expressions appartenant à d’autres dialectes ; pour l’essentiel
18

Mais surtout, qu’il ne s’agit pas tout à fait de n’importe quel ionien,
c’est ce que montre un dernier passage qui vient préciser sur ce point la
définition d’Hermogène :

« Hécatée de Milet, à qui en vérité Hérodote est très redevable,
est pur et clair, et quelquefois aussi fort plaisant. Mais comme il
emploie un ionien pur, non mélangé ni bariolé comme celui
d’Hérodote ( οὐδὲ κατὰ τὸ ν Ἡ ρόδο τ ον ποικίλῃ), il est moins
21poétique pour l’expression » .

L’ionien d’Hérodote, affirme Hermogène, doit sa poésie à son essentielle
bigarrure : ποικιλία — une notion qu’employait déjà Denys d’Halicarnasse,
mais en l’appliquant à un autre champ d’étude de la prose hérodotéenne. C’est
ici de la langue même d’Hérodote qu’il est question, en tant précisément
qu’elle est vectrice d’un style propre : dégageant alors la possibilité d’une
esthétique.

Ainsi, et bien qu’il n’existe pas à proprement parler de consensus entre
les auteurs anciens sur le statut de l’œuvre d’Hérodote, un trait récurrent
apparaît cependant, concernant, d’une part, le caractère poétique de sa prose ;
de l’autre, son « émulation » vis-à-vis du legs homérique.

Jugements des Modernes

Or, cette réputation d’homérisme et, plus largement, de poésie de la
prose hérodoténne n’a pas toujours été comprise par les Modernes. On trouve
ainsi sous la plume du grand linguiste Antoine Meillet, en 1913, les réflexions
suivantes :

« Hérodote passe pour avoir subi plus que tout autre l’influence
de la poésie ; il mêlerait à l’ionien des formes poétiques :
συμμίσ γει αὐτὴν τῇ ποιητικῇ ; il serait le plus homérique,

cependant ils emploient l’ionien, et l’ionien, comme je l’ai dit, est en quelque façon
poétique et par-là même plaisant » ; voir la note de M. PATILLON à ce passage.
21 HERMOGENE, De Ideis, 2.12.30 : Ἑκαταῖο ς δὲ ὁ Μιλήσιο ς, παρ’ οὗ δὴ μά λιστα
ὠφέληται ὁ Ἡ ρόδ οτος, καθα ρὸς μέ ν ἐστ ι καὶ σαφής, ἐν δέ τισι καὶ ἡ δὺς μετρίως · τῇ
διαλέκτῳ δὲ ἀκράτῳ Ἰά δι καὶ οὐ μεμι γμ ένῃ χρησάμενος οὐδὲ κατὰ τὸν Ἡ ρόδο τ ον
ποικίλῃ, ἧττόν ἐστιν ἕνεκά γε τῆς λέξεως ποιητικός (trad. M. Patillon ; nous
soulignons).
19

ὁμηρικώτατος, de tous. Or, sauf certaines concordances de
vocabulaire, on voit mal en quoi consiste cet homérisme. La
langue d’Hérodote est simple. Peu de composés, peu de mots
qu’on puisse appeler des γλ ῶτται. Autant qu’on en puisse juger
sans disposer de termes de comparaison positifs, la langue
d’Hérodote ne semble pas artificielle. Cet ionien n’était
peutêtre pas très pur ; car Hérodote, né dans une ville où l’ionien
dominait depuis peu de temps, a beaucoup voyagé ; il a vécu à
Athènes et a subi l’influence des sophistes. L’auteur qui se
trouve représenter aujourd’hui la prose ionienne a écrit sans
doute un ionien international, et il en va de même des médecins
22dont les écrits sont conservés dans le corpus hippocratique » .

De même, Ph.-E. Legrand, éditeur d’Hérodote pour la CUF (1932-54),
adoptait souvent une attitude sceptique à l’égard des possibles éléments
poétiques de l’œuvre. Il semble que l’école française de la première moitié du
eXX siècle n’ait pas été très sensible à la poésie de la langue et du style
d’Hérodote.

Une perception mieux en accord avec les témoignages anciens est
offerte par l’ouvrage qu’Eduard Norden consacra, en 1898, à la Prose d’art
antique (Die Antike Kunstprosa) : on trouve là des réflexions sur les rapports
entre poésie et prose, et, concernant Hérodote, une appréhension esthétique de
sa singularité. On citera pour le premier point le passage suivant :

« Si nous avons coutume d’opposer poésie et prose, nous ne
devons pas oublier qu’une telle distinction est de nature
secondaire, et non fondamentale. Si nous observons les peuples
les plus divers (quelque élevé ou bas que soit leur niveau
culturel) dans les manifestations primitives de leur langage
noble, nous reconnaissons que les frontières tracées par notre
sensibilité moderne entre prose et poésie n’existent pas. Les
formules de magie et de proscription, la langue du droit et du
culte sont en général conçues en prose, mais non dans la prose
de la vie quotidienne, dans une prose au contraire qui par deux
éléments se détache de la sphère de l’usage courant :
premièrement, en ce que son énonciation est toujours solennelle
et assume par là même une forme rythmique, certes non égale au

22 A. MEILLET, [1913], 1965, p. 232-3.
20

chant, mais proche de lui (récitatif) ; deuxièmement, en ce
qu’elle est riche en ressources phoniques externes, innées à tous
les hommes, sauvages ou civilisés, et visant à élever le discours
et à renforcer la mémoire, en particulier avec l’égalité de son des
syllabes figurant au début et à la fin de mots placés en
collocation déterminée (allitérations ou rime). Ce type de prose
existait avant que naquît la poésie ; en fait, il est clair que des
monuments littéraires qui nous sont parvenus, par rapport
auxquels la poésie connaît le plus souvent une priorité
chronologique, nous ne pouvons tirer aucune conclusion
opposée : ce type de prose, étant donné les champs auxquels il
23appartient, ne nous est que rarement transmis » .

Le texte cité présente ainsi l’intérêt majeur d’expliquer en quoi la frontière
entre poésie et prose est perméable, et par conséquent comment la seconde
peut se nourrir de la première. Or, des études plus récentes consacrées aux
premiers prosateurs ioniens, antérieurs à Hérodote, ont mis précisément en
lumière leurs caractéristiques poétiques : nous songeons ici notamment aux
24travaux de Jakob Haberle et de Saara Lilja sur le style de la prose ionienne .
Mais comme l’écrivait déjà Norden, Hérodote à cet égard se singularise
encore ; car

« si nous jetons un coup d’œil aux réminiscences de la langue
épique dans la langue d’Hérodote […], nous devons dire qu’elles
sont beaucoup plus accentuées que chez les logographes plus
anciens. Il faut cependant rappeler que les exemples se réfèrent
essentiellement aux discours, qui n’apparurent pour la première
fois dans une telle ampleur que dans l’œuvre d’Hérodote. S’il
est donc appelé plus tard ‘l’Homère de l’historiographie’ […],
une telle comparaison ne se fonde pas, comme beaucoup
d’autres dans l’Antiquité, sur un rapprochement brillant, mais
sur la vérité : de lui l’on peut dire qu’il imita Homère de façon
25intentionnelle et explicite » .

En écrivant ces lignes, Norden se situe dans le prolongement de plusieurs
travaux déjà effectués à son époque et visant à évaluer l’homérisme

23 E. NORDEN, [1898], 1986, p. 40.
24 J. HABERLE, 1938 ; S. LILJA, 1968.
25 E. NORDEN, op. cit., p. 48-50.
21

d’Hérodote. Le premier, à notre connaissance, à avoir mené en tant que telle
une étude des rapports entre Hérodote et Homère est Cassian Hofer en 1878,
dans sa monographie intitulée Über die Verwandtschaft des herodotischen
26Stiles mit dem Homerischen : Hofer y dresse une liste des termes
qu’Hérodote partage en propre avec Homère (et qu’il a toute chance de lui
avoir empruntés), avant d’étudier les réminiscences verbales en provenance
27des poèmes homériques . A la même époque aussi, Heinrich Stein proposait,
en plus de son editio major, une édition commentée d’Hérodote dans laquelle
il se montre attentif à l’influence homérique, en matière de lexique, de
28phraséologie et de syntaxe .
C’est ensuite en 1957 que Gerhard Steinger, dans sa dissertation de
Kiel consacrée aux Epische Elemente im Redenstil des Herodot, reprend sur
de nouvelles bases et de façon plus approfondie une partie du matériau
rassemblé par Hofer, concernant les réminiscences épiques dans les discours
29de personnages d’Hérodote .

Enfin, de façon plus contemporaine, la critique hérodotéenne s’est
vivement intéressée aux questions de poétique, comme en témoigne
notamment la publication, en 1987, d’un numéro spécial de la revue Arethusa
30consacré à Hérodote (Herodotus and the Invention of History) ; en 2002, du
31Brill’s Companion to Herodotus ; et en 2006, du Cambridge Companion to
32Herodotus — trois volumes qui présentent un certain nombre de
contributions axées sur les rapports d’Hérodote à la poésie épique notamment,
mais aussi aux autres formes de poésie. Car il ne s’agit plus seulement de
constater l’homérisme d’Hérodote, mais bien de percevoir les relations qui se
font jour entre son œuvre et, plus largement, les diverses formes de poésie
archaïque et même classique : ainsi des travaux menés par Ch. Chiasson sur
33l’influence tragique contemporaine , ou du parallèle suggéré par J. Herington
34entre Hérodote et Pindare, en tant qu’il remonte à une haute antiquité .

26 C. HOFER, op. cit., 1878.
27 D’où, reprenant l’étude lexicale menée par Hofer, A. G. FÖRSTEMANN, 1892.
28 H. STEIN, 1893-1902, rééd. 1962-63.
29 G. STEINGER, op. cit., 1957. Entre-temps, W. ALY, [1921], 1969, publiait un
ouvrage important dans lequel il prête une attention particulière aux questions de style.
30 D. BOEDEKER (éd.), op. cit., 1987.
31 E. J. BAKKER – I. J. F. DE JONG – H. VAN WEES (éd.), op. cit., 2002.
32 C. DEWALD – J. MARINCOLA (éd.), op. cit., 2006.
33 Voir notamment Ch. CHIASSON, 1982, p. 156-161 et 2003, p. 5-35.
34 J. HERINGTON, 1991, p. 5-16.
22

Ce sont notamment les études narratologiques qui, sous l’impulsion
d’Irene de Jong, représentent un des champs d’activité les plus dynamiques
35des études hérodotéennes .

Poétique d’Hérodote

La présente étude se donne à son tour pour objet d’étudier la présence
du poétique dans la prose d’Hérodote, selon une perspective linguistique et
philologique, et dans le cadre plus général d’une esthétique hérodotéenne.
Aussi convient-il de préciser ici ce que nous entendons par la notion de
poétique, ainsi que par un autre terme que nous emploierons souvent et qui,
sans s’identifier avec lui, lui est étroitement associé : celui de poétisme. Nous
commencerons par le second.
Le nom de « poétisme » révèle en son suffixe même sa nature ; -isme
en effet dit deux choses : d’une part, un objet (conformément au suffixe neutre
-μα des noms d’objet en grec), ou, dirons-nous plutôt, une entité ; d’autre part,
une tendance active et consciente conforme au suffixe verbal -ιζ-, d’où vient
le verbe français « poétiser » dont « poétisme » est un dérivé nominal. Il y a
donc dans « poétisme » la dénotation morphosémantique explicite d’une
tendance consciente à la constitution d’une entité poétique, ou plutôt de
l’entité même ainsi constituée. « Poétisme » pourra donc dire proprement le
fruit tangible d’une intention ou d’un processus poétique. Il semble d’ailleurs
que par l’accentuation de son premier élément suffixal, « poétisme » puisse
dénoter plus simplement « ce qui fait poétique », c’est-à-dire les traits qui
assimilent cette entité à une entité poétique, par un phénomène de
rapprochement analogique.
Mais ce suffixe -isme, si l’on ne l’analyse pas, évoque aussi quelque
chose de positif, un élément reconnaissable en tant que tel — ou, pour nous
placer dans perspective plutôt formaliste que positiviste : un trait marqué en
regard d’autres qui ne le seraient pas. Il apparaît donc que le terme de poétisme
se conçoit tout aussi bien sur le mode de l’écart poétiquement signifiant — en
l’occurrence d’un écart par rapport à une prose idéalement neutre ; et c’est
dans cette perspective différentielle qu’il nous arrivera de nous placer.
En définitive, le poétisme est l’entité qui, tout en s’écartant d’un lieu
(le non-poétique), se donne pour modèle un autre lieu (le poétique). Et c’est
en vertu de ce double phénomène d’écart et d’assimilation que nous
reconnaîtrons pour poétismes des procédés ou des formes employés par
Hérodote, dans les divers champs de notre enquête.

35 Voir notamment I. J. F. DE JONG, 1999, p. 217-275 et 2002, p. 245-266.
23

Concernant la notion de « poétique », elle apparaît pour sa part comme
une adéquation exacte, non plus d’un élément avec ce poétique qu’il s’agit
justement de définir, mais bien plutôt (comme ont pu le rappeler les analyses
36de G. Genette) , de l’expression à la pensée même : il y a ici parfaite
coïncidence de la forme d’expression choisie au contenu sémantique, de telle
sorte que s’instaure entre les deux une correspondance qui, pour reprendre
l’expression mallarméenne, « rémunère le défaut des langues » en présentant
un caractère de nécessité interne, abolissant l’arbitraire du signe.
En somme, notre étude voudrait concilier une appréhension,
formaliste et structurale, du poétisme comme trait marqué, avec une autre, en
quelque sorte symbolique, du poétique comme adéquation d’un langage
propre — chacune de ces deux notions entretenant avec l’autre une relation
dynamique qui explique que toutes deux s’interpénètrent et se contaminent du
point de vue de leur champ sémantique.

Quant à la définition des domaines d’application d’une telle étude du
poétique hérodotéen, un point de départ pour notre réflexion est constitué par
les analyses que livre Denys d’Halicarnasse dans La Composition stylistique.
Pour Denys en effet, « les quatre facteurs les plus généraux et les plus
puissants » qui concourent à « donner de l’agrément et de la beauté au style »
sont « la mélodie, le rythme, la variété et, compagne obligée des trois, la
convenance » (11.1). Denys développe d’abord les vertus de la mélodie et,
plus largement à vrai dire, de la phonétique (cf. 13.3, 15.13, 16.6), pour
conclure ainsi :

« Je soutiens donc que quiconque veut obtenir un beau style par
la composition des sons doit rassembler tous les mots qui
comportent une belle sonorité, qui ont grand air ou de la
37noblesse » (16.14) .

Vient ensuite l’étude des rythmes, qui « contribuent énormément à la dignité
et au grand air de la composition » (17.1). Au sujet de la variété — « troisième
point à considérer pour atteindre la beauté du style » (19.1) — Denys affirme
après avoir traité de la poésie :


36 G. GENETTE, 1969, p. 123-153.
37 Φημὶ δὴ τὸ ν βο υλόμ ενον ἐργάσασθαι λέξιν καλὴν ἐν τῷ συν τιθέν αι τὰς φων ά ς, ὅσα
καλλιλογίαν καὶ μεγα λοπρέ π εια ν ἢ σεμνότητα περιείληφεν ὀ νόμ ατα, εἰς ταὐτ ὸ
συνάγε ιν (trad. G. Aujac, ainsi que pour les citations suivantes).
24

« La prose, elle, a toute indépendance et toute liberté pour varier
la composition stylistique en introduisant les modifications
38qu’elle veut » (19.9) .

Enfin, « à toutes les formes de discours […] doit se joindre la convenance ; si
une œuvre est manquée sur ce point, elle est manquée sinon complètement, du
39moins pour l’essentiel » (20.1) .

Tels sont donc les différents critères générateurs de « beauté du
style ». Mais Denys considère ensuite, plus précisément, les liens entre prose
et poésie, en formulant cette double question :

« qu’est-ce qui permet à la prose de ressembler à la poésie tout
en retenant la forme du langage en prose ? et qu’est-ce qui donne
au tour poétique une apparence si semblable à la prose bien qu’il
40conserve la noblesse de la poésie ? » (20.25) ,

ainsi reformulée plus loin :

« ce que tu brûles d’apprendre encore, j’imagine, c’est comment
un langage non métrique peut ressembler à un beau poème,
épique ou lyrique, et comment de la poésie, épique ou lyrique,
41peut être proche de la prose » (25.1) .

Or, selon Denys, « le choix des mots joue un grand rôle sans doute » (25.8) ;
mais c’est surtout la présence de rythmes et de mètres qui fait ressembler un
texte de prose à de la poésie épique ou lyrique :

38 Ἡ δὲ πεζὴ λέξ ι ς ἅπασαν ἐλε υ θερίαν ἔχει καὶ ἄδειαν ποικ ίλλ ε ιν ταῖς μετα β ο λα ῖς τὴν
σύνθε σιν ὅπ ως βούλεται.
39 Κα ὶ γὰρ τοῖς ἄλλοις σχή μ ασι ν ἅπασι παρεῖναι δεῖ τὸ πρέπον, καὶ εἴ τι ἔργον ἀτυχεῖ
τούτ ου τοῦ μέ ρους, εἰ καὶ μὴ τοῦ παντός, τοῦ κρατίστου γε ἀτυχεῖ.
40 … τί ποτ’ ἐστ ὶ ν ὃ ποιεῖ τὴν πεζὴν λέξι ν ὁμ οία ν ποιή ματι φαίνεσθαι, μέ ν ο υσα ν ἐν
τῷ τοῦ λόγου σχήμ ατι, τὴν δὲ ποιητικὴν φρά σιν ἐμ φερῆ τῷ πεζῷ λόγῳ, φυλάττουσα ν
τὴν ποιητικὴν σεμνότητα.
41 ... ἐκεῖνά σε οἴ ομαι ποθεῖν ἔτι ἀκοῦσαι πῶς γί νεται λέξις ἄμ ετρο ς ὁμ οία καλῷ
ποιήματι ἢ μέλ ει, καὶ πῶς ποίημά γε ἢ μέλ ο ς πεζῇ λέξει κα λῇ παραπλήσιον.
25

« Comme je le disais, un texte de prose ne peut pas ressembler à
de la poésie épique ou lyrique à moins de contenir des mètres et
42des rythmes discrètement introduits dans la trame » (25.9) .

De cette étude générale des composantes poétiques du discours, nous
retiendrons d’abord l’attention portée à l’assemblage des sons et des rythmes,
qu’il nous paraît particulièrement pertinent d’appliquer à la prose d’Hérodote,
tout en l’intégrant à une problématique plus moderne : celle de l’oralité du
texte. En effet, si sur ce point encore le témoignage de Lucien cité en ouverture
ne peut être suivi comme une autorité positive, d’autres témoignages
convergent pour suggérer que la publication de son œuvre par Hérodote se fit
d’abord, en tout ou partie, par oral. La pièce la plus importante du dossier est
sans doute représentée par l’allusion plus que probable fournie par Thucydide
aux « discours » d’Hérodote, dans l’exposé méthodologique de son œuvre,
« composée comme un bien acquis pour toujours plutôt que comme une
43performance agonistique visant à une écoute immédiate » . D’autre part, on
a pensé pouvoir déceler au sein même de l’Enquête des signes explicites de
cette diffusion orale (ainsi de l’emploi du verbe λέγω, plus fréquent que celui
de γράφω, ou de la définition par Hérodote des entités narratives de son œuvre
comme autant de λόγοι) ; mais d’autres critiques ont prétendu au contraire
infirmer ces interprétations.
A cette question délicate et controversée, qui implique de façon plus
générale celle de la composition de l’œuvre et qui a fait à ce titre couler
beaucoup d’encre, mais sur laquelle un certain consensus semble s’être opéré
de nos jours, sur la base d’analyses stylistiques, en faveur d’une oralité de
l’œuvre, notre étude des sons et des rythmes apportera une contribution
personnelle.

Le second point d’importance qu’il convient de retenir concerne la
question de la « variété » du style. Cependant, c’est d’abord sur le plan de la
langue que nous considérerons cette notion, en nous fiant cette fois au
jugement d’Hermogène, qui, rappelons-le, met en lumière la bigarrure de

42 Ὅπερ οὖ ν ἔφη ν, οὐ δύ ναται ψιλὴ λέξις ὁμ οία γενέσθαι τῇ ἐμμ έτρῳ καὶ ἐμμελεῖ, ἐὰν
μὴ περιέχῃ μέτ ρ α καὶ ῥυθμούς τινας ἐ γ κατατεταγμένους ἀδήλως.
43 THUCYDIDE, 1.22 : κτῆμά τε ἐς αἰεὶ μᾶ λλ ον ἢ ἀγών ισμ α ἐς τὸ παραυτίκα ἀκο ύ ειν
ξύγκειται (cf. 1.21 : οὔτε ὡς λογογράφοι ξυνέθεσα ν ἐπὶ τὸ προσα γ ώγ οτερο ν τῇ
ἀκρο άσει ἢ ἀληθέστερον « ni comme des logographes, qui ont composé en
recherchant l’agrément de l’auditoire plutôt que le vrai » ; nous traduisons).
26

44l’ionien dans lequel s’exprime Hérodote . Ainsi la morphologie — domaine
peu abordé par Denys, mais évoqué au premier chef par Hermogène — se
prête chez Hérodote à une étude poétique prenant pour cadre général une
esthétique de la bigarrure : à côté de formes typiquement poétiques (ne
figurant guère que chez les poètes qui ont précédé Hérodote ou voisinent avec
lui), un grand nombre de mots et de morphèmes coexistent dans une réelle
diversité, qu’il serait malvenu de chercher à normaliser, dans la mesure où elle
reflète pour partie une variété interne du dialecte qu’emploie Hérodote, tandis
qu’elle relève pour une autre part d’un authentique processus artistique.
Enfin, une étude du poétique en matière de composition ne saurait être
complète sans un examen des données syntaxiques, visant à évaluer la
poéticité de plusieurs constructions présentes dans la prose de
l’historienethnographe. Un tel examen sera associé à une perspective plus proprement
génétique, dessinant une évolution globale de la syntaxe hérodotéenne et, en
quelque sorte, une « poétique » de sa prose.

L’ensemble de notre étude voudrait composer une « grammaire
45poétique des formes » , à l’exclusion d’un examen exhaustif des données
lexicales ou des motifs de l’œuvre : premièrement, parce qu’une telle étude a
edéjà été entreprise plusieurs fois depuis le XIX siècle ; deuxièmement, parce
que nous ferons nôtre cette remarque de Denys :

« mais ce n’est pas du choix des mots que je traite ici ; laissons
donc de côté pour le moment ce genre de conversation. La
composition seule doit être notre étude, elle qui, à travers des
mots ordinaires, rebattus et nullement poétiques, fait apparaître
46des grâces poétiques » .


44 Cf. supra, p. 19 et n. 21.
45 Nous entendons ici le terme de « formes » au sens large, et non dans le sens restreint
qu’il aura dans le chapitre de Morphologie (Deuxième partie).
46 DENYS D’HALICARNASSE, op. cit., 25.8-9 : οὐ δὴ λέγω περὶ τῆς ἐκλογῆς, ἀλλ’
ἀφείσθω κατὰ τὸ παρὸν ἡ περὶ ταῦτα σκέ ψ ις. Περὶ τῆς συνθέ σεως αὐτῆς ἔστω ἡ
θεωρία τῆς ἐν τοῖς κοινοῖς ὀ νόμ ασι καὶ τ ε τριμμέ ν ο ις καὶ ἥκιστα ποιητικοῖς τὰς
ποιητικὰς χάριτας ἐπιδεικνυμένης.
27

Tradition manuscrite et éditions suivies

La tradition manuscrite d’Hérodote est présentée dans un ou plus
moins grand détail par les préfaces aux éditions modernes, et notamment par
47celle de l’édition Rosén dans la collection Teubner , ainsi que par la
monographie de B. Hemmerdinger intitulée Les manuscrits d’Hérodote et la
48critique verbale , deux ouvrages auxquels nous renvoyons ici. Il convient
toutefois de rappeler que cette tradition présente un certain nombre de
difficultés, eu égard aux divergences de formes qu’elle atteste et qui
impliquent étroitement le problème majeur de la « langue » d’Hérodote,
entendue dans son versant morphologique.
Au sein de cette tradition, on distingue assez clairement deux souches
principales, la première appelée « florentine », la seconde « romaine », d’après
la provenance des manuscrits qui les représentent le mieux. On distinguera
ainsi la souche constituée par les manuscrits ABCTMP de celle que
constituent les manuscrits DRSV. Parmi ces différents manuscrits, le
eLaurentianus LXX, siglé A et datant du XI siècle, passe depuis les travaux
emenés par Gronovius au XVIII siècle pour le meilleur, en ceci que le plus
fidèle à l’archétype.
L’édition de référence actuelle concernant l’établissement du texte
demeure celle de H. B. Rosén (1987/97), mentionnée ci-dessus : c’est elle que
nous suivrons le plus souvent pour les citations du texte d’Hérodote, mais nous
ne manquerons pas cependant de prêter attention aux diverses leçons
manuscrites ainsi qu’à d’autres choix éditoriaux en cas de divergence sur des
passages problématiques — notamment à ceux de Ph.-E. Legrand (1932-54)
et de H. Stein (1869-71).

Les traductions d’Hérodote et des autres textes grecs sont
personnelles, sauf mention contraire, de même que les traductions des
49citations critiques .

47 H. B. ROSEN, 1987 (vol. I) et 1997 (vol. II).
48 B. HEMMERDINGER, op. cit., 1981.
49 Ce livre est la version remaniée d’une thèse de doctorat soutenue en novembre 2009
à l’Université Paris-Sorbonne (Paris 4). Il a bénéficié des conseils et remarques des
professeurs Charles de Lamberterie, Paul Demont, Valérie Fromentin, Jean-Pierre
Levet et Daniel Petit. Qu’ils en soient tous ici vivement remerciés.
28







PREMIERE PARTIE

L’ORALITE DU TEXTE :
POETIQUE DES SONS ET DES RYTHMES



CHAPITRE I : PHONETIQUE POETIQUE


Le travail sur le matériau phonique peut être considéré comme l’une
des spécificités du langage poétique : allitérations, assonances et paronomases
confèrent au discours un caractère euphonique qui concourt à sa poéticité. Ce
phénomène observable dans les poésies des diverses langues a été étudié
1notamment dans la poésie homérique, où il est largement attesté . Déjà
Milman Parry mettait l’accent sur le rôle de la paronomase dans la
composition formulaire, une formule pouvant être composée d’après sa
ressemblance phonique avec une autre formule qui lui sert de modèle, comme
c’est le cas pour ἀμφήλυθεν ἡδὺς ἀϋτμή (Od. 12.369) et ἀμφήλυθε θῆλυς ἀϋτή
2(Od. 6.122) . Les procédés de récurrence phonétique se développent ainsi
aussi bien sur le plan syntagmatique que sur celui, paradigmatique, de la
composition des formules. Mais ces jeux phoniques ne sont pas l’apanage de
la poésie en vers : la prose dite poétique y recourt elle aussi. Qu’en est-il alors
des commencements de la prose grecque ?
eLe philosophe ionien Héraclite, qui vécut vers la fin du VI siècle
avant J.-C., faisait dans ses aphorismes un large usage d’« expressions,
formules, syntagmes, procédés phoniques et sémantiques qui existaient déjà
3dans la langue homérique, oraculaire et poétique en général » . Un exemple
typique en est l’allitération présente dans l’aphorisme πόλεμος πάντων…
πατήρ (53 D), procédé mnémonique et poétique employé par Héraclite de
façon intentionnelle, afin « de trouver une expression adéquate à l’intensité
4quasi dramatique de sa pensée », selon la formule de Carla Schick . Héraclite
n’est d’ailleurs pas un cas isolé, et l’on pourrait également invoquer le
témoignage du Corpus hippocratique, en prenant exemple sur l’aphorisme qui
ouvre cette collection de sentences : Ὁ βίος βραχύς, ἡ δὲ τέχνη μακρή, ὁ δὲ
καιρὸς ὀξύς, ἡ δὲ πεῖ ρ α σφαλερή, ἡ δὲ κρίσ ις χαλεπή, présentant allitérations
et assonances, isosyllabisme des côla et autres types de récurrence. On trouve
confirmation, à travers ces exemples, du jugement porté par Denniston sur la
langue des premiers prosateurs et son caractère volontiers allitérant, agrément

1 Voir notamment F. BADER, 1993 et 1998. Pour les cas d’autres langues
indoeuropéennes, voir l’ouvrage collectif édité par G.-J. PINAULT et D. PETIT, 2006, ainsi
que l’ouvrage désormais classique de C. WATKINS, 1995.
2 M. PARRY, 1928, p. 90-91.
3 A. LÓPEZ EIRE, 1984, p. 332-333. Nous empruntons à l’auteur les remarques sur
Héraclite et le Corpus hippocratique.
4 C. SCHICK, 1955, p. 117.
31

5qui viendrait pallier l’absence de mètre — ce qui ne signifie d’ailleurs pas
que le critère rythmique soit inopérant dans ces textes en prose qui se
souviennent à coup sûr de la poésie métrique.
Mais on s’étonnera dès lors des réserves formulées, dans
l’Introduction à son édition des Histoires, par Ph.-E. Legrand, qui ne voyait
guère dans les récurrences phonétiques hérodotéennes que des traits fortuits,
6entraînés par les seules propriétés de la langue grecque . Car s’il est vrai que
le caractère flexionnel de la langue grecque joue sans doute pour beaucoup
dans les phénomènes d’homéotéleutie et, plus largement, des assonances, il
paraît cependant peu probable que tous les procédés de récurrence, et en
particulier les allitérations, si nombreuses dans l’œuvre d’Hérodote, ne
doivent rien au style même de l’écrivain, et par conséquent à une intention
poétique. Nous proposerons ici une étude des allitérations, entendues comme
7récurrences consonantiques, mais aussi vocaliques, à l’initiale de mot
(éventuellement complétées par des récurrences internes), avant de montrer
quelles ressources poétiques Hérodote tire du procédé de la paronomase.


Allitérations consonantiques

On peut lire, à l’ouverture du logos égyptien, dans l’annonce de la
mort de Cyrus et de l’avènement de Cambyse, une phrase emblématique de la
poétique phonétique d’Hérodote. Le texte grec nous dit en effet :

2.1 Τ ελευ τήσαν τος δὲ Κύρο υ π αρέλαβε τὴν βασιλ η ίην
Καμ βύσης, Κ ύρο υ ἐὼν π αῖς κ αὶ Κασσαν δ άνης τῆς Φ αρν ά σ π εω
θυγα τρός, τῆς π ροα π ο θαν ούσης Κ ῦρος αὐ τός τ ε μέ γα πέν θος
ἐ π οιήσα το καὶ τοῖσι ἄλλο ισι π ροεῖ π ε π ᾶσι τῶν ἦρ χ ε π έν θος
π οιέεσ θαι « A la mort de Cyrus, la royauté revint à Cambyse,

5 J. DENNISTON, 1952, p. 127.
6 Ph.-E. LEGRAND, 1932, p. 173.
7 Selon J. DUBOIS et al., 1994, s. v., « l’allitération est la répétition d’un son ou d’un
groupe de sons à l’initiale de plusieurs syllabes ou de plusieurs mots d’un même
énoncé », tandis qu’« on appelle assonance la répétition, à la finale d’un mot ou d’un
groupe rythmique, de la voyelle accentuée qu’on avait déjà rencontrée à la finale d’un
mot ou d’un groupe rythmique précédent ». Etant entendu que nous étudierons les
récurrences vocaliques à l’initiale — celles de la finale étant, comme on l’a dit,
souvent dictées par des phénomènes flexionnels propres à la langue grecque — nous
préférons au terme d’assonance celui d’allitération vocalique, et employons par
différenciation, pour les récurrences de consonnes, l’expression d’allitération
consonantique.
32

qui était le fils de Cyrus et de Cassandane, fille de Pharnaspe, à
la mort précoce de laquelle Cyrus avait mené grand deuil
luimême, et avait aussi enjoint à tous ses sujets de porter le deuil. »

Cette phrase présente une allitération multiple regroupant les trois ordres
d’occlusives, représentés chaque fois par la sourde (et, de façon
complémentaire, l’aspirée) : labiale π (et φ), dentale τ (et θ), tectale κ (et χ),
qui s’entrelacent au long de la phrase. Ces trois phonèmes sont, de fait, ceux
qui occasionnent les principales allitérations de l’œuvre ; les plus fréquentes,
de beaucoup, impliquant la labiale.

Allitérations en π

Un grand nombre des allitérations en π présentes chez Hérodote
s’articulent autour d’un noyau lexical servant de paradigme et permettant des
variations poétiques, au fil de ses occurrences dans l’œuvre. C’est ainsi que la
très usuelle locution περὶ πολλοῦ / πλείστου ποιεῖσθαι « faire (très / le plus)
grand cas de », « attacher (très / le plus) grand prix à », qui présente en son
sein une allitération en π où l’on peut voir un vecteur phonique d’intensité,
mais qui est lexicalisée dans la langue grecque, fournit matière, dans la
composition des phrases où elle apparaît, à une véritable remotivation
poétique.
Cette expression connaît dix occurrences dans l’Enquête :

(1) 1.73 ὥστε δὲ π ερὶ π ολλοῦ π οιεό μεν ο ς αὐτο ύς, π αῖδάς σφι
π αρέδωκε τὴν γλῶσσάν τε ἐκ μαθεῖν καὶ τὴν τέχ νην τῶν τ όξων
« de sorte que faisant grand cas d’eux, il leur confia des enfants
à qui apprendre leur langue ainsi que l’art du tir à l’arc » ;

(2) 3.154 Ὡς δέ οἱ ἐδόκεε μό ρσιμον εἶναι ἤδη τῇ Βαβυλῶν ι
ἁλίσκεσθαι, π ροσελθὼν Δαρείῳ ἀ π ε π υν θάνετο εἰ π ερὶ π ολλοῦ
κάρτα π οιέεται τὴν Βαβυλῶνα ἑλεῖν « Et comme il lui semblait
qu’il était décidé par le destin que désormais Babylone fût prise,
il alla trouver Darius pour s’informer auprès de lui s’il faisait
très grand cas de la prise de Babylone » ;

(3) 6.61 Τὴν δὲ π άν τως ἑωυτῇ κελεύειν ἐπιδέξ αι · ὁρῶσα ν δὲ τὴν
γυναῖκα π ερὶ π ολλ ο ῦ π οιευ μέ νην ἰ δ έσθαι, οὕτω δὴ τὴ ν τρ οφὸν
δεῖξαι τὸ παιδίο ν « Celle-ci la pressa vivement de la lui montrer ;
33

et, voyant la femme attacher le plus grand prix au fait de la voir,
la nourrice lui montra donc l’enfant » ;

(4) 6.104 ἅμα μὲ ν γὰρ οἱ Φ ο ίνικ ες αὐτὸν οἱ ἐπ ιδιώξαντες μέχ ρ ις
Ἴμβρ ου π ερὶ π ολλ ο ῦ ἐ π οιε ῦ ν το λαβεῖν τε καὶ ἀν αγαγεῖν παρὰ
βασιλέα, κτλ. « d’un côté, les Phéniciens qui l’avaient poursuivi
jusqu’à Imbros attachaient un grand prix à le capturer pour le
conduire auprès du Roi… » ;

(5) 6.134 Τα ύτην ἐλθοῦσαν ὲς ὄψ ιν Μιλτιάδεω συμβουλεῦσαι, εἰ
π ερὶ π ολλ ο ῦ π οιέεται Πάρο ν ἑλεῖν, τὰ ἂν αὐτὴ ὑπόθηται ταῦτα
π οιέειν « Cette femme se présenta à la vue de Miltiade pour lui
conseiller, s’il faisait grand cas de la prise de Paros, de faire ce
qu’elle lui proposerait elle-même » ;

(6) 7.119 Τὸ γὰρ δεῖπν ο ν το ιόνδε τι ἐγίνετ ο, οἷα ἐκ π ολλοῦ χρ όν ου
π ροειρημένον καὶ π ερὶ π ολλ ο ῦ π οιε υ μέ νω ν « Voici comment se
passait ce repas, qui était prévu de longue date et dont on faisait
grand cas » ;

(7) 7.181 Ὡς δὲ π εσὼν οὐκ ἀπέθα ν ε ὰλλ’ ἦν ἔμ π νο ος, οἱ Π έρσαι οἵ
π ερ ἐ π εβάτευον ἐ π ὶ τῶν νεῶ ν δι’ ἀρετὴν τὴν ἐκείνου
π ερι π οιῆσα ί μι ν π ερὶ π λείστ ο υ ἐ π οιήσα ν το « Et comme après sa
chute il n’était pas mort, mais respirait encore, les Perses montés
sur les vaisseaux firent, du fait de sa bravoure, très grand cas de
sa survie » ;

(8) 8.40 τὴ ν Πελο π όνν ησον π ερὶ π λείστου τε π οιεό μ ενο υς
π εριεῖναι καὶ ταύτην ἔχοντας ἐν φ υλακῇ « faisant très grand cas
du salut du Péloponnèse et en assurant la garde » ;

(9) 9.33 Ὁ δὲ ὁρ ῶν π ερὶ π ολλ ο ῦ π οιευμ ένους Σπαρτιήτας φίλο ν
αὐτὸν π ροσθέ σθαι, μαθὼ ν το ῦτο ἀν ετίμ α σημαίνω ν σφι ὡς ἤν
μιν π ολιήτην σφέτερον π οιήσων ται τῶν πάν των μετα δι δ ό ντες,
π οιήσει ταῦτα, ἐπ’ ἄλλῳ μισθῷ δ’ οὔ « Et lui, voyant que les
Spartiates attachaient grand prix à se l’adjoindre pour ami,
sachant cela en éleva le prix, leur signifiant que s’ils faisaient de
lui un concitoyen en lui donnant part à tous les droits civiques,
il ferait cela ; mais à un autre prix, non » ;

34

(10) 9.93 π ερὶ π ολλ ο ῦ γὰρ δὴ π οιε ῦντα ι Ἀπολλω νιῆται τὰ π ρόβατα
ταῦτα ἐκ θεο π ρο π ίου τινός « car les Apolloniates font grand cas
de ces troupeaux, en vertu d’un oracle. »

Un examen de ces occurrences révèle comment Hérodote enrichit
l’allitération nucléaire, au moyen de procédés phonétiques, rythmiques,
syntactiques ou sémantiques, de manière à remotiver la locution, et souvent
non sans rapport avec un contexte propice à l’emploi de poétismes.
En 1) (où il est question de Cyaxare et des Scythes), on constate que
l’allitération en π est filée avec l’expression παῖδ άς σφι παρέ δωκε, qui
présente, outre l’allitération en π, une allitération interne en dentale δ ;
cependant que le syntagme final τὴν τέχνην τῶν τόξων présente une
allitération en τ.
En 2), qui prend place durant l’épisode de la prise de Babylone, dont
l’auteur est le Perse Zopyre, témoin d’un prodige prémonitoire, la locution
περὶ πολλοῦ ποιέεται, formulée au positif, se trouve cependant renforcée par
l’adverbe κάρτα qui lui confère une dimension superlative ; la séquence ainsi
constituée présente un rythme dactylico-spondaïque étudié : εἰ περὶ πολλοῦ
8κάρτα ποιέετ αι (— υυ | — — || — υυ | — —) , avant la formule finale de
phrase τὴν Βαβυλῶ να ἑλεῖν, qui suit un rythme dactylique. On note aussi la
présence, en amont, des formes verbales προσελθώ ν et ἀπεπυνθάνετο, qui
annoncent l’allitération en π.
En 3), rapportant un prodige au sujet d’une femme de Sparte qui, de
très laide enfant, deviendra la femme la plus belle, la nourrice rencontre une
femme prophétique qui insiste pour voir l’enfant. Dans cette phrase, la
locution occupe approximativement la place centrale. Au début de la phrase,
l’adverbe πάντως, à valeur intensive, et à la fin le substantif παιδίον, qui
constitue le thème du passage, annoncent et confirment respectivement
l’allitération en π.
En 5), une autre femme investie d’un pouvoir surnaturel, la « prêtresse
subalterne des Déesses Infernales », de naissance parienne, se présente à
Miltiade qui voudrait conquérir Paros. Le toponyme Πάρον prolonge ici la
séquence, fournissant une nouvelle occurrence de la lettre π ; la locution
s’accompagne par ailleurs d’un jeu entre le moyen π ο ιέεται et l’actif ποιέειν,
évidemment allitérant et placé qui plus est en fin de phrase, donc en position
de relief.
En 6), qui traite des repas offerts au passage de l’armée de Xerxès,
c’est la locution elle-même qui occupe la place finale ; elle est coordonnée à

8 Nous lisons πο( ι) έεται en pratiquant la synizèse, courante dans la langue ionienne
dès avant l’époque d’Hérodote.
35

un autre syntagme dont le participe, προ ειρομένον, commence par la lettre π,
et qui contient une première occurrence de πολλοῦ : la valeur intensive est ici
évidente.
En 7), un Eginète fait preuve d’une telle bravoure ( ἀνδρὸς ἀρίστου
γενομένου) que les Perses prendront finalement soin de lui. La locution,
placée devant la pause, est ici au superlatif ; elle est complétée par l’infinitif
περι ποιῆσαι, qui la précède immédiatement : cet infinitif est doublement
allitérant en π (initiale du préverbe et du radical), et le préverbe est une
réplique lexicale de la préposition περί ; l’allitération en π et en liquide ρ est
amorcée déjà par l’ethnonyme Πέ ρσαι, au début de la proposition.
En 8), il est question de l’attitude des Péloponnésiens qui fortifient
l’Isthme. Ici encore la locution est au superlatif. Elle est encadrée par le
toponyme Πελοπόννησον, allitérant en π et en liquide λ (avec πλε ίστου), et
par l’infinitif περ ι εῖναιen π et en liquide ρ (avec περ ί). Ces deux
termes sont respectivement le sujet et le verbe de la proposition infinitive
complétant la locution : une entité phonico-sémantique homogène se voit ainsi
définie, pour une même valeur intensive.
En 9), les Spartiates cherchent à se concilier l’amitié de l’Eléen
Teisaménos, auquel un oracle de la Pythie avait prédit qu’il triompherait dans
cinq combats. Cette phrase contient en vérité deux séquences allitérantes : la
première composée de la locution étudiée, la seconde à cheval sur un système
hypothétique dont la protase présente trois fois la lettre π ( πολιήτην,
ποιήσωνται, πάντων), confirmée par l’apodose où l’actif ποιήσει joue sur le
moyen ποιήσωνται. On notera aussi le rythme spondaïque de la séquence
ποιήσωνται τῶν πάντων (trois spondées et demi), rendant l’expression
particulièrement solennelle.
Le dixième exemple évoque les troupeaux d’Apollonie, consacrés au
soleil et à ce titre soigneusement gardés. La locution est ici complétée par τὰ
πρόβατα et θεοπροπίου, qui filent l’allitération en π et en liquide ρ. Comme
dans d’autres exemples, il semble que cette allitération soit motivée ici par le
contexte religieux.
Dans tous les exemples examinés, la locution allitérante περὶ πολλοῦ
ποιεῖσθαι se trouve donc enrichie d’autres procédés poétiques et motivée dans
plusieurs cas par le sémantisme de la phrase dans laquelle elle apparaît. Seul
l’exemple 4) semble faire exception, où l’on pourra tout juste considérer que
le syntagme prépositionnel παρὰ βασ ι λέα prolonge discrètement l’allitération
(en π, puis en labiale sonore β) — mais il est vrai que cette récurrence est
peutêtre fortuite.
C’est donc dans neuf cas sur dix au total que la locution περὶ πολλοῦ
ποιεῖσθαι s’accompagne de procédés dont le plus fréquent est l’enrichissement
36

phonique de l’allitération nucléaire, et qui mettent en valeur son symbolisme
expressif, non sans relation avec un sémantisme tantôt dramatique (les repas
de l’armée, la réponse de Teisaménos), tantôt prophétique ou religieux (la
prise de Babylone, la prêtresse parienne, les troupeaux d’Apollonie). Tous ces
éléments concourent donc à une véritable remotivation poétique d’une
locution qui s’était déjà lexicalisée dans la langue grecque.

L’adjectif πολλός est également impliqué dans plusieurs autres
expressions allitérantes, et notamment dans ces deux syntagmes parallèles que
sont πλήθεϊ πολλοί « nombreux en nombre », et πλῆθος πολλόν « nombre
nombreux, grand nombre », allitérants en π et en λ, sur le principe de la figure
étymologique. Πλήθεϊ πολλοί, remarquable non seulement pour sa
redondance lexicale et sa récurrence phonétique, mais également d’un point
de vue métrique puisqu’il compose une possible clausule dactylique (— υυ |
e— —), n’est cependant pas homérique et n’est pas attesté avant le V siècle.
Bien plus, on ne trouve alors, en dehors d’Hérodote, que deux occurrences du
syntagme : l’une chez Sophocle, Phil οctète, 724 : πλήθεϊ πολλ ῶν μηνῶν
« après des mois nombreux en nombre », dans un passage lyrique ; l’autre
chez le comique Phérécrate, Fr. 45.6 : ὀρνίθεια πλήθεϊ πολλά « des volailles
nombreuses en nombre », également dans un passage lyrique. Ces
attestations, dont la première est postérieure à la composition de l’Enquête, et
9dont la seconde ne peut guère être bien antérieure , semblent en tout cas
assurer la poéticité de cette formule expressive. Hérodote, pour sa part,
l’emploie à sept reprises, et chaque fois en maintenant les deux termes
contigus.
Deux de ces occurrences prennent place dans un contexte fabuleux,
propice à l’emploi d’un poétisme. Il s’agit d’abord, au livre IV, de la
description de la faune libyenne, où la formule paraît se suffire à elle-même :

4.191 Κα ὶ γὰρ οἱ ὄφ ιες οἱ ὑπερμεγάθεες καὶ οἱ λέ οντες κατὰ
τούτ ους εἰσὶ καὶ οἱ ἐλέφαντέ ς τε καὶ ἄρκτο ι καὶ ἀσπίδες τε καὶ
ὄνοι οἱ τὰ κέρε α ἔχοντες καὶ οἱ κυνοκέφαλοι καὶ οἱ ἀκέφαλοι οἱ
ἐν το ῖσι στήθε σι το ὺς ὀφ θα λ μ οὺς ἔχοντες, ὡς δὴ λέγονταί γε ὑπ ὸ
Λιβύων, καὶ οἱ ἄγριο ι ἄν δρες καὶ γυ ναῖκες ἄγριαι καὶ ἄ λλα
πλήθεϊ πολλὰ θηρία κατάψευστα « C’est chez eux que se
trouvent les serpents de très grande taille et les lions, ainsi que
les éléphants, les ours, les aspics, les ânes qui portent des cornes,

9 Le Philoctète de Sophocle fut représenté en 409 av. J.-C. De Phérécrate, qui semble
avoir remporté le premier prix entre 440 et 430, nous pouvons dater Les Sauvages
(420) et Les Déserteurs (avant 421).
37

les cynocéphales et les acéphales qui ont les yeux sur la poitrine,
du moins à ce que disent d’eux les Libyens, ainsi que les
hommes sauvages et les femmes sauvages, et d’autres bêtes
fabuleuses nombreuses en nombre. »

La locution πλήθεϊ πολλ ά figure ici dans le dernier terme d’une longue
énumération d’animaux et de créatures dont plusieurs appartiennent au mythe,
ce dont témoigne la distance prise par Hérodote à travers l’incise ὡς δὴ
λέγονταί γε ὑπὸ Λιβύων, ainsi que l’adjectif κατάψευστα (« fabuleuses ») qui
10clôt la phrase . On peut dès lors voir dans la structure dactylique de la
formule, en raison des affinités entre le rythme dactylique et le monde de
l’epos, le signe même du caractère mythique de la faune ici présentée.
Il en est de même de cet autre exemple, extrait pour sa part, au livre
III, de la description de l’Arabie :

3.107 τὰ γὰρ δέν δ ρεα ταῦτα τὰ λιβανωτοφ ό ρ α ὄφ ιες ὑπόπτε ροι,
σμικροὶ τὰ με γάθεα, πο ικίλο ι τὰ εἴδεα, φ υ λάσσουσι πλήθεϊ
πολλοὶ περὶ δέν δρο ν ἕκαστον « car ces arbres qui portent de
l’encens sont gardés par des serpents ailés, de petite taille,
d’aspect bigarré, — nombreux en nombre autour de chaque
arbre. »

Ici encore, la formule πλήθεϊ πολλοί figure dans le dernier membre de phrase ;
mais elle est en outre précédée de la forme verbale φυλάσσουσι, allitérante en
labiale et en liquide, et surtout de l’adjectif ποικίλοι, qualifiant lui aussi les
« serpents ailés » et qui fournit avec l’expression considérée une véritable
paronomase.
Paronymiques également, les occurrences qui adviennent dans un
contexte de navigation, où πλήθεϊ πολλοί est mis en rapport avec le verbe πλέω
ou le substantif πλοῖον :

2.96 Ἔστι δέ σφι τὰ πλο ῖ α ταῦτα πλήθεϊ π ο λλὰ καὶ ἄγει ἔνια
πολλὰς χιλιάδας ταλάντων « Ces bateaux leur sont nombreux en
nombre et certains transportent plusieurs milliers de talents » ;

6.44 Ἐπιπεσὼ ν δέ σφι περιπλέο υσι βορῆς ἄν εμο ς μέγα ς τε καὶ
ἄ π ορος κάρτα τρηχέως περίεσπε πλήθεϊ πολλὰς τῶν νεῶν

10 Nous nous écartons ici du texte de l’édition Rosén, qui présente ἀκατάψευστα sur
la foi des manuscrits, tandis que κατάψε υσ τα est une conjecture de Reiz retenue par
les autres éditeurs.
38

ἐκβάλλων πρὸς τὸν Ἄθ ων « Tandis qu’ils faisaient le tour,
s’abattit sur eux un grand vent de borée insurmontable qui les
maltraita très rudement, poussant contre l’Athos des bateaux
nombreux en nombre. »

Enfin, les autres occurrences apparaissent dans un contexte de guerre
pour désigner le grand nombre de « ceux qui tombent » : l’allitération
inhérente à la formule est appuyée par le verbe πί πτω, et filée au long de la
phrase, pour une même valeur intensive :

3.11 (au cours de la bataille entre les troupes de Cambyse et
celles de Psamménite) : Μάχης δὲ γενομέν ης καρτερῆς καὶ
πεσό ν τ ω ν ἐξ ἀμ φο τέρων τῶν στρατ ο πέδω ν πλήθε ϊ πολλ ῶν
ἐτράποντο οἱ Αἰγύ πτιο ι « Il y eut un combat violent, et nombreux
en nombre furent ceux qui tombèrent dans les deux camps ;
finalement, les Egyptiens s’enfuirent » ;

7.223 (au cours de la bataille des Thermopyles) : ἔπιπτο ν
πλήθεϊ πο λλοὶ τῶν βαρβάρω ν « … tombaient de nombreux en
11nombre parmi les barbares » .

C’est aussi sous la forme dactylique σὺ ν πλήθεϊ πολλῷ, toujours en
contexte de guerre et soutenu par un participe allitérant, qu’apparaît dans une
première occurrence le syntagme πλῆθ ος πολλόν : 5.101 σὺν πλήθεϊ πολλῷ
προσφερομέν ο υς « s’approchant avec un grand nombre ». Dans les autres
passages, ce syntagme est traité différemment, mais il s’accompagne de
nouveau d’une mise en valeur d’ordre paronymique :

1.141 (parabole du pêcheur et des poissons contée par Cyrus) :
Ὡς δὲ ψευσ θ ῆ να ι τῆς ἐλπίδος, λαβεῖ ν ἀ μ φίβληστρ ο ν καὶ

11 Un seul exemple ne témoigne d’aucune apparence de mise en relief particulière :
3.45 Πρ ὸς δὲ τούτ οισι οὐδὲ λόγος αἱρέει, τῷ ἐπίκουροί τε μισθ ωτοὶ καὶ τοξότα ι
οἰκήι ο ι ἦσαν πλήθεϊ πο λλοί, το ῦτο ν ὑπ ὸ τῶν κατιόντων Σαμίων ἐόντων ὀλί γω ν
ἑσσωθῆναι « En outre, il n’est pas plausible non plus qu’un homme qui avait à sa
diposition des auxiliaires soldés et des archers, nombreux en nombre, ait été vaincu
par les Samiens qui revenaient, et qui étaient peu nombreux. » Peut-être est-ce dû au
caractère de commentaire de la phrase, qui ne fait pas comme les précédentes le récit
dramatique de la bataille, mais porte plutôt un jugement critique. On pourra cependant
noter l’antithèse entre πλήθεϊ πολλοί et ἐόντων ὀλίγων, ainsi que la place de la formule
devant la pause, lui conférant le statut de clausule dactylique (partielle) que nous
avons déjà évoqué.
39

περιβαλεῖν τε πλῆθο ς πο λλὸν τῶν ἰχθ ύ ω ν καὶ ἐξειρύσαι, ἰδό ν τα
δὲ παλλομένους εἰπεῖν ἄρα πρὸς τοὺς ἰχθῦς « Comme il était
déçu dans son espoir, il prit un filet, enveloppa un grand nombre
de poissons et les tira hors de l’eau, puis, les voyant sauter, dit
alors aux poissons… » ;

2.60 (coutumes égyptiennes ; avec le verbe πλέω) : Πλέο υσί τε
γὰρ δὴ ἅμ α ἄνδρες γυν αιξὶ καὶ πο λλόν τι πλῆθο ς ἑκατέρων ἐν
ἑκάστῃ βάρι « Car les hommes naviguent avec les femmes, et en
grand nombre de chaque sexe dans chaque embarcation » ;

7.234 (réponse de Démarate à Xerxès ; avec le nom πόλις) : Ὦ
βασιλεῦ, πλῆθο ς μὲ ν πο λλὸν πάν τ ω ν τῶν Λακεδαιμονί ω ν καὶ
πό λις πολλα ί « O Roi, le nombre est grand de tous les
Lacédémoniens, et leurs cités nombreuses. »

Enfin, le critère rythmique semble pouvoir éclairer la poéticité du dernier
emploi, qui apparaît dans le logos égyptien :

2.37 ἀλλὰ καὶ σιτία σφί ἐστι ἱρὰ πεσσόμε να, καὶ κρεῶν βοέω ν
καὶ χηνέων πλῆθό ς τι ἑκάστ ῳ γί νεται πολλὸ ν ἡμέρης ἑκά στης
« ils ont des pains sacrés cuits pour eux, et une grande quantité
de viande de bœuf et d’oie est portée à chacun chaque jour. »

Le syntagme est ici dissocié et ne s’accompagne d’aucun procédé phonétique,
ce qui pourrait paraître en diminuer la portée poétique. Mais la disposition des
mots ne doit rien au hasard et le rythme supplée à l’absence de procédés
d’enrichissement phonétique. On observe en effet une séquence trochaïque
(καὶ κρε ῶ ν βοέων), puis une série de quatre dactyles ou spondées, impliquant
πλῆθος (καὶ χηνέων πλῆθός τι ἑκάστῳ), avant de retrouver une séquence
trochaïque, impliquant πολλόν et formant dimètre ( πολλὸν ἡμέρης ἑκάστης).

Πολλόν et πλῆθος sont enfin rapprochés sous une autre forme, dans
l’exemple suivant, où ils ne font plus partie du même syntagme :

9.31 Κα ὶ δὴ πο λλὸ ν γὰρ περιῆσαν πλήθε ϊ οἱ Πέρσαι « Car
assurément, les Perses étaient de beaucoup supérieurs en
nombre. »

40

Aux allitérations en π et λ présentes entre πολλόν et πλήθεϊ, et dont la première
est complétée par l’initiale de περιῆσαν et de Πέρσαι, s’ajoute la paronomase
qu’entretiennent ces deux derniers termes. Ajoutons que la phrase est
entièrement dactylique, s’il est vrai qu’il faut lire avec la majorité des éditeurs
περιῆσαν et non περίεσαν, leçon retenue par Rosén.
Egalement formées sur l’adjectif πολλός, les locutions πολὺ πλέων et
πολλῷ πλέω ν « beaucoup plus nombreux » sont, de même, sujettes à un
traitement d’enrichissement. La double allitération en π et λ se trouve souvent
renforcée par des termes qui peuvent être, eux aussi, formés sur l’adjectif
πολλός, pour mettre en valeur la notion de « grand nombre ». Ainsi du
rapprochement entre πολὺ πλέων et le multiplicatif πολλαπλήσιος dans
l’exemple suivant :

7.160 Ὅκ ου δὲ ὑμ εῖς οὕτω πε ριέχεσθε τῆς ἡγεμονίης, οἰκ ὸ ς καὶ
ἐμὲ μᾶλλον ὑμέ ων πε ριέχεσθαι, στρατιῆς τε ἐόντα
πολλαπλησί ης ἡγεμόνα καὶ νηῶν πολύ πλεύν ω ν « Dès lors que
vous tenez comme vous le faites au commandement, il est
naturel que moi aussi j’y tienne, et plus que vous, étant
commandant d’une armée plusieurs fois plus nombreuse et de
vaisseaux beaucoup plus nombreux. »

La récurrence lexicale et, par conséquent, phonétique, est accrue par la place
finale du syntagme καὶ νη ῶν πολὺ πλεύνων, dont on pourra aussi noter le
rythme dactylico-spondaïque, renvoyant au monde de l’épopée.
Le tour πολλῷ πλέων connaît quant à lui seize occurrences. Dans six
cas, il apparaît dans le second membre d’une parataxe dont le premier contient
le positif πολλοί, le schéma étant donc le suivant : πο λλοὶ μὲν…, πολλῷ δ’ ἔτι
12πλεῦνες… ; on les trouve en 1.135, 1.211, 4.194, 6.78, 7.223 et 8.16 . On

12 1.135 : Γα μέ ο υσι δὲ ἕκαστος αὐτέων π ο λλὰ ς μὲν κουριδίας γυ ναῖκας, πολλ ῷ δ’ ἔτι
πλεῦν ας παλλακὰς κτῶνται « Ils épousent pour chacun d’eux plusieurs femmes
légitimes, et acquièrent de plus nombreuses concubines encore », où l’on notera
l’enrichissement de l’allitération par le substantif π α λλακάς immédiatement
subséquent ; — 1.211 : Οἱ δὲ Πέρσα ι ἐπε λ θόντες πο λλοὺς μέν σφε ω ν ἐφόνε υ σα ν,
πο λλ ῷ δ’ ἔτι πλεῦν ας ἐζώγρησαν « Les Perses, survenant, en massacrèrent un grand
nombre, et en prirent vivants de plus nombreux encore » ; — 4.194 : Το ύτων δὲ
Γύζα ντες ἔχονται, ἐν τοῖσι μέλι πο λλὸ ν μὲν μέλι σσαι κατεργάζονται, πολλ ῷ δ’ ἔτι
πλέο ν λέγεται δημι ουργ οὺς ἄνδρας π ο ιέειν « Les Gyzantes leur sont contigus, chez
qui les abeilles produisent beaucoup de miel, et, dit-on, des hommes de métier en font
davantage encore », où l’allitération est enrichie par l’infinitif ποιέειν en position
finale ; — 6.78 : ἄριστον γὰρ πο ιευμ ένοισι τοῖσ ι Ἀργε ίοισι ἐκ το ῦ κηρύγματος
ἐπεκέατο, καὶ πολλοὺς μὲ ν ἐφό νευσαν αὐτῶν, πο λλ ῷ δέ τι πλεῦν ας ἐς τὸ ἄλσο ς το ῦ
41

pourra ici noter le rythme, essentiellement dactylico-spondaïque, de la
séquence ainsi composée, contribuant avec les allitérations à une figure de
gradation, en accord avec l’insistance sémantique. A ces six cas, l’on peut
adjoindre trois autres passages qui emploient également, quoique sous une
13autre forme, un πολλοί liminaire : 2.66, 8.109, 9.61 . Restent sept cas dont la
majorité recèlent une allitération complémentaire qui va jusqu’à prendre la
forme d’une paronomase. Ce sont d’abord :

3.40 Πολλ ῷ δ’ ἔτι πλεῦνό ς οἱ εὐτυχίης γι νομέ νης γράψα ς ἐς
βυβλίον τάδε ἐπέστειλε ἐς Σάμον « Son bonheur (sc. à
Polycrate) lui devenant plus grand encore, (Amasis) écrivit une
lettre et envoya ceci à Samos » ;

8.13 Ἐποιέετό τε πᾶν ὑπ ὸ τοῦ θεοῦ ὅκ ως ἂν ἐξισωθ είη τῷ
Ἑλληνικ ῷ τὸ Περσικὸν μηδ ὲ πολλῷ πλέο ν εἴη « Tout arrivait

Ἄργου καταφυγόντας περιεζό μ ε ν οι ἐφ ύλασσον « tandis que les Argiens prenaient
leur déjeuner au signal du héraut, ils (sc. les Lacédémoniens) les assaillirent, et ils en
massacrèrent beaucoup, et en cernèrent un plus grand nombre encore, qui s’étaient
réfugiés dans le bois sacré d’Argos, pour les garder sous surveillance », avec
allitération complémentaire en π et en liquides fournie par les deux verbes en fin de
phrase ; — 7.223 : Πολλ οὶ μὲν δὴ ἐσέπιπτο ν αὐτῶν ἐς τὴν θάλ α σσαν καὶ
διεφθείροντ ο, πο λλ ῷ δ’ ἔτι πλεῦν ε ς κατε πατέοντ ο ζωοὶ ὑπ’ ἀλλήλ ω ν « Un grand
nombre d’entre eux tombaient dans la mer et mouraient, mais de plus nombreux
encore étaient piétinés vivants les uns par les autres », avec allitération
complémentaire en π fournie, dans chaque membre, par le verbe ; — 8.16 : Π ο λλαὶ
μὲν δὴ τῶν Ἑ λλήνω ν νῆες διεφθείρο ν το, πολλοὶ δὲ ἄνδρες, πολλ ῷ δ’ ἔτι πλεῦν ε ς
νῆές τε τῶν βα ρβάρων καὶ ἄνδρες « De nombreux vaisseaux furent perdus chez les
Grecs, ainsi que de nombreux hommes, mais de plus nombreux vaisseaux et hommes
encore chez les barbares », où l’on pourra noter le double emploi de πολλοί en
balancement avec le syntagme.
13 2.66 : Πολλ ῶ ν δὲ ἐόντων ὁμοτρό φων το ῖσι ἀν θρώποισι θηρίων πολλῷ ἂν ἔτι πλέ ω
ἐγίνετ ο, εἰ μὴ κατελάμβανε το ὺς αἰελο ύρο υς τοιάδε « Nombreux étant les animaux
domestiques, ils le seraient encore davantage s’il n’arrivait pas ceci aux chats » ; —
8.109 : Κα ὶ αὐτὸ ς ἤδη πολλο ῖσι παρεγεν ό μην καὶ πο λλ ῷ πλέ ω ἀκή κο α τοιάδε
γενέσθαι « J’ai déjà assisté moi-même à de nombreux événements, et j’ai entendu dire
que ceci arrivait en beaucoup plus grand nombre », où le verbe παρεγενόμη ν complète
l’allitération en π et en liquide ; — 9.61 : Καὶ οὐ γάρ σφι ἐ γ ένετ ο τὰ σφάγια χρηστά,
ἔπιπτο ν δ’ αὐτῶν ἐν τούτῳ τῷ χρόνῳ πολλοὶ καὶ πο λλ ῷ πλε ῦ ν ε ς ἐτρωματίζοντ ο « Et,
comme il ne leur advenait pas de présages favorables, beaucoup parmi eux tombaient
dans ce laps de temps, et de plus nombreux encore étaient blessés », avec le verbe
πίπτω.
42

par un effet du dieu, pour que les forces perses égalent les
grecques et ne soient pas bien supérieures » ;

9.41 Ὡς δὲ ἑνδεκάτη ἐγεγόνεε ἡμέρη ἀ ν τικατήμε νοισι ἐν
Πλαταιῇσι, οἵ τε δὴ Ἕ λλη νες πο λλ ῷ πλε ῦνε ς ἐγεγόνεσαν
« Alors qu’était arrivé le onzième jour de leur campement face
à face à Platées, les Grecs étaient devenus beaucoup plus
nombreux. »

Dans le premier exemple, les allitérations en π et en λ sont soutenues par le
syntagme contenant le participe γράψας et le substantif βυβλίον (qui reprend
discrètement l’allitération en labiale), ainsi que par le verbe ἐπέστειλε (où l’on
retrouve aussi le groupe π + σ du participe). Dans le deuxième cas, la locution
est précédée de plusieurs termes allitérants en π : le tour intensif ἐποιέετό τε
πᾶν et l’ethnique Περσικό ν ; dans le troisième, c’est le toponyme Πλαταιῇσι,
avec son groupe π + λ initial, qui enrichit l’allitération.
Deux autres cas remarquables rapprochent notamment πολλῷ πλέων
de deux termes paronymiques que nous avons déjà entrevus :

7.1 Κα ὶ αὐτίκα μὲ ν ἐπηγγέλλετο πέμπων ἀγγέλους κατὰ πόλις
ἑτοιμάζειν στρατιήν, πολλῷ πλέ ω ἐ π ιτάσσων ἑκάστ ο ισι ἢ
π ρ ότερ ον παρ ε ῖχο ν, καὶ νέα ς τε καὶ ἵππους καὶ σῖτον καὶ πλοῖα
« Et sur-le-champ il ordonna, en envoyant des messagers dans
chaque ville, de préparer une armée, donnant ordre à chacun de
procurer, en plus grand nombre encore qu’ils ne le faisaient
auparavant, vaisseaux, chevaux, blé et bateaux de transport » ;

8.42 Συνελέχθησάν τε δὴ πολλ ῷ πλεῦν ε ς νῆ ες ἢ ἐπ’ Αρτε μ ισίῳ
ἐν αυμ ά χεον καὶ ἀπὸ πο λί ω ν πλεύν ω ν « On rassembla donc
beaucoup plus de vaisseaux que n’en avaient combattu à
l’Artémision, et venant de cités plus nombreuses. »

Dans l’exemple figurant à l’ouverture du livre VII, le tour πολλῷ πλέ ω est
encadré par ces deux termes paronymiques : πόλις en amont, πλοῖα à la fin de
la phrase, et l’allitération est soutenue par le syntagme verbal πρότερον
παρεῖ χ ον. En 8.42, qui présente également le terme πόλις, on se trouve en
réalité en présence de deux syntagmes étroitement paronymiques, et d’ailleurs
superposables : πολλῷ πλε ῦ νες et πολίω ν πλεύνων.
43

14 Seuls deux passages présentent la locution πολλῷ πλέων toute nue .
C’est donc dans une grande majorité de cas que ce tour connaît un emploi
15marqué, mis en valeur comme il l’est par des procédés complémentaires .

Du tour superlatif πολλῷ πλεῖστος « de beaucoup le plus nombreux »,
on trouve sept exemples. L’un d’entre eux est analogue aux cas vus
précédemment de πολλῷ πλέων en second membre de parataxe :

5.92 ε πολλοὺς μὲν Κορι νθί ω ν ἐδίωξε, πο λλο ὺ ς δὲ χρημάτων
ἀπεστέρησε, πο λλ ῷ δέ τι πλείστους τῆς ψυ χῆς « (Cypsélos)
bannit beaucoup de Corinthiens, en priva beaucoup de leurs
biens — et de leur vie, de beaucoup les plus nombreux. »

Le deuxième précise la locution par l’accusatif de relation πλῆθος, fournissant
ainsi une double figure étymologique, tandis que l’allitération se prolonge
avec le complément πάντ ω ν :

3.94 Ἰν δῶν δὲ πλῆθό ς τε πολλ ῷ πλεῖστό ν ἐστι πάν τ ω ν τῶν
ἡμεῖς ἴδμεν ἀνθρώπων « Les Indiens sont, en nombre, de
beaucoup le plus nombreux de tous les peuples que nous
connaissons. »

Le troisième, extrait du logos scythe, présente une allitération avec le nom du
« fleuve », et le syntagme connaît une expansion par adjonction d’un autre
superlatif :


14 9.34 : ὡς ἐ μα ί νο ντ ο πο λλ ῷ πλεῦν ε ς τῶν γυν αικῶν « comme des femmes en bien
plus grand nombre devenaient folles » (suivant le texte de l’édition Rosén, reposant
sur les manuscrits DRSV : mais noter que ABCTMP omettent ici πολλῷ) ; — 9.70 :
ἕως μὲν γὰρ ἀπῆσαν οἱ Ἀθ ηνα ῖοι, οἱ δ’ ἠμύνοντο καὶ πο λλ ῷ πλέο ν εἶχ ο ν τῶν
Λακεδαιμονί ω ν ὥστε οὐκ ἐπισταμένων τειχ ομαχέειν « tant que les Athéniens étaient
loin, (les Perses) se défendaient et avaient un avantage important sur les
Lacédémoniens qui ne savaient pas attaquer de remparts. »
15 On annexera à cette étude un cas intéressant, où πολλῷ est également rapproché de
πλέων, sans toutefois porter sur lui, mais sur un adjectif paronymique. Cet exemple
est extrait du discours d’Artabane à Xerxès, en 7.49 : Ὦ βασιλεῦ, οὔτε στρατὸν
τοῦτ ον, ὅστις γε σύνε σιν ἔχει, μέμφ οιτ’ ἂν οὔτε τῶν νε ῶν τὸ πλῆθο ς · ἤν τε πλεῦν ας
συλλέξῃς, τὰ δύο το ι τὰ λέ γω πο λλ ῷ ἔτι πο λεμι ώ τερα γίνεται « O Roi, quiconque a
tant soit peu d’intelligence ne saurait blâmer ni cette armée, ni le nombre de
vaisseaux ; mais si tu en rassembles un plus grand nombre, les deux choses dont je
parle te deviendront encore beaucoup plus hostiles. »
44

4.82 Θω μά σια δὲ ἡ χώρη αὕτη οὐκ ἔχε ι, χωρὶς ἢ ὅτι ποταμούς
τε πο λλ ῷ μεγίστο υ ς καὶ ἀριθμὸ ν πλείστους « Ce pays ne
possède pas de merveilles, exception faite de fleuves de
beaucoup les plus grands et les plus nombreux en nombre. »

Dans le quatrième cas, l’allitération, cette fois en π et λ, confine une fois de
plus à la paronomase, avec le verbe πλώ ω « naviguer », en parlant de
vaisseaux de guerre :

8.42 νῆα ς δὲ πο λλ ῷ πλείστας τε καὶ ἄριστα πλ ω ο ύσας
παρείχο ν το Ἀθην αῖο ι « Les vaisseaux de beaucoup les plus
nombreux et qui naviguaient le mieux étaient fournis par les
Athéniens. »

Les trois derniers exemples (1.167, 3.116, 4.33) paraissent présenter le tour
16superlatif sans lui adjoindre de procédé particulier . Encore peut-on
remarquer que le syntagme πολλῷ πλεῖ στος à lui seul, avec son superlatif
renforcé, son allitération nucléaire et le rythme spondaïque qui le caractérise
(— — | — —), est intrinsèquement marqué, et qu’il oriente les phrases dans
lesquelles il apparaît dans une même dimension amplificatrice, caractéristique
de l’épique.

Πολλός, sous forme adverbiale, est également rapproché de l’adjectif
πᾶς dans deux syntagmes dont le premier est du type πολλὸν / πολλῷ ( τῶν)
πάντων + superlatif « de beaucoup le plus… de tous », où l’allitération a une
nette valeur intensive et dont le rythme est entièrement spondaïque. On trouve
de ce tour six exemples dans l’Enquête, le premier à l’ouverture du logos de
Crésus :

1.8 Οὗτ ο ς δὴ ὦν ὁ Κ ανδαύλης ἠράσθη τῆς ἑωυτ οῦ γυ ν αῖκο ς,
ἐρασθεὶς δὲ ἐνόμιζέ οἱ εἶναι γυν αῖκα πο λλὸν πασέ ω ν καλλίστην

16 1.167 : Τῶ ν δὲ διαφθαρεισέ ων νε ῶν τοὺς ἄν δρας οἵ τε Καρχηδόνιοι <ἔλαχο ν> καὶ
οἱ Τυρσηνοὶ λα χόντες αὐτῶν πο λλ ῷ πλείστο υ ς καὶ τούτ ους ἐξαγαγό ν τες κατέλευσαν
« Quant aux hommes qui montaient les navires détruits, les Carthaginois et les
Tyrrhéniens […] en eurent pour leur part de beaucoup les plus nombreux ; ils les
conduisirent hors de leur ville et les lapidèrent » ; — 3.116 : Πρ ὸς δὲ ἄρκτο υ τῆς
Εὐρώπης πο λλῷ τι πλεῖστο ς χρυσὸς φαίν εται ἐών « Du côté du nord de l’Europe, se
trouve manifestement de beaucoup le plus d’or » ; — 4.33 : Πολλ ῷ δέ τι πλεῖστα
περὶ αὐτῶν Δήλιοι λέγουσι « Ce sont les Déliens qui, à leur sujet (sc. des
Hyperboréens), en disent de beaucoup le plus long. »
45

« Or donc, ce Candaule était amoureux de sa femme, et dans son
amour il pensait avoir la femme de beaucoup la plus belle de
toutes »,

où le syntagme, placé en fin de phrase devant le superlatif καλλίστην,
compose avec lui une séquence holospondaïque. Dans le même logos, l’oracle
de la Pythie rendu à Crésus suscite de sa part la réaction suivante :

1.56 Τούτοισι ἐλθοῦσι το ῖσι ἔπεσι ὁ Κροῖσ ο ς πολλόν τι μά λι στα
πάν τ ω ν ἥσθη « Lorsque cette réponse lui fut arrivée, Crésus s’en
réjouit de beaucoup plus que tout. »

Le neutre adverbial πολλόν et le complément πάντ ων sont ici dissociés par
l’intrusion du superlatif μάλιστα, créant un rythme d’abord
dactylicoanapestique (πολλόν τι μάλιστα), puis spondaïque ( πάντων ἥσθη), et dans son
ensemble très solennel.
De même, dans un troisième exemple extrait cette fois du logos de
Cyrus, la séquence composée offre un rythme remarquable, en accord avec la
valeur intensive du tour employé :

1.192 Κα ὶ ἡ ἀρχὴ τῆς χώρης ταύτης, τὴν οἱ Πέρσα ι σατραπηίην
καλέουσι, ἐστὶ ἁπασέ ω ν τῶν ἀρχέων πο λλό ν τι κρατίστη « Et
le gouvernement de cette contrée, que les Perses appellent
satrapie, est de tous les gouvernements sans exception, de
beaucoup le plus puissant. »

On peut en effet observer que toute l’expression ἐστὶ ἁπασέ ω ν τῶν ἀρχέων
πολλόν τι κρατίστη compose une séquence de six dactyles, et plus précisément
un hexamètre à coupe hephthémimère.
Dans le logos égyptien, on lit au sujet des vents que sont « le notos et
le lips » :

2.25 ὅ τε νό τος καὶ ὁ λίψ, ἀν έμ ων πολλὸν τῶ ν πάν τ ω ν
ὑετιώτατοι « le notos et le lips, de beaucoup les plus pluvieux de
tous les vents »,

qui compose de même une séquence reposant sur des anapestes, dactyles et
spondées.
Au livre III, la remarque faite par le narrateur hérodotéen :

46

3.108 Τὸ δὲ αἴτιον το ύτο υ τόδε ἐστί · ἐπεὰν ὁ σκ ύμνος ἐν τῇ
μητρὶ ἐὼν ἄρχηται διακινε ό μ ε νος, ὁ δὲ ἔχ ων ὄν υχας θη ρίων
πολλὸν πάν τω ν ὀξ υτά τους ἀμύσσει τὰς μήτρα ς « Et la raison de
cela est la suivante : quand le lionceau commence à bouger à
l’intérieur de sa mère, comme il a les griffes de beaucoup les
plus aiguës de tous les animaux, il déchire la matrice »,

présente pour sa part, avec le syntagme πολλὸν πάντων ὀξυτ άτους, une
séquence dactylico-spondaïque.
Dans l’ensemble de ces cinq occurrences, on constate donc que le
syntagme πο λλὸν / πολλῷ ( τῶν) πάντ ων donne naissance à une séquence
rythmiquement marquée, reposant sur l’emploi de spondées, de dactyles ou
d’anapestes signifiant le caractère explicitement superlatif de l’expression
considérée. Reste un dernier cas où le texte transmis présente un autre schéma
rythmique : il s’agit de la présentation des Thraces, à l’ouverture du livre V :

5.3 Θρηίκων δὲ ἔθνος μέγι στό ν ἐστι μετ ά γε Ἰν δο ὺς πάντων
ἄνθρώπων · εἰ δὲ ὑπ’ ἑνὸς ἀρχοίατο ἢ φρο ν εο ίατο τωὐτό,
ἄμ αχό ν τ’ ἂν εἴη καὶ πολλ ῷ κράτιστον πάντ ω ν ἐθνέων κατὰ
γνώ μ ην τὴν ἐμήν « Le peuple des Thraces est le plus grand du
monde entier, du moins après celui des Indiens ; s’il était
gouverné par un seul homme et avait des pensées unanimes, il
serait invincible et de beaucoup le plus puissant de tous peuples,
à mon avis. »

Le tour superlatif est déjà annoncé en amont par l’expression μέγιστον…
πάντων ἀνθρώπ ων (où le complément figure en fin de phrase). On trouve
ensuite la séquence ἀρχοίατο ἢ φρονε ο ίατο τωὐτό, de rythme dactylique.
Quant au syntagme étudié, il repose sur un rythme d’abord iambique ( πολλῷ
κράτιστον), puis spondaïque ( πάντων ἐθ νέων).

Le second tour où se trouvent rapprochés πολλός et πᾶς est
l’expression τὰ πολλὰ πάντα, signifiant « la plupart » ou, au sens temporel,
« en général, presque toujours », qui connaît trois occurrences dans l’œuvre.
Elle présente pour sa part un rythme iambique, dont il semble qu’Hérodote
tire parti dans ses trois emplois. C’est ainsi que dans cette notation
ethnographique du livre I :

1.203 Ἔθ νεα δὲ ἀνθρώπων π ο λλὰ κα ὶ παν τ ο ῖα ἐν ἑωυτ ῷ ἔχει ὁ
Κα ύκα σος, τὰ πολλὰ πάν τ α ἀπ’ ὕλης ἀ γ ρίης ζώοντα « Le
47

Caucase possède en lui des peuples nombreux et de toute sorte,
la plupart vivant de la forêt sauvage »,

le syntagme τὰ πολλὰ πάντα, d’ailleurs annoncé par πολλὰ καὶ παντοῖα,
compose avec la fin de la phrase une séquence essentiellement iambique. Il en
est de même dans cette autre notation ouvrant la présentation ethnographique
des Egyptiens, au livre II :

2.35 Αἰγ ύ πτιοι ἅμ α τῷ οὐρανῷ τῷ κατὰ σφέ α ς ἐόντι ἑτερ οίῳ καὶ
τῷ ποτα μῷ φύσιν ἀλλο ίην πα ρεχομένῳ ἢ οἱ ἄλλοι πο ταμο ί, τὰ
πολλὰ πάν τα ἔμπαλιν τοῖσι ἄλλοισι ἀνθρώ π οισι ν ἐστήσα ντο
ἤθεά τε καὶ νόμ ους « Les Egyptiens, en même temps que le ciel
qui règne chez eux est différent et que le fleuve présente une
autre nature que les autres fleuves, ont institué des us et
coutumes généralement inverses de ceux des autres hommes. »

La séquence allitérante est ici constituée par τὰ πολ λ ὰ πάντα ἔμπαλιν, qui
forme également un dimètre iambique.
Au livre V enfin, et toujours dans le discours du narrateur hérodotéen,
cette notation historico-poétique témoigne également d’un travail de mise en
forme :

5.67 Κλεισ θένης γὰρ Ἀργείοι σι πολεμήσας τοῦτ ο μὲ ν ῥαψ ῳ δοὺς
ἔπαυσε ἐν Σικύωνι ἀγω ν ίζεσ θαι τῶν Ὁμηρ είων ἐπέ ων εἵνεκα,
ὅτι Ἀργεῖ ο ί τε καὶ Ἄργος τὰ πολλὰ πάν τα ὑμ ν εάται « Clisthène
en effet, étant en guerre contre les Argiens, avait interdit aux
rhapsodes de réciter aux concours de Sicyone les poèmes
homériques, parce que les Argiens et Argos y sont presque
toujours célébrés. »

En effet, le syntagme τὰ πολλὰ πάντα, de rythme iambique, est ici inséré dans
une séquence dactylique : Ἀργεῖοί τε κα ὶ Ἄργος… ὑμνέαται, particulièrement
signifiante, s’agissant des rhapsodes et des poèmes homériques.
Enfin, πᾶς et des termes de la famille de πολλός sont rapprochés dans
certains autres cas de façon non moins remarquable. C’est d’abord, sous la
forme πολυ- de premier terme de composé, le passage suivant :

3.108 Κα ί κως τοῦ θεί ο υ ἡ προν οίη, ὥσπερ καὶ οἰκ ό ς ἐστ ι, ἐοῦσα
σοφή, ὅσα μὲ ν ψυ χήν τε δειλ ὰ καὶ ἐδώδιμα, ταῦτα μὲν πάντα
πο λύγο ν α πεπο ίηκε, ἵνα μὴ ἐπιλίπῃ κατε σθιόμεθα, ὅσα δὲ
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σχέτλια καὶ ἀνιηρά, ὀλι γ ό γ ονα « Sans doute la Providence
divine, dans sa sagesse (comme il est naturel), a-t-elle fait des
animaux craintifs et comestibles des animaux extrêmement
prolifiques, pour qu’ils ne fassent pas défaut en étant
consommés, et des animaux dangereux et malfaisants, des
17animaux peu prolifiques » .

La séquence πάντα πολύγονα πεποίηκε, dont les trois termes sont allitérants
en π, est concentrée en fin de proposition, devant la pause ; on notera aussi
son rythme extrêmement rapide, composé d’une succession de sept syllabes
brèves (— υ υυυυυυ — x), en accord sans doute avec l’expression d’une
fécondité exceptionnelle de petits animaux.
Dans un autre cas, c’est l’adjectif multiplicatif δι πλήσιος qui est
associé à πᾶ ς :

6.57 Μὴ ἐλ θοῦσ ι δὲ τοῖσι βασι λεῦσι ἐπὶ τὸ δεῖ π νον
ἀπο μ έμ φεσθαί σφι ἐς τὰ οἰκ ία ἀλφίτων τε δύ ο χοίνικας ἑκατέ ρ ῳ
καὶ ο ἴνου κοτ ύ λην, παρεο ῦ σι δὲ διπλ ήσια πάντα δι δόσθαι « Si
les rois ne viennent pas au repas, on leur envoie à domicile deux
chénices de farine à chacun et une cotyle de vin ; s’ils viennent,
on leur donne le double de tout. »

A la double allitération en π et en δ, soulignant la quantité de nourriture,
s’adjoint le remarquable rythme dactylique de cette séquence finale de phrase :
διπλήσια πάν τ α διδόσθαι.
Πᾶς est enfin rapproché du verbe πίμ π λ η μι « emplir » dans la phrase
suivante, qui énonce un prodige :

1.78 Ταῦτα ἐπιλεγομέν ῳ Κρο ίσῳ τὸ προάστιο ν πᾶν ὀφίων
ἐνεπλήσθη « Tandis que Crésus faisait ces calculs, toute la
banlieue de Sardes s’emplit de serpents. »

L’allitération s’accompagne ici encore, en fin de phrase, d’un remarquable
rythme dactylique : πᾶν ὀφίω ν ἐνεπλήσθ η, où les deux π sont au temps fort ;
elle souligne, en accord avec lui, le caractère prodigieux de l’apparition.


17 Nous suivons ici le texte des éditions Stein et Legrand, en face de Rosén : ἐοῦσα
σοφή · ὅσα μὲ ν γὰρ.
49

Des nombreux autres cas de figure impliquant la famille de πολλός
unie, sous diverses formes, à d’autres termes allitérants, nous retiendrons cet
exemple extrait du livre II :

2.93 Ἐπεὰν δὲ πληθύεσθαι ἄρχηται ὁ Νεῖ λος, τά τε κοῖλα τῆς
γῆς καὶ τὰ τέλματα τὰ παρ ὰ τὸν ποταμὸν πρ ῶ τα ἄρχ εται
πίμπλασθαι διηθέον το ς τοῦ ὕδατ ο ς ἐκ το ῦ πο ταμοῦ · καὶ
αὐτίκα τε πλέ α γί νεται ταῦτ α καὶ παραχρῆμα ἰχθύων σμ ικρῶν
πίμπλαται πάντα « Lorsque le Nil commence de s’emplir, les
parties creuses du pays et les marécages qui bordent le fleuve
commencent les premières à s’emplir, l’eau s’infiltrant depuis le
fleuve ; et sitôt qu’elles deviennent pleines, aussitôt elles
s’emplissent toutes de petits poissons. »

Hérodote exploite ici les ressources phoniques offertes par les termes
πίμπλασθαι / πληθύεσθαι / πλέος, allitérants en π + λ, tout en leur adjoignant
une série de termes allitérants en π + ρ ( πα ρά, πρ ῶτον, παρ α χρῆμα) ou
simplement en π ( ποταμός), la séquence πί μπλαται πάντα venant couronner
cette phrase phonopoétique.

L’adjectif πᾶς, quant à lui, éventuellement au neutre adverbial, est
associé dans trois passages à l’ordinal πρ ῶτος ayant valeur superlative. Le
premier concerne, au livre I, le fils de Crésus :

1.34 Ἦσα ν δὲ τῷ Κρο ίσῳ δύ ο παῖδες, τῶν οὕτερ ο ς μὲ ν
διέφθαρτο, ἦν γὰρ δὴ κωφ ό ς, ὁ δὲ ἕτερος τῶν ἡλίκων μα κρ ῷ τὰ
πάν τα πρ ῶ το ς « Crésus avait deux fils, dont l’un était infirme
— il était muet — et l’autre, de loin le premier en tout point de
ses compagnons d’âge. »

La valeur superlative est évidente pour cette allitération placée en fin de
phrase, et renforcée par l’emploi de μακρῷ. Il en est de même dans le
deuxième exemple, qui concerne, au livre III, la conquête de Samos par
Darius :

3.139 Μετὰ δὲ ταῦτα Σάμον βασιλεὺς Δαρεῖο ς αἱρέει, πο λί ω ν
πασέ ω ν πρώ τ ην Ἑλληνίδω ν καὶ βαρβάρων « Après quoi, le roi
Darius s’empara de Samos, la première de toutes les cités
grecques et barbares »,

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où le syntagme πολί ων πασέω ν πρ ώτην fait écho au tour πολλὸν πάντων +
superlatif étudié précédemment, avec en outre un jeu paronymique entre les
paradigmes πολίω ν et πολλόν.
Enfin, le troisième exemple est extrait du discours de Leutychidès,
évoquant le Spartiate d’exception qu’était un certain Glaucos :

6.86 Τοῦτ ον τὸ ν ἄνδρα φαμ ὲ ν τά τε ἄλλα πάντα περιήκειν τὰ
πρ ῶ τα καὶ δὴ καὶ ἀκο ύ ειν ἄριστα δικαιοσύνης πέρι πάντ ω ν
ὅσο ι τὴ ν Λακε δαίμονα τοῦτον τὸν χρό νον οἴ κεον « Cet homme,
affirmons-nous, avait atteint le premier degré en toute chose, et
il avait en particulier la réputation d’être l’homme le plus juste
de tous ceux qui habitaient Lacédémone à cette époque. »

L’allitération contribue, ici encore, à la dimension superlative de la phrase,
avec ces deux expressions coordonnées que sont πάντα περ ι ήκειν τὰ πρ ῶτα et
ἄριστα περ ὶ πάντω ν.

Πᾶς est aussi plus particulièrement uni dans plusieurs syntagmes avec
un substantif allitérant en π : ainsi des expressions πᾶν τὸ πρῆγμα « toute
l’affaire », πᾶσαν τὴν πρῆξιν « toute l’action accomplie », et πᾶσαν τὴν πάθην
« toute l’action subie ». Πᾶ ν τὸ πρῆγμα connaît deux occurrences, la première
dans l’épisode des ossements d’Oreste découverts par le Spartiate Lichas :

1.68 Συμ βαλόμ ενο ς δὲ ταῦτ α καὶ ἀπελθὼ ν ἐς Σπάρτην ἔφ ραζ ε
Λακεδ αιμο ν ίο ισι πᾶν τὸ πρῆγμα « Ayant compris cela et revenu
à Sparte, il expliqua aux Lacédémoniens toute l’affaire »,

où l’allitération du syntagme, d’ailleurs placé en fin de phrase, est annoncée
par le verbe ; la seconde, dans l’épisode de la conjuration des Sept Perses :

3.70 Ὁ δὲ Ὀτάνης παραλαβὼν Ἀσπα θ ίνην καὶ Γω β ρ ύην,
Περσέω ν τε πρ ώ το υ ς ἐόντ ας καὶ ἑωυτῷ ἐπιτηδεοτάτους ἐς
πίστιν, ἀπηγήσατο πᾶν τὸ πρῆγμα « Otanès prit avec lui
Aspathinès et Gobryas, qui étaient les premiers des Perses et à
ses yeux les plus propres à la confidence, et il leur exposa toute
l’affaire. »

Ici encore, le syntagme est en position finale, ce qui lui assure un relief
particulier, et l’allitération est annoncée par plusieurs termes. Dans ces deux
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