La pluie n'a pas cessé de la nuit

De
Publié par

« Je marchais vers la mer, vers l’enfant.

Il faisait noir.

Le long de la voie ferrée, le visage en sang, les mains tendues en avant, crispées.

Je râlais aussi, souffle ténu et aigre d’une flûte qu’on étrangle.

Je me disais, au bout de ce chemin, de cette voie ferrée, il y a la mer... Je m’y jetterai, je me laverai de tout ce sang qui dégouline sur ma figure et dans mon cou, dans mon dos.

Et peut-être qu’il m’attendra sur la plage, avec son petit bonnet passe-montagne et son duffle-coat marine. »

Dominique Solamens

20140218
Publié le : vendredi 21 janvier 2011
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782313001738
Nombre de pages : 110
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
img
img
img
img
DOMINIQUE SOLAMENS

La pluie n’a pas cessé de la nuit...

ROMAN
ÉDITIONS CHEMINS DE TR@VERSE

1

C’était une nuit de novembre. Une nuit opaque et muette.

Une nuit-nuit.

Je marchais le long de la voie ferrée. L’air glacé sifflait par le trou de mon pantalon.

J’avais de la boue sur les mains, et du sang.

Je marchais vers la mer, vers l’enfant.

Il faisait noir.

Le long de la voie ferrée, le visage en sang, les mains tendues en avant, crispées.

Je râlais aussi, souffle ténu et aigre d’une flûte qu’on étrangle.

Je me disais, au bout de ce chemin, de cette voie ferrée, il y a la mer... Je m’y jetterai, je me laverai de tout ce sang qui dégouline sur ma figure et dans mon cou, dans mon dos.

Et peut-être qu’il m’attendra sur la plage, avec son petit bonnet passe-montagne et son duffle-coat marine.

J’étais agenouillé près de lui. Ses petits cheveux tout ébouriffés, il regardait la mer.

*

Debout au zinc cette fois. Il est tard. La clientèle n’est pas la même qu’au Café de la Poste. Plus jeune. Plus bruyante. Je suis debout au milieu de cette cohue. Le garçon me sert un demi. Je me retourne et je renverse la moitié de mon verre. Je dis pardon, je bois le reste pour ne pas recommencer. Il y a une fille qui me regarde. Toute jeune, les cheveux frisés, la bouche entrouverte, l’œil brillant.

– C’est le type qui pleurait l’autre jour au Café de la Poste !

Voilà ce que je lis dans ses yeux.

Je commande un deuxième demi, et la fille me regarde toujours.

Autour d’elle, à la table, ses copains parlent, rient, chahutent. Mais elle ne les écoute pas. Elle semble perdue dans son rêve.

Elle me regarde. Je ne bouge pas. J’essaie de me concentrer sur mon demi. J’allume une cigarette, et je pense à la plage, au petit enfant qui courait devant moi.

– Va pas trop loin !

De toute façon, il ne peut pas avoir froid, comme il est habillé là. Sa chemise, son gros pull, son anorak et son bonnet. Il ne peut pas avoir froid.

Il est revenu vers moi. Il me tend un coquillage, et il sourit.

Je nettoie le coquillage, je le frotte sur la manche de ma veste, et je le lui tends.

Je souris à l’enfant, et c’est la fille qui me rend mon sourire.

Elle est debout près de moi, au bar.

– J’ai lu tous vos livres. J’aime beaucoup !

– Je vous remercie.

– Vous en sortez un autre bientôt ?

– Non.

– Vous n’écrivez plus ?

– Non. Je suis dans ma période boisson.

– Je comprends.

*

– Ça m’étonnerait.

– Vous êtes toujours aussi désagréable ?

– Toujours... Je vous offre un verre ?

– Merci.

– Merci oui ou merci non ?

– Merci non !

Quand je suis rentré dans mon appartement de soir-là, après trois semaines de bars et d’errances, une sale odeur m’a saisi la gorge, le nez, m’a piqué les yeux...

Je me suis précipité dans la salle de bains, et j’ai dégueulé, dans la baignoire : j’ai dégobillé vert et marron foncé, avec de petites taches blanches au milieu. J’étais plié en deux, et je pouvais pas m’arrêter de dégueuler. Je reprenais ma respiration, et l’odeur pestilentielle provenant de la cuisine m’assaillait de nouveau, me soulevait l’estomac, me le retournait comme un vulgaire sac en plastique, et Rouaaaaaafffff ! À longs jets continus.

Une demi-heure plus tard, j’ai réussi à me redresser. Je me suis traîné tant bien que mal dans la cuisine, une serviette-éponge mouillée sur la bouche. Ça venait du congélateur. Quelqu’un l’avait débranché. Moi, sûrement. Je vivais seul dans cet appartement, et j’invitais rarement des gens. J’avais dû le débrancher par inadvertance un soir où j’étais rentré soûl.

J’ai ouvert toutes les fenêtres.

À l’intérieur du congélateur, ça grouillait de partout. Des asticots. Blancs. Verts. Jaunes. Petits et gros. Gras et maigres.

*

Un autre soir, j’ai rencontré ma tête à claques dans le miroir d’un café.

Je ne me rasais plus à la main. Je me servais de mon rasoir électrique, et je le passais sur mon visage, au jugé, en promenant mes doigts sur mon menton, mes joues.

Je vivais ainsi.

Dans les rues de la ville, je marchais en regardant droit devant moi pour éviter de me retrouver nez à nez avec mon image dans les vitrines des magasins. Je fixais un point invisible au-dessus de la tête des gens.

J’avais peur aussi de la rencontrer, elle, avec l’enfant. Le mien. Le nôtre.

Il m’aurait sauté au cou, comme d’habitude, et elle se serait éloignée de quelques pas en marmonnant des imprécations entre ses dents. J’aurais essayé de lui parler, de la raisonner. Je lui aurais pris le bras, et elle se serait dégagée violemment.

Je marche sur le trottoir.

Direction le Café de la Poste avec ses plafonds peints kitsch, ses tables rondes et ses plantes vertes.

Le premier demi me désaltère, surtout celui de quatre heures et demie, cinq heures, quand je n’ai pas bu auparavant.

Je le descends presque d’un trait, les yeux fermés, la gorge sèche. Des larmes me viennent au coin de mes paupières. Ça me fait un bien de chien.

Après, je fume une cigarette, lentement, voluptueusement, les yeux dans le vague. J’appelle le garçon, qui ne tarde pas, parce qu’il me connaît, et je commande un deuxième demi. Celui-ci, je le bois à petites gorgées, en prenant mon temps.

Je sens déjà l’ivresse gagner mon front, mes tempes. Une douce ivresse-euphorie.

Je devrais m’arrêter là. Je ferais mieux de me lever, de prendre mon manteau, de payer et de sortir.

*

Mais je ne le fais pas. J’allume une deuxième cigarette, je fais semblant de rêver, je termine mon verre, et si, au bout de cinq minutes personne n’est venu s’asseoir à ma table, je m’en commande un troisième.

Avec le troisième, soit je m’affaisse complètement, tête-légume, soit je me mets à parler avec quelqu’un, fort, et en bégayant.

Je parle essentiellement de moi, de mes problèmes, et des misères que me font les autres, surtout elle.

Et à ce moment-là, je pleure.

Pas du tout le genre mouchoir de batiste pour écraser discrètement une larmichette qui perle à mes cils, non, je pleure comme une vache, bruyamment, la gueule ouverte, un peu le rictus de Stan Laurel quand le gros Hardy le martyrise...

Les gens s’arrêtent de parler, étonnés, médusés, amusés, intrigués, puis haussent les épaules et retournent à leurs occupations.

La plupart ont l’habitude.

Bien sûr, j’ai tort de me comporter ainsi.

Le psychiatre ne dit rien. Il fait oui, oui en hochant la tête, en se fourrant les doigts dans le nez.

Je suis assis en face de lui, et il fait oui, oui.

– Qu’est-ce qui fait, Docteur, que je ne suis jamais une décalcomanie dans le paysage ?

Tout a commencé un matin de mars, il ya trois ans.

La veille, je l’avais vue, et nous avions passé la soirée à faire l’amour.

J’étais rentré tard, fourbu, et je m’étais endormi tout de suite.

J’avais fait des cauchemars. Quelqu’un me tuait. Un dragon m’acculait à un talus et me transperçait de sa lance.

*

À plusieurs reprises. Je criais, mais personne ne venait à mon secours. Elle était là, je crois, qui assistait à la scène et qui ne bougeait pas.

Il était quatre heures du matin. Je me suis dressé sur mon lit, en sueur. J’avais soif. J’ai mis un pied hors du lit, puis deux, et je suis tombé. Je me suis fait très mal à la tête. Je me suis relevé, et dans le couloir, je suis retombé encore plus lourdement. Je suis parvenu à me traîner jusque dans la cuisine. J’ai essayé de faire du café, et j’ai cassé la cafetière. Il y en avait partout par terre, des morceaux de verre. J’ai voulu les ramasser, et je m’en suis enfoncé un dans la paume. J’ai crié, et, en même temps, des larmes coulaient, coulaient, chaudes. Je ne voyais plus rien, le sang pissait de ma main.

Une heure plus tard, j’ai réussi à appeler un médecin.

Il m’a examiné, a soigné la plaie, et il m’a dit que je faisais une dépression nerveuse, qu’il fallait que je me repose, que je dorme beaucoup, que je prenne des tranquillisants, des somnifères, des antidépresseurs, des contre-cafard, des pour-espoir...

Tout se brouillait dans ma tête, et je pleurais, je n’arrêtais pas de pleurer.

Il faisait un temps magnifique, dehors.

2

J’ai pris un taxi.

Le chauffeur voulait absolument me parler, mais moi, non.

Là-bas, ils m’avaient fait des perfusions, bourré d’anxiolytiques, de neuroleptiques, de trucs comme ça.

J’avais perdu dix kilos, et il neigeait.

Le type n’arrêtait pas de parler, pneus à clous, chaînes, sel, sable, regardez-moi ce connard avec sa Twingo.

J’essayais de me rappeler le petit garçon que j’étais. Je l’appelais. Il ne venait pas. Il était peut-être mort. Ou perdu.

Dans la forêt. Au fond de la rivière.

– Vous y êtes resté longtemps ?

– Où ça ?

– Ben... chez les... Vous y êtes resté longtemps ?

– Deux mois.

– Et c’était dur ?

– Non. C’était mou.

C’était meuble. Un pied devant l’autre, on s’enfonçait, sans crier.

Il y avait toujours un bras secourable pour vous rattraper à temps.

Salade à l’angoisse, au réfectoire, sauce-flip, vin d’amertume, eau de larmes, et tant d’autres délicatesses.

Je passais mes après-midi allongé sur mon lit, à fixer le plafond. De temps en temps, j’entendais le grésillement de l’interphone. Ils m’espionnaient. Mais je ne disais rien. Je ne desserrais pas les dents.

Je n’étais pas coopératif. Je ne voulais pas qu’ils m’aident. Leurs médocs, je les recrachais systématiquement, dès qu’ils avaient le dos tourné.

Je pensais à la mer, à l’enfant.

Dans le taxi, je somnolais. Il faisait trop chaud, et le chauffeur parlait toujours, la météo, la politique, les élections, le tiercé, le quarté, le quinté, et cette femme qui a eu des quintuplés, une vraie lapine, non ?

J’avais un lapin, maman, quand j’étais petit, un lapin angora avec une belle petite tache blanche entre les yeux, je le prenais sur mes genoux, le soir, pour souper, tu n’aimais pas ça, et plus tard, la petite rouquine aux taches de son, son sexe, il était...

Le taxi roule dans une photo noir et blanc mal fixée. Des peupliers de pluie, un ruban de soie sous les pneus. J’appuie mon front contre la vitre. C’est frais. C’est bon, je voudrais...

Il klaxonne, double, rage, peste.

Je suis avachi à l’arrière, et je regarde les chiffres rouges du compteur qui défilent.

*

Il se trouve que je suis rentré tard, et je n’avais pas envie d’écrire. Alors, je me suis affalé sur mon fauteuil, une bière...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Sarah

de robert-laffont

d'ici là, n°5

de publie.net

De mes nouvelles

de chemins-de-tr-verse

Belle amie

de chemins-de-tr-verse

suivant