Le séparé. Récit d'un nommade d'Iran

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Voici un récit sur la vie nomade en Iran dans lequel la magie et la réalité se confondent. L'auteur nous raconte cette vie qu'il a vécue parmi les membres, les légendes et la littéraure de sa tribu dont il est tombé amoureux. Son récit tente de surmonter la nostalgie du temps des tribues libres, aujourd'hui anéanties. A travers sa tentative de faire perdurer sa culture nomade, l'auteur nous propose un regard différent sur le temps et sur la nature.
Publié le : vendredi 2 janvier 2015
Lecture(s) : 18
EAN13 : 9782336366982
Nombre de pages : 190
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Issa SafaLe séparé
Récit d’un nomade d’Iran
e séparé est le premier récit sur la vie Lnomade en Iran dans lequel la magie Le séparé
et la réalité se confondent. L’auteur nous
raconte cette vie qu’il a eue parmi les
membres, les légendes et la littérature de sa
tribu dont il est tombé amoureux. Récit d’un nomade d’Iran
Des recherches anthropologiques sur les
structures de la vie tribale ne manquent pas,
mais elles sont souvent trop grises, tandis
que la vie dans la tribu est verdoyante. Elles
présentent la vie tribale comme une vie
« primitive » appartenant aux temps les plus
anciens de l’humanité et qui ne trouverait
sa place que dans les musées. Elle peut en
effet y être exposée, cependant il existe
encore des êtres vivants qui portent dans
leur cœur la nostalgie du temps des tribus
libres, aujourd’hui anéanties.
Issa Safa est né dans la tribu des
Le séparé ne tente pas d’exprimer cette
Shahsavan au nord de l’ouest de
nostalgie mais de la surmonter.
l’Iran. Dès son entrée à l’Université
Le style réaliste épatant de l’auteur ne de Téhéran, il s’intéresse à la politique
s’encombre pas d’essayer de faire rentrer du pays et s’aligne sur la pensée
ce récit dans une case spécifque de la marxiste. Emprisonné, il n’en sortira
littérature moderne, il n’a pour but que qu’au moment de la révolution de
de nous rendre compte de cette vie tribale 1979. Ensuite, ses activités politiques
réelle et saisissante. l’obligent à quitter son pays et, depuis
À travers la tentative de faire perdurer sa 1982, il est réfugié en France.
culture nomade, Issa Safa nous propose un
regard différent sur le temps et sur la nature.
Car la Nature, si belle et si libre, est sa mère.
ISBN : 978-2-343-05205-2 En couverture : Ayrilmish (le séparé),
calligraphie de Bahman Panahi
18, 50 €
safa-couv.indd 1 19/12/2014 23:11:30
Le séparé
Issa Safa
Récit d’un nomade d’IranLe séparé
Récit d’un nomade d’Iran
safa.indd 1 18/12/2014 12:07:52COLLECTION L’IRAN EN TRANSITION
Dirigée par Ata Ayati
Ali Gharakhani , Téhéran, l’air et les eaux d’une mégapole. Préface de Philippe
Haeringer, 2014.
Homa n ateG h , Les Français en Perse. Les écoles religieuses et séculières (1837-1921).
Préface de Francis Richard. Traduit du persan en français par Alain
Chaoulli et Atieh Asgharzadeh, 2014.
Leyla Fouladvind , Les mots et les enjeux. Le défi des romancières iraniennes.
Préface de Farhad Khosrokhavar, 2014.
Jalal a lavinia en collaboration avec Thérèse Marini , Tâhereh lève le voile. Vie
et œuvre de Tâhereh, la pure (1817-1852), poétesse, pionnière du mouvement
eféministe en Iran du XIX siècle. Préface de Farzaneh Milani/Postface de
Foad Saberan, 2014.
Nader a Ghakhani , Les « gens de l’air », « jeux » de guérison dans le sud de l’Iran.
Une étude d’anthropologie psychanalytique. Préface d’Olivier Douville, 2014.
Michel Makinsky (dir.), L’économie réelle de l’Iran, au-delà des chiffres, 2014.
Emma Peia Mbari , Éclat de vie. Histoires persanes, 2014.
eFoad s abéran , Nader Chah ou la folie au pouvoir dans l’Iran du XVIII siècle. Préface
de Francis Richard, Postface d’Alain Désoulières, 2013.
Reza Ma Mdouhi , L’Iran et le commerce mondial. Préface d’Azadeh Kian, 2013.
Alain b runet , Rakhshan Bani Etemad. Une pasionaria iranienne, 2013.
Mohsen Motta Ghi , La pensée chiite contemporaine à l’épreuve de la Révolution
iranienne. Préface de Farhad Khosrokhavar, 2012.
Alain Chaoulli , L’avènement des jeunes bassidji de la République islamique d’Iran.
Une étude psychosociologique. Préface de Farhad Khosrokhavar, 2012.
Djamchid a ssadi (dir.), La rente en République islamique d’Iran : Les mésaventures
d’une économie confisquée, 2012.
Alain Chaoulli , Les Juifs d’Iran à travers leurs musiciens. Préface de Pierre
Lafrance, 2012.
Michel Makinsky (dir.) L’Iran et les grands acteurs régionaux et globaux. Perceptions
et postures stratégiques réciproques.
Bijan Chala Mkari Pour , L’univers mental des Iraniens : approche sociologique des
proverbes et des maximes persans. Préface de Claude Javeau, 2012.
Mélissa levaillant , La politique étrangère de l’Inde envers l’Iran. Entre politique de
responsabilité et autonomie stratégique (1993-2010). Préface de Bertrand Badie,
2012.
David r iGoulet -r oze , L’Iran pluriel. Regards géopolitiques. Préface de François
Géré, 2011.
Djamchid a ssadi , L’Iran sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad. Bilan et
perspectives, 2009.
safa.indd 2 18/12/2014 12:07:52Issa Safa
Le séparé
Récit d’un nomade d’Iran
safa.indd 3 18/12/2014 12:07:52Le séparé : récit d’un nomade d’iran sur L’auteur
© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École Polytechnique ; 75 005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan@wandoo.fr
ISBN : 978-2-343-05205-2
EAN : 9 782 343 052 052
5
safa.indd 4 18/12/2014 12:07:52Le séparé : récit d’un nomade d’iran sur L’auteur
Sur l’auteur
Issa Safa est né au printemps 1954 dans la tribu des
1Shahsavan alors qu’ils voyageaient de leur campement
d’hiver à leur campement d’été. Suite aux activités
politiques et à la pression du gouvernement du Shah
d’Iran sur les nomades pour les sédentariser, sa famille
se voit obligée de quitter sa vie tribale et de s’installer en
milieu urbain. Issa est le premier enfant de sa famille
qui fut scolarisé en ville, à Qom. Il obtient par la suite
e1 La tribu Shahsavan est constituée, au début du XVI siècle,
de plus de quarante clans et une partie de la tribu Ghara
Ghoyonlou dans le but de créer une grande union des
communautés turcophones. Cette même tribu devient le point
d’appui de la dynastie des Safavides pour créer le premier
gouvernement central après l’invasion des Arabes en Iran. La
dynastie des Safavides règne en Iran durant presque trois siècles
et la tribu Shahsavan bénéfcie d’une position privilégiée tout
au long de cette période. Après l’effondrement des Safavides,
toutes les autres dynasties qui leur succèdent divisent la tribu
Shahsavan en plusieurs groupes et les forcent à émigrer dans
différents endroits. Une grande partie de la tribu s’installe aux
alentours des villes Saveh et Shiraz. Cette émigration forcée
continue à une plus petite échelle dans la plaine de Moghan en
Azerbaïedjan d’Iran. La langue des Shahsavan est le turc avec
un accent particulier mais très proche de la langue azérie.
5
safa.indd 5 18/12/2014 12:07:52Le séparé : récit d’un nomade d’iran sur L’auteur
son baccalauréat littéraire à Téhéran et achève des
études supérieures en littérature et lettres modernes
à l’Université de Téhéran. En 1976, en raison de ses
activités politiques, il est arrêté lors d’une manifestation
et reste en prison jusqu’à la Révolution de 1979.
Durant sa captivité, il écrit un ouvrage, quelques
écrits philosophiques, et les diffuse clandestinement
dans la prison. Puis, après la révolution, il publie Analyse
de la situation politique pour aborder la République
islamique dans différents magazines politiques de
l’époque. En 1981, il publie un essai, Situation sociale et
partis politiques kurdes.
En 1982, poursuivi par la police, il se voit obligé après
des mois de fuite, de quitter l’Iran clandestinement et
devient réfugié politique à Paris. En 1986, il publie une
œuvre analytique en Allemagne intitulée Khomeyni,
deux visages et une réalité qui a été publié à plusieurs
reprises dans la diaspora iranienne. Ce livre traite de la
question de l’islam politique sous l’égide de Khomeyni,
avant et après la révolution. La publication de ce livre
en révèle toutes les diffcultés ainsi que celles de la
diffusion, c’est pourquoi Issa Safa se met à écrire des
articles dont la parution est bien plus accessible à tous.
Une série de ses articles intitulée La Mondialisation est
publié dans le journal Etehad Kar et diffusés, sans son
autorisation, dans la presse iranienne en Iran. Ses écrits
sur La dialectique moderne de Hegel subissent le même
sort.
Issa Safa est aussi entraîneur de boxe. Il a écrit
des articles sur Jack London, Ernest Hemingway et
Mohamed Ali Clay intitulés Critiques techniques et
tactiques de la littérature de boxe. Cette série va continuer
6 7
safa.indd 6 18/12/2014 12:07:52Le séparé : récit d’un nomade d’iran sur L’auteur
et sera publiée dans un livre en persan. Ces dix dernières
années, il a écrit plus d’une cinquantine d’articles
sur des sujets politiques, économiques et sociaux. Il
retourne vers la littérature avec le roman Ayrilmish.
L’auteur tient à remercie Florence Anquetil pour sa
relecture minutieuse et ses conseils enrichissants.
Ô beautés sauvages !
Prairies de tulipes rouges !
Ô montagnes ! Jacinthes ! Ruisseaux !
La Tribu vous connaît tous, fort bien.
À chaque printemps,
Elle marche parmi vous, émerveillée
Sur des chevaux indomptés !
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safa.indd 7 18/12/2014 12:07:52Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
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safa.indd 8 18/12/2014 12:07:52Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
Chapitre  1

On ne se baigne jamais deux
1fois dans le même feuve
Ses yeux scintillent comme deux émeraudes dans
l’obscurité de la grotte. L’animal se love au creux de
mes mains comme une petite pelote de laine, douce
et chaude. Confante, insouciante. Calmement,
elle observe et hume prudemment en direction des
parois fraîches de la caverne, à droite, à gauche. Je
sens d’autres petites pelotes qui s’entortillent autour
de mes mollets. J’ai déniché un sacré trésor ! Je dois
en avertir les autres ! La boulette de poils me lèche
consciencieusement les doigts, comme autant de bâtons
de sucre d’orge. Une petite langue rugueuse me fait une
sérieuse toilette de chat. Nichée au creux de mes bras,
nous nous approchons prudemment de la sortie de la
grotte. Les rayons du soleil me brûlent les yeux. Face
à cette brusque clarté, étourdi, je deviens un instant
e1 Héraclite d’Éphèse, philosophe grec du VI siècle avant JC.
8 9
safa.indd 9 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
aveugle. Mes copains se sont allongés au soleil, sur
l’étendue de roche plate, à droite de la grotte.
2- Eh oh… zirlama dalilar  ! Regardez-moi ! Eh, dali
3Hassan , Oh ! dali Hassan regarde par ici ! Nigar, Nigar,
4dali nazeinim  ! Regarde le trésor que j’ai trouvé !
Aucun ne bronche ni ne bouge. Je les rejoins à pas
de loup. Ils ont tous les yeux clos et se sont bouché les
oreilles avec leurs index.
5- Ah irati lar ! Ouvrez les yeux ! Regardez un peu ce
que j’ai trouvé !
Je m’approche tout doucement de dali Hassan, tenant
le chaton par la nuque alors qu’il a les griffes sorties, je
le dépose sur son visage. Il fait patte de velours sur les
traits de Hassan qui n’ouvre toujours pas les yeux. Je
relève son t-shirt rouge et dépose le chaton sur son torse
dénudé. Cette fois-ci,da li Hassan se redresse en sursaut
en se palpant la poitrine. Tous les enfants se lèvent en
entendant Hassan crier. Nigar est debout à présent, elle
remarque le chaton. Avec son geste habituel, elle touche
son collier avec la main droite et dégage en souffant
une mèche soyeuse et sombre qui lui barre le front.
6« Où l’as-tu trouvé, yaramaz shoumasar  ? »
demande7t-elle. Avant de répondre, je regarde son ghoulbagh
8et bouymagh qu’elle prétend que son père Arshin a
2 « Fous furieux » en azéri, la langue de la tribu Shahsavan.
3 Hassan le fou.
4 Fille folle, en dialecte Satlou et Karimlou, deux clans
appartenant à la tribu Shahsavan.
5 Bons à rien.
6 Espèce de flou !
7 Bracelet.
8 Collier.
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safa.indd 10 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
fabriqué avec des pierres célestes. Je lui indique du
menton la direction de la grotte et réponds : « Azilgan,
9tchazilgan , il y en a plein d’autres là-bas ! »
Dans le clan des Satlou et des Karimlou, règne une
sévère pénurie de flles. Les garçons y sont dix fois plus
nombreux. Même les plus petites en sont conscientes et
mènent tous les garçons par le bout du nez. Cette même
petite Nigar, haute comme trois pommes, nous domine
tous. Je récupère le chaton et nous nous dirigeons tous
en procession vers la grotte.
Quelle coïncidence ! Sept enfants et sept chatons,
comme dans les contes merveilleux ! Nous les prenons
et nous dirigeons, dansant et tournoyant dans un joyeux
vacarme, vers la demeure de la tribu. Nous marchons
sur un chemin de gravier, parsemé de coquelicots. Des
lézards bruns de toutes tailles s’enfuient sous nos pas et
se glissent sous des pierres de la même couleur qu’eux.
Je n’ai jamais compris comment les lézards arrivent à
se fondre dans la couleur qui les entoure. Noir, vert,
marron… et tant d’autres teintes. Aujourd’hui, le ciel
est particulièrement bleu et dégagé. Pauvres êtres
qui auraient besoin d’un morceau de nuage pour s’y
confondre ! Un bataillon de grosses sauterelles survole
nos têtes en stridulant. L’an dernier, pendant la migration
saisonnière de la tribu, j’avais déjà observé une nuée
de ce genre, obscurcissant le ciel sur son passage. Un
bruit assourdissant envahissait plaines et montagnes.
Les aînés suivaient leur vol avec inquiétude, affrmant
que les sauterelles pourraient ravager les champs et
provoquer une grande famine. La plaine autour de la
9 Enfant gâtée pourrie.
1010 11
safa.indd 11 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
tribu est elle aussi piquée de coquelicots. Pour arriver
10à la première ghara chadir , il faut passer à travers des
buissons feuris multicolores qui rivalisent en vain avec
les taches rouge sang des coquelicots sauvages. Sur la
route, Nigar se met à chanter : « Le pauvre fou ne peut
que mâcher sa soutane ! ». Nous savons bien que le « fou »
auquel elle fait allusion, c’est chacun d’entre nous, les
garçons ! D’ailleurs, elle a raison, que vont dire nos
familles en voyant les chatons  ? Nous n’allons pas
pouvoir les emmener avec nous pendant la migration
saisonnière. Nous les abandonnerons à la demeure
hivernale, auprès de ceux qui ne partent pas, les takhteh
11ghapoo . Les chats, de leur côté se reproduiront en
toute liberté, installeront leur territoire dans toutes les
maisons vides et extermineront les souris. Ainsi
seronsnous soulagés des rongeurs à notre retour.
Dès notre arrivée à la première tente, les chiens nous
accueillent en aboyant. Il y a bien quelques vieux chiens
paresseux qui ne bougent même pas, se prélassent à
l’ombre des tentes et ne se soucient plus guère de leur
devoir de garde. Les autres chiens nous connaissent,
pourtant ils nous tournent autour et aboient de manière
inhabituelle. Sans doute à cause des chatons. Les enfants
de la tribu n’ont pas peur des chiens. Les aboiements
intriguent les gens qui sortent un à un des tentes pour
voir ce qui se passe.
Parmi les tentes, j’aperçois ma mère. Elle tient les
rênes de Ghirat, notre cheval, et se dirige vers la source
d’eau qui alimente la tribu. Les refets du soleil font
10 Tente noire.
11 Sédentaire, installé.
12 13
safa.indd 12 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
ressortir les grosses feurs rouges de sa jupe jaune. Sa
jupe couleur soleil à gros coquelicots, qui rutile entre les
tentes. Je cours vers elle en criant : « Maman ! Maman !
Regarde, un chaton ! » et j’agite le souple animal sous
le regard surpris de ma mère. Elle prend la petite
boule rousse avec prudence et la scrute attentivement.
À ce moment, Ghirat martèle le sol de ses sabots et
hennie bruyamment. Ma mère me dit  : «  C’est un
bébé panthère », et demande : « D’où sort-il ? Où
l’astu trouvé ? » Le chien préféré de mon père s’appelle
Panthère, j’ai donc une vague idée de ce que pourrait
bien être ce félin. Ma mère, perplexe, pose les rênes
de Ghirat sur ses épaules et me fait signe de rentrer
chez nous. Nous ne sommes pas encore arrivés à notre
demeure que j’entends déjà des bribes de conversations
des voisins à travers les fentes des tentes, qui répètent :
« bébé panthère… bébé panthère ! »
Je trouve le même émoi chez nous parmi mes frères
et sœurs qui se passent le petit fauve à tour de rôle.
Même mon père est tout excité par ma découverte et se
prend à jouer avec le précieux animal.
« Yam… yamak… » Il me semble que même mes
parents ne savent pas comment s’appelle la nourriture
pour panthère. Yam désigne la nourriture pour un
animal… mais quand il s’agit d’un animal domestique !
Et yamak est la nourriture pour les hommes. Ma sœur
s’approche du petit fauve avec un bol de lait. Et le
bébé panthère lape le lait avec les mêmes mimiques et
manières qu’un chaton.
Pendant la transhumance saisonnière, tous les
membres de la famille dorment sous la même tente.
Dès la tombée de la nuit on se couche sans tarder pour
12 13
safa.indd 13 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
amorcer le périple du lendemain, dès les premiers
rayons du soleil. Je prends la petite panthère sous mon
12Djajim . Elle s’endort aussitôt. Normal ! Elle a vécu
une longue journée diffcile. Au milieu de la nuit, un
horrible rugissement me tire du sommeil. Ma mère qui
s’était réveillée avant moi pose sa main sur mon épaule
et dit doucement : « c’est la mère des petits ».
La petite panthère, qui est endormie dans mes bras
sous mon Djajim, bouge un peu. On entend à nouveau
rugir sa mère bien plus près. On aurait dit qu’elle était
juste derrière la tente. Les chiens se mettent à aboyer.
À chaque rugissement de la panthère on croirait que la
plaine et les montagnes tremblent. La petite bouge aussi
chaque fois qu’elle entend sa mère et j’ai l’impression
qu’elle veut sortir de la tente pour la rejoindre. Je la
tiens encore plus serrée contre moi. À ce moment précis
je ressens une impression étrange : le bébé panthère, sa
mère, la nuit d’ébène, les tentes de la tribu, ma famille
et moi-même… sommes tous les éléments unis de la
nature.
Le lendemain matin, pendant que tout le monde
prépare les chevaux et démonte les tentes, les plaintes
commencent. Chacun a son mot à dire. Ils ont eu du
mal à fermer l’œil à cause des rugissements de la mère
panthère et des aboiements des chiens. J’entends Touz
Khan qui dit à voix haute : « Maudits enfants ! À cause de
vous, nous n’avons pas pu trouver le sommeil ! »
Les jours suivants, tandis que nous reprenons la
route, Touz Khan et les autres aînés se rendent compte
que leurs efforts pour convaincre les enfants de rendre
12 Sorte de fne couverture en laine.
14 15
safa.indd 14 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
les bébés panthères à leur maman n’aboutissent à rien,
il nous a donc baptisés dil bilmaz, c’est-à-dire « abrutis ».
Mais son ton, au moment de nous injurier, était si
chantant que, à son grand désespoir, nous l’imitons
tous les soirs en jouant avec les petits félins : « Ô pauvre
de moi qui me trouve entouré d’une bande d’abrutis ! »
À chaque halte avant le coucher de soleil, je rejoins
dali Hassan, Nigar et les autres parmi les tentes, les
bébés panthères dans nos bras. Nous avons tous
entendu les rugissements de leur mère ainsi que ceux
des aînés qui insistent pour qu’on lui rende ses petits.
Comment peut-on calmer la mère panthère ? Aucun
de nous ne trouve de solution. Ses appels déchirants
se répètent tous les soirs. On passe à côté du village
Yatan et on s’installe à côté du village Saman, le dernier
grand village avant d’atteindre notre demeure estivale.
Les rugissements de la mère panthère ont suscité de tels
mécontentements que le conseil de la tribu appelle à
une assemblée extraordinaire. À travers l’attitude et les
messes basses de mes parents, je comprends que je dois
me séparer de la petite. En si peu de temps je m’y suis
déjà tellement attaché… Dans notre demeure hivernale,
il y avait toujours des chatons qui traînaient chez nous,
mais en très peu de temps j’ai saisi la différence entre la
petite panthère et eux. Je sens que je suis en présence
d’un animal exceptionnel et peut-être est-ce ce même
sentiment qui rend la séparation si douloureuse. Ce soir
serait alors le dernier auprès d’elle.
Cette nuit -là aussi, la petite panthère s’est endormie
loin de sa mère, à mes côtés sous le Djajim. Je rêve que je
suis assis sur un nuage blanc entre le ciel et la terre tenant
la petite dans mes bras. Le vent nous emporte très vite
14 15
safa.indd 15 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
vers des pays lointains. Nous passons au-dessus de forêts
denses et drues et, en bas, la mère panthère se trouve
au sommet d’un grand rocher gris, rugissant et pointant
ses griffes acérées vers notre nuage. D’un bond rapide et
prodigieux, elle saute sur un autre nuage et nous poursuit
à l’infni. Je resserre la petite panthère contre moi et la
mère, avec d’horribles rugissements, nous poursuit pour
reprendre son bébé. On l’entend de plus en plus proche.
De peur, mon cœur s’arrête, et je suis couvert d’une
sueur froide et épaisse. Je tremble. Les rugissements se
font de plus en plus forts et de plus en plus près de mes
oreilles… Je me réveille effrayé. Je ne me trompe pas !
C’est bien la mère que j’entends rugir au point de faire
trembler notre tente. On entend l’aboiement des chiens
et le brouhaha des gens qui se réveillent.
Le matin avec les premiers rayons du soleil les gens
de la tribu se rassemblent petit à petit dans l’espace
dégagé au milieu des tentes. Heidar Baba, le porte-
parole du conseil de la tribu, se positionne lentement
face à la foule. La petite panthère lèche doucement mes
doigts. Je regarde dali Hassan et Nigar, anxieux. Eux
aussi sont inquiets. Heidar Baba prend la parole d’une
voix sereine : « Le conseil a décidé, avec la majorité des
voix, d’attaquer le village Saman, de libérer les bergers
et de reprendre les moutons. »
Je regarde Nigar, abasourdi. J’apprends alors que les
troupeaux de moutons de la tribu étaient entrés dans
les champs des paysans et avaient été pris en otage
avec quelques bergers ; le conseil de la tribu avait donc
suspendu urgemment la question des bébés panthères.
La riposte se prépare tout de suite après les paroles de
Heidar Baba. Tout le monde y participe. Des bâtons
16 17
safa.indd 16 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
sont disposés à l’entrée des tentes. Des gourdes pleines
d’eau sont mises à côté. Avec beaucoup d’excitation, on
sort tout ce matériel des tentes avec tous les enfants,
ensuite, on les porte au front, positionné près du village
de Saman. Pendant tout ce temps, je porte la petite
rousse sous mon bras.
Dès la première attaque, des jeunes femmes et des
jeunes hommes de la tribu, les paysans se rendent. Il
y a des centaines de blessés chez eux. Les nôtres sont
rares. Les bergers sont libérés et les troupeaux rendus.
Après le village de Saman, la tribu traverse des régions
montagneuses et arrive dans des plaines vertes. On
entend la mère panthère une nuit sur deux. Toutes
les conversations des gens de la tribu tournent encore
autour de la bataille contre le village Saman et ils ne
pensent même plus aux bébés panthères. Les petits
aussi ont grandi très vite et amusent les gens avec leurs
pitreries. Peu de gens parlent désormais de se séparer
d’eux.
Ainsi passent les jours et les nuits. Dans l’obscurité,
la mère panthère continue à chercher ses petits en
rugissant. Mes parents qui, au début, voulaient qu’on
les rende à leur mère n’insistent plus et les autres n’y
pensent pas très sérieusement non plus.
Au fur et à mesure, les gens se sont habitués aux cris
de la panthère. Même les chiens, qui aboyaient sans
cesse au début, ne réagissent plus aussi farouchement.
Quant à la mère panthère, elle reste sur nos traces.
Avant chaque départ, les petits félins jouent aux pieds
des femmes et hommes de la tribu, en se bagarrant, et
pendant les halte, ils passent tout leur temps ensemble,
sans faire attention aux chiens et aux autres animaux. Je
16 17
safa.indd 17 18/12/2014 12:07:53Le séparé : récit d’un nomade d’iran On ne se baigne jamais deux f Ois dans le même fleuve
13choisis un nom pour ma petite. Je l’appelle Ghermezi ,
car ses taches ont des refets roux sous le soleil. Pendant
les voyages, Ghirat, notre cheval noir, nous porte, ma
sœur Ghezel Ghiz et moi, installés dans de grandes
sacoches en tapis, que notre père suspend de part et
d’autre des fancs de notre monture. Maintenant que je
prends aussi Ghermezi avec moi, son poids rétablit un
meilleur équilibre sur le cheval, car ma sœur est plus
grande et plus lourde que moi. Nous devons garder
nos têtes en dehors des profondes sacoches pour mieux
respirer. Je prends Ghermezi sur mon torse et soulève
sa tête pour qu’elle aussi puisse mieux s’oxygéner. Le
mouvement rythmique du cheval nous berce et nous
plonge tous les trois dans une douce somnolence. J’ai
remarqué que Ghermezi dort plus que moi. Je crois
qu’elle aime beaucoup le balancement doux de Ghirat
et le refuge douillet et chaud que lui offre mon bras
pour qu’elle se sente en sécurité. Peut-être ne
pense-telle même plus à sa mère.
Les jours se succèdent et la tribu continue son
chemin vers la demeure estivale à travers les plaines.
Un jour de printemps, pendant que je suis dans la
sacoche sur Ghirat, je regarde le ciel bleu tout au long
du chemin avant de m’endormir. Les nuages et leur
façon de changer d’apparence me fascinent. À présent,
ils forment les personnages des contes merveilleux que
l’on m’a racontés : un énorme dragon à trois têtes qui
crache des fammes et, devant lui, un chevalier avec une
longue épée qui essaye de lui couper ses trois têtes d’un
coup. J’entends son cri déterminé en donnant le coup
13 Ghermez signife « rouge » en persan.
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