D'une tendresse ardente

De
Publié par

D’une tendresse ardente
Claude Éthier
Roman de 270 000 caractères, 45 600 mots.
L’action D’une tendresse ardente se déroule dans un quartier populaire et populeux de l’est de Montréal. Le roman met en scène Claude Éthier, jeune adulte de vingt ans, et Dominique Fraser, adolescent de seize ans. S’étant rencontrés dans un parc, ils passent un week-end ensemble, dans le logement de Claude. Ils étudient la géographie des corps, sans négliger le partage, par le dialogue, de leur humanité respective.
Retrouvez tous nos titres sur http://www.textesgais.fr/


Publié le : vendredi 26 février 2016
Lecture(s) : 5
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791029401282
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

 

 

 

 

 

 

 

D’une tendresse ardente

 

 

Claude Éthier

 

 

roman

 

 

À Dominique Fraser,

pour services insignes rendus.

 

 

« Quel prix d’une si tendre ardeur ! »

Jean Racine,

Pyrrhus

 

 

 

Présentation

Prologue

Chapitre 1 : Tour du locataire

Chapitre 2 : Dévêtement

Chapitre 3 : Exploration

Chapitre 4 : Confidences

Chapitre 5 : Nudité

Chapitre 6 : Ligne 69

Chapitre 7 : Frotti-frotta

Chapitre 8 : Courses

Chapitre 9 : Récapitulation

Chapitre 10 : Strip-tease alterné

Chapitre 11 : Connaître

Chapitre 12 : Dernière scène

Épilogue

 

 

 

 

Présentation

 

 

IL Y A DES LUSTRES, BEAUCOUP DE LUSTRES, Claude Éthier a lu et relu Le Cantique des Cantiques, qui l’a fortement impressionné et s’est imprégné dans sa mémoire affective. Ce poème célèbre non seulement l’amour entre un homme et une femme, mais, en outre, leur corps, composant ainsi un double blason ─ poème suggestif à telle enseigne que maints théologiens se sont interrogés sur la pertinence de sa présence dans les bibles hébraïque et chrétienne.

Repensant un jour au Cantique, monsieur Éthier s’est demandé s’il ne pouvait pas le transposer en récit « profane » élogiant les amours homosexuelles, uranistes en l’occurrence. Transposer l’hymne biblique, sans cependant la paraphraser. Ce projet a longtemps muri dans le cerveau de Claude. Puis il a enfin pris la plume afin de concrétiser son dessein.

L’action D’une tendresse ardente se déroule dans un quartier populaire et populeux de l’est de Montréal. Le roman met en scène Claude Éthier, jeune adulte de vingt ans, et Dominique Fraser, adolescent de seize ans. S’étant rencontrés dans un parc, ils passent un week-end ensemble, dans le logement de Claude. Ils étudient la géographie des corps, sans négliger le partage, par le dialogue, de leur humanité respective. Le récit se termine un dimanche après-midi par l’échange de leurs coordonnées et par la promesse de se revoir dès le vendredi suivant.

Sur le plan linguistique ou langagier, l’auteur allie le français dit normatif au français québécois, mariage qui me semble heureux. Mais je suis plutôt mal placé pour juger.

À ce stade, il ne reste qu’à nous exclamer, mon amant et moi, comme les marins d’antan : « À Dieu vat ! »

 

Dominique Fraser,

Montréal, ce lundi 16 novembre 2015

 

 

 

Prologue

 

 

JE M’APPELLE ÉTHIER, CLAUDE, prénom signifiant « le boiteux » et qui convient aux deux sexes. Donc, prénom passeport ou passe-partout ou rossignol trillant !

Je suis une vraie échalote, une grande perche de vingt ans ! Cheveux châtains mi-longs, yeux noisette. La taille de ma queue ? Je ne l’ai pas mesurée. Qui a des oreilles entende ! Tant pis ou tant mieux pour les autres, c’est selon.

Le jour béni des Rois ou des Rois bénis. Le premier que je passe tout fin seul dans mon appartement de trois pièces. Un taudis. Un vrai taudis, que j’ai su toutefois bien aménager. On entre dans le séjour. Contre le mur du fond s’appuie une bibliothèque bien fournie, laquelle dissimule le papier peint en partie arraché. Collée au plafond fissuré, une affiche figure une chapelle romane en plein champ : celle de Le Poët-Sigillat. À gauche de l’entrée se situe la cuisine, suffisamment grande pour servir de salle à manger, et dont la porte vitrée regarde sur un joli bâtiment néorenaissance, de sorte que je me pense parfois à Chambord, dans le département de Loir-et-Cher. Couverte de plantes, la fenêtre à espagnolette constitue la seule décoration de la pièce. Mais quelle décoration ! Quand je bouffe, j’ai l’impression de le faire dans une serre ou, rien n’étant trop beau ! dans le jardin en Éden au Levant. Enfin, ma monacale de chambre, qui donne sur une rue paisible, occupe la droite du logement.

Je termine à l’instant mon souper frugal : une salade de légumineuses aux couleurs variées, à laquelle j’ai ajouté une tomate et le quart d’un oignon rouge ; et, à part dans une assiette au marli peint à la main, quelques rondelles de cœur de palmier. Le tout, sans vinaigrette, arrosé d’un cahors : le Château Famaey. Un fameux vin. Comme dessert, j’ai mangé, tradition oblige, une galette des rois, sans fève. Mais à quoi m’aurait-il servi d’être couronné roi, si je n’eusse eu de drag queen ?

En tout état de cause, je suis en train de laver la vaisselle que je dépose dans un égouttoir. Cela ne me tente vraiment pas de l’essuyer tout de suite. À ma décharge, je dois préciser que je me sens nostalgique de mon enfance. Pour la fête des Rois, maman invitait (papa, lui, ne décidait jamais rien) des cousins, cousines, ainsi qu’une amie, autant fébriles que ma sœur cadette et moi, chacun, chacune espérant être tiré le roi ou la reine de la soirée. Quand le nom des élus était connu, des perdants protestaient pour la forme, d’autres pour de vrai. Or les uns et les autres faisaient assez rapidement obédience à leurs monarques. Et la joie, la liesse et la gaieté tapageuse revenaient alors. Les cris, les exclamations et les éclats de rire fusaient d’un peu partout autour de la table allongée, le tout ponctué du son de sifflets, gazous et autres guimbardes.

En bref, j’ai un cafard carabiné. Mitrailletté ! (Je préfère malgré tout le sentir en moi que de voir tout plein de cafards grouiller sur les murs !) Parce que, je le répète, je suis seul en ce soir du 6 janvier ; je me sens même esseulé. Et je m’ennuie de l’âme sœur ou, plutôt, du corps frère que je n’ai pas. Je vais dans le séjour et réfléchis à des moyens pour chasser l’ennui (que l’étymologie associe à la haine). À des moyens pour tuer un temps réputé inexorable, invincible : regarder la télé ou une vidéo, écouter des disques, lire Les Îles de la nuit d’Alain Grandbois, faire des mots croisés, rédiger mon journal intime, appeler un ami qui, pour faire exprès, doit être aux abonnés absents. De toute façon, je n’ai goût à aucune des activités que je viens d’énumérer. Reste le plaisir solitaire, la manustupration des anciens manuels de psychologie dépassés. Mais, ce jour d’hui, je voudrais me livrer à autre chose… avec autrui. « Rien ne vaut le plaisir partagé », affirme un proverbe chinois avec lequel je suis on ne peut plus d’accord.

Ah, et puis zut ! Au lieu de m’embêter chez moi, d’y tourner en rond comme un grizzly encagé, je décide tout bonnement de sortir afin de m’aérer le cerveau. J’enfile mon long manteau de drap doublé, acheté dans un surplus d’armée, moi pourtant pacifique et pacifiste ! Coiffe mon bonnet de laine. Chausse mes hautes bottes cosaques lacées. Prends mon écharpe et mes gants tricotés par maman. Ouvre et referme la porte de sortie, qui tient également lieu de porte d’entrée ! Tout dépend de la situation, du point de vue. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », n’est-ce pas, Pascal ?

Quoi qu’il en soit, un froid de canard ou de loup sévit. Un temps à ne pas mettre un serin des Canaries dehors ! La neige bien tapée crisse sous mes pas rapides. J’arrive enfin à la hauteur de ma voiture et m’empresse d’y monter. Brrr ! On dirait que je suis assis dans une glacière. Je pars le moteur. Allume le chauffage. Patiente plusieurs minutes. Essuie les vitres embuées. Nul besoin de me servir du GPS : je sais parfaitement où je m’en vais et sais comment m’y rendre, même les yeux et la queue bandés. Je démarre et me dirige vers le parc La Fontaine, lieu rêvé de drague montréalaise. Espère y cueillir quelqu’un d’aussi affamé et assoiffé que moi. Tellement assoiffé et affamé qu’il n’a pas plus froid aux yeux que bibi, malgré la température sibérienne et le vilain vent du nord. Il souffle un peu trop souvent à mon gré. Jusqu’à me rendre parfois hors d’haleine, à m’époumoner. Mais qu’y puis-je ? « Quand il n’y a rien à faire [c’est ici le cas], il faut faire avec », énonce la nouvelliste américaine Annie Proulx dans Brokeback Mountain.

Lové dans ma bulle, j’appuie sur le bouton du lecteur de CD. Le disque ne contient qu’un morceau, que j’écoute en boucle : « Je voulais te dire que je t’attends », chanson de Michel Jonasz interprétée par, entre autres, Diane Dufresne. Beau maso, je la fais spécialement tourner quand je suis triste, ce qui n’est pas le cas hic et nunc. L’espoir m’habite de la tête aux pieds. Du grenier poussiéreux à la cave au remugle qui prend à la gorge.

 

Je voulais te dire que je t’attends

Et tant pis si je prends mon temps.

Je t’attends. Je t’attends tout le temps,

Sans me décourager pourtant.

 

Je viens de tourner sur Sherbrooke. Je n’y roule ni trop vite ni trop lentement, à la vitesse permise, même si j’ai hâte, une hâte folle, d’arriver dans la forêt de Brocéliande, où m’attend peut-être, probablement, Lancelot du Lac ou quelque autre chevalier de la Table ronde. « Arrête de rêvasser, Éthier, et concentre-toi sur ta conduite », m’intime une voix intérieure, à laquelle j’obtempère.

Enfin rendu à destination. Après un temps fou, immesurable. Je gare ma voiture sur l’avenue du Parc-La-Fontaine. Nom en l’occurrence original ! J’emprunte une allée aussi déserte que venteuse, flanquée de bancs de neige, sur lesquels il est impérativement interdit de s’asseoir ! et dont la hauteur m’impressionne. C’est vrai qu’il floconne depuis la mi-novembre et qu’il n’y a pas eu de redoux. Encore une centaine de mètres ─ « je sais bien que les derniers centimètres sont de loin les plus pénibles, Éthier, mais vas-y, mon vieux : tu es capable ! » ─ et je m’abriterai, l’œil aux aguets.

Le chalet du parc, comme ti Joe connaissant le désigne, est en réalité une gargote où l’on ne sert que de la mal bouffe jusqu’au souper exclu. Le bâtiment semble venir à ma rencontre, grossit à vue d’œil. On pourrait le prendre, de l’extérieur, pour un manoir. Il est encadré de deux espaces pavés et couverts, évoquant des préaux. « Je me sens ben d’adon pour fére l’école buissonnière, yes sir ! » aurait pu s’exclamer un vieux prof rural d’antan.

Sous l’abri de gauche, côté façade, quelqu’une, plus vraisemblablement quelqu’un, regarde, en contre bas, un des étangs gelés converti en patinoire. J’ignore s’il y a effectivement des patineurs et des patineuses. La personne devant moi se redresse et se retourne. Mince et grand, l’inconnu m’aperçoit. J’avance de plus en plus, en ne hâtant cependant pas le pas. Il semble un peu plus jeune que moi. Me fixe du regard, sans broncher. Est-ce une invite, un bon signe ou son contraire ? Je suis sur le point de le savoir.

Je m’arrête sur le seuil invisible de l’abri. Suis intimidé, moi d’habitude audacieux, hardi. Ne sais trop quelle contenance adopter. Me sens gauche, moi pourtant droitier ! Zyeute mon vis-à-vis innommé, qui correspond à mes critères de beauté masculine. Il les dépasse, si ça se trouve. Je me pince pour m’assurer que je ne rêve pas. Non, je suis parfaitement éveillé. Se dresse donc près de moi la réincarnation d’Antinoüs, amant d’Hadrien, empereur romain. De son côté, l’homme ici présent doit me trouver sinon tout à fait moche, du moins ordinaire. « Tu ignoreras son avis tant qu’il ne se sera pas ouvert, débondé le cœur, Éthier. Entre temps, ne lui attribue donc pas un jugement qu’il ne porte peut-être même pas. »

Je me rapproche davantage de lui. Si j’étendais le bras, ma main pourrait effleurer sa joue. Mais ce serait prématuré. Je me borne à lui tendre la main. Il la serre fermement. Heureux présage. J’ose :

─ Bonsoir.

─ Salut.

─ Je m’appelle Claude Éthier. Et toi ?

─ Dominique Fraser, patronyme qu’il prononce Frazère.

─ Tiens, tiens ! Un autre prénom mixte, comme le mien.

─ Ça veut dire ?

─ Un prénom qu’on peut aussi bien donner à une fille qu’à un garçon.

─ C’est ben vrai, genre !

Je balance un instant avant de poser la question suivante :

─ Ami ?

─ Ami !

Pour l’instant, je me contente de mater ses yeux (d’un vert si troublant que je crois défaillir, mais me ressaisis à temps, sans besoin de sel volatil). Dominique en fait autant, sans apparemment chanceler. Durant des minutes, des siècles, voire des millénaires, le temps ne compte, ne se compte plus. En vérité, je baigne dans un milieu spatio-temporel inédit.

Nous ne bougeons pas, ne parlons plus et, surtout, ne nous touchons pas. Nous sommes comme en suspens. Figés, cataleptiques, hypnotisés l’un par l’autre. Question d’attiser le désir. Et ça fonctionne. En tout cas pour moi, qui me sens fondre peu à peu de volupté.

Je suis dorénavant si près de son visage, que nos haleines se confondent, s’emmêlent, montent en volute et disparaissent en un tournemain.

─ Tu me plais drôlement, Dominique !

─ Toi aussi, répond un Dominique timide, d’une voix à peine audible. Qu’est-ce qu’on va faire ?

─ Veux-tu que je sois un peu plus… entreprenant ?

─ Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie !

─ … Pas du tout ?

─ Ben non !

Je ne me fais évidemment pas prier deux fois. Prends, le plus tendrement du monde, son visage entre mes mains, visage ô combien doux ! Lui passe et repasse ad libitum ma langue gourmande sur ses lèvres lippues, savoureuses, qu’il entrouvre, m’arrêtant parfois aux commissures, pour le titiller davantage, lui. Or je me sens fébrile. Je constate que je me contrôle mal, que je suis en train de perdre les pédales. Ou de confondre celle des freins avec celle de l’accélérateur ! « Vas-y mollo, Éthier, sinon tu risques d’effaroucher ta sarcelle ! »

Sans crier gare tel un cheminot, je recule un brin et m’enquiers, comme pour me rassurer, malgré l’évidence : « Aimes-tu ça ? » Dominique répond tout à trac :

─ Mets-en, ostie ! Super ! J’ai pas d’autres mots pour exprimer ce que je ressens. C’est trop intense. Anyway, laisse-moi pas tomber, hein ?

─ Un fou !

Dominique me présente ses lèvres. Je reprends incontinent ma « vague besogne ». Noue mes bras autour de son cou, qui font alors office de collier. Lui m’enlace la taille. Nous nous étreignons à en crever, comme si nous voulions nous interpénétrer. J’introduis progressivement, dans sa bouche affolante, ma langue affolée. Elle caresse la sienne, la contourne, exécute une danse endiablée, véritable farandole, chatouille son palais enchanté, enchanteur, sa salive goûtant bon. La sienne, de langue, s’est emballée. Mon plaisir redouble, décuple ; il est si fort que j’en ai le tournis, le vertige, même en terrain plat ! La merveille.

Puis Dominique s’écarte. Je lui demande, inquiet :

─ Qu’est-ce qui se passe ?

─ Rien de spécial. Je veux simplement prendre une petite pause pour t’admirer. J’ai le droit, non ?

─ Tout à fait, monseigneur !

─ Tu me trouves pas trop poche, au moins ?

─ Ben voyons donc ! C’est tout le contraire, Dominique. Je te trouve très expérimenté. Prends-moi !

Il engage illico presto, dans ma bouche, sa langue. D’entrée de jeu, elle s’y ébaudit, s’y enhardit. À ma grande excitation. Je sens mon sexe croître davantage dans mon slip (comme si c’était possible), s’y sentir trop à l’étroit. Mon gland en sort, comme une tête de tortue de sa carapace. Habillé en pelures d’oignon comme je le suis, pas question, ô que non ! de rectifier la position saugrenue de ma queue. Qu’importe.

De plus en plus, j’ai soif, j’ai faim de toi, pensé-je. Je voudrais, sauf respect, te dévorer tout cru, pour être enfin rassasié. Mais le serais-je jamais ? Toujours est-il que, nouveau Phénix, tu renaîtrais sans cesse de tes restes, plus magnifique et plus bandant d’une fois à l’autre, à telle enseigne que, Baudelaire dixit, « les anges impuissants se damneraient pour toi ».

Nos lèvres sont soudées, rivées, aimantées. Comment les déprendre ? À force d’efforts, j’y parviens et interroge mon ami :

─ Voudrais-tu qu’on fasse plus ample connaissance ?

─ Beau dommage, man !

─ On est pas pour finir la soirée ici, dans ce cas. Tu nous vois déboutonner nos manteaux, dézipper nos braguettes, nous désliper et nous retrouver la queue à l’air ? La tienne et la mienne gèleraient en un rien de temps. Quelle horreur ! Je voudrais pas non plus qu’une patrouille de la police nous tombe dessus, nous prenne en flagrant délit d’amour, d’exhibitionnisme, de grossière indécence et j’en passe, nous menotte, nous embarque manu militari et nous conduise au poste pour un séjour de vingt-quatre heures, chacun dans sa cellule. Non merci, mon cher ! Cent fois non ! Je propose donc qu’on aille chez moi.

─ C’est loin ?

─ Dans Maisonneuve.

─ C’est pas la porte d’à côté !

─ Je suis motorisé.

─ OK, d’abord ! Mais tu sais, Claude, ç’aurait été la même réponse si t’avais pas eu de char. Autrement dit, je suis prêt à te suivre jusqu’au bout des mondes habités, genre.

─ Moi aussi, et même au-delà, parce que je te trouve super chouette.

─ Merci. Je le prends pour un compliment.

─ C’en est un, mérité, et c’est la pure vérité.

─ Eh ben, si on se mettait en branle ?

Je vois déjà la scène : je te branle et, en même temps, tu me branles. L’échange de bons procédés, conformément à l’accord d’Helsinki sur la « libre circulation des hommes et des idées ».

Nous quittons l’abri magique, enchanté, moi un tantinet chagrin. Mais je me console en pensant que nous mettrons incessamment le cap sous des cieux plus cléments, où nous dépêcherons lentement l’ouvrage amorcé. Promis, juré, craché. Nous marchons au même rythme sur la même allée que j’ai prise pour venir, mais à rebours. Évidemment ! Dominique me prend la main. Je lui fais la bise. Me sens aussi léger que le canot de la chasse galerie, qu’un gros flocon de neige paresseux, se dodelinant de-ci de-là dans l’air vif. Léviterais, même si l’on me lestait de bijoux d’or massif. Nous balançons nos bras, comme deux gamins heureux. Nous nous échangeons des regards en coulisse, des clins d’œil complices, des sourires entendus. C’est la seule, la vraie dolce vita. La douce vie des amants, fussent-ils de rencontre. 

 

 

 

Chapitre 1 : Tour du locataire

 

 

J’AVISE MON BAZOU TOUT DÉRINCHÉ, involable, et l’atteins. Aucune des deux serrures n’étant bloquée par le gel, ouf ! j’ouvre aisément la portière côté passager, puis celle côté conducteur. L’intérieur fait toujours office de frigo. Brrr (bis) ! Mais, au moins, nous y sommes protégés de la bise. Je rallume et moteur et chauffage. Dominique me rallume, qui a tourné la tête vers moi et m’embrasse indécemment. M’est avis que la canicule, période canine ! va bientôt succéder à l’hiver… Je rêve en couleurs, celles de l’arc-en-ciel. C’est un droit inscrit dans la constitution du Canada, le Québec, hélas ! n’ayant toujours pas de loi fondamentale.

Je décolle en fou. Un vrai kick down. J’écrase aussitôt la pédale de frein. À toute action correspond toujours une réaction (quelquefois une érection !) égale et opposée. En l’occurrence, Dominique et moi sommes projetés vers l’avant. Mais nous sortons heureusement indemnes de l’incident.

─ Tu conduis toujours comme ça, ostie ?

─ Ben non. Excuse-moi. J’ai fait une fausse manœuvre.

Parce que j’étais encore en pensée à côté du fameux chalet. Un château enchanté. Le paradis. Mais, là, je suis redescendu sur terre. Plancher des vaches et des humains. T’as pas à t’en faire, l’ami. Je vais être prudent. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer, pourvu que tu m’y suives. Je vais être même très prudent. Pour que nous arrivions sains et saufs à la maison, qui nous attend désespérément. D’autant plus prudent que tu es là, à mes côtés, et que, veux, veux pas, tu me divertis au sens pascalien du terme. En d’autres mots, tu me distrais. Mais je ne te le dis pas, des fois qu’il te prendrait l’idée saugrenue de descendre.

Je reprends la route, de façon responsable, cette fois. Tiens fermement le volant à deux mains, à l’instar de l’ex-premier ministre du Québec Jean Charest ! Mains que j’ai tendance, c’est génétique, à avoir baladeuses, à plus forte raison que Dominique vient de détacher sa canadienne. Je respecte les arrêts, ne brûle point les feux rouges, en prends plutôt prétexte pour saisir et serrer la cuisse gauche de mon passager. « Ah, ce que tu peux être profiteur, des fois, Éthier ! » Merci du compliment, cher alter ego. Je te revaudrai ça un de ces jours. Et pas dans la semaine des quatre jeudis et des trois dimanches. Foi de rancunier !

─ Claude ?

─ Oui, c’est mon prénom ! J’écoute.

─ Qu’est-ce que tu fais dans la vie, à part de crouser dans les parcs ?

─ Qu’est-ce qu’y faut pas entendre ! Je suis quand même pas un satyre !

─ Je blaguais.

─ Je m’en suis douté. Pour répondre à ta question, je suis en train de terminer mon cégep. À l’automne, je vais entreprendre mon bac à l’université McGill.

─ En quoi ?

─ Littératures française et québécoise.

─ Je pensais pas qu’y avait des cours en français, là-bas.

─ Eh bien, tu le sais maintenant. Et toi, que fabriques-tu, sauf draguer dans le parc La Fontaine, le soir venu ?

─ T’as ta revanche !

─ 1-1, donc !

Fin de la troisième période. Match nul. D’où prolongation. Youpi !

─ Moi, je suis au secondaire, dans une école privée.

─ Rien de trop beau pour la classe ouvrière !

─ Niaise-moi pas ! Pour l’instant, parce que je change souvent de chemise et d’idée, une vraie girouette, je veux devenir psychologue, genre.

─ Beau projet. Quand tu seras diplômé, tu pourras peut-être m’aider, parce que je déménage à temps perdu, je divague à mes heures. Il dit : « vague », et la mer écuma.

─ Comment ?

─ Oublie ce que tu viens de ne pas entendre ! Ça m’arrive de penser à voix haute. C’est pour ça qu’on me dit barjo, dingo. Je suis effectivement atteint de folie douce.

─ Contre celle-là, y a rien à faire. Je suis bien placé pour le savoir.

─ On a au moins un point commun. J’ai donc pas tort d’avoir toujours pensé qu’on est fait pour s’entendre !

─ Moi aussi, j’y pense, mais ça fait moins longtemps que toi !

─ Pour continuer dans la même veine, je me suis demandé tantôt pourquoi on s’est pas rencontré avant de se connaître ! Question difficile à laquelle t’as peut-être une réponse ?

─ Laisse-moi réfléchir un peu… Bon, j’ai trouvé. Parce que ta maman, qui est lesbienne, voulait pas en entendre parler !

─ Ça donne à songer… Bon, on est sur le point d’arriver. Un virage à droite, et ça y est. Pas trop inquiet de l’avenir immédiat ?

─ Juste un peu…

─ Prends ça cool, jeune homme.

─ … et surtout très excité, genre.

─ Ça promet !

Nous montons dare-dare, comme deux zélés… genre ! dans les escaliers, l’un extérieur et l’autre intérieur. Sur le palier, nous délaçons nos bottes, ce qui n’est ni un délassement ni une sinécure ! Maudit hiver !

─ Je les laisse ici ?

─ Non, y fait pas assez chaud dans la cage d’escalier commune. Y a un porte-bottes dans le salon, juste derrière la porte.

─ J’ai les orteils complètement gelé, genre.

─ Je vais te prêter mes pantoufles en mouton.

Clefs en main, je trouve la bonne, ouvre enfin la porte et la pousse. La première chose que Dominique aperçoit est naturellement la bibliothèque, dont il ne revient pas. Mais il ne me demande pas, contrairement à la plupart des invités, si j’en ai lu tous les bouquins. Non, Mallarmé. La chair n’est pas triste, et je n’ai pas lu tous les livres.

Je referme derrière moi. Après avoir déposé ses bottes, mon hôte s’approche de la bibliothèque improvisée, constituée de quelques planches et briques, piquées sur un chantier voisin, et lit plusieurs titres choisis au hasard : Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais, Les Possédés de Fédor Dostoïevski, Avant le chaos d’Alain Grandbois, Kamouraska d’Anne Hébert, les Œuvres poétiques complètes de Paul Verlaine et les Œuvres complètes d’Arthur Rimbaud, volume sur le dos duquel il promène l’index.

Je rejoins Dominique et récite « Âme te souvient-il? » du pauvre Lélian. La tête sur mon épaule, tout près de mes lèvres, mon ami écoute le poème et répète : « Notre entretien était souvent métaphysique. »

Tandis que je me dégraye, j’invite (à deux reprises) un Dominique dans la lune à en faire autant, « sinon tu risques de rôtir comme une pintade et autres volailles ». Il enlève ses habits d’hiver, premier striptease, que je vais ranger avec les miens dans la garde-robe. Pantoufles à la main, je m’empresse de revenir auprès de lui, que j’examine effrontément de la tête au pied et inversement. « Ouan ! On est chic and swell ! Jean moulant, marinière en… » (je palpe le tissu) « … en coton. T’es un vrai matelot, un mousse au long cours hors de son petit navire qui n’a jamais navigué sur la Méditerranée. »

Il rougit jusqu’aux oreilles et davantage, si ça se trouve.

─ T’es pas habitué à recevoir des compliments, hein ?

─ Non.

─ Es-tu capable de m’en faire un ?

─ Euh ! Je sais pas, moi… J’aime bien ta chemise.

─ C’est un début.

─ Elle est en quoi ?

─ En soie, couleur de saumon.

─ Pis t’es pas vilain dans ton jean.

─ De mieux en mieux. Veux-tu faire le tour du locataire ?

─ Pourquoi pas ! Ce serait peut-être bien que je me familiarise avec les lieux. On sait jamais…

─ Puisque nous sommes dans le salon, aussi bien commencer par la visite de la salle de bains.

L’« armoire d’eau » n’est rien moins que luxueuse. Quant à Dominique et moi, nous ne sommes rien de moins que luxurieux ! Lubriques jusqu’au bout de nos ongles non vernis ; ça se voit dans nos yeux. « Miteuse, elle est quand même pratique, des fois. J’ai pas besoin d’épiloguer sur le sujet. »

Puis je l’amène ailleurs.

─ Voici la chambre nuptiale !

─ Tu y as passé combien de nuits de noces ?

─ Je les ai pas comptées, très cher !

─ Je te volerais bien la commode, le vieux coffre et le lit de fer.

─ De laiton.

─ Excusez-moi !

─ C’est la belle Irène, une tante de maman, qui m’a donné tous les meubles anciens quand j’ai emménagé ici. Au fait, la pièce donne sur un petit balcon mitoyen, qui est pas déneigé.

Nous nous dirigeons ensuite directement vers la cuisine-salle à manger, moi sautillant, aiguillonné par le bien-aise, le bonheur. Ô l’insoutenable légèreté de l’être !

─ Mondou que t’as des belles plantes !

─ C’est vrai qu’elles sont magnifiques, vigoureuses à souhait. Faut dire aussi que je m’en occupe beaucoup. L’été, je les sors sur le balcon d’en arrière, qui est à l’abri des regards indiscrets et pas mal plus grand que celui d’en avant.

J’en peux plus ! J’en peux plus ! J’en peux plus ! Entraîne mon compagnon, l’adosse contre un mur et lui suce la lèvre inférieure, la lui mordille, tandis qu’il me caresse le visage, me joue dans les cheveux, son genou me frôlant l’entrejambe, où, bien sûr, ça réagit. J’enfonce la langue légèrement, profondément, légèrement dans sa bouche… Y entre, la quitte, y rentre. Entre deux embrassades à vivre, mourir et revivre, je prédis, prophète infaillible, ce qui va advenir de nous séance tenante. Afin de stimuler, d’accroître son appétit et le mien, pendant qu’il s’agite tel un arbuste aux folioles ébouriffées par le vent.

─ J’ai hâte de t’embrasser partout, même et surtout là où c’est le plus humide et le plus chaud, Dominique. Les Tropiques.

─ Moi aussi, j’ai hâte de te faire la même chose, Claude. Énormément.

─ D’explorer les régions les plus reculées de ce pays que tu es. Qui me sera de moins en moins étranger, de plus en plus familier.

─ Oui, découvre-moi. D’est en ouest et du nord au...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant