Chasse au daguet

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Chasse au daguet

Ou À la poursuite des beaux garçons
Tristan Nibelong
Roman de 60 600 mots, 350 000 caractères
Étudiant à la Sorbonne, Tristan Nibelong prépare une thèse sur la littérature érotique homosexuelle en France au siècle des Lumières.

Au cours de ses recherches en bibliothèque, il exhume un manuscrit oublié, dans lequel un proche du roi Louis XV conte ses aventures galantes avec de jeunes et beaux garçons à l’occasion d’un séjour de la Cour à Compiègne en 1764.

Une dizaine d’années après sa découverte, voici enfin ce texte, présenté dans une langue à peine actualisée.

« Je n’eusse pas espéré que l’homme se montrât aussi docile. Il soupira, se leva et gagna la porte, tout nu. Jetant une œillade à travers une fenêtre, je le vis qui cheminait vers le puits. La maison était certes loin du village, on ne risquait guère de l’apercevoir de là, mais je fus persuadé que la chose relevait du peu de pudeur que les gens du peuple mettent à exhiber leur intimité. Il se mit à tirer de l’eau et à s’en asperger à grands seaux. On était à la mi-journée ; il faisait très chaud... »
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Publié le : vendredi 16 octobre 2015
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EAN13 : 9791029400872
Nombre de pages : non-communiqué
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Chasse au daguet ou À la poursuite des beaux garçons
Tristan Nibelong
Aux mânes d’Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau et de Charles-Michel, marquis du Plessis-Villette
Avertissement Voici une dizaine d’années, je préparais une thèse à la Sorbonne sur le sujetLittérature érotique homosexuelle en France au siècle des Lumières. La période 1750–1789 est particulièrement intéressante, car elle est, en France, un temps de relative accalmie pour ceux qui aiment ceux de leur propre sexe, qui coïncide, au moins pour la noblesse, et malgré une situation politique et économique de plus en plus tendue, avec celui de cette « douceur de vivre » dont Talleyrand gardera la nostalgie durant tout le reste de sa vie, comme il le confiera à Guizot au soir de celle-ci. Car la dépénalisation de l’homosexualité, en 1791, sera moins un geste volontaire qu’un oubli fortuit de l’Assemblée constituante, et ouvrira la voie, la e jurisprudence se hâtant de réparer le vide législatif, à un triste XIX siècle, pour ne pas parler e du retour en arrière de l’époque de Vichy. Cette seconde moitié du XVIII siècle, donc, a donné lieu à une profusion de romans érotiques, qui souvent mêlent aventures hétéro- et homosexuelles, comme ceux du marquis de Sade ou du comte de Mirabeau. J’avais déjà collationné un petit nombre d’ouvrages, je dois dire assez croustillants, lorsque mon directeur de thèse me prévint que la Bayerische Staatsbibliothek, la bibliothèque nationale de Munich, possédait quelques livres imprimés et manuscrits, tous en français, langue universelle à l’époque de Voltaire, donc largement lue dans les milieux cultivés. Non encore tous publiés ou étudiés par la recherche académique, ils pouvaient se révéler de quelque intérêt. Il était alors hors de question de se faire envoyer des photocopies ou même un fichier électronique – les choses ont bien changé depuis, avec la numérisation des fonds. Il fallait se rendre sur place. Mon patron m’avait donné les références de celui dans lequel il me faudrait fourrager. C’est ainsi que je pris le train, un dimanche matin d’avril 2005, pour me rendre dans la capitale bavaroise. Arrivé en fin d’après-midi, je m’en fus déposer mes affaires à l’hôtel miteux dans lequel mes ressources d’étudiant – et le peu de moyens que l’université française daignait et daigne encore concéder à ses thésards – m’avaient permis de réserver une chambre. J’allai me balader en ville. Devant la splendide cathédrale baroque dont chacune des deux tours était surmontée d’un dôme, je croisai une troupe d’énergumènes portant une grande banderole sur laquelle était écrit en grosses lettres bariolées :Wir sind Papst. Un pape allemand venait d’être élu, qui n’avait pas une réputation de particulière ouverture d’esprit. À ce moment, je plaignais les homosexuels catholiques, et me félicitais de m’être détourné de la religion. Le lendemain, sur les coups de dix heures, après avoir expédié mon petit-déjeuner à l’hôtel, je me rendis à la bibliothèque. C’était un gigantesque bâtiment tout rose, manifestement reconstruit après 1945, qui me fit instantanément penser aux insulae des albums d’Astérix et Obélix. On y accédait par un double escalier, que gardaient des philosophes antiques à demi nus, statufiés dans la pierre. J’entrai. Le somptueux vestibule débouchait sur deux escaliers partant chacun en sens opposés, encore plus opulents, encadrés d’une enfilade de colonnes doriques ou corinthiennes, je n’aurais su le dire, n’étant pas un spécialiste de l’architecture. Je pénétrai dans une salle de lecture qui tranchait avec ce que je venais de parcourir par son côté fonctionnel très années soixante-dix. Elle était inondée de lumière au travers de grandes baies vitrées ouvrant sur une grande place arborée. Ne parlant absolument pas l’allemand, je dus me débrouiller pour baragouiner ma demande dans un semblant d’anglais à la préposée, une femme presque sexagénaire aux cheveux longs et gris et au visage revêche. J’aurais juré que cette souris de bibliothèque était une vieille fille. Elle parut comprendre ce que je lui disais – fort mal – dans la langue de Shakespeare. Pourtant, on m’avait donné à penser que nos cousins Germains n’étaient guère plus doués que nous dans celle-ci. Après que je lui eus montré mon courrier de recommandation et ma carte d’étudiant, elle décrocha son téléphone et, non sans avoir au préalable vociféré quelques mots dans l’appareil d’une voix gutturale, elle me dit :
«Please sit down. A colleague of mine is preparing the parcel you are looking for.» Le collègue en question fit son entrée environ un quart d’heure plus tard, rapportant une épaisse boîte de rangement, sur laquelle on pouvait lireFranzösisch Homosexuell ausschweifenden Schriften des 18. Jahrhunderts[Manuscrits licencieux français homosexuels e du XVIII siècle.]. J’allai m’installer dans la salle de lecture, à une large table, emportant le paquet. Je l’ouvris. J’en extirpai une liasse de manuscrits retenue par une ficelle. Je la défis. Je commençai à parcourir les documents. Il y avait plusieurs brochures imprimées. Certaines, je les connaissais, je les avais déjà compulsés au cours de mes recherches. Je feuilletais celles qui m’étaient inconnues. Je ne leur trouvai pas grand intérêt, mais je pourrais pourtant trouver utilité à les citer dans mon mémoire. Et puis, je découvris, à l’intérieur d’une de ces brochures, entourée d’un ruban de soie rose, une liasse de feuillets manuscrits, couverts d’une écriture serrée mais assez facilement déchiffrable. Elle m’intrigua. J’y trouvai un court récit, prétendument de la plume d’un haut aristocrate de la fin de l’Ancien Régime, qui ne se nomme jamais autrement que par une initiale suivie de trois astérisques, racontant, en sept ou huit aventures, ses frasques pédérastiques pendant un séjour de chasse de la Cour de Louis XV à Compiègne, en 1764. Le ton en était plaisant, et m’accrocha. J’y retrouvai surtout beaucoup de « clichés » sur ce que j’appellerais très anachroniquement la « vie gay », principalement parisienne mais aussi e provinciale, de la seconde moitié du XVIII siècle. Je m’en retournai donc voir la vieille Fräulein et lui demandai l’autorisation de photocopier ces feuillets. Elle me l’accorda, moyennant l’acquittement d’un droit, que je me ferais rembourser par l’université à mon retour. Revenu à mon hôtel, après avoir dîné rapidement d’une pizza dans un restaurant tenu par des Turcs, je me plongeai fébrilement dans la relecture du manuscrit. J’avais mon ordinateur portable avec moi, l’hôtel avait le WLAN, ainsi que les Allemands dénomment ce que nous autres Français appelons Wi-Fi, aussi je pus vérifier certains éléments historiques au fil de ma lecture. D’abord, j’y relevai un certain nombre d’inexactitudes. Des événements qui ne se sont pas produits cette année-là, et pas là où l’auteur les situe. S’il est incontestable que le traité d’alliance avec la république de Gênes, qui jetait les bases du traité de Versailles du 15 mai 1768 rattachant la Corse à la France, a bien été signé à Compiègne le 7 août 1764, l’événement – très mineur – qui a vu le futur Louis XVI privé de chasse par son père pour une leçon mal apprise au grand dam de son royal aïeul a eu lieu l’année suivante, et à Versailles. L’ordre religieux des Célestins a bien été supprimé par le pape à peu près à cette époque, mais, pour être rigoureux, sept ans après l’année où sont censées se dérouler ces aventures. Par ailleurs, y apparaît, sous le nom de Charles-Michel de V***, le marquis de Villette (1736– 1793), sodomite célèbre, protégé de Voltaire, dont il épousera en 1777 la pupille, Reine-Philiberte Rouph de Varicourt (1757–1822), et qui sera, après avoir rédigé en 1789 les cahiers du bailliage de Senlis, député à la Convention nationale. Cet aristocrate, qui au demeurant ne votera pas la mort du roi, sera la cible, au tournant des années 1790, de nombreuses attaques « homophobes » – le terme est encore impropre, puisque celui d’« homosexualité » ne verra le e jour qu’au XIX siècle, en Allemagne, sous la plume d’un écrivain hongrois –, comme dans les pamphletsLes Enfants de Sodome à l’Assemblée nationale ouVie privée et publique du ci-derrière marquis de Villette, qui visaient à discréditer les partisans de la Révolution. Or, le récit qui nous occupe met en scène le marquis en juillet 1764, alors qu’il était à l’époque en prison à l’initiative de son père, qui vivait encore. Donc Charles de Villette n’était à cette époque, ni marquis, ni dépositaire de l’immense fortune paternelle. De plus, l’auteur reprend sur le compte de Villette des rumeurs, notamment une mise en scène de son enfance de petit pervers, qui couraient sous la Révolution. Aussi, au vu de certains éléments, comme la référence lointaine à la mort de Louis XVI, ou
au martyre des carmélites de Compiègne, guillotinées en juillet 1794 sur la place du Trône-Renversé – actuelle place de la Nation –, ou encore une allusion à Bonaparte ou à Napoléon au détour de la première étape du processus qui verrait l’annexion de la Corse à la France, il m’est immédiatement apparu que ce texte avait été rédigé au plus tôt dans les premières années du Consulat, et que son propos premier était d’attaquer la noblesse d’Ancien Régime, un peu facilement vue comme l’incarnation du « vice infâme ». En effet, ce qu’on appelait alors sodomie – le terme avait un sens différent de celui qu’il a aujourd’hui –, qui désignait toute forme de relation érotique entre personnes de même sexe, qu’elles soient hommes – pédérastes – ou femmes – tribades –, était puni de la peine du feu, c’est-à-dire la condamnation à périr sur le bûcher. Or, les nobles y échappaient toujours, l’affaire se terminant pour eux, le plus souvent, par une réprimande par un commissaire de police. C’est pourquoi on se plaisait à considérer que les relations sexuelles contre nature, qui avaient pour effet de détourner la copulation de son objectif véritable, à savoir la génération, étaient le privilège de l’aristocratie. L’épisode où l’on voit le narrateur se divertir avec quatre jeunes gentilshommes dans une clairière près de Saint-Jean-aux-Bois me semblait assez clairement fustiger les passe-temps de la noblesse oisive, s’adonnant au vice pour occuper ses nombreux loisirs. Celle-ci pouvait aussi pervertir à son gré les classes moins favorisées. En effet, on relève, dans les archives du temps, de nombreux cas de liaisons homosexuelles ancillaires, entre maître et serviteur, comme il est question dans notre récit entre le narrateur et son valet. Cible privilégiée aussi, le premier ordre du royaume, le clergé, et tout naturellement les jésuites, que leur vocation pédagogique, au contact de jeunes garçons, rendait plus aisément soupçonnables de pratiquer l’amour pédérastique. Ainsi, lorsque Louis XV a dû, bien malgré lui, expulser la Compagnie de Jésus sous la pression des parlements, précisément en cette année 1764, un magistrat dijonnais, le président De Brosses, lança : « On prétend qu’ils sont bien aise parce que chacun leur tourne le cul. » Il n’est pas douteux qu’à cette époque le clergé, dont nombre de membres appartenaient aussi à la noblesse, était bien représenté dans le monde homosexuel parisien, ainsi que semble l’attester le pamphletDom bougre aux états généraux, qui parut en 1792. Les rapports et procès-verbaux des brigades de pédérastie – créées dès 1725 par le lieutenant général de police Nicolas Ravot d’Ombreval pour gérer spécifiquement les affaires impliquant des homosexuels masculins – établissent très clairement, du reste, des liens entre le clergé et la prostitution masculine. L’aventure du narrateur avec un pétulant abbé de cour, dont rien ne dit, du reste, qu’il est jésuite, est là, selon moi, pour remplir cet espace : écorner l’image de l’Église et reprendre un vieux « poncif » de la peinture du microcosme « gay » des Lumières, qui n’est pas dépourvu de réalité. Les relations homosexuelles n’en étaient pas pour autant moins étendues dans les classes moins favorisées de la population urbaine, et même campagnarde. À Paris, on trouvait de nombreux « lieux de drague », dont certains encore en activité aujourd’hui, comme le jardin des Tuileries. La prostitution occasionnelle, aussi bien masculine que féminine, était répandue dans la capitale du royaume. Il arrivait notamment que des soldats aient recours à ce moyen pour compléter leur solde. Un peu plus tard, sous Louis XVIII, on parlera d’un café des Champs-Élysées qui servait de lieu de débauche homosexuelle et où de jeunes soldats de la garde se seraient prostitués. Philippe de Noailles, duc de Mouchy (1715–1794), un militaire, « ne pouvait se passer de la compagnie des soldats », disait-on. On se doute bien de ce que cela veut dire. Le marquis de Brunoy (1748–1781), amateur par ailleurs de fêtes macabres, vivait sur ses terres, séparé de sa femme. Il y « recevait de beaux paysans ». Deux aspects que reprennent dans les pages qui suivent les chapitres du Cent-Suisse et du bûcheron. Le règne de Louis XV est celui de la déchristianisation de son royaume. La crise des vocations sacerdotales, qui débute aux alentours des années 1750, va avoir, entre autres conséquences, l’étiolement des monastères et des abbayes, où, malgré les somptueux travaux de reconstruction des bâtiments conventuels en ce siècle par des architectes de talent tels que
Robert de Cotte, il ne restait plus que quelques religieux à l’aube de la Révolution. La suppression de certains ordres, ceux des Jésuites, des Célestins, de Saint-Guillaume et de Grandmont, aura précipité les choses, avec la fermeture d’une abbaye sur sept ! De cela vient que notre abbé peut ici disposer assez librement des biens immobiliers de l’Église pour des usages plus profanes. Mais cette déchristianisation va aussi de pair avec une certaine prise de distance d’avec la morale chrétienne. Les mœurs se transforment, les esprits et les comportements se laïcisent. Par exemple, on n’a jamais abandonné autant d’enfants, le plus souvent nés d’amours illégitimes. Mais aussi, l’appréhension des relations « sodomitiques » change : de crime contre Dieu jusqu’au siècle précédent, puisque la Bible condamne le péché d’Onan, répandant sa semence hors du « vase prévu à cet effet », et que l’Église fustige tout contact sexuel qui n’aurait pas pour but de perpétuer l’espèce, le « vice infâme » devient rébellion contre l’État, contre l’ordre public, contre la Nature, d’où le terme d’« antiphysique ». La France de Louis XV se montre en ce domaine sensiblement plus ouverte que les pays voisins, et notamment le Royaume-Uni et les États allemands : on ne brûle plus de sodomites pour ce seul chef après 1750, et ne sont poursuivis que les « méfaits » commis sur la voie publique, ce que l’on appellerait aujourd’hui « attentats à la pudeur ». Tout ce qui relève de la sphère privée est protégé, les dénonciations d’actes commis dans ce cadre ne donnent lieu à aucune investigation – on se souvient qu’au Moyen Âge, deux étudiants parisiens avaient été brûlés vifs après que le guet, attiré par les voisins, les eut surpris au lit. En revanche, ceux qui sont assez malheureux pour se faire prendre sur le fait, les vêtements défaits, et ramasser dans la rue sont régulièrement enfermés à Bicêtre, qui n’est pas encore un hôpital, mais un lieu d’internement, terme à prendre dans son sens étymologique, sans aucune connotation médicale. Car le sodomite, qu’il soit pédéraste – masculin – ou tribade – féminin –, s’il n’est plus un hérétique, n’est pas encore un malade, un « monstre », comme il le sera au siècle suivant : il est – et particulièrement dans le milieu aristocratique – un libertin. En revanche, ceux-là, issus des classes les moins aisées, qui ressortaient de Bicêtre ne pouvaient que rarement reprendre leur place dans la société, comme domestique, artisan, etc., et n’avaient parfois d’autre issue que le brigandage. Le narrateur est aux prises, dans sa dernière aventure, avec des bandits, mais rien n’indique vraiment qu’ils soient des bougres. En ce siècle des Lumières, la position des philosophes quant aux mœurs « antiphysiques » est bien trouble. Il semble assez qu’ils ne savaient pas trop sur quel pied danser à ce propos. L’Encyclopédiede Diderot et d’Alembert définit la sodomie comme un « crime contre l’ordre de la Nature », et rappelle que deux hommes furent brûlés vifs pour ce chef d’accusation en place de Grève en 1750, sans porter d’autre jugement de valeur sur cette sentence que d’ajouter que certaines personnes pensent que la peine devrait être moindre quand il s’agit de mineurs. L’article « Tribades » parle des relations sexuelles entre femmes comme d’une dépravation semblable à celle que commet un homme couchant avec un autre. Si Voltaire, que l’on a accusé d’avoir lui-même sacrifié à l’amour entre hommes, sans que rien ne vienne l’attester, fait référence à la pédérastie dansCandide, au sujet du frère de Cunégonde, c’est pour mieux charger les jésuites et l’Église catholique dans son ensemble. On l’a vu tancer gentiment le marquis de Villette sur son petit défaut sous couvert de le féliciter sur son mariage, célébré chez lui, à Ferney : Enfin vous renoncez mon aimable Tibulle, À ce fracas de Rome, au luxe, aux voluptés, À tous ces faux plaisirs célébrés par Catulle, Et vous osez dans ma cellule Goûter de pures voluptés. Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, le marquis de Villette et, à travers lui, Voltaire apparaissent dans ces feuillets. Pour en terminer avec l’image de l’homosexuel masculin au siècle des Lumières, celle-ci ne véhicule dans l’opinion aucun concept d’« effémination ». Un jeune homme, qu’il soit
aristocrate, artisan, domestique ou prostitué, peut jouer le rôle passif – celui du « bardache » – sans rien sacrifier de sa virilité ; toutefois, les choses sont moins vraies en ce qui concernerait un homme plus âgé. Le « bardache » se fait donc « bougre » lorsque les années passent. On l’a dit, s’adonner à des relations charnelles avec une personne de son propre sexe est vu davantage comme un vice et moins comme un péché ; on n’y relève à cette époque aucun soupçon d’une quelconque altération autre de la personnalité, et encore moins de perte d’identité sexuelle. Si certains comptes rendus de l’époque évoquent pourtant des hommes s’affublant déjà de substantifs féminins dans les cabarets – la Grande Cocotte, par exemple –, ce n’est pas le cas des personnages de ce récit, qui ne semblent pas avoir de problème particulier avec leur identité. Revenu à Paris, je fis examiner la photocopie du document par un de mes amis, qui a pour marotte l’étude des écritures manuscrites anciennes. Celle des feuillets lui parut masculine – je e n’en doutais pas – et cohérente avec la fin du XVIII siècle. Dans mon esprit, il était devenu très clair que ces historiettes ne relatent pas des aventures réelles, et n’émanent en aucun cas de quelqu’un qui fût à la fois noble et sodomite. Les erreurs quant à la chronologie des faits historiques, relativement nombreuses, le rêve que rapporte le narrateur dans le dernier chapitre, où il participe en songe à une messe noire dont il devient involontairement le héros, ainsi que ledeus ex machinadans l’épilogue, ces deux éléments apportant une intervenant touche fantastique en fin de lecture, le prouvent assez. Mais l’auteur, que son propos fût ou non de « casser du pédé aristo », d’une part, avait eu communication d’un certain nombre d’éléments authentiques concernant le séjour de Louis XV à Compiègne de juin à août 1764 et, d’autre part, connaissait admirablement le milieu des sodomites, notamment parisiens, de l’époque. S’il n’était pas lui-même « antiphysique », il devait approcher de très près le milieu, comme en témoigne aussi la description extrêmement précise qu’il fait des ébats sexuels du narrateur. Enfin, la région isaurienne n’avait pas de secret pour lui. D’un autre côté, ces courts mémoires ne sont pas sans rappeler certains textes licencieux de l’époque, notamment ceux du comte de Mirabeau, qui attacha plus sûrement son nom à la Révolution que le marquis de Villette. Je pense en particulier àHic et Haec, titre latin qu’on pourrait traduire par « Il et elle », où l’on voit le jeune héros, précepteur de l’enfant du couple, être pénétré par M. de Valbouillant alors qu’il est à son affaire avec la femme de celui-ci, avant que les deux hommes n’inversent leurs rôles. Par ailleurs, certaines descriptions sont très crues. Il m’arrivait alors de balancer, de nuancer mon analyse, et de penser que, peut-être, celui qui avait écrit ces lignes avait lui-même goûté aux plaisirs entre mâles. Et, relisant les passages où le narrateur laisse transparaître toute l’affection qu’il éprouve envers son valet, je me sentais moins assuré à prétendre qu’il s’agit d’un libelle fustigeant les vices de l’aristocratie d’Ancien Régime. Malgré tout l’intérêt qu’avait suscité en moi ce texte, je décidai, parce que je ne parvenais pas à me résoudre quant à son véritable propos, de ne pas l’utiliser pour l’écriture de ma thèse, me réservant la possibilité de le publier plus tard. Ce que je fais aujourd’hui, dix ans après l’avoir découvert. Je le reproduis sensiblement tel quel, m’étant borné à en moderniser l’orthographe ainsi que certaines tournures de style, ainsi que d’ajouter quelques notes facilitant la compréhension de certains faits ou précisant la qualité de quelques personnages historiques moins connus. Autant que le lecteur se fasse par lui-même son idée sur ce récit. Tristan Nibelong
21 juin 1764
De son char céleste, le perfide Apollon taquinait ma paupière d'un rayon espiègle. J'ouvris un œil, puis l'autre. Je découvris un décor tout à plein inconnu. En un éclair, la lumière me revint : j'étais arrivé la veille, avec la Cour tout entière, accompagnant Sa Majesté pour son séjour de chasse à Compiègne.
Quand je dis la Cour tout entière, j'exagère un peu. Car l'aréopage qui accompagnait notre prince était à l'unisson des goûts de celui-ci pour des solennités plus intimes que celles en vigueur aux temps du Grand Roi son trisaïeul. Qui étaient aussi à l'image du chantier de l'austère demeure, si peu royale, dominant la rivière d’Oise, que M. Jacques-Ange Gabriel était en train d'ériger pour lui, par-dessus la vieille forteresse de Charles V, à des lieues, en splendeur comme en distance, de l'imposant, fastueux mais si incommode palais de Versailles. C'était le nouveau style pour les bâtiments. La majesté louis-quatorzienne se diluait dans la rigueur géométrique gréco-romaine. Là était le prix du confort de notre souverain.
Encore à demi-prisonnier de Morphée, je m’étirai langoureusement, et glissai une main à ma gauche, à la recherche du corps nu de Damien. Elle ne rencontra que le vide. J’appelai :
« Damien ! »
Le scélérat ne tarda pas à apparaître par une porte de service, revêtu de sa livrée aux couleurs de Stanislas-Gabriel, baron de S***, marquis de la G***, duc de B*** et pair de France. Car tel est mon nom. C’est un nom glorieux. Je m’enorgueillis même d’être le filleul du duc Stanislas de Lorraine, beau-père de Sa Majesté, d’après qui je fus appelé sur les fonts baptismaux. Je dois concéder, lecteur, que ma famille, quoique de très ancienne noblesse bourguignonne – un mien aïeul combattit à Bouvines et s’illustra en Terre Sainte du temps des croisades, un autre mangea du réformé pendant les guerres de religion, avant de triompher aux côtés du roi Henri le Quatrième à la bataille d’Ivry – ne fut élevée au duché-pairie qu’après la Fronde, de par la volonté du Grand Roi, à qui nous étions demeurés fidèles envers et contre tout. Pourtant, nous avions pour ancêtre, tout comme Sa Majesté, une bâtarde de Charles le Septième et d’Agnès Sorel. Mon père avait poursuivi la carrière des armes dans les premières décennies de ce règne. Il fut de ceux qui accompagnèrent le roi Stanislas à Varsovie lorsque ce monarque tenta de reprendre son trône. Il le suivit ensuite dans sa fuite jusqu’à Dantzig, avant d’être rappelé en France par le cardinal de Fleury et de m’y concevoir. Lorsque je naquis, à Paris, il y a de cela vingt-huit ans, l’ancien roi de Pologne se trouvait à Meudon. Mon père, allant le trouver pour le service du roi – la dévolution qui devait être faite au souverain déchu des duchés de Lorraine et de Bar –, lui fit demande d’être le parrain de son fils nouveau-né, ce que le père de la reine, qui avait apprécié ses talents lors de leurs communes aventures, lui concéda bien volontiers. Pour en revenir au duc mon géniteur, il tint aussi, sous notre présent maître, divers offices à la Cour, sous l’égide des princes de Condé, grand-maîtres de France, du comte de Toulouse, bâtard de Louis XIV, et de son fils le duc de Penthièvre, qui s’étaient succédé comme grands veneurs de France. Pour moi, son unique héritier mâle, s’il m’arrive de courir le cerf, un peu malgré moi, je préfère poursuivre des proies d’un autre genre. Car, si je suis un grand seigneur, je dirais que je suis un grand seigneur, non pas méchant homme, n’en déplaise à Molière, n’exagérons point, mais disons, libertin de la
pire espèce, celle des bardaches [Celui qui est passif dans la sodomie, le bougre étant le partenaire actif. Le mot viendrait de l’arabe (« jeune garçon » ou « esclave »).] et des bougres, en un mot, ou en deux, un pédéraste, un antiphysique.
Je me souviens qu’enfant, mes regards étaient attirés par les jeunes laquais de notre hôtel, à la plaisante tournure dans leur livrée rouge et or. Lorsque je fus pubère, de temps à autre, dans le parc d’une de nos maisons des champs, lorsqu’il faisait chaud, l’été, échappant à la surveillance de mon précepteur, je filais jusqu’à la rivière, escomptant voir l’un ou l’autre de ceux-ci, voire plusieurs, se baigner dans l’onde en l’état de nature. Je dois dire que j’étais rarement déçu. Je sentais mon membre durcir dans ma culotte devant cette vision du Paradis terrestre avant la naissance d’Ève ; le jeune serviteur s’étant rhabillé et retourné à son office, je ne tardais pas à rentrer en courant au château, à regagner ma chambre prétextant quelque indisposition, et à satisfaire ma vigueur juvénile dans un mouchoir de dentelle.
La fréquentation du grand collège parisien où je fus étudiant ne fit rien pour me guérir de ce penchant qu’on dit funeste, qui était, je dois l’avouer, partagé par nombre de mes maîtres jésuites. Ce fut à l’un des jeunes pères du collège – il devait avoir à peine plus de trente ans – qu’il revint de commencer mon éducation. Un jour, ayant commis quelque faute dont je ne garde plus le souvenir du détail, il se proposa de m’administrer lui-même la correction. Il me conduisit en un petit cabinet, ferma la porte à clef, me fit mettre bas la culotte et saisit une poignée de verges. Pour que je ne me dérobasse pas à la punition – mais je n’opposais qu’une piètre résistance – il passa son bras gauche autour de mes reins, s’emparant au passage de l’objet dont il m’avait si bien appris à me servir. Il agita d’abord doucement les verges sur mes globes fessiers, jusqu’à ce que, son bras accélérant la force et le rythme de ses attouchements, mon membre éructât sur le parquet un jet de nectar brûlant, mettant ainsi un comble à ma félicité.
Il fut pour moi Socrate, et je fus pour lui Alcibiade. Du moins je le crus en ma candeur juvénile. Il m’expliquait, lorsqu’après avoir joui, l’animal en moi se faisait triste, se torturant l’âme à la perspective de ce qui l’attendait dans l’Au-delà pour ce crime, que, contrairement à ce qu’enseignait officiellement la Sainte Église, il n’y avait aucun mal à satisfaire ses pulsions naturelles entre individus du même sexe. Me décrivant ce que l’homme fait d’ordinaire avec la femme, et le con de celle-ci, chose que je n’avais encore jamais vue, il me disait que, si Dieu avait voulu que la liqueur spermatique ne pût aller que dans le vase créé à l’effet de la génération, il aurait fait en sorte qu’elle ne se répandît point à l’extérieur de celui-ci. « Il est grand mal, me disait-il, de concevoir un enfant hors des liens sacrés du mariage, pis encore pour un prêtre. D’aucuns disent telle progéniture damnée. De la manière que nous pratiquons ensemble, nous ne faisons courir aucun péril à d’innocentes âmes à naître. » Il me citait l’exemple du pape Alexandre Borgia, engendrant quantité d’enfants maudits dès cette vie, incestueux, s’entretuant entre eux, promis à une mort ignominieuse en prélude aux gémonies de l’Enfer. Dieu nous préserve de tels papes ! Eh donc ! Il ne nous faudrait ainsi que des papes jésuites ? Mais il n’y en eut point jusqu’ici. « Et puis, ajoutait-il, dénonçant l’argument qui voulait que ce que nous faisions fût un crime contre Dieu et contre la Nature, quel est l’homme qui couche avec une femme qui songe en copulant à procréer ? Les motifs de celui qui se divertit avec un garçon ne sont pas davantage impurs. »
Si je gardais jalousement ce que je croyais être notre secret, celui du père et le mien, je ne tardais pas à entrapercevoir que, parmi mes condisciples, je n’étais pas le seul à recevoir ses faveurs. J’en fus dépité au début, mais je conçus vite le piquant de parties à plusieurs, le plaisir de recevoir le père dans mon fondement, tandis que la place de celui-ci, à la fois bougre et bardache, se voyait investie par un autre de ses élèves ès humanités à la fois de l’esprit et
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