L'homme de tous les silences

De
Publié par

Pourquoi ça s'use, un couple ? Ce roman est l'histoire d'un couple à l'épreuve du temps et de l'habitude, qui se déchire en douce, qui se métamorphose sans savoir pourquoi. Il aborde aussi l'idée qui stipule que les femmes passent souvent par les mêmes ennuis, la même situation, les mêmes émotions ; que les hommes se ressemblent quant à leurs attitudes, leurs rapports aux femmes. Pour Tina, l'héroïne, le silence, comme l'indifférence, tue à petits coups.
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
Lecture(s) : 12
EAN13 : 9782336358987
Nombre de pages : 378
Prix de location à la page : 0,0172€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Ezza Agha Malak
L’HOMME
DE TOUS LES SILENCES
Roman
Pourquoi ça s’use, un couple ? C’est la première question à se poser en L’HOMME lisant ce roman : une histoire de couple qui se déchire en douce, qui se
métamorphose sans savoir pourquoi. Un couple à l’épreuve du temps
et de l’habitude. Une femme confortablement installée dans la routine DE TOUS LES SILENCES
de la vie à deux. Un homme qui cherche à partir sans raison apparente.
Un autre qui fréquente des femmes virtuelles. Un troisième qui se cache
derrière la phrase cabalistique, salvatrice qui justife son départ : « Marie, Roman
je ne t’aime plus ». La guerre. La mort. L’impact sur la relation amoureuse.
Ce roman aborde aussi l’idée qui stipule que les femmes passent
souvent par les mêmes ennuis, la même situation, les mêmes émotions ;
que les hommes se ressemblent quant à leurs attitudes, leur silence et
leurs rapports aux femmes. Pour Tina, l’héroïne, le silence, comme
l’indiférence, tue à petits coups.
Ofcier des Arts et des Lettres, ancien professeur universitaire
des Sciences du Langage, poète et romancière, essayiste et
critique littéraire, Ezza Agha Malak est l’auteur d’une
trentaine d’ouvrages en français (essai, poésie, roman) dont
Mariée à Paris… Répudiée à Beyrouth, Balafres ou le
silence de la Méditerranée, etc. L’Homme de tous les silences est son
treizième roman.
ISBN : 978-2-343-04513-9
29 e
Ezza Agha Malak
L’HOMME DE TOUS LES SILENCES





L’homme de tous les silences Ezza Agha Malak








L’homme de tous les silences





Roman




















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04513-9
EAN : 9782343045139










À Gilles,

Mes plus affectueux remerciements
pour l’opportunité qu’il m’a donnée
de tramer à deux, ce roman.

Mes mots sont ma force.













Qui comprendra pourquoi deux amants qui s’idolâtraient la veille,
pour un mot mal interprété,
s’écartent, l’un vers l’Orient, l’autre vers l’occident,
avec les aiguillons de la haine, de la vengeance,
de l’amour et du remords, et ne se revoient plus,
chacun drapé dans sa fierté solitaire ?
C’est un miracle qui se renouvelle chaque jour
et qui n’en est pas moins miraculeux.

Les chants de Maldoror
Le Comte de Lautréamont.


Prologue







Pour ceux qui en doutent, c’est une histoire d’amour.
Mais matée par le silence et l’idiotie des hommes.
Par la mort et la fragilité de l’être.
Celle d’une âme, d’une patrie, d’un égo.
Il ne nous reste plus qu’à trouver une raison d’être
pour supporter l’absurdité.







Chaque fois que je m’apprête à écrire une histoire d’amour et de
couple qui s’aime et qui se déchire tour à tour, je me trouve
embarquée dans un sens contraire, presque parallèle, en racontant un
récit de guerre et de violences qui la traverse
Ceci est très significatif.
Si mes doigts, mon clavier et mon esprit s’associent pour faire une
déviation, une diversion nette de ce que j’envisage de faire, cela veut
dire que ce qui se passe à l’extérieur de moi est bien plus marquant
que ce qui se passe à l’intérieur.
Que sera un désappointement sentimental et une déception
amoureuse, si cruelle fût-elle, par rapport à la vue des corps calcinés,
et des sangs qui se versent au rythme des violences provoquées par les
plus proches ?
Et que seront les brisures du cœur et la fragmentation de l’être à
côté de l’éclatement d’une terre et d’une patrie ?

Il en a toujours été ainsi dans mes écrits depuis de longues
décennies : dès que je commence une histoire d’amour et de passion,
de déception sentimentale et de confiance trahie, ou encore de
cocuage et d’infidélité, quelque chose de plus urgent pointe et émerge
à la surface de ma pensée. L’écriture devient idéologie et la parole
amoureuse un espace tant géographique que géopolitique ; là où la
conscience collective se manifeste et nourrit ma réflexion
romanesque, là où les jeunes meurent n’importe comment ; victimes
des bras de fer et des bellicistes sadiques, régionaux ou locaux : des
extrémistes qui exploitent à fond la religion d’Allah pour tuer en son
nom. Mais la légende de l’extrémisme et du confessionnalisme n’est
que politique. On nous dupe avec la guerre des religions. Ce n’est
qu’un leurre.
Leurre mais réalité tragique.
En ces temps de politique sadique et bordélique, le Liban voit ses
enfants partir. Ça fait des éternités que nous faisons des enfants pour
les pays les plus éloignés : l’Europe, l’Australie, les États-Unis, les
11 pays du nord, etc., etc., etc. … Aujourd’hui notre pays est devenu plus
expéditif que jamais en jeunes. Bien que la licence d’expédition ne
soit pas aussi facile qu’on l’imagine !
A ce drame national, s’oppose l’optimisme, spécial Liban. On s’y
réfugie en inventant un ersatz de toutes sortes.
L’amour, l’espérance, l’écriture et tous ces pôles de la réflexion
existentielle pourraient devenir des suppléances.
J’ai un bon appétit de vie que je conçois dans sa forme la plus
transcendantale, l’amour. Celui qui élève haut, qui transporte dans
les couches éthérées de la conscience et de la réflexion, l’amour
destiné à vivre et non à faire. Que sera l’être humain sans la
transcendance ? Sans l’élévation des sens ? Sans planer au-delà de sa
réalité matérielle, de la dualité instinctive qui le traverse ?
Je ne saurais pas dire si ce roman se lira comme une histoire
d’amour ou de guerre et de haine. Il suffit d’adhérer à l’idée
d’Apollinaire trouvée dans une lettre à sa marraine de guerre :
« Il ne faut pas demander à l’amour plus qu’il ne doit donner et
ceux qui sont raisonnables, c’est-à-dire les poètes, mettent à profit
leurs souffrances de l’amour en les chantant ».
Pour être raisonnable, ce sera donc une histoire qui imbrique
l’amour dans la guerre et la guerre dans l’amour. Un cas proprement
parano. L’important dans tout cela ?
L’écriture. La thérapie. Pour une histoire de couple.
Ce qui m’apaise dans cet imbroglio étouffant c’est l’écriture, ma
drogue balsamique et ma vitamine. Je me décharge, en le faisant, d’un
poids lourd. Pas facile de couper de ta vie treize ans de douceur pour
les jeter gratuitement à l’eau. Ça relèverait du sadisme, ou du
masochisme, auxquels s’oppose la résilience, située aux antipodes de
l’apathie, de la vulnérabilité et de la résignation. A la recherche de
l’équilibre. Et c’est toujours avec désespoir que je découvre la vilenie
des hommes.
Avoir une certaine résistance au choc. Dépasser sa situation
présente. Rester debout. Se mettre à l’épreuve de l’endurance : c’est
ce qui fait notre force. C’est ce qui fait la résilience.
Trop de fierté s’assimile parfois à une condamnation à mort.
Mais la fierté reste notre seule sauvegarde.
Partie I
Marseille France
La baffe



Le bonheur est de continuer à désirer
ce que l’on possède

Les Confessions
Saint-Augustin



L’amour est plus facile à faire qu’à vivre

Marguerite Duras






1.



Je ne l’ai pas vue venir, cette quinte hargneuse subite qu’il a fait
exploser et qu’il tentait ensuite de réprimer. Pourtant tout l’annonçait,
le disait : ses regards qui évitaient les miens ; sa carnation rose
devenue blafarde pour virer instantanément au rouge comme dans une
grande émotion pour colorer son crâne presque chauve ; le timbre
exaspéré de sa voix dénotant un bouleversement incontrôlable, comme
dans une grande peur ; et ces quelques mots jetés à mon intention et
non en ma direction parce qu’il ne me regardait pas :
– Il faut qu’on arrête… On doit arrêter… ça ne peut pas continuer
comme ça… On doit arrêter…
Les mots se déversaient sans aucun contrôle, sans aucune raison
(pour moi), multipliant les verbes restés incomplets.
Non, je ne l’ai pas pressentie, ni prévue ni présagée, sa montée de
bile surprenante et déplacée. Parce que moi-même je retenais la
mienne contenue depuis quelques jours, juste avant que nous ne
prenions le train pour Paris pour regagner l’hôtel où nous devions
passer deux nuits. Pour moi aussi, il y avait des choses à « arrêter »,
des reproches à faire, des griefs à formuler comme il en arrivait dans
les couples, même les plus harmonieux. Tel le nôtre. Il y avait des
jours où on se chicanait pour des choses futiles et insignifiantes, mais
nos discussions restaient sans suite.
Si bien que dernièrement, hargneux et râleur, il m’opposait souvent
son « non » catégorique avant même qu’il saisisse mon idée. À nos
amis, il soulignait en taquinant que c’était avec moi qu’il avait appris
à dire non et que ce mot de protestation et de refus, n’existait pas dans
son vocabulaire avant de me connaître.
Je lui ai donné une certaine liberté d’expression.
Je savais que la vie à deux passait par des hauts et des bas, qu’elle
regorgeait de conflits de toutes sortes, qu’il y avait inévitablement des
moments de crise, de mésentente et d’incompréhension mais qu’une
fois maîtrisés, qu’une fois le dialogue engagé et la parole entamée,
15 tout finirait par redevenir comme avant. Tout vrai bonheur a son lot
d’extase, de béatitude, d’âpreté et de peine. Je devrais dire que dans
notre couple, les moments de bonheur et de paix dépassaient de loin
les moments de chamaillerie et de tracas. Notre vie coulait comme un
long fleuve tranquille.
Sur sa mine inquiète et renfrognée et à son regard porté loin de
moi, j’ai présumé que tout dialogue à cet instant pourrait être inutile,
inefficace. Il me boudait, carrément. Dans le train qui venait de nous
déposer à Marseille, il évitait tout contact, tout attouchement avec
moi, en se refusant à me prendre la main comme d’habitude. Il y avait
quelque chose qui clochait entre nous, vague à préciser ; une sorte de
tension non avouée qui remontait (estimais-je) à la veille de notre
voyage parisien, et à ce moment même où, le soir, il voulait « faire
une machine ».
J’ai donc attribué à ce fait, la mauvaise humeur qu’il manifestait.
Fait d’une banalité désolante, mais c’était ainsi que je l’avais
compris : sa mauvaise humeur pourrait bien être lié au lavage de son
linge (y a-t-il quelque chose de plus bête ?), et à mon refus de lui
donner un coup de main, comme je l’avais toujours fait. Et pour cause.
Ce soir-là, la veille de notre voyage, la corbeille à linge sale
regorgeait de vêtements. Chemises, culottes, chaussettes (les siennes,
uniquement) étaient répandues par-dessus bord dans la salle de bain.
Un jour sur deux, il lavait son linge sale. C’est obligatoire lorsqu’on
prend sa douche très peu souvent dans la semaine ou uniquement
quand on doit aller voir son médecin.

Ce soir-là donc, il avait pris dans la corbeille qui dégorgeait son
contenu, une grosse brassée de linge et l’avait fourrée dans la machine
à laver. Je ne m’étais pas accourue comme d’habitude. Il aurait dû le
faire bien avant ce soir et ce n’était pas à moi de le lui rappeler. La
négligence me tue, la malpropreté aussi. Pour moi, il y avait des
mesures d’hygiène qu’il fallait absolument respecter et dont Guy se
foutait. Il avait une répulsion instinctive vis-à-vis du bain et de la
douche. Une histoire d’eau.
– Maintenant là ? dis-je avec légèreté en désignant la machine à
laver.
– Je n’ai plus de chemises, riposta-t-il sur un ton grincheux en
démarrant le lave-linge.
– Et la cinquantaine de chemises toutes neuves dans le placard ?
16 Il avait gardé le silence et s’était installé devant la télé, sur le
canapé en cuir blanc, dont l’accoudoir gauche où il reposait son bras
chaque soir, avait viré au blanc sale.
– Mais ton linge ne sera pas sec pour demain.
Il m’avait dévisagée en fléchant sur moi un regard sarcastique que
je ne lui avais jamais connu jusque-là. Pourquoi cette hargne et qu’est-
ce qu’il attendait de moi ? Que je lui lave le linge comme par devoir et
sans broncher, moi qui m’indignais contre l’emprise de l’homme
oriental sur sa femme, sa manière de la déconsidérer, de faire d’elle
son objet, mais aussi contre la femme elle-même qui s’y résignait ? La
mentalité arabe basée sur la soumission de la femme, sur son mutisme
et son consentement m’a toujours révoltée.
Devrais-je donc incarner pour lui cette mentalité alors que je vivais
en terre française avec un homme français ? réputé comme évolué et
courtois ? Cherchait-il donc le plaisir de m’assujettir comme le ferait
un arabe et pourquoi voulait-il faire le macho ?
Toutes ces questions foisonnèrent un moment dans mon esprit.
Mais je n’ai pas tardé à les balayer en les présumant ridicules et
inadéquates à une situation, peut-être inventée par ma seule
imagination.
Il s’installa devant la télé, après avoir démarré la machine à laver,
sans commentaires coutumiers, sans prêter attention à ma présence. Je
m’installai à côté de lui en prononçant sur un ton grave :
– Pourquoi fais-tu cette tête-là ?
Il fronça les sourcils mais aucune réponse ne venait de sa part.
J’aurais voulu vider le trop plein et lui faire comprendre qu’il ne
devrait pas compter sur moi pour des choses ménagères qu’il pouvait
accomplir lui-même et qu’il devrait prendre en main ses affaires ou
alors une femme de ménage ; qu’il ne se prenne pas pour un Libanais
gâté car celui-ci aurait une bonne au Liban pour le servir. Je ne serais
pas cette bonne. Surtout pas là, en France et chez nous, à Marseille.
À peine ai-je égrené « Écoute, il faut que tu comprennes une
chose : je ne suis pas ta femme de ménage. Moi je m’occupe assez de
notre maison pour la rendre propre et agréable ; toi tu ne fous rien ; tu
ne coopères pas ; tes affaires traînent partout comme si tu vivais dans
un hôtel. Moi aussi j’ai du travail comme toi… sinon plus ; la vie à
deux exige le partage et la coopération… », que je l’ai entendu
râler en me coupant : « Il faut arrêter… ».
Le problème était donc plus grave que je ne l’avais imaginé.
17 Je pris son menton au creux de ma main en tournant son visage
vers moi. Je lui demandai souriante :
– Mais tu n’as pas fini ta phrase ; arrêter quoi ? Où est le
complément ?
Il ne répondit pas. J’ai repris ma question :
– Arrêter quoi, dis-moi… Tu t’es embarquée dans une phrase. Où
est-elle, sa fin ?
– Tu le sais !
– Pas du tout…
– Si !
Il le prononça sur un ton posé et ferme en l’accompagnant d’un
mouvement de tête approbatif mais dépité. Cette attitude renfrognée,
je l’ai considérée comme une bouderie passagère et qui finirait par une
réconciliation affable de sa part au bout de peu de temps. Comme
toujours.
Mais je me suis trompée. D’abord j’ai cru qu’il plaisantait. Mais en
me ressouvenant de notre voyage à Paris, j’ai compris qu’il ne
s’agissait ni de plaisanterie ni de farce. Guy le tendre, Guy le doux
était sérieux et ne voulait rien comprendre, rien entendre comme s’il
expérimentait une nouvelle façon de communiquer.
Moi non plus, je ne pouvais rien comprendre.
Où sont donc ces gestes de tendresse auxquels il était attaché et qui
lui devenaient un besoin et une partie de son quotidien ? Tel que le
main dans la main, ce geste révélateur qui a fini par s’apparenter à un
automatisme, à un rituel. Main dans la main, épaule contre épaule et
bras contre bras, n’importe où, au restaurant ou dans la rue, devant la
télé ou chez des amis, dans la voiture ou encore dans le lit. Attitude
affable et romanesque qui cachait à mon sens des sentiments sublimes.
Ça me réchauffait.
Si bien que cela me dérangeait quelque part. Dans la rue, tirée par
la main enserrée fortement dans la sienne, avançant presque derrière
lui parce que mes pas n’égalaient pas ses enjambées, je ressemblais à
un enfant ou encore, à un caniche. Mais je ne m’en plaignais pas parce
que l’affection qui se dégageait de ce geste était plus forte que le
sentiment de domination que je ressentais lorsque, en marchant, il me
tirait par la main.
Dans le lit, nos deux mains plaquées l’une sur l’autre sans pouvoir
les détacher, nous croquions notre pomme et buvions notre jus avec la
main libre en regardant la télé.
18 Les samedis soir étaient consacrés à l’écoute de nos deux émissions
préférées, celle de Patrick Sébastien qu’on regardait en dînant dans la
salle à manger, pour nous déplacer ensuite dans notre chambre, à
suivre « On n’est pas couché », de Laurent Ruquier. Tout le long de
l’émission, sa main empoignait la mienne pendant des heures, son bras
et son épaule contre les miens. Comme s’il avait peur que je
m’évapore ou que je m’échappe.
Ce geste rituel maintenu pendant nos treize ans de vivre ensemble
s’imposait comme une obsession. Il véhiculait non seulement des
sensations, mais aussi des sentiments. J’y trouvais l’expression d’une
grande sérénité et d’amour partagé ; un geste de don de soi et
d’appartenance (de possession ? Possible). J’ai toujours trouvé dans
cet attouchement réciproque d’épidermes, cette alchimie de peaux, un
sens extraordinairement éthéré qui signifie : « je suis avec toi, je suis à
toi », sans le prononcer, surtout quand il s’agit d’un introverti qui
cachait ses émotions, tel que Guy. Il est des fois où une peau en dit
bien plus qu’un regard.




2.



Le sens sublime du toucher ! Sublime parce qu’il est bavard tout en
étant silencieux, par ce qu’il a un pouvoir charnel formidable et peut
suppléer l’absence des mots. Un langage à part, émouvant et discret.
Un élément de l’être et de la chair qui comporte les pores. Ces petits
orifices qui s’ouvrent sur le monde et dégagent la nature même de
l’Être. On transmet autant par le toucher que par les mots ; par le
contact tactile qui s’avère parfois plus éloquent que la parole. C’est de
cette façon que nous avons, Guy et moi, fait durer cette expérience
unique.
Parce qu’il y a aussi la peau qui enveloppe le corps, le protège et
reçoit les caresses. Surface d’échanges et de contact, elle a sa
dimension charnelle et corporelle. Elle aussi a son langage propre
quand elle s’unit à une autre peau dans laquelle elle trouve son
harmonie et sa bonne entente.
C’est ainsi que la peau de Guy s’entendait merveilleusement bien
avec la mienne, et ma peau parfaitement compatible avec la sienne.
Compatibilité érotique entretenue pendant de longues années. Mais
qui, ce soir, devait s’arrêter, se faire suspendre. Comme pour une
punition.
Cette compatibilité s’appliquait également sur nos corps et nos
esprits, harmonieux et conciliables. Souvent, en exprimant une idée
qui occupait ma tête, je le surprenais en train de la formuler, tel un
divinateur ou un magicien. Comme s’il lisait dans mes pensées. Une
sorte d’alchimie mystérieuse faite de complicité, de tolérance et de
confiance soutenait notre relation. C’est ce qui faisait probablement
notre entente, notre unité et notre stabilité : la compatibilité entre un
verseau rêveur et idéaliste et un cancer tendre, maternel et émotif.
Lorsque je l’avais rencontré, j’avais pu découvrir chez lui de très
hautes qualités d’esprit et de cœur. Et pour avoir une idée de ce que
pouvait être le tempérament d’un verseau, j’avais consulté, pour
m’amuser, un site d’horoscope relationnel qui procédait à une analyse
psychologique du thème astral. J’y avais lu ce qui suit :
20 « Vous êtes tous les deux si différents que vous ne manquez pas
d’être fascinés l’un par l’autre. Le Cancer, signe d’eau, a besoin de
proximité et de se sentir indispensable. Le Verseau, signe d’air, a
besoin d’espace et de se sentir indépendant dans la relation. Le
Cancer peut offrir au Verseau de la chaleur et de l’affection qui se
passe d’explications. Le Verseau peut offrir au Cancer de nouvelles
idées et la conscience d’un monde plus large à explorer ».
Enfin, c’est la différence parfois qui fait l’harmonie ; qui finit par
engendrer la ressemblance à force de se fondre l’un dans l’autre.
Comme en osmose, comme dans une interpénétration où l’influence
paraît réciproque et sensible.
Nous nous entretenions souvent, Diane et moi, de cette question de
peaux qui s’entendent. Diane est une amie marseillaise d’origine
libanaise. Elle n’admettait pas certaines interprétations. Le contact
tactile et tous les autres contacts avec son homme qui ne la touchait
plus, elle les a perdus depuis longtemps. Elle agréait cependant que le
Verseau, signe d’air, a besoin d’espace et de se sentir indépendant
dans la relation. Sur ce, je justifiais le comportement de Guy en
imaginant qu’il avait ce besoin-là, aujourd’hui. Bien que je ne me
sente pas possessive C’était lui plutôt.
Il y avait surtout sa peau qui m’accaparait.
Lorsque Guy m’avait touchée pour la première fois, une dimension
tactile faite de sensualité et de protection m’habita. Sa peau claire,
sensuelle, un peu rugueuse pourtant, m’avait directement mise en
contact intime avec lui. J’avais immédiatement réalisé que c’est par la
peau qu’on peut entrer en contact avec l’autre. « Je t’ai dans ma
peau », m’avait-il dit ce jour-là. Son expression m’avait remplie d’un
plaisir intense parce que moi aussi, je l’avais « sous mon épiderme ».
Une force étrangement tactile rapprochait nos deux peaux. C’était
probablement de là que venait ce besoin d’être en permanence main
dans la main, et ce « plaisir du tact » comme disait Voltaire.
Guy était tactile. Moi aussi.
Je n’ai jamais pensé que notre constance et toute cette
compatibilité tactile puissent un jour bouger, envahies par un mal-
être inconnu ; ni que notre complicité puisse virer à la rupture et à la
mésentente. On évoluait dans la maturité, à un âge où aucune
incartade, aucune bévue n’étaient plus permises. Quand on est à la
retraite comme moi, ou que l’on s’approchait de la retraite comme lui,
l’enfant en nous avait déjà grandi en se métamorphosant dans la
sagesse et le discernement.
21 Nous n’étions pas des Minerve mais notre couple évoluait
sainement. Cependant, depuis ce voyage parisien entrepris il y a deux
jours, quelque chose commençait à manquer à notre entente
sentimentale et à notre dimension tactile.
C’est ainsi que durant le voyage Paris Marseille, aller retour, tout
se passait normalement entre nous sauf une chose toute neuve qui m’a
déconcertée : il évitait tout contact physique avec moi. Contrairement
à ses manies, il ne me prenait plus la main, ne me tirait plus comme un
caniche, ne me touchait plus. À l’hôtel, dans la rue, dans le train. Au
retour, en arrivant à la gare Saint Charles de Marseille, on marchait
côte à côte mais parallèlement, comme deux connaissances qui
venaient de se rencontrer, tirant chacun derrière lui sa valise à
roulettes, mais en causant.
Et pourtant, à Paris, dans le colloque que nous avions suivi, il se
comportait affablement avec moi comme avec mes amis libanais
devenus siens ; souriant, coopérant, échangeant avec eux les propos
les plus banals et les plus affectueux. Charismatique, il aimait exercer
sur eux sa grâce qu’ils lui rendaient si agréablement. Et devant nos
amis parisiens, il se comportait en chevalier servant et en gentleman,
n’épargnant aucun geste de tendresse et de bienveillance.
Qu’est-ce qui se passait donc pour qu’il évite tout contact avec moi,
lui le trop tactile, le trop sensible, le trop attaché à ses habitudes et
qu’il me lance, juste en arrivant à la maison : « On doit arrêter ».
Depuis combien de temps mijotait-il cette idée ?




3.



J’ai essayé de me concentrer sur les paroles qu’il venait de
prononcer, où le verbe « arrêter », transitif par essence, est repris sans
qu’il soit complété. Il faut arrêter… mais arrêter quoi ? C’était
intrigant. Mes interrogations se multiplièrent. J’ignorais toujours ce
qu’il voulait exactement arrêter.
Avec un calme imperturbable, je le regardai dans les yeux :
– Mais arrêter quoi ? Pourquoi cette réticence ? Explique-toi !
Au bout d’un long moment, il débita en prononçant sur un ton
puéril, presque innocent :
– Ça fait deux ans qu’on ne fait plus l’amour, qu’on n’a plus aucun
contact physique… Il faut qu’on arrête…
– Je n’ai pas compris… Encore une fois : arrêter quoi ? Réponds-
moi !
– Tu dois le savoir toi-même… Ça fait deux ans que tu fais
chambre à part…
– Je le faisais pour toi. Pour ton confort… Pour ton petit cœur
malade… Pour te rendre service !
« Et à moi aussi », pensais-je. Si au début de notre coexistence, je
n’arrivais à dormir qu’au bruit de ses ronflements (même lorsqu’ils
devenaient plus bruyants et arythmiques certaines nuits), je venais de
subir un changement ces deux dernières années. J’ai trouvé plus
confortable d’avoir un lit à soi, que personne ne partage pendant son
sommeil le plus agréable. Puis il y a l’autre côté de mon éducation
austère. Dans les relations physiques, il y avait des choses qui me
répugnaient, que je ne pouvais lui offrir. Il y avait aussi cette histoire
d’eau qu’il détestait et à laquelle je tenais. Au début, il se pliait à mon
désir : qu’il prenne sa douche avant de se coucher. Mais quelque
temps après, il commençait à s’en défaire. Je n’étais pas exigeante. Ni
maniaque. Mais avoir un minimum de mesures d’hygiène, cela était
une priorité.

23 Il tourna la tête pour éviter mes regards alors que je répétais « c’est
pour ton petit cœur malade ». Je m’approchai de lui :
– Et tu veux qu’on arrête ! Arrêter de vivre ensemble, par
exemple ?
Il s’est tu, comme consentant. J’ai poursuivi :
–… Et que l’on se sépare ?
– Oui !
Aïe ! Je ne devais pas poser la question de cette façon.
Son oui sortit comme le cri de soulagement d’un enfant dépité. Il
l’a dit fermement, sans hésitation. En réponse à ma question en temps
réel. Comme si je le lui avais moi-même suggérée, extirpée. Cette
question (liée probablement à mes orgueilleuses racines), imposa sa
propre réponse. Cela m’a fait mal parce que je ne m’attendais
nullement à une telle réplique.
Un sourire léger presque ironique altéra mon visage mais pas le
sien qui resta sombre et baissé comme après une bêtise :
– Non ! Tu plaisantes ! Tu veux vraiment que l’on se sépare ?
–…
– Et parce que je fais chambre à part ?
–…
– Et parce que nous ne faisons plus l’amour ?
–…
– Et parce que c’est de ma faute ?
–…
Ma rage explosa :
– Mais c’est toi, tes médicaments, tes kilos en plus… tes
humeurs… tes soucis au travail… ton stress… Tu ne t’en rends pas
compte ?
Il resta sourd à mes remontrances. Je signalai presque agressive :
– Écoute… Si tu crois que je vais te faire la pute pour réveiller ton
désir endormi, tu te trompes !
« Pute » : j’ai osé prononcer ce mot à son adresse. Ce mot qui
représente pour les hommes un fantasme. Je le savais à travers les
histoires de mon entourage, tant arabe que français : la femme bien
éduquée et parfaite ne plaît pas pendant longtemps dans une vie à
deux. Même entreprenante et libérée, ils s’en ennuient vite après, et le
côté pervers du mâle émerge à la surface. Dans l’intimité, ce qu’ils
désirent c’est la pute et sa symbolique capable d’éveiller en eux
l’instinct sexuel et satisfaire leur libido, cette libido qui semble les
guider. Une amie me disait que son mari ne pouvait bander qu’en
24 utilisant des expressions cochonnes en lui répétant : « tu es ma petite
salope », et il lui demandait d’utiliser le même registre. Cela l’avait
choquée au début mais elle avait fini par s’y habituer pour lui plaire.
Elle l’expliquait comme une invitation de la part de son mari à être
dans sa vie la somme de toutes les femmes : l’amante, l’amie, la
confidente et… la salope. Bref tout, m’avait-elle dit un jour.
Dans notre couple, il n’en était pas question (que je me comporte
comme cette amie) ; pour moi au moins qui croyais en la
transcendance et la sublimation des instincts. Deux valeurs qui ne sont
pas toujours « la négation du désir » et qui s’élèvent au-dessus des
réalités sensuelles et matérielles.
Loin d’être cynique, penseur et rêveur, Guy affichait une timidité
naturelle confiante qui m’avait rassurée dès le premier jour de notre
relation. Quand je l’avais connu à quarante huit ans, il était un homme
respectueux des autres et respectable. Loyal et intègre, une noblesse
d’esprit le distinguait. Au Liban, il avait fait beaucoup d’amis
justement à cause de ce côté noble manifeste.
Notre vie évoluait dans le respect et dans la compréhension
mutuelle. Dans les moments intimes, il était question d’amour tendre
et silencieux. Et au fur et à mesure, je constatais qu’il n’avait pas une
longue expérience sexuelle. Il n’était ni inventif ni dynamique, ni
fougueux. Classique plutôt. Il avait passé une vingtaine d’années avec
la même femme ; et ce n’était que trois ans avant leur divorce qu’ils
s’étaient mariés. « Pour la protéger », m’avait-il affirmé. Vrai ou faux,
j’aimais chez lui ce côté protecteur et affectueux ; timoré même. Pas
très audacieux, il savait si bien se montrer affable en contrôlant ses
émotions.
Mais le voilà maintenant qui prenait de l’audace sans pouvoir
maîtriser ni sa colère, ni sa pensée. Impulsivement, il crachait son
exaspération en prononçant la sentence de la séparation et
l’acquiescement que, moi-même, avais suggéré : oui.
J’ajoutai toujours en badinant, pour cacher mes émotions :
– Et si tu penses que je vais pleurer et supplier, que je me mettrai à
genoux, là aussi tu te trompes. Tu me connais… Le « Please Stay »
n’est pas mon truc…
Mon avertissement, ma menace plutôt n’a eu aucun effet.
Il s’enfonça de nouveau dans son silence. Je devrais dire quelque
chose :
– Tu me fais donc comprendre que moi je dois partir ? articulai-je
en détachant les mots.
25 – Oui !
Un autre oui net, précis et sadique. J’étais verte de rage.
Là aussi, je ne m’attendais pas à une telle réponse crue, à une telle
envie de blesser en ratifiant. Mon amour-propre et mon orgueil étaient
en jeu. J’ai enchaîné avec un petit sourire moqueur :
– Qu’il en soit donc ainsi. Je partirai. Amen !
De nouveau le silence, un de ces silences que seule une torpeur
puisse amener :
– Tu as quelqu’un ?
– Tu sais comment je fonctionne…
Une question-réponse concise et qui n’expliquait pas grand-chose,
sauf qu’il se faisait de lui-même le portrait de l’homme intègre.
Devrais-je le croire ?
Je ne comprenais toujours pas pourquoi il était impossible de
discuter sérieusement avec lui. Je me contentais de deviner sa pensée.
De l’interpréter à ma façon. Comme maintenant. Mais cela me mettait
fatalement dans un état d’irritation tel qu’il rendait les idées plus
noires en affabulant la réalité.
Il a misé sur le silence, ce pouvoir salvateur, résistant comme un
bouclier, protecteur comme une carapace et derrière lequel il se
cantonnait, se protégeait, se fermait comme une huître.
Le silence est parfois une force. Dans le cas où l’on pourrait bien se
dire : les chiens aboient mais ils vont se calmer tant qu’on ne réagit
pas. Lao Tseu disait : « le silence est source de grande force ».
Mais dans le même temps, c’est un acte lâche, irrespectueux et
malhonnête vis-à-vis de l’autre auquel on retient la parole.
« Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse » ?
Non, Monsieur Vigny.
Au contraire. Le silence est une impuissance, une faiblesse, une
impasse que seul le langage libère.
C’était la lâcheté même de Guy, voire son manque de confiance qui
se révélait dans son silence blessant. Il n’osait pas répondre ni finir sa
phrase. Il s’enfermait entre les murs aveugles de son silence.
Avait-il peur de dire des bêtises ?
Au lieu de me calmer, d’atténuer ma fureur, son mutisme me
crispait. Guy savait bien se taire quand il était à court de termes ou de
paroles. La force du silence, il la possédait. À ma grande exaspération.
Quand la fierté est blessée, elle est inconsolable.
C’était mon cas.
26 Je ne savais pas trop pourquoi tout au début, je les avais pris à la
légère, ses mots, sa volonté de nous séparer, son désir que je parte de
la maison. Parce que je savais que ce n’était pas ça qu’il voulait
exprimer ? Parce qu’il en était incapable ? Incapable de se séparer de
moi, incapable d’abandonner ma main ? Parce que j’imaginais qu’il
m’inventait un scénario pour qu’on revienne mieux ensemble ? Ou
encore une histoire à en faire un roman ?
Et non, il ne s’agissait pas d’une plaisanterie parce qu’il venait de
signer mon offense très haut, sans hésitation avec cet adverbe hideux
de l’acquiescement agressif, OUI. « Plus l’offenseur est cher et plus
grande est l’offense ». Pourquoi ce vers de Corneille me revint-il ?
Mon offense, je l’ai gobée tout simplement. Je repris plus sérieuse :
– Je te demande si tu as quelqu’un, je veux une réponse, moi. Et
« Tu sais comment je fonctionne » n’en est pas une, ripostai-je en le
regardant fixement.
Mais il se muselait.




4.



Ce n’était donc pas pour une autre qu’il voulait que je parte.
J’aurais préféré qu’il en soit ainsi : me quitter pour une autre ; ce serait
justifiable au moins. Mais « je n’ai personne et je te quitte quand
même » est plus injurieux, plus blessant.
De toute façon, durant nos longues années de couple, Guy n’était
pas trop intéressé par les femmes. À la télé, il ne pouvait supporter
certaines présentatrices, actrices ou artistes de cinéma ou de théâtre,
très belles pourtant. Il les trouvait moches et laides. Quant aux
hommes, il ne faisait à leur égard aucune remarque désobligeante.
« Tu sais comment je fonctionne » : non, je ne le savais pas, au
moins en cet instant. Je croyais que je le savais. Que je connaissais
bien le Guy honnête et loyal, Guy qui tenait à moi et qui ne savait pas
mentir. Mentir correctement je veux dire. Dans les rares fois où il
tentait un petit mensonge, il se prenait vite au piège, et je faisais
l’idiote pour ne pas l’offusquer. Ce qui était évident pour moi c’est
que nous venons de passer ensemble notre douzième année sans heurt,
dans la tendresse et l’amour. A ma façon.
Pour un petit moment, je soupçonnais la Hollandaise, son ancienne
assistante, à la retraite depuis quelques années et qui l’impressionnait,
me semblait-il. Une femme à la taille énorme, dents jaunes et cheveux
poivre et sel qu’elle ne teintait jamais.
Il aimait l’évoquer (et me provoquer) en me parlant d’elle, de son
désir d’avoir un travail même non payant durant sa retraite et de son
caractère fort : elle avait conduit des camions, des poids lourds pour
de longs trajets. Puis il ajoutait que c’était une femme invivable, d’un
caractère insupportable. Le disait-il pour camoufler, lui qui avait une
ex odieuse et hystérique comme il me l’avait décrite ? Et quel attrait
lui trouvait-il ? Son côté masculin ? Son animus comme on dit en
psychologie et qui parlait à cette part féminine chez Guy, son anima ?
Je m’y interrogeais parfois.
Dans nos courtes conversations au sujet de la Hollandaise (j’y ai
toujours soupçonné une certaine malveillance de la part de Guy), je
28 présumais qu’il voulait me créer une rivale. Mais je pensais que, par
principe, une rivale suppose l’égalité, la ressemblance peut-être avec
l’autre dans la situation de rivalité. Ce qui n’était pas le cas entre la
Hollandaise et moi. Tout nous séparait : la mise, la tenue, le physique
et l’intellect. Je lui étais supérieure, physiquement, culturellement et
moralement. Au moins c’est ce que je supposais. Et il en était bien
conscient, Guy. Mais lorsqu’un jour, je l’avais décrite comme une
femme laide et négligente de son physique qu’elle devait entretenir un
peu, il avait fulminé contre moi comme si je l’avais insulté.
En fait, juste au moment où éclatèrent son Si puis son Oui cruels en
réponse positive à notre séparation et à mon départ, la Hollandaise
m’effleura l’esprit. Serait-ce pour elle qu’il faisait toutes ces
manœuvres ? Il l’avait toujours défendue et exagéré ses mérites. Il
voulait même essayer de lui trouver, dans son service, un travail
rémunéré, quitte à ce qu’il en paye lui-même le salaire. Il me l’avait
confié alors qu’on dînait intimement dans un de ces restaurants chics
du Québec, là où je devais participer à une conférence internationale.
Nous en avions profité pour faire un beau voyage. Qu’il avait, en
quelque sorte, gâché.
Il faut dire que Guy m’accompagnait dans tous mes déplacements
et voyages, culturels comme d’agréments. Moi aussi, je
l’accompagnais dans les siens. On était toujours ensemble. Et le mot
ensemble avait sa propre symbolique pour lui et représentait quelque
chose d’emblématique qui signifiait l’union, le partage et l’harmonie.
Il me l’avait souvent répété. C’était pareil pour moi. En sa compagnie,
je trouvais la quiétude parce qu’il y avait la tendresse et l’amour.
Parce qu’il y avait aussi ce geste sublime, main dans la main, dont il
ne pouvait se passer.
Une fois la Hollandaise mise en dehors de mes suspicions, une
autre (rivale ?) sortit de la caverne d’Ali Baba. Dernièrement, Guy
raconta à mes amis (en ma présence) qu’il avait retrouvé sur Face
book une ancienne petite camarade de classe dont il était tombé
amoureux quand il avait neuf ans.
C’était la première et la dernière fois qu’il ait relaté cet épisode et
je me suis demandé quel intérêt il aurait à raconter ces histoires avec
ou sans fondement. Le faisait-il par jalousie ou pour me rendre
jalouse ? Mais l’admiration qu’il me portait, le respect, l’appréciation
et l’affection dont il faisait montre à mon égard, démentaient mes
suppositions.
29 Peut-être avais-je eu tort de lui parler un jour de mon amoureux
québécois. Je pensais que notre maturité d’esprit et notre
épanouissement intellectuel permettraient l’abord de tels sujets. Sa
jalousie éclatait parfois. Et il me déclarait qu’il était jaloux même de
mes personnages romanesques.
C’est pourquoi sa position de défense à propos de sa « manière
de fonctionner », un peu étrange, m’avait ébahie. Il déniait toute
relation extraconjugale mais quand même exigeait mon départ. Et ma
boutade comme réponse « Qu’il en soit donc ainsi », que j’ai balancée
comme une balle de ping-pong résonnant sur la surface lisse, l’aurait
sans doute satisfait. J’avais trop d’orgueil pour ne pas répondre
positivement à sa requête.
Se quitter bien, sans se faire mal : Guy me l’avait dit un jour au
cours d’une de nos discussions banales.
Lorsque je l’ai pressé pour une réponse plus claire, (arrêter quoi ?),
il resta figé comme une statue. J’ai alors pris son silence obstiné pour
une détermination et une résolution : il faut rompre.
Au milieu d’une si merveilleuse relation ? Pourquoi ?
Que devrais-je faire ?
Accepter la rupture et tourner la page ? Tirer un trait et partir ?
Quitter le nid et m’en aller ?

Le nid : Guy avait remplacé le mot maison ou chez nous par ces
deux mots pleins de douceur : notre nid.
Dans ses messages, il me précisait qu’il était dans le nid ou qu’il
venait de quitter le nid, qu’à telle heure, il retournerait au nid.
C’est pourquoi aussi la seule idée de départ me mettait dans une
situation de dépaysement exaspérante. Devrais-je céder à son désir qui
pourrait être un caprice passager ?
Mes questions progressaient dans un sens négatif. Et pourquoi
aurais-je peur de la séparation ? On se séparera et ce ne sera pas la fin
du monde, ai-je conclu.
On se séparera, mais dignement. « Se quitter bien » comme l’avait
bien présagé Proust à propos de son « Albertine disparue ».
Focalisant mon esprit sur ce présage, j’ai couru vers ma petite
bibliothèque et j’ai saisi dans un rayon À la Recherche du temps
perdu, qui fut à une époque mon livre de chevet. J’ai tourné les pages
du tome VI, là où le Marcel de Proust analysait cette situation de
disparition et de départ en donnant une belle leçon sur l’attachement,
30 le désintéressement et l’habitude. Mais qu’il contredit immédiatement
en la rectifiant.
« On s’était dit qu’on se quitterait bien. Mais il est infiniment rare
qu’on se quitte bien, car si on était bien on ne se quitterait pas »… Et
nous, Guy et moi, nous étions « bien », même « très bien », mais
paradoxalement, nous devrions nous quitter.
Ainsi le suscitait mon Guy mystérieux.




5.



Il fut un temps où j’étais éprise de Proust et sa Recherche. Je
l’avais lue à volonté, à gogo comme on dit jusqu’à en faire ma thèse à
défendre. Et à chaque lecture, quelque chose de tout neuf se dégageait
à travers ses analyses psychologiques (qui allaient bien plus loin que
la psychologie). Guy n’a jamais lu Proust ou très peu. Il ne l’aimait
pas et le trouvait ennuyeux.
Et pourtant, l’attitude de Guy ressemblait fortement à l’attitude de
Marcel à l’égard de son Albertine.
Hasard ou alors comportement commun aux mâles ?
Proust avait cru que la séparation était justement ce qu’il désirait,
en comparant la médiocrité des plaisirs que lui donnait Albertine à la
richesse des désirs qu’elle le privait de réaliser. La conclusion du
grand romancier n’était pas trop pessimiste :
« J’avais conclu que je ne voulais pas la voir, que je ne l’aimais
plus. Mais ces mots, Mademoiselle Albertine est partie, venaient de
produire dans mon cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y
résister plus longtemps. Ainsi ce que j’avais cru n’être rien pour moi,
c’était tout simplement toute ma vie ».
Moi partie, Guy éprouverait-il la même souffrance, les mêmes
« blessures ouvertes » que Marcel ? Je brûlais d’envie de le savoir.
Mais c’était trop tôt encore pour en avoir une idée nette.
La page qui suivait cette citation comportait quelque chose de
révoltant. Elle m’a même piquée dans mon amour-propre. L’emploi
du futur simple en particulier. Il se prenait pour qui monsieur
Proust avec ses propos pleins de fatuité ? Je lis :
« Tout cela (la souffrance) n’a aucune importance parce que je vais
la faire revenir tout de suite… Elle sera ici ce soir. Par conséquent
inutile de me tracasser ».
À l’époque, dans ma thèse, ce futur simple qui exprimait dans le
texte le trop de certitude et d’assurance ne me dérangeait pas.
Aujourd’hui, si. En survolant les propos du narrateur, je les ai trouvés
si vaniteux et humiliants que j’ai opté pour une séparation immédiate
32 avec Guy. Et je me demandais s’il ne s’était inspiré de Proust dans son
scénario de tout à l’heure. N’étant pas féru de Proust ni de ses
analyses, il l’aurait peut-être parcouru mais pas jusqu’à s’identifier à
son narrateur et avoir des réactions similaires. Par ailleurs, il se prenait
pour qui, lui aussi, Guy, pour décréter mon départ ?
L’idée m’indignait en fait.
Le petit grand Marcel désirait la disparition de son Albertine, mais
une fois disparue, ce fut la souffrance, celle d’un misogyne d’abord,
puis d’un sadique vaniteux voire présomptueux. « Elle sera ici ce
soir » : quelle assurance de mâle. Quelle infatuation !
Je pensais en même temps que Guy croyait qu’il pouvait en silence
et sans trop de discussion me faire partir (et me faire revenir peut-
être). Mais je n’étais pas Albertine.
À son silence, à ses allusions non prononcées mais constatées, une
brèche fut ouverte dans mon cœur lorsqu’il avait confirmé, et par la
négative (si), et par la positive (oui), qu’il désirait mon départ.
Comment faire quand on est blessé dans son orgueil, dans sa fierté
et dans son amour-propre ? Comment gober le fait que ce bon
compagnon qui faisait partie intégrante de ma vie, me plaque et désire
mon départ, sans raison apparente ? Aussi ambiguë qu’absurde, cette
situation me paraissait grotesque et déprimante à la fois.
Dans mes anciennes relations, c’était moi qui rompais, et pour des
raisons valables. Aujourd’hui, c’était lui, mon acteur maladroit, qui
voulait qu’on rompe, qu’on « arrête » sans aucune justification. Le fait
que je fais « chambre à part » pourrait être une bévue, mais elle n’est
pas irréparable. Tout peut revenir comme avant si on le décidait. Au-
delà de 60 ans, on n’a plus toute la vie devant soi. Et le jeu n’en vaut
pas la chandelle, lui avais-je expliqué.
Notre équilibre relationnel n’a jamais été fragile. Il progressait dans
une commune tendresse. Guy venait de le rompre. Sans préambule.
Je la sentais profonde cette blessure d’orgueil qui m’englua dans un
sentiment de rejet chagrin. Des années d’amour, de sérénité et
d’estime réciproque venaient de se solder en un échec cuisant. Et mon
orgueil se refusait à l’accepter. Lorsque la fierté est blessée et
l’amour-propre touché, c’est tout l’être qui en sera atteint. Il devient
incapable de laisser passer, de pardonner. Faudra bien admettre que la
tolérance et l’orgueil ne font pas bon ménage quand ils sont
confrontés à une situation humiliante. C’est à se demander si l’amour
et la fierté pouvaient cohabiter. Ainsi, mon orgueil fulminait, ruminait.
33 Mais non sans douleur. Parfois on se cache derrière son orgueil pour
se protéger du sentiment d’être diminué.
« C’est comme tu veux. Tant pis. Je partirai. Mais… au bon
moment ! », signalai-je ce soir-là, la tête haute, le regard posé sur lui
avec défi. Il tourna vers moi un visage méfiant. Ma réflexion « au bon
moment » ne semblait pas probablement répondre à ses attentes.
Une volonté de me démoraliser, pire encore, de m’abaisser et de
m’anéantir, transparaissait à travers ses actes et paroles.
Non, je ne le lui permettrai pas. Je ne le laisserai pas me
déstabiliser. J’ai toujours été la femme qui affichait une fraîcheur de
jeunesse éternelle, qui tenait à bien garder cette fraîcheur et entretenir
sa forme solaire. On me l’a toujours dit.
Et que ferais-je de mon orgueil qui me titillait ? Qui passait avant
toute autre chose ?
J’ai regretté sur le coup mes déclarations magnanimement
chevaleresques : « Je vais mettre de côté mon orgueil et ma fierté. Je
ne veux pas te quitter, non… te laisser avec ton cœur aux trois
ressorts. Non, je n’ai pas envie de partir ! ». Pourquoi l’avoir
roucoulé ? Pour lui donner l’avantage de me balancer encore des
méchancetés et des moyens de blesser ?
Il me semblait que mes déclarations fort altruistes l’avaient rendu
plus obstiné. Mais plus volubile ; plus souriant et plus engageant.
Comme si de rien n’était. Ou comme s’il avait atteint son objectif. On
discutait de tout pendant nos repas partagés sans pour autant effleurer
notre sujet initial : notre séparation. Je profitais de n’importe quelle
occasion pour la lui rappeler. Lui, il l’avait dit une fois pour toutes et
ce n’était pas cela qui m’arrêtait :
– Tu te lamentais sur deux ans de séparation corporelle… Sans rien
revendiquer… Sans rien réclamer. Tu ne protestais jamais. Ton
silence voulait dire que tu étais d’accord ! Tant pis pour toi alors !
Cette petite conversation eut lieu au supermarché alors que nous
faisions des courses. L’huître comme d’habitude, s’était bien refermée
sur elle-même. Guy n’a proféré aucun mot.





6.



Qu’importe ! Tant pis, ce n’est pas grave, ça ne fait rien… tels sont
mes mots d’ordre lorsque je me trouve confrontée à un problème
quelle que soit sa complexité. Pour moi, il n’y a pas de problème
insoluble. Mais pour prendre une décision, il n’y a pas de mots
fétiches.
La prise de décision est une des tâches les plus difficiles à
accomplir. En même temps, c’est la chose la plus reposante. Cela
signifie la fin des incertitudes et des hésitations mais aussi le début des
réflexions et des méditations. C’est peser le pour et le contre et jauger.
Y a-t-il une bonne et une mauvaise décision ? Comment savoir ? Il
faut du temps et du discernement.
Bonne ou mauvaise, peu importe ; l’important c’est de sauver la
fierté et l’amour propre.
Notre réconciliation corporelle parut irréalisable. Comme notre
séparation effective. Je lui dis le lendemain :
– Je suis près de toi mais comme si je n’existais pas. Et tu remets la
faute sur moi. Qui est le fautif ? Celui qui ne s’occupe pas de l’autre ?
À force de la ruminer, la séparation ne m’effrayait plus. Chose
étrange : je n’en étais pas affligée. Car il y avait l’autre côté du
versant ! L’autre face de la médaille. La liberté récupérée et les
contraintes chassées.
« Ne méprisez aucun de vos problèmes que vous affrontez. Il se
peut qu’il soit porteur de bien et de bonnes solutions ». Cet exergue
libanais, je le répétais à notre sujet.
Être à nouveau libre. Ce n’était pas une mauvaise idée.
J’étais seule à la maison et je regardais autour de moi.
Soudain, je me sentis soulagée, mon indignation de toute à l’heure
apaisée. J’en ai marre de me plier à ses heures, à ses volontés, à ses
caprices. Marre de ramasser partout ses cheveux, ses poils, ses ongles
rongés, ses chaussettes, ses culottes, sous le lit, à côté, d’enlever les
particules de fromage râpé (qu’il aimait grignoter à même le sachet),
disséminées par terre entre le frigo et l’évier ; d’essuyer chaque jour,
35 les deux gouttes de pipi laissées sur la lunette et sur le sol, les
empreintes de gras et de sucre collant sur les interrupteurs et les
poignets des portes… Enfin marre de sentir le fromage sur sa
moustache et sur les draps…
Il y a mille et une raisons pour justifier une prise de décision et un
départ. Et il est un temps où le cerveau paraît disponible à choisir
judicieusement. Le mien, mon cerveau, semblait bien faire le
nécessaire pendant que je m’affligeais.
Guy sorti, je me suis livrée à mon nouveau planning : le quitter le
plus tôt possible.
Certaines personnes sont plus capables, plus courageuses que
d’autres à résoudre un problème. Moi, j’en fais partie. Je n’aime pas
les demi-mesures. Noir ou blanc, pas de gris pour moi.
Positiver surtout.
Je mesurais les avantages et les inconvénients qui en résulteraient.
Ce n’était pas facile mais les avantages valaient le coup. Le quitter
c’est être libre, et être libre c’est pouvoir aller de l’avant, comme je
l’ai toujours fait avant lui. Je partirai donc. Pourquoi rester coincé
ici alors qu’un nouvel envol serait possible ? Pourquoi avoir peur du
changement ?
C’est ainsi que je cogitais. Et c’est ainsi que je comptais lui
annoncer ma décision ce soir, de chercher un appartement à Marseille,
face à la mer, comme le nôtre.
Quelques minutes étaient suffisantes pour que Google me fasse
défiler des dizaines d’appartements dont deux devant le Vieux Port.
L’idéal. Que demander de mieux ?
Je me suis imaginée toute seule dans un appartement non loin du
sien qu’il devrait lui aussi choisir face à la mer et non loin de la gare.
Vu nos nombreux voyages annuels, la gare était une nécessité pour le
transport à l’aéroport ou vers les villes françaises.
Être seule dans la même ville ? L’idée me parut effrayante au
début. Facile ensuite.
C’est alors qu’une autre perspective me tenta. Paris. La ville des
artistes et des intellectuels que j’avais habitée un peu plus de dix ans,
que j’avais aimée, idolâtrée, admirée. J’y retournerais. Je retrouverais
mes amis restés là-bas, remplaçant leur Liban par cet espace de
lumière et de culture.
Un appartement dans le treizième arrondissement comme avant.
Pourquoi pas. Lorsque j’avais quitté Paris pour retourner au Liban à la
fin de la guerre, je me sentais arrachée à une terre dans laquelle j’avais
36

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.