Les masques sont silencieux

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Ce récit romancé est l'histoire d'une famille du Nord de la France, sur trois générations, au travers des parcours de vie noués aux grands mouvements de l'Histoire qui ont marqué cette région. C'est Anne, enfant de cette lignée, qui questionne les absents pour tenter de suivre au plus près ces fragiles humains de bonne volonté ballottés dans les tourmentes du XXe siècle.
Publié le : lundi 6 octobre 2014
Lecture(s) : 24
EAN13 : 9782336358994
Nombre de pages : 239
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Collection
Récits
Martine MERLIN-DHAINE
Ce récit romancé est l’histoire d’une famille du Nord de la
France, sur trois générations, au travers des parcours de vie
noués aux grands mouvements de l’Histoire qui ont marqué
cette région.
Comment les guerres, les crises économiques, les
révolutions sociétales ont-elles pu façonner les êtres,
déterminer leurs rapports jusqu’au plus intime de leur vie et
pousser les individus à des choix parfois irréparables ? Les masques
C’est Anne, l’enfant issue de cette lignée, qui questionne
les absents pour tenter de suivre au plus près ces fragiles
humains de bonne volonté ballottés dans les tourmentes du
e siècle. Dans cet engrenage d’événements qui les broie, sont silencieux
quelle part de responsabilité leur reste-t-il à assumer et
quelle voie étroite, douloureuse, pour a rmer qu’ils sont
encore libres, malgré tout ?
eChronique familiale au l du XX siècle
Martine Merlin-Dhaine, née à Lille, vit depuis 36 ans à Récit
Toulouse. Elle est l’auteur de plusieurs romans dont Rayé de
la carte, publié en 2013 aux éditions L’Harmattan.
Collection
Récits
ISBN : 978-2-343-04358-6
20,50 €
Martine MERLIN-DHAINE
Les masques sont silencieuxRue des Écoles
Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Lafontaine (Geneviève), La vie crisocal, 2014.
De Tounens (Antoine), Edmée, 2014.
Aron (Edith), Il faut que je raconte, 2014.
Hadjadj (Akila), Vol au-dessus des bidonvilles, 2014.
Benoit (Jean-Louis), Le petit chemin de Saint-Cloud ou L’année de
l’agreg, 2014.
Sanchez (Patricia), Le Kaléidoscope d’Orphée, 2014.
Hirigoyen (Galatée Dominique), Entre deux longs silences, 2014.
Lévy (Jean), Ce qu’il reste de l’oubli, 2014.
Basquiast (Paul), Les Cerisiers de la Commune, 2014.
Coste (Jean-Guillaume), Pourquoi on jette les oranges à la mer comme
ça ?, 2014.
Leonetti (Xavier) et Lejeune (Gontran), Réformer la France et
l’économie territoriale, 2014.
Lemeyre (Cécile), Les mots de ma psy, 2014.

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Les masques sont silencieux© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04358-6
EAN : 9782343043586Martine MERLIN-DHAINE
Les masques sont silencieux
Chronique familiale au fil
edu XX siècle Du même auteur :
Le Temps n’y change rien, Tome 1 (2004, roman.
La Cerisaie) , Tome 2 (2006, roman.
La Cerisaie)
La dernière de la tribu (2010, nouvelle. Recueil Passage
de mémoire. Territoires de la Mémoire)
Rayé de la carte (2013, roman. L’Harmattan. Écrire
l’Afrique) À ma sœur, à mes nièces. « Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine…»
GUILLAUME APOLLINAIRE, Alcools. Marie CHRONIQUE FAMILIALE 1 - LA VOIX DES ABSENTS -
« La cruauté couve au cœur de l’oubli »
JEAN TARDIEU - La part de l’ombre
Repères biographiques
ELLE : Louise
Albert (1890-1947) + Blanche (1891-1949)
> L’aînée (1910-1969) André (1914-1960) Louise (1920-1990)
LUI : Charles
Joseph (1885-1962) + Julia (1889-1961)
> Léa (1901-1985) Charles (1907-1997)



I. L’UN À L’AUTRE INCONNUS

1. Du Nord

Février 98. Elles marchent sur l’arête étroite, lentement.
Au rythme d’une respiration paisible, le vent souffle du
Nord, glisse au flanc de la montagne, remonte du fond de
la vallée vers les cimes en gonflant la brume humide,
obstinément, comme les voiles de la haute mer.
Elles marchent depuis une heure, lentement, sur l’arête
étroite. Trois silhouettes à peine tracées dans l’immensité
muette de la montagne à marée haute.
La plus jeune tient à la main un sac en plastique vert,
lourd, qui lui coupe les doigts, doigts blanchis par le froid,
plastique distendu incrusté dans la peau.
Elle a voulu porter le sac.
Elles gravissent la pente dans un silence bétonné de
solitude que le bavardage léger, un peu geignard, de la
troisième ne peut entamer. Février, le soleil descend vite
derrière les sommets qui dominent la vallée d’Aure.
Bientôt il fera froid, très froid, la nuit arrivera d’un coup.
Elles ont pris la route trop tard pour venir jusqu’ici,
arrivées trop tard dans l’après-midi. Mais il fallait le faire
dans cet élan, aller jusqu’au bout, et rien n’aurait pu les
empêcher d’y aller. Elles vont comme de jeunes
amoureuses à leur premier rendez-vous, emportées d’un
même pas, sans une hésitation. La terre peut s’ouvrir sous
leurs pas, rien ne les empêchera d’avancer ; elles avancent,
se seraient même envolées jusque là par la force de leurs
volontés conjuguées, s’il avait fallu. Une en elles
comme une présence à l’état sauvage.
13 L’aînée mesure tout, l’effort, le danger. Elle voit leurs
pieds mal chaussés s’enfoncer dans la neige de plus en
plus épaisse, se glacer. Elle voit les visages aux lèvres
bleuies, sent le sien douloureux, durci par le froid, observe
surtout, sans même se retourner, celui de la plus jeune, son
visage tordu, entend sa jambe qui traîne.
La rage douce et le chagrin qu’elles partagent les font
marcher encore, malgré le froid. A chaque pas, leurs
souffles courts, celui d’Anne l’aînée, celui de sa sœur et
celui, loin derrière, de la troisième, la cousine presque une
sœur, qui perd d’autant plus la respiration qu’elle ne cesse
de souffler, plaisanter pour tenter de crever ce silence,
d’alléger tout le chagrin qu’elles portent, étouffé dans le
sac en plastique vert qui coupe les doigts.
Crever ce sac, en finir, en finir.
Toujours. Il y en a toujours un qui s’oblige à adoucir
l’épreuve dans les circonstances difficiles. Par tendresse,
pour calmer sa propre peur ou parce qu’il se sent tellement
en charge des autres, tenu de minimiser leurs peines… Le
plus difficile à supporter, c’est son acharnement ridicule,
sa voix décalée qui aiguisent la peine, qui désolent, qui
émeuvent aussi en pompant les maigres forces qu’on a en
réserve ; un acharnement qui touche à la mesure de ce qui
relie entre eux les humains, leur fragilité, un passé
commun souvent, des croyances hors normes, parfois.
L’enfer partagé des familles. Ce qui ronge en silence.
S’arrêter. Mettre un terme à cette marche forcenée, faire
ce pour quoi elles sont là, à marcher dans la neige en cette
fin de journée glacée de février, avec ce sac plastique vert
et lourd qui bat la jambe douloureuse de la plus jeune.
Le faire maintenant, là, tout de suite. C’est Anne qui se
résout à trahir. Assez de souffrance, assez payé. Mieux
vaut épargner les vivants épuisés et vibrants, trahir le
14 serment, trahir celle pour qui elles ont grimpé dans ce vent
glacé qui souffle sa marée haute venue du Nord.
C’est là. On le fait ici, ça ira.
Elles auraient pu attendre le lendemain, louer des
aprèsskis, prendre le télésiège à une heure de faible affluence et,
là-haut, s’éloigner assez des skieurs pour n’être pas vues.
Le faire à l’écart, mais au sommet, pour respecter un peu
mieux le serment.

Est-ce elle qui souffle ces reproches, qui insiste ? Tu
aurais pu y penser avant, mieux préparer ton coup. Est-ce
elle, si proche, à dicter sa loi, à formuler encore ses envies
exorbitantes ? Elle, agrippée au dos de l’aînée, à peser
comme une bête noyée, les pattes nouées par-devant sur la
poitrine, ses mains qui coupent le souffle, écrasent les
côtes, broient le cœur ? Bien sûr elles auraient pu, elles
auraient dû. Au sommet, bien plus haut. Respecter un peu
mieux le serment. Pas ici, à mi-pente, en équilibre
instable. Est-ce elle ? Elle, ce froid qui mord plus fort ?
C’est là. On le fait, ici ça ira.
Impossible d’imaginer passer encore toute une soirée,
dormir une nuit entière dans le studio minuscule loué pour
le week-end, rester entassés des heures durant avec ce sac
vert pesant, posé là, impossible, au milieu des vivants.
Là, on le fait. Ici ça ira.


Les cendres volent, ses cendres, aspirées par le vent. Elle,
envolée.
Au-dessus de leurs têtes, la plaque de neige noircit,
comme léchée par une flamme qui l’aurait frôlée. Chaque
grain de cendre creuse un minuscule cratère dans le blanc
dense et bleuté, s’enfonce, se perd. La boîte en fer
passe de main en main. Elles lancent les cendres fines
grises chacune à leur tour en murmurant des mots d’amour
15 que les autres savent sans même les entendre. Elles, toutes
à leur geste simple, comme on sème mais sans vouloir y
croire vraiment, croire qu’elle disparaît, qu’elle a disparu,
elle, à jamais.
Pas de larmes, pas un sanglot. Tout a été décidé de longue
date, fomenté comme un coup d’état, un coup d’éclat, un
pied de nez à la rigueur des normes. Cette scène, elles
l’ont imaginée cent fois, intériorisée comme le rite sacré
d’une libération, sa libération. Rien n’aurait pu les
empêcher d’aller jusqu’au bout de leur geste.
Cet instant, elles le vivent dans une sorte d’exaltation
lumineuse, l’accomplissement de la promesse tenue,
contre tout, contre lui, intraitable, lui qui s’est opposé
jusqu’au bout, de toute son inertie, avec ses non-dits
violents et cette puissance qu’il tirait du bon droit de la
posséder, de la tenir dans sa main, sous sa main, jusque-là.
À l’instant où Anne jette la dernière volée de cendres, le
vent tourne et rabat sur elle un voile gris, sur son visage,
ses yeux, ses cheveux.
À l’instant où… Un goût de cendres dans sa bouche.
Dernier embrassement de celle qu’elles veulent vivante
encore et farceuse, vivante quelque part et d’autant plus
vivante à cette heure, dans le nœud de forces que leurs
trois vies soudent pour elle. Dernier coup de gueule contre
sa fille qui a décidé, contre sa volonté à elle, que c’était ici
et pas plus haut, pas au sommet des Alpes ou dans
l’Everest ou n’importe où, beaucoup, beaucoup plus haut.
Tu avais dit les neiges éternelles. Tu ne lâches pas. Tu
voulais un tombeau parfait, tu disais, la lumière, la pureté,
la beauté des neiges éternelles.
Anne a clairement bâclé la tâche, osé emmener les deux
autres dans ce qu’il faut bien appeler la montagne à
vaches. Dès l’été, elles vont brouter là, ruminer, étaler
16 leurs grosses bouses dans l’herbe verte, et tout cela va
attirer des mouches et des randonneurs criards, amuser les
marmottes. Une autre forme d’éternité, vivante, chaude,
imparfaite.
Ce soir, c’est une chance, elles peuvent malgré tout
compter sur le vent pour faire son travail d’envoleur,
élever les fines particules libérées dans ses tourbillons
ascendants et réaliser une part du rêve d’extrême altitude
Tu seras bien là-haut, libre, libre d’aller où tu veux, de
frôler qui tu veux, de revenir vers nous poussière dans
l’œil, caresse dans les cheveux. Pourtant, impossible
d’ignorer l’eau, la multitude des ruissellements du
printemps qui emporteront les petits fragments déjà fondus
dans la neige, embarqués jusqu’aux torrents, de loin en
loin jusqu’au fleuve, jusqu’à la mer. Mission bâclée.

Elles marchent sur l’arête étroite.
Le vent souffle du Nord, remonte du fond de la vallée,
contrarie leur descente vers la station blockhaus. La plus
jeune avance en tête. L’aînée ferme la marche, le sac
plastique à la main, à l’intérieur la boîte en fer blanc, vide,
la boîte gravée d’un nom et d’une date, pesante du chagrin
qui ne s’épuise pas.
Anne comprend, à leur pas, à leurs souffles plus légers,
qu’elles, les deux premières de la file, sont soulagées,
pressées de retrouver la chaleur, les lumières, l’odeur du
plat qui mijote, la bouille marrante de l’enfant endormie
dans le studio et le sourire de l’homme qui boit sa bière,
silhouette sombre posée face à l’immense paysage blanc,
devant la baie vitrée, à tenter de les apercevoir peut-être.
Chevilles tordues sur les cailloux glacés cachés sous une
neige de plus en plus fine, craquante, gelée, Anne ferme la
marche, front contre le mur du vent. Elle marche au
ralenti, se laisse distancer, tente de demeurer dans l’ombre
plus longtemps, plus proche de l’endroit devenu sacré,
17 yeux mi-clos brouillés de cendres, enregistre le paysage
qui s’estompe dans la nuit, capte les signes du vent, du
froid, les bruits de la nuit. Entendre ce qu’elle murmure,
elle, à peine sortie de sa boîte en fer blanc. Anne écoute,
se laisse brûler à l’acide de sa décision trop attentive aux
vivants, elle écoute et se laisse accuser de trahison. Elle lui
parle, tente de lui faire admettre la relative éternité des
neiges où elle ne dormira jamais, mais elle, elle ne lâche
pas, s’ingénie à faire monter la culpabilité de sa fille. Anne
tente un geste du plat de la main sur son visage, lui
signaler sa fatigue, installer une infime distance, lui
demander grâce ; un geste furtif pour brouiller la gifle de
sa mère incrustée grise, sur son front. Et sous ses doigts,
les cendres. Tout ce qui reste d’elle. Ce qui reste de toi.

Anne se noie, plombée, lourde, à mesurer que c’est fini, le
dernier acte joué. Salut.
Il sera difficile d’aller plus loin dans l’amour, sinon par
ces voies très aléatoires et troubles que rien n’atteste, rien,
si ce n’est l’étrange chaleur qui emplit, ce sourire fugitif
qui vient aux lèvres sans raison et cette aspiration
lumineuse, à l’instant du contact léger, indicible, venu
d’ailleurs…

À ce moment-là, quelques cendres doivent avoir atteint le
sommet de l’Aneto, 3404 mètres d’altitude quand même,
portées par le vent qui souffle de plus en plus fort.
Du Nord.



18

2. Un monde qui n’existe plus

C’est au Nord que leur histoire commence, bien avant leur
vie. C’est au Nord que le drame se prépare, avant qu’ils
aient, l’un ou l’autre, laissé la moindre trace sur la terre
noire.
1907. Un autre temps, un monde qui n’existe plus. Le
quartier où il naît a encore, par endroits, des allures de
village. Masures basses et humides en ce mois d’octobre,
des petits jardins, un reste de campagne aux abords de la
grande ville industrieuse qui dévore et broie des milliers
de paysans depuis des décennies dans les usines de textile
et dans les ateliers de confection. On dit la première usine
ede France, au XIX siècle, en parlant de Lille. Les grandes
familles règnent sur leur empire de coton, laine, lin et
vivent dans leurs demeures-châteaux de
Lille-RoubaixTourcoing. Les ouvriers s’entassent dans les baraques
insalubres de Wazemmes, Moulins, Fives où l’alcool et la
tuberculose font des ravages. À Wazemmes surtout, la
maison des marais, le quartier le plus humide de ce qui fut
une île !

D’où viens-tu Julia ? Et toi Joseph, d’où viens-tu ?
L’un d’eux arrive tout droit d’un village minuscule à la
frontière du Pas-de-Calais, quelque 440 habitants en 1900.
C’est elle, plutôt. Elle, fine et courageuse, qui est allée à
l’école, d’une famille un peu moins pauvre.
Joseph est cocher de fiacre en ville. Sur le parcours entre
la gare toute neuve et le centre-ville, il parle beaucoup, rit
beaucoup, boit plus encore qu’il ne blague, à longueur de
journée. Julia dit c’est un poivrot, un mari comme une
plaie dans ce quartier village où les femmes se parlent, se
serrent les coudes, accouchent chez elles, entre elles,
19 travaillent et cultivent le petit jardin, partagent la garde des
jeunes enfants pour louer leurs bras les jours de lessive
dans les grandes maisons. Julia est droite, dure à la
douleur et ambitieuse pour ses enfants, surtout pour le
petit Charles qui vient de naître, son fils. Il doit échapper à
cette misère sale que la ville fait peser sur eux, à ces
odeurs malsaines que Joseph ramène le soir, à sa violence
d’abruti qu’elle a du mal à contenir. Joseph qui gâche tous
les espoirs, toutes les promesses, tous les rêves.
Le monde du travail se révolte dans ces années-là et
Clémenceau fait donner la troupe qui laisse derrière elle
des victimes. On est socialiste dans ce Nord ouvrier, on
connaît trop bien la chanson des patrons et des curés. Seul
Jaurès donne un peu d’espoir aux enragés, leur donne la
force de crever le plomb du désespoir, de cracher au ciel.
Un peu d’espoir. Faute d’espoir pour elle-même, Julia fait
preuve de courage, une folie de courage pour son fils, son
espoir.
Charles grandit dans ce monde très simple, couvé par sa
sœur aînée, élevé fermement par Julia qui se retrouve
seule quand Joseph les abandonne pour une danseuse de
cabaret, une traînée à qui Julia a vigoureusement crêpé le
chignon avant de fermer sa porte à l’infidèle. Julia en
fureur, soutenue par sa famille de la campagne, protégée
par les femmes du quartier chez qui la révolte gronde
autant que dans les usines, les vignes du sud, les mines.
1913, Joseph est parti. Bon débarras ! Julia le déclare mort
et s’habille de noir pour le reste de sa vie, elle se bat, n’a
pas d’autre choix, travaille comme cuisinière dans les
grandes maisons de Lille, se rêve gouvernante des jolis
enfants de riches, blonds et propres. Elle élève Léa et
Charles sur ce modèle, leur raconte, leur insuffle des
ambitions brillantes qu’ils ne peuvent accrocher aux murs
de leur réalité étriquée.
20 Août 1914. Panique dans le Nord, les réfugiés belges
affluent en racontant des atrocités commises par les
envahisseurs allemands qui approchent. La peur, l’exode
dans la chaleur de cet été torride, les routes et les chemins
bloqués par la masse de ceux qui fuient. Julia n’hésite pas,
elle quitte tout, rejoint sa famille dans le petit village des
Wardreques avec la volonté farouche de protéger ses
enfants, les mettre à l’abri, pouvoir les nourrir et continuer
à les élever, malgré la guerre, malgré tout. Charles n’a pas
7 ans.

Les années de la guerre. Charles a changé.
De grands arbres se reflètent dans les vitres des
portesfenêtres, le seuil de la maison aux volets blancs est dallé.
Ils sont tous dans la lumière, sept enfants alignés dans un
impeccable ordre décroissant, main droite sur l’épaule
gauche du précédent. Les sept paires de chaussures
montantes noires brossées, brillantes, et tous les visages,
souriants ou rigolards, tournés vers l’objectif. Sept petits
Français bien coiffés et lavés de frais.
Qui a inventé cette mise en rang ? Au plein cœur de la
guerre, ils font la parade devant la maison du maître,
peutêtre celle qui jouxte la distillerie Lesaffre-Bonduelle de
Renescure ? Le maître qui accepte parce que cette photo,
les femmes de service veulent l’envoyer à leur homme
bloqué au front. Une seule prise de vue reproduite à de
multiples exemplaires, avec tous les enfants pour réduire
les frais, donner du courage aux poilus dans l’enfer des
tranchées, leur fabriquer l’image, fût-elle illusoire, d’un
monde ordonné et propre qui subsiste, même s’il ne leur
appartient pas, et l’espoir d’un avenir rayonnant de
sourires innocents. Une bonne raison de crever de froid et
de trouille, gazés dans la boue.
Léa est en tête, 14 ans, robe claire à rubans. Les cinq
cousins, plus petits, tous en blanc, un seul autre garçon, le
21 petit dernier tout étiré, sur la pointe de ses pieds, pour
toucher l’épaule de sa cousine de devant. Charles est juste
derrière sa sœur, le deuxième de la file, il doit avoir 10
ans. Lui seul est habillé de noir, pantalon court et hautes
guêtres cirées, veste raide boutonnée haut. Il ne sourit pas.
Le regard est triste, la bouche serrée. Rien à voir avec un
chagrin d’enfant.

Que portes-tu de si lourd ?
La froideur autoritaire de ta mère. Les privations, les
soldats brutaux que tu vois passer sur les chemins tandis
que les femmes se terrent dans la maison. Le bruit des
explosions et les lueurs à l’horizon qui te réveillent la nuit.
Tout ce dont on te parle à l’école : otages déportés,
réquisitions, usines démantelées, arbres des forêts coupés
pour étayer les tranchées, tous coupés. Tous les morts de
Verdun. Plus encore, peut-être, les rumeurs colportées par
ceux qui fuient la ville, ce que tu ne vois pas et que ton
imagination déroule en secret, des images qui tournent
dans ta tête comme des oiseaux maléfiques : Lille écrasée
sous les bombes, des milliers de gens dans les rues, des
morts et des blessés partout, Wazemmes, ton quartier,
rasé, ta rue, la maison et le petit jardin, détruits. Plus rien.
Tu écoutes, absorbes, mets en fusion ce que se racontent
les adultes quand ils parlent plus bas et envoient les
enfants jouer dehors, quand les femmes pleurent, main sur
la bouche.
As-tu honte de ce père enfui, alors que les autres ? Honte
de ce père en faute, dont tu ne sais plus rien, que tu peines
à imaginer autrement qu’ivre et couard, parce que Julia ne
se prive pas de mettre en pièces l’homme qui l’a trahie,
abandonnée, ce lâche qui passe la guerre bien au chaud,
planqué dans les bras des femmes de mauvaise vie, alors
que les autres crèvent là-bas.
22

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