Correspondance Nelly Kaplan-André Pieyre de Mandiargues

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1961 : la cinéaste Nelly Kaplan adresse au poète André Pieyre de Mandiargues une invitation pour la projection de son film Gustave Moreau. Il y vint et fut séduit. Cela marqua le début d’une éblouissante amitié amoureuse où deux êtres libres déclinèrent à tous les temps les diverses facettes de l’érotisme, de l’insolence, de l’humour et de l’admiration réciproque. En témoigne cette correspondance joyeusement échangée pendant trois décennies, à travers laquelle ils n’ont eu de cesse de rire d’eux-mêmes et d’autrui, notamment quand les intrigues de ce que l’on appelle la République des Lettres inspiraient leurs commentaires. Ils parvinrent même à démasquer un « corbeau » à l’écriture aigrie et pitoyable, qui s’est avéré être un écrivain célèbre et respecté…
Publié le : mercredi 21 janvier 2015
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EAN13 : 9791021009158
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maq kaplan-crg:Mise en page 1 14/04/09 15:25 Page 1
la Biblio thèq ue d’Évelyne Lever la Biblio thèq ue d’Évelyne Lever
NELLY KAPLAN
ANDRÉ PIEYRE
DE MANDIARGUES
961 : la cinéaste Nelly Kaplan adresse au poète
André Pieyre de Mandiargues une invitation
pour la projection de son film Gustave Moreau.
Il y vint et fut séduit. Cela marqua le début1d’une éblouissante amitié amoureuse où deux «Écris-moi
êtres libres déclinèrent à tous les temps les diverses
facettes de l’érotisme, de l’insolence, de l’humour tes hauts faits et de l’admiration réciproque. En témoigne cette
correspondance joyeusement échangée pendant
trois décennies, à travers laquelle ils n’ont eu de cesse et tes crimes…»de rire d’eux-mêmes et d’autrui, notamment quand
les intrigues de ce que l’on appelle la République des
CORRESPONDANCELettres inspiraient leurs commentaires. Ils parvinrent
même à démasquer un «corbeau» à l’écriture aigrie 1962-1991
et pitoyable, qui s’est avéré être un écrivain célèbre
et respecté…
correspondance présentée et annotée par
nelly kaplan
Couverture:
Nelly Kaplan, 1970 © Nelly Kaplan
André Pieyre de Mandiargues et Nelly Kaplan
à Venise © Nelly Kaplan.
ISBN : 978-2-84734-601-5
Imprimé en France 05-09 15 m
nelly kaplan et andré pieyre de mandiargues
correspondance présentée et annotée par Nelly KaplanDossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
Date : 3/4/2009 7h57 Page 2/95Dossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
Date : 3/4/2009 7h57 Page 3/95
Écris-moi tes hauts faits et tes crimesDossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
Date : 3/4/2009 7h57 Page 4/95Dossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
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NELLY KAPLAN
ANDRÉ PIEYRE DE MANDIARGUES
«Écris-moi tes hauts faits
et tes crimes…»
CORRESPONDANCE
1962-1991
LA BIBLIOTHÈQUE D’ÉVELYNE LEVER
TallandierDossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
Date : 3/4/2009 7h57 Page 6/95
Cet ouvrage est publié avec le soutien de la Fondation d’entreprise La Poste.
La Fondation d’entreprise La Poste a pour objectif de soutenir l’expression
écrite en aidant l’édition de correspondances, en favorisant les manifestations
artistiques qui rendent plus vivantes la lettre et l’écriture, en encourageant les
jeunes talents qui associent texte et musique et en s’engageant en faveur des
exclus de l’écriture.
http://www.fondationlaposte.org
© Éditions Tallandier, 2009
Éditions Tallandier, 2, rue de Rotrou, 75006 Paris
Les photos font partie de la collection Nelly Kaplan.
Tous droits réservés.
Les reproductions des lettres de Nelly Kaplan
nous ont été gracieusement fournies par l’IMEC.Dossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
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SOMMAIRE
Avant-propos par Nelly Kaplan . . . ................. 9
Qui est Belen? par André Pieyre de Mandiargues . . ..... 11
Correspondance ................................ 13
Quelques dédicaces . ................ 85Dossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
Date : 3/4/2009 7h57 Page 8/95Dossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
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AVANT-PROPOS
Il y a des hommes à femmes. La monogamie n’est pas leur
fort. On les critique, on les jalouse, on les admire en secret.
Il a aussi des femmes à hommes. La n’est pas leur
fort. On les critique beaucoup, on les jalouse en secret et on ne
lesadmirepoint.
Étrange inégalité dont j’attends l’explication par le
truchement d’une savante thèse en Sorbonne.
En ce qui me concerne, ayant abordé bien plus que le milieu
du chemin de ma vie, et me trouvant depuis toujours dans une
forêt obscure où je fabrique ma propre lumière, je m’aperçois
que j’ai toujours été une femme à hommes. Dans le tumulte de
mesamours,l’unitéfutpresquetoujoursabsente.Direquecette
«non-exclusivité»plaîtàmesamantsseraitmentir.J’aibeauleur
expliquer que cela n’enlève rien à la beauté et à l’intensité de
nosrapports,ceshommes,presquetoujoursdesartistesouvertsà
toutes les aventures de l’esprit, refusent bizarrement mon
attitudeavecdesréactionsdeviergeseffarouchées.
Je n’ai connu qu’une exception: l’amitié amoureuse que j’ai
vécue dans les années soixante avec André Pieyre de
Mandiargues, l’une des plus ludiques et des plus charmantes de
ma vie sentimentale. Pas d’orages, pas de remontrances,
beaucoup d’humour et, pendant deux années, des rapports érotiques
puissants ayant pour témoin un bizarre lit recouvert de velours
rouge dont il est souvent question dans les échanges; rapports
qui évoluèrent vers une affection jamais désavouée. Nous avons
ri ensemble, d’autrui et de nous-mêmes, avec cet humour qui
nous était commun: la plus haute révolte de l’esprit. Il savait
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ÉCRIS-MOI TES HAUTS FAITS ET TES CRIMES
que je vivais en même temps d’autres amours. Je savais qu’il
attendait toujours le retour de Bona, (retour qui eut lieu
quelques années plus tard). Bona, sa grande passion, avec qui il
se remaria. La parenthèse amoureuse qui nous unissait n’avait
rien à voir avec tout cela, c’était un cadeau qui ne se refuse pas.
Quand, plus tard, je lui ai présenté un être qui devint important
dans ma vie, il l’accueillit avec amitié; cette même amitié que
Bona et moi-même avions toujours ressentie l’une pour l’autre.
Je connaissais depuis longtemps l’œuvre d’André Pieyre, mais
nous nous sommes rencontrés seulement en 1961, lors de la
présentation de mon film consacré à Gustave Moreau. Ce fut le
début de notre amitié, et d’une longue correspondance. J’avais
conservé ses lettres, et j’ai eu la chance d’avoir une copie des
miennes (certaines semblent manquer, mais il s’agit peut-être
des missives que je n’ai écrites qu’en rêve et que, bien entendu,
André recevait par des voies qui nous étaient exclusives).
L’Imec a eu l’amabilité de me faire parvenir des copies.
Lastbutnotleast,queSibylledeMandiargues,quim’honorede
son amitié, reçoive ici mes remerciements pour l’élégance avec
laquelle elle m’autorisa, sans hésiter un seul instant, à publier la
correspondancequesonpèrem’avaitadressée.
N. K.Dossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
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QUI EST BELEN?
Bien avant que nous nous rencontrions, André Pieyre fut l’un des
premiers à deviner qui se cachait sous le pseudonyme de Belen, lors de la
parution de La Géométrie dans les Spasmes et de deux autres petits
livres édités par Éric Losfeld en 1959. Quand une nouvelle édition s’est
annoncée, tout naturellement je demandais à André de la préfacer. Elle
paruten1966,auxéditionsLaJeuneParquesousletitreLeRéservoir
desSens, accompagnée d’un texte de Philippe Soupault, qui était aussi
au courant de l’identité de l’auteur; les illustrations d’André Masson
remplaçaientcellesdeGustaveMoreaudespremièrespublications.
Parmi les petits phénomènes auxquels j’avoue donner autant
d’attention qu’à la plupart des «grands événements» de notre
époque,ilmefautsoulignerl’apparitionassezfréquentedelivres
insolites, perturbateurs, plus ou moins scandaleux sans l’être au
point d’avoir besoin du manteau, signés de pseudonymes qui
cachent des femmes évidemment. Après le premier moment
(plaisant) de surprise, laquestion,chaquefois, qui sepose,estde
savoir quelle est la nouvelle venue au joli jeu de la plume et du
masque. Et l’on a souvent des indices, et l’on n’est jamais tout à
fait sûr. Ainsi je fus bien intrigué quand je reçus au début de
1959 un livre intitulé La Géométrie dans les Spasmes, signé Belen,
illustrédedessinsdeGustaveMoreau.Deuxplaquettes,LaReine
des Sabbats…,et Délivrez-nous du Mâle,bientôtsuivirent.Quiest
Belen? me demandai-je alors. Qui donc use de cette brève
signature qui suggère les mots «belle Hélène» et qui se rattache
apparemment à Belenus, dieu des Gaulois, des Illyriens et des
Pannoniens, divinité solaire où l’on peut reconnaître l’Apollon
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ÉCRIS-MOI TES HAUTS FAITS ET TES CRIMES
desGrecs,l’HoruségyptienetleBaalphénicien?Pardéduction,
jecroisavoirrésolul’énigme.Auxautreslecteursdechercher…
Quoi qu’il en soit, Belen est un auteur qui n’est pas moins
charmant qu’intrigant, et je pense qu’elle ressemble à ses livres.
L’insolence est de ceux-là l’un des traits dominants, au premier
abord (c’est insolence encore que l’usage excessif qu’ils font des
calembours, ou que le mépris qu’ils affichent à l’égard de la
grammaire). Sa culture est à la fois étendue et particulière, et si
son goût va manifestement à la poésie, à l’érotisme, au conte
fantastique, à la science-fiction et aux histoires de vampires, il
m’a semblé trouver aussi comme des échos de La Sorcière de
Michelet, il m’a semblé retrouver parfois le ton et l’humour
glacial d’Alphonse Allais. Le parti de Belen est celui de tous les
révoltés.Sonpseudonymeestsolaire,maisellebranditledrapeau
noir.
Et puis il y a chez elle une façon de se prendre à son jeu, si
outré qu’il soit, et de ne pas celer l’émotion qu’elle ressent ni
la tendresse qu’elle porte au personnage inventé (sa propre
personne, souvent), devant laquelle nous ne saurions que nous
plaire et applaudir.
André Pieyre de MandiarguesDossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
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La première missive d’André, une carte postale représentant Sabina
ePoppea, école de J. Clouet, XVI siècle, daté du 18 janvier 1962, est
plutôt protocolaire. Heureusement, cela changea vite.
Une pensée admirative et respectueuse.
André Pieyre de Mandiargues
***
8 mai 1962. Nelly se trouvait à Cannes, pour le festival où son
court-métrage consacré au graveur Rodolphe Bresdin était en
compétition.
8 mai 1962
Il y a de vilains avions, probablement militaires, qui
bourdonnent dans le bleu ce matin, ma panthère, et je n’aime pas
ça… Il me faudrait ton beau regard vert ou ta griffe pour
chasser ces mouches du ciel ou de mon imagination; il faudrait tes
bellesmains,tesbras, ilfaudraitteslongues jambes surle velours
d’un canapé que tu connais, il faudrait tout ce qui est à Cannes
et qui n’est pas ici pour que je regarde le ciel et la terre avec un
peu moins d’antipathie que ce matin. Où mets-tu tout cela
qu’il me faudrait et qui est loin? Qu’es-tu en train de faire de
tout cela? J’y songe avec une certaine neurasthénie, qui
pourrait tourner à la fureur assez facilement. Je n’ai qu’à fermer les
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ÉCRIS-MOI TES HAUTS FAITS ET TES CRIMES
yeux pour revoir le feu de tes cheveux au-dessus de cette
extraordinaire couleur groseille que tu avais choisi dimanche pour
me faire une brûlure plus forte et plus durable, et pour mieux
imprimer en moi ton beau visage avant de me l’enlever sous
prétexte de «festival». Au diable ce festival (dont je souhaite
pourtant qu’il t’apporte tout ce que tu désires). Je ferme de
nouveau les yeux pour te rapprocher de moi autant qu’il se
peut, et j’en profite pour embrasser tes beaux genoux avec une
très dévotieuse affection.
André P. M.
***
Réponse à la lettre du 8 mai 62:
Nelly fait référence au livre d’André L’Anglais décrit dans le
châteaufermé.
Cher enfant dans ton château enfermé,
Es-tu sûr qu’il s’agissait d’avions?
Et si c’étaient seulement des motocyclettes ailées, venues
exprès pour agacer ta concierge? Ou pour t’agacer…?
Il fait assez beau et je me suis baignée deux fois. Mais j’étais
la seule… Encore mon héroïsme à dix degrés.
Mon film est mal programmé, trois fois hélas. Il passe lundi
avec un long-métrage du Congo! De quoi devenir colonialiste.
Etlafatigue,encore,toujours.Voilàleseulvampire,envérité
jeteledis.
Mon meilleur souvenir au velours encore rouge du baiser de
la reine; et à toi, envoyé par ta
Divine Comtquise
***
12 mai 1962
«Comtquise», dis-tu, ma Dorée? Je crois plutôt que c’est
«Comtexquise» qui t’irait bien et qu’il faudrait dire… La rouge
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ÉCRIS-MOI TES HAUTS FAITS ET TES CRIMES
alcôve est de cet avis assurément, s’il y a une mémoire des
choses, comme il me paraît tout à fait probable. Un rail du lit
s’est brisé hier matin. Je ne t’étonnerai pas trop, je l’espère, en
t’accusant, ou m’accusant ton absence, de cet accident. Le
froid, depuis que tu es parti, ne cesse d’augmenter. Les
motocyclettes tournent autour de ma vieille maison comme des loups.
La concierge est un peu plus folle chaque jour. Et Marie hurle à
cause d’une rage de dents…
Ne sois pas trop héroïque tout de même. Ne te baigne pas
dansunemeràdixdegrés.Neboispaslesangdupremiervenu,
je t’en prie. Ne te déshabille pas devant des pères dominicains.
Ne provoque pas la Sainte Inquisition. Sois attentive à ne pas
exposer aux mille et un dangers de ce temps la jeune et belle et
longue et douce et éclatante personne qui m’est si chère et si
précieuse,commetudevraislesavoir.
J’ai reçu une lettre d’un fou méchant et pieux qui m’écrit :
«Vous vieillirez, Monsieur. Votre corps connaîtra cette
déchéance lente et sûre, cette dégradation qui tuera le désir
chez les femmes, non en vous…»Ilm’écrit aussi : «Je vous
rappelle que les Sodomites constituent une immense part de
l’humanité. Ils pourraient dire aux normaux ce que disait
Tertullien, parlant au nom des chrétiens de son temps: Si nous
nous retirions d’au milieu de vous, vous seriez effrayés de votre
solitude…» Eh bien! Le fou, d’ailleurs, a préféré rester
anonyme. Mais (d’après le cachet de la poste) c’est un fou des
e«beaux quartiers». Il habite le XVI .
Pendant la guerre, j’ai logé dans cet hôtel Regina qui a la
chance de t’abriter. J’essaye de m’y transporter en songe, mais
je ne suis pas encore assez désincarné pour arriver à tout ce que
je voudrais. Si tu perçois quelque chose d’étrange et d’agréable,
une de ces nuits, ne t’étonne pas. Ce sera moi (du moins je
l’espère, le monde étant plein de caressants fantômes).
Et en attendant je suis à tes pieds, à l’intérieur de ton ombre
(ne laisse personne marcher dessus!)
André P. M.
***
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Du festival de Cannes, sur papier à en-tête de l’hôtel Regina,
mai 1962.
Lundi
Cher enfant,
J’arrive à chauffer la mer, mais quelle fatigue!
Il fait beau par bribes, et les films sont médiocres.
Je fabrique de ravissantes taches de rousseur.
Et t’embrasse.
Lady N.
***
Sans date. Cette lettre se situe entre le 12 et le 19 mai 1962.
L’allusion au «prince» concerne un autre réalisateur d’un
courtmétrage en compétition à Cannes qui avait eu une attitude très hostile à
l’égard de Nelly.
Lundi
Il est toujours fatigant d’être héroïque, Bellenelly, ne le sois
pas trop, reviens.
Selon Jean Paulhan, la lettre anonyme du fou méchant et
pieux serait de François Mauriac!!! L’écriture serait «identique»
à la sienne. On va la publier, sans doute, dans la N.R.F.
Que la merde recouvre le prince! Que la dalle du soldat
inconnu retombe sur tes zéros! Que jesois, bientôt, à tes pieds!
A. P. M.
***
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ÉCRIS-MOI TES HAUTS FAITS ET TES CRIMES
Sur papier en tête de l’hôtel Regina à Cannes.
Vendredi:
Cher enfant,
Je suis tout à fait «agraphe» et dégoûtée. Le «prince» et ses
producteurs ont déclenché à Cannes une campagne ordurière
contre moi.
Les héroïnes sont bien fatiguées. Les zéros, eux, ne le sont
pas.
Ta
Divine Marqtesse
***
19 mai 1962
Sans nouvelles de Cannes, ma grande déesse, cependant je
veux te dire que mes pensées sont autour de Belen et que
j’espère que Bresdin a crevé l’œil des spectateurs (si les peuples
n’avaient qu’unœil, un cœur, un sexe, nous aurions bientôt un
âge d’or illuminé par le seul éclat de ton superbe crin!)
1Bernard Dufour a beaucoup aimé Bresdin,maisiln’apas
aimé du tout Viridiana. Je crains qu’il ne devienne respectable.
Il est en train d’acheter une «propriété», sur le Lot, et il
voisinera ainsi avec André Breton. En ton absence, je ne tire de
plaisirs substantiels que de la cinémathèque, où j’ai revu
notamment Symphonie Nuptiale et où ce soir je vais voir les Damnés de
l’Océan. Au théâtre, un assez étonnant Idiot, hier, où Roman
Weingarten semblait tombé d’une planète moins ignoble que la
nôtre. Je souhaite que Cannes te procure des satisfactions plus
1. BernardDufour,néen1922,peintreetécrivainfrançais.Mandiargues
apréfacélecatalogued’unedesesexpositionsen1960.Lescinéphilesontpu
voir certaines de ses toiles dans le film de Jacques Rivette La Belle Noiseuse,
adaptation très libre du roman de Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu. (Note de
l’éditeur.)
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ÉCRIS-MOI TES HAUTS FAITS ET TES CRIMES
solides que celles-là, et en attendant ton retour, comme il se
doit,jesuisàtespieds.
André
***
Sur papier en tête de l’Eden Terrace Hôtel, à Stockholm, le 17 juin
1962.AndréPieyreadoraitvoyager,prendresavoitureetpartirversdes
destinations parfois incertaines. «Fuir, là-bas, fuir!» vers des oiseaux
ivres dont lui seulement connaissait l’espèce. Nelly commençait à
développer avec Abel Gance le projet du filmCyrano etd’Artagnan.Delà
sonconseildecontacterlepoèteYvesdeBayser.
Ce qu’il y a de plus curieux ici, Nellita ma belle amie, ce sont
les nuits blanches; à peine sombres, je crois que ce sont elles qui
merendenttellementnerveux.Tumedirais,jepense,qu’iln’ya
qu’à dormir pendant le jour (pendant les heures habituelles du
jour)etànepasfermerl’œildetoutelaprétenduenuit.Oui.Mais
tusaisquejesuisassezsoumisàmeshabitudes.Peut-êtretrop…
Je n’irai pas en Laponie, comme j’en avais eu l’idée, car le
temps est vraiment trop changeant pour un si long voyage, et
puis à Stockholm la vie est si chère que je n’ai presque plus
d’argent. Bientôt je crois que je vais repartir pour le sud. Je ne
serai pas fâché de me retrouver dans des pays où l’on tient sa
droite. Distrait comme je suis, j’ai du mal à me plier à cette
inversion, et une ou deux fois je n’ai pas été loin d’un accident.
D’autantplusqu’ilyapeud’étrangers etquelesindigènesn’ont
poureuxaucuneindulgence.
J’aurais dû te dire qu’Yves de Bayser est passionné pour
Cyrano, et que tu tirerais peut-être de lui quelque supplément
d’idée ou d’information pour le film. Il loge aux Cigognes, 5 rue
de Franqueville (Tro. 4016), et se réveille vers midi trente.
J’embrasse tes beaux genoux.
A. P. M.
***
20Dossier : tallandier304948_3b2 Document : Nelly_Kaplan
Date : 3/4/2009 7h57 Page 95/95
Dépôt légal: mai 2009
ISBN: 978-2-84734-601-5
Numéro d’éditeur: 3299
Imprimé en France

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