Les chroniques drolatiques d'une intérimaire Roman

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Sur un ton léger et drôle, les chroniques de "l'Intérimaire", une anonyme parmi tant d'autres, dépeignent ses missions autant rocambolesques que burlesques. A travers ce nouveau roman, Michèle Madar décrit avec amusement et tendresse, mais sans complaisance, le sort qui est fait à ses semblables dans un monde en mutation.
Publié le : dimanche 2 novembre 2014
Lecture(s) : 15
EAN13 : 9782336359823
Nombre de pages : 196
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Michèle MadarLes chroniques drolatiques d’une intérimaire
Les chroniques
Parce qu’elle décide de ne plus s’aliéner à une entreprise après
un licenciement économique, une commerciale choisit la liberté en
louant ses services par le biais de l’intérim. drolatiques
Sur un ton léger et drôle, les chroniques de « l’intérimaire »,
une anonyme parmi tant d’autres, dépeignent ses missions
autant rocambolesques que burlesques. Des scènes d’orgies aux d’une intérimaire
différents modèles d’organisation du travail, se proflent le cynisme
et l’incompétence de ces organisateurs tout aussi anonymes et
interchangeables. Ils sont les missionnaires d’un monde nouveau, Roman
répandant un travail virtualisé et déshumanisé, fondé sur le seul
proft, fruit de leurs fusions et de leurs plans de licenciements en
série.
Mais tout compte fait, ces organisateurs ne seraient-ils pas les
premières victimes de l’Organisation ? Ou pour plagier l’auteure,
les véritables « gobettes » ? Ces êtres, de préférence féminins, qui
« gobent » tout ce qu’on leur raconte.
Que ce soit à travers ses contes et légendes ou ses
romans, Michèle Madar décrit avec amusement et
tendresse, mais sans complaisance, le sort qu’il est fait à
ses semblables dans un monde en mutation.
Illustration de couverture : Kalipso
ISBN : 978-2-343-04588-7
18 €
Michèle Madar
Les chroniques drolatiques d’une intérimaire











Les chroniques drolatiques
d’une intérimaire




Michèle Madar














Les chroniques drolatiques
d’une intérimaire

Roman























































































Du même auteur

Si Seulement Abraham avait eu deux filles… (roman),
L’Harmattan, 2008.

Le Secret de Messaouda (contes tunisiens judéo-arabes),
L’Harmattan, 2006.

Un Père Pour Quoi Faire ? (Récit), L’Harmattan, 2005.

Les Sept Jarres (contes tunisiens judéo-arabes), L’Harmattan,
2002.

Un Sourire Sardonique (contes tunisiens judéo-arabes),
L’Harmattan, 2002.

L’Ogresse Verte (contes tunisiens judéo-arabes), L’Harmattan,
2002.















































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04588-7
EAN : 9782343045887















Je dédie cet ouvrage à tous mes « djeunes »
parce que :

« La jeunesse est plus apte à inventer qu’à
juger, à exécuter qu’à conseiller, à lancer des
projets nouveaux qu’à poursuivre des anciens »


Sir Fr. Bacon











































S O M M A I R E


PAGE


I - INTRODUCTION 9

II – RECHERCHE D’UNE AGENCE D’INTERIM 13

III - PREMIERE MISSION 15

IV – DEUXIEME MISSION 37

V – NOUVELLE MAISON D’INTERIM 59

VI – LA VISITE MEDICALE 61

VII - TROISIEME MISSION 67

VIII - POLE EMPLOI 85

IX - QUATRIEME MISSION 87

X - ARRET MALADIE 103

XI - CINQUIEME MISSION 105

XII - SIXIEME MISSION 127

XIII - SEPTIEME MISSION 145

XIV - HUITIEME MISSION 153

XV - NEUVIEME MISSION 179

XVI - EPILOGUE 187


7
I - INTRODUCTION

Lorsqu’ils m’ont convoquée en ce premier matin de
printemps, le climat était maussade, le froid encore vif et le ciel
toujours gris.

Nous avions quitté notre immeuble haussmannien l’été
précédent pour occuper un plateau paysager bruyant et confiné,
implanté dans une banlieue connue pour ses immeubles aux
loyers modérés. La fenêtre de mon nouvel espace de travail,
considérablement réduit, donnait sur une cour, et les faibles
rayons de soleil ne parvenaient pas à descendre jusqu’au
premier étage. La fusion de nos sociétés avait été annoncée
officiellement un an auparavant, mais nous l’avions apprise par
hasard par des confrères-concurrents à l’occasion d’un cocktail
interentreprises. Dans la grande famille unie des prestataires de
services, la communication reste feutrée, intime et les secrets
jalousement gardés. Notre nouveau
Président-DirecteurGénéral, le sixième du nom, avait repris lors de la cérémonie de
son investiture, l’adage qui nous sied tant : « pour vivre
heureux, vivons cachés ». Il avait ce visage confiant de
patriarche protecteur lorsqu’il a proclamé la main sur le cœur
d’une voix sincère : « ne vous inquiétez pas, il n’y aura aucun
licenciement ! Nous avons besoin de vous tous. Croyez-moi !
Je vous en donne ma parole d’honneur ! ».

Nous avions tous été conviés au Pavillon de la Cascade
Vertueuse à une soirée de gala pour faire connaissance avec les
membres de l’autre famille, à la manière d’un grand mariage.
Tailleurs et talons hauts, costumes de ville, boutons de
manchettes et cravates de soie tournoyaient sur le rythme
joyeux des bouchons de bouteilles de champagne qui sautaient.
Petits fours salés, sucrés, champagne, whisky, jus d’orange, et
eaux pétillantes se déversaient de la corne d’abondance promise
à tous. Les membres des deux « comex » tourbillonnaient, le
sourire aux lèvres en nous présentant avec simplicité et
humilité leurs plateaux de mets raffinés : « mais, je vous en
9 prie, prenez-en, resservez-vous… Vraiment… Vous nous
feriez tellement plaisir ». Plaisir ! Ils n’avaient à la bouche que ce
mot gluant enrobé de crème pâtissière, pour scander avec
force : « Nous allons tous travailler, ensemble, la main dans la
main, avec le plus grand plaisir. Dividende à deux chiffres pour
les actionnaires et intéressements proportionnés pour vous, la
force vive. Nous misons tout sur l’humain, notre principale
préoccupation, nous voulons des équipes heureuses, motivées,
soudées, solidaires et nous proclamons qu’à l’impossible nul
n’est tenu ! ». Cette soirée d’opulence n’était qu’une vague, une
pâle illustration (comme mes rayons de soleil) de ce qui nous
attendait.

Cela fait deux mois qu’ils font « leur marché », chuchotent
avec circonspection les membres des syndicats et ceux du
comité d’entreprise. Des indiscrétions nous ont appris que les
réunions étaient houleuses et comme dans la salle des ventes de
Drouot, les directeurs lançaient des enchères pour choisir les
personnes qui constitueraient leurs nouvelles équipes. Nous
sommes désormais une compétence, un savoir-faire, un
savoirdire, un savoir-déjeuner, un savoir-balancer, que l’on pèse et
que l’on soupèse. J’aurais peut-être dû accepter l’offre d’un de
mes collègues qui me proposait de me présenter au comité
d’entreprise, ce qui aurait fait de moi un salarié protégé. Cela
fait quinze ans, sept mois et onze jours que je travaille dans
cette société de services en qualité de cadre hors classe, une
commerciale aux résultats reconnus et récompensés par sa
hiérarchie. C’est la quatrième fusion que je vis, et depuis deux
ans, je surnage dans l’infusion de la plus grande confusion.

Du jour au lendemain, nous n’avons plus croisé dans les
couloirs nos chers directeurs comme s’ils s’étaient évaporés
sans laisser la moindre trace de buée sur les vitres. Evaporation
naturelle en quelques minutes parce qu’ils avaient refusé
d’obtempérer et de se soumettre aux injonctions des nouvelles
règles de reclassement. Non seulement ils n’avaient pas le bon
profil mais ils s’étaient mal vendus, ont conclu les responsables
10 de la nouvelle D.R.H. Les autres, à l’issue de l’exercice de la
chaise musicale, sont devenus des mutants après avoir réussi à
se recroqueviller dans une nouvelle case du jeu. Le commercial
s’est vu octroyer un splendide bureau à la comptabilité, le
directeur des ressources humaines a atterri grâce à son
parachute de neutralité, au sous-sol, à la gestion des fournitures,
et le juriste, lui, a été implanté dans le local de la surveillance de
la salle blanche informatique.

Les gens sont fébriles ; depuis huit jours, nous avons
dénombré quinze visites à l’infirmerie pour notre seul
département qui compte vingt personnes. Certains ne peuvent
pas être reçus par l’infirmière qui se désespère de la longue file
devant sa porte qui ne désenfle pas. Elle est débordée, elle ne
dispose que d’un seul lit pour tous ces patients qui se plaignent
de lumbagos, migraines, vertiges et autres maux d’estomac. Le
vacarme aussi s’est volatilisé ; dans ce silence oppressant, on ne
remarque que des paires d’yeux vitreux fixés sur des écrans
fixes. Même le téléphone s’est tu, et lorsqu’il sonne, tout le
monde sursaute parce que tout le monde sait pourquoi.
Lorsque le mien a sonné ce matin à dix heures trente deux
minutes, je l’ai laissé sonner plusieurs fois pour briser le silence.
Une voix féminine m’a convoquée au cinquième, à l’étage de la
nouvelle D.R.H. ; c’est là que, debout devant le bureau d’un
homme au regard torve posé sur une feuille, j’ai entendu :
« vous êtes licenciée, voici votre certificat de travail, votre
bulletin de paie, vos papiers pour les ASSEDIC ». Il m’a tendu
un stylo en ordonnant : « signez votre solde de tout compte, il
ne vous sera pas remis de chèque, vos indemnités sont virées».
Comme moi, ai-je pensé avec un sourire. La demoiselle de la
voix féminine m’a ensuite accompagnée jusqu’à mon bureau où
après m’avoir permis avec discrétion et retenue, de ranger mes
quelques affaires, m’a installée confortablement dans un taxi
prépayé. Pendant le trajet qui me ramenait chez moi, bien calée
sur la banquette arrière en cuir noir sur laquelle j’ai éparpillé et
relu attentivement tous les documents que l’on m’avait remis,
11 j’ai réalisé que le montant de mes indemnités me permettrait
de me reposer un an.

Une année entière à savourer cette liberté imposée. J’ai
fait ce jour-là le vœu de demeurer libre et de ne plus jamais
accepter de c.d.i.

Je fredonnais joyeuse : « dis-moi Vénus, quel plaisir
trouves-tu à faire ainsi cascader, cascader la Vertu ? »





























12 II – RECHERCHE D’UNE AGENCE D’INTERIM

Les crocus percent le sol gelé et mes sous fondent
comme neige au soleil. Je traverse une crise économique
aiguë et je dois absolument trouver un job qui soit conforme
à mon vœu de ne plus tomber sous le joug d’un c.d.i.

Je pars en quête d’une maison d’intérim, la seule réponse
efficace à mon devoir de liberté. Je transmets mon c.v. à
plusieurs sociétés par internet, un avantage de nos temps
modernes qui nous économise les déplacements inutiles.
Très vite, une jeune recruteuse emballée par mon c.v.
réussit, malgré plusieurs interruptions dues à des appels
téléphoniques répétés, à me fixer un rendez-vous. J’ai enfilé
mon dernier tailleur acheté aux soldes Chanel en me
tortillant comme un ver pour rentrer dans la jupe. Le repos
et la bonne cuisine ont eu raison de ma ligne haricot vert
sacrifiée sur l’autel de ma nouvelle liberté. Je me sens
subitement gauche sur mes hauts talons, mon sautoir autour
du cou et mon petit sac à chaînes dorées en bandoulière.
Pensez donc, après un an d’une cure sévère
survêt-jeanbaskets, mes fesses en ont pris à leur aise et je me sens
corsetée dans cette camisole ; on se déshabitue vite de ses
habitudes pour en adopter d’autres.

A l’entrée de l’agence, une jeune femme trône dans une
guérite en verre d’où elle distribue des documents à des
individus alignés sur une file indienne que je clos. D’un air
pincé, elle fait mine de ne pas se souvenir de notre
rendezvous, et comme aux autres, elle me remet un dossier à
compléter sans aucun privilège, oubliant son enthousiasme
pour mon c.v. Je n’ai vraiment pas de chance, toutes les
tables sont occupées, c’est ce qui arrive lorsqu’on est la
dernière. Pendant que je cherche mon Mont-Blanc dans ma
vieille sacoche Lancel, la jeune femme s’avance vers moi
d’un pas assuré, et sur un ton qui ne souffre aucune réplique,
elle me demande de la suivre à l’étage inférieur en grimaçant
13 qu’elle est désolée, qu’il ne lui reste plus qu’un bureau au
sous-sol. De son air toujours pincé, elle me dit qu’elle espère
que je n’ai pas peur du noir et que je ne suis pas allergique
aux odeurs de peinture parce que la fameuse pièce est
aveugle et en travaux. Si j’avais su, je serais restée en
survêtbaskets pour descendre ce minuscule escalier de métal
galvanisé en forme de colimaçon, genre installation qu’on
peut admirer au MOMA. Ma jupe me serre les genoux et
comme j’ai grossi, mes bas crissent, c’est horripilant ! Mes
talons se coincent dans les rainures métalliques de chaque
marche, des Ted Lapidus ! C’est que je n’ai plus les moyens
de m’en payer d’autres ! Elle s’en fiche, elle, elle porte des
ballerines Bata et elle dévale ça comme une danseuse du
Bolchoï. Elle me gratifie d’un rictus qui déforme son visage
ingrat, et sans vergogne, elle m’abandonne à mon triste sort
après avoir actionné une ampoule électrique aveuglante
éclairant un réduit.

Je ne voudrais pas médire mais le placard doit être en
travaux depuis… disons, quatre à cinq ans. Des relents de
moisissure me font éternuer, les plaques d’enduit se
détachent du mur cloqué, et en guise de bureau, elle m’a
proposé une planche à encoller poussiéreuse placée sur deux
tréteaux bancals. Quant à la chaise qu’elle m’a tendue après
avoir craché sur l’assise et essuyé du revers de sa manche,
c’est un tabouret pliant de pêcheur.

Je me demande ce qui peut bien mordre ici, six pieds sous
terre. Me voilà bien, vêtue d’un tailleur étriqué, installée sur un
siège à claire-voie, moi qui n’ai jamais touché une gaule de ma
vie, jetant mes lignes en direction de prétendus employeurs
censés s’émerveiller sur ma candidature à un poste de…
peut-être… peintre en bâtiment ?
14 III - PREMIERE MISSION

I. J’ai sous-estimé les capacités de ma petite Fée Bleue
puisque trois semaines après notre entretien, elle m’apprend
par un simple coup de fil qu’une entreprise tient absolument
à m’embaucher pour une mission stratégique de plusieurs
mois. Je me sens tiraillée entre la fierté d’avoir respecté mon
vœu de liberté et la crainte d’un avenir incertain et angoissant,
mais sûrement exaltant. Je me rassure en me disant que je
découvrirai de nouvelles méthodes de travail et que je
rencontrerai des gens différents et forcément intéressants. Je
suis face à mes propres choix lorsqu’à neuf heures tapantes
les portes en verre fumé s’écartent sur mon passage pour se
refermer aussitôt derrière moi. Mes spéculations s’évanouissent
dans une obscurité bleu nuit, j’écarquille les yeux pour percer
ces ténèbres en me demandant où je peux bien être. Je n’ai
jamais écrit sur ma fiche de vœux que j’acceptais un poste
dans une boite de nuit. Ma petite Fée Bleue a dû se tromper
d’adresse.

Sur fond musical lancinant, j’avance prudemment vers
une hôtesse d’accueil dont je devine à peine la silhouette.
Elle est habillée d’un tailleur gris anthracite qui se confond
avec le décor d’un comptoir laqué bleu nuit parsemé de
petites étoiles. Je me cogne contre un canapé en cuir de la
même couleur disposé à côté d’une grande plante aquatique.
L’hôtesse me demande à voix basse la raison de ma visite.
Tout en récupérant le contenu de ma vieille sacoche Lancel
répandu par terre, j’adopte le même ton pour lui répondre.
C’est la « tactique du caméléon », la première leçon reçue de
ma petite Fée Bleue : s’adapter à son nouveau locataire.
« Dirigez-vous vers l’ascenseur, chuchote l’hôtesse, marchez
tout droit en comptant dix pas, appuyez sur un bouton en
forme d’étoile et montez jusqu’au sixième étage, c’est celui de la
D.R.H., une personne vous accueillera et vous orientera ».

Même atmosphère et même musique dans l’ascenseur
que celle du hall d’entrée. L’ambiance des photophores bleu
15 pétrole, le métal glacé des parois et le doux tangage de la
machine ont raison de ma digestion. Mon cœur bat la
chamade. Je vais vomir. Je n’aurais pas dû boire de lait que je
digère très mal. J’ai beau ravaler, c’est la panique. J’appuie
sur le bouton du deuxième. Je descends en vitesse à la
recherche des toilettes. Personne. Une succession de portes
en ébène dans une allée sans âme qui vive. Je cours la main
collée sur la bouche. Pour mon premier jour, je ne vais
quand même pas salir leur moquette blanche de cinq
centimètres d’épaisseur où mes talons s’enfoncent comme
dans de l’ouate. Enfin les latrines, et quelles latrines ! Je n’ai
jamais vu des toilettes d’une telle splendeur dans un
immeuble de bureaux, marbre blanc partout et robinets
dorés à l’or fin. J’ai des scrupules à vomir dans ce luxe, je me
rince le visage à l’eau fraîche, je reprends mes esprits et mon
ascension à pied. L’accueil au sixième est à l’image du reste,
trois personnes sont là à m’attendre avec un petit gobelet de
café et une assiette de viennoiserie. Devant ma surprise, on
me répond avec un grand sourire : « c’est lundi, tout le
monde a besoin d’un petit réconfort pour bien démarrer la
semaine ». Je les remercie chaleureusement, mais j’ai bien
déjeuné ce matin. On me les remet comme un présent
précieux : « pas de souci, il y a une pause à dix heures… tout
le personnel fait une pause obligatoire à dix heures ». On
m’expose avec beaucoup de circonspection et de sérieux les
différentes tâches que j’aurai à accomplir, certainement très
difficiles à appréhender si je considère leur mine désespérée
et l’empathie dont ils font preuve vis-à-vis de leur personnel.
Je les rassure en leur promettant de m’engager à fond. Leçon
n° 2 : savoir bien se vendre ; à travers soi, c’est la société
d’intérim que l’on vend. Ils opinent de la tête, ils savent
qu’ils peuvent compter sur le choix de ma petite Fée Bleue
qui ne les a jamais déçus. Je me sens écrasée de responsabilité,
toute la crédibilité de mon employeur repose sur mes frêles
épaules. Petit rappel : mon employeur c’est la boite d’intérim,
16 les autres, ce sont des locataires qui me louent pour absorber
un retard incommensurable ; c’est à ça que servent les intérimaires.

On me remet aussi un gros pavé présenté comme leur
Bible, le règlement intérieur dont je dois absolument prendre
connaissance dans les plus brefs délais. On insiste sur les
mots d’ordre : à l’impossible nul n’est tenu, être cool et
respectueux, sexisme et racisme sont bannis. Egalité pour
tous, même pour le personnel temporaire. Un trentenaire au
crâne rasé, m’accompagne dans l’open space qui abrite les
naufragés. Quinze personnes égarées sur cinq cents mètres
carrés, éparpillées ça et là sur un plateau paysagé ; d’aucuns
assis sur les rebords d’un bureau, d’autres s’esclaffant au
téléphone. « C’est lundi », justifie mon jeune trentenaire d’un
air paternel. Mon regard balaie l’espace, j’admire les plantes
vertes qui séparent et ornent les bureaux, les murs et les
portes d’armoires tapissés de lithographies de Fernand
Léger, de Toulouse-Lautrec et de Sonia Delaunay disposés
avec élégance comme des paravents laqués quatre feuilles de
l’époque Ming, pour préserver l’intimité de chacun.

Dix heures ! Déjà ? Comme le temps passe vite ! Une
sirène muette retentit, et tout ce petit monde, comme un
seul homme, se précipite vers une unique porte. Le jeune
dégarni me murmure à l’oreille : « c’est la pause, nous savons
combien la reprise du lundi est éprouvante... ils vont se
reposer et se restaurer un peu, exceptionnellement, je
prendrai la mienne plus tard, je vous accompagne d’abord ».
Il se dirige droit vers un bureau vitré, moi derrière, les bras
toujours chargés de ma bible et de mon en-cas. Sourires à
décrocher la mâchoire, grosses bises, smack, smack,
accolades, plates excuses pour le dérangement en pleine
pause de dix heures, il me livre à ma chef avec les
recommandations d’usage : bien qu’il ait la certitude que je
serai bien traitée, je ne dois pas hésiter à le consulter en cas
de problème, même le plus anodin, il est responsable de ma
petite personne. Autre injonction : faire signer tous les
vendredis mon relevé d’heures hebdomadaire par mon
17 responsable, surtout ne pas effectuer d’heure supplémentaire, je
suis payée à l’heure et il ne voudrait pas avoir des problèmes
avec sa hiérarchie et encore moins avec l’inspection du
travail en cas de contrôle. Et depuis qu’ils ont signé leur
charte d’égalité, il y va de son poste. Et bien sûr toujours
garder à l’esprit « à l’impossible nul n’est tenu ».

Il est dix heures trente lorsque ma chef, une femme
légèrement plus jeune que moi, genre Prima Donna, joli
sourire, grande et mince, vêtements Tara Jarmon, bien
maquillée, superbes bijoux provenant de la boutique du
Louvre, intriguée par ma personne, me mitraille de mille
questions à la minute sur mon parcours professionnel. Nous
nous découvrons des connaissances communes, ce qui est
inévitable, le milieu des services est un tout petit monde, une
grande famille, tous ses membres se connaissent, se
reconnaissent, s’admirent et s’aiment. « Quoi ? Vous
connaissez Mme Igrec ? Mais c’est invraisemblable ! Que
d’émotion ! Je n’en reviens pas, c’est ma meilleure amie, je ne
manquerai pas de lui parler de vous. D’ailleurs il faudra
absôôlument organiser un déjeuner toutes les trois. Et
Monsieur Ixe aussi ? Vous le connaissez aussi ? ». J’acquiesce
par un signe de tête. « Oh ! Quelle heureuse coïncidence,
vraiment, nous évoluons dans un microcosme, et comme
dirait notre amie commune, il vaut mieux rester ami-ami
avec tout le monde si on ne veut pas être exclu. A ce propos,
saviez-vous que Monsieur Zède s’est fait virer de chez Praïze
& Coupeur ? C’est vrai, vous n’étiez pas au courant ? Oui,
oui tout à fait ma chère, il s’est fait licencier. Oh, ce n’est pas
étonnant, un pauvre type, un looser, tout le monde savait
bien qu’il ne tiendrait pas la route, qu’il n’avait pas la
pointure. Avez-vous une idée de son salaire? Je vous le
donne en mille… Oui, oui, allez dites un chiffre… ». Je
réponds poliment que je ne connais plus les grilles de
salaires, que je donne ma langue au chat. Les joues
enflammées d’excitation, ses yeux fiévreux plantés dans les
miens, elle me lance un chiffre à la figure. C’est tellement
18

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