Les yeux rougis des enfants perdus

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C'est en utilisant le droit pénal comme prisme de l'esprit humain qu'Hélène Lodie, magistrat, construit ses intrigues. A travers Les yeux rougis des enfants perdus, son troisième roman, le lecteur pénètre dans l'intimité du travail du juge des enfants, fonctions auxquelles elle voue un investissement soutenu depuis plusieurs années.
Publié le : mardi 2 décembre 2014
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EAN13 : 9782336363684
Nombre de pages : 278
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Hélène Lodie
Les yeux rougis
des enfants perdus
Les yeux rougis En acceptant de reprendre le cabinet d’instruction de son
collègue hospitalisé, elle n’avait pas idée des profondeurs
obscures dans lesquelles elle s’enfoncerait : au chevet de la des enfants perdus
dépouille d’un vieil homme massacré, à la recherche de jeunes
garçons kidnappés, au carrefour d’enfances pulvérisées par la
violence et la perversité ; et face à elle-même.
C’est en utilisant le droit pénal comme prisme de l’esprit
humain qu’Hélène Lodie, magistrat, construit ses intrigues.
À travers Les yeux rougis des enfants perdus, son troisième
roman, le lecteur pénètre dans l’intimité du travail du juge
des enfants, fonctions auxquelles elle voue un investissement
soutenu depuis plusieurs années.
Photographie de couverture : Fotolia.
ISBN : 978-2-343-02858-3
23,50
Hélène Lodie
Les yeux rougis des enfants perdus





Les yeux rougis des enfants perdus
Hélène Lodie




Les yeux rougis des enfants perdus























DU MÊME AUTEUR


Derrière les paupières closes, 2000, éditions Odin
Dans les entrailles du pénitent, 2009, éditions L’Harmattan


























© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02858-3
EAN : 9782343028583


À l’histoire dont tu es issue,
petite Sarah…



Merci à Anaïs, à Dylan et Mélodie, à Florence D., à Aurélie P. et à
Madame Houplain, aux enfants de mon Cabinet, à ceux et celles qui ont
donné un sens à mon travail.

Merci à Fabienne Vanvoorde, sans qui je ne serais jamais parvenue au bout
du travail de relecture, pour son amitié fidèle, son indéfectible soutien, son
café chaleureux chaque matin dans lequel j’ai puisé la force d’affronter les
situations difficiles.

Merci à Marie Lebey pour son accueil, son aide à la relecture, ses précieux
conseils.

Par ordre d’apparition…

Kévin Misérin : sans emploi, ami d’enfance de Séverine Quesnil,

David Hashlarq : sans emploi, concubin de Séverine Quesnil,

Nina Kormarck : vendeuse au magasin de chaussures « le chat botté »,

Jean-Baptiste Odouleur : architecte,

Cécile Anyel : juge des enfants au tribunal de grande instance de
Montargue,

Gabriel Charmes : substitut du procureur près le tribunal de grande instance
de Montargue,

Raphaël Andantino : greffier du cabinet d’instruction de Clara Clartédastre,

Séverine Quesnil : sans emploi, mère d’Enzo,

Alix Aguirre : procureur de la République près le tribunal de grande instance
de Montargue,

Yves Dargentant : commandant de gendarmerie, directeur de la section de
recherches de Lille,

Clara Clartédastre : juge, faisant fonction de juge d’instruction, au tribunal
de grande instance de Montargue,


Anaïs Aïssyaba : vendeuse au magasin de chaussures « le chat botté », mère
de Diamond,

Pierre et Michèle Brosselard : parents de Jérémie,

Juliette Lesne : vendeuse au magasin de chaussures « le chat botté »,

9 Simon Odouleur : fils de Jean-Baptiste Odouleur,

Louise Hautenciel : ethnologue retraitée,

Charles Faberny : lieutenant de gendarmerie à la brigade de recherches de
Montargue.

Prologue : 17 juillet 2008

Ils ont bien préparé leur coup : le vioc vit seul dans sa cambrousse, il n’y
a plus personne. Ils ont planqué, ils ont observé quatre jours dans le
sousbois derrière la baraque : à part le facteur, qui est passé une fois, y’a pas âme
qui vive chez lui.

Y’a bien son clébard mais s’il pèse vingt kilos poils compris c’est tout le
bout. Un bon coup dans la gueule lui réglera définitivement son compte.
En plus, il n’a vraiment pas l’air méchant le vioc. On est déjà rentré chez lui
en prétextant le relevé du compteur d’eau, on a pu faire un repérage, comme
dans les films. Sympa le vioc, il a même proposé un coup de gnôle… mort
de rire quand David a répondu « jamais pendant le service »… putain il a
fallu se retenir de se fendre la poire, pour un peu il faisait tout foirer ce con
avec ses manières de petit bourge, m’enfin c’était plus vrai que nature
« jamais pendant le service »… c’est qu’il a de l’éducation, quand même, le
David !
Bon, d’accord ça paie pas de mine dans sa bicoque… mais sûr que c’est
un coup d’enfer : dans sa jeunesse la tante de ma daron a couché avec le
vioc. Il était plein aux as à l’époque, elle faisait que répéter qu’il avait les
mains couvertes d’or. Il lui avait offert un pendentif qu’elle a revendu
vachement cher quand elle a été s’installer avec un agent immobilier
archifriqué qu’elle a enterré il y a six mois. Elle a parlé du coffre-fort qu’il y avait
chez le vioc. Un coffre-fort… ça veut dire un max de tune, des bijoux, des
liasses d’économies ! Faudra y faire cracher le code et y’aura plus qu’à se
servir.

La nuit tombée, ils ont traversé le champ qui longe son jardin et se sont
cachés derrière les arbres, à l’affût. Ils ont guetté les allées et venues du vioc
en surveillant l’éclairage des différentes pièces. Il a bouffé devant sa télé puis
a traîné un peu et a été se pieuter. Il pionce car il n’y a plus de lumière
derrière les volets fermés.
Il est une heure, il fait froid en ce foutu mois de juillet. Y’en a marre
d’attendre, les voisins sont à des lieues à la ronde, ça ne risque rien. Ils
ajustent leur cagoule sur le visage et avancent d’un pas rapide en serrant bien
fort leur barre de fer dans la main. Ils ont pensé au tournevis et au pied de
biche pour forcer la petite porte de derrière. Le clébard va se mettre à
11 gueuler faudra aller vite pour le neutraliser, c’est David qui s’en occupera
pendant que Kévin se précipitera au premier étage pour empêcher le vioc de
bouger.
Le bois pourri du chambranle cède au bout de deux pesées mais le cleps
leur saute dessus en aboyant furieusement. Putain de merde, il va réveiller
toute la contrée, tiens prends ça saloperie, un bon coup sur le dos… on y
voit comme dans le trou du cul d’un nègre ici, merde, on a cogné un meuble
au lieu de défoncer le cleps, ça fait un boucan d’enfer tous ces trucs qui
tombent par terre… aïe, putain de clébard, il nous loupe pas, lui, et plante
ses crocs dans les cuisses et dans les bras, tiens prends ça, tas de merde, ça y
est, déguste, saloperie… tu geins maintenant que tu as la mâchoire
démontée, tiens prends encore ça, ça calme tes ardeurs, hein, de pisser le
sang… tu ne dis plus rien avec ta gueule éclatée… tiens enculé ! On entend
des craquements quand on cogne, c’est le bruit de tes os en miettes… tu
bouges plus… putain, on étouffe sous la cagoule.
Le vioc, merde, on a zappé le vioc… sûr qu’il est réveillé avec tout ce
chambard, putain de merde et s’il a une carabine ou un truc de cul-terreux
dans le genre !
Fais chier cette cagoule de merde. On suffoque là dessous, en plus ça gratte à
mort. Merde et merde, je la retire mais avec les gants ça glisse, j’en fais sauter
un pour attraper le couvre-chef… putain, David s’est retourné, il se met à
gueuler qu’on doit pas pouvoir être reconnu et qu’il va y avoir des
empreintes… ferme-la, tu vas ameuter toute la cambrousse à la ronde… il
est tellement flippé que ça fout la frousse… bon, ça va, j’ai pas envie de
m’en manger une, je remets la cagoule… maintenant c’est le gant qu’on ne
retrouve plus… faut se mettre à quatre pattes pour le chercher… merde !
On se cogne dans les meubles. C’est bon, calmos, je l’ai, c’est dégueulasse, il
est tout poisseux, qu’est-ce que c’est que cette merde qui colle aux doigts…
ah ouais, le sang du cleps.
Bon, allez, on repart, le vioc, merde, le vioc ! Putain, y’a pas un bruit.
Avec tout ce boucan, sûr qu’il est debout, à l’affût avec une carabine pour
nous bourrer le cul de plombs.
Le cœur battant à tout rompre, ils peinent à respirer. Allez c’est quand
même pas un sale rat de vioc qui va les faire pisser dans leur froc. Les rats, ça
s’écrase à la pelle. David monte le premier, la barre de fer à la main et Kévin
le suit muni d’un couteau de boucher qu’il a trouvé dans la cuisine.

12 D’abord, il n’a pas compris, Ernest Boudau, quand il a été arraché au
sommeil par un coup de barre de fer sur l’abdomen. C’est quand il a aperçu
deux silhouettes sombres à son chevet qu’il a éprouvé la douleur. La terreur
a réveillé la douleur. Une main inhumaine a immédiatement retenu le cri
qui sortait de sa bouche en comprimant si fort sa mâchoire qu’il a senti le
goût doucereux et filandreux de la laine du gant de Kévin imbibée de sang et
il s’est retrouvé le visage serré en étau au creux du bras replié de ce dernier. Il
a eu si peur qu’il a senti l’urine couler entre ses cuisses.
Privé d’air, la tête plaquée contre l’aine de Kévin, son corps a cherché à se
débattre pour respirer et l’étreinte s’est desserrée. David a allumé la lumière.
Et il a vu, Ernest Boudau, il a vu les visages cagoulés, les yeux monstrueux,
les bouches tordues de hargne, le couteau pointé sur sa gorge, la barre de fer
prête à frapper ; il a lu la fureur dans le regard de David qui a empoigné son
pyjama et l’a violemment secoué.
Mais il n’a rien compris. Hagard, il a cherché à implorer. Il aurait bien
voulu parler, leur dire de prendre tout ce qu’ils veulent et de s’en aller. Mais
la frayeur a tordu les mots et chaque son qui est sorti de sa bouche lui a valu
une violente gifle.

David a sorti le fil électrique de son blouson. Ils ont tiré ses bras maigres
dans son dos, ligoté ses poignets et ses chevilles en serrant si fort que les liens
ont cisaillé sa chair. Puis ils l’ont jeté par terre et il a hurlé, sans doute parce
que sa tête a claqué contre le sol et que l’un des os de ses bras s’est brisé dans
la chute ou peut-être le col de son fémur…
Et alors, il a gémi, Ernest Boudau.
Kévin a repris la barre de fer. Après chaque coup, David l’a redressé en
secouant ses épaules chétives pour qu’enfin, il se mette à table : – alors
connard, tu vas le dire où tu le planques ton coffre-fort ! Tu vas le dire ou
t’en veux encore !
Et comme il n’a émis d’autre son que des vagissements de douleur, il en a
eu encore ; encore et encore ; jusqu’à ce qu’il s’écroule.
Kévin a lâché son arme et a regardé sans réagir David s’acharner sur le
vioc, d’abord à force de gifles sur le visage pour le ranimer, puis à coups de
couteau dans l’abdomen.
Quand ils ont compris que le vieux ne se réveillerait plus, ils ont fouillé la
maison, dévastant chaque pièce, fracassant les meubles. Fou de rage David a
repris la barre de fer pour se défouler, faire payer cette ordure de vieux
salaud.
13 Peu avant les premières lueurs du jour, craignant que leur voiture soit
repérée, ils sont partis, écœurés d’avoir pris autant de risques pour ne rien
ramener, furieux contre cette enflure de vioc, radin à en crever.
CHAPITRE 1 : 18 juillet 2008

Nina Kormack et Jean-Baptiste Odouleur

Plus que cinq minutes avant la fermeture du magasin à la clientèle ; plus
que vingt-cinq minutes avant d’avoir fini de nettoyer et de ranger pour
l’ouverture demain ; plus qu’une demi-heure avant d’arriver chez la nounou,
couvrir ses enfants de baisers en les serrant contre elle ; plus que deux heures
trente avant de s’écrouler de fatigue sur son lit sans trouver le sommeil ; plus
que quatre heures avant de tendre une main tâtonnante vers la table de nuit,
saisir la boîte d’anxiolytiques et glisser sous sa langue le merveilleux
comprimé bleu qui tarit les larmes et dénoue les entrailles.

Nina Kormarck déteste son boulot mais elle n’a pas le choix : dix ans de
mariage et deux enfants n’ont pas pesé plus lourd qu’une feuille d’automne
dans le tourbillon de la quarantaine de son mari. Qu’il l’ait trompée, passe
encore, elle s’en débrouillait.

Qu’il l’ait trompée, ça ne l’avait pas étonnée, c’était logique, il s’étiolait
auprès d’elle ; il ne l’aimait plus, elle ne le désirait pas. Mais qu’il brise la
famille qu’ils avaient fondée ensemble, qu’il ose laisser leurs enfants pour
vivre mieux ; non, c’était inconcevable, jamais elle n’aurait cru ça de lui.

Se débrouiller, c’est d’abord travailler. Travailler pour les enfants, pour
les gâter en plus de la confortable pension alimentaire qu’il verse, car il se
sent coupable, tout de même.
Elle sait bien que, dans son malheur, elle a de la chance parce qu’elle peut
compter sur lui, ce qui n’est pas monnaie courante chez ceux qui partent
vers une autre vie.

Elle le déteste, son boulot, c’est vrai. Aucune petite fille ne rêve de vendre
des chaussures, même au Chat botté, le magasin le plus chic de la ville.
Pourtant, en prenant le premier job à peu près décemment rémunéré, elle a
eu la chance de rencontrer deux collègues formidables qui savent faire de
l’adversité une partie de rigolade et elle a plus ri en six mois avec Anaïs et
Juliette qu’en dix ans d’existence de femme au foyer.

15 Anaïs Aïssyaba, mère célibataire à dix-neuf ans de Diamond, son bébé
d’un an. Anaïs, qui manque souvent de savoir-vivre mais jamais de vivacité
et a eu, malgré la fierté que dix ans de placement à l’aide sociale à l’enfance
du département n’ont pas altérée, la finesse d’accepter le conseil de Juliette
de répondre à la patronne, lors de son entretien d’embauche, que son fils
s’appelait Alexandre.
Et Juliette Lesne, âgée de cinquante-quatre ans, qui fait exploser le chiffre
d’affaires du magasin en raison de sa distinction naturelle et de son
intelligence innée des relations humaines. Juliette, qui s’est rendue
totalement indispensable en moins de deux semaines alors qu’elle ne travaille
que pour pouvoir s’assumer financièrement et se consacrer à son véritable
talent, la sculpture, sans dépendre de son conjoint avec lequel elle vit,
pourtant, une histoire d’amour passionnée depuis trente ans.

En cet étouffant mois de juillet, les soldes battent leur plein et ses deux
amies sont en congés.
Elle n’en peut plus de faire l’équilibriste avec les piles de boîtes de chaussures
parce que madame hésite entre la tong chic et la sandale sport, ou que
monsieur ignore s’il chausse du quarante-trois, du quarante-trois et demi, ou
du quarante-quatre, car, vous comprenez, c’est compliqué d’avoir à la fois le
cou-de-pied bombé, la voûte plantaire affaissée et les orteils claustrophobes !

Ce soir, elle est épuisée, elle n’aspire qu’à rentrer. Elle monte ranger une
paire d’escarpins et après, c’est décidé, elle fermera, le chiffre d’affaires du
magasin ne s’effondrera pas pour cinq minutes d’ouverture en moins.

Lorsque du fond de la réserve elle entend retentir la sonnette de la porte
d’entrée de la boutique, elle sursaute si violemment sur l’escabeau qu’elle
doit se raccrocher au premier support venu qui n’est autre que la plus haute
boîte de la plus haute pile qui s’écroule aussitôt, la précipitant à terre au
milieu d’un déluge de chaussures. Furieuse, elle maudit en son for intérieur
le client qui a le culot de pointer ses détestables pieds trois cents misérables
secondes avant la fermeture.

***

Comme chaque dimanche soir, Jean-Baptiste Odouleur a plié
soigneusement les habits de ses enfants, les a posés religieusement l’un après
16 l’autre dans la valise en passant délicatement sa main sur les pyjamas, parce
qu’en les couchant c’est la peau soyeuse de leur dos qu’il caresse. Il sent qu’il
les perd à mesure que leurs vêtements grandissent. Il les a nourris, baignés,
câlinés. Il a été là, chaque jour, auprès d’eux ; et puis il a divorcé, tout s’est
arrêté. Il s’est contenté des quatre jours par mois et des demi-vacances que la
justice accorde ; il y a gagné en liberté et en tranquillité.
Il les regarde s’envoler, le cœur serré, en se persuadant que l’amour qu’il
leur donne ne sera pas suffisant parce que, de toute façon, il n’est pas terrible
pour aimer.
Jean-Baptiste a refait la valise que Natacha, son ex-femme, lui avait
donnée parce que le week-end prolongé qu’il s’est accordé avec eux avant
leurs vacances est terminé. Il aurait sans doute mieux fait de tout remballer,
illico presto, ni vu ni connu et de leur proposer une balade, mais il ne peut
pas traiter leurs affaires de cette manière et il déteste se presser. Alors ils ont
joué à la console tout l’après-midi et il s’est laissé porter les bruits de leur
présence.

Ils se sont précipités dans les bras de leur mère.
Il ne les a pas interrompus, ses yeux allant inlassablement d’elle à eux et
d’eux à elle. Elle, drapée de sa flamboyante féminité, de son élégante
impétuosité. Cette femme superbe qu’il n’a pas eu à choisir parce qu’elle
l’avait choisi, lui, et qui lui a donné deux enfants magnifiques. Il n’avait pas
plus souhaité l’épouser qu’il n’avait voulu la quitter. Il s’ennuyait auprès
d’elle, elle ne respectait pas sa personnalité profonde, et avait fini par le
tromper au su et vu de tous leurs collègues de travail. Mais leurs corps
avaient continué longtemps à avoir besoin l’un de l’autre.
Il voudrait la prendre encore ; ses mains n’ont été pleines que de ses formes,
de sa peau. Les corps des autres femmes glissent entre ses doigts comme du
sable.
Avant de repartir, Natacha a fait l’inventaire de ce qu’il aurait pu oublier
parce qu’elle prend la route le soir même pour la Bretagne et qu’il oublie
toujours quelque chose… les bottes en caoutchouc, où sont les bottes en
caoutchouc du petit ?
Contrarié par le ton péremptoire qu’elle a employé, il a déballé les sacs,
ouvert la valise : pas de bottes ! La voyant fulminer, il s’est excusé, a pris
l’enfant par la main et a marché à grands pas jusqu’au magasin de chaussures
à l’angle de la rue.

17 ***

Ils ont attendu plusieurs minutes avant d’être fusillés du regard par une
femme échevelée qui a poussé brutalement le rideau de la réserve pour faire
irruption dans la boutique. Sans lâcher la main de l’enfant, il a fait face, de
sa voix douce et posée. Elle n’a pas souri mais l’a dévisagé gravement, sans
parvenir à détacher ses yeux de son visage. Elle a paru écouter son histoire
avec une telle attention qu’il a cru avoir capté sa sympathie, mais elle est
repartie sans un mot, sans même s’être enquise de la pointure du petit, pour
revenir un instant après en lui demandant avec une gêne manifeste quel
modèle il désirait.

Au fond de la réserve, elle s’assied, adossée au mur, parce que ses jambes
tremblantes ne vont pas la soutenir longtemps, elle respire profondément et
prend sa tête dans ses mains moites pour essayer de comprendre.
Probablement la fatigue et la chaleur.
Instinctivement elle a ramené ses jambes contre son torse et posé son
visage sur ses genoux. Pourquoi ce besoin de se recroqueviller, là,
maintenant ? Pourquoi ces larmes silencieuses qui sourdent sous ses
paupières ? La fatigue ? La chaleur ?

L’étrange vendeuse semble avoir disparu, il en profite pour scruter le
rayon homme en songeant à la cascade de reproches que Natacha lui
réservera s’il ne revient pas en brandissant victorieusement la paire de bottes,
mais autant ne pas revenir les mains vides… tiens, tiens, cette paire-là est
vraiment seyante, en plus elle est soldée… exactement ce qu’il cherchait
pour aller travailler… car il reste persuadé qu’un architecte doit paraître
sérieux jusqu’au bout des orteils. Non qu’il le soit fondamentalement : il
passe trop de temps à prendre son temps et se retrouve à la traîne des projets
que son employeur lui confie. Il est contraint de travailler chaque soir,
chaque week-end pour boucler ses dossiers à temps. Complexé d’avoir
obtenu son diplôme d’architecte à trente-huit ans après seize au sein de
l’administration fiscale, il se montre tatillon dans son travail et
particulièrement soucieux de son apparence.

À dix-huit ans, il s’était retrouvé sans un sou parce que le contrat jeune
majeur, qui devait lui permettre de percevoir une allocation mensuelle, avait
été égaré au conseil général. Il s’était débrouillé pour décrocher un poste de
18 surveillant de nuit dans un internat scolaire, ce qui lui avait garanti un gîte
et le couvert cinq jours par semaine mais il avait connu la faim les quatre
week-ends du mois à l’issue duquel il avait perçu son premier salaire.
Il n’était pas destiné à œuvrer aux impôts, personne ne l’avait poussé à plus,
1à mieux. Il avait passé le concours de l’ENI pour soutenir un copain de fac.
Il avait été reçu et était parti à Clermont-Ferrand poursuivre ses études. À la
sortie, il avait obtenu un poste à Montargue et s’était vu confier de plus
grandes responsabilités. Cependant, la hiérarchie lui avait pesé, il avait perçu
une certaine défiance et s’était lassé. À trente ans, le hasard avait mis sur sa
route un architecte en fin de carrière à qui il avait évité un redressement et
qui avait perçu son aptitude toute particulière pour cette profession.
Soutenu par ses encouragements et ses conseils, Jean-Baptiste avait mené de
front son travail de cadre de la fonction publique et ses études
d’architecture.

Au fond de la réserve, Nina Kormarck se reprend. Elle rapporte la boîte
en détournant ses yeux de ceux de l’homme et ne s’adresse qu’à l’enfant qui
parade dans le magasin, chaussé de ses nouvelles bottes. L’homme sourit de
la gaîté du petit garçon et, d’une main bienveillante, caresse ses cheveux en
les ébouriffant.
Elle recule d’un pas.
Elle connaît ce geste, cette façon spéciale de l’accomplir. Elle reconnaît
cette main, une main pareille à celle qui a caressé sa chevelure trente ans
auparavant.
Elle se souvient qu’elle doit la vie à cette main, la main de l’homme qui
l’a sortie de l’enclos, au cours de l’été de ses sept ans.

***

Ce soir de l’été de ses sept ans, à l’heure où le jour décline, le feu du ciel
embrasait les marais.
Assise sur le plancher de sa chambre, dans le mas de vacances, Nina
contemple le soleil écarlate empourprer les nuées incandescentes. Sous
l’embrasure de la fenêtre, elle sent le souffle rageur de l’astre tumescent
saturer l’air de sa chaleur étouffante. Elle éprouve sa colère brûlante, qui
macule l’azur de longues gerbes purpurines ; elle a mal, jusqu’à l’horizon,

1 ENI : École Nationale des Impôts, située à Clermont-Ferrand.
19 comme lui. Elle a mal, elle veut mourir mais c’est lui qui se dissout dans la
nuit. Elle n’en peut plus de ne pas savoir comment être pour être aimée.
Elle vomit ses yeux clairs, ses cheveux clairs, sa peau claire. Elle maudit
son sérieux, son calme, sa timidité. Pourquoi a-t-elle été faite aussi
raisonnable et fade que son corps est raide et disgracieux ? Pourquoi ne
ressemble-t-elle en rien à sa mère alors que sa sœur en est une copie
parfaite ? Elle les regarde s’aimer toutes les deux, en retrait des bras qui
enlacent, des rires qui unissent. Lorsqu’elles se chérissent, elle est toujours là,
sagement assise, à côté. Les genoux de sa mère sont un refuge inaccessible, la
peau de sa mère, un pays imaginaire.
Elle se recroqueville des heures en pleurant, dans l’espoir qu’on la verra et
ce soir, sa mère a remarqué son chagrin. Sa mère, là, toute proche, peinée,
avec des mots pour elle. Sa mère, auprès d’elle, elle en était bouleversée ; et
ses mots à elle sont restés au fond d’elle. Elle n’a pas su, elle n’a pas pu se
mettre dans ses bras.

Se sentant effroyablement vaine, inutile, elle descend discrètement
l’escalier, franchit la porte d’entrée pour fuir.
Après avoir longé la roselière émeraude dans la lumière déclinante, elle
s’est approchée des chevaux blancs, a caressé le museau de l’un d’eux en
rêvant qu’il la porte au grand galop jusqu’à l’horizon flamboyant et, ne
sachant monter, a poursuivi sa route entre les marécages ourlés de l’or du
soir, jusqu’à l’enclos.
Elle s’est arrêtée face aux bêtes majestueuses, massives et noires,
immobiles dans la nuit tombante, tels des spectres immenses ornés de cornes
étincelantes. Arc-boutées à la terre, elles redressaient leurs têtes altières,
toisant le reste du monde de leur force brute.

Elle, la petite qui ne vaut rien, c’est cette force-là qu’il lui faut. Elle se
baisse, enjambe le fil barbelé. Deux énormes taureaux esquissent un pas puis
s’arrêtent. Les autres se rapprochent. Elle prend conscience qu’elle est seule
face au troupeau, qu’elle a violé un territoire, où sous peine de mort,
l’homme est interdit. Ici, c’est elle la bête traquée dans l’arène. Elle sent la
peur taillader son ventre. Elle ne compte pour rien, alors tant que ses jambes
tremblantes continuent à la porter, elle avance vers le plus fier, ses yeux rivés
aux siens. Mais il n’y a rien dans le regard de l’animal, un abîme abyssal et
bestial. Il s’agite, oscille nerveusement la tête, piétine, gratte frénétiquement
le sol de ses monstrueuses pattes. Il va foncer. Il va l’encorner.
20 De l’autre côté de la barrière, un homme a sauté de son cheval et a posé à
terre son enfant.
Le petit garçon pétrifié regarde son père avancer dans l’enclos, parler aux
monstres noirs, poser une main sur l’épaule de l’imprudente, la tirer
doucement vers lui en reculant lentement. Un petit garçon épouvanté, aux
yeux écarquillés par la peur de perdre son père, voit le taureau se ruer sur la
petite fille. Un gamin tétanisé, aux yeux brouillés par la terreur, ne sait plus
ce qu’il a vu.
En une fraction de seconde l’homme a emporté la fillette dans ses bras,
empoigné le fil barbelé et bondi dehors, plus vif, plus rapide, plus fort que le
taureau.

La petite lève les yeux vers celui qui vient de la ramener sur terre. Avec
des mots doux, avec des mots paisibles, il la tranquillise. Il lui sourit, caresse
ses cheveux en les ébouriffant. Il y a dans ses yeux clairs une bienveillance
qui l’enveloppe, la porte et la protège. L’homme est un géant magnifique.
Illuminée par les dernières lueurs du jour, sa puissante silhouette dorée se
découpe dans l’obscurité naissante.
Le géant se tourne vers son fils et l’étreint avec un amour immense.
L’enfant s’inquiète de l’autre main, l’ensanglantée, qui a soulevé les barbelés,
et le géant le serre encore plus fort en partant d’un éclat de rire. L’enfant
rasséréné se love dans la chaleur de son invincible père. L’homme installe les
deux enfants sur le cheval blanc et marche à côté d’eux en tenant les rênes.
Épuisée, la fillette pose sa tête sur l’épaule du garçon qui tient le pommeau
de la selle et se laisse conduire. L’arrivée au mas est brutale. La mère gifle et
crie avant de serrer contre elle sa fille disparue.
L’homme discute longuement avec les parents mais explique juste qu’il a
trouvé sur sa route une petite fille perdue sans souffler mot de l’enclos.
Soulagée, elle dépose un baiser plein de gratitude sur le front du géant qui
s’accroupit pour lui dire au revoir.

Le lendemain, Jean-Baptiste vient chercher Nina pour jouer : il passe ses
vacances dans le mas d’à côté. Vif, curieux et courageux, plus beau peut-être
que son père, le petit garçon semble aussi tissé d’une étrange fragilité dans
laquelle elle se retrouve.
Ils ne se quittent pas de l’été. Les parents de Nina promènent partout
Jean-Baptiste quand il en a envie : il faut prendre soin de lui, il vient de
perdre sa maman et son père doit s’occuper de trois autres enfants.
21 Les vacances s’achèvent, les petits pleurent en se séparant. Elle lui écrit
l’année durant. Il ne répond qu’aux deux premières lettres. Elle pense à lui
tout le temps.

L’été revient, l’été de leurs huit ans.
Nina se précipite chez Jean-Baptiste en arrivant. Il est là mais il ne sourit
pas en la voyant. Ils se dévisagent longuement, elle ne comprend pas. La vie
était fragile dans le corps du géant, il a succombé à un arrêt cardiaque et elle
l’ignore encore. Elle baisse les yeux, s’en va. Et puis, au bout du jardin, elle
se retourne et va lui prendre la main.
Main dans la main, ils longent silencieusement les étendues mouvantes
des roseaux ondulant sous la brise jusqu’à son refuge secret, près de l’enclos.
Elle reste interdite devant les taureaux mais il la tire vers lui. Ils s’allongent
l’un contre l’autre dans l’abri. Elle le regarde s’endormir puis s’agiter et
gémir, elle caresse ses cheveux pour apaiser son sommeil tourmenté mais elle
ne sait pas les ébouriffer comme le faisait son père. À la fin de la journée, ils
rentrent chez eux.
Dans la nuit, quand les adultes sont assoupis, il vient l’appeler sous sa
fenêtre, elle le rejoint secrètement et ils retournent à la cabane, là où la
présence des étoiles est plus intense, où la clarté ardente des astres pénètre
l’âme ; là où veille le doux géant. Ils contemplent l’azur endeuillé piqueté de
lumières. Jean-Baptiste ferme ses yeux éblouis pour garder en lui la présence
lumineuse de son père, qui le caresse maintenant avec la traîne scintillante
des étoiles filantes.
En les rouvrant, le petit garçon aperçoit à leurs pieds un éclat de roche
argenté qu’il ramasse, une pierre opalescente, douce et ronde, qui brille
comme la lune sur sa paume ; une pierre de lune, polie par son voyage dans
l’atmosphère, venue à eux pour exaucer leur vœu le plus cher.
Ils connaissent tous les deux l’histoire de la pierre de lune : le souhait ne
peut se réaliser que si celui à qui est donnée la pierre réussit à la lui rendre sa
phosphorescence originelle, en la conservant sur son corps. Ils l’ont trouvée
tous les deux, ils devront la garder à tour de rôle. Il faut aussi relever chaque
jour le défi proposé par celui qui passe la nuit avec la pierre contre lui. Plus
le défi est périlleux et plus elle s’illumine. En cas d’échec, elle s’effrite en
poussière et disparaît à jamais avec le vœu.
Le lendemain, Jean-Baptiste décide de grimper au sommet de l’arbre le
plus haut. Il est agile, cependant la pierre ne doit pas quitter sa main de sorte
qu’il ne peut saisir et s’assurer que de l’autre. Nina redoute la hauteur et est
22 dépourvue d’adresse, de souplesse et d’équilibre. Il faut s’agripper sur deux
mètres au tronc avant de parvenir à la première branche. Elle ne parvient pas
à s’élever et en a honte. Elle finit par s’en aller, il l’attend longtemps dans le
grand arbre en regardant le soleil filtrer, en écoutant le feuillage bruisser. Il
s’adosse contre le tronc pour que la sève passe de l’écorce à ses veines, et
coule en lui ; pour croître, s’élever jusqu’au ciel pur ; caresser de ses plus
hautes branches le grand front azuré de son père. En baissant sa tête
renversée, il distingue son amie qui revient essoufflée en traînant un
tabouret pliant : le défi consiste à atteindre la cime, aucun moyen n’est
prohibé pour y parvenir.
Après plusieurs tentatives, elle réussit à se hisser sur la première branche.
L’ascension se poursuit, périlleuse et vertigineuse. Elle ne cesse de penser
qu’ils risquent de se tuer s’ils chutent mais le petit garçon semble aimanté
par le ciel. Avec une patience, il décrit précisément chacun des gestes à
accomplir pour continuer à monter et reste près d’elle pour la retenir. Enfin,
ils y arrivent, ensemble ils dominent le monde de son point culminant.
JeanBaptiste sent la pierre plus chaude au creux de sa main. Il la dépose
délicatement dans celle de Nina, devant chez elle en la dévisageant
gravement.
Le soir, elle imagine le défi du lendemain. Il devra être relevé la nuit :
marcher vingt kilomètres, se baigner ensemble dans la mer sous les étoiles. Il
leur faudra quitter la maison sans réveiller les adultes, rejoindre la route, se
cacher des automobilistes, ne pas se perdre, ne craindre ni l’obscurité, ni les
moustiques, ni le tumulte de la houle.
Elle a pris une lampe torche et une serviette dans un sac à dos, il s’est
muni de sa boussole. Il est formel : il y a un accès à la route à l’extrémité sud
de l’exploitation rizicole, qui raccourcit considérablement la distance à
parcourir, il y est passé l’an dernier avec son père sur le cheval blanc. Ils ont
peur de passer l’enclos parce qu’ils ne se sont jamais aventurés seuls si loin.
Le sentier rétrécit et devient spongieux. À mesure qu’ils avancent les roseaux
s’épaississent, l’eau monte jusqu’à leurs mollets, le sol s’enfonce sous leurs
pieds, des insectes glissent sur leurs jambes et les piquent. La fillette est
terrifiée, le petit garçon brave mais peu rassuré. Ils se sont égarés. À la lueur
de la torche, Jean-Baptiste retrouve les roseaux affaissés par leur passage puis
le sentier qu’ils n’avaient pas vu bifurquer dans l’obscurité.
Ils atteignent la route, se jettent sur les bas-côtés pour ne pas être repérés
des phares des rares voitures, et arrivent enfin à la plage. La lune s’est posée
sur les flots gonflés par le vent, la mer scintille d’un reflet d’argent. Ils
23 pénètrent l’eau en ayant la sensation de fendre le ciel, passent les vagues,
nagent jusqu’au sillage argenté et s’affranchissent de la gravité terrestre en se
laissant flotter sur le dos dans la lumière de l’astre. Sur la plage ils s’allongent
l’un contre l’autre pour contempler les étoiles. La fillette passe le bras du
petit garçon sous sa tête et se serre contre lui. Il l’enlace. Il se sent bien
auprès d’elle.
Il faut ensuite repartir mais Jean-Baptiste semble ne pas parvenir à se
chausser. En fait, il ne sait pas bien nouer ses lacets dans l’obscurité. Elle
veut l’aider, il se sent humilié. Alors elle tient la torche pour l’éclairer, elle
éprouve une grande tendresse en le voyant préparer méticuleusement deux
boucles, passer l’une sous l’autre et tirer, comme le font les tout-petits avant
d’apprendre à tourner le fil autour de la première boucle et d’en faire une
seconde en la traversant par-dessous, à la manière de ceux qui savent lacer. Il
la dévisage en s’expliquant brièvement : ma mère était malade quand je suis
né, je me suis débrouillé. Leurs mains ne se démêlent pas sur le chemin du
retour. Ils ne savent pas bien quoi se dire en se séparant devant le mas. Elle
lui remet la pierre qui brille un peu plus et sent le creux au fond d’elle un
peu plus creux en regagnant sa chambre et en le regardant s’éloigner derrière
la fenêtre. Il ne parvient pas à s’assoupir et regarde l’azur se fondre dans
l’aube en pensant à elle.

Elle l’attend impatiemment le lendemain. Depuis le début des vacances,
elle a pris l’habitude de le voir franchir la grille de la propriété alors qu’elle
est attablée pour le petit-déjeuner dans le jardin. Ce matin son ventre se
noue, il tarde.
La matinée passe, l’après-midi s’étire. Elle n’aurait jamais dû s’habituer à
le voir arriver. Aujourd’hui il n’a sans doute pas envie de venir la retrouver.
Il faut pourtant qu’elle récupère la pierre avant la nuit. Peut-être qu’il a
oublié, qu’il n’y croit plus, qu’il s’en fiche. C’était idiot, cette idée d’aller se
baigner la nuit. Il faut lui dire qu’elle comprend, qu’elle a été bête, qu’elle ne
le sera plus.
Elle ne supporte plus de l’attendre. Alors elle va le chercher.
En fermant la porte du mas, elle entend la grille grincer et ressent comme
un coup dans l’estomac. C’est lui, au bout de l’allée. Elle n’ose se précipiter.
Il sourit, lui montre la pierre dans sa main. Comme si de rien n’était.

Le défi est compliqué : galoper ensemble sur le cheval de son père. Nina
ne sait pas monter mais Jean-Baptiste réussit à apprivoiser l’animal. Plus
24 ravis qu’apeurés, les deux enfants traversent le marais au grand galop,
comme le géant l’an passé.
Après avoir ramené l’animal à l’écurie, le visage du petit garçon
s’assombrit. Il détourne son regard en remettant la pierre et tourne aussitôt
les talons. Elle le rattrape : que se passe-t-il ? Il doit rentrer avec son oncle le
surlendemain. Elle vacille et recule d’un pas pour garder l’équilibre. Ils n’ont
donc plus que la journée du lendemain à passer ensemble avant d’être de
nouveau séparés pour une éternité. Elle le regarde s’éloigner.

Au petit-déjeuner, le lendemain, il n’est pas là. Insidieusement, elle
perçoit qu’il ne viendra pas. Pour leur dernier jour, il n’y arrivera pas. Mais
elle refuse d’y croire.
Après le dîner, elle s’effondre dans sa chambre. Elle cogne ses mains
contre les murs, elle râpe au sang ses poignets sur le crépi. Pas lui, pas ça, pas
comme ça.
Il doit reprendre la pierre pour que s’exauce le vœu qui lui est le plus
cher. Il n’est pas tard, ses parents acceptent de la laisser aller lui dire au
revoir.

Il est là en train de jouer au ballon en riant dans le jardin avec ses
cousines.
Lui, il a déjà appris ce qu’elle ignore encore : il sait que tout ce que l’on a est
repris. Il a plongé dans la détresse sans fin, sans fond et s’y est adapté pour
survivre. La souffrance est en lui, il n’a jamais de répit.
Il perçoit sa douleur et sa colère et la suit docilement pour le dernier défi.
Elle le conduit à l’enclos.
Elle ne peut pas croire qu’elle n’a jamais compté. Elle veut savoir si elle s’est
ou non trompée. Alors, elle soulève le fil barbelé et avance vers les taureaux
en plongeant ses yeux dans les siens.
Il la regarde, pétrifié, et c’est lui qu’il revoit, un an auparavant ; ce petit
garçon terrifié qui croyait son père invincible. Il s’enfuit.

Elle reste seule dans l’enclos, anéantie. Elle jette au loin la pierre parce
que l’espoir agonise et que l’enfance est morte. Les taureaux tournent la tête
vers l’objet scintillant qui les survole. Elle en profite pour sortir de l’enclos.
La pierre de lune lui a sauvé la vie.

25 L’année suivante, ses parents achètent un appartement à la montagne où
elle passera toutes les petites et grandes vacances.

***

Dans le magasin de chaussures, l’homme ne comprend pas pourquoi la
vendeuse le regarde avec tant d’insistance, il en est presque gêné. Pour faire
diversion, il demande s’il reste sa pointure dans la paire qui est soldée.
Il s’assied sur l’un des fauteuils en la voyant revenir de la réserve une boîte
sous le bras. Elle s’agenouille à ses pieds, lui tend une chaussure qu’il enfile.
Puis il prend les lacets dans ses mains et forme méticuleusement deux
boucles, passe l’une sous l’autre et tire, comme le font les tout-petits…
comme il l’a fait sur la plage des Saintes-Maries-de-la-Mer dans l’été de ses
huit ans. Le cœur battant à tout rompre, elle lâche l’autre chaussure et
tombe assise à terre, livide. Il perçoit son trouble ; quelque chose remonte,
de lointain, d’enfoui au plus profond. Il s’arrime à ses yeux, il connaît ce
regard sur lui sans comprendre d’où cette vieille douleur lui vient. Il s’en
détourne en prenant un ton enjoué :
« C’est vrai, j’ai une façon surprenante de nouer mes lacets. »
Elle ne lâche pas ses yeux.
« Il n’y a eu personne pour vous apprendre, vous avez dû vous débrouiller. »

La digue qui retenait ses souvenirs soudain cède. L’été de ses sept ans,
l’été de ses huit ans lui reviennent en plein cœur. Il décrète que les
chaussures lui vont, tend sa carte bleue d’une main tremblante et ne
retrouve son souffle qu’en arrivant devant chez lui.

***

Une semaine plus tard, alors qu’elle se baisse pour fermer le rideau de fer
du magasin, une silhouette s’approche d’elle.
Elle se fige en se relevant face à lui. Avec cette délicatesse qui n’appartient
qu’à lui, il prend son bras et dépose un objet au creux de sa main. D’abord,
elle ne sent rien parce qu’elle ne peut se détacher de son visage tant
l’émotion est forte. Il referme sa main sur la sienne. Alors elle sent, elle sent
la rondeur, la douceur, la chaleur. Elle sent la pierre de lune au creux de sa
main.
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