Le maréchal de Richelieu ou les confessions d'un séducteur

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Le maréchal de Richelieu est un séducteur. Sa psychologie intemporelle, semblable à celle des plus célèbres Don Juan, lui fait oublier souvent la morale et la religion. Il utilise tous les artifices de la séduction, servi par une intelligence et un physique exceptionnels. Ce sont ses confessions, qui nous mènent dans les demeures prestigieuses et dans les alcôves des grandes dames du siècle des Lumières, qui nous sont livrées dans ce roman historique aux multiples facettes.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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EAN13 : 9782336357850
Nombre de pages : 252
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Bernard JouveLe maréchal de Richelieu
ou les confessions d’un séducteur
Le maréchal
Le maréchal de Richelieu est le modèle le plus représentatif
du séducteur. Sa psychologie intemporelle, faite d’orgueilleux
défs, semblable à celle des plus célèbres Don Juan, lui fait de Richelieuoublier souvent la morale et la religion. Sans foi ni loi, il utilise
tous les artifces de la séduction, servi par une intelligence et
ou les confessions d’un séducteurun physique exceptionnels. Il acquiert dès son adolescence une
réputation telle que les conquêtes féminines les plus difciles
ou les plus dangereuses sont son lot quotidien. Ce sont ses
confessions, qui nous mènent dans les demeures prestigieuses
et dans les alcôves des grandes dames du siècle des Lumières,
que l’auteur nous livre dans ce roman historique aux multiples
péripéties.
Médecin humaniste et doctorant en histoire à la Sorbonne, Bernard
Jouve est l’auteur de nombreux livres et romans historiques.
Illustration de couverture : © Istock photos
Romans historiquesISBN : 978-2-343-04268-8
eSérie XVIII siècle21 €
ROMANS_HISTO_18e_JOUVE_18,5_MARECHAL-RICHELIEU_V2.indd 2 10/09/14 20:49:54
Le maréchal de Richelieu
Bernard Jouve
ou les confessions d’un séducteur











Le maréchal de Richelieu
ou les confessions d’un séducteur


















Romans historiques


Cette collection est consacrée à la publication de romans
historiques ou de récits historiques romancés concernant toutes
les périodes et aires culturelles. Elle est organisée par séries
fondées sur la chronologie.


IPPOLITO (Marguerite-Marie), Mathilde de Montferrat, Comtesse de
Toscane, 2014.
WAREGNE (Jean-Marie), Francisco de Orellana. Découvreur de
l’Amazone, 2014.
SOREL (Jacqueline), L’Aigle et la Salamandre. Le roman de Jean Ango,
armateur dieppois au temps de la Renaissance, 2014.
DIJOUX (Colette et François), Les Mariés de l’an 9. Deux Destins dans
la Grande Guerre, 2014.
RAMONEDE (Célestine), Survivre sous la Terreur. Le destin d’une
aristocrate, 2013.
DIAZ (Claude), L’espoir des vaincus. Soldats perdus d’Abd el-Khader à
Sète, 2013.
THOUILLOT (Michel), En Lémurie ou Guerre et mythe dans l’océan
Indien, 2013.
GROSDIDIER (Christophe), Capitaine Stedman ou le négrier sentimental,
2013.
CHALON (Tristan), La Reine Pharaon. Récit de la Nubie antique, 2013.
SANDRAL (André), Une drôle de citoyenne, 2013.
JOUVE (André Alfred), Les bactéries du Chemin des Dames, 2013.
CAILLAUD (Hélène) et BLANC Christophe, Le nœud du monde. Un
ambassadeur de circonstance au Kongo, 2013.
SIMBERT (Jahel), Les ondes fugitives. Voyage à travers l’histoire des
Antilles de 1785 à 1902, 2013.



Ces douze derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site
www.harmattan.fr
Bernard Jouve










Le maréchal de Richelieu
ou les confessions d’un séducteur











































































Ouvrages du même auteur


L’Epopée saint-simonienne
Préface de Philippe Régnier, directeur de recherches au CNRS
(Guénégaud, 2001)

Les Racines de George Sand
Préface de Georges Buisson, administrateur de Nohant
(Allan Sutton, 2004)

Le saint-simonien Alexis Petit
(Publication universitaire CRBC, 2005)

La Dame du Mont Liban
Préface d’Olivier Auranche, directeur de la Maison de l’Orient
(L’Harmattan, 2009)

La victoire ou la Mort, sur les pas des Templiers
Préface de J M Roger, archiviste en chef des Archives nationales
(Lancosme, 2009)

Madame de Châteauroux (L’Harmattan, 2011)

Deux ouvrages collectifs sous la direction de l’auteur :
Un Cabinet de Curiosités et Un Musée impérial
(Lancosme, 2011)

Le Chevalier et le Diable (Ed Velours, 2013).



















© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04268-8
EAN : 9782343042688


Chapitre I


Mon père, Armand Jean II du Vignerot, duc de
Richelieu, général des Galères, neveu du célèbre cardinal,
fut fort surpris lorsque l’on vint lui annoncer la paternité
d’un garçon ; en effet, ma naissance était prévue deux mois
plus tard. Prise d’un malaise suivi d’une toux violente, ma
mère, mademoiselle d’Acigné, issue d’une petite noblesse
bretonne, avait accouché bien avant terme à sept mois de
grossesse. C’est ainsi que je naquis, Louis François Armand
Du Plessis, duc de Fronsac puis duc et maréchal de
Richelieu. Lorsque l’on me présenta à lui, le général trouva
un être minuscule, aphone, montrant que je n’étais en vie
que par un simple frémissement.
Tout le monde crut que j’allais passer, mais mon père,
fier d’avoir un garçon, me prit dans ses bras et s’exclama :
« Ce garçon vivra. J’ai dit ! Mettez des bûches dans
l’âtre car le printemps est encore aigre… Nichez-moi ce
marmot dans un petit coffre bien capitonné comme on fait
pour un oiseau tombé du nid. Qu’on mande sur l’heure une
nourrice et faite qu’un Richelieu ne trépasse comme un
manant, sans quoi vous serez tous bâtonnés. »
On ne me langea pas comme il était de coutume car on
avait peur de me briser tant je paraissais frêle, malgré la
légende répandue que l’absence de contention devait faire
de moi un futur quadrupède ! Entouré de laine non filée, on
enduisit mes lèvres de miel et on me lava à l’eau salée. Les
dames de la cour admirèrent sur ma minuscule personne la
présence d’attributs prometteurs !
Mon père, après le premier espoir manifesté, finit par
craindre pour ma vie. Il ne voulut pas faire appel aux
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médecins de la cour qu’il jugeait incapables d’apporter une
amélioration à un tel état de faiblesse.
Je fus abandonné à la nature et bien m’en fit.
Une convulsion faillit me faire mourir. Toute la maison
ducale fut alarmée. Une jolie servante me prit dans ses bras
et ce geste provoqua un vomissement qui me permit de
retrouver un souffle de vie. Elle me pressa sur son opulente
poitrine et je lui souris. C’était mon premier hommage à la
beauté des femmes qui occupèrent une place si importante
dans ma vie.
Tenu sur les fonts baptismaux par Louis XIV en pe-
rsonne et par la jeune duchesse de Bourgogne, je fus baptisé
en 1699 à trois ans, ce qui était tardif, la cérémonie ayant
habituellement lieu au cours du premier mois. Ce fut un
fastueux baptême car la présence du monarque appelait un
décorum particulier. Madame de Maintenon, ancienne
dame Scarron, ayant une dette morale envers mon père (il
lui avait servi de protecteur à son arrivée à la cour de
France), promit de me prendre sous sa coupe.
Ma mère mourut peu de temps après le baptême et mon
père vieillissant et très livré à ses plaisirs ne s’occupa
nullement de mon éducation ; il se maria pour la troisième
fois à la veuve du marquis de Noailles. La nouvelle du-
chesse ne me prêta aucune attention.
Le gouverneur à qui je fus confié était un être stupide
sans aucune qualité intellectuelle. Ancien militaire, un peu
cuisinier, un peu médecin, il avait soigné mon père de
petites blessures de guerre mais surtout des inconvénients
engendrés par la fréquentation des filles publiques. Fier de
son nouveau métier de gouverneur d’un jeune duc, il avait
adopté le rabat et le collet qui, pensait-il, étaient mieux
adaptés à sa promotion. Mais son visage vultueux, son nez
écarlate, son épaisse moustache de soudard restaient la
preuve évidente de ses anciennes fonctions.
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Comme j’avais d’emblée fait entendre que les études ne
m’intéressaient point mais que seuls les jeux et l’escrime
avaient de l’importance pour moi, c’est à de nombreuses
parties de piquet, de reversis (jeu de cartes ainsi nommé car
la finalité est de faire le moins de plis possible), de
lansquenet allemand (jeu de hasard), d’hombre espagnol
que se livraient le maître et l’élève quand nous ne
ferraillions pas. Je dépassai bientôt le maître même dans
l’art de supporter le vin blanc.

J’étais de petite taille, mais je possédais, d’après les
dames de la cour, un admirable visage et un charme qui ne
sera jamais démenti malgré le grand âge auquel je parvins.
J’avais la taille bien prise et une élégance rehaussée par le
choix très sûr de mes habits. Je fus, dès mon adolescence,
un merveilleux danseur et un adroit cavalier. Ma hardiesse
dans la gestuelle et dans le langage me fit remarquer par
toutes les courtisanes. Ces dernières me con-viaient à
souper comme un adulte, elles me faisaient monter dans
leur carrosse parfois entièrement occupé en disant : « Cet
enfant tient si peu de place, je le prendrai sur mes genoux. »
Elles me voyaient déjà comme un futur amant, m’entourant
de caresses et de baisers. Ma marraine, la duchesse de
Bourgogne, était déjà prise de passion pour moi et
m’interpellait :
« Qu’il est joli ! C’est une vraie poupée, viens ma
poupée que je te baise sur les joues ! »
Ce surnom de poupée me resta jusqu’à la fin de mon
adolescence.
Je devins bientôt célèbre à la cour quand je montrai à ces
dames que je n’étais plus un enfant : « Il fut libertin à l’âge
où l’on se connaît à peine » dirent-elles plus tard.

Ma belle-mère, nouvelle duchesse de Richelieu, qui
m’avait quelque peu oublié dans ma prime enfance, désira
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me marier avec une de ses deux filles pour en faire une
duchesse alors que je n’avais que six ans et sa fille onze. La
cérémonie des fiançailles terminée, je retournai jouer avec
mes soldats de plomb. Un contrat, contresigné par le
roi, stipulait que si l’aînée des filles de Noailles mourait,
j’épouserais la seconde ; l’alliance des deux familles serait
ainsi définitivement scellée. L’aînée décéda rapidement et
ce fut la seconde que j’épousai. Nous avions treize ans.
Mon expérience des femmes commença très tôt. Une
charmante jeune fille de quatorze ans, élevée chez les
Dames de Chelles, noble et pieuse institution, avait été
ensuite envoyée à la cour de Versailles pour y trouver un
mari. Très délurée et parée d’aguichantes dentelles comme
ses aînées, elle me séduisit d’emblée, tant j’étais avide de
découvertes. Nous sûmes vite jouir de ce que nous pro-
posait la nature parmi ses attraits les plus intéressants. Nous
savions cette aventure sans lendemain, mais seul l’instant
présent comptait pour nous. Je garde le souvenir ému de
cette brève et sensuelle liaison qui fut le point de départ de
ma fantastique carrière amoureuse.

C’est en l’an 1710, à l’âge de quatorze ans, que je fus
officiellement présenté à la cour. Louis XIV, sous l’in-
fluence de madame de Maintenon dont j’étais le protégé,
me reçut chaleureusement. De plus, le roi avait une dévo-
tion particulière pour mon ancêtre le cardinal de Richelieu
et mon nom suffisait à lui rappeler celui qu’il considérait
comme un modèle d’homme politique. Ma marraine royale,
la duchesse de Bourgogne, petite-fille de Louis XIV, et les
dames du palais m’accueillirent avec transports. Ma
tournure, mes réponses souvent osées et pleines d’esprit
conquirent sur-le-champ toutes les courtisanes.
Au mois de juin 1711, mon mariage officiel avec
mademoiselle de Noailles fut célébré. Ma petite fiancée
était plus grande que moi ; je la trouvais disgracieuse et
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même laide avec son teint de citron et sa grande maigreur.
La seule chose qui me fut agréable ce jour-là fut la toilette
que j’arborais avec fierté. La duchesse de Noailles, ma
belle-mère, pour laquelle j’avais une haine cachée, m’avait
offert un magnifique habit de satin blanc aux reflets
argentés entièrement brodé de perles et paré de rubans aux
épaulettes, un gilet écarlate aux boutons de diamants, des
souliers à boucles dorées serties de pierres précieuses.
Le peuple qui assistait au brillant cortège ne manqua pas
de se moquer de ma petite taille et de mon jeune âge :
« Ce n’est pas un mariage mais un baptême, il est bien
né… Mais depuis peu », entendais-je murmurer.
Je fus rayonnant de beauté et d’arrogance au bal qui
suivit la cérémonie.
J’invitais à danser toutes les femmes présentes sauf la
mienne. J’avais déclaré solennellement avant la cérémonie
que je n’aurais aucun commerce sexuel avec mon épouse,
étant marié contre mon gré avec une femme dépourvue de
charmes. Après les festivités, je me couchai près de ma
jeune épouse et je m’endormis au bout d’un quart
d’heure…
Le lendemain, la jeune mariée qui pensait qu’il se passait
bien d’autres choses lors de la nuit de noces vint se plaindre
à sa mère de mon indifférence. Bien que madame de
Maintenon, elle-même, vînt me faire des reproches sur ma
conduite, je restai ferme et refusai de connaître intimement
ma femme.
Je commençai alors une formidable carrière de séduc-
teur. Je possédais un tel charme et une telle assurance que
toutes les femmes de la cour me voulurent pour amant.
Une duchesse, dame de compagnie de la Dauphine,
devint l’objet de mes désirs. J’eus l’impudence de lui faire
des propositions dont le but était par trop évident. La jeune
femme se moqua de cette audacieuse démarche. Quand je
me relevai de la révérence qui suivit ce discours, mon
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visage étant inondé de larmes car j’avais discrètement frotté
mes yeux pour me faire pleurer, l’hautaine duchesse
étonnée susurra : « Ah que vous êtes dangereux ! »
Je décidai de ne pas m’en tenir là. Je ne comprenais pas
qu’une femme, fût-elle duchesse, puisse me résister. Ayant
appris par un valet qu’elle partait pour un séjour dans un
château de ses amies, près de Mantes, je sautai sur mon
cheval et, en excellent cavalier que j’étais déjà, je fis le
trajet en une seule étape.
Toutes les courtisanes, amies de la duchesse, venues
sans leur mari ou sans leur soupirant, jouaient à colin-
maillard dans la cour du château. L’humeur était joyeuse et
les rires éclataient sans cesse. Lorsque j’arrivai au grand
galop, elles sautèrent de joie en me voyant si miraculeu-
sement apparaître. Je fus abreuvé de caresses et de douces
espérances tant ma réputation était déjà si solidement
établie. Après nombre de jeux auxquels je participai
volontiers et où j’excellai, elles se concertèrent en messes
basses et décidèrent de se moquer de moi pour se venger
des espiègleries que je n’avais cessé de pratiquer toute la
journée à leur encontre. Un valet ingénieux fut mandé en
cachette afin de fabriquer un mécanisme qui permettrait de
m’arroser dès que je me mettrais au lit. Elles attendaient
toutes dans le salon voisin en retenant leur souffle malgré
un rire difficilement contenu puisque je le perçus, se
réjouissant à l’avance du résultat de leur plaisanterie.
Quelle ne fut pas leur surprise de me voir apparaître
mouillé et totalement nu dans ma juvénile beauté. La
décence voulut qu’elles se sauvent toutes de la pièce,
faussement effarouchées. J’en profitai pour me rendre dans
la chambre de la duchesse et me glissai dans sa couche aux
draps de soie parfumés et réchauffés par une bassinoire de
cuivre et d’argent. Lorsque la duchesse se coucha, elle ne
s’aperçut pas de ma présence dans le fond de son lit. Au
moment où elle s’endormit, je la couvris de baisers, elle
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voulut crier, appeler au secours, mais elle ne put rien contre
mes assauts, assauts qu’elle trouva de plus en plus char-
mants. Je pensai à la suite de cette aventure qu’une femme
honnête et prude qui s’égare est beaucoup plus tendre
qu’une autre dès qu’elle a résolu de pécher !
Ce fut une de mes premières victoires… J’avais à peine
quinze ans. Cette belle duchesse aux yeux pervenche resta
quelques mois ma maîtresse, le temps de la campagne de
son époux en Languedoc.

Avec l’amour, le jeu était entré dans ma vie grâce aux
leçons de mon gouverneur. Je dépensais des sommes consi-
dérables prélevées le plus souvent sur les deniers de ma
femme, malgré ses reproches. Elle n’était pas la seule à
déplorer cette passion du jeu de la Bassette auquel je jouais
sans compter des nuits entières ; en effet, mon père eut à
faire face à des emprunts usuraires dont j’étais responsable
et dut même solliciter le monarque pour des grâces pécu-
niaires.

Une autre aventure eut des conséquences plus graves.
Marie Adélaïde, Dauphine de France, aimait les distractions
mais ne se montrait pas volage. C’était une brune plan-
tureuse, aux lèvres sensuelles et à la taille bien tournée.
Seules ses dents étaient peu régulières, mais le charme de
son visage faisait vite oublier cette bouche disgracieuse.
J’éprouvais pour elle un violent désir amoureux. Je décidai
de me lancer à sa conquête. L’enjeu était de taille ! La
Dauphine m’appréciait car je la distrayais par mes reparties
et ma bonne humeur, mais elle ne m’encouragea nullement
dans mes approches. Comme toutes les femmes désiraient
ma présence, Marie Adélaïde avait accepté que je sois
présent dans sa chambre pour assister à une répétition de
danse. Comme je voulais connaître l’opinion de la belle
princesse à mon égard, je me cachai à mon arrivée derrière
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les tentures de l’alcôve. Les danseuses s’étonnèrent de mon
absence :
« Le duc n’est pas venu, dirent-elles, il est sûrement dans
les bras d’une amoureuse ! »
« Ne lui en veuillez pas, répondit la Dauphine, il faut
que jeunesse se passe et comme il est fort beau et si
charmant, ne soyez pas étonnées de son absence, d’autres
femmes aiment sûrement goûter sa compagnie. »
Entendant ces paroles des plus flatteuses à mon égard,
j’eus un mouvement qui fit bouger les rideaux. Toutes les
dames effrayées se sauvèrent et appelèrent au secours. Je
me glissai sous le lit. Brissac, premier valet de la Dauphine,
arriva en toute hâte, ne trouva rien derrière les voiles mais
ce fut la risée générale lorsqu’il me sortit de dessous le lit
en me tirant par un pied.
Rouge de honte, je me jetai aux pieds de la Dauphine en
lui expliquant que ma présence n’avait d’autre but que
d’apprendre ce qu’elle pensait de moi. Marie Adélaïde prit
parti d’en rire et demanda à ses amies de n’en plus parler.
L’histoire était trop belle à raconter, les jeunes courtisanes
ne surent tenir leur langue. Ce fut la fin de mon aventureuse
entreprise pour séduire la Dauphine, ce qui n’était pas
dramatique en soi, mais cet épisode fut la cause de ma
première incarcération à la Bastille.

Mon vieux père, ancien libertin effréné, devenu dévot
par obligation, ne pouvant plus se livrer à ses frasques de
jeunesse, condamnait mes folies au nom de la religion. Ma
belle-mère, la duchesse de Richelieu, saisit l’occasion de
punir ce gendre indélicat qui présentait tant de mépris pour
sa fille. Un conseil se tint entre les deux époux qui déci-
dèrent d’exposer leur grief à madame de Maintenon deve-
nue prude. Celle-ci avait également des reproches à faire à
ce jeune coureur de jupons qui avait l’audace de tourner
autour de la petite-fille du roi. Elle fit un mémoire qu’elle
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remit au monarque avec toutes les indications sur ma
conduite inqualifiable (j’appris qu’elle me faisait surveiller
par un gentilhomme du nom de Cavoie qui lui adressait des
rapports quotidiens). Sur la demande de mes parents et de
madame de Maintenon, Louis XIV qui détestait les scan-
dales à la cour signa une lettre de cachet et je fus
embastillé.

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Chapitre II


À l’aube, un mousquetaire accompagné de six archers se
présenta à mon domicile et me demanda de le suivre sans
tarder.
« Où avez-vous l’ordre de me conduire ? demandai-je.
– À la Bastille, me répondit le lieutenant.
– À la Bastille, m’étonnai-je, mais je n’ai que quinze ans
et je serai seul ! »
Madame de Maintenon, qui m’aimait bien malgré toutes
mes frasques, profita de cette parenthèse peu glorieuse pour
me faire donner de l’instruction et un peu de morale si cela
était possible. Elle choisit l’abbé de Saint-Rémi, un de ses
confesseurs, dont elle tenait la moralité et la culture en
haute estime. Pour plaire à la maîtresse du roi, ce prêtre
consentit à se laisser enfermer avec moi à la Bastille,
comme c’était la règle. Je mis autant d’ardeur à m’instruire
qu’à mes précédentes passions. Je traduisis l’Énéide de
Virgile. Ce fut un des seuls moments culturels de mon
existence.
Les premiers jours furent difficiles et, malgré mes
demandes répétées et mes offres de louis d’or, les gardiens
ne se laissèrent pas fléchir et ne m’autorisèrent aucune
liberté. Je fis alors jouer mon charme auprès du gouverneur
de la Bastille qui finit par m’inviter à dîner dans ses
appartements et lorsqu’une dame lui fit la demande de me
rendre visite, il lui accorda la permission.

L’abstinence qui me paraissait fort longue, bien qu’elle
n’ait duré qu’une quinzaine de jours, allait enfin se
terminer, pensais-je.
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Le froissement d’une robe parfumée m’avertit de l’arri-
vée de l’inconnue qui se présenta le visage voilé d’une
mantille. Impatient, je lui enlevai prestement son voile et
quel ne fut pas mon désarroi de reconnaître ma femme dans
la visiteuse. Elle me dit tendrement qu’elle venait sur
l’ordre du roi pour m’inciter à mener une vie plus conforme
à la morale et me laissa entrevoir une possible libération.
Mon épouse avait revêtu une somptueuse tenue qui
tentait de faire pigeonner sa modeste gorge et elle s’était
abondamment parfumée d’ambre, mon parfum préféré. Je
faillis oublier mon serment de ne pas avoir de rapports
conjugaux. Les embrassades et les caresses se succédèrent
et dans sa pâmoison, elle s’écria au milieu de larmes de
bonheur :
« Ah, si vous aviez toujours été ainsi, vous ne seriez pas
dans cette infâme prison ! »
Cette phrase lui fut fatale, je n’admettais pas les re-
proches. Pris d’une subite colère, je la repoussai en criant
violemment : « Remettez de l’ordre dans votre toilette ! »
J’eus cependant, l’espace d’un instant, une bouffée de
remords tant ma conduite était outrageante et je faillis la
retenir, mais je me repris très vite et j’appelai le gardien en
lui demandant de la raccompagner.

Le gouverneur de la Bastille, Bernaville, assouplit mon
régime de prisonnier et permit les visites des princes de
Conti et d’Espinoy et celle de Voltaire qui avait reconnu en
moi un personnage frondeur au futur prometteur.

Mon père ne se rendit jamais dans l’austère forteresse,
mais au lieu d’en montrer du courroux, je lui écrivis hypo-
critement :
« Cher père,
Je reconnais toutes mes fautes et je remercie vous et le
roi de la grâce que vous m’avez faite de m’envoyer à la
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Bastille pour en faire pénitence. Je suis bien heureux d’y
être et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour réparer
afin de me rendre digne des bontés de Sa Majesté » et
j’ajoutai encore plus perfide :
« Je ne désire pas en sortir et je regarderais comme un
malheur une prompte liberté. »

Ce faux vœu fut malheureusement réalisé puisque je
séjournai quatorze mois dans cette sinistre prison.

Le vingt-sept septembre au matin, je ressentis une
grande fatigue assortie d’une grande fièvre. Le médecin de
la prison, La Carlière, devant l’absence de syndromes
précis, remit la saignée habituelle au lendemain. Éplorée,
mon épouse se rendit à la Bastille avec son propre médecin
Barère qui ne vit rien d’inquiétant. Trois jours plus tard, la
maladie se dévoila : il s’agissait de la petite vérole. Cette
affection n’était pas très dangereuse pour un jeune homme
vigoureux comme je l’étais, mais risquait de laisser des
marques cutanées indélébiles. De surplus, elle était très
contagieuse. Une quarantaine fut installée et les visites
interdites. Le seul à pénétrer dans ma chambre fut le
gouverneur qui était informé qu’il n’y avait pas de rechutes,
ayant lui-même le visage « picoté » par les séquelles de
cette maladie.
Je fus terriblement angoissé au point de demander à ce
qu’on m’administre l’extrême-onction. J’eus surtout très
peur pour mon visage que les femmes trouvaient si parfait.
Pour me distraire de la routine carcérale, non par une
dévotion subite mais par esprit de provocation, je deman-
dai, lorsque je commençai à me sentir mieux, la célébration
d’offices religieux dans ma cellule matin et soir. Je poussai
même l’audace jusqu’à réclamer à mon trop dévoué con-
fesseur l’abbé Collet de me rapporter des mouchoirs ayant
touché la châsse de saints.
19
Le dix-sept octobre, le gouverneur envoya une missive à
mon père :
« Je vous assure que votre fils est parfaitement guéri et
qu’il n’est point marqué. Il se leva hier et l’on ouvrit les
fenêtres après avoir fait brûler de la poudre à canon pour
chasser les miasmes pestilentiels de la maladie. Il mange
tous les jours des bouillons et un gros poulet entier. »

Bien que le médecin m’eût donné la permission de sortir
de prison, et que je fusse totalement guéri et rassuré sur
l’intégrité de mon visage, je dus passer, malgré mes récla-
mations incessantes, ma convalescence à la Bastille où je
restai encore six mois. Pendant cette période, ma détention
fut assouplie : visites plus libres et promenades dans les
petits jardins du bastion de la forteresse. Ma demande de
visiter les jardins de l’Arsenal me fut refusée par crainte
d’une possible évasion.
Si la petite vérole fut une triste période de ma vie, en
revanche, elle me fit croître en taille et ma physionomie
devint plus virile.

L’armée sembla être une solution pour calmer mes
ardeurs amoureuses et, sur la demande de mon père, Louis
XIV fit de moi un mousquetaire. C’est fièrement que je
sortis de la Bastille avec un uniforme écarlate aux pare-
ments d’or, un chapeau à plumes blanches et la croix
fleurdelisée au milieu de flammes sur son pourpoint.
Ma première campagne fut celle des Flandres sous le
commandement du maréchal de Villars qui me prit comme
aide de camp. Je montrais, malgré ma jeunesse (j’avais
seize ans), une grande ardeur au combat, égale à ma passion
pour les femmes. Je trouvais que la bravoure s’alliait
souvent à la galanterie et je fus séduit par l’état d’excitation
que provoquait la guerre, assez semblable à l’émotion que
je ressentais lors d’une conquête féminine. Les batailles
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n’étaient pas continues, des trêves de plusieurs jours étant
convenues entre les belligérants. Pendant ce temps, les
caves et les réserves des habitants étaient à la discrétion des
délégués des bivouacs qui apportaient vivres et boissons
aux soldats en réservant le meilleur pour les officiers. Des
filles publiques venaient s’assurer que les guerriers avaient
autant de vaillance entre leurs bras qu’au combat. À elles se
joignaient des bourgeoises et des paysannes esseulées. Ce
n’était que ripailles, chants grivois, paillardises auxquels je
participais avec ardeur.
Je reçus le baptême du feu à Marchiennes, près de
Douai. Accompagnant mon supérieur le maréchal de Villars
lors d’un assaut, mon cheval fut foudroyé par un boulet de
canon et je fus désarçonné. Devant les soldats, je me relevai
calmement, ramassai mon chapeau, et constatai en riant
qu’il avait perdu une de ses plumes, remontai sur un autre
cheval et rejoignis le maréchal qui me demanda si j’avais
eu peur. Un peu froissé, je lui rétorquai avec une certaine
inso-lence :
« Oui pour vous, monsieur le maréchal ».

À Marchiennes se trouvait la maîtresse de notre ennemi,
le prince Eugène. Villars, paillard et débonnaire, avait
annoncé gaillardement que si la ville était prise, il donnerait
l’amie du prince, jolie brune d’origine italienne, au plus
brave. Je me trouvais en premier rang pour cette sublime
récompense. Malheureusement, quand la ville fut prise, la
jeune femme s’était envolée, déguisée en bohémienne.

L’armée se dirigea ensuite vers Douai et Fribourg. C’est
à cette bataille que je fus blessé au front d’un coup de sabre.
Après avoir fait panser l’estafilade qui saignait abon-
damment, je retournai au combat. Villard, enthousiasmé par
tant de vaillance, me récompensa en me choisissant pour
annoncer en personne la victoire au roi. Bien qu’intimidé à
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la vue du monarque, je me ressaisis rapidement et après les
révérences d’usage, je contai la bataille avec force détails,
me mettant particulièrement en valeur et exhibant ma
blessure encore saignante. Louis XIV, impressionné par ce
récit si ampoulé, m’affirma que ma vaillance effaçait à tout
jamais le déshonneur de mon séjour à la Bastille.

De retour à Paris, je repris mes habitudes galantes.
La duchesse avait pris un amant, mais m’affirma ne pas
oublier mes caresses. J’avais remarqué une adorable
blonde âgée de dix-sept ans, femme d’un miroitier de la rue
Saint-Antoine. Madame Michelin était dévote et vertueuse
ce qui faisait d’elle une proie difficile à conquérir, mais ce
genre de challenge était pour moi du plus grand intérêt. Je
commençai par lui tendre l’eau bénite lors de son entrée à
l’église Saint-Paul en lui touchant galamment la main. Les
jours suivants, je mis de plus en plus d’insistance dans ce
geste. Je finis par la convaincre d’accepter un rendez-vous
en alléguant un besoin impérieux de parler de choses
religieuses afin de renoncer à ma vie de païen et de me
convertir. Mais mes beaux discours ne firent pas fléchir la
dévote, ce qui piqua au vif ma vanité. Avec de l’argent
prêté par la duchesse, je louai un petit appartement où la
jeune femme finit par accepter de me suivre pour parler de
religion sans toutefois céder à mes avances de plus en plus
pressantes.
La duchesse, toujours prête à me servir, demanda au
mari de la jeune femme d’installer dans son château des
glaces dans de nombreuses pièces. Monsieur Michelin
accepta la tâche avec enthousiasme. Ainsi, la jeune femme
était libre. Le soir du départ du mari, je dévoilai mon
identité que j’avais cachée jusque-là et elle succomba enfin.
Elle tomba amoureuse au-delà de toutes mes espérances.
Chaque jour elle m’adorait davantage et montrait de plus en
plus d’ardeur dans nos transports amoureux.
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Au retour du malheureux époux dans la capitale, je le
rencontrai, le charmai par de belles paroles et lui fit même
l’insigne honneur d’accepter une invitation à sa table de
roturier. Le miroitier se confondit en révérences et en
remerciements.
Je commençai à me lasser de cette aventure si piquante
au début mais qui était devenue trop facile. Aussi désirai-je
pour pimenter nos relations que nos rencontres galantes
aient lieu dans la propre maison de ma victime pendant
l’absence de celui-ci. Madame Michelin opposa quelques
réserves à cette demande :
« Il est un grand péché de faire ce que nous faisons avec
tant de passion sous le toit conjugal, se défendait-elle, et
nos ardents transports offensent sûrement grandement
Dieu », mais elle redoutait surtout que la forte odeur de
musc dont je me parfumai abondamment, présentât une
certaine rémanence qui ferait courir le risque d’être perçue
par le miroitier à son retour.
Encore insatisfait de cette nouvelle situation que ma
maîtresse avait fini par accepter, je courtisai une de ses
amies, une jolie brune qui habitait dans la même maison.
J’avais remarqué cette jeune veuve dont la beauté altière et
les yeux veloutés m’avaient fait forte impression. Madame
Renault n’était pas farouche et dès notre première rencontre
en tête à tête, elle se logea dans mes bras et m’embrassa sur
la bouche. Je poussai le raffinement jusqu’à aller me glisser
dans son lit ce soir-là après avoir quitté la femme du
miroitier.
Quand celle-ci apprit son infortune en me croisant
accompagné de son amie, au petit matin, sur le palier de
l’escalier, elle fondit en larmes mais je les forçai à s’em-
brasser en alléguant qu’il fallait pardonner à son prochain
une faute lorsqu’on la commet soi-même. Le lendemain, je
leur donnai rendez-vous à la même heure. Je les présentai
nues devant une glace et leur tins ce discours original :
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« Regardez-vous, vous êtes pareillement belles et
désirables. L’une est Vénus aux cheveux d’or, l’autre
dépasse en perfection la brune Diane. Comment m’est-il
possible de faire un choix. Je ne tiens, comme l’âne de
Buridan, à mourir pour n’avoir pu choisir. Pour ne pas
perdre la vie, je veux vous aimer de concert. »
Par crainte de perdre leur amant, elles décidèrent après
de longues hésitations à partager leur amour ducal. Les
étreintes au début séparées devinrent simultanées lors-
qu’elles acceptèrent enfin de dormir ensemble dans mon lit.











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