Le Preux et le Sage

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La version de l'épopée du Kayor présentée par Mamoussé Diagne est représentative du degré de littérarité que peut atteindre le genre épique au Sénégal. Elle a été analysée dans une thèse monumentale qui propose la réflexion la plus aboutie sur la tradition orale des sociétés sahéliennes. Du proverbe au mythe, en passant par le conte, l'image et la mise en scène constituent les médiations les plus adaptées à cette fin. Les stratégies discursives mises en place visent à assurer la victoire de la mémoire sur son terrible ennemi, l'oubli.
Publié le : dimanche 2 novembre 2014
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EAN13 : 9782336360966
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Le Preux et le Sage Le Preux et le SageL’Épopée du Kayor et autres textes wolof
Transcription et traduction du wolof par Mamoussé Diagne
L’Épopée du Kayor et autres textes wolofPrésentation de Lilyan Kesteloot
La version de l’épopée du Kayor, présentée par le philosophe
Mamoussé Diagne, est représentative du degré de littérarité que peut attein - Transcription et traduction du wolof dre le genre épique au Sénégal. Elle a été analysée dans une thèse
monumentale qui propose la réflexion la plus aboutie sur la tradition par Mamoussé Diagneorale des sociétés sahéliennes.
Du proverbe au mythe, en passant par le conte, l’image et la mise en
scène constituent les médiations les plus adaptées à cette fn. Les stratégies Présentation de Lilyan Kesteloot
discursives mises en place visent à assurer la victoire de la mémoire sur son
terrible ennemi, l’oubli.
D’inspiration épique, les premiers textes du livre sont déclamés sur un
ton et un rythme particuliers, leur production pouvant même être
accompagnée de divers instruments de musique comme le xalam, la kora ou le
balafong. Ils sont le fait des professionnels de la parole, les griots,
spécialistes de l’évocation des généalogies et des hauts faits d’hommes hors
normes ― tel Lat Dior Diop ― qui peuplent le panthéon oral. Le souffe
poétique les arrache à la contingence, les propulse au rang d’archétypes
structurant le code axiologique de la société et révèle, au-delà du souci de
restitution du fait, une quête du sens.
Les textes du second groupe diffèrent par le style : ils ne sont pas
l’apanage des griots et les personnages qu’ils mettent en scène n’appartiennent
pas forcément aux couches aristocratiques. Ainsi les entretiens concernant
Kothie Barma et d’autres fgures remarquables nourrissent les réfexions
sur la païdeia ainsi que sur la fonction du proverbe ou de la devinette.
Comme les récits épiques, ils se rapportent à la riche historiographie orale
wolof.
Mamoussé Diagne est agrégé de philosophie et Docteur d’État. Il est professeur
à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal). Sa thèse est publiée dans
Critique de la raison orale, Karthala, 2005, et De la philosophie et des philosophes
en Afrique noire, Karthala, 2006, qui sont complétés par le corpus bilingue de textes
épiques ici publié.
IllustratIon de la couverture : « Waxtaanu Buur » (littéralement « conversation du roi »).
Statue de feu Cheikh Makhone Diop, membre d’une famille de sculpteurs de Diourbel.
Droits de reproduction autorisés pour cette édition.
Cardinales
Orizons
13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
Maquette de la couverture et logo : Andy Pockett
ISBN: 978-2-296-08881-8 30 €
Diagne_Cardinales_155x240.indd 1-3 26/09/2014 13:13:49
Transcription et traduction
Le Preux et le Sage
Présentation de
du wolof
Lilyan Kesteloot
L’Épopée du Kayor et autres textes wolof
par Mamoussé DiagneDaniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.fr
eCardinales, classiques de l’Antiquité au XIX
eCardinales/Commentaire sur les classiques de l’Antiquité au XIX
Cardinales a fait d’emblée en beau : la collection s’est ouverte avec
Goethe, notre prophète ; son magnifique texte, Le Conte, a paru dans
une nouvelle traduction, due à François Labbé ; nous remontons
ensuite dans le temps : l’helléniste et latiniste Marcel Desportes a laissé
une traduction inédite, de L’Énéide, forte littérairement et
indéniablement inventive. Grâce à l’érudition de l’écrivain Gianfranco Stroppini
de Focara, spécialiste de Virgile, le pari a été relevé — une mise sur le
marché de l’opus magnum de la culture occidentale. Au printemps de
2010, outre la grande épopée africaine rapportée par Lilyan Kesteloot,
L’Épopée bambara de Segou, Virgile nous est revenu avec les Géorgiques
et les Bucoliques, dans une traduction originale de Léopold Niel. Puis,
dans la traduction du regretté Charles Dobzynski, les Sonnets à
Orphée de Rilke ; ont suivi des poèmes d’Emily Dickinson traduits
par Antoine de Vial ; doivent paraître romans et essais de Judith
eGautier, qui eut, dans le dernier quart du XIX siècle et dans la
epremière décennie du XX , une notoriété considérable. Mais aussi
les plus beaux livres de l’Ancien et du Nouveau Testament dans des
traductions de notre temps. Il en sera ainsi des érudits, des
romanciers, des moralistes de ces vingt siècles — voire en deçà —
miroir d’une condition en tous points semblable à la nôtre ; le
vertige des âges n’a en rien modifié les interrogations, les espérances,
les révoltes, les tourments des hommes et des femmes : Cardinales en
sera le reflet bien sûr, et dans une veine universaliste.
Cardinales/Commentaire dégage des vues sur ces vertiges, ces périodes,
ces phares. La collection réunira de belles contributions. Un texte
original, enté sur notre manière d’être et de voir, l’inaugure. Il s’agit
de Stéphane Mallarmé « et le blanc souci de notre toile ». Du Livre à
l’Ordinateur, de David Mendelson (2013).
D.C.
ISBN : 978-2-296-08881-8
© Orizons, Paris, 2014Le Preux et le Sage
L’Épopée du Kayor et autres textes wolofDans la même collection
Parus dans « Cardinales / Commentaire »
David Mendelson, Stéphane Mallarmé et « le blanc souci de notre toile »
du Livre à l’Ordinateur, 2013.
Parus dans « Cardinales »
Goethe, Le Conte, 2008
Virgile, L’Énéide, 2009Les Géorgiques, Les Bucoliques, 2010
Lilyan Kesteloot, (recueillie par), L’Épopée bambara de Segou, 2010
Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée, 2011
Emily Dickinson, Menus Abîmes, 2012
Chatzi Sechretis, L’Alipachade (épopée épirote), 2013
Le Mahābhārata, traduction du sanskrit par Gilles Schaufelberger et
Guy Vincent, tomes I et II, 2013
Dante Alighieri, La Divine Comédie ou le Poème sacré, 2013La Vita Nuova, 2013
William Shakespeare, Œuvres, tome I, 2013
WII, 2013
Théâtre espagnol du Siècle d’or (Fernando de Rojas et Pedro Calderón
de la Barca), 2013
Donatien Alphonse-François, marquis de Sade, Les Infortunes de la
vertu, édition de Justine Legrand, 2013
Le Preux et le Sage, l’épopée du Kayor et autres textes wolof,
transcription et traduction du wolof par Mamoussé Diagne,
présentation de Lilyan Kesteloot, 2014
Le Mahābhārata, traduction du sanskrit par Gilles Schaufelberger et
Guy Vincent, tomes III et IV, 2014
Novalis (Georg Philip Friedrich von Hardenberg), Hymnes à la nuit
Hymnen an die Nacht et Chants spirituels, Geistliche Lieder,
édités, traduits de l’allemand et présentés, par Gianfranco Stroppini
de Focara, 2014Le Preux et le Sage
L’Épopée du Kayor
et autres textes wolof
Transcription et traduction du wolof
par Mamoussé Diagne
Présentation de Lilyan Kesteloot
2014Présentation
e royaume du Kayor (Kajoor) fut l’un des plus durables de la
SéeLnégambie : il débuta au XV siècle avec un chasseur, Gnouk Fam,
qui entreprit d’unifier les chefferies traditionnelles des régions au
nord-ouest du fleuve Saloum ; il s’acheva à la conquête coloniale, avec
la guerre de résistance que le Damel (roi) Lat Dior mena contre
Pienet-Laprade, à la fin du XIX siècle (1879). Quatre cent ans donc sous
la même dynastie. Il existe, certes, des « épopées de vaincus » selon
l’opinion du professeur Woronoff, comme c’est le cas pour celle du
1héros peul Samba Gueladio Diégui . La geste du Kayor est bien celle
des vainqueurs qui dominèrent leurs voisins (Waalo, Djolof, Sîne et
Saloum) par les armes ou par les alliances matrimoniales.
2Bien structuré par des castes hiérarchisées , que le Kayor hérita
du Tekrour bordant le fleuve Sénégal, ce royaume vit se succéder une
quarantaine de monarques, de valeurs et de durées inégales. Les uns
fous, les autres sages. Les uns morts jeunes ou cacochymes, les autres
vigoureux jusqu’au grand âge.
Doté d’une aristocratie guerrière et d’une classe servile qui
l’entretenait, ce royaume fut aussi le premier que rencontrèrent les
explorateurs, puis les marchands négriers portugais, français, anglais, hollandais.
Royaume esclavagiste donc, comme ses voisins Sérères,
Toucouleurs et Mandingues. L’épopée en témoigne sans scrupules, et ce
naturel est un des gages de l’ancienneté de ces récits. Puisqu’aussi bien
au Sahel toutes les guerres inter-états se terminaient par la razzia des
populations vaincues, butin qui se répartissait alors entre les guerriers
vainqueurs et la couronne.
1. L’épopée de Samba Gueladiegui, traduite du poular par Amadou Ly, éd. IFAN,
Unesco, Nouvelles du Sud, Paris, 1978.
2. Voir La société wolof par Abdoulaye Bara Diop, éd. Karthala, Paris, 1985.8 Le Preux et le Sage
Ceci dit, on oublie trop souvent qu’il y eut plusieurs sortes d’esclaves,
et qu’entre l’esclave de la couronne, qui peut devenir militaire ou ministre,
l’esclave de case, qui est élevé avec les fils du noble, l’esclave des champs, qui
cultive pour les princes, et l’esclave de traite qui est revendu sur les marchés,
il y eut d’énormes différences de statut et donc de condition d’existence.
Dans cette société proche du système féodal en Europe, les capitaines
négriers introduisirent des poisons pernicieux qui les déstructurèrent, par la
recherche démesurée d’esclaves capturés parfois à même les familles. Et ce
qui n’était qu’une classe sociale dans la Grèce et la Rome antique, comme
edans le Mali du XIII siècle, dégénéra en « crime contre l’humanité. »
Cet accident de l’histoire n’affecta véritablement le royaume de Kayor
equ’en fin du XVIII siècle. La société wolof avait eu le temps de développer
une culture harmonieuse, fondée sur une division du travail, un système de
parenté assorti des principes et des coutumes ayant force de lois, comme le
diom (honneur), la teranga (politesse, hospitalité), la kersa (maîtrise de soi),
le muñ (endurance), le masla (consensus), le goor (générosité virile) ;
quaelités éminemment sociables que l’abbé Boilat en plein XIX siècle constate
encore dans la population wolof dans son ouvrage Esquisses sénégalaises
(réédité chez Karthala en 2009).
Une culture où, en temps de paix, agriculteurs, pasteurs, pêcheurs
travaillent, de même que les artisans (tissage, vannerie, poterie, sellerie,
bijouterie). Quand à l’aristocratie, puisqu’elle ne fait la guerre ni ne
travaille, jouit de larges loisirs. Les femmes ont des servantes pour s’occuper
des enfants et du ménage. Les hommes tuent le temps à la chasse ou au jeu
de wari (ou wouré, sorte de backgammon). Ou l’on aime se distraire en
écoutant des musiciens, des chanteurs, des acrobates, des griots épiques.
L’épopée de Kayor est parmi les plus longues du Sénégal, qui en
compte au moins dix. Elle se dit par épisodes et couvre plusieurs règnes.
Elle est la propriété des baj-gewel, griots généalogistes et poètes souvent
attachés à la dynastie au pouvoir ou à des familles apparentées (les garmi).
Ils se font accompagner le plus souvent par un joueur de xalam (luth à
quatre cordes), instrument qui accompagne aussi l’épopée chez les Peuls et
les Mandingues. Mais la langue wolof est tellement rythmée que les griots
peuvent se passer du xalam, et scandent leur texte sans soutien musical.
Il est peut-être temps de signaler que le Sénégal connut quatre
royaumes wolof distincts, mais d’importance variable selon l’époque :
Waalo, Djolof, Baol et Kayor, celui-ci étant le plus puissant lors de la conquête
française. Chaque royaume wolof a son épopée, mais de moindre
envergure que celle du Kayor.Lat-Dior : Récit de Ousseynou Mbéguéré 9
Évidemment tous les griots ne sont pas égaux en talent, mais tous sont
tenus à un minimum de fidélité à l’histoire. Et donc les griots ne peuvent
pas trop s’écarter des faits, quitte à les enjoliver et les interpréter, ce qu’ils
font parfois magnifiquement. Il serait bon, du reste, de se référer aux
informations sur le poète oral albanais qui, vers 1800, composa en
turcogrec l’épopée d’Ali Pacha (publié dans notre collection d’Orizons sous
le titre d’Alipachade en 2013). Presque toutes ces remarques sont valables
pour les griots liés aux royaumes précoloniaux, Wolof, Peul, Toucouleur
ou Malinke du Sénégal, Mali, Guinée, Gambie et Mauritanie.
La version de l’épopée de Kayor, ici traduite par le professeur de
philosophie Mamoussé Diagne, est représentative du degré de littérarité que peut
atteindre le genre épique dans ce pays. D’autres versions ont été recueillies
par Pathé Diagne (inédit) et par Bassirou Dieng (éd. OIF-CAEC, Dakar).
Par ailleurs, le texte intitulé Le Preux et le Sage fut analysé dans une
thèse monumentale qui fut publiée chez Karthala sous le titre Critique
de la raison orale (2005), que d’aucuns reconnaissent comme la réflexion
la plus aboutie sur la tradition orale de ces sociétés féodales sahéliennes.
Car c’est bien la dimension philosophique qui amène l’auteur à poser
des questions fondamentales et qui lui permet de transcender les points
de vue purement littéraires, pour accéder au cœur même des processus
intellectuels propres à une civilisation de l’oralité.
Si bien que l’on peut affirmer que cette interrogation des textes
africains par un philosophe s’apparente à celle que Roland Barthes, à la
recherche du non-dit, effectua naguère sur ceux de la littérature française.
3Dans notre ouvrage sur Les épopées d’Afrique noire (Karthala 1997)
nous avions mis en évidence combien les caractéristiques du genre épique
sont présentes dans ces récits africains et combien ils diffèrent dans leurs
réalisation. Par ailleurs L’Épopée Bambara de Ségou (Nathan 1973 ; Orizons
2010), comme L’épopée peul de Boubou Ardo Galo (Karthala 2010) peuvent
servir de points de comparaison pour évaluer cette littérarité surprenante
dans des compositions orales pourtant traduites au plus près de la langue
d’origine.
Lilyan Kesteloot
Directeur de recherche à l’IFAN
Université de Dakar
3. Lilyan Kesteloot et Bassirou Dieng, Les épopées d’Afrique noire, éd. Karthala, Paris
1997.Introduction
es textes que nous publions figuraient en annexe à une thèse d’État in-Ltitulée Civilisation de l’oralité et pratiques discursives en Afrique noire,
soutenue à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Les Éditions Karthala
l’ont publiée en deux tomes, respectivement sous les titres Critique de la
raison orale : les pratiques discursives en Afrique noire et De la
philosophie et des philosophes en Afrique noire. Nous croyons utile de livrer ici
quelques indications sur l’origine des textes ici presentés, sur leur mode
de présentation et sur leur fonction.
L’idée fondamentale défendue dans mon travail de chercheur
partait d’une indication de Michel Serres : dans une civilisation de tradition
orale, où le message se transmet de bouche à oreille, « la dramatisation
est la forme véhiculaire du savoir. » Nous avons appelé « procédé de
dramatisation » la technique qui commande les modes d’élaboration, de
transmission et d’archivage du patrimoine culturel des civilisations de
l’oralité. C’est ainsi que du proverbe au mythe, en passant par le conte,
l’image et la mise en scène constituent les médiations les plus adaptées à
cette fin. En particulier, dans le domaine du récit d’argument historique,
nous avons montré que la narration se coule de préférence dans le moule
de l’épopée.
La mise en scène est une « ruse de la raison orale » face aux contraintes
d’un contexte où « les paroles ailées », selon la juste expression d’Homère,
volent de bouche à oreille et où l’Oubli n’est que l’autre nom de la Mort.
Les stratégies discursives mises en place visent à assurer la victoire de la
Mémoire sur son terrible ennemi et à empêcher les bibliothèques de brûler,
pour filer la célèbre métaphore d’Amadou Hampâté Bâ.
Le statut du mémorable et la qualification de ses gardiens dans
certaines sociétés — comme le Sénégal, la Guinée ou le Mali voisins — qui 12 Le Preux et le Sage
sont de véritables « Maîtres de la parole », disent assez les enjeux qui
s’attachent aux types de récits proposés ici.
Les premiers, d’inspiration épique, sont déclamés sur un ton et un
rythme particuliers, leur production pouvant même être accompagnée
de divers instruments de musique comme le xalam, la kora ou le
balafong. Ils sont le fait des professionnels de la parole, les griots, spécialistes
de l’évocation des généalogies et des hauts faits d’hommes hors normes
qui peuplent le panthéon oral. Le souffle poétique, qui les arrache à la
contingence, les propulse au rang d’archétypes structurant le code
axiologique de la société.
C’est là un des traits qui distingue l’épopée de la chronique, comme
l’a montré Lilyan Kesteloot. Alors que celle-ci vise, avant tout, la
restitution des faits, le récitant d’épopées privilégie l’art du bien-dire, dût-il,
pour cela, à l’instar du dramaturge sénégalais Cheik Aliou Ndao, « rendre
l’histoire plus historique. » Ainsi se trouve validé le propos d’Aristote
énoncé dans la Poétique selon lequel la poésie est « plus philosophique que
l’histoire », la quête du sens l’emportant sur le souci de restitution du fait.
Le second groupe de textes ne diffère pas seulement du premier
par le style : ils ne sont pas l’apanage des griots et les personnages qu’ils
mettent en scène n’appartiennent pas forcément aux couches
aristocratiques. Mais les faits et gestes qui leur sont attribués leur confèrent une
stature semi-légendaire. Véritables points d’ancrage de la sagesse
ancestrale, ils sont des instances arbitrales dans la rhétorique quotidienne des
Sénégalais.
Les textes qui concernent Kothie Barma alimentent aussi bien les
réflexions sur la païdeia que celles relatives à la fonction du proverbe ou
de la devinette. Quant aux récits épiques, ils se rapportent naturellement
à l’historiographie orale. Les questions touchant au statut du mémorable
en contexte de performance orale y trouvent des illustrations que nous
croyons pertinentes.
En complément au propos d’Eliade selon lequel « toute existence
1réelle reproduit l’Odyssée » , nous avons écrit : « Le récit des aventures
d’Ulysse n’aurait été qu’un murmure vite perdu dans le bruissement des
siècles, s’il n’y avait pas eu la “voix de bronze” d’un vieil aveugle errant qui
2s’appelait Homère » . En décidant de publier ces textes, la seule ambition
de l’auteur est de confirmer le grand cycle du partage de la Parole, dont la
1. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, Payot 1949, p. 317.
2. Mamoussé Diagne, Critique de la raison orale, Karthala 2005, p. 433.Lat-Dior : Récit de Ousseynou Mbéguéré 13
veillée est le vivant symbole. Sa satisfaction sera totale, s’il peut nourrir
l’espoir que le message venu du fond des âges sera perçu par les hommes de
bonne volonté qui discerneront, dans l’assourdissante rumeur du monde,
quelques fragments de la sagesse que leurs frères africains ont articulée.
L’éminent spécialiste de la littérature du Moyen Âge qu’est Paul
Zumthor a osé affirmer qu’« imprimer un texte médiéval comporte un
contresens historique », dans la mesure où la voix « use du silence même,
3qu’elle motive et rend signifiant » . Tout travail de transcription et de
traduction de la littérature orale doit donc confesser, pour finir, ce qu’il
laisse fatalement échapper. Il s’agit notamment du contexte si singulier
de la performance orale, dans lequel le récitant apparaît pour ce qu’il est
vraiment (et qu’on lui reconnaît rarement) : un auteur, c’est-à-dire un
authentique créateur. C’est donc cette qualité que nous devons reconnaître à
Ousseynou Mbéguéré, merveilleux poète hélas disparu, et à Saliou Mboup,
griot royal de Mboul, attaché à la dynastie qui dirigea le Kayor pendant
quatre siècles.
3. Paul Zumthor, La poésie et la voix dans la civilisation médiévale, PUF, 1984, p. 41.Avertissement
ous croyons nécessaire de donner des précisions sur l’origine des Ntextes qu’on va lire et sur la présentation que nous avons choisi d’en
faire.
Nous avons décidé de les regrouper en deux catégories selon le genre,
les contenus et le style de narration des informateurs. Certains de ces
textes (tous ceux du deuxième groupe) ont été recueillis sur le terrain
par nos soins. D’autres ont fait l’objet d’enregistrements qui circulaient
déjà au moment où nous en avons pris connaissance, comme ceux de feu
Ousseynou Mbéguéré ou celui de Saliou Mboup. Ce dernier récit a été
généreusement mis à notre disposition par le regretté Professeur Mbaye
Guèye, du Département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de
Dakar. Celui-ci et le dramaturge Cheik Aliou Ndao, grand connaisseur
de l’historiographie sénégalaise, nous ont fait apprécier la richesse et la
haute portée des traditions orales dès l’École Normale William-Ponty où
ils furent nos professeurs.
S’agissant du système de transcription, nous nous sommes conformé
à la réglementation officielle en la matière. Madame Arame Diop Fall,
de l’IFAN (Institut Fondamental d’Afrique Noire), dont les travaux font
autorité dans ce domaine, en a contrôlé l’établissement définitif avec un
scrupule et un dévouement qu’il nous plaît de saluer ici. Quant à la
traduction, nous nous en sommes chargé nous-mêmes d’un bout à l’autre,
consultant parfois des spécialistes de la langue lorsque certains termes
nous paraissaient trop obscurs. C’est le cas de tournures idiomatiques, de
mots archaïsants ou désignant des réalités ayant disparu de notre contexte.
Toujours est-il que nous avons privilégié une approche respectant l’esprit
de chaque texte tout en restant proche de la lettre (notamment pour le
premier, alors que, pour les autres, nous avons davantage fait des concessions
aux lecteurs qui, ne maîtrisant que le français, sont attachés au génie de 16 Le Preux et le Sage
la langue d’accueil. C’est dire que nous en assumons toutes les
imperfections. Toujours est-il que nous avons privilégié une approche respectant
l’esprit et l’intention de chaque texte parfois plus que sa lettre, avec la
claire conscience de ne jamais pouvoir rendre la saveur de l’original. Mais
du moins, nous aurons tenté de faire entrevoir la magie qui les traverse de
part en part. Et la magie, cela ne se reproduit pas.
Un dernier mot pour remercier tous ceux qui ont facilité l’édition
de ce travail et que nous ne pouvons citer tous ici. Ma gratitude va en
particulier à Charles Becker dont la générosité s’est manifestée par la
fourniture des cartes, qui permettent de se représenter la scène (au sens
littéral) où se sont déroulés les événements, et par sa relecture méticuleuse
de l’ouvrage. Mais il est nécessaire de mentionner tout spécialement le
professeur Lilyan Kesteloot, de l’IFAN, pour tout ce qui a été accompli afin
de faire connaître les « classiques africains », ainsi que l’ancien Directeur
du CELHTO de Niamey, Monsieur Mangoné Niang Niang, arraché depuis
à notre affection, à qui nous dédions ce travail.Carte 1. L’Empire du Jolof
e eExtrait de la carte « L’Empire du Jolof (XIV -XV siècle) », par V. Martin et C. Becker,
in R. VAN-CHI - BONNARDEL (éd), Atlas national du Sénégal.
Paris, IGN, 1977, planche 19, p. 53.18 Le Preux et le Sage
Carte 2. Les résistances sénégalaises entre Sénégal et Gambie
Extrait de la carte « Les résistances sénégalaises entre Sénégal et Gambie.
Lat Dior Diop, Albouri Ndiaye, Maba Diakhou Ba », par V. Martin et C. Becker,
in R. VAN-CHI - BONNARDEL (éd), Atlas national du Sénégal. Paris, IGN, 1977, planche 21, p. 57.Lat-Dior : Récit de Ousseynou Mbéguéré 19
Carte 3. Villages, provinces et royaumes du Cayor et du Baol
Carte « Les royaumes du Kayor et du Baol », de V. Martin et C. Becker,
publiée dans T. L. FALL, « Recueil sur la vie des Damel »,
Bulletin de l’IFAN, série B, 36, 1, 1974, p. 141. 57.Lat-Dior
Récit de Ousseynou Mbéguéré
e dernier grand souverain du Kayor, Lat-Dior Ngoné Latyr Diop, La régné de 1862 à 1863 et de 1864 à 1879. S’opposant au désir des
Français d’installer un chemin de fer entre Dakar et Saint-Louis pour
s’assurer le contrôle du pays, il fut contraint de s’exiler à plusieurs
reprises. Décidé à poursuivre par tous les moyens la résistance contre
ceux qu’il considérait comme des envahisseurs, il finit par tomber les
armes à la main lors de la bataille de Dékheulé, le 27 octobre 1886.
Voilà les faits sur lesquels le griot brode, donnant à des
personnages historiquement proches une densité et une épaisseur dramatique
qui sont celles d’une véritable pièce de théâtre.
La démarche auprès de l’Almamy du Rip et ses démêlés avec le
roi du Sîne peuvent être diversement interprétés. Mais ces questions
sont éclipsées par les actions d’éclat accomplies par Lat-Dior dans ces
deux contrées. Le retour du héros dans son royaume et l’enchaînement
des circonstances sont agencés pour conduire à l’ultime bataille. Il
n’y manque même pas le ressort dramatique qui fait que le héros « ne
peut choir que par trahison. » La vie et la mort glorieuse de celui que
Senghor qualifia de Vercingétorix du Sénégal ont été une source
d’inspiration pour des générations de griots et de dramaturges. L’hymne de
la jeunesse qu’on entame aujourd’hui lors de certaines cérémonies est
tout droit tiré de l’épopée de Lat-Dior.22 Le Preux et le Sage
11 Làbba Ngóone Làttir mi ci sawara wu bare wi !
Moom Ce Ngóone, Ñàmbaas ak Daarnde !
Dawloo, jooyloo, raamloo !
Fél sunuy këll, jël sunuy jongama,
25 Woddu na, war na, takk na, dañal na !
Làbba Ngóone Làttir nag, dafa daje ak Góornóor Pine Laparad
Fanweeri xare yu mànke yaar.
Lat-Joor dàq na Góornóor Cuquur,
Dàq ko Mexe-gu-Jëkk, dàq ko Mexe-gu-Mujj.
10 Dàq ko ci pind bi ci kalomu Ndànd.
Dàq ko ci toolu Maajoor Lobe bi.
Dàq ko Wàkk-Sànnaar ak Mbaydee.
Dax-daxee na ko ci Tukaar.
Fetal na ko ci Jóoyin.
15 Dàq na ko ci Muslààcu Buya Fari
Dàq ko ci Jàjj, dàq ko Sugeer,
dax-daxee ko ci Mbul, ñakk ko xarfal ko,
ne ko : « Bu ma nee : “Tubaab ?”, neel : “Jóob !” »
Dàq ko ca Bóom ya ca Kawóon.
20 Fetal na ko ci Ndàttu ;
dax-daxee na ko ci Yaari Xay yi ci Mexe.
Dàq ko Déqële, ñakk ko, xarfal ko,
ne ko : « Bu ma nee : “Tubaab ?”, neel : “Jóob !”
— góor gu jongul mënu maa génne miim réew ! »
25 Rey na soldaari Góornóor, ba Góornóor amatul soldaar
yu mu mën a dékkoo Lat-Joor.
Góornóor nag di bindante ak Farãas nu ñu ko yokke soldaar
Yu mu mën a dale ci kaw Lat-Joor.
Ca yooyee jamano, Lat-Joor ni
30 ma ngay tuubi ca Màbba Jaxu.
Xéye Mbul nag, takklu ñatti téeméeri naaru-góor.
Naaru-góor wu ci ne, garmi war ca,
Yore yaari dibi, jaasi Kulifiting, xeeju Kàppara
paaka tëcc, tubéyu piis.
1. Ce qualificatif employé pour évoquer la bravoure de nombreux héros appartient
au registre du style formulaire. Làbba est un des sobriquets de Lat-Joor, et le verset
suivant le dit achevé, donc n’ayant pas besoin d’être complété (ñàmbaas) et daarnde
(justaucorps : qui ne peut brûler sans brûler celui qui le porte).
2. Ici, en résumé, les hauts faits d’armes du héros face à l’Administration coloniale.Lat-Dior : Récit de Ousseynou Mbéguéré 23
1 Lâba Ngôné Latyr à la grande puissance de feu !
Lui, Thié Ngôné, Niâmbasse et Dârndé !
Il a mis en déroute, fait pleurer et courber l’échine !
pièces nos écuelles et ravi nos belles !
5 En tenue d’apparat il a harnaché et chevauché son coursier !
Lâba Ngôné Latyr a affronté le Gouverneur Pinet-Laprade
trente fois, à deux batailles près.
Lat-Dior a mis en déroute le Gouverneur à Thioukhour.
Il l’a mis en déroute à Mékhé-l’Ancienne et à Mékhé-la Neuve.
10 en déroute devant le puits de Kalom à Ndande.
Il l’a mis en déroute dans le champ de Mâdior Lobé.
en déroute à Wakk Sanaar et Mbaydè.
Il l’a fait fuir à Toukâr,
l’a arrosé de balles à Djôhin.
15 Il l’a mis en déroute à Mouslath de Bouya Fari.
Il l’a bouté hors de Djadji, l’a chassé de Soughère.
Il l’a fait fuir à Mboul, l’a acculé et circoncis,
1 lui ordonnant : « Quand je dis : “Toubab ?”, réponds : “Diop !” »
Il l’a mis en déroute à Kahône,
20 l’a criblé de balles à Ndattou.
Il l’a pourchassé devant les Trois Caïlcédrats de Mékhé.
Il l’a fait fuir à Dékheulé, l’a acculé, circoncis,
lui ordonnant : « Quand je dis : “Toubab ?”, réponds : “Diop !”
2 — un homme incirconcis ne peut me chasser de ce pays ! »
25 Il a tué tant de soldats du Gouverneur que celui-ci
n’en avait plus suffisamment pour s’opposer à lui.
Le Gouverneur dut écrire à la France, demandant des renforts,
pour reprendre l’offensive contre Lat-Dior.
C’est le moment que choisit Lat-Dior pour aller se convertir
30 à l’Islam auprès de Maba Diakhou.
Il partit un matin de Mboul avec trois cents pur-sang.
Chaque pur-sang était monté par un cavalier avec deux fusils,
un sabre court de Koulifiting, une lance de Kâpara à deux pointes,
un couteau à double tranchant, un saroual fait d’une seule pièce
[de tissu.
1. En signe de respect ou de soumission à quelqu’un, on répond à son appel par
l’énoncé de son nom à lui. Toubab est un terme pour désigner les Européens.
2. Le Blanc, incirconcis, est un homme inaccompli, immature, au statut inférieur, mais
dire que Lat-Dior l’a circoncis (v. 17) relève évidemment de l’humour.24 Le Preux et le Sage
135 Ñuy dawal seeni fas, ba yegsi Kër Buur-Siin Bukar Culaas .
Naaj wi tàng lool.
Lat-Joor ni nañu tekki, féexal gannaawu fas yi.
Ñu tàmbalee ca ëtt ba di tekki, ba ci diggu pénc ma.
Garab gu ne, garmi wàcc fa, tañ ma wër ko,
40 mu yor palu puux, di ko naan.
Buur-Siin Bukar Culaas nag yónnee fi Lat-Joor,
ni : « Bu ngeen demee ci Lat-Joor kat, neeleen ko
buur bu jógee cim réew, réew mu mu romb
war na leen galag, soog a dem. »
45 Lat-Joor ni : « Wunt Faatim ? »
Mu ni ko : « Ma Xuréeja Biram Faatma ak Ngayngu ! »
: « Nee ko damay tuubi,
te duma yàq samab tuub.
Wàcceel ci gawar gi ñatti naaru-góor, jox ko. »
50 Keroog, fasu Tam,
Naar ba dëkk Ndéem Siidi Xoyaan lañu jëkk wàcc,
ak fasu Baje Gateeñ, ak fasu Jaraafi Xawru.
Yët ko Buur-Siin. Buur-Siin nag daldi xér,
ni : « Na ci boole Maalaw, fasam wi,
255 ba bu ëllëgee du ko miim ! »
Lat-Joor ni : « Wunt Faatim ? »
Mu ni ko : « Ma Xuréeja Biram Faatma ! »
: « Maa lànk,
ba wut ku ma lànkle !
60 Maalaw du ànd cim tiit,
du ànd cim ndàx, du ànd ci galag ! »
Buur-Siin nag daldi génn, ñëw, gis Lat-Joor.
Ni : « Hé ! Hé ! Noon naa ku gis Lat-Joor
mu day na gëléem ! Ndekete nii la tollu !
65 Yaw kat dangaa luubu, waaye matoo buur ! »
Keroog Lat Joor ni : « Wunt Faatim ? »
Mu ni ko : « Ma Xuréeja Biram Faatma ! »
: « “Maalaw”, xam nga lu mu wund am ? »
1. « Boukar Thioulâss » était le sobriquet du souverain du Sîne (royaume frontalier du
Kayor), Coumba Ndôfène Diouf Famâck.
2. Mâlaw, cheval de parade de Lat-Dior, personnifie en quelque sorte le Damel. D’où
le refus obstiné de ce dernier devant la demande de Bour-Sîne qui équivaut
pratiquement à une injure.Lat-Dior : Récit de Ousseynou Mbéguéré 25
35 Ils chevauchèrent jusqu’à la capitale du Bour-Sîne Boukar Thioulâss.
Le soleil était accablant.
Lat-Dior ordonna de faire relâche, pour reposer les chevaux.
Ils dételèrent de l’entrée du village jusqu’à la grand-place.
Sous chaque arbre était descendu un cavalier, avec sa suite
40 et buvant force rasades de bière de mil.
À ce moment-là, le Bour-Sîne Boukar Thioulâss envoya à Lat-Dior
des émissaires et leur dit : « Lorsque vous irez chez Lat-Dior,
dites lui qu’un Roi qui quitte son pays, lorsqu’il traverse d’autres
royaumes, doit payer tribut, avant de poursuivre son chemin »
45 Lat-Dior interpella : « Wount Fâtim ? »
Il lui répondit : « Ma Khourèdia Biram Fâtma et Ngaïngou ! »
Il poursuivit : « Dis-lui que je pars pour me convertir
et n’ai nulle envie de compromettre mon projet.
1 Fais descendre trois de nos cavaliers, et remets-lui leurs montures . »
50 Ce jour-là c’est le cheval de Tam le Maure
originaire de Ndème Sidi Khoyâne qu’on livra le premier,
avec celui de Badjé Gatègne et celui du Diarâf de Khawrou.
Le tout lui fut remis. Mais Bour-Sîne se montra gourmand,
il exigea : « Qu’il y ajoute Mâlaw, son palefroi,
55 pour s’ôter toute possibilité de le nier plus tard. »
Lat-Dior interpella : « Wount Fâtim ? »
Il lui répondit : « Ma Khourèdia Biram Fâtma ! »
Il poursuivit : « Dis-lui que je refuse,
jusqu’à solliciter l’aide de tous ceux qui refusent !
60 Mâlaw ne sera jamais associé à une panique,
à une déroute ou au paiement d’une redevance ! »
À ce moment, Bour-Sîne sortit et aperçut Lat-Dior.
Il s’écria : « Hé ! Hé ! j’ai toujours pensé que Lat-Dior
avait la prestance d’un chameau, alors qu’il est si petit !
265 En fait, tu es remuant, mais tu n’as point la stature d’un roi . »
Ce jour-là, Lat-Dior interpella : « Wount Fâtim ? »
Il lui répondit : « Ma Khourèdia Biram Fâtma ! »
Il dit : « Sais-tu ce que le nom “Mâlaw” signifie ? »
1. Lat-Dior adopte une attitude conciliante, ayant aussitôt senti que la provocation du
roi du Sîne pouvait contrecarrer ses projets. Wount Fâtim Fall, un homme de caste
et un de ses meilleurs guerriers, fait office d’aide de camp et de porte-parole.
2. Lat-Dior était, en effet, de petite taille, contrairement à Bour-Sîne. D’où le caractère
vexatoire de la remarque.26 Le Preux et le Sage
Mu ni ko : « Déedéet. »
70 : « Lu mu amekoon taat,
na ko mëne ngor ! »
Buur-Siin ni ko : « Yaw de xottu lekat sax
du ñu la ko tëggal, sàkkaatuma ay junjung ! »
Fekk Buur-Siin Bukar Culaas mu ngiy xonn benn Lingeer
75 bu ñuy wax Faatu Cuuk, moom Bàmbi Ndàmbaaw Njaay ak Birima.
Ñu ngi ko dëppal gënn ci wanagu Buur-Siin wi.
Mu toog ci gënn gi,
1 Séeréer su jigéen si di ko tëggal gaajo .
Lat-Joor ni : « Lingeer Faatu Cuuk moomu muy xonn de,
80 danaa ko yóbbaale tey Mbul — Wunt Faatim ? »
Mu ni : « Ma Xuréeja Biram Faatma ! »
: « Takkleen ! »
Buur Siin nag ni : « Deesul takke ci pénc mi :
dangay leewu teg gi ak saw fas ba génn dëkk bi. »
85 Siin nag topp leen rekk, di leen fetal.
Lat-Joor ni : « Feek waruma,
sox bu ñu soxe woon Mbul bumu tàkk. »
Ñuy fetal Lat-Joor, ñu di ko meeb,
2 ba mu dugg Sumpus Ŋàññ ak Kaddu Palukaay .
90 Mu dugg ca ron garab ga.
Ñu yësal gëléem, mu sippi téere ya.
Ñu lalal ko malaan mu ñu bind Wali Ya Kaanu ba mu daj.
Mu taxaw ca diggu malaan ma,
wëq ca tubéyu fanweeri meetar.
1. Gaajo (gâdjo) : réjouissances royales au son du tam-tam rassemblant les jeunes gens
des deux sexes, au cours desquelles il n’est pas rare de voir des idylles se nouer. Il
était propre au Sîne et au Djolof, comme le fûré au Kayor.
2. Lieux de mise à l’épreuve, de préparation et de retraite mystique des souverains du
Kayor. Ils sont matérialisés par des arbres, comme leurs noms l’indiquent : sous le
premier, tout individu peut empêcher un prétendant d’accéder au trône en signalant
un fait infamant dans sa vie. Sous le second se faisait l’intronisation.Lat-Dior : Récit de Ousseynou Mbéguéré 27
Il répondit : « Non, je l’ignore. »
170 Il expliqua : « À une large croupe, il préfère
2 un sens élevé de l’honneur ! »
Bour-Sîne de répliquer : « On ne fera pas battre pour toi
des morceaux de calebasse, encore moins des tambours royaux ! »
À l’époque, le Bour-Sîne venait de jeter son dévolu sur une Linguère
75 du nom de Fâtou Tiouk, celle de Bambi Ndambâw Ndiaye et
[Birima.
Elle était assise à califourchon sur un mortier retourné
dans l’arrière cour du Bour-Sîne,
pendant que les femmes sérères organisaient pour elle un gâdio.
Lat-Dior dit : « La Linguère Fâtou Tiouk sur qui il a jeté son
[dévolu,
380 je l’emmènerai avec moi à Mboul aujourd’hui — Wount Fâtim ? »
Il répondit : « Ma Khourèdia Biram Fâtma ! »
Il donna l’ordre : « Qu’on selle les chevaux ! »
Bour-Sîne déclara : « Interdiction de seller sur la place :
portez selles et chevaux jusqu’à la sortie du village ! »
85 Le Sîne, alors, déversa sur eux sa mitraille.
Lat-Dior ordonna : « Tant que je ne serai pas à cheval,
qu’aucun fusil chargé à Mboul ne tonne ! »
Lat-Dior fut pris pour cible. On le protégea,
4 jusqu’à Sumpus Nkagne et Kadd Paloukâye .
90 Une fois parvenu là, il s’installa sous l’arbre.
On fit agenouiller le chameau chargé de ses amulettes ;
on étala une étoffe couverte de signes secrets du Coran.
Il s’installa au beau milieu de l’étoffe
et se confectionna un saroual de trente mètres.
1. Pour ne pas lasser le lecteur francophone avec les répétitions (formulistes) du texte
wolof (« Mu ni ko … /Mu ni ko … /Mu ni ko » : « Il dit… /Il dit … /Il dit ») nous
avons souvent privilégié les variations (« Il questionna… /Il répondit … /Il
expliqua »). « Linguère » est le titre de la mère ou de l’épouse (actuelle ou potentielle
d’un roi.
2. À la raillerie de Bour-Sîne, Lat-Dior oppose une répartie cinglante, amorçant ce type
de « joutes proverbiales » au cours desquelles les interlocuteurs font assaut d’habileté
rhétorique (l’équivalent des « piques assassines » et des « petites phrases »
d’aujourd’hui).
3. Il n’y a pas de pire injure pour un homme que de se faire ravir son épouse ou sa fiancée.
4. Lieu d’intronisation et de préparation mystique par des arbres sacrés. Voir également
Gile (v. 86) et Màkka (v.1045).28 Le Preux et le Sage
95 Solu, ba tonee Jànjaari ak Dégg-Daw
ni dànkaas, yéeg Maalaw. Daldi ni :
« Ana Demba Waar Joor, Saangóone Joor ak Ma Isë Mbay Joor ?
Ana Wunt Faatim ? Ana Jawriñ-Njigéen Omar Ñaan ?
Lu ñu soxe woon Mbul na tàkk ! »
100 Ñu fetal nag ci kaw Siin : Yiri ri ri ri ri ri ri ri rir
Yiri ri ri ri ri ri ri ri rir !
Fetal yi ci Siin ñu ngi naa : Jém lén wérét ! wérét ! wérét !
Yi ci Kajoor naa : Mukk ! mukk ! mukk ! mukk !
1 Ñu naa : Xérëng ! Xérëng
105 Ba tàkkusaan sa ni ŋurrr.
Lat-Joor rey na Sukka, rey Wal Baraago,
Rey Sému Njéeme Jéléen Juuf, rey Bira Yàlla ma fa Njoob.
Rey Baka Tumaan Awa Ndombo Mbañ Jagle Ñilaan,
boroom « Boggal jekk na ci mag,
2110 waaye gone lañu koy takkal » ;
rey Baka Tumaan Yànde Waagaan Bëra Kuli Mbàbba ;
rey Dëm Sënu ak Wulëy Sënu.
Dégg nag ñuy tëggal gaajo
Faatu Cuuk ci wanagu Buur Siin wi.
115 Lat-Joor ni jaasi Kulifiting ja das, ni sàkket wa tipp,
ni jalañ ak Maalaw ci diggu Séeréer su jigéen si.
Ñu ni tisër, ba Lingeer Faatu Cuuk des ca.
Mu xool ko ca kaw fas wa, ni ko : « Na xene ? »
Sëq ko ci mbagg ma, togg ko ca gannaaw fas wa,
120 ni leen : « Ku déggoon ni tuub naa fa Mbul,
neeleen ko tubbi naa fii ci Siin waay !
Nanu dellu Mbul ! »
Mu indi nag Lingeer Faatu Cuuk Mbul,
Xaali Majaxate ni ko : « Jigéen jii yaa ci gën. »
1. Par ces onomatopées imitant la détonation des fusils, le griot veut restituer
l’ambiance du champ de bataille.
2. On constatera, tout au long des récits, que le nom d’un héros est presque toujours
suivi de sa devise. Celle-ci est « une formule stéréotypée, souvent elliptique, poétique
et énigmatique, destinée à identifier essentiellement un individu ou un groupe […]
et à proclamer ses qualités et ses prétentions face au reste du monde » (G. Balandier
et J. Maquet, Dictionnaire des civilisations africaines, p. 314). « Petite épopée dans la
grande, invocation et évocation de sa personne », selon la définition de Christiane
Seydou, la devise fait office de véritable carte d’identité verbale. Voir ma Critique
de la raison orale, pp. 367-383. Lat-Dior : Récit de Ousseynou Mbéguéré 29
195 Une fois équipé, il fit battre Diandiâri et Dègue daw .
À grandes enjambées, il alla enfourcher Mâlaw et s’écria :
« Où sont Demba Wâr Dior, Sangoné Dior et Meïssa Mbaye Dior ?
Où est Wount Fâtim ? Et le Diawrigne-Njiguène Omar Niane ?
Qu’on fasse tonner tout ce qui a été chargé à Mboul ! »
100 On mitrailla le Sîne : Yiri ri ri ri ri ri ri ri rir !
Yiri ri ri ri ri ri ri ri rir !
Les fusils du Sîne faisaient : Dieum lèn wérét ! Wérét ! Wérét !
Et ceux du Kayor : Moukk ! Moukk ! Moukk ! Moukk !
Ils tonnaient : Khéreung ! Khéreung ! Khéreung !
105 jusque tard dans l’après-midi.
Lat-Dior avait tué Souka ; il avait tué Wal Barâgo,
tué Sémou Ndièmé Diélène Diouf et Bira Yâla de Ndiop.
Il avait occis Baka Toumane Awa Ndombo Mbagne Diaglé
[Gnilâne,
celui pour qui « Un collier tressé de perles est seyant pour un adulte,
110 mais ne convient qu’à un enfant. »
Il avait tué Baka Toumane Yândé Wâgâne Bira Kouli Mbabba,
fait passer de vie à trépas Deum Seunou et Wouleye Seunou.
2 Entendant alors les tambours du gâdjo
organisé en l’honneur de Fâtou Tiouk dans l’arrière cour,
115 Lat-Dior saisit son sabre de Koulifiting et fendit la palissade.
Il fit irruption au milieu du cercle des femmes sérères.
Elles s’égaillèrent, laissant toute seule Fâtou Tiouk.
Du haut de sa monture, il la toisa, lui lança : « Qu’en dis-tu ? »
Il la saisit sous le bras, la fit monter en croupe et dit :
120 « Si quelqu’un a ouï dire que je me suis converti à Mboul,
qu’on lui notifie que j’ai abjuré dans le Sîne.
Retournons à Mboul ! »
Avec la linguère Fatou Tiouk il regagna Mboul,
3 où le Cadi Madiakhaté lui dit qu’elle était faite pour lui .
1. Noms de tambours de guerre, celui du second signifiant littéralement : « Fait fuir
celui qui l’entend. » Les personnages dont les noms suivent sont ceux des principaux
compagnons de Lat-Dior.
2. Gâdjo : scéance distractive et musicale.
3. Sur ce personnage, à la sagesse proverbiale qui exerçait les fonctions de juge et de
conseiller à la cour de Lat-Dior, véritable Salomon sous les Tropiques, voir plus loin,
dans les textes en prose. 30 Le Preux et le Sage
125 May ko ko. Mu di ko xonn,
jur ci ñaari doom : Suntu ak Biram Bàmbi.
Toggaat ko ci gannaaw fasam wa, jaarsi Siin,
Wàcce ko, ni : « Dama doon wut jiwu. »
Ni : « Baj Géwél, bàkk ma ci sa ndënd mu rëy mu gudd mii
130 Baa fi tàkkóor ñamin !
— bala ngaa yabati góor, ñam ko !
1 Xala gi yàggeesna koo sajal ; damm konte, dammoon daaw ! »
Ñu bàkk ko “Baa fi tàkkóor ñamin”, ba mu sax.
Mu daldi sar Saalum.
135 Dem, ba jub nag kër Màbba Jaxu, daldi def ab dal.
Ni : « Ab sëriñ, booy jëm ci moom,
dangay yebal ndaw, waxtaan ak moom,
ba mu nangul la, ngay soog a yegg. »
Daldi yónni Demba Waar, ni ko : « Boo demee,
140 nanga ma waxal Màbba ni ko : ba muy jàng Kokki,
Sëriñ Kokki da koo watuloo ab tool,
sàmm ba ruural ko. Mu wax ko wax téyeel sa nag yi,
mu të. Mu fetal ko, mu daanu dee.
Keroog, ba ñu koy dëyya,
145 sama ndey Ngóone Làttir defoon na ca wajan ak fetal.
Kóllëre googu laay mottalisi — nanga ma ko ko waxal :
damaa bëgg tuubsi ci moom. »
Demba Waar ni : « Danaa ko ko wax nii nga ma ko waxe de. »
Daldi dawal fasam, ñëw ci dalub Màbba Jaxu bi.
150 Ni : « Salaam maalikum ? » — Ñu ni : « Maalikum salaam ! »
Mu ni ko : « Naam Ba ! » — Mu ni ko : « Noo sant ? »
2 : « Sàll. » — Mu ni : « Sàll ! »
Mu ni ko : « Lat-Joor nuyu na la.
Nee na : ba ngay jàng Kokki,
155 Sëriñ Kokki dalaa watuloo tool,
sàmm ba ruural la ; nga wax ko wax téyeel sa nag yi.
Mu të ; nga fetal ko, mu daanu dee.
Keroog ba ñu lay dëyya, ndeyam Ngóone Làttir
1. La dernière partie de la déclaration de Lat-Dior reprend le « Back » (le chant de gloire
de sa lignée). Il y annexe le motif de sa querelle et la façon dont il a lavé l’affront en
rendant la princesse enlevée (comme on fait des reliefs d’un repas).
2. Dans les sociétés wolof, on se salue en déclinant le nom de famille de son vis-à-vis.
C’est ce que font ici Demba Wâr Sall et Maba Diakhou Bâ.

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