Au-delà de la raison

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Les infortunes de la passion, les prospérités de l’amour

« J’ai tant de choses à vous dire. Je regrette que vous ne m’ayez pas laissé l’occasion de faire ces aveux de vive voix. Je suis profondément amoureuse de vous. Je crois l’avoir été au premier regard. De toutes mes forces, j’ai tenté de vous le cacher. Mais la vérité est là : je vous aime comme je n’ai jamais aimé. »

Lucy Hadley n’a que faire des mondanités de la haute société et ses talents de guérisseuse lui valent une réputation de sorcière. Appelée au chevet du comte de Lauderdale, qui est gravement malade, elle rencontre le meilleur ami de celui-ci, Jack de Nerval. C’est le début d’une liaison orageuse avec un homme qu’elle aime d’un amour inconditionnel. Mais le cœur du duc n’est plus à prendre : Jack est marié et père de famille... Les tourments de Lucy ne font que commencer.


Publié le : mercredi 9 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820522559
Nombre de pages : 432
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couverture

Marilyn Stellini

Au-delà de la raison

Le Cœur de Lucy – 1

Milady Romance

 

Au panthéon des amoureux maudits

Prologue

Mon cœur s’était brisé en un millier de fragments épars. À chaque instant, la douleur de mon âme se déversait à flots dans mon corps, rongeant ma poitrine comme un acide, en ôtant tout l’air, comme si le poids d’une enclume m’écrasait et me plaquait au sol. Je ressentais le besoin de hurler sans qu’aucun son ne parvienne à sortir de ma gorge.

 

On peut aimer plus que jamais aucun mot ne saura le dire, et on peut souffrir de l’amour dans cette même mesure.

1

Nouvel an

Cela faisait bien longtemps que je n’avais tant dormi. J’étais restée allongée pendant des heures, à tel point que les muscles de mon dos me faisaient souffrir. Le jour était déjà entamé et le soleil, timide en cette saison, nimbait ma chambre de sa lumière blanche. J’avais fait un terrible cauchemar. J’étais dans les bois. Il faisait nuit et très froid. Je serrais ma cape autour de mon cou sans parvenir à me réchauffer. Je suivais un sentier dans la neige, un sentier bien tracé que d’innombrables pas avaient foulé avant moi. Et puis j’avais pris une bifurcation et les traces s’étaient estompées jusqu’à disparaître. Je marchais pourtant inexorablement, m’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux. Parvenue dans une prairie, la panique m’avait envahie. Un loup m’y attendait, immense et majestueux. Il me scrutait intensément de ses grands yeux jaunes et énigmatiques avant de se détourner et de passer son chemin. J’avais voulu le suivre, j’avais tenté de courir, mais mes pas s’étaient enfoncés dans la neige et le froid m’avait glacée jusqu’aux os, me laissant inerte dans un désert blanc.

C’était le dernier jour de l’année, la Saint-Sylvestre. C’était aussi le jour de mon anniversaire. Cela me fit un petit pincement au cœur. J’avais dix-neuf ans.

Puisque c’était mon anniversaire, je pouvais bien m’accorder la douce oisiveté d’une grasse matinée, personne n’était là pour me le reprocher. C’est ainsi que j’entrepris consciencieusement d’étirer tous les muscles de mon corps. Ma nuque était raide et le bas de mon dos ankylosé, à cause du matelas inconfortable ; les années d’usage avaient tassé les fibres et le relief désagréable des bourres se faisait sentir en plusieurs endroits. Chaque soir, je sombrais dans un profond sommeil après avoir lu pendant des heures, pour me réveiller dès l’aube, cueillie par l’exhortation impérieuse du coq. J’avais un sommeil trop léger, et une fois l’exténuation passée, le moindre bruit me réveillait. C’est pourquoi j’étais généralement la première à nourrir la basse-cour, répandre le foin dans les mangeoires et briser la glace des abreuvoirs.

Mais ce jour-là n’était pas un jour comme les autres. Le coq avait satisfait aux exigences des préparatifs culinaires pour les festivités de fin d’année, tout comme la moitié des poules, qui avaient ainsi été plumées la semaine précédente. Outre les poules survivantes à nourrir, il y avait une ribambelle de bêtes à soigner. Je savais cependant que Roy avait fait la tournée à ma place. Je remerciai intérieurement le vieil homme et finis par me lever.

En théorie, j’étais une jeune fille de bonne famille qui n’aurait pas dû se préoccuper d’autre chose que du crochet, du chant ou du dessin. Dans la pratique, la bonne famille en question manquait de ressources et de main-d’œuvre et ce n’était pas lady Bethany Marbel Hadley qui allait me contredire. Je pinçai les lèvres à l’évocation de ma belle-sœur, de huit ans mon aînée. Je tentais de refréner mes sentiments, peu complaisants, à son égard. La tâche n’était pas aisée.

Henry, mon frère aîné, ou plutôt mon demi-frère, âgé de trente-quatre ans, était l’héritier du domaine et du titre de baronnet. Notre père était mort dix ans auparavant. Son premier mariage avait donné un second fils après Henry : Aaron. Leur mère avait péri en mettant ce dernier au monde. Sir Hadley, notre père, s’était ensuite remarié avec ma mère. Je déglutis péniblement, comme chaque fois que je me la remémorais. Lady Alice Hadley s’était enfuie alors que j’avais cinq ans, jetant l’opprobre sur son époux mais surtout sa fille… Moi. J’endurais les regards désapprobateurs depuis mon enfance : j’étais la fille de la catin. Les mauvaises langues allaient même jusqu’à prétendre que ma mère était une sorcière. D’une certaine façon, on attendait le moment où se révélerait le mal qui sommeillait en moi.

J’achevai de natter ma lourde chevelure après avoir passé un onguent sur mon visage. Ma vieille amie Mrs Abernathy me l’avait préparé. Je fis mon lit et contemplai ma chambre avec satisfaction. C’était une pièce de taille modeste et mansardée ; je n’aurais pas dû y loger. Mais j’avais insisté pour y installer mes effets lorsque Henry s’était marié, un an après la mort de notre père. Lady Bethany souhaitait des appartements dignes d’elle, et mon ancienne chambre avait servi à l’aménagement du salon particulier de la nouvelle maîtresse du domaine. En premier lieu, je savais combien mon frère avait été heureux de conclure ce mariage, et je souhaitais, pour être accommodante, mettre à son aise lady Bethany, bouleversée de quitter Londres. Et puis, je n’avais pas perdu au change, même si j’étais la seule à m’en rendre compte. Depuis la baie vitrée divisée en multiples carreaux de verre, on avait une vue plongeante sur le domaine, ses deux modestes lacs et la forêt au loin, tandis que les quelques pannes de bois traversant la pièce conféraient à l’ensemble une note chaleureuse.

— Je vais t’apprendre ! entendis-je mugir depuis l’étage en dessous.

— Maddie, murmurai-je, catastrophée.

Je me précipitai dans l’escalier de service et dévalai quatre à quatre les marches en colimaçon.

Une fois dans la remise, j’arrachai la baguette de buis des mains de Borton, l’intendant du domaine. La fillette de trois ans sanglotait très fort, recroquevillée dans un coin de la pièce. En contemplant les vestiges de deux pots de confiture au sol, je compris ce qui lui avait valu le châtiment. Borton examina une seconde la possibilité de m’administrer une correction similaire avant de faire demi-tour sans un mot. La dernière fois qu’il m’avait frappée remontait à deux ans. J’avais riposté d’un coup de couteau qui l’avait à peine égratigné, mais mon air dément avait suffi à le convaincre que je ne m’arrêterais pas. Il avait beau être un homme de stature imposante, j’avais laissé libre cours à la rage contenue depuis mes dix ans, lorsqu’il avait débarqué en même temps que lady Bethany. J’espérai qu’à l’instant, mes yeux noirs avaient été suffisamment éloquents pour lui rappeler que Maddie ne serait pas son défouloir personnel, pas plus qu’Emma ou Zachary. La fratrie vivait au domaine depuis près d’un an.

Les sœurs et le frère étaient orphelins de mère et leur père avait mis en gage les deux aînés en échange de ses dettes avant de disparaître. Après plusieurs péripéties, ils étaient arrivés à Dunram. Dès lors, je n’avais eu de cesse de rechercher Maddie, trop petite pour être vendue comme les deux autres. Son père l’avait-il abandonnée ? Des semaines plus tard, l’hospice du comté voisin m’avait avisée qu’on y avait déposé une fillette répondant à la description que je leur avais faite.

Maddie, ma petite Maddie… Avec le temps, elle semblait s’ouvrir au monde. Dieu seul savait ce qu’elle avait subi. Je lui tendis les bras et, au bout de quelques secondes, elle me tendit les siens en retour. Je déposai des baisers sonores sur ses joues rebondies et mouillées de larmes, puis vérifiai la peau de ses fesses et de son dos, si tendre et déjà piquée de quelques cicatrices. S’il n’y avait pas de marque des derniers coups, il y en aurait peut-être plus tard. Je serrai les dents. Chien de Borton ! Puis je songeai que la comparaison était insultante pour Kaki, le brave bâtard du domaine. Je trouverais une injure à la hauteur plus tard, me promis-je. Pour le moment, j’allais devoir faire le tour de Dunram pour vérifier que tout était en ordre.

Maddie toujours dans les bras et emmitouflée dans une cape de laine, j’allai inspecter les poules. Elles picoraient sans relâche et je croisai justement le vieux Roy, accompagné de Zach qui me rapporta leur tournée du matin. Je n’aurais plus qu’à jeter les restes de la cuisine dans la grange en faveur des chats. Les gens du domaine étaient fiables et je m’en félicitai. Bien sûr, personne ne prenait la mesure du travail que nous abattions, ni Henry, perpétuellement reclus dans son cabinet, ni Aaron, vivant la nuit, ni lady Bethany qui ne savait que caqueter. Elle administrait la cuisine, reconnus-je à sa décharge. Mais que savait-elle des plantations, des récoltes, des travaux au verger, au potager, de l’élevage des bêtes et pire, de leur abattage, qui faisaient que la nourriture arrivait dans la cuisine ? Rien… Elle n’y entendait rien.

Jour de fête ou pas, certaines tâches ne pouvaient être remises au lendemain. Après les bêtes, je remontai dans le galetas où m’attendaient Emma et une montagne de travaux de couture. En l’absence de la famille, alors que les champs dormaient sous la neige, nous pouvions enfin nous consacrer à tout ce qui attendait depuis trop longtemps.

— Bonjour ! répondis-je au salut d’Emma. Sais-tu si Maddie a eu un petit déjeuner ce matin ?

J’expliquai à la jeune fille de presque quinze ans l’épisode de la confiture.

— Elle raffole du sucre, mademoiselle Lucy, me confia Emma. Et puis, je crois qu’elle avait encore faim, elle n’a eu qu’un peu de pain et de lait. Lady Bethany a interdit à Savannah de donner des œufs, du beurre ou des fruits comme avant aux domestiques.

— Mais depuis quand ? m’alarmai-je.

— Une semaine, mademoiselle Lucy, m’informa la jeune fille en baissant les yeux.

— Vous mangerez à votre faim tant que je serai là, lui assurai-je. Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?

— Je ne voulais pas que lady Bethany sache que je me plaignais, mademoiselle Lucy.

Emma craignait les coups de baguette de son acolyte Borton. Je n’étais pas toujours là pour protéger les enfants de ce fot-en-cul…

— Ah, voilà un sobriquet approprié ! jubilai-je à voix haute.

Emma me considéra avec des yeux ronds et soupçonneux.

— Lady Bethany ne saura rien, Emma, poursuivis-je comme si de rien n’était. À l’avenir, je te demande de me faire part de choses comme celle-ci. Tu me le promets ?

Emma hocha la tête en baissant les yeux. Je me demandais ce qui avait bien pu passer par la tête de lady Bethany. Ce n’était pas comme si nous manquions de provisions pour l’hiver ! Je secouai la tête en émettant quelques grognements avant de poser la question à Emma.

— Son amie lady Lorna lui a suggéré de donner plus de réceptions, c’est ce que je l’ai entendue dire à Savannah. Nous devons économiser les denrées.

— Foutredieu ! persiflai-je entre mes dents.

La douce Emma refit les yeux ronds et sursauta face à l’extraordinaire indignité du juron. Je m’en excusai aussitôt et tentai de changer de sujet et cacher mon malaise. Mais si la chère dame du domaine s’était mis en tête de donner des réceptions à Dunram, nous étions dans de beaux draps !

 

Je m’étais accordé un luxe supplémentaire à la grasse matinée : l’après-midi, j’avais lu des heures durant, au coin du feu, en buvant du thé au lait. Je ne m’étais ainsi pas aperçue que la demeure était trop silencieuse. Nous allions bien fêter le nouvel an, tout de même ! Où étaient-ils tous passés ?

Je posai le livre, corné d’avoir été tant lu et je poussai le chat, qui, exceptionnellement avait pu rentrer tôt dans la maison. D’ordinaire j’allais le chercher dans la nuit, quand personne ne pouvait me voir. Ce vieux chat était mon réconfort depuis des années. Lady Bethany avait ces animaux en horreur et si, un jour, elle le voyait à l’intérieur…

Ignorant de tout cela, le chat se réinstalla paresseusement en boule sur le fauteuil, profitant de la chaleur du feu crépitant. Je resserrai ma cape autour de mes épaules et parcourus dans la pénombre le couloir menant aux cuisines. On avait procédé la veille aux préparatifs de la fête ; toutefois certains mets devaient être achevés et disposés dans les plats. Pourquoi ni Savannah ni Emma n’étaient-elles venues me quérir ? La cuisine était sombre et vide, et je trouvai toutes les pièces suivantes ainsi. Je montai au premier étage par l’escalier principal. Pas une bougie n’était allumée dans toute la demeure et mon sang commençait à se glacer. Qu’était-il arrivé ?

C’est en traversant le petit salon que j’aperçus de la lumière dans le grand salon. Je poussai la lourde porte de bois entrebâillée et retins un cri de surprise. Ils étaient tous là, une profusion de plats disposés sur la longue table de bois dressée pour l’occasion, toutes les chandelles allumées, et on avait sorti la belle argenterie. Mais, surtout, au-dessus des baies vitrées, on brandissait une banderole portant l’inscription : « Joyeux anniversaire mademoiselle Lucy ».

J’étais partagée. Je ne fêtais jamais mon anniversaire. Jamais l’on n’avait préparé quoi que ce fût à cette occasion. On ne faisait que profiter des festivités du réveillon pour glisser un mot en mon honneur. Cela me convenait tout à fait, surtout depuis que j’étais en âge de me marier et que chaque année passée me confirmait le destin auquel j’étais promise – celui de vieille fille. Une très maigre dot et le déshonneur et les ragots dont je faisais l’objet avaient de quoi décourager tout prétendant.

Mon entrée fut accompagnée d’une grande clameur ; chacun me gratifiait à sa façon de ses vœux pour mon anniversaire. Le premier moment de stupéfaction passé, je souris et m’avançai vers l’assemblée.

— Merci, déclarai-je enfin.

Les « hourras » retentirent, puis chacun tenta d’attirer mon attention. J’en avais le tournis. Une vingtaine de personnes s’étaient rassemblées en mon nom. J’étais si émue que je restai clouée sur place, avec un sourire béat, ne sachant que dire.

Après les salutations et les remerciements, les groupes se formèrent et la conversation alla bon train, agrémentée de musique. Une troupe venue d’Irlande s’était installée dans la région et nous régalait de son aubade particulièrement festive à la première occasion. Avant le dîner, la musique prit des accents plus doux – ceux de la harpe et de la flûte. Nous passâmes à table et je saisis l’occasion pour examiner les visages pendant que Savannah remerciait chacun solennellement. Elle avait tout organisé à la demande de Roy. Les métayers avaient répondu présent : les domestiques de la cuisine, les filles de chambre, la famille du forgeron, du maréchal-ferrant et du berger… Mais il y avait également des villageois. Étaient-ils venus par curiosité – malgré la tradition, les maîtres du domaine n’invitaient jamais leurs gens pour la Noël – ou bien par sympathie ? J’avais apporté des remèdes de Mrs Abernathy à certains d’entre eux, sans qu’ils sachent que cela venait d’elle, évidemment.

Ma chère vieille dame souffrait d’une impopularité encore plus déplorable que la mienne. Elle connaissait les plantes, vivait seule et on ne la voyait jamais à l’église. Il s’agissait forcément d’une sorcière. Si personne ne lui cherchait des noises, c’était aussi parce qu’elle inspirait la plus grande défiance. Qu’auraient-ils pensé s’ils avaient su qu’elle était mon amie, ma confidente ? Je regrettai son absence, mais personne ne devait savoir. Deux filles du diable complotant ensemble, c’était plus que des sots ne pouvaient supporter.

Nous mangeâmes et bûmes à outrance et sitôt le repas terminé, ce fut le temps de la danse. Le bodhrán, le fiddle et la cornemuse retentirent et la troupe nous enseigna les pas de danse de la jig. La fête fut magnifique.

Quand le chat n’est pas là, les souris dansent, me dis-je, amusée. Si lady Bethany savait que son grand salon était parcouru par les gens de basse extraction, qu’ils portaient à leur bouche ses serviettes finement brodées et mangeaient dans ses plats, elle en aurait eu des vapeurs. Elle s’en défendait, mais ne pouvait cacher un mépris exagéré pour ceux de condition inférieure à la sienne, mépris auquel je n’échappais pas. En effet, j’avais beau appartenir à la gentry, j’étais dépourvue à ses yeux de toute éducation et de toutes les qualités qu’une jeune femme de la bonne société aurait dû posséder.

Après les douze coups de minuit et le passage au nouvel an, j’envoyai coucher Zach qui protesta, pour la forme, bien qu’il fût visiblement éreinté. Il s’était levé de bonne heure. Je l’accompagnai pour jeter un coup d’œil à Maddie, au lit depuis longtemps. La fillette dormait de ce sommeil imperturbable qu’ont les enfants, les poings serrés de part et d’autre de la tête, la sueur perlant à son front. J’y déposai un baiser léger et caressai ses boucles claires. Le garçon de neuf ans la rejoignit presque instantanément dans le sommeil.

Je redescendis aussitôt aux cuisines pour envoyer Emma au lit de la même façon. Elle faisait la plonge quand j’arrivai, les mains jusqu’aux coudes dans l’énorme bassine de bois cerclé. Je me plaçai en face d’elle pour l’aider.

— Pour une fois, nous célébrons votre anniversaire, mademoiselle Lucy. Par pitié, ne faites rien ! me pria-t-elle, un peu agacée.

— Emma, allons…, dis-je simplement, à court de protestations.

Nous travaillâmes en silence. Emma avait coutume de se montrer bavarde. Je relevai la tête et tentai de trouver sur son visage une explication à son mutisme inhabituel. Je constatai une fois de plus sa très grande beauté. Elle serait femme bientôt, et les traits de son visage s’affinaient, mais on y devinait encore les rondeurs de l’enfance. Ne parvenant à déterminer la cause du chagrin de ma protégée, je m’essuyai les mains et remontai au grand salon une fois que nous eûmes terminé notre tâche. La plupart des convives étaient partis et la musique avait laissé place au silence. Je me dirigeai vers Savannah et débarrassai les vestiges du banquet en sa compagnie.

— On m’a dit que lady Bethany souhaitait réserver les vivres de l’hiver pour des réceptions à Dunram.

— La plupart des invités ont apporté leur contribution.

— À ce propos, Savannah, je souhaite que tu nourrisses convenablement nos gens, en particulier les enfants.

— Ne me reprochez pas les bêtises de la petite, mademoiselle Lucy ! se défendit-elle en faisant référence à Maddie et à l’épisode de la confiture.

— Ce n’est pas le cas, Savannah, mais je veux que tu tiennes compte de mes directives. Je sais ce que lady Bethany a dit, l’interrompis-je alors qu’elle s’apprêtait à me rappeler les ordres. Je me charge de notre dame à son retour.

La cuisinière n’était pas méchante, mais n’avait pas beaucoup de jugeote et avait le défaut de rechercher plus que tout l’assentiment de ses maîtres. Et en l’absence d’Henry, de son épouse et d’Aaron, j’étais la maîtresse du domaine. Le problème était donc provisoirement réglé.

Il était tard lorsque j’allai me coucher, mais cette fois je ne pourrais traîner au lit le lendemain. Abandonnant l’idée de poursuivre une lecture pourtant captivante, je fermai les yeux.

 

Emma me réveilla quelques heures plus tard. Il faisait encore nuit.

— Mademoiselle Lucy, mademoiselle, répétait-elle.

La première chose que je perçus fut son angoisse.

— Qu’y a-t-il ? lui demandai-je avec la même anxiété.

— C’est Zach. Il se tord de douleur. Il a très mal au ventre.

J’étais sur mes deux pieds la seconde suivante et, le temps d’attraper au vol ma cape de laine je me trouvais dans la chambre des enfants. Zach était pâle, en sueur et se tenait le ventre, les genoux remontés contre la poitrine. Je portai une main à son front. Le garçon n’avait pas de fièvre.

— Je suis désolé, mademoiselle, me dit-il.

— Allons Zach, le sermonnai-je, ne raconte pas d’âneries, dis-moi plutôt où tu as mal.

Il me montra la partie supérieure de l’intestin, formant la jonction avec l’estomac.

J’étais partagée. Cela faisait plusieurs mois que Zach n’avait pas eu de crise d’une telle ampleur. De plus, les spasmes avaient été habituellement intestinaux, généralisés dans toute la moitié inférieure du ventre. D’après la force de la crise et sa localisation restreinte, je compris qu’il souffrait d’un ulcère. Je soupirai de désarroi. J’envoyai Emma faire chauffer de l’eau et posai encore quelques questions au garçon dont les réponses ne faisaient que confirmer mon diagnostic. Je tentai aussi de le réconforter, car je savais que la cause principale de tout cela était la misérable existence qu’ils avaient menée, ses sœurs et lui, avant d’arriver au domaine. Dès lors, les maux avaient fini par s’espacer. À quoi cette crise pouvait-elle être due ?

— Quelque chose te contrarie-t-il en ce moment ?

Zach me révéla avoir entendu Borton parler de les placer de nouveau contre une rente.

— Ça n’arrivera jamais, affirmai-je avec force, pas tant que je serai là.

— Mais vous allez vous marier et partir un jour, mademoiselle.

— Les prétendants ne se bousculent pas aux portes de Dunram ! Et si, par une improbable succession d’événements extraordinaires, je me mariais et partais, vous viendriez avec moi.

Ses traits se détendirent aussitôt, mais une ombre demeurait sur son visage.

— Roy me manquerait, ajouta-t-il simplement avant de réprimer un râle de souffrance.

Emma revint ; je la laissai au chevet de son jeune frère et me rendis aux cuisines. Ma jeune amie avait ravivé le feu et mis un peu d’eau à bouillir. Je m’avançai jusqu’au garde-manger adjacent. La pièce était sombre et particulièrement froide. À la lueur de ma chandelle, j’ouvris un petit placard fermé par une clé que je conservais toujours sur moi. J’y trouvai le millepertuis, la valériane et la fleur d’aubépine séchés. J’en pris un peu de chaque dans le creux de la main, refermai le placard et calai le pot de miel sous mon bras au passage. Les trois plantes avaient des vertus apaisantes et j’espérais que leur assemblage augmenterait leur efficacité. J’eusse souhaité que Mrs Abernathy fût avec moi pour me guider. Le miel calmerait les irritations et rendrait le breuvage agréable, j’y ajoutai quelques clous de girofle anti-infectieux et les laissai tomber dans l’eau chaude. Je remontai aux chambres avec la tasse dont le contenu achevait d’infuser.

Je montrai à Emma comment filtrer le remède ainsi préparé. De mon côté, il fallait que je sorte. Il me manquait un élément, sans doute le plus important : la terre d’argile verte, et je n’en avais plus en ma possession. Seule cette précieuse glaise panserait l’estomac de Zach. Mrs Abernathy en avait encore. Je me vêtis rapidement d’une robe de laine, ajoutai bas et jupon et enfilai mon bonnet. La nuit était glaciale, et la cabane de mon amie guérisseuse plutôt éloignée. Cependant, à cheval, je pourrais faire le trajet assez rapidement. Je m’armai de courage et sortis en direction des écuries. Dovey et Picatto renâclaient en mâchant consciencieusement leur foin. Je me saisis du harnachement de Dovey accroché au mur, mais délaissai la selle. Le contact direct avec le cheval me tiendrait chaud. Je ne pus m’empêcher de sourire en imaginant les gens du village, outrés de me découvrir monter comme un homme, à cru de surcroît. Mais personne ne me verrait, et je pourrais profiter pleinement de ma cavalcade. Je montai sur l’abreuvoir en pierre au-dehors pour me hisser sur le dos de Dovey, tandis que le mulet se plaignait à grand renfort de braiements du départ de son compagnon. Mon brave cheval de trait avait le galop lourd, mais plutôt véloce si on le poussait.

Je traversai le village au pas pour rester discrète, puis au galop les bois denses avec des frissons de froid et d’angoisse. Près de la cabane, j’attachai mon cheval et lui laissai ma cape de laine sur les reins ; couvert de sueur, il aurait pris froid sans cette précaution. Quand je frappai la porte en bois de mon poing, j’étais si gelée que je claquais des dents.

— Madame Abernathy ! appelai-je.

Je l’entendis bougonner avant qu’elle ouvre la porte.

Il restait des braises dans l’âtre et l’intérieur de sa mansarde était agréablement tiède comparé au froid extérieur.

— Je suis vraiment navrée de vous tirer du lit au milieu de la nuit.

— Qu’y a-t-il ?

Je lui dressai la liste des symptômes de Zach et elle me félicita d’avoir réagi si rapidement.

— Tu as préparé le bon remède. Il lui faudrait aussi de l’argile verte.

— C’est ce que je suis venue quérir, je n’en ai plus.

Elle sourit sans dire un mot, me signifiant son contentement. J’étais une bonne élève. Je lui tendis la bourse de tissu que j’avais pensé à apporter et elle la remplit de la précieuse poudre. Je déposai discrètement une pièce de monnaie en échange sur la console sous la fenêtre. Elle me gronda d’un simple « Lucy ! » courroucé.

— Madame Abernathy, vous avez acheté cette argile !

Elle me lança un regard en coin en guise de réponse.

— Dilue-la dans un peu d’eau et n’oublie pas : il faut éviter tout contact avec du métal pour ne pas l’altérer !

— Je m’en souviendrai. Merci, ma chère amie. Je passerai demain vous faire part de l’état de Zach.

— Fort bien, à demain ! conclut-elle.

J’arrivai au village quelques minutes plus tard et comme à l’aller, je traversai la rue du centre au pas, afin de faire le moins de bruit possible sur le pavé. L’aube pointait. Je ne m’étais pas rendu compte que la nuit avait été si avancée, pourvu que… Ce fut alors que je tombai nez à nez avec un homme levé plus tôt que les autres.

Oh non, oh non ! me lamentai-je silencieusement.

J’avais arrêté les pas de mon cheval. L’homme me dévisagea d’un air accusateur. J’étais à cheval comme un homme et sans selle, ce qui m’amusait beaucoup mais n’était pas un sujet de plaisanterie pour mes semblables. Et, surtout, nous étions le premier jour de l’an, ce qui ne manquerait pas d’alimenter les superstitions. D’ailleurs, je revenais des bois…

2

Entre la vie et la mort

La tension avait considérablement augmenté depuis que l’on m’avait aperçue de retour de ce que l’on prétendait être « un rituel maléfique du nouvel an », comme me l’avait rapporté Savannah avec agacement. Son esprit inflexible et pratique la rendait étrangère à toute forme de superstition. Elle estimait qu’il n’y avait pas de fumée sans feu, et que les médisances n’étaient dues qu’à mes étranges agissements.

Que croyaient-ils tous ? Pourquoi tant de défiance et de ressentiment à mon égard ?

Depuis quelques jours, le silence se faisait sur mon passage pour mieux laisser place aux persiflages dès lors que j’avais le dos tourné. Toutefois, si quelqu’un avait osé me demander les raisons de mon excursion dans la forêt de nuit, je n’aurais su que répondre. Je revenais de chez Mrs Abernathy, qui inspirait encore plus de méfiance que moi aux habitants de Dunram et des environs. Je bénéficiais de plus de clémence, notamment parce que j’étais une jeune fille et que mon savoir-faire en herboristerie était un secret bien gardé. Mais surtout, j’étais Miss Hadley, la jeune sœur du propriétaire terrien. Quoi qu’il en fût, les gens se méfiaient de moi, et l’explication avancée par mon père avant sa mort me convenait de moins en moins. Ma mère s’était enfuie, certes ; une femme effrontée au point de laisser derrière elle une famille avait à craindre pour sa réputation. On irait peut-être même jusqu’à invoquer la sorcellerie. Au cours de mes nombreuses visites à Mrs Abernathy ces dernières années, nous n’avions évoqué ce sujet que très rarement. Ce matin-là, j’avais besoin de réponses, et peut-être ma vieille amie pouvait-elle m’en fournir. J’allai à pied jusqu’à sa mansarde. Elle vivait près du ruisseau, et après le passage en sous-bois, il fallait traverser celui-ci. Le cours d’eau n’était pas profond, néanmoins suffisamment pour m’obliger à faire un détour par le petit pont un demi-mile plus loin lorsque j’étais à pied. Or, je souhaitais rester discrète, j’avais laissé notre hongre à l’écurie. Je longeai ainsi le ruisseau en levant exagérément les pieds dans la végétation détrempée. Cela faisait un bruit de succion à chaque pas qui m’aurait fait rire si je n’avais eu les orteils gelés. La bruine matinale était particulièrement opaque près de l’eau, ses minuscules particules flottant dans l’air s’accrochaient à mes cheveux dénoués.

J’arrivai à l’étroit pont de bois rendu glissant par le givre. De l’autre côté, un cavalier tentait de faire traverser sa monture récalcitrante avec moult interjections, grossièretés inédites et jurons en tous genres. Je m’imprégnai un instant de la richesse de son langage avant de rire à gorge déployée lorsque l’inconnu dérapa sur le pont, retomba lourdement sur ses fesses et se fit arracher les rênes des mains par le cheval resté sur le seuil du pont. Le cavalier m’aperçut enfin et, passé la surprise première, fronça les sourcils avec un regard venimeux. Je cessai, non sans difficulté, de ricaner. Ce n’était certes pas courtois…

— Lorsque vous riez, on croirait entendre une poule glousser.

La pique me rabattit instantanément le caquet.

— Vous pensez être plus gracieux lorsque vous tombez sur les fesses ? m’offusquai-je.

Le jeune homme me défia du regard quelques secondes, puis s’épousseta comme il s’était relevé, me tournant le dos. C’était probablement tout ce que je méritais.

— Allons, ne soyez pas rancunier. Pardonnez ma moquerie et laissez-moi vous aider.

Comme il persistait à m’ignorer, je franchis le pont et me plaçai entre son cheval, l’encolure étendue au maximum et les quatre fers résolument plantés dans le sol, et lui, tirant de toutes ses maigres forces d’adolescent.

— Vous n’arriverez à rien de cette façon, vous dis-je !

Au terme de plusieurs essais infructueux, il finit par se tourner vers moi en me tendant les rênes, l’air de me dire : « Allez-y, puisque vous êtes si maligne. » Je lui pris les rênes des mains et aperçus alors une vilaine entaille sur le flanc gauche de la monture, un magnifique pur-sang. L’ouverture de cinq pouces de long était enflée et une croûte s’était formée à la surface d’une grande boursouflure.

— Votre monture risque gros si vous laissez la plaie sans soin.

— À vrai dire, notre inquiétude se porte sur son cavalier, blessé à l’entraînement par le même coup d’épée.

— Sa blessure a-t-elle le même aspect ?

— Oui, et notre maître a une forte fièvre. Les médecins n’y ont rien pu changer.

Je laissai échapper un soupir ostensible. Mrs Abernathy connaissait les complications comme celles-ci, provoquées par des soins bâclés. C’était elle qui m’avait enseigné les règles élémentaires de l’hygiène, que je m’efforçais de transmettre.

— Il faut que je vienne soigner votre maître, sans quoi il mourra.

— C’est pour cette raison que je suis venu quérir discrètement une guérisseuse qui vivrait ici. Êtes-vous cette personne ?

L’espace d’un instant, je me demandai s’il était prudent de révéler à cet inconnu mes liens avec la vieille dame. Cependant, il venait sûrement de trop loin pour que cette information ne me porte préjudice.

— Vous faites sûrement allusion à Mrs Abernathy. Si vous ne l’avez pas trouvée, vous l’avez manquée de peu, précisai-je enfin. Mais cette dame est trop âgée pour se déplacer, même en voiture. Je dois me rendre moi-même au chevet du malade.

— Êtes-vous également guérisseuse ? me demanda-t-il avec suspicion.

Je répondis d’un hochement de tête, avant de préciser que j’apprenais les remèdes avec Mrs Abernathy.

— Avant toute chose, je veux soigner votre cheval.

Il sembla surpris par la commisération que j’avais à l’égard d’une bête.

— Comment souhaitez-vous procéder ? s’enquit-il enfin.

— Venez avec moi chez Mrs Abernathy.

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