Le publicitueur Roman

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Dans son nouvel ouvrage, l'auteur et ancien publicitaire Jean-Pierre Lenardeux donne un aperçu de la vie quotidienne d'une agence de pub sous ses aspects les plus noirs et, en l'espèce, les plus sanglants. Entre deux cadavres va naître une somptueuse idylle : celle d'un publicitaire au placard et d'une belle capitaine de police qui doit mener une enquête tordue face à un commissaire borné.
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
Lecture(s) : 8
EAN13 : 9782336359328
Nombre de pages : 236
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Jean-Pierre LenardeuxLe Publicitueur
Au milieu des luttes internes et des coups bas, l’agence
de publicité P 38 subit une hémorragie dans ses effectifs.
Démissions ? Licenciements ?
Mieux. Une série d’assassinats rend précaires les carrières Le Publicitueurde stratèges en herbe, de tacticiens inconséquents, et
de tueurs d’idées…
Le Publicitueur donne un aperçu de la vie quotidienne
d’une agence de pub sous ses aspects les plus noirs et, Roman
en l’espèce, les plus sanglants.
Entre deux cadavres va naître une somptueuse idylle :
celle d’un publicitaire au placard et d’une belle capitaine
de police qui doit mener une enquête tordue face à un
commissaire borné.
Jean-Pierre Lenardeux est un ancien publicitaire, tant
en agence que chez l’annonceur. Il est l’auteur du roman
La Montre de l’Oncle Octave, publié dans la collection
Amarante des éditions L’Harmattan.
ISBN : 978-2-343-03808-7
Prix : 20,50 €
Le Publicitueur Jean-Pierre Lenardeux
©L’Harmattan,2014
57, ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343038087
EAN:978234303808711
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LePublicitueur

111Écritures 
Collection fondée par Maguy Albet 
 
 
Jean‐Marc de Cacqueray, La vie assassinée, 2014. 
Muselier (Julien), Les lunaisons naïves, 2014. 
Delvaux (Thierry), L’orphelin de Coimbra, 2014. 
Brai (Catherine), Une enfance à Saigon, 2014. 
Bosc (Michel), Marie‐Louise. L’Or et la Ressource, 2014. 
Hériche (Marie‐Claire), La Villa, 2014. 
Musso (Frédéric), Le petit Bouddha de bronze, 2014. 
Guillard (Noël), Entre les lignes, 2014. 
Paulet (Marion), La petite fileuse de soie, 2014. 
Louarn (Myriam), La tendresse des éléphants, 2014. 
Redon (Michel), L’heure exacte, 2014. 
Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014. 
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014. 
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014. 
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014. 
 

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Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre 
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des 
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, 
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr 
  
 
Jean PierreLenardeux
LePublicitueur
roman
L’Harmattan
,11111111111
AAliceetHadrien

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Neuf heures trente. Cétait laube. L’agence P.38, émer
geant dune profonde léthargie, commençait à sanimer
avec nonchalance, réveillée par de sporadiques sonneries
de téléphone. Un imperturbable silence régnait dans les
bureauxoùlesbrillantsstratègesdelapublicitéinternatio
nale, en toute apparence, se concentraient sur leurs dos
siers. Çà et là, quelque secrétaire ou assistante parlait à
voixfeutréedesesdernièresdécouvertesboutiquièresou,
pire, des sévices de la veille infligés par les variations ca
ractériellesdun directeurdeclientèlereportantsursessu
balternessespropresturpitudes.
Jétais sur le point daccoucher didées géniales qui de
vaient révolutionner le monde des transports aériens,
quandjefusréveilléensursautparletéléphone.
—Plaîtil, fisje, essayantdedécoderlessonsinarticulés
demoninterlocuteur.
—Tumontesprendreuncafé?
Enclair,celasignifiait«àmonbureautouteaffaireces
sante », car cétait le président de P.38, CharlesAlbert
Polydor.
Héritierde lagence, mais nayant jamais véritablement
compris la pub, Polydor bricolait, pour ses copains de

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promo,quelquesréclamesquuneagencedepubliciténor
malement constituée aurait refusées. Depuis trois ans, il
avaitlachancedegérerunemassebudgétairedeplusieurs
dizaines de millions d’euros. Devenu enfin une star de la
pub, il restructurait sans cesse son entreprise, persuadé
quevirerdemeuraitlastratégielaplussûre.
Je pénétrai dans lunivers de Charles Albert. Un décor
froid, impersonnel, design, gadget, conçu pour faire sem
blant de travailler. Car, en dehors dêtre au téléphone, en
réunion, entrain d’houspillerses collaborateurs, oude si
gner sans relire le contenu d’épais parapheurs, Polydor
avait un emploi du temps des plus limités. Bien quil dé
clarait, à tout moment, quil était débordé et rabrouait fé
rocementlesimportuns.
Enguisedecafé,jefusfrappéd’unesentencesansappel:
—TacampagneI.I.S.,cestdelamerde.
Polydormefixaitpar dessusseslunettes,lairmauvais.
Ilajoutaenajustantsonnœudpapillonàpoiscassés:
—HelenadelaGlossenouslajetéeàtraverslagueule.
Sébastien est rentré à lagence la queue entre les pattes.
Maintenant,ilvafalloir,unefoisdeplus,quejerattrapele
coup.11
Lesproposétaientarticulés,scandésetnenécessitaient
pas, cette fois, lemploi dun décodeur. Je répondis avec
flegmeethauteur:
—Voicicequiarrivequandonconfieunprojetsophis
tiqué à défendre par un assistant. Tout le monde sait que
Sébastien,àtrenteans,aatteintsonseuild’incompétence.
Il ne fallait pas lenvoyer au casse pipe tout seul. Avec
I.I.S.,ilfautdesinterlocuteursmusclés…
Unetêtepointadansl’entrebâillementdelaporte.
—Jepeux?11
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Cétait Alain Gridoux, un nouveau directeur de clien
tèle sans clients. Au nom dun passé glorieux que nul
navait jamais vérifié, il revendiquait habilement la direc
tiongénérale,postevacantdepuisquesonderniertitulaire
étaitpartiàPôleEmploi.Gridouxavaitrevêtusoncomplet
princedeGalles,signedesgrandsjours,etavaitsonvisage
rougeâtre illuminé dun sourire triomphant. Avant quon
luirépondît,ilsétaitdéjàintroduitetenchaîna:
— Le meeting pour le contrat Primus est reporté. Aux
U.S.,ilsnepeuventpasvenircettesemaine…Apropos,jai
prisunbrunchauPlazzaavecHelenadelaGlossequima
présenté le patron de Royal Matou. Tu me connais, je lai
chauffé à bloc et, avec mon expérience des petfoods, il se
1pourrait qu’il nous refile son budge . Dailleurs, nous
avons longuement parlé de toi, Charles Albert. Je dé
range?
—Pasdutout,Alain,nousparlionsjustementdI.I.S…
— Cest le bide ? Pas étonnant avec des clients pareils.
Ils confondent réclame et communication. Sébastien ma
fait le debriefing de lentrevue. Paraît que cétait pas triste.
Rien compris, les nuls. Mais la création était plutôt pous
sive.Pasdepromesse.Onbandemou,Pierre?
— Avec eux, expliquai je, on leur colle une pub qui
pète, ils se dégonflent. On donne dans le classique, ils pa
niquent.C’estcornélien.Deplus,Helenaestinfluencéepar
son adjoint, Pinon, qui démolit systématiquement
lagence. Moi, je rends mon tablier et la prochaine fois, je
sous traite.
— Fais moi signe, lança Gridoux, jai une copine
conceptrice, une fusée. Ancienne directrice de la création
chezCarloslorsquejétaisdirecteurdumarketing,elleest

1.Budgetdecommunication
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maintenant free lance. Cest elle qui a lancé Gooddog, le
petfoodvery good…Çatennuiedenouslaisser,nousavons
deschosesimportantesàvoir.
Jesortisulcéré.DautantplusquejecroisaiArchibaldE.
Kingston, mon homologue anglo saxon, maître dans lart
dedémolirlestravauxdesautresafinderégnerenqualité
dAutorité Créative Suprême et dêtre considéré comme
lUltime Recours. Il se dirigeait à pas lents vers le bureau
de Charles Albert, ce qui, en létat actuel des choses, était
detrèsmauvaisaugure. 11
J’imaginais le spectacle. Kingston entrerait avec une
mine tragique : « Pourquoi ne ma t on pas consulté pour
lacampagneI.I.S.Ilfallaitmettresurcetteaffairedesgens
hautementqualifiés…».EtGridouxderépondre:«Mais
tu étais débordé, mon cher ». Suivi dun soupir de
Kingston : « Jaurais sacrifié quelques nuits et mes week
ends».
Officiellement,Kingstonétaitaubureauuniquementen
dehorsdesheuresouvrables.Cequepersonnenesavisait
decontester.
Sil venait ce matin, cétait pour faire ses commentaires
personnels sur la campagne I.I.S. Des de la
plushauteimportance.
*
— Vous voulez du café, les gars ? demanda Polydor.
Gridoux, tu dis à la petite de nous les monter et tu me
laissescinqminutesavecArchie. 11
Aucuneprotestation.SurtoutqueCharles Albertvenait
de se trémousser sur son siège Knoll et démettre un sou
rire forcé, signe de la plus parfaite exaspération. Gridoux
étaitparvenuàméclipseretKingston,àsontour,léjectait.
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Vraiment,ildétestaitKingston.Toutcommecethasbeende
concepteur rédacteur – votre serviteur – que Polydor
navait même pas le courage de virer afin de faire mentir
lesstatistiquessurlechômagedesjeunes!
— Je me suis permis de faire une contre proposition
pour la campagne I.I.S. et je pense que les concepts que
nous avons retenus sont à la hauteur des ambitions mon
dialesduclient.
—Bravo.Quellessontlesidées?
— Je refuse den parler avant de les avoir concrétisées
etdelesprésentereninterne,exactementcommejeleferai
dans une grande agence. Gédéon, qui est débordé, a fait
appel au studio Gerald Benson. Cest ce quon trouve de
mieuxsurlaplacedeParis.Toutefois,jaibesoindunposte
budgétairedenviron20.000euros.
—Mais…mais…biensûr,Archie.Cestpourquand?
— Même en travaillant dix sept heures par jour, sept
jours sur sept, il faudrait compter, au minimum, deux se
maines.
Charles AlbertPolydor,quiavaitlhabitudededeman
derdeconcevoirunecampagnelaveilledelaprésentation
et négociait âprement les prix, ne broncha pas. Kingston
étaitparvenuàlemystifiertotalementenmettantenscène
le vieux principe, tiré dune fable de La Fontaine, « Selon
quevousserezpuissantoumisérable…».Çamarchait.
Le téléphone sonna le glas de lentretien. Après avoir
prononcé quelques monosyllabes inaudibles, Polydor de
manda:
— Archie, tu peux demander à l’autre de monter. Je
comptesurtoipourlacampagne,hein?
—Lesaxesquenousavonschoisissontsansfaille.
L’autre,c’étaitmoi.
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*
JenefuspassurprislorsquejevisKingstonfaireirrup
tiondansmonbureauetsoupireraveccommisération:
—Ilveuttevoir.11
Mais,jelefusdavantagequandPolydormelança:
— J’avais oublié de te dire que j’avais eu au téléphone
ledirecteurdumarketingdeTomStoneTechnologies.Tu
leconnais,jecrois…Cestquoi,déjàsonnom?
—Palombier.
—Ilaungrosbudget?
—Tom Stone, cest énorme ! Ils sontpartout. Dans laé
ronautique, lespace, linformatique, les nouveaux maté
riaux,lintelligenceartificielle,labiochimie…Jaiessayéde
luifairemiroiterunecampagnedimage.Ilyenaurapour
cinqou six millions ! En comparaison, I.I.S. fait plutôt pa
rentpauvre.
—Jenesaispascequetuluiasfait,maisil,enfin,euh,
Parlombier…
—Palom.
—Cestun«X»,jecrois?
—CorpsdesMines.
—Ehbien…jeneparviendraisjamaisàmesouvenirde
sonnom.Palonchoseveutquecesoittoiquiailleslevoir…
jenaipastrèsbiencompris…tulappellesetonverrabien.
Ilseraitutilequetufassesuncompte renduécritàArchie.
Enanglais,ilpréfère.Peut êtreaura t ildesidées.11
Demieuxenmieux.Sousdescieuxpluscléments,jelui
eussejetémadémissionsurlamoquette.Maisilmefallait
tenir, car dans la pub les agences viraient plus quelles ne
recrutaient. Javais encore quelques traites à payer de ma
Porsche d’occasion et le loyer de mes deux pièces à l’Ile
Saint Louismecoûtaitlesyeuxdelatête.
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Jarrivai àlagence P.38plusfatiguéquaprès quatreheures
de réunion stérile avec Polydor. Impossible de récupérer
mon manque de sommeil dû à un dîner prolongé chez
mon exfemme qui tenait absolument à me présenter son
nouveaujules,uningénieurbiensympa,bienconformiste,
bien mal habillé et qui, en dehors de linformatique et du
football, ne semblait pas avoir de pôle dintérêt. Faisant
fonctionner mes petites cellules grises pour mimaginer
–imaginerest,enpartie,monmétier–quelspouvaientêtre
ses talents cachés, jéchouais. Bref, des balivernes jusquà
trois heures du mat. Avec, en prime, un morceau de litté
ratureCerfadélicatementposésurleparebrise demavoi
turepouravoiroséstationnersurunemplacementinterdit
quinegênaitpersonne.Letempsdemendormir etilétait
presquelheure légaledallerbosser…
La standardiste, seule personne vraiment souriante de
lagence, mannonça:
— Il y a les flics chez Polydor. Paraît que cest pour
Beaufort.
Bonne langue, je me tus. Mauvais esprit, je pensais à
une saisiearrêt sur salaire pour pension alimentaire non
versée.

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Beaufort était le play boy de lagence. Cinquante ans,
divorcéquatrefois,toujourslairdungrandjeunehomme
esseulé, le sourire nostalgique, il faisait fondre tout ce qui
portait un jupon – et même un pantalon. Professionnelle
ment un peu ringard, il sentendait avec des industriels
dont le degré dévolution stratégique sétait arrêté au
XIXèmesiècle.
*
Alorsquecommençaitàpoindrelembryonduneidée,
on frappa à ma porte, acte qui nétait pas dans les us et
coutumesdelamaison.
Apparutungrandtype,lairemprunté.
— Je suis le lieutenant Blanc. Je peux entrer ? Cest au
sujetdevotrecollègue,monsieurBeaufort.
Le fil de mon idée sétait envolé. Frustré, comme après
uncoïtinterrompu,jerépondissèchement:
— Ecoutez, je le connais très peu. Moi, vous savez, la
vieprivéedesgens…
— Cest le capitaine Martin qui ma demandé… Tenez,
ilarrive…
Unefemme.Etpasnimportequellefemme.LaFemme.
La beauté, le charme et lélégance naturelle réunis dans
une même personne. Machinalement, jen fis linventaire.
Limaginais sans ce tailleur conventionnel, en jeans, sans
jeans, avec des dessous, sans dessous… Mon regard ter
minasatrajectoiresurlamaingauche.Pasdalliance.
Avant que je linvitasse à prendre un fauteuil, elle dé
clara:
—MonsieurPolydormaexpliquéquevousconnaissez
bien Jacques Beaufort. Il a été tué cette nuit. Je suis déso
lée…Safemmedeménageladécouvertcematin…
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— Merde, fis je, me croyant obligé démettre un senti
ment.
Il me sembla me vider de toute mon énergie. Le capi
taine, qui devait avoirlhabitude de ce genre de situation,
respectaunmomentmonégarementetreprit:
—Uncoupdecouteaudansledos…Nousnavonspas
retrouvélarme.
Ilmefallutquelquesinstantspourdigérerlinformation
etbredouiller:
—Voussavez,jeconnaissaispeuBeaufort.Endeuxans
nousnavonsdûdéjeunerensemblequedeuxoutroisfois.
Nosrapportsprofessionnelsétaientinexistants.Ildétestait
travaillerenéquipe.
—MonsieurPolydormaaffirmélecontraire…
Jéclatai. Non pas contre le capitaine, mais contre
Polydor dont lesprit tordu aurait pu faire se battre des
montagnes.
— Ecoutez, Polydor est peut être le patron, mais il na
jamais su donner une bonne information. Dans le boulot,
cestinfernal.Telquejeleconnais,ilavoulusedébarrasser
de vous en lorientant vers la première personne qui est
passée dans son esprit brouillon. Je répète donc que
Beaufort et moi sommes, pardon, étions de vagues col
lèguesetjenefaisaispaspartiedesesintimes,nipersonne
àlagence,d’ailleurs.
—Mêmelessecrétaires?
— Toutes craquaient devant son regard qui se voilait
dèsquilparlaitàunefemme,maisjenesuispaspersuadé
que sa séduction soit allée au delà. Radio Couloir nous
lauraitappris.
—RadioCouloir?
—Larumeur.
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Lentretiensepoursuivitaveclesquestionsrituellesque
peuventposerlesflics.Avec,commeilsedoit:
—Vouscomprendrezquilestclassiquequejevousde
mande votre emploi du temps, hier soir entre vingt deux
heuresetminuit.
Ma réponse fut également classique. Dans le sens rhé
torique du discours. On aurait pu intituler lexorde « de
lutilité, de la compétence et du coût de certains fonction
naires».Mais,devantlemanquedéchodemonauditoire,
jen vins à narrersobrement ma soirée, me limitant à trois
points de laide mémoire de Quintilien : où, quand, avec
qui. En guise de péroraison, jexhibai triomphalement ma
contraventiondelaveille:
— Vous voulez une preuve ?… Vingt trois heures dix.
Vouspouvezlagardercommepièceàconviction.
—Payez ladabord,fitlecapitaineMartin.
*
— Tout de même, lança Gridoux, il na pas eu de
chance, ce pauvre Beaufort. Pour moi, cest une affaire de
cul:cherchezlafemme.
Il accompagna ses dires dun ricanement coincé éma
nant dune bouche trop froncée qui dénotait son manque
dassurancechronique.Personnenereleva.
Cétait le conseil de guerre dans le bureau de Charles
AlbertPolydor.OnseseraitcruauxfunéraillesdunGrand
dEspagneàlépoquedePhilippeII. 11
— Nempêche quil va falloir gérer ses clients, fit
Polydor qui ne perdait jamais le sens des réalités immé
diates. Tout ça est bien triste, mais il faut que la maison
tourne.Nosales,nomoney.Just,tumepréparespourcesoir
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unétatdesestravaux.NousverronsavecArchieàquiles
confier.
Just, sappelait Justine. C’était une magnifique blonde,
façon L’Oréal, d’un mètre quatre vingt et qui servait
dassistante,desecrétaireausenssecretduterme(carelle
ignoraittoutdesrudimentsdeladactylographie),dedame
decompagnieàPolydor.Conseillerocculte,elleavaitaussi
un rôle de chien daveugle, évitant à son patron daller
sembourber dans des affaires douteuses, ou de sacoqui
ner avec des gens qui ont le chic pour flairer le pigeon.
Ayant évité, par son bon sens, plusieurs apocalypses, elle
bénéficiait dune position de premier plan dans lagence.
Certaines mauvaises langues – fort nombreuses à P.38 –
allaient même jusquà prétendre quelle était la maîtresse
dePolydor.
Ellesécria:
— Et les journalistes ? Vous avez pensé aux journa
listes?Demainletéléphonenevapascesserdebuzzer.Les
fouille merdevontradiner.Jevoisdicilescoop!«Dusang
àP.38».Bonjourlimage!
—OK,fitPolydoràcourtdidées.Onenparlecesoir.
—Quejesache,ajoutaGridoux,cestuneaffaireprivée,
jenevoispasenquoilagence…
— Jai mon idée à ce propos, coupa Kingston. Quand
jétais en charge du budget de General Electronic chez
Thatcher&Thatcher,àMadisonavenue,jemesuistrouvé
confronté à un fait similaire. Mais je vous en parlerai ce
soir.
Leconseildeguerrecédalaplaceàlétatdurgencelors
quune mailarrivasurlebureaudePolydor.Ilémanaitde
ScheideggerInternationaletétaitrédigéencestermes:
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Pour l anniversaire de notre président, veuillez réserver des
pagesentièresdanslapressequotidiennededemain.
Textedel annonce:11
Aujourd hui,j ai95ans.
Jeréaliseunbénéficede95millionsd’euros.
Etjecontinueàêtreleseulmaîtreàbord.
JoScheidegger
PrésidentdeScheideggerInternational.
—Pascon,levieuxJo,émitPolydor.
Atteint de démence sénile, pensai je. Cette campagne
vafaireriretoutlemonde.Polydornestmêmepascapable
daffrontercegérontocrateetdeluidirefranchementlavé
rité.Detoutesmanières,dansuneheure,ilyauraunnou
veaumessageaveclespremièrescorrectionsdauteur.11
*
Mes prévisions se révélèrent exactes. De midi à vingt
deux heures, il fallut faire, refaire, défaire les annonces.
Sans parler de tous les détails techniques, avec mise en
pages sur mise en pages, protestations des infogra
phistes… Lhystérie. Sans même le temps de satisfaire les
besoinsphysiologiquesfondamentaux.
Je quittai lagence, exténué. Javais fini par sauver les
meubles en faisant accepter à Vieux Jo une campagne un
peupluscrédible.11
Kingstonmaccrochadanslecouloiretmedemandade
ledéposerchezlui.Ilnepossédaitnivoiture,nipermisde
conduireetpréféraitlestaxisennotedefraisoulauto stop
moquette. Pendant le trajet, il se montra cordial, flatteur :
«Superbe,tacampagneScheidegger».Ilsétenditmêmeà
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des confidences personnelles en mannonçant que son
épouse, Pamela, venait dêtre nommée correspondant pa
risiendelarevueaméricaineWorldwideBusiness.11
JedînaischezLivioet,prenantconsciencequejenesup
portais pas ma solitude, je mis le cap sur le Superman, la
boîtedenuitenvoguedelapub.Jyvenaisrarement,mais,
cesoir là,jenetenaispasàmeretrouverencompagniede
mes incertitudes et insomnies. Javais besoin de me chan
gerlesidées.Desidéesplutôtsombres,jedoisl’avouer.
LeSupermanétaitleterraindechassefavorideBeaufort.
Jelavaisdailleurssoupçonnéderentrerdanslapubparce
que les minettes y étaient affriolantes et les mœurs plutôt
libérales… Pourtant, rien ne ly prédisposait : Beaufort
étaitexpert comptabledeformation.Ladage«lapublicité
mène à tout » pouvait sinterpréter a contrario. Un type
étrange, ce Beaufort. Jamais un mot plus haut que lautre,
se tenant éloigné des luttes intestines et ne réagissant
mêmepasquanddesgenscommeKingston,imbusdeux
mêmes, essayaient de lécraser. Non, la vie de Beaufort
étaitailleurs.Ici.Etsurceterrain,lebedonnantcitoyende
SaGracieuseMajesténepouvaitrivaliser.Saufaubar.
— Je peux masseoir ? fit une voix féminine que je re
connustoutdesuite.
—Capitaine!mexclamai je.Jevoisquevousneperdez
pasdetemps.Vouspoussezvotreenquêtesurleterritoire
decepauvreBeaufort.Cherchezlafemme.
— Vous êtes une mauvaise langue. Depuis trois mois,
les rares fois où il venait ici, c’était toujours accompagné
de la même personne. Dailleurs, il projetait de se marier.
Jeviensdefairelaconnaissancedelamalheureuseélue…
—Celaneveutpasdirequunemaîtressedélaissée…
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—Pisteimprobable.Jaiapprisquesesrupturessepas
saient toujours en douceur. Ilavait de la classe. Votre col
lègueétaitunhommecharmant,voussavez.
—Ouunmarijaloux.
—Enprincipe,ildonnaitdanslaprimejeunesse.Notre
enquêtenousindiquedescélibataires.
—Unamantéconduit,unrivalinsoupçonnable.
— Peu crédible… Mais nous continuons à enquêter. Je
suisquasi certainequelemobileestailleurs.11
—Puis jevousoffrirunverre?
Le capitaine Martin était plus quune belle femme. Elle
étaitsomptueuse.Pourquoiavait ellechoisiunmétierpa
reil ?Dans la flicaille, ils devaient baver. Auburn, grande,
les formes épanouies, elle possédait un regard dun bleu
trèslimpide,misenvaleurpardestachesderousseurque
la nature avait déposé avec art. Quel âge pouvait elle
avoir?Trente?Trente deux?Etrangement,sacompagnie
étaitparvenueàdissiperl’étatdemorbiditédanslequelje
metrouvais.
Lecharmefutrompuparuneautrevoixféminine:
—Alors,onmetrompe,monsalaud?ToujoursàP.38?
Aquarantepiges,cenestpasunepromotion.
Cétait Catherine Foccker, une ex star de la pub qui
avait travaillé avec moi il y a quelques années. La fatalité
avait voulu que nous lancions ensemble une marque de
matelas. Très vite, je fus contraint de rompre, ne pouvant
plus faire face à ses exigences qui étaient autres que pro
fessionnelles…11
Elle navait pas changé sauf, peut être, gagné quelques
kilosetdiamantssupplémentaires.Elleajouta:
— Sais tu que je suis sortie pendant six mois avec
Polydor ? Aussi nul au pieu que dans le boulot. Pas plus
dune fois par semaine et à toute vitesse… Quand il y
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