Bi Live In Me

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Bi Live In Me

Tan Hagmann
Roman de 61 900 mots, 366 500 caractères
« Dire qu’au début, ce n’était que par jeu ! Un pari qu’il s’était lancé à lui-même de rendre fou de lui ce garçon qui, dès le premier regard, était tombé sous son charme. Sauf qu’il n’avait pas prévu que le piège allait se refermer sur lui. [...] L’arôme d’une peau à la douceur traîtresse lui était monté à la tête. Et, aujourd'hui, ses nuits elles aussi revenaient avec leur lot de rêves érotiques. De cauchemars... »
Entre muses et musique, l’histoire de la longue valse-hésitation d’un jeune saxophoniste qui, confronté brutalement à la beauté, a peur de confondre émotion amoureuse et émotion artistique.
Par l’auteur deSage comme une image
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Publié le : mardi 28 juillet 2015
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EAN13 : 9791029400780
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Bi live in me

 

 

Tan Hagmann

 

 

 

 

 

roman

 

 

Du même auteur :

Sage comme une image

 

 

Si la musique nous est si chère,

c’est qu’elle est la parole la plus profonde de l’âme,

le cri harmonieux de sa joie et de sa douleur.

Romain Rolland

 

 

 

 

 

 

1. Un charme léger et ambigu

 

 

La nuit tombait sur la pinède à la lisière d'Antibes et de Juan-les-Pins. De manière imperceptible, on sentait monter chez les festivaliers une sorte d'effervescence. Il faut dire qu’au programme de cette année se succédaient les têtes d'affiche les plus prestigieuses. Et ce soir, en particulier, la plus grosse d’entre elles censée d'un moment à l'autre se produire sur scène.

Otis Carrylin Parker. La légende vivante de la basse électrique. Le seul héritier véritable de Jaco Pastorius comme le désignait la presse spécialisée. D'un bout à l'autre de la plage couraient les rumeurs les plus folles. Les plus variées. On l'aurait reconnu, il y a peu, sirotant un whisky à la terrasse d'un hôtel. D'autres encore l'auraient vu en compagnie de femmes chaque fois différentes. Un homme plus observateur enfin se prononça.

— Otis n'est pas venu avec une femme. Et, il a beau avoir les cheveux longs, celui qui l'accompagne est quand même un mec ! Un jeune saxophoniste français qu'il a repéré, lors d'une jam, à Paris.

— C'est vrai ! confirma une autre personne. J'en ai entendu parler moi aussi. Un authentique prodige, à ce qui se dit…

— Son nom ?

— Je ne m’en souviens plus… Je me rappelle seulement qu'il s'agissait d'un nom composé.

— Ducon-Lajoie ?

— Ah-ah-ah, très drôle ! grommela le premier. Vraiment très fin ! Non, pas un nom composé comme ça… Un nom en « De ».

— Un nom en deux morceaux, c'est bien ce qu'on appelle un nom composé ?

— Mais non ! Un nom à… Aaah, comment on dit déjà ?

L'homme se gratta la tête, ennuyé de perdre son public.

— Je sais ! s'écria-t-il. Un nom à particule !

— De Bethman ? De Wilde ? De Preissac ? ricana quelqu'un d'autre.

— Vous citez, là, les noms de trois pianistes, soupira le connaisseur. Je vous ai pourtant dit qu'il s'agissait d'un saxophoniste. Je sais son nom, mais je ne vous le dirai pas. De toute manière, après qu'il aura joué ce soir aux côtés de Carrylin Parker et que ce dernier l'aura présenté, son nom restera à jamais gravé dans vos mémoires de moineau !

 

*

* *

 

Cela ne servait à rien de toute façon. Le début du set était dans trois minutes, il n’aurait jamais le temps d’apprécier l’effet désaltérant de la boisson mousseuse et ambrée. Pourtant Andréa quand même commanda au barman une autre bière. À vrai dire, il avait besoin de quelque chose de plus fort. Ses doigts devenaient moites à force de trac. D’énervement. Trop tard. Le serveur venait de poser devant lui le bock plein.

— Merci… grommela-t-il en le saisissant.

— Alors, c’est vous le fameux de Royer ?

Il leva vers l’employé du bar un regard surpris.

— C’est vous que Monsieur Carrylin Parker cherche partout ! Je crois que votre concert commence dans pas longtemps…

Le jeune musicien, comme chaque fois qu’on le dérangeait dans ses pensées, s’en irrita en silence. Bien sûr, Carrylin Parker était une star planétaire. Immense. Mais qui l’était assez pour se permettre de faire rappeler à l’ordre par de vulgaires larbins ses collaborateurs ?

— Alors, dites à ce monsieur que je viens tout juste de me commander une bière. Et qu’il ne s’en fasse pas pour moi, je le rejoindrai directement sur scène !

Le barman reconnut en cette réponse l’insolence de la vingtaine. L’arrogance aussi, peut-être, de ceux bénis par les dieux. Dire qu’on disait, de ce voyou blond aux manières inciviles, qu’il formait la relève de monstres sacrés tels que Coltrane ou Shorter ! Qu’il en était une sorte de fils spirituel. C’était, là, chose étonnante. Car, vu de l’extérieur, il paraissait seulement un gosse mal élevé.

Andréa passa la main dans ses boucles et, après un regard au serveur, but d’une traite le contenu de son verre. L’alcool aussitôt fit son effet. Maintenant il était chaud. Il était prêt.

 

*

* *

 

Le piano d’abord égrena quelques accords qui semblaient disparates. Les derniers bruissements de spectateurs encore mal installés s’atténuèrent. Enfin, dans le silence recueilli de ce kiosque en plein air au cœur de la pinède s’éleva le souffle d’Andréa, aussitôt salué par les ovations du public. La nuit brusquement parut s’éclairer d’une intense lumière. Comme si l’on venait d’allumer, au beau milieu de la scène, un brasier ardent.

Otis reçut en pleine face ces quelques notes brillantes comme des pierres précieuses. Aussi douces que la caresse du vent. Subjugué, il fixait le musicien qui soufflait les yeux clos, comme rentré à l’intérieur de lui-même. De cette seconde à la fin du morceau, ses yeux plus jamais ne dévièrent du jeune saxophoniste. La langueur infinie qu’avait mise Andréa dans son intro lui inspira une répartie d’une rare intensité sensuelle. Le son de sa basse mythique aussitôt s'envola dans les airs, pour exposer le thème, avec cette retenue particulière qui présageait à l'avance l'explosion de la passion la plus effrénée.

La musique et Andréa, c’était une grande histoire d’amour. Et cet homme qui, en quelques pincements de ses doigts sur les cordes de son instrument, arrivait à lui tirer des larmes, il l’aimait à nouveau. À la fin de son chorus, le jeune soufflant eut à cœur de lui répondre avec un son vibrant d'une douceur, d’une émotion, qu'on eût presque dit amoureuse.

Puis leurs notes se rejoignirent à l’unisson. Avant qu’Andréa, dans une nouvelle envolée, s’échappât au-dessus des sonorités du piano. Et qu’Otis, comme on atteignait une étoile, le rattrapât pendant que le clavier les enrobait tous les deux d’une nappe de sons mélancoliques. Enfin dans une communion d’esprit entremêlant avec art le timbre de leurs trois instruments, les musiciens achevèrent le morceau.

La nuit scintillait à présent de mille étoiles et la plage entière pendant quelques secondes resta comme pétrifiée. Puis crépitèrent les premiers applaudissements accompagnés de cris et de sifflements attestant d’un triomphe. Enfin le batteur se leva et les artistes saluèrent bien bas leur public, emplis d’une mutuelle reconnaissance.

Mais lorsque avant cela Otis avait serré Andréa contre son cœur, pour lui témoigner le plaisir qu’il avait eu à jouer avec lui sur scène, le saxophoniste avait plongé dans son regard, dans l’espoir d’y découvrir peut-être le secret de sa grâce musicale. Andréa alors avait été déçu de n’y trouver qu’une vague lueur de tendresse. Un charme léger et ambigu.

 

*

* *

 

Après le succès fracassant de ce premier concert nocturne, le jeune musicien encore inconnu la veille tous les soirs de la semaine donna la réplique sur scène à l’immense vedette. Et parce qu’Andréa vivait un rêve éveillé, de même, tous les soirs, il renouvela le miracle.

Comme dans ce petit club à Paris du quartier Saint-Germain, il partagea chaque nuit, avec l’un des meilleurs bassistes du monde, le plaisir de jouer ensemble une musique tour à tour joyeuse ou triste. Lumineuse ou sombre. Riche ou dépouillée. Mais toujours généreuse. Vivante. Passionnée.

Bien sûr, ce n’était pas la première fois qu’il faisait de la scène. Andréa depuis un moment tournait dans différentes formations qui requéraient ses compétences et sa sensibilité, le plus souvent au piano – son premier instrument – mais, depuis peu, également au saxophone. Son vrai coup de foudre instrumental.

Le premier jour de sa vie où Andréa avait soufflé dans un saxophone, quelque chose de décisif et totalement inattendu s’était produit dans son corps. Il avait écouté, tremblant, ce son naissant devant lui dans le pavillon. D’abord timide puis, au fur et à mesure qu’il apprivoisait le nouvel instrument, de plus en plus ferme et décidé.

Il avait alors ressenti un bonheur indescriptible. Une sorte de révélation. Andréa ce jour-là sut qu’il avait trouvé sa Voix. De ce jour, il n’eut de cesse d’en explorer toutes les teintes. Les plus infimes nuances. Les plus belles expressions. Andréa, qui avait en lui tant de mots prisonniers, comprit qu’avec un saxophone, il pourrait tout dire.

Les journalistes étaient accourus des quatre coins du monde, afin de couvrir l’ouverture de cette énième saison du premier Festival Européen de Jazz. Ils se bousculaient ce matin pour pouvoir approcher le nouveau prodige. Et depuis cette nuit où il était apparu sur les planches, aux côtés d’Otis Carrylin Parker, Andréa dans le petit village de Juan-les-Pins ne connaissait plus un instant de répit.

Or, pour quelqu'un comme lui, qui aimait l’intimité et la discrétion, devenir célèbre du jour au lendemain était loin d’être une expérience facile ou plaisante. Alors quand Stella lui avait téléphoné pour se plaindre qu’il lui manquait, et savoir quand il revenait, il avait sauté sur l’occasion.

Ce fut avec soulagement qu’à l’heure du petit-déjeuner, il avait annoncé au jazzman américain son intention de lui fausser compagnie pour la conférence de presse clôturant le festival.

— Tu sauras mieux leur dire que moi ce que tu as pensé de cette tournée française et de notre collaboration… se défila-t-il.

— You’re incredible, Andréa… soupira le bassiste.

— Je suis désolé, je suis attendu à Paris… je ne peux pas faire autrement.

De toute façon, chacun sait que « Ce que femme veut… » finit toujours par se réaliser. Et Stella, c’était sa bonne étoile. L’être, dans sa vie, qui l’écoutait et le comprenait le mieux.

L’attachée de presse de Carrylin Parker était atterrée.

— Non, mais tu te rends compte de ce que tu dis ? Que peux-tu avoir à faire d’autre que te prosterner bien bas devant Otis, pour le remercier d’avoir bien voulu de toi ?

Le jeune musicien n’en crut pas ses oreilles. Il regarda l’Américain, déçu et ulcéré.

— Jenny… commença Otis, embarrassé. Ne parle pas comme ça à Andréa, il est quelqu'un de… spécial.

— De spécialement con, oui ! Tu lui offres sur un plateau d’argent une promo gratuite comme jamais il n’en connaîtra plus de sa vie, et ce petit con ne…

— Shut up, Jenny !

Mais le mal était fait. Andréa déjà avait tourné les talons et, les larmes aux yeux, s’était enfui. Sous le regard ébahi de Jenny, le bassiste alors courut après le blond panache qui s’éloignait trop vite, afin d’essayer de le rattraper.

En aucun cas, Otis n’aurait voulu rester sur une fausse note, avec ce gosse farouche et taiseux. Andréa était insaisissable. Mais, lui, avait commencé à le cerner un peu. Parce que les seuls moments où le jeune artiste se livrait étaient ceux où il se livrait à la musique. Pour le reste, Andréa de Royer se moquait bien d’être compris ou non des autres. Ceux qui ne parlaient pas sa langue ne l’intéressaient pas.

 

 

 

2. Une sensibilité jumelle

 

 

De retour à Paris, Andréa dans son studio de répétition sentit en fin d’après-midi qu'il n’arriverait plus à rien. Il referma derrière lui la porte de la cabine et se prépara mentalement à accompagner Stella au dîner organisé ce soir par Ève Latour, son amie courtière en œuvres d'art.

Une fois remonté au rez-de-chaussée, il trouva sa sœur dans la cuisine à rêvasser sur une chaise. Il lui demanda l'heure.

Mais se réveiller le matin et, sans même quitter le lit, commencer à souffler dans son saxophone, ou encore ne pas avoir vu sa sœur d’une semaine et ne rien avoir à lui demander de mieux que l’heure, tout à Andréa paraissait normal ! Il était de ces êtres que rien jamais ne distrayait de leur monde intérieur. Elle regarda sa montre et cria :

— Dix-neuf heures !

— Pourquoi tu hurles comme ça ? sursauta Andréa.

Gaëlle aussitôt s’en voulut. N'ayant jamais eu la notion du temps, son frère après tout n'avait pas plus de raison aujourd'hui qu'un autre jour de savoir l'heure qu'il était. Depuis le temps qu'il était son frère, elle aurait dû pourtant être habituée. Or, c'était l’inverse. Plus cela allait et moins elle s'accoutumait à sa négligence. À sa légèreté.

L'abruti à l'égoïsme compact qu'il était n'aurait-il pas pu, avant de lui demander l'heure, s'enquérir de ses nouvelles, alors que voilà une semaine entière qu'ils ne s'étaient pas vus ? De plus, Gaëlle ce soir avait une fête à laquelle elle aurait tant voulu le convier !

Reconnaissant son air boudeur, Andréa retint un sourire avant de lui ébouriffer les cheveux et la serrer contre lui. Il lui chuchota à l'oreille tous les mots tendres qui pendant ces huit longs jours lui avaient manqué. Il lui apprit que son voyage à Antibes s'était bien passé. Qu’il avait été bien traité. Que le jazzman américain et lui avaient fait de beaux concerts. Il la bombarda d’informations, sans se soucier des réponses.

Parce qu'ils savaient, tous les deux, qu’on s'en foutait. Que le plus important était d'étreindre bien fort l'autre, pour sentir qu'on était toujours en vie… Et unis.

 

*

* *

 

Au cours de la soirée, la nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre. Kris Jorgensen à nouveau était libre. Officiellement disponible. Mais, hésitant toujours entre peur et fascination, le mannequin avec les femmes était imprévisible. Gaëlle savait déjà qu'elle serait l'une des rares à L’Agence à pouvoir l'approcher, parce qu'ils se connaissaient d'avant et s’étaient appréciés. Leur complicité s'était fondée peu à peu sur la découverte d'une sensibilité jumelle, qui les avait poussés l’un et l’autre à des confidences de plus en plus intimes.

La sœur d’Andréa aurait tant aimé présenter à son frère son nouveau collègue. Elle venait de l’appeler pour lui dire qu'elle était toujours à cette réception organisée par son employeur, pour fêter l'entrée à L’Agence de Kris Jorgensen, le top model danois. Gaëlle en soupirant raccrocha son téléphone et lui effleura l’épaule. D’un geste vif, Kristian se retourna et suspendu à ses lèvres l'interrogea du regard.

— Il dîne chez des amis pour le moment… Mais, dès qu’il a fini, il dit qu’il nous rejoint.

Comprenant que ce n'était pas encore cette fois qu'il ferait sa connaissance, Kristian hocha la tête. Puis réalisant que, par une sorte de mystère incompréhensible, il devinait toujours ce qu’elle escamotait, Gaëlle brusquement se tut. Il vit à l'éclat de ses yeux qu'elle allait se mettre à pleurer. Et de peur que cette chose en lui, qu'ils avaient en commun, se réveillât et se désespérât plus fort encore, Kristian vite la consola.

Tous les chagrins maintenant le ramenaient à la perte de Jori. L'homme qu'il avait aimé. Qu'il aimait encore peut-être… Joren Hässel, éminent écrivain comme lui danois, qu’il avait rencontré, il y a quelques années, lorsqu'il vivait encore chez ses parents diplomates.

Gaëlle heureusement dans ses bras se calmait. Puis voyant se diriger vers eux Boris Marloff, le saint patron de L’Agence, il la détacha doucement de lui. Boris les couva d'un œil paternel et s'écria :

— Vous n'allez quand même pas vous enticher l'un de l'autre, tous les deux ? Ce serait indécent !

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Gaëlle, ma chérie…

Elle sentit Boris la détailler des pieds à la tête et l’évaluer comme une marchandise.

— Tu es l’une de mes plus belles filles, une fierté de L’Agence ! Et lui…

Il pointa de l'index la poitrine du Danois.

— … depuis qu'il a perdu ses joues d'enfant, et peut-être son pucelage, va devenir l'un des plus beaux hommes du monde. Si vous vous mettez ensemble, les dieux ne vous le pardonneront pas.

— Je croyais au contraire qu'il plaisait aux dieux que, qui se ressemble, s'assemble ?

Kristian avait lâché machinalement cette boutade mondaine, mais songea avec amertume que la perte de ses joues, loin de lui avoir apporté l'amour, l'en avait au contraire privé. Raison pour laquelle, en dépit du succès non démenti de sa plastique irréprochable, il vivait comme une flétrissure la soudaine transformation de son anatomie adolescente en ce corps efficace et nerveux.

Ce que Joren Hässel en lui avait littéralement révéré était tout ce qui, à l'âge de seize ans, signalait l'enfant qu'il était encore. Tout comme la Lopez qui, tel un taxidermiste clouant à son tableau de chasse un nouveau papillon, avait épinglé en une seule photo l'essence même de sa limpidité enfantine. Se rappelant soudain qu'il travaillait avec elle, le lendemain, il se décida à prendre congé.

— Je vais devoir vous laisser bientôt, si je ne veux pas ressembler demain à une momie égyptienne.

— C'est bien, coco ! le félicita Boris. Dans notre métier, il faut savoir préserver son capital. Ne pas dilapider à tort et à travers sa valeur marchande.

— Tu travailles demain ?

Sa consœur le scrutait l'air tellement perdu qu'il commençait à avoir mauvaise conscience. Kristian lui annonça, comme une excuse imparable, qu'il avait un shooting avec Stella tôt le matin. Puis se rappelant que pour quelque raison personnelle elle détestait la photographe, il ne s'étonna pas de sa moue de mépris.

Mais Boris, lui, souscrivait à ses scrupules. Saluait haut et fort sa rigueur professionnelle. Il se tourna l'air important vers Gaëlle et lui expliqua que, lorsqu’on avait comme le jeune Danois la chance d'être l'égérie d'une grande artiste telle que Stella Lopez, l'on avait aussi envers elle des devoirs. Puis Boris en ricanant dit encore :

— C'est vrai qu'elle les aime vraiment jeunes et frais. À se demander ce qu'elle fait avec, pour les user aussi vite.

Et pour éviter qu'il en rajoutât encore, Kristian vite embrassa le modèle féminin pour prendre congé, tandis qu'elle lui chuchotait à l'oreille qu'elle avait tant espéré ce soir qu'il vît son frère !

 

*

* *

 

— On dirait que tu n’évoques jamais les contraintes de l'économie sur la création artistique.

— Bien sûr que si ! protesta Stella. Mes photos de commande, moins elles sont intéressantes à faire, plus je demande du pognon ! Je ne sais pas comment s'arrangent les gens pour avoir un tel goût de chiotte, mais c'est clair que j'ai choisi de prendre en compte leurs préférences !

— Et vous, Andréa ? Vous en pensez quoi ?

— Comment ? s’enquit l’intéressé en reposant sur la table son combiné. Désolé, j'avais un peu décroché… Quelle était votre question ?

Trois ans plus tôt, Andréa de Royer dans la vie de l'artiste plasticienne était apparu comme un coup de tonnerre. Jeune, beau, passionné, talentueux. Fiancé d'un soir d'une quantité invraisemblable d'admiratrices, appartenant en apparence à toutes, et finalement à aucune. Car en réalité, marié irrémédiablement, et à la pire maîtresse qui fût. La Musique. Une passion si dévastatrice, gloutonne, qu'elle le dévorait de l'intérieur comme une lèpre.

Stella bien sûr savait qu'il n'aurait pas été pareillement habité, jamais elle ne l'eût trouvé si captivant. Mais le prix à acquitter pour survivre aux côtés d'une telle personnalité par moment lui semblait disproportionné. D'un geste élégant de la main, elle repoussa ses longs cheveux derrière son oreille et eut un rire de gorge pour excuser Andréa.

— Ève te demandait ce que tu pensais, en tant qu’artiste, des contraintes de l’économie sur ton travail.

— Je sais bien que, sans toi, j'aurais dû attendre encore avant de sortir mon premier album.

Il fit une pause puis croyant se rappeler quelque chose, qu'elle avait dit auparavant, regarda Stella l'air goguenard.

— En contrepartie de quoi, peut-être souhaites-tu me faire comprendre que je devrais tenir compte de tes goûts ?

Quelques personnes dans l'assemblée toussotèrent, émoustillées à l'idée d'assister en direct à l'une des colères légendaires de la femme d’images. Il y avait parmi eux des hommes d'affaires prospères, louvoyant entre quarantaine et cinquantaine. De ces types nantis de grosses bagnoles, qui savent parler business avec autorité. Et lorsque Ève Latour, avant leur arrivée, leur avait parlé de la Lopez et de sa conquête de vingt ans, aussitôt ils s'étaient imaginé un jeune gars pétri de muscles. Bien bâti, mais un peu niais. Car, de la même manière qu'une intelligence atrophiée dans leur esprit seyait aux blondes, un corps ferme et musclé chez un jeune mec rimait avec manque d'esprit.

Le charme insolent et le toupet d'Andréa, en les bousculant dans leurs certitudes, au final les avaient séduits. Celui-là de protégé, qui s'obstinait à ignorer les règles, promettait à l'assistance un spectacle de choix.

La maîtresse de maison scruta du coin de l'œil son amie photographe. Ève sentit que, pour une fois, les voyeurs en seraient pour leur frais. Ne fût-ce que par souci de crédibilité auprès de son amant, la fière Andalouse ne pouvait réagir à cette mise en cause directe du caractère désintéressé de ses actes. De l'authenticité de son inclination pour l'art et les artistes.

Mais le jeune musicien l'avait circonscrite dans un espace de sa vie, si limité, qu'elle avait dû y entrer de force par la seule porte qu'il lui avait laissée. L’argent. Et si depuis quelques semaines le doux enfant avait accepté de poser à nouveau chez elle sa tendresse désinvolte, c'était bien sûr parce que son beau corps de femme lui plaisait. Mais, surtout, parce qu'elle avait eu la riche idée de mettre à sa disposition un somptueux piano à queue.

Inconscient de l’effet produit sur son auditoire par ses dernières paroles, Andréa déjà ne pensait plus qu’à son lit douillet. Un peu à Gaëlle aussi. Il eût mieux fait de la retrouver à sa fête, car rien ce soir n’aurait pu être plus ennuyeux que ce dîner auquel il s’était contraint lui-même, il ne savait même plus pourquoi ! Sa sœur, au moins, aurait reconnu à sa juste valeur son effort. Une fois de plus, Andréa songea que jamais il n'aurait dû faire à Gaëlle la même promesse d'ivrogne de la rejoindre bientôt.

— Veuillez m’excuser de devoir vous abandonner si tôt… dit-il en se redressant. Je reviens seulement ce matin de la Côte d’Azur et je suis épuisé.

— Andréa a fait la clôture de Jazz à Juan aux côtés d’Otis Carrylin Parker, confirma Stella, toute fière, en se levant elle aussi.

Ève les raccompagna jusqu'à l'entrée et fit remarquer au musicien :

— Dites donc, Carrylin Parker… Vous ne vous commettez pas avec n'importe qui, lorsque vous vous décidez à souscrire aux contraintes de l'économie artistique !

Tout en aidant sa compagne à enfiler son manteau, le joli blond la désarma d'un sourire.

— Tant qu'il me reste encore quelques illusions, autant marier l'utile à l'agréable, vous ne croyez pas ?

 

 

 

3. Les yeux de l’enfer

 

 

Il s'était réveillé ce matin la gueule dans le cul. L'indicateur électronique ornant le plafond de sa chambre annonçait neuf heures quarante-cinq et vingt degrés dans la pièce. Et Kristian était attendu à dix heures pour sa séance photo. Il bondit hors du lit pour se précipiter devant le miroir de la salle de bains.

C'était pire que tout ce qu'il avait craint ! Un teint de cadavre et des cernes mauves jusque par terre. Il enfila les premiers vêtements qui lui tombaient sous la main avant de se jeter dehors. La tête lui tournait encore de ses excès de la veille.

Le retardataire traversa en courant l'île Saint-Louis jusqu’à l'appartement de Stella. Il était onze heures lorsque enfin il sonna à la porte. Elle hurla tout de suite en découvrant sa tête de décavé. Stella lui dit qu'il ne connaissait pas sa chance d'être encore, en dépit de ses conneries, tant demandé ! Mais la photographe lui assura que cela ne durerait pas ; que les gens de son manque de professionnalisme finiraient par se lasser. Ses imprécations formulées d'une voix stridente lui cassaient la tête. Il bredouilla une vague excuse, plus pour la faire taire que parce qu'il était vraiment désolé.

Quelqu'un alors entra dans la pièce. Une longue silhouette blonde, à la chevelure embroussaillée, tenant à la main un pot à café. Kristian fixa l'ustensile avec des yeux exorbités. Du café ! Remarquant son air de convoitise, Stella avec humeur demanda au type de lui en offrir une tasse. L'autre se détourna et, à voix basse, demanda à la photographe :

— Qui est-ce ?

Stella d'abord le contempla incrédule. Puis elle se rendit compte qu'une telle méconnaissance des icônes de la société de consommation, dans laquelle ils vivaient aujourd'hui, suscitait en elle un bizarre mélange d'effroi et d'admiration. Andréa vivait définitivement sur une autre planète. Différente de celle du commun des mortels.

— Kris Jorgensen, lui apprit-elle. C'est mon modèle.

Jorgensen. Andréa avait déjà entendu ce nom-là. Quand était-ce donc ? Cela lui revint d’un coup. Kris Jorgensen. C'était le nom que Gaëlle hier avait prononcé, lorsqu'elle lui avait téléphoné de sa soirée d'agence.

Mais cet Eurasien félin, aux cheveux noirs et raides comme des baguettes, ça n'était pas du tout l'image qu'il se faisait d'un top model danois. Andréa s'était plutôt représenté l'une de ces blondes filiformes et n'aurait su dire pourquoi, sur le moment, il avait eu la certitude que Gaëlle parlait d'une fille.

Voyant l’heure tourner, Stella le pria de se dépêcher de servir Kris avant de les laisser. D'ailleurs, lui-même avait des choses à faire, ce matin. Le musicien devait répéter au piano deux ou trois morceaux pour son concert du lendemain avec Valérie et, si possible, avancer l'écriture de l'album que sa petite amie photographe avait promis de lui produire.

Il retourna à la cuisine chercher une tasse. Deux minutes plus tard, il revenait au salon pour la remplir de café et la tendre à l'invité. Il reçut alors comme une gifle le regard que, pendant une fraction de seconde, ce dernier lui avait jeté en pleine face avant de marmonner un remerciement inaudible.

Andréa n'éprouvait pour ce type aucune espèce de sympathie. Il n'aimait pas son air lisse. Glacé. Sa figure cynique et désabusée. Seule l'intensité de son regard rattrapait la fâcheuse impression d'ensemble. Cette intensité, qui en faisait toute la beauté, mettait mal à l'aise Andréa. L'étranger l'avait fixé avec ce qui, dans son esprit, auraient pu ressembler aux yeux de l'enfer. Un regard lourd, sombre. Chargé de tant de désillusion qu'il en avait encore froid dans le dos. Jamais il n'avait contemplé quelqu'un qui lui fît autant l'impression d'avoir besoin de café !

 

*

* *

 

Pendant que Stella changeait une dernière fois d’objectif pour finir de le mitrailler, son modèle à nouveau songea à cette rencontre faite dans son séjour deux heures plus tôt.

Kristian, enfant, un jour avait voulu dessiner le garçon de ses rêves. Il avait de la patience, un joli coup de crayon, et des visions plein la tête. Armé d'une feuille blanche, d'une mine grasse et d'une estompe, il avait couché sur le papier un être un peu inquiétant. Mi-homme, mi-enfant. Kristian en le créant n'avait pas encore décidé s'il ferait de ce personnage merveilleux son fils ou son amant. Et voilà que, dix ans plus tard, tous ces traits chimériques réunis en un seul homme étaient devenus réalité.

Dès le premier regard, il avait désiré cet ange blond surgi de nulle part. Et l'unique pensée qui, au milieu de la descente d'ecsta, lui avait traversé l’esprit était : « Mon Dieu, c'est lui ! Il existe vraiment. » Enfin s'obstiner à croire que les choses, dans la vie, n’étaient dues qu'au seul hasard relevait selon lui d'une forme de paresse intellectuelle. Depuis combien de temps Kristian n’avait-il pas ressenti cet éblouissement devant quelqu'un ? C'était facile. Depuis sa rencontre avec l'auteur qui, il y a trois ans, avait gagné le Prix Renaudet, cela ne lui était plus arrivé.

Allons bon, voilà que ça le reprenait ! Le souvenir de ses beaux yeux verts à nouveau le faisait souffrir. Il s'était pourtant juré de l'oublier. De ne jamais plus l’évoquer ! Seules ses nuits pourpres lui permettaient d’y penser de moins en moins…

Il avait dix-neuf ans et aucune idée d'où, ni comment, allait le monde. Ni le sien, ni celui des autres. Par moment, il avait la sensation de ne plus en faire partie. Il regardait les autres agir autour de lui, ce qui lui permettait de prendre conscience qu'il faisait partie du grand tout. Mais, le plus souvent, Kristian aurait plutôt dit du grand rien du tout… Juste persévérer. Encore quelques nuits à s'abrutir de substances diverses et cette page définitivement serait tournée.

— Tu penses à quoi, là, Kristian ?

En une seule question, Stella l’avait ramené sur terre et elle ne paraissait pas contente.

— Et puis, souris, bordel de Dieu ! On dirait que tu viens d'enterrer ta mère !

— Si seulement !… lui rétorqua son modèle, blasé.

Excédée, la photographe dévissa son objectif, reposa sur la table son appareil et éteignit ses lumières.

— C'est bon, tu peux y aller ! lui lança-t-elle avec humeur. Je ne sais pas ce que t'as encore été foutre, hier soir, mais cet après-midi il n’y a rien à tirer de toi !

Et lui qui, depuis le début, n'attendait que cette autorisation, en un clin d'œil fut rhabillé pour grimper quatre à quatre les marches qui le ramenaient à l'étage supérieur.

 

*

* *

 

Une fois au rez-de-chaussée et s'apprêtant à quitter les lieux, Kristian vit de la chambre à coucher de Stella la porte s'ouvrir, et le jeune mec aux longs cheveux en ressortir et le dévisager l'air stupéfait.

— Qu'est-ce que tu fais là ?

— Rassure-toi, je m'en allais ! On a fini, avec Stella.

L'inconnu le regardait sans aménité. Il aurait pourtant voulu savoir qui il était. Comment il s'appelait. Il aurait aimé, de lui, tout savoir. Il osa lui demander son nom. L'autre s'offusqua un peu de son insolence, finalement, se mit à rire. Il lui répondit qu'en tout cas, il ne manquait pas d'air. Kristian débarquait en terrain conquis chez lui, ensuite voulait savoir qui il était ? Il gloussa encore, puis le considéra avec sérieux, avant de lui révéler son nom.

Pendant quelques secondes, son cerveau s'était refusé à enregistrer l'information tant elle était incroyable ! Il refusait de faire coïncider avec cette chère tête blonde l'image de l'homme que son amie modèle n'était pas loin de considérer comme un véritable dieu vivant. Les liens, qui unissaient à ce frère mythique Gaëlle, étaient si puissants que Kristian déjà craignait de ne pouvoir jamais entre eux s'immiscer.

Mais Andréa n'était pas un prénom courant. Ce ne pouvait être que lui. Cela lui allait bien. Les yeux bleu-vert sur les murs de la pièce repartirent en exploration avant de s'arrêter sur l'affiche, désormais célèbre, qui lui avait valu dès l'âge de seize ans son entrée sensationnelle dans le monde de la mode. Stella Lopez seule avait su capter cette expression qui, en une photo, avait fait de lui Kris Jorgensen. Une star immense. L'un des modèles du monde les mieux payés.

— C'est toi qu'on voit sur cette photo ?

Il ne lui répondit pas. Le joli blond le regarda à nouveau.

— T'es un vrai beau mec.

— Merci.

— Et alors ? T’as couché avec Stella ?

— Bien sûr que non !

Ce disant, il était écarlate. Le musicien s'en apercevant haussa les épaules.

— Ça ne m'aurait pas vraiment choqué, tu sais, elle le fait tout le temps ! Dès qu'un mec lui plaît, elle lui saute dessus.

Et même si Gaëlle avait fait autrement, Andréa avait toujours entendu sa sœur dire que dans le milieu de la mode, pour y arriver, il fallait coucher.

— Je ne couche pas avec les femmes ! précisa le modèle.

Il le toisa sidéré, car connaissant Stella comme lui la connaissait, voilà bien qui était une excuse ! Pas une seconde Andréa ne douta que sa maîtresse avait tout fait pour attirer dans son lit cet Adonis. Il avait du mal à imaginer que cette simple affirmation eût suffi à décourager l’Andalouse.

— Et c'est ce que tu as dit à Stella ?

Comme mortifié qu'on le soupçonnât de mensonge, l'autre cracha :

— C’est la vérité !

Andréa doucement se mit à rire.

— Je ne te demande pas si c'est la vérité.

De la façon dont il le regardait, il voyait bien que c'était vrai.

— Je te demande si c'est ce que tu as dit à Stella.

— Je n'ai pas eu à le lui dire, elle ne me l'a jamais demandé !

De plus en plus surprenant. Il regarda mieux Kristian. Beau mec, le mot selon lui était faible. Comment Stella avait-elle fait pour y résister ? Les yeux noirs avec avidité le fixaient comme s'ils voulaient l'absorber tout entier. Il eut un rire gêné.

— Arrête de me mater comme ça.

Le jeune homme avait baissé les yeux et Andréa d'un coup comprit ce qui avait freiné Stella. L'agneau à lui s'offrait en sacrifice. Mais, lorsqu'il n'était pas d'accord, l’éloquence de son refus devait être en proportion inverse aussi dissuasive. Au bout d'un instant, Kristian néanmoins ne put s'empêcher de replonger en lui ses pupilles sombres. Dilatées.

L'audace de ce type le clouait sur place. Pourtant, quelque chose dans la manière dont il le fixait retenait Andréa de l'envoyer bouler. Le temps d'un éclair, son regard s'attarda sur le bas-ventre du gars. Il bandait. Le beau mannequin danois pour lui bandait. Andréa lui fit un sourire narquois. Puis, commençant à se trouver inconséquent, il tourna les talons et le planta tout seul au milieu de la pièce.

 

 

 

4. Un monde de liberté

 

 

Le souffle court, Ève se retint à sa chaise en buvant le pianiste des yeux. Un jeune compositeur illuminé de l’intérieur. Habité. L'art est le moyen pour l'homme, par essence imparfait, d'atteindre à une forme de perfection. Et la jeune femme rousse savait avoir en elle cette faculté de voir ou entendre la présence du divin dans certaines manifestations de la création humaine. Impossible cependant de saisir de manière tangible ce que ces différentes expressions possédaient en commun. Chaque fois qu'elle y était confrontée Ève simplement le reconnaissait.

Par exemple, elle trouvait rarement trace dans l'œuvre de Stella Lopez de l'esprit divin, sauf quand il s'agissait de son travail avec Kris Jorgensen. Son âme damnée. On eût dit qu'ayant vu dans le jeune Danois une sorte de chef d'œuvre de la nature, l’artiste s'était juste décidée à l'élever au rang d'œuvre d'art.

Sentant que le concert touchait à sa fin, Ève chercha des yeux son amie. Elle avisa dans l’assistance Angelo Ramirez, le cousin de Stella de passage à Paris, puis la photographe parmi les gens qui entouraient le pianiste et sa chanteuse.

Stella n'éprouvait pas encore le besoin de l'approcher. Juste de loin l'admirer. Car elle le trouvait admirable. Qu'Andréa veuille seulement l'autoriser à le regarder. Elle aurait pu l'écouter jouer des heures. L'écouter simplement. Le plus souvent, cela suffisait à son bonheur. Elle s'affala dans un fauteuil et contempla, insatisfaite, la crinière de son amant. Elle ressentit l'envie irrésistible d'y enfouir les doigts. Mais Andréa était en plein concert. Et même de dos, elle le devinait, les yeux clos, balançant d'un côté vers l'autre au rythme de la musique son corps délié.

Une fois le morceau terminé, un jeune type encapuchonné tout à coup monta sur scène et donna au pianiste une bourrade dans le dos.

— Wesh, man, j’étais sûr que c’était toi ! Même du dehors, on reconnaît ton jeu… Ton toucher très ample. T’es le seul sur Paname à jouer de cette manière !

— Connard… rougit l’artiste en lui souriant. Tu m’as fait mal, putain !

Archie l’observait, hilare. Il aimait beaucoup ce batteur qui, âgé de seize ans à peine, était déjà lauréat d’un concours de jazz réputé. Le jeune et lui s’étaient rencontrés lors d’une séance d’enregistrement en studio. Et Andréa avait été impressionné par la puissance et la technique de jeu de l’adolescent, à qui il ne manquait pour devenir un grand batteur que de développer sa sensibilité personnelle.

— Je suis surtout le seul, sur Paname, à avoir la chance d’accompagner des chanteuses aussi lumineuses que Valérie.

— C’est sûr que ta Valérie assure pas mal aussi… Même si j’aime mieux la voix de Cynthia, compléta le batteur en s’empourprant.

— Forcément, puisque c’est ta chérie.

— J’avoue ! s’esclaffa l’adolescent.

Andréa se leva lentement et du bout des doigts essuya les gouttes qui lui perlaient sur le front. Non, ce n’était pas « sa » Valérie, songea-t-il attendri, même s’il aurait bien aimé. Cette merveilleuse musicienne filait depuis déjà plusieurs mois le parfait amour avec un rasta blanc. Elle s’apprêtait même à lui donner un beau bébé.

Valérie était petite. Jolie. Mince encore, en dépit de son ventre qui s’arrondissait doucement. Très blonde. Avec quelques centimètres en plus, elle aurait fait très « top model danois ». Mais elle avait préféré chanteuse. Elle avait un timbre immatériel et, cependant, une expression intense. Andréa adorait sa voix.

Valérie, remarquant l’insistance de son regard, se rapprocha du piano.

— Merci à toi de m’avoir accompagnée, ce soir.

— Je ne suis pas sûr, Valérie, que ce soit à toi de me remercier. C’est plutôt l’inverse.

Soucieuse de ne pas le contredire, elle se contenta de sourire. Mais cette façon qu'avait Andréa d'effleurer les touches, pour en tirer des sons caressants, laissait toujours aussi rêveuse la jolie chanteuse.

Ce fut le moment que choisit un bel homme très brun, d’une trentaine d’années, pour se glisser entre eux et accabler de compliments le pianiste. Et, comme le désir toujours donnait au cousin de Stella de l'astuce, il susurra à l'oreille d’Andréa toute l'admiration...

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