De toute mon âme

De
Publié par

« Mon amour pour lui dépasse tout. Sa seule présence suffit à me rendre heureuse. Avec lui, il ne s’agit pas d’offrir ou de recevoir. Je l’aime, c’est tout. Je remercie le Ciel parce qu’il existe. Je célèbre la beauté du monde parce qu’il en fait partie. Son bonheur est la seule chose qui m’importe. »

Depuis que son mari a péri dans un naufrage, Lucy est livrée à elle-même. Le titre et le domaine du comte de Maitland reviennent à un cousin peu scrupuleux, qui n’a que faire de Lucy et de son orphelinat. La jeune femme va donc devoir subvenir à ses besoins et à ceux de ses protégés. Recrutée comme comptable chez Lockwood & Unter, elle se voit confier d’importantes responsabilités, à condition toutefois de se rendre invisible en travaillant de nuit, car il est inconvenant pour une femme d’exercer une activité salariée. Dans le plus grand secret, elle collabore avec Carl, ingénieur de la compagnie. Ce dernier est subjugué par son charme et sa détermination, mais il est marié à une autre...


Publié le : vendredi 29 avril 2016
Lecture(s) : 15
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820525314
Nombre de pages : 384
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Marilyn Stellini

De toute mon âme

Le Cœur de Lucy – 2

Milady Romance

 

À l’amour ordinaire.

Prologue

Allan était mort. Noyé dans un naufrage aux antipodes de l’Angleterre. Ce n’était pas comme si un espoir était permis : son corps avait été retrouvé, rare cadavre boursouflé flottant parmi les décombres du navire. La plupart des autres passagers avaient été avalés par les eaux. C’était ce qu’annonçait la lettre du gouverneur de la colonie du Maryland auquel mon époux devait rendre visite.

Feu le comte de Lauderdale était mort à trente-cinq ans à peine, sans laisser de descendance.

Je consacrai beaucoup d’énergie à tenter de refréner ma tristesse. J’aurais pourtant dû laisser libre cours aux violentes émotions qui s’agitaient en moi et ne demandaient qu’à s’exprimer. Je muselai de la même manière la voix qui me susurrait que le sort s’acharnait contre moi. Que j’étais maudite. Je n’avais pas encore fêté mon vingt et unième anniversaire et j’avais aimé à la folie et eu le cœur brisé. J’étais orpheline, j’avais perdu un enfant et j’étais désormais veuve.

 

1

Nouvelle vie

Ma belle-mère, Catherine Maitland, n’avait elle-même jamais rencontré Arthur James Maitland. Cousin au second degré de feu le huitième comte de Lauderdale, mon époux, il était en conséquence l’héritier du domaine et du titre. Sa voiture venait d’apparaître au dernier tournant du sentier qui fendait la falaise sur laquelle était juché le castel.

— Bien, déclara d’une voix froide la duchesse douairière de Lauderdale, voyons à quelle sauce nous allons être mangées.

 

Je maudis une fois de plus mon ventre stérile. Si j’étais parvenue à donner un héritier à Allan, nous n’en aurions pas été là.

— Aussi, vous comprendrez aisément que lady Maitland et moi-même ne pourrons véritablement investir notre nouvelle demeure qu’à ces conditions, achevait Mr Maitland.

Non,lordMaitland, me corrigeai-je mentalement.

Désormais,lordMaitland était cet homme odieux qui venait de nous annoncer froidement que Catherine et moi-même devions quitter Orminston Castle dans les plus brefs délais.

Je n’étais pas réellement surprise, il paraissait naturel que la veuve du précédent maître du castel quitte les lieux. Je m’étais interrogée à ce sujet : en étais-je attristée ? Soulagée ? Les deux émotions se mêlaient certainement à parts égales dans mon cœur. Je chérissais les souvenirs qui surgissaient dans la douleur à chaque recoin de la grande bâtisse. Et je chérissais cette douleur. Sans doute n’aurais-je pas eu la force de renoncer à cette flagellation de mon propre chef.

Je contemplai les traits du nouveau lord Maitland, et la révolte monta en moi si subitement que je ne pus la réprimer. Lord Maitland ne pouvait être à mes yeux que l’homme que j’avais aimé, l’homme qui posait sur moi ses yeux d’un bleu céleste, l’homme dont les sourires reflétaient son amour pour la vie, une vie qu’il aimait encore plus depuis que je partageais la sienne. Le fait que le titre de lord Maitland désigne désormais cet individu si suffisant, si pompeux, si pontifiant, me faisait l’effet d’un blasphème, d’une insulte à la mémoire d’Allan ! En proie à une grande nervosité, je me levai et oubliai de décrisper mes mains du plateau de la desserte, renversant tout ce qui s’y trouvait dans un fracas de porcelaine. Le service à thé que nous avions choisi la veille du dernier voyage d’Allan… Les larmes jaillirent sans prévenir. Je les laissai couler le long de mes joues puis goutter sur mes mains sans prendre la peine de les essuyer.

La nouvelle lady Maitland, qui attribua mes larmes au fait que j’étais chassée du castel, sembla trouver de circonstance de formuler quelques paroles de réconfort pour briser le silence.

— Vous pourrez peut-être emporter avec vous quelques objets, en souvenir…

Son époux enchaîna :

— N’ayez crainte, votre subsistance est assurée : vous bénéficierez de cent cinquante livres de rente annuelle ! Aucune disposition testamentaire ne m’y oblige, mais je suis heureux de pouvoir faire ce geste en votre faveur, en mémoire de mon cousin. Vous pourrez en bénéficier tant que vous ne contracterez pas de nouvelle union, bien entendu.

— Si vous vous remariez un jour ! renchérit avec insouciance sa péronnelle d’épouse.

Tenant à peine sur mes jambes, je me dirigeai sans un mot en direction de la porte.

— Une dernière chose, chère cousine, ajouta Arthur Maitland.

Il marqua une pause empruntée.

— Nous donnons déjà beaucoup aux nécessiteux de la paroisse. Je suis navré de ne pouvoir contribuer dorénavant au financement de l’orphelinat. Je me devais de vous l’annoncer au plus tôt afin que vous preniez vos dispositions.

Après avoir marqué un arrêt pour l’écouter, je pressai le pas pour pouvoir me retenir au chambranle de la porte. Je me sentais sur le point de défaillir.

 

La duchesse douairière, bien qu’attristée de devoir quitter le castel dans lequel elle avait vécu des décennies, m’avait priée de ne pas la plaindre. Un testament rédigé au temps du père d’Allan lui assurait un revenu confortable qui lui permettrait de ne pas sacrifier son train de vie. C’était parce que cette préoccupation était la priorité de lady Catherine Maitland, qu’elle ne m’avait accordé que cinquante livres annuelles pour la subsistance de l’orphelinat.

Vingt-sept enfants dont la survie dépendait de moi moyennant trois cent quatre-vingts livres de dépense annuelle. Les deux chiffres tournaient en rond au-dessus de moi, s’entrechoquaient et piquaient des pointes de vitesse comme des rapaces qui se battent dans le ciel. Je fermais les yeux de toutes mes forces, mais le compte accablant de mes responsabilités tourbillonnait sans relâche sous mes paupières. Deux cents livres étaient d’ores et déjà assurées. Mais où diable allais-je trouver les cent quatre-vingts livres manquantes chaque année ?

— Où ça ? Où ça Allan ? criai-je, seule dans le noir, allongée sur le lit de la chambre que j’avais coutume d’occuper avant de devenir l’épouse d’Allan.

Et où mon cœur avait connu ses premiers émois…

Cela faisait près de deux années que je n’y avais pas même pénétré de nouveau.

Mais nos appartements étaient, dès ce jour, occupés par les nouveaux maîtres des lieux…

— Tu n’aurais pas pu rédiger un testament en bonne et due forme ? repris-je mon monologue. Tu n’aurais pas pu prévoir que tu pouvais partir d’un jour à l’autre, avoir le culot de mourir dans la fleur de l’âge ? Nous abandonner Maddie et moi ! Nous laisser seules ! M’arracher le cœur…

Les larmes achevèrent d’étouffer ma voix qui n’était plus que murmure. Je me tins le ventre et me recroquevillai dans la digue de mes bras pour contenir à l’intérieur la douleur qui me fissurait, mais rien à faire, les larmes continuaient de se déverser à flots.

 

— Hâtez-vous, Lucy ! me pria Emma, la jeune épouse de mon frère.

Comment aurais-je pu avoir un quelconque entrain à quitter ce lieu où j’avais vécu heureuse, si heureuse ? Où j’avais appris ce que signifiait d’être aimée de manière inconditionnelle ? Allan m’avait aimée au premier regard, et moi, je l’avais aimé de tout mon être comme le meilleur homme que je ne connaîtrais probablement jamais.

— Tu vas adorer être entourée de tous ces enfants, Maddie, adressa un peu plus tard, dans l’habitacle du landau, Emma à sa jeune sœur.

Ce n’était pas que Maddie n’avait plus que moi au monde, elle avait Emma et son grand frère, mais j’étais sa mère. J’avais accueilli cette fillette alors qu’elle avait à peine plus d’un an, j’étais la seule figure maternelle qu’elle avait jamais eue. Elle était aussi ce qui me restait de plus précieux en ce bas monde, avec ses aînés. Toutefois, ma relation était plus étroite avec elle du fait de ce besoin mutuel qui s’était créé, un besoin vital, pour elle comme pour moi. Probablement plus encore pour moi.

Maddie adorait passer ses journées à Blooming avec les autres enfants. Elle avait aussi adoré passer ses soirées sur les genoux de son père adoptif, l’homme qui lui avait rendu la parole et le sourire, Allan. Traumatisée par une enfance que je préférais m’abstenir d’imaginer, Maddie était muette avant de le rencontrer. La colère m’étreignait le cœur lorsque je songeais qu’à quatre ans, elle avait déjà connu le pire, et la perte de l’être qu’elle adulait littéralement. Elle n’avait pas pleuré, lorsque je lui avais annoncé la mort d’Allan. Sans doute les pleurs étaient-ils une forme de deuil réservée aux adultes. Elle avait compris, j’avais vu la tristesse dans son regard, mais elle s’était tenue droite, en suspens quelques secondes, et avait repris son gribouillage avec plus de concentration, plus d’obstination, sans mot dire. Déjà orpheline, la mort était un concept avec lequel elle était familiarisée. Et puis, le soir, elle avait éclaté en sanglots dans mes bras, pour un rien, une contrariété. Elle avait passé la nuit blottie contre moi et je l’avais étreinte de toutes mes forces. J’étais son seul refuge.

 

L’orphelinat, le domaine de Blooming, fut bientôt en vue. Il s’agissait d’un grand manoir battu par les vents à l’orée d’une forêt mystérieuse. La bâtisse était rectiligne, ses quatre côtés égaux, les fenêtres des trois niveaux alignées, la fantaisie de six jacobines mise à part. Un porche à colonnes de pierre grise trahissait pourtant, en souhaitant généreusement la bienvenue, l’aspect austère du manoir. Il suffisait de pénétrer à l’intérieur pour comprendre qu’on aurait eu tort de se fier trop vite aux apparences : les pièces du manoir étaient coquettes et confortables, le mobilier en bois au coloris pastel rehaussé de fleurs peintes était assorti au reste de la décoration. La joie de vivre des vingt-sept enfants et de leurs nourrices, gouvernantes et institutrice qui vivaient là ajoutait encore à la gaieté des lieux.

Au dernier étage, se trouvaient des appartements composés d’une chambre, d’une antichambre, d’un petit salon et d’un bureau, réservés pour mon usage personnel. Même lorsque je résidais encore à Orminston, mais qu’Allan était en voyage, j’avais passé en ces lieux de nombreuses nuits. Peut-être ces voyages avaient-ils été la seule ombre au tableau de notre mariage. Allan avait été un véritable oiseau migrateur, ne se fixant jamais bien longtemps à un endroit, son foyer y compris. Les premiers mois, il était resté auprès de moi, partageant avec moi l’émerveillement de la découverte de l’autre et de la vie à deux. Puis il avait contenu son besoin d’ailleurs pour me préserver. Enfin, lorsque je l’avais vu irascible, piaffant d’impatience, j’avais composé un masque impassible auquel nous avions fait semblant de croire tous deux, pour lui dire que j’aurais de quoi m’occuper en son absence. Il était parti une première fois, puis une autre, et une autre encore. Il s’absentait souvent pendant de longues périodes. Il aurait dû me revenir de son dernier voyage aux Amériques au bout de trois mois, ç’aurait été le plus long séjour à l’étranger, mais sans doute pas le dernier.

J’avais beau être de nature solitaire, je découvrais une autre façon d’être seule, la véritable solitude, celle que l’on ressent lorsque votre compagnon de vie est loin de vous et que son absence se fait cruellement sentir… Et puis j’avais appris à apprivoiser cette solitude, à la tromper et la dérouter. J’avais compris que le fait de maintenir sans cesse mon esprit occupé m’aiderait à surmonter son absence. Je passais ainsi le plus clair de mon temps à Blooming auprès des enfants lorsque Allan était en voyage, et me consacrais à lui quand il était là. Je confiais alors la responsabilité de l’orphelinat à des employées fiables.

J’avais donc engagé quatre femmes triées sur le volet, qui formaient une équipe soudée, le tempérament des unes s’accordant merveilleusement à celui des autres. Il y avait tout d’abord eu Abigail. C’était une matrone discrète, rigide et de forte corpulence, dont le premier geste du matin consistait à relever ses cheveux gris sous un bonnet de la même couleur en une coiffure stricte et le second, à boire un doigt de cognac, l’indispensable dose d’alcool quotidienne qu’elle veillait toutefois à ne jamais dépasser. J’avais ensuite fait la rencontre d’Alina, fille de diplomate russe qui avait à peu près le même âge que moi. Elle avait fui sa famille après avoir mis au monde un enfant mort-né, conçu hors mariage à l’âge de quinze ans. Malgré tout, sa douceur et sa gaieté naturelles n’avaient d’égal que sa force de travail. Il y avait ensuite eu l’institutrice, Mrs Carson, une veuve trentenaire, énergique et un brin revêche à première vue, mais qui cachait un cœur tendre. Enfin, Elspeth, la nourrice, était venue frapper à notre porte, réclamant un travail honnête après dix années de ménage dans une maison close, période trouble qu’elle s’abstenait d’évoquer autant que possible. Mariée, elle ne demeurait pas au manoir mais dans une maisonnette du village, entourée d’une marmaille en constante expansion, ce qui était bien pratique pour alimenter les nourrissons dont nous devions nous occuper régulièrement.

J’apportais mon soutien à ces dames dans la mesure du possible, tout comme Emma. L’adolescente orpheline recueillie alors que j’étais encore Miss Hadley, et qui était devenue ma belle-sœur après avoir épousé Aaron, mon frère préféré, n’était pas ingrate et s’accommodait mal du désœuvrement. Demeurant non loin de Blooming, elle participait activement à la vie du manoir, un ou deux jours par semaine. Très dévote, c’était elle qui se chargeait d’enseigner le catéchisme et d’organiser les services religieux.

Désormais veuve, pas un instant je n’avais envisagé la possibilité de m’établir en un autre lieu qu’à Blooming, mon seul véritable foyer. Si j’en avais décidé autrement, il ne serait rien resté de mes maigres rentes. J’arrivais au manoir pour ne plus en repartir. Lors de ma période de deuil, j’avais été si sollicitée à Orminston dans mes obligations de veuve du comte, que l’on m’avait moins vue à Blooming, ce qui m’avait convenu, me permettant de gémir ma douleur tout mon saoul. L’intimité n’était pas concédée si aisément à l’orphelinat. Si m’y installer définitivement était inéluctable depuis la mort d’Allan, l’arrivée du nouveau comte m’avait bousculée et pressée.

À l’image d’un animal dont la période d’hibernation nécessaire était terminée, une fois ressortie à la lumière du jour à l’issue de deux semaines passées dans le noir, lorsque j’avais appris que mon mari nous avait quittés, les dames de Blooming m’accueillirent comme s’il s’agissait d’un jour comme un autre, sans faire de cas. À peine me témoignaient-elles leur affection et leur compassion, qui d’un ton plus doux que de coutume, qui d’une main dans le dos ou d’une tasse de thé parfumé. Mrs Carson, en revanche, affichait un air préoccupé qui prenait le pas sur ses autres attentions.

— Lady Maitland, pourrions-nous nous entretenirdès que possible ? me réclama-t-elle justement.

Je reposai ma tasse de thé et l’invitai à me suivre au troisième étage.

— Lady Maitland, commença-t-elle sitôt la porte de mon cabinet refermée, froissant nerveusement le tissu de sa jupe, ne m’en veuillez pas de mon indiscrétion involontaire, mais la sœur de mon époux a appris de la cousine de la fille de chambre Mary, d’Orminston Castle que, ou était-ce sa filleule ? Non, sa cousine, je crois, sa cousine…

— Madame Carson, ce détail n’a guère d’importance, l’encourageai-je, mi-impatiente, mi-amusée.

— Oh, oui, se reprit-elle, la sœur de mon époux a appris que vous n’auriez plus les moyens financiers de subvenir aux besoins de l’orphelinat. Ce sont les bruits qui courent.

— Oh…, fis-je à mon tour. Inutile de vous cacher la vérité. En effet, le neuvième comte de Lauderdale ne souhaite pas poursuivre l’œuvre de son prédécesseur. Mes propres deniers nous permettront de subsister quelques mois, le temps que je trouve une solution à long terme, mais n’ayez crainte pour votre place et vos gages, je…

— C’est justement de ce point précis dont je souhaitais vous entretenir, lady Maitland, m’interrompit-elle. Je vous présente ma démission.

Je retins un mouvement de panique. Mrs Carson était une institutrice remarquable, seule capable de jongler avec des enfants d’âges si divers. Comment trouverais-je une remplaçante à sa hauteur qui accepterait de faire la classe à des filles comme à des garçons ?

— Cela fait une année maintenant qu’un gentleman me demande assidûment en mariage. Mes scrupules m’ont toujours empêchée d’y songer sérieusement, mais désormais, la situation a changé, n’est-ce pas ? Une économie de cinquante livres annuelles de gages serait la bienvenue pour vous, et puisque vous résidez désormais de manière permanente à Blooming, il vous est tout à fait possible de faire la classe vous-même.

— Je n’avais pas songé à cela, admis-je, encore abasourdie.

J’allai m’asseoir derrière mon secrétaire, ou plutôt me laissai-je choir sur la chaise, à demi-absente, étudiant la possibilité de devenir institutrice de l’orphelinat.

— Aimez-vous ce gentilhomme ? demandai-je sans ambages à Mrs Carson.

J’avais pour habitude de prendre mes interlocuteurs par surprise grâce à la franchise de mes questions lorsque j’attendais une réponse sincère. Elle vint.

— Il a toute mon affection.

— Dans ce cas, je suppose qu’il est approprié de vous transmettre tous mes vœux de bonheur.

— Merci, me dit-elle les yeux brillants d’émotion.

Je regardai avec une émotion égale cette veuve qui trouvait de nouveau le bonheur. Une chance que je n’envisageais pas pour moi-même.

 

Quelques semaines avant le départ d’Allan pour les Amériques, je m’étais assoupie au soleil sur ses genoux, allongée sur une grosse pierre plate et chaude à peine plus haute que le niveau de la mer, en contrebas de la falaise et du castel. Souvent, nous passions des heures ainsi, mutiques, à nous délecter de la simple présence de l’autre, et à nous satisfaire de tout ce que nous échangions de silencieux. « Ne pars pas », fut ce que j’avais eu envie de lui dire pourtant tout le jour, mais je m’étais détendue tandis qu’il me massait le cuir chevelu, et j’avais fini par m’endormir…

Je m’étais promenée dans mon ventre, une caverne ténébreuse, froide et humide où régnait un silence de mort. J’y avais trouvé le corps d’un nourrisson gigantesque, à moins que je n’eusse considérablement rétréci. J’avais regardé ce corps gonfler, pourrir, se flétrir et n’être plus qu’ossements, trop abasourdie pour détourner les yeux, répétant silencieusement le nom d’Anna. Et puis les eaux s’étaient engouffrées dans la caverne, me portant au-dehors, me ballottant, me happant et me recrachant à intervalles réguliers, jusqu’à ce que je n’aie plus d’autre possibilité que d’avaler l’eau salée qui emplit mes poumons. J’étouffai et ressentis une douleur indescriptible. Mon âme quitta peu à peu ce corps, dont je compris qu’il n’était pas le mien. Une fois extraite de cette enveloppe charnelle, j’avais découvert un cadavre flottant à la surface. Ses yeux bleu ciel que j’aimais tant étaient figés et vitreux. Allan. Je m’étais réveillée en hurlant, et je n’avais pu m’empêcher de lui révéler mes craintes. Je l’avais supplié de ne pas repartir tout de suite.

— Quand suis-je censé périr ainsi ? m’avait-il demandé. Lors de ce voyage ? Ou lors du suivant ? Ou dans dix ans ? Dois-je cesser de vivre par peur de mourir ?

J’avais alors compris qu’il est plus cruel de briser les ailes d’un oiseau que de lui rompre le cou. Nous n’avions plus jamais évoqué le sujet, même si la crainte devenait plus obsédante à mesure que l’échéance approchait. Sans doute cette crainte m’avait-elle tant tétanisée qu’elle avait insidieusement généré une discorde entre nous. Pourtant, la peur de le perdre aurait dû me pousser à le chérir davantage… J’avais tant de regrets.

Lorsque, une fois Allan parti, j’avais reproduit la seconde partie de ce cauchemar, la noyade, j’avais su que j’avais vécu la mort de mon époux en concordance avec lui. J’avais ressenti ce qu’il avait ressenti, la douleur, la détresse, le choc, la panique, et puis le temps qui ralentit et l’inévitable reddition. Je n’avais pourtant pas osé envisager le deuil avant la lettre officielle du gouverneur. J’avais vécu vingt-sept jours à me priver de tout : d’air, de sommeil, de nourriture. J’avais l’impression d’avoir déserté mon corps depuis une éternité. Et puis j’avais parcouru des yeux les mots qui m’avaient définitivement plongée dans les abîmes. Le laudanum était la seule substance qui était entrée dans mon corps, le pot de chambre l’unique raison qui m’avait fait quitter le lit. Parfois, j’avais pensé à Maddie, entre les mains attentionnées de ses aînées et d’Aaron, mais la torpeur était plus forte que tout.

La quinzième nuit avait sonné la fin de ma retraite en l’apparition onirique d’Allan. Nous avions conversé, j’avais de nouveau senti ses doigts dans mes cheveux, j’avais de nouveau posé ma tête sur ses genoux, et puis nous avions ri.

— C’est bon, c’est merveilleux, mais c’est une illusion, Lucy, tu le sais ?

J’avais hoché la tête péniblement.

— Fais encore semblant avec moi, quelques instants, juste quelques instants de plus.

— Je ferai semblant, mais je veux que tu me promettes d’abord que toi tu feras semblant de vivre, de vivre vraiment. Et puis un jour, ce ne sera plus une mascarade, mais la réalité. Je veillerai sur toi tant que tu auras besoin de moi. Je veillerai sur toi.

— Mais…, avais-je objecté, j’aurai toujours besoin de toi.

— Promets, avait-il exigé.

J’avais promis. J’avais fait semblant de trouver un goût à la nourriture que j’ingurgitais, de sourire lorsque c’était approprié et d’avoir spontanément envie de converser avec mon entourage. Le jour où tout ceci n’était plus une mascarade n’était pas encore venu. Seul le devoir avait encore véritablement un sens. Et Maddie. Elle aurait pu être auprès d’Emma, Zach et Aaron, j’aurais pu lui épargner mes hémorragies et mes cicatrices, mais je n’avais pas la force de renoncer à elle.

Allan, lui aussi, avait tenu sa promesse. Je le sentais, bien souvent, penché par-dessus mon épaule, ou bien frôlant ma nuque, ou déposant un baiser sur mon front. Je lui parlais. Parfois, il me répondait. Trois fois rien, une symbolique dans l’un de mes rêves, un courant d’air dans une pièce fermée, un insecte qui se posait sur le dos de ma main. Il fallait savoir reconnaître les signes, car plus jamais il ne m’était apparu comme la nuit de ma promesse. Plus jamais jusqu’à cette nuit-là.

— Ma douce, tu te débats, tu mets des coups de pied dans l’eau, et cette angoisse pèse aussi sur ma propre poitrine. Ou bien pèserait-elle sur ma poitrine si j’en avais encore une.

— Oh, mon chéri, je t’interdis de plaisanter de ta mort.

— C’est parce que la mort n’est pas la fin que j’en plaisante, Lucy, et tu le comprendras un jour, toi aussi.

Les larmes débordèrent de mes yeux.

— Tu me manques tant, Allan, tu me manques tant… Sans toi, j’ai l’impression d’étouffer. Quand cela cessera-t-il, mon amour ?

— Plus vite que tu ne le crois. Aie confiance en la vie. Elle reprend toujours ses droits.

— Allan, fais-moi l’amour.

— Oui.

Je m’étais éveillée, les joues baignées de larmes, le bas-ventre moite et l’épiderme trop sensible. J’étais incapable de me rendormir. Je me levai en direction de la cuisine. Je restai pieds nus, accueillant avec reconnaissance le froid cru des dalles de pierre de l’escalier, qui me ramenait à la réalité. La grande horloge du hall indiquait 3 h 20. Je plaçai la bouilloire sur le poêle de fonte après avoir ravivé les braises et y avoir replacé une bûchette. Une infusion de valériane m’aiderait à retrouver le sommeil. Le laudanum, bien que très efficace, m’aurait troublé l’esprit toute la matinée.

Je bus mon infusion à petites gorgées en ne cessant de penser aux dernières volontés d’Allan. Sa demande était singulière : il fallait que je me rende le lendemain en début d’après-midi au principal relais-poste d’Édimbourg.

 

Il faisait beau. J’étais installée sur le banc, en face de l’entrée du relais de poste. Il était près de 14 heures. J’avais emporté un livre pour donner le change, mais j’avais été incapable d’en lire une page, assise au même endroit, absorbée par le spectacle de la rue. Je guettais un signe, qui pouvait prendre n’importe quelle forme. Je faisais régulièrement des allées et venues à l’intérieur du relais, mais je ne pouvais guère m’y attarder sans que l’on me demande en quoi l’on pouvait m’être utile.

Ce fut alors que deux gentlemen entre quarante et cinquante ans, tous deux de belle stature et très élégants, mais l’un très empâté et l’autre à la silhouette élancée, s’arrêtèrent près des buissons décharnés qui bordaient une allée, à deux pas de mon banc.

— Oh mon cher Unter, jamais je n’aurais cru possible une telle traîtrise ! Je sentais bien que mon épouse était ailleurs, l’on sent ces choses-là, mais, avec le comptable ! Le comptable, mon ami !

— Je comprends votre désarroi, Lockwood. Je l’ai renvoyé sur-le-champ, comme vous le savez. Ce salaud a eu ce qu’il méritait.

— Il va nous falloir un remplaçant rapidement.

— J’ai publié une annonce dans cette intention.

— Oh, je n’aurai plus jamais foi en mon personnel, désormais. Si seulement il était possible d’engager une femme, pour que je n’aie plus jamais à craindre d’avoir le dos tourné avec la mienne, renchérit le second.

C’était là ma chance. Le signe que j’attendais.

— Messieurs, je suis vraiment navrée d’avoir surpris votre conversation malgré moi, je n’avais pas l’intention d’être indiscrète, toutefois j’étais assise là et…

Les deux gentlemen me regardaient avec circonspection, se demandant où je voulais en venir. Je respirai et me lançai.

— Lady Maitland, enchantée. Je maîtrise parfaitement la comptabilité. J’ai secondé mon frère aîné à l’administration de notre domaine durant des années, supervisé l’intendant du castel d’Orminston avant mon veuvage, et j’administre également un orphelinat. De plus, ma curiosité naturelle m’enjoint à me tenir informée des diverses lois fiscales en vigueur.

Le regard des gentlemen, d’abord étonné, laissa place à la sidération. Il était impensable pour une femme de ma condition d’occuper un emploi.

— Vous n’êtes pas sérieuse, madame, me répondit le gentleman le plus élancé, de la part duquel je sentis tout de même une pointe d’intérêt.

D’après ce que j’avais compris, c’était celui dont l’épouse avait succombé aux charmes de son employé. Je m’engouffrai dans cette brèche.

— Prenez garde à ce que vous souhaitez, vous pourriez bien finir par l’obtenir. Vous avez besoin d’une comptable, me voilà. Je suis certaine de vous apporter entière satisfaction, accordez-moi un entretien à ce sujet.

Mon interlocuteur, Mr Lockwood, m’attrapa par le coude pour m’éloigner des passants qui auraient pu entendre notre conversation, visiblement très mal à l’aise.

— Madame, vous n’y songez pas.

— Oh que si, dis-je. Accordez-moi un entretien, je vous en prie. C’est tout ce que je vous demande, et puis je m’en vais.

— Soit, lâcha-t-il dans un souffle, soulagé de la perspective d’être momentanément débarrassé de moi, présentez-vous demain à cette adresse à 16 h 30.

Il me tendit nerveusement une carte que je saisis. Il aurait pu tout aussi bien ajouter : « Maintenant, partez avant de m’attirer un scandale. » C’est en tout cas ce que laissait deviner sa crispation.

— Je vous remercie. À demain, messieurs.

Ils me saluèrent en retour tandis que j’examinais la carte.

— Lockwood & Unter Industry, machines à vapeur, y lus-je à voix haute.

2

Lockwood & Unter Industry

J’avais le cœur qui battait un rien trop vite et trop fort, les mains moites, le souffle un peu court. C’était comme si la mécanique de mon corps s’était mise à fonctionner à plein régime, me dis-je, songeant aux machines que produisait la compagnie.

Le fiacre qui me menait aux bureaux de Lockwood & Unter Industry, société spécialisée dans la fabrication de machines à vapeur, amortissait les cahots de la route. J’étais largement en avance, et ma tenue était parfaitement de mise pour la circonstance : une robe de velours bleu nuit agrémentée d’un jabot boutonné jusqu’à ma gorge. J’espérais que mon allure générale renvoyait une image austère et inspirait confiance. La voie s’ouvrait largement devant moi pour me laisser négocier le nouveau tournant de ma vie, car, je le sentais, ma vie allait changer, et mon corps était en alerte.

Ma voiture s’immobilisa après avoir fait le tour d’une fontaine élégante surmontée d’une statuette d’ange, tout à fait représentative du faste des locaux de la compagnie Lockwood & Unter. Je m’étais renseignée : il ne s’agissait, à cet endroit, que des bureaux historiques de l’entreprise des deux fondateurs, qui avaient depuis lors fait bâtir une manufacture de machines à vapeur à double extension en dehors de la ville, de beaucoup plus performantes que les machines fabriquées sur le modèle de Watts encore très largement répandues, d’où le succès fulgurant de la société.

J’étais arrivée à destination. La survie de Bloomingdépendait de cet instant. Je m’efforçai de respirer lentement. Je massai mes paumes et poussai la porte d’entrée. Un écriteau invitait les visiteurs de la compagnie à l’étage. J’y parvins, laissai retomber un heurtoir sur son socle et attendis que l’on me prie d’entrer.

— Lady Maitland ! m’interpella Mr Lockwood, vous êtes en avance !

Je décelai son inquiétude. J’en soupçonnai la raison lorsque deux hommes quittèrent les cabinets situés dans le fond des locaux, ayant probablement achevé leur journée de travail. Tous deux se demandèrent visiblement qui j’étais et ce que diable je faisais là. Ils sortirent toutefois sans un mot et Mr Lockwood se détendit un peu.

— Bonsoir monsieur, dis-je enfin.

— Madame, me salua-t-il. Suivez-moi, je vous prie.

Nous nous installâmes dans un bureau spacieux à la décoration très raffinée, comme dans le reste du bâtiment qui était somptueux.

— Je n’ai cessé de penser à votre offre, madame, et je vous avoue que je suis très intrigué. Pour commencer, puis-je vous demander pour quelles raisons vous souhaitez être employée ?

Je me vis dans l’obligation d’expliquer les difficultés de financement de l’orphelinat.

— C’est admirable, vraiment.

— Je vous remercie.

— J’ai affirmé vouloir recruter une femme pour la comptabilité de mon entreprise, mais au fond, cela n’était pas sérieux. Pourtant, votre détermination m’a interpellé. Je suis un partisan du progrès qui sait prendre des risques et s’entourer des meilleurs éléments. C’est ainsi que l’on réussit ses affaires. Cependant, on a beau défendre le progrès, le reste du monde est encore bien obscur… Si vous travailliez pour nous, je m’exposerais à un scandale. J’y ai réfléchi et, avant de poursuivre l’évaluation de vos compétences et de vous proposer un essai, j’ai besoin de connaître votre position quant à la proposition suivante : votre emploi au sein de notre compagnie devra rester secret, afin de ne compromettre ni votre réputation ni la nôtre. À cet effet, vous travailleriez de 18 heures – heure à laquelle nos employés quittent l’office – à minuit, six jours par semaine et un jour de congé supplémentaire octroyé par mois.

— Je suis tout à fait d’accord.

Je me retins d’ajouter que c’était même parfait, cela me laisserait tout le loisir de faire la classe pendant la journée pour remplacer Mrs Carson.

— Nous sommes une société cotée en bourse, lady Maitland. Savez-vous de quoi il s’agit et ce que cela signifie ?

— Quarante-neuf pour cent de vos actifs sont répartis entre quantité d’investisseurs qui reçoivent chaque année des dividendes. Le prix du titre fluctue quotidiennement selon l’offre et la demande. Cela dit, Lockwood & Unter Industry connaît une expansion régulière et la courbe de la valeur du titre suit.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le Germe et La Semence

de lozac.h.franck

Élégies

de Presses-Electroniques-de-France

Duel ardent

de milady-romance

Délicieuse Effrontée

de milady-romance

Opération Cendrillon

de milady-romance

suivant