L'exotisme indochinois dans la littérature française

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L'Exotisme indochinois dans la littérature française depuis 1860, publié en 1934 par Louis Malleret, reste un ouvrage de référence par l'ampleur de l'étude et l'originalité du point de vue choisi par l'auteur, historien, archéologue, et membre éminent de l'École française d'Extrême-Orient. Cet ouvrage est devenu introuvable, la présente édition alors présenté comme " le premier essai de synthèse historique de toutes les idées, de tous les thèmes dans les œuvres des écrivains français d'Indochine".
Publié le : mercredi 15 octobre 2014
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EAN13 : 9782336359304
Nombre de pages : 236
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L’ExoTiSME i NdochiNoiS
ome II
Louis Malleret
L’Exotisme indochinois dans la littérature française depuis 1860, L’ExoTiSME i NdochiNoiSpublié en 1934 par Louis Malleret, reste un ouvrage de référence par
l’ampleur de l’étude et l’originalité du point de vue choisi par l’auteur, dans l l Ituretéra frança Ise
historien, archéologue, et membre éminent de l’École française
d’e xtrême-o rient. depu I 1860 : ome II
c et ouvrage étant devenu introuvable, la présente édition permet
de redécouvrir ce qui était alors présenté comme « le premier essai
de synthèse historique de toutes les idées, de tous les thèmes dans les
œuvres des écrivains français d’indochine » et « un éloquent témoignage
en faveur de la collaboration intellectuelle des races ».
« Le problème des relations de l’europe et de l’Asie n’est qu’accessoirement
politique. Avant tout il est d’ordre philosophique et moral, et comme tel dépasse
le médiocre débat de la colonisation. […] c omment élever la voix assez haut,
pour faire entendre à la métropole que l’indochine n’est pas seulement, comme
l’ont trop souvent représentée certains, une terre de conquête, une terre de
scandales, l’enclos où se déchaînent de furieux appétits ? »
Louis Malleret
Henri Copin, agrégé, docteur en littérature comparée, s’intéresse à
la représentation littéraire de l’Indochine et de l’Afrique, en situation
coloniale, ainsi qu’aux images de l’Autre et de l’Ailleurs qui en sont issues.
François Doré anime la Librairie du Siam et des Colonies, à Bangkok,
Thaïlande.
ISBN : 978-2-336-30317-8 Présentation d’h enri c opin et François d oré
23 € avec la collaboration de Roger Little
atsttt
L’exotis Me indochinois
Louis Malleret
ome II
AUTREMENT MÊMES









L’EXOTISME INDOCHINOIS
DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
DEPUIS 1860 COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.


Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des
établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective
contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.


« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
Sony Labou Tansi


Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume




Louis Malleret




L’EXOTISME INDOCHINOIS
DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
DEPUIS 1860

Tome II



Présentation d’Henri Copin et François Doré
avec la collaboration de Roger Little













L’HARMATTAN




En couverture :

« Onde douce (Thuy Thanh) »
par Marcelino Truong
© Marcelino Truong, 2014
















© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-30317-8
EAN : 9782336303178
TROISIÈME PARTIE

PRÉLIMINAIRES
À L’INTERPRÉTATION ASIATIQUE

CHAPITRE PREMIER

La nature aimable

La représentation que les nouveaux venus se sont formée de
l’indigène a été lente à se constituer. Aujourd’hui même, que savent-ils
de cet être tenu longtemps pour énigmatique et mystérieux ?
Cependant, depuis 1880 où, pour des fins d’opportunité politique,
le portrait de l’indigène était volontairement assombri, une
interprétation plus indulgente s’est établie. Des jugements sommaires
qu’autorisait le premier contact, l’on est allé à une image volontiers
poétisée ; puis à une connaissance plus intime et plus exacte des
ressorts psychologiques de l’âme asiatique.
Mais tout d’abord c’est à travers l’écran littéraire que l’on a vu
s’agiter les hommes. Un ensemble de notions très anciennes a
déterminé l’orientation des sympathies. Dans le temps où les
Européens ont commencé à trouver le pays aimable, ils ont, par
similitude de sentiment et de pensée, décerné à l’indigène, soit des
attestations de vertu, soit d’attendrissants témoignages d’élégance,
de grâce et de beauté. Telle a été, parmi l’éden laotien, la
concep1tion qui a prévalu en faveur des pou sao , charmantes créatures,
ordinairement représentées l’écharpe négligemment jetée sur
2l’épaule, avec à l’oreille une fleur de champa . Dans l’adorable
sourire de la nature, aux premiers temps du monde, Ève n’était pas
plus belle et Nausicaa surprise fut-elle plus ravissante que ces
silhouettes menues et fragiles, entrevues au bord du Grand Fleuve,
dans la blonde lumière du crépuscule laotien ?
Terre de Chanaan, Iles Fortunées, Eldorado, séjours bénis du
ciel, havres des rustiques bonheurs et des espérances
enchanteresses, n’est-ce pas vous qui inspirâtes aux poètes l’émouvante

1 Phou-sao : jeune fille ; phou-bao : jeune homme ; pron. pou-sao et pou-bao.
2 Fleurs blanches et odorantes du frangipanier. Citons, parmi les romans qui ont
pour cadre le Laos : J. Ajalbert, Sao van Di (1905). Strarbach-Baudenne, Sao
Tiampa, épouse laotienne, Paris (1912). P. Billotey, Sao Keo ou le bonheur
immobile, Paris (1930).
5 image du paradis khmer ou du Laos des joueurs de khène et des
1 ecours d’amour ? Il faudrait remonter peut-être au seuil du XVIII
siècle pour trouver l’authentique origine de ces évocations
indulgentes ou flatteuses. Mais l’embellissement de la nature et des
êtres qui l’habitent n’a pas été la seule des fictions poétiques qui
ont abusé la réflexion des écrivains. Le beau mensonge littéraire
n’en est pas à un seul artifice. À la féerie d’un lieu de délices, se
sont associées les illusions charmantes de l’amour exotique et
celles que procure l’enchantement de l’opium. Triple mirage qui
s’interpose entre les êtres et la divination du poète. Vision
imaginaire, chimérique et trompeuse mais combien séduisante et
riche de tous les rêves dont s’alimente notre besoin d’irréel et notre
goût de l’utopie.

LA NATURE AIMABLE

Chauds empâtements de cadmium, enchantement lumineux des
chromes et des vermillons, ce sont tes tons gras et rutilants, peinture à
l’huile, qui serviront à noter les aspects éblouissants de tes couchants,
verte et opulente Cochinchine, de tes théories de bonzes dorés, nimbés
d’un poudroiement de soleil, Cambodge altéré ou baigné assoupi sous la
nappe souveraine du Mékong, Mère des eaux.
Ce sont tes lavis légers, aquarelle, qui seuls reproduiront la pure clarté
de tes paysages délicats, Annam d’émeraude et d’azur, la limpidité de tes
ciels, Laos lointain, encerclé par ton hallucinante forêt-clairière, ensorcelé
par les chants de tes khène harmonieux.
Il nous faudra ton trait nerveux, tes dégradés, encre de Chine, ton
grain si doux, papier de riz, pour interpréter tes grisailles, tes jours de
crachin, tes horizons en ombres chinoises, tes files de « nhà-quê » en
2
silhouette, âpre et poétique Tonkin .

Ainsi, en délicat poète, M. Pierre Pasquier résume les
séductions de l’Indochine pittoresque. Lyrisme hautement significatif
chez un homme qui, pour avoir vécu toute sa carrière dans notre
possession d’Asie, est parvenu à la parfaite intelligence de ses
attraits.

1 Le khène est un instrument formé de plusieurs flûtes de bambou liées ensemble, qui
rend un son très doux. Les boun laotiens, sortes de cours d’amour sont des fêtes
populaires où garçons et filles échangent avec l’accompagnement du khène des
couplets alternés et généralement improvisés.
2 Un empire colonial français. L’Indochine (publ. sous la direction de G.
Maspéro), Paris, 1930, p. 245.
6 L’accoutumance aux spectacles naturels substitue au
désappointement et à la nostalgie du premier contact, une souple aptitude à
l’appréciation de nuances fuyantes qui jadis échappaient à nos sens
affaiblis. Perfectionnée par l’assidue fréquentation des paysages,
des êtres et des choses, notre sensibilité s’est affinée. La voici
maintenant qui s’émeut à l’invitation des fleurs modestes et des
parfums qui traînent dans l’atmosphère troublante des soirs.
Spiritualisés, les aspects du pays prennent un sens pour
l’imagination et le rêve. Le Cambodge n’est plus seulement le
domaine des impénétrables forêts, mais aussi celui « des fleuves
bleus paresseusement épandus entre des berges hautes d’argile
1rouge et des îles boisées » . Dans les lointains ouatés et le ciel tout
blanc de l’irradiation d’une lumière ardente, une pensée de
fraîcheur et d’indolence heureuse monte des thiamkars fertiles
enfouis dans la verdure, avec leurs cases sur pilotis, « leurs
bon2zeries ombreuses et leurs pagodes aux toits rutilants » . Comme il
est doux et reposant alors d’assister « au défilé des bonzes drapés
3d’or, allant pieds nus sur la terre rouge à la quête du riz quotidien
» ou d’entendre, dans la paix recueillie des villages « les chants
4élégiaques des filles de Kamputhiéa » . Sur le Grand Fleuve que
remontent lentement les pirogues laotiennes, des scènes rustiques
et familières expriment autant que le décor lui-même la grâce naïve
et primitive de la vie :

Et toujours, écrit George Groslier, ce sont les herbes flottantes aux
fleurs mauves, les cormorans, ailes ouvertes, noirs et immobiles dans le
soleil ; une pirogue dormant sous un arbre qui la remplit de feuilles ; un
enfant nu qui se baigne ; des oiseaux bleus ; le bond scintillant d’un
5
poisson et jetées sur la berge, pour sécher, les étoffes safran des bonzes .

La plate Cochinchine n’offre pas au regard lassé que les
uniformes festons de sa verdure immuable. Il n’est jusqu’au
BasTonkin qui n’épouse dans sa monotonie la grâce d’une poésie
mélancolique. Bonnetain lui-même avait trouvé aux rizières un
charme délicat :


1 R. Meyer, Saramani (1922), p. 10.
2 Ibid., p. 11.
3 R. Meyer, Visions d’Asie (1929), p. 163. Cf. également J. Leuba, La Brève
Lumière, Paris, 1929, p. 50.
4 Saramani, p. 11.
5 À l’ombre d’Angkor, Paris, 1916, p. 4.
7 Le matin, je les trouve curieuses à voir. Leur tonalité aux premières
heures, demeure unique, comme attendrie par la pluie nocturne dont les
fines gouttelettes couvrent encore les épis. Il y a des coulées blanc
d’argent merveilleuses. Une théière dont la vapeur voile les flancs a
peut1
être des teintes comparables .

Pour qui sait en apprécier la très particulière beauté, les terres
alluviales où pousse le riz ne sont en effet ni des flaques d’eau
morte, ni des étangs gris, ni des carrés de vase nauséabonde, et
n’offrent point, dans leur ordonnance géométrique, l’aspect d’un
paysage artificiel. Avec leurs bosses verdoyantes qui marquent
l’emplacement des tombeaux, elles portent l’attestation émouvante
de l’effort des générations : « Fécondité de la fange noire, si vite
métamorphosée, verte et drue, écrit Durtain. Plaines immenses où
2chaque brin repiqué à part, signifie un geste de l’homme » .
Comme les étangs solognots et les horizons liquides du marais
vendéen ont pu trouver leurs romanciers, les rizières de
Cochinchine n’ont rebuté ni les voyageurs, ni les poètes. L’artiste y
discerne une prodigieuse variété de nuances : jeune et moelleux
3gazon des m ạ , tendre coloris des plants que les repiqueuses
enfoncent d’un geste rapide et précis, poussée drue des tiges
adultes, ondulation dorée des riz mûrs.

Suivant les saisons, note François de Tessan, le spectacle se
renouvelle avec une magnifique ampleur. Tantôt ce sont des lacs de boue
délimités par des haies et des remblais, tantôt ce sont des nappes
verdoyantes qui frissonnent sous le vent, ou encore lorsque les pousses
ont grandi, on se croirait devant une vaste mer d’émeraude. Non certes, la
rizière n’est pas morne pour qui sait la contempler. Elle offre à qui en
comprend les transformations, des couleurs et une poésie prodigieusement
4
variées .


1 Au Tonkin, Paris, 1887, p. 70. Le charme mélancolique des rizières noyées a été
exprimé pur de nombreux écrivains. Citons entre autres : J. Bossière,
L’Indochine avec les Français, s. d., p. 18-19. A. Droin, La Jonque
victorieuse (1906), p. 89-91. J. Ricquebourg, Les Chères Visions (1900), p. 27.
Viviès, L’Ame de la Cochinchine, Saïgon, 1924. H. Danguy, Le Nouveau
Visage de la Cochinchine, Saïgon, 1929, etc...
2 L. Durtain, loc. cit., p. 162.
3 M ạ : jeunes plants de riz destinés au repiquage, provenant des semis que l’on fait
en mars ou avril sur un terrain d’humidité moyenne et convenablement
ameubli.
4 Dans l’Asie qui s’éveille, Paris, s. d., p. 73.
8 Certes, la ronde des saisons ne s’accompagne pas toujours en
Extrême-Orient d’une gamme de nuances changeantes aussi
étendue que chez nous. Mais la brutale éclosion du printemps
tonkinois fait épanouir les premières fleurs de lotus et suspend aux
branches des faux-cotonniers de floconneuses guirlandes. C’est
aussi le temps où, au pays khmer, la nature s’empourpre de
fastueuses floraisons. Quelle vision heureuse, primitive et pure,
enferment ces notations brèves :

Pissak, premier mois de la saison des pluies, saupoudrait de fleurs
écarlates les bouquets de flamboyants ; le règne végétal assoiffé par six
lunes de sécheresse, buvait les averses précoces et se hâtait de reverdir
avant la crue ; l’horizon des lacs et des fleuves, lavé par les orages se
dessinait plus net sur le ciel, déjà bruni par les apports limoneux des
1
ruissellements riverains .

Dans l’arrière-saison, autre spectacle : une tendre et vaporeuse
lumière baigne les horizons cendrés du delta tonkinois :

Septembre. La fin d’un jour voilé, d’un après-midi de pastel, qui
rappelle l’automne d’Occident. L’éternel paysage mélancolique du Delta
étend sous le ciel gris ses plaines noyées. Au loin, des rideaux d’arbres
2
sont bleus dans les premières brumes du soir ...

L’allégresse des matins d’Asie n’a pas laissé non plus d’inspirer
les poètes. Voici à l’instant où le jour va naître l’éveil timide de la
rizière :

... Du lit des rivières, des voiles de brume s’élèvent diaphanes, et par
le haut, bordés de mauve ; une teinte d’aigue-marine court furtivement au
ras du sol ; une brise plus pressante qui courbe les têtes folles des riz et
qui effiloche les nuées basses, annonce la lueur du jour. Dans les villages
jusqu’alors silencieux, les gongs de bois des veilleurs sonnent les coups
3espacés du crépuscule matinal .

La montagne, dans la clarté matineuse et limpide du littoral de
la mer de Chine, se découpe à son tour en fines arêtes :


1 Roland Meyer, Saramani (1922), p. 13.
2 Jeanne Leuba, Frick en exil, Paris, 1928, p. 171. Cf. également L’Aile de feu
(1926), p. 71.
3 Albert de Pouvourville, La Greffe, Paris, 1922, I, p.139. Cf. également J. Leuba,
La Tristesse du soleil (1913). Matin d’Annam, p. 59-62.
9 La chaîne annamitique resplendit dans la jeune lumière. Ses flancs
bleus tombent à pic sur la riche vallée. Les touffes de palmes s’élancent
des jardins lointains. Les pagodes blanches jettent du haut des rochers les
longues vibrations des gongs de cuivre. Les tourterelles roucoulent. Les
lilas du Japon embaument. La mer déferle sur une grève ardente ; une
ivresse de vivre s’élance de la terre, emplit l’espace, monte vers le zénith
1
étincelant ...

Tout participe à cet épanouissement de la vie. Les insectes :

La cigale stridule et la guêpe tournoie,
Ivre d’air embrasé, et de paix et de jour,
Et jusqu’aux lointains bleus, il flotte de la joie,
2
Dans un roucoulement de ramiers en amour .

les parfums :

La lourde frangipane exhale un tel arôme
3
Que l’air semble de miel autour des toits de chaume .

Mais avec le déclin du soleil, l’atmosphère devient transparente
et les contours de toutes choses en sont adoucis :

Suave après-midi finement nuancée...
4Haleine de fraîcheur sous un ciel de satin ...

dit Alfred Droin des soirs tonkinois et Jeanne Leuba note la
sérénité heureuse des dernières heures du jour :

Une paix ennoblit les tâches matérielles,
5
Les gestes quotidiens qui préparent le riz .

Le silence souverain descend alors sur les villages divinement
apparus entre les arbustes chargés de pamplemousses et les
bananiers :

Et Panom, le hameau, blottissait sous les branches
6
La couvée endormie et brune de ses toits ...


1 J. Leuba, Frick en exil, Paris, 1923, p. 171.
2 J. Leuba, La Tristesse du soleil, Paris, 1913. Au tombeau de Nghi-Thien, p. 28.
3 Jeanne Leuba, ibid. Matin d’Annam, p. 59.
4 Alfred Droin, La Jonque victorieuse, Paris, 1906. Après-midi d’hiver. Tonkin, p.
61.
5 J. Leuba, ibid., Soir Cham, p. 73.
6 J. Leuba, ibid., Le Joueur de khêne, p. 151.
10 Qui dira la tendre intimité des crépuscules bleus de
Cochinchine ? La tiédeur moelleuse de ceux du Cambodge a trouvé un
1peintre en George Groslier . Les nuits magnétiques
d’ExtrêmeOrient ont agi également sur la sensibilité des poètes comme une
insinuante et douce invitation. Quand, d’un coup nerveux
d’éventail, la brise du soir a dispersé les derniers effluves fiévreux
nés du limon noir, une ineffable sensation de légèreté,
d’apaisement et de bien-être s’insinue dans les veines des hommes. De là
vient, sans doute, que les Asiatiques et les coloniaux d’Indochine
sont des noctambules. L’obscurité s’anime de clignotements :
lueurs vacillantes que projettent d’étranges insectes, clartés
stellaires des quinquets luisant au fond des paillotes éparses : « Une
nuit tiède, piquée de lucioles, les cases des marchands aux
carrefours, des congaï trottant sous le balancier, les cliquettes des
restaurateurs ambulants au torse illuminé par un reflet de leur
fourneau suspendu. Les stridulations de cigales, un chant de
2sampanier, et le lourd gémissement de la mer » . Tel est le village
annamite dans son activité tardive. Les nuits d’Europe sont
frileuses et muettes. Au pays du Dragon, elles sont ardentes et
lascives. Les nuits parfumées du Laos, nuits d’allégresse et de
passion, gonflent d’un émoi délicieux le cœur des pou-bao et des
3pou-sao . Comme jadis aux équinoxes dans la Chine immémoriale
et sensuelle, l’astre d’argent préludait aux unions rituelles,
aujourd’hui, l’éternelle fête de la jeunesse et du printemps laotiens
inspire l’improvisation de couplets alternés dans lesquels les
amants se provoquent à l’amour. La voix du khène accompagne ces
joutes en de mourantes harmonies, semblables aux subtils accords
que, des pipeaux antiques, tiraient les pâtres siciliens. Les phdôs
4phdâng ont, au Cambodge, la même signification amoureuse et
tendre que les répliques brûlantes qu’échangent au Laos les jeunes

1 À l’ombre d’Angkor (1916) et Eaux et lumières, Paris, 1932.
2 J. Leuba, Frick en exil, p. 4 ; cf. aussi p. 273. Également P. Rey, Dans le Golfe
de Siam (1907), p. 13-14. J. Marquet, De la rizière à la montagne (1912), p.
25. J. d’Estray, Petits quarts d’heure amoureux d’Extrême-Orient, Paris, s. d.,
p. 14-15.
3 J. Ajalbert, Sao-van-Di, Paris, 1905. Les Chansons de Sao-van-Di, Paris, s. d. R.
Meyer, Komlah (1929), p. 38-55.
4 Chriéng phdôs-phdâng : chants d’amour improvisés et rimés faits de répliques
alternées qu’échangent, au Cambodge, les hommes et les femmes au cours des
fêtes populaires qui durent toute la nuit ou même dans les cérémonies
rfamiliales. Cf. D Pannetier, An cœur du pays khmer, p. 114.
11 gens. Mais tandis que celles-ci ont éveillé l’intérêt passionné des
poètes, les premières, moins connues, n’ont pas encore été
célébrées dans les livres. Pourtant dans les unes et les autres, c’est
bien sous la caresse des souffles nocturnes, la nature généreuse et
primée qui inspire aux amants des chants d’une fraîcheur ingénue.
1Musicale comme la symphonie du piphat qui préside aux fêtes
lunaires chez les peuples du Laos et du Cambodge, une plainte
éperdue de passion s’élève dans l’atmosphère encore embrasée des
feux du jour. Sans analogie avec l’acide musique chinoise, ces
hymnes de tendresse disent, en fluides variations, la poésie des
nuits et le trouble qui agite le cœur des hommes.
Mais ces invitations pressantes à un agreste bonheur n’auraient
qu’une alacrité cynique, si elles ne s’accompagnaient de
l’immatérielle et virgilienne présence des parfums et des fleurs. Les uns ont
dit l’étonnante variété des formes et des nuances des orchidées.
Teintes chaudes et veloutées en harmonie avec le sombre éclat qui
luit sur les élytres des insectes. Les autres ont chanté les buissons
de jasmins, les touffes purpurines ou safran des cannas, la blanche
élégance des tubéreuses, le mauve cyclamen des bougainvillées. Le
symbolisme des arbres et des fleurs occupe dans toutes les
littératures une place de choix. Voici les hibiscus brillant comme
des flammes dans de glauques massifs et là, au bord des eaux, les
tristes palétuviers. Voici d’anciens bassins sacrés où s’étalent « les
2coupes de porcelaine rose des lotus » et là un monastère
bouddhique enclos de citronniers. Ailleurs, les filaos mélancoliques
frémissent sous l’aérienne caresse de la mousson d’hiver et, de
leurs rameaux multiples, s’échappe une lamentation grave et triste
comme la plainte du violoncelle. Autres arbres étranges enfin, les
frangipaniers sans feuilles ont pu être comparés à des madrépores
avec leurs fleurs en rosaces d’un blanc d’ivoire, tandis que les
flamboyants ensanglantés ont semblé prendre, dans le soir tombant,
3un aspect pathétique .
Voici venir enfin l’hiver exotique :

1 Phipat, orchestre formé d’instruments dont les uns sont siamois, les autres
cambodgiens.
2 Groslier, À l’ombre d’Angkor, p. 138.
3 J. Jacnal, Rêves d’Annam, Paris, 1913. Les Flamboyants, p. 18. Pour le
symbolisme des fleurs et l’exubérance de la végétation, cf. ibid. Les Lotus, p.
15. Les Aréquiers, p. 23. Les Bananiers, p. 25. Rey, Dans le golfe de Siam, p.
177. Groslier, La Route du plus fort (1925), p. 27. Blanguernon, Images
d’Asie (1930), p. 88, etc...
12 Les larges nénuphars qui parfumaient l’été
N’accablent plus les sens de leur pesant arôme,
Mais le blanc chrysanthème aux cheveux de fantôme
1Érige dans l’air froid sa froide chasteté .

De même que le printemps japonais poudroie en floraisons
mauves et neigeuses sur les versants des coteaux, les saisons et les
jours ont dans l’Indochine tropicale des demi-teintes infiniment
délicates auxquelles s’initie à la longue notre sensibilité
d’Européens. De brefs crépuscules y précèdent l’irruption soudaine de la
nuit, et la lumière, dans le soleil couchant, se fractionne en
irradiations vives dont l’éclat s’adoucit, par un effet magique, en
ruissellements de tons phosphorescents, en auréoles violettes, en
nappes de soufre, en arcades d’argent jetées dans l’espace au
2milieu des nues .
Polychromie, éclaboussements de la couleur locale,
réminiscences romantiques, arrangements descriptifs ? Peut-être. Certains
critiques n’ont voulu reconnaître dans les somptueux tableaux de la
nature tropicale qu’un luxe faux, un artifice superfétatoire, une
recherche à tout prix du clinquant. D’autres ont reconnu ici, la
persistance d’une conception idéalisée de l’Orient des bazars et du
soleil cru. Certes, l’impressionnisme littéraire poursuit en
Indochine une belle carrière. Mais le Cambodge pittoresque et coloré
pourra-t-il offrir jamais d’autre séduction extérieure que le
tohubohu de nuances que contient cet aimable raccourci d’arc-en-ciel ?

Dans la pureté du matin, la fête des couleurs se poursuit : les mille
robes jaunes défilent avec parfois la coquetterie d’une ceinture rouge
ponceau ; autour des bonzes se presse la foule en sampots grenat, rouille
vert, violet sombre et vestes blanches pour les hommes, tuniques,
corsages, écharpes claires et bariolées pour les femmes, au cou, aux bras
3
et aux chevilles desquelles brillent l’or et les pierreries des lourds bijoux .

Luc Durtain, ordinairement si attentif à éviter les chausse-trapes
des poncifs, a brossé lui-même ce tableau éclatant :


1 A. Droin, La Jonque victorieuse (1906). Solitude, p. 95.
2 Touvenot, Une idylle au pays khmer, Paris, 1913, p. 45. Blanchet, Nicole et
Ramsès (1919), p. 53. Groslier, La Route du plus fort (1925), p. 64, etc.
3 Jeanne Cuisinier, « Notes du Cambodge » (Extrême-Asie, février 1926, p. 71).
Même note impressionniste dans B. Schowb, Passage à niveau (ibid., 1926).
13 Tel autre soir, flammes et rayonnement ! Sur les routes d’un sanglant
1crépuscule, la ville ténébreuse , horde de pagodes et de palais cornus,
s’avançait vers les sources de la nuit, comme un troupeau de buffles
flairant la rivière. Nulle vision plus sauvagement asiatique : on peut,
choisissant sur le fleuve une perspective favorable, apercevoir une
singulière péripétie du drame : le soleil à son déclin déjà couché derrière
l’énorme toit de la salle des Fêtes, reparaît au-dessous et, fait errer, entre
les colonnes, sa face cramoisie. Le palais, la ville même, deviennent alors
nuages, participent aux avatars célestes. Féerie orientale, dont la mémoire
2
doit retenir la secrète leçon ...

Cependant, l’ingénieuse fantaisie des artistes ne s’est pas
limitée à de sommaires bariolages. Déjà Bonnetain avait puisé dans
3le registre des gris pour exprimer la tristesse du ciel tonkinois . À
son tour, Durtain consigne dans son carnet de voyage les nuances
ternes, plombées, blafardes et neutres des nuées immobiles dans la
morne attente de l’orage : « Je me rappelle, écrit-il, le mot d’un
peintre : Il m’a fallu venir en Cochinchine et au Cambodge, pour
connaître, pour aimer les ciels gris, les teintes décolorées, plomb,
4brouillard » .
Enluminures flamboyantes ou grisailles indécises, les orgies
descriptives ne conduisent néanmoins qu’à une connaissance tout
externe du pays. Pourtant, quelques natures délicates et réceptives
ont pu chercher dans les impressions reçues de la nature, une
initiation subtile aux secrets de l’Asie. Jeanne Leuba a senti fondre
en elle sa défiance stérile d’exilée :

Et ce soir, dans les bois,
L’atmosphère est si blonde et si tiède à la fois,
Les aréquiers en fleurs ont un parfum si tendre,
Que mon cœur s’amollit jusqu’à cesser d’entendre
L’appel de l’Occident...

Alors, dans une lueur fugitive, elle comprend tout à coup que
son affection naissante a peut-être pour cause une lointaine
réminiscence, le souvenir imprécis d’une existence asiatique
accomplie dans le cycle de l’éternité bouddhique :


1 À Phnom Penh.
2 Durtain, loc. cit., p. 223.
3 L’Opium, p. 261. De même Edmond Blanguernon retrouve au Tonkin certains
aspects de la Flandre, cf. Images d’Asie, Hanoï (1930), p. 93 et 100.
4 Ibid., p. 223.
14 Et n’ai-je pas aimé du pauvre amour mortel
1La terre calcinée où pousse le bétel .

Curieuse et trop rare apparition dans la poésie élégiaque et
lyrique d’une conjoncture philosophique empruntée aux anciennes
croyances des peuples jaunes ! Prédisposition inattendue aussi à
recevoir, parmi les confidences de la création, une aptitude initiale
à discerner dans les âmes, des demi-teintes et des nuances tout
aussi instables et subtiles que l’éclat changeant du ciel !



1 La Tristesse du soleil. Soir Cham, p. 75.
15 CHAPITRE II

Le sortilège de l’opium

L’on pourrait dire de la littérature française d’inspiration asiatique
qu’elle est dominée par le sortilège de l’opium. Il serait difficile de
citer une œuvre où le poison n’intervienne, au moins à titre
épisodique. Il crée une atmosphère propice à des sensations
inaccoutumées, des songes bizarres, des pensées subtiles ou des
aventures exceptionnelles. À cet égard, les écrivains indochinois
ont apporté à la littérature des paradis artificiels, la plus riche
1contribution qui soit .
On peut être surpris de cette importance donnée à la drogue
dans les tableaux littéraires de l’existence en Indochine. L’usage de
l’opium est plus répandu en Chine ou dans l’Inde et mêlé
davantage à la vie quotidienne. Selon l’ouvrage de M. Albert de
2Pouvourville, Physique et psychique de l’opium , les statistiques de
la consommation établiraient que, dans notre possession d’Asie,
70% des Chinois sont adonnés au poison. La proportion est de 30%
pour les habitants des montagnes. Elle serait seulement de 1,5 à 2%
pour les Annamites et les gens des plaines. Quant aux Européens,
ils fument en beaucoup moins grand nombre que dans les premiers
temps de notre occupation et avec plus de modération.
Comment expliquer alors l’étonnante carrière de l’opium dans
la littérature indochinoise ? Il faut faire, là encore, semble-t-il, la
part du snobisme et des habitudes littéraires importées de la
eMétropole. Baudelaire, Rollinat, Rimbaud et les poètes du XIX
siècle finissant ont propagé l’attrait morbide des goûts pervers, le
besoin exaspéré des sensations inédites, le dédain de la réalité
monotone et vulgaire, l’obsession des rêves fantasques, des
anomalies pimentées de scandale, des passions baroques et des songes

1 Il est impossible d’énumérer ici tous les ouvrages où l’opium intervient. Citons les
principaux : Jules Boissière, Propos d’un intoxiqué (1890) et Fumeurs d’opium
(1896). Bonnetain, L’Opium (1886). Stéphane Moreau, Les Jardins de l’Orient,
Paris, 1904. Adelsward-Fersen, Hei Hsiang (1921). Farrère, Fumée d’opium
(1921). Pujarniscle, Le Bonze et le pirate (1929). Il faudrait ajouter à cette liste à
peu près tous les romans ou recueils de contes d’A. de Pouvourville. Voir, en
outre, l’étude de R. Crayssac sur les « Poètes français de l’opium », publiée dans
L’Impartial de Saïgon (1920).
2 Paris, 1914.
17 extravagants. N’est-ce pas à Rollinat que nous devons ces deux
vers inquiétants :

Ah ! fumer l’opium dans des crânes d’enfants,
Les pieds nonchalamment étendus sur un tigre !

Nulle part l’influence des poètes maudits n’est plus sensible que
dans l’œuvre de Jacques d’Adelsward-Fersen, fumeur mondain,
pour qui l’ivresse de l’opium s’accompagne de l’évocation des
monstrueuses fantaisies d’Hélagabal et des plaisirs de Capri :

Ce soir je chante l’opium,
L’opium illimité, l’opium immense
Qui me prendra, saoul de choum-choum
Par les rues bariolées
Aux odeurs d’ail et d’encens !
Je veux une musique acidulée ;
Et, sur le pont d’un bateau fleur,
Le sourire lunaire, placide et moqueur
1D’une danseuse de Nanking ou d’un mignon du pays Tho .

Dans une curieuse étude, Jules Lemaitre énumère les divers
2genres de snobisme . Il y a le snobisme littéraire et psychologique,
celui du mysticisme de l’occultisme, du satanisme, de la musique,
du sport... Il faudrait y ajouter celui de l’opium associé à la mode
de l’exotisme. Les névrosés d’Europe détraqués par l’ataxie
morale, ne nous intéressent que médiocrement. M. Jean Dorsenne,
3dans un ouvrage récent a montré qu’ils ne visent – les femmes en
particulier – qu’à une réputation de scandale. Nous aurions passé
sous silence leurs fantaisies saugrenues, si justement le premier en
date des ouvrages qui, à propos du Tonkin, évoque la magie de
l’opium n’attestait l’influence directe du snobisme mondain sur
l’exotisme indochinois.
4L’Opium de Paul Bonnetain reflète les goûts morbides d’une
e
partie du public métropolitain, dans les dernières années du XIX
siècle. Le héros, Marcel Deschamp, est une sorte de René, de

1 Hei-Hsiang, Paris, 1921. Poème pour la deuxième lune du mois du chien, p. 7. V.
l’énumération des œuvres d’Adelsward-Fersen dans l’étude de René Crayssac,
« Des messes noires à la noire idole » (Pages indoch., 1924).
2 e Les Contemporains, 7 série, p. 95 et suiv.
3 La Noire Idole, Paris, 1930.
4 Paris, 1886.
18 désœuvré, de dilettante qui recherche, dans la drogue, un remède à
son ennui. Comme Benjamin Constant ou le Dominique de
Fromentin, il observe et analyse précieusement les mouvements
de son âme. Le besoin de remâcher des souvenirs, de revenir aux
lieux où l’on a vécu pour y retrouver l’image décolorée du passé,
de se complaire dans la souffrance et la tristesse occupe dans cet
ouvrage une place étendue. Dès les premières pages, le héros va
chercher à Hongkong la promesse d’une résurrection de ses
anciens rêves. Hélas ! ces trois excursions, dit-il, dont je m’étais
promis un plaisir spécial, par l’analyse de mes sensations de jadis
1revécues sur place, m’ont déçu... ». Au lieu d’endormir la
blessure secrète de Marcel Deschamp, ce retour à une réalité
abolie, ravive la souffrance et l’opium communiquant une acuité
plus vive à des visions à demi éteintes, rehausse le goût amer de la
douleur. « Le génie aujourd’hui s’appelle névrose », s’écrie
Deschamp, et il professe le dédain de l’action, l’indifférence aux
idées. Le scepticisme est le terme final de son évolution
2intellectuelle : « Être dilettante ! Voilà la sagesse ! » .
À l’origine de la passion de l’opium, il y a eu, chez Marcel
Deschamp, l’attrait de l’exotisme et un amour déçu. La drogue
utilisée d’abord comme un baume, un calmant, un moyen d’apaiser
les souffrances morales, devient peu à peu une fin en soi, une
raison de vivre, un merveilleux moteur de l’intelligence et de la
sensibilité. On connaît la célèbre apostrophe de Thomas de
3Quincey « O just, subtle and mighty opium ! » . Marcel Deschamp
se remémorant l’expérience de l’opiomane anglais, s’écrie à son
tour : « Oubli ! anesthésique oubli ! Père des sagesses et des
4sommeils, je te salue, ô mort vivante ! » . Mais, le poison aiguisant
la clairvoyance du fumeur, multipliant dans son être les puissances
de l’analyse, de l’invention et du rêve devient un merveilleux
instrument d’introspection, un ferment d’activité cérébrale.
Satisfait de l’épanouissement des forces de son esprit, Deschamp
célèbre finalement dans l’opium, une divinité omnipotente dont la

1 L’Opium, p. 605.
2 Ibid., p. 601.
3 Confessions of an English Opium Eater (1821), trad. Descreux, Paris, 1890, p. 241 :
« O juste, subtil et tout-puissant opium ! aux cœurs des pauvres et des riches, aux
blessures qui ne guériront jamais, aux angoisses désespérées qui donnent à l’esprit
des tentations de révolte, tu apportes un baume adoucissant ».
4 L’Opium, p. 448.
19 vertu magique lui a rendu la vie : « Ma propre existence, écrit-il, je
1la regarde à travers l’opium, ma personnalité s’y développant... » .
Parmi les méfaits du dilettantisme d’importation et de la
névropathie littéraire, il faut signaler une confusion entre les effets
de l’opium et ceux du haschich, qui a réagi parfois sur les œuvres
d’inspiration indochinoise. Thomas de Quincey, dans ses
Confessions of an English Opium Eater avait distingué nettement l’ivresse
de l’alcool de celle donnée par la morphine contenue dans les
2pilules opiacées. À son tour, dans Le Théâtre de Séraphin,
Baudelaire n’avait trouvé que peu de parenté entre l’usage du
3haschich et celui de l’opium . Sans doute, l’un et l’autre poison
déterminent-ils chez le sujet un sentiment hypertrophique du moi,
un orgueilleux dédain de l’humanité, une acuité souveraine des
4sens . Mais tandis que le second n’entretient qu’une excitation
modérée et une euphorie tout intellectuelle, l’usage du premier
s’accompagne d’hallucinations, de visions étincelantes, d’un
5débordement fébrile de l’imagination . Un des caractères du livre
de Bonnetain, c’est que justement, le personnage principal a des
cauchemars, des rêves macabres, des visions désolées de
cime6tières, des songes incohérents et funèbres . Son ivresse s’apparente
à l’égarement du haschich ou aux fantaisies démentielles d’Edgar
Poe. C’est à la persistance de cette confusion qu’il faut attribuer le
délire des sens qui, dans les rêves de Jacques d’Adelsward-Fersen,
communique parfois un aspect fantastique aux êtres et aux objets.
Dans une invocation à la déesse des pavots, le poète célèbre la
féérie de l’opium :

Le noir vernis laqué qui coulait dans tes larmes,
. . . .
Fait jaillir sur l’écran les palais défendus,
7
Les dieux en porcelaine et les dragons tordus


1 Ibid., p. 601.
2 Trad. Descreux, p. 225-231.
3 Les Paradis artificiels, in Œuvres complètes, IV, p. 227-348.
4 Ibid. Le Théâtre de Séraphin, p. 177, et L’Homme-Dieu, p. 214 et suiv.
5 Le Théâtre de Séraphin, p. 188.
6 L’Opium, p. 184-189 ; 480-481 ; 502-504. En outre, dès le jour qui suit
l’absorption des premières pipes, Bonnetain fait éprouver à son héros, de terribles
douleurs à l’épigastre, ce qui est déjà, selon lui, le signe d’une habitude
tyrannique ; cf. p. 197-198.
7 Hei-Hsiang. Au pavot du Yurmam, p. 29.
20 Est-ce encore à une interprétation aristocratique et mondaine de
l’usage du poison qu’il faut rattacher la complaisance des écrivains
à décrire de fastueux attirails de fumeur ? Le luxe, à les en croire,
serait l’accompagnement naturel de l’intoxication. Sans doute, le
décor joue un rôle dans la béatitude du délicat, du sage et du lettré.
Il y a dans les Propos d’un intoxiqué, une page exquise où Jules
Boissière caresse d’un regard attendri les précieuses ciselures de sa
petite lampe à crémaillère d’argent et abat-jour de porcelaine bleue.
Sur un plateau de trac semé d’incrustations, des rayons ténus vont
raviver l’éclat « des cimeterres de nacre au poing des cavaliers » et
« des housses en velours rehaussé de perles au poitrail des
chevaux ». Le rite s’accomplit alors sur « un beau lit de camp,
laqué rouge, empiété de moulures d’or et d’argent, couvert de fines
nattes de Singapore et d’oreillers en paille de Manille ou de
1Tokio » . Mais l’on oublie trop la tristesse de l’opium des coolies,
pauvres hères qui cherchent dans la drogue l’oubli passager de leur
misère. Les heureux de la terre fument dans quelque pipe « aux
2finesses de flûte » . À eux le Quang-Si, le Yunnan, le Bénarès.
Dans les fumeries publiques, vastes pièces enfumées et sombres,
de pauvres diables absorbent goulûment le résidu de l’opium
troisième ou quatrième, crasse des fourneaux excitée par l’alcool
de riz. C’est le dross plusieurs fois fumé qui contient encore un peu
de morphine avec des principes stupéfiants d’où émane une lourde
ivresse. Jules Boissière a décrit le spectacle vulgaire de ces mornes
dortoirs chinois où se réfugient, pour quelques instants, au prix
3d’une journée de dur labeur, les déshérités de la vie . Mais la
poésie embellit tout ce qu’elle évoque :

Oh ! les asiatiques bouges
Avec leur lampe de cristal
Brûlant, parmi les nattes rouges,
4
Sur de grands plateaux de santal ...

s’est écrié Armand Lafrique ! Il y a place, certes, dans la littérature
pour l’opium des lettrés et des sages. Mais il faut faire sa part
également à l’opium des misérables et des vagabonds, triste
comme le vin des pauvres. Dans ses romans, si proches de la vie

1 Propos d’un intoxiqué, Paris, 1890, p. 47-48.
2 Hei-Hsiang. Anghkor, p. 25.
3 Propos d’un intoxiqué, p. 61.
4 Armand Lafrique, Rimes tonkinoises, Hanoï, 1915. Nuits tonkinoises (CXIX).
21 populaire, Jean Marquet a représenté cet aspect particulier d’une
passion morbide. Ce que Dang l’humble coolie recherche dans la
fumerie du soir, ce n’est point certes une combinaison subtile des
chimères et des idées, mais un apaisement à ses fatigues et à sa
1faim .

?

Dans quel but fume-t-on ? Si l’opiomanie passionnelle nous
paraît en Europe une inconséquence, une aberration, une invention
saugrenue des snobs et des oisifs, la toxicomanie des Jaunes et des
Coloniaux mérite, sinon qu’on l’excuse, au moins qu’on la
comprenne. Vérité en deçà, erreur au-delà... Le rôle des livres est
précisément d’expliquer ces différences d’appréciations. Aussi
bien l’opium n’occuperait-il point une place prépondérante dans les
romans ou les poèmes d’inspiration asiatique, s’il n’était mêlé
intimement à l’existence dans notre possession d’Extrême-Orient.
2Les traités spéciaux insistent tous sur le fait que le fumeur
expérimental – celui qui sait user de la drogue avec modération et cuire
avec précaution les boulettes – n’est nullement un intoxiqué,
encore moins un névrosé. À l’opium des dilettantes et des esthètes,
il faut joindre l’opium médicinal, guérisseur des fatigues et des
fièvres. On sait que Thomas de Quincey se livra à l’usage de la
teinture de laudanum « non pour la recherche du plaisir » mais
pour apaiser « l’extrême violence d’un mal de dents causé par le
3rhumatisme » . Les riches Annamites fument, sans doute, par luxe
et par élégance. D’autres s’adonnent à l’opium par désœuvrement
et par ennui. Mais dans la Haute-Région, il sert à combattre les
accès fébriles. Aux Européens, il permet, dans les postes malsains,
de dominer la chaleur, la lassitude et la fatigue ou encore il rend
possible et facile l’effort intellectuel.
On comprend alors que les poètes aient célébré dans l’opium un
consolateur, une panacée merveilleuse, un radieux népenthès, une

1 Jean Marquet, Du village à la cité, p. 99-101. C’est encore l’opium qui adoucit
l’agonie de Dang supplicié ; cf. p. 199.
2 Parmi ces ouvrages, citons A. de Pouvourville, L’Opium et sa pratique (1903).
L’Opium (1905). L’Opium et l’alcool (1910). Physique et psychique de
rl’opium (1910). Louis Laloy, Le Livre de la fumée. D Millant, L’Opium. A.
r Brebion, L’Opium. D Boigey, Introd. à la médecine des passions (1914), p.
250-261. J. Dorsenne, La Noire Idole (1930), etc.
3 Confessions, trad. Descreux, p. 83.
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