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Jay Oswald
Attention, le thème du roman est susceptible de choquer.
Roman de 44 000 mots, 254 300 caractères,
Victor affectionne les voyages dans les pays d’orient où l’emmène fréquemment son métier de réalisateur publicitaire. Là, il apprécie les aventures d’un soir et mène une sexualité débridée. Il trouve toujours le garçon qui finira dans ses bras, quitte parfois à en accepter le tarif.

Un contrat l’emmène à l’autre bout du monde. Lors de son séjour, Victor sauve la vie d’un enfant pauvre des bidonvilles. Ce dernier enjôle son héros par son enthousiasme, sa spontanéité et son sourire empli d’une troublante joie de vivre. Un lien spécial va alors s’établir entre eux...
Jay Oswald, est un homme de l’image et cela se sent dans ses écrits. Il a réalisé en 2013 un long métrage remarqué par de nombreux médias :
The Theory of love diffusé dans les salles d’art et d’essai ainsi que dans des festivals de par le monde.

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Publié le : samedi 5 septembre 2015
Lecture(s) : 18
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EAN13 : 9791029400834
Nombre de pages : non-communiqué
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Edwin
Jay Oswald
Roman fiction
Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. Marcel Proust
1 La musique est forte. Victor avance péniblement dans une foule massée compacte. Des effluves de transpirations tiédasses lui emplissent les narines. Foule constituée uniquement d’hommes. Il arrive au deuxième étage du club et parvient à s’approcher du bar en jouant des coudes. Il plisse un peu des yeux à cause des flashes incessants des stroboscopes puis tend le ticket de consommation au barman qui le regarde interrogatif. Victor prend une profonde inspiration et lance un puissant « Whisky Coke » dans les airs, en tâchant d’être plus fort que la musique tonitruante. La voix de Beyoncé le couvre presque. All the single ladies (bis) Put your hands up Autour de lui, il n’y a que des garçons, pas trop vieux, sauf les Occidentaux. Il est dans son élément, même s’il sait qu’il est seul, à des milliers de kilomètres de chez lui, au milieu d’une foule de parfaits inconnus. C’est justement cela qui l’excite. L’idée que tout est potentiellement vierge. L’idée que tout reste à inventer, que tout reste à faire. Noyé dans cette brume de transpiration masculine, il ne sait pas encore avec qui il a vraiment envie de finir la nuit. Il connait bien ce club, car il y est déjà venu par le passé, lors de précédents shootings. Souvent pour des publicités. Il avance dans la foule, verre à la main, et commence à siffler du soda alcoolisé pour se décontracter. Autour de lui, il y a des regards, des sourires envieux. Il y a des mains qui le frôlent, des bouches qui s’approchent et qui s’éloignent. Le fait qu’il soit l’un des rares Caucasiens dans la multitude doit y être pour quelque chose. Bon, il semble qu’on le trouve encore attractif malgré ses trente-cinq ans, ce qui est plutôt une bonne chose. De toute façon, ici, l’âge n’est pas une pénalité rédhibitoire. Et puis, il faut dire qu’il est loin d’être moche en plus de ça. Un étage, deux étages, trois étages. La musique est plus forte et il y a encore plus de monde ici. Le whisky commence à faire effet. Puis c’est comme une évidence dans sa tête : C’est moi, c’est moi que je cherche. Il retourne donc au bar pour calmer sa pulsion métaphysique illico presto. Au bout du troisième ou du quatrième verre, il a l’impression que son cri primal « Whisky Coke » est devenu franchement puissant et viril. Victor ne se sent pas ivre pour autant. Chercher une aiguille dans une botte de foin. Il commence à jauger les garçons autour de lui. Il n’a jamais été attiré par le stéréotype masculin occidental. Celui des couvertures de magazines de mode, celui avec la barbe de trois jours, le muscle sec ultra dessiné, la taille élevée et fine, le « six packs » saillant, la mâchoire carrée et le regard ténébreux. Comme dans les pubs de déos cheapos, en tête de gondole chez Carrefour ou Auchan : Axe, Scorpio, Brut… Surtout dans l’insupportable campagne Invictus, trésor de beaufitude signé Paco Rabanne. Vic n’a jamais compris d’ailleurs que cette représentation éculée du mâle alpha puisse générer un quelconque émoi féminin, si ce n’est sous le coup d’une dictature omnipotente du papier glacé et des publicitaires manipulateurs. Il comprend encore moins l’attirance pour les hommes corpulents, ventripotents ou velus. L’impression qu’ils sont fabriqués en série par les chaînes de fast-food. Le garçon asiatique a toujours été pour lui d’une beauté supérieure en tout : mince, effilé, pas trop grand, les traits du visage raffinés, presque enfantins, il est plus enclin à assumer sa part de féminité naturelle. Métrosexuel. C’est ainsi qu’il plaît, même aux femmes. Surtout, le minet asiatique ne cultive pas cette abominable mode de la barbe de trois jours, quoique parfois, on en voit certains s’y essayer, avec plus ou moins de succès. À l’étage, de l’autre côté du bar, il y a ce petit groupe qu’il a repéré, après plusieurs passages. Deux garçons, dont un l’émoustille, très petit, des traits fins, un corps svelte, un peu maigre. Vic a fait le tour du club en long en large et en travers pour finalement s’arrêter sur ce choix. Les deux gars se rendent compte qu’il les regarde intensément, mais sont un peu
intimidés et continuent de danser comme si de rien n’était. Ce n’est plus Beyoncé maintenant, c’est du Shakira remixé up-tempo. Le beat est tellement omniprésent que de toute façon, on n’entend pas grand-chose d’autre. Tout le monde danse et se trémousse à base de pectoraux et d’abdominaux bien huilés. Torses nus. L’atmosphère devient franchement moite. Victor esquisse quelques pas chaloupés tout en continuant à observer son projet de fin de soirée se dandiner un peu plus loin. Deux seniors expatriés, un peu fripés, s’interposent et le devancent dans ses grandes manœuvres. Il les voit échanger quelques mots. Ce qui est bien ici, pour lui, c’est que chacun a sa chance. Les jeunes ne rejettent pas leurs aînés. En France, dix années d’écart et c’est le drame. Il y a comme une transgression sociale, une barrière psychologique qui ne saurait être levée que sous le coup de règles bien codifiées. Exemple, les femmes qui aiment les jeunes deviennent des « cougars » et leurs juvéniles amants, des « lionceaux ». Le code rend la relation acceptable, mais en règle générale l’ancien qui s’adonne aux jeunes est considéré comme forcement pervers, voire dangereux. On ne mélange surtout pas les générations. Il y a sûrement tout un tas de raisons à cela, mais pour l’instant, lui et son whisky coke, ils s’en foutent un peu. La seule chose qui les intéresse, c’est de revenir sur le terrain et de botter en touche. Il profite d’un moment d’inattention du sexagénaire pour faire son approche. Directe, franche, pas calculée. Droit au but. Évidemment, ils se parlent en anglais. Victor parle très bien anglais. Il a passé beaucoup de temps en Californie pour tourner des pubs débiles pour des clients tout aussi débiles. Ils parlent à base de « What’s your name ? Where you come from ? What’s your occupation ? ». Un verre, deux verres, trois verres, les deux garçons ont oublié le sexagénaire qui avait déjà battu en retraite de toute façon depuis longtemps. La musique monte encore d’un ton, encore Beyoncé, encore plus de beat, encore plus de tempo. Il ne sait même pas comment il en est arrivé là. Vic serre le gars contre un des murs de la boîte. Sa main frôle sa cuisse pendant que l’autre plonge dans son pantalon sans demander son reste. Ils sont entourés de monde, mais personne ne fait vraiment attention à leurs gestes déplacés. Le gars a de petites fesses. Palper. Encore un verre. Encore palper. Leurs langues se touchent. Il ne sait pas vraiment s’il est excité, mais Victor se laisse aller, pour le jeu, rien que pour le jeu… Vient la question fatidique : — Where you’re going now ? You want to visit my place ? Il suppose qu’elle vient de lui. Malgré son ébriété avancée, Victor éprouve une certaine satisfaction, car tout le processus lui aura en tout et pour tout pris, à peine quelques heures. Évidemment, il faut encore se débarrasser de l’ami pour rester à deux. Ils quittent le club en précipitation et attrapent le premier taxi. Dehors, la nuit est aussi moite que leurs corps. La ville respire et expire son ivresse au même rythme qu’eux. Même tempo.
2 L’autre s’aventure vers la chambre à coucher, bien plus enthousiaste. Victor le regarde s’éloigner de dos et observe sa posture filiforme. Il envisage la promesse de son corps plein de jeunesse. Oui, celui-là est vraiment satisfait d’avoir pu le suivre jusque dans son antre. Vic finit par le rejoindre d’un pas lent dans la chambre à coucher. Le condominium n’est pas très grand, mais on arrive quand même à s’y perdre de vue quelques instants. Il le retrouve dans la salle de bains et lui arrache littéralement son T-shirt. Le jeune homme en fait de même avec le sien. Langue contre langue, ils sentent l’un l’autre, leur désir monter et durcir. Vic s’en rend compte en l’aidant à retirer son pantalon. Le pénis du gars n’est pas grand, pas petit, juste fin, mince, comme lui, en toute proportions. Le pantalon de Victor finit aussi par tomber et laisse découvrir l’objet blanc ivoire qui se dresse entre ses jambes. Pas de toison pubienne. Absente, rasée de près ; faisant apparaître un sexe glabre et net. Le jeune se retrouve tout embarrassé de la sienne, touffue, un peu obscène, même pas dégrossie. Vic a compris. La douche coule à jet mince, comme un filet d’eau, et il l’y retrouve, muni de mousse, de savon et d’une lame bien affutée. En deux temps trois mouvements, le voilà aussi lisse et leurs sexes se retrouvent l’un contre l’autre, alors qu’ils s’embrassent à nouveau. Leur désir atteint un pic. Vic l’empoigne un peu brutalement et le pousse vers le lit où il tombe à la renverse. Ils sont nus et encore humides. Il s’en faudrait de peu pour qu’un filet de vapeur se dégage de leurs corps en ébullition. La température monte encore d’un cran. Vic s’enfonce dans le grand lit et dans le cul du gars, aussi. C’est un lit king size aux draps proprets blanchâtres, avec une couverture de lin à liseré beige un peu daté. La sensation est familière, chaude et agréable. Le jeune essaie de l’embrasser pendant qu’il fait son office entre ses jambes, mais Vic refuse et le repousse énergiquement. Ce n’est plus l’heure du câlin. C’est l’heure de lui montrer comment il baise. Il écarte ses fesses. Tout se rétracte, tout se dilate autour d’eux, et on entend déjà l’autre pousser des gémissements de plaisir. Avec le temps, Vic a appris à dompter l’orgasme, à ne pas le rechercher. L’attente, l’excitation, est en fait un état bien plus stimulant dont on peut jouir dans une forme de continuité ininterrompue. Il vient de se souvenir qu’il est ivre. Combien ? Quatre, cinq, six verres ? Combien ? Impossible de s’en souvenir. Il regarde son sexe se dresser fièrement sous sa protection en latex. Oui, c’est bien, il a pensé à mettre un préservatif. C’est important par ici. Victor divague, mais son esprit est là, et plus il s’enfonce et plus il l’entend gémir, à mesure que tout son corps se dilate. C’est comme si la chambre à coucher du condominium était devenue trop petite pour contenir leurs ébats. Les mouvements de son bassin s’accélèrent et il ne cherche plus à rien contrôler. Il est devenu une machine implacable. Il faut tout pilonner. Vic laisse tout aller. Et tout va. Tout va. Orgasme médiocre. Ivre. Il enlève le préservatif visqueux. L’autre s’approche de lui avec son iPhone4 à bout de bras. Que fait-il ? Un selfie. Non ! Vic a horreur de ça. Il n’a pas envie de finir sur Facebook ou Instagram comme un trophée. Le trophée ici, c’est l’autre, pas lui. L’alcool concède enfin son temps de réflexion. Il a toujours redouté cet instant. Celui où tout est consommé, celui où irrémédiablement l’autre va ouvrir la bouche et dire « Can I sleep with you? ». Le gars le regarde : — Can I sleep with you? avec des pupilles toutes rondes et une moue énervante de la lèvre inférieure. Les yeux du chat de Shrek. Vic évalue ses chances de réchapper à cette odieuse requête. Elles sont bien minimes, et l’alcool a épuisé son stock de mauvaises excuses. Il capitule et se tourne sur le côté, face au mur. Horreur. L’autre passe son bras autour de sa taille. Il est tellement fatigué. Il doit être
quelque chose comme quatre heures du matin. Vic s’évapore déjà. Il s’évapore pour ne plus penser que l’autre est à ses côtés. En s’endormant, il a une dernière pensée avant de sombrer. Il se dit qu’il déteste dormir avec un inconnu.
3 Victor flâne dans les galeries de l’immense Fashion Center. Des enfilades de boutiques, de fringues, de bouffe. Encore Beyoncé qui le traque dans les haut-parleurs. Il traverse une passerelle suspendue et s’arrête dans un restaurant Sushi bar Shabu Shabu. La serveuse dépose délicatement une marmite bouillonnante sur sa portion de table. Devant lui, sur un tapis mécanisé, défilent des multitudes de petites assiettes de toutes les couleurs : du porc, des œufs, du calamar, du saumon en sashimi, des poireaux – ce n’est pas du poireau –, du foie, des petits champignons filiformes, du bacon, du bœuf, des épices, du piment rouge, de la sauge – c’est de la sauge ?–, un assortiment de crevettes, encore des petits champignons, encore du saumon. Il plonge un mix de tout ça dans sa petite marmite et reste un instant, songeur, à regarder les aliments danser dans l’eau de bouillon. Le spectacle ressemble un peu à ce qui se passe dans sa tête. Ses cellules grises bouillonnent d’excitation, de moments à venir et de souvenirs passés. Cette eau qui tourbillonne et qui s’agite, ces molécules qui se choquent les unes contre les autres avec violence pour générer un état de chaleur intense. Il dévore son repas et s’aperçoit qu’il éprouve à l’instant, un vrai sentiment de bonheur. Un bonheur simple. Il passe ensuite l’après-midi à fureter dans les boutiques et le Food center où il finit par engloutir une énorme part de gâteau à la génoise de noix de coco, accompagnée d’un savoureux cappuccino encore fumant, sur lequel il dépose délicatement une épaisse couche de sucre roux. Vic trempe ses lèvres dans la mousse onctueuse au risque de se faire une moustache de lait. « What else » comme dirait l’autre. Son portable vibre. C’estLine, connecté 24h sur 24.Line, cette fameuse application de chat développée par une société japonaise d’Akihabara, l’équivalent de leur Silicon Valley. Tout le monde reste connecté, c’est gratuit, au diable les archaïques compagnies de téléphone et abonnements au forfait surfacturé. Il y a quelques semaines, il était justement à Akihabara, en plein Tokyo. Victor ne connaissait pas encoreLine. Ici, tous les garçons l’utilisent et c’est devenu le meilleur moyen de se brancher. Et puis, il trouve que leur petite mascotte en forme de lapin ou d’ours en peluche est vraiment Kawaï. Jingle et vibrato. Nouveau message. Sur la photo il est vraiment tout aussi Kawaï que le lapin mascotte. Un petit gars, autour de vingt et un ans, ou quelque chose comme ça. « What are you doing? » « Nothing special. » « You want to meet? Have sex? Now? » « I don’t know, je ne sais pas… » Oui, l’anglais et la double culture, ça va avec le fait d’être mondialisé du cerveau, à trente ans. Il n’y a pas de raison de s’en excuser, c’est une réalité. Il considère l’offre. L’autre est vraiment mignon avec son visage poupin et sa coiffure en brosse. Il aurait pu être acteur de série TV s’il était né à Los Angeles avec une bouille pareille. Il lui rappelle Zack Morris, le blondinet de la série des années 90Saved by the bell, l’équivalent californien de l’affligeant et abrutissantHélène et les garçonsmade in France. Oui, mais voilà, il est asiatique et sûrement gogo dancer à son temps libre dans un bar lugubre d’une rue bien connue de tous les sexagénaires occidentaux en goguette du coin. Vic se dit qu’il faut bien choisir où l’on naît. Il a peut-être eu un peu plus de chance, enfin, à supposer. « What are you doing now? Can I meet you in your place? » Victor touille paresseusement la mousse de son cappuccino du dos de la cuillère. Une partie du sucre roux plonge et disparaît sous l’épaisse couche de crème. Il se surprend à considérer l’offre. L’autre ajoute : « I just ask 2000. » Victor n’a jamais pratiqué le sexe tarifé. Peut-être parce qu’il trouve le concept humiliant
pour les deux parties. Celui qui est payé sacrifie son corps pour le dieu du fric, celui qui paie contribue à entretenir le vice des deux… oui, mais voilà, c’est vrai qu’il est devenu un homme occupé qui aime aller droit au but. Finalement, quelle solution plus simple que le sexe tarifé lorsque l’on ne veut pas que le partenaire infortuné tombe amoureux ? Porter le coup de grâce au fatidique « Can I sleep with you? ». Il est probablement plus honnête de payer quelqu’un pour baiser, sans tricher sur ses intentions, que de jouer des heures de séduction hypocrites pour arriver aux mêmes fins. Vic reçoit un autre message surLine. La photo est celle du garçon de la veille, celui du club. Il avait déjà oublié son visage. Le jeune homme est reparti au petit matin à son travail. Lui dormait encore et ne s’est rendu compte de rien. Tant mieux. Ça prouve au moins que ce n’était pas un rêve. « Hello, I miss you already! » Le voilà qui enfonce le clou. Vite, il efface le message en repensant au stupide selfie pris la veille à ses dépens. Un frisson d’horreur lui parcourt l’échine. Bon sang, ce qu’il déteste les selfies et cette foutue génération Facebook débiloïde ! Nouveau message. « I can come with my young friend, he is sixteen, we can have sex together. » Zack Morris/Gogodancer a de la suite dans les idées, même s’il trouve cette dernière proposition un peu incongrue. Tous les rouages de son cerveau se mettent en berne. Il n’a plus trop envie de réfléchir. Passe et repasse devant ses yeux, une série d’images mentales, relents de la veille au soir et de sa journée oisive : le condo deux pièces, le rasoir dans la salle de bains avec les mèches de poils pubiens qui partent dans le siphon de la douche, le lit king size, lui, dans le miroir, le club la veille, Beyoncé, les petits champignons bouillis, le tube de gel lubrifiant Manix, sauvé par le gong – Saved by the bell – et Zack Morris, Los Angeles, Soi 4, le quartier des gogos dancers, le gogo dancer, la promesse d’un plan à trois, vingt-et-un, seize, trente-cinq. Tout se mélange dans sa tête. Il est incapable de faire la part des choses. Victor finit son capuccino d’une seule traite et tapote d’un doigt fébrile sur le clavier virtuel de son Samsung note 3 : « Sixteen really? » « Yes. OK for 2000? » « Tomorrow at 18h » Il referme le clapet protecteur du téléphone portable et se dit que la technologie, c’est quand même beau et utile, malgré Instagram et les foutus selfies. Seize ans. Merde, après tout, la morale n’est rien d’autre qu’une mode, non ? Une image mentale des valseuses vient à son esprit, lui provoquant un bref sourire en coin.
4 Le soir venu, pas vraiment grand-chose à faire. Il décide de se promener dans la vieille ville, sans but précis. Il est tard, la nuit est brûlante, l’atmosphère est chargée d’humidité. Il n’a rien d’autre sur lui qu’une poignée de billets verts froissés et malodorants dans ses poches. Vic préfère ne pas s’embarrasser d’autre chose, rester discret pour ne pas attirer les vautours nocturnes. Des étals s’étendent de part et d’autre de l’avenue, sur toute la largeur des trottoirs. On y vend de tout, de toutes les couleurs. Il déambule dans les allées, sans conviction. Une épaisse transpiration perle sur son visage et lui pique les yeux. Tous les deux cents mètres, il est obligé de s’éponger avec le revers de sa manche. Il y a surtout des contrefaçons, de toutes marques, du sac à main Céline au portefeuille Vuitton, en passant par les sempiternels caleçons Calvin Klein. Bref, tous les poncifs de la fashion victim occidentale en multiples déclinaisons made in china. Victor passe devant un grand hôtel, Hilton, Sheraton, quelque chose comme ça. Il y a plein de prostituées qui attendent dehors, bien sages et toutes pomponnées. Elles sont habillées pour le soir, mais rien ne fait doute sur les raisons de leur présence. Elles ne regardent d’ailleurs pas les passants, mais scrutent en revanche, comme des éperviers, tout ce qui rentre et sort de l’hôtel. Ici, les marchandises des étals évoluent du tout au tout pour prendre une orientation plus coquine, en accord avec les prestations de ces dames sur le trottoir : préservatifs, godemichés rose fluo multi vitesse, Viagra, pilules stimulantes en tout genre, strings en bonbons multicolores. Qui achète ces cochonneries dont personne ne saurait dire d’où elles proviennent ? Sûrement les touristes allemands. Il y en a un paquet. Lui n’a jamais rien acheté de tel dans sa vie ou alors, ça a dû rester au fond d’un placard. Cette pensée lui vaut une bonne bouffée de transpiration. Les ruelles d’un quartier indien. Il y a plein d’enfants qui courent dans tous les sens. Il est presque onze heures. Les enfants ne sortent pas le soir à Paris, pas aussi tard. Et puis, quelque chose lui a piqué la main gauche. Il a une tâche rouge, brûlante et lancinante sur le dos de sa main. Difficile de comprendre quel insecte a pu commettre ce méfait, alors qu’il ne s’est presque jamais arrêté de marcher. Un peu las, il rebrousse chemin vers la station de métro aérien. Au bas des escaliers, il y a une femme assise sur une paillasse au sol, avec un petit gamin crasseux qui tend un gobelet aux passants. Chez lui, dans le seizième, on ne voit pas non plus d’enfants mendier. Le petit a le crâne rasé, sûrement pour des raisons d’hygiène. Il suppose que c’est préférable quand on dort dans la rue. Vic échange un regard distrait et poursuit son chemin. Plus loin, toute la rue est bloquée par des barricades. Il y a des écrans géants un peu partout qui diffusent les images d’une sorte de propagande révolutionnaire, ou quelque chose comme ça. Au carrefour, il y a des gens assis un peu partout à même le sol. Tous les regards sont rivés sur ces écrans, pleins d’expectatives. Ils diffusent maintenant un genre de discours politique dont Victor ne comprend pas le moindre mot. De temps à autre, la foule se lève et tous soufflent à l’unisson dans des sifflets en plastique pour manifester leur enthousiasme. Il jette un coup d’œil à sa main qui est devenue rouge et douloureuse. Ce n’est pas encore trop inquiétant. Il n’empêche qu’il se demande toujours ce qui a bien pu le piquer pour provoquer une telle démangeaison. Il marche, marche encore et comme par magie, le revoilà à la case départ, devant la mendiante et son petit. Non, la femme est partie et l’a laissé seul. Au passage, Vic lui adresse un grand sourire. Puis tiens, il lui glisse un billet dans son gobelet tendu à bout de bras, comme ça, pour voir la réaction. Le petit l’observe un instant, sourit en retour, incrédule, regarde dans le gobelet. Il n’en croit pas ses yeux. Victor a envie de lui caresser la tête, mais il se retient. Il monte quatre à quatre les escaliers de la station de métro et décide de faire un petit jeu avec le gosse : il contourne la station par le trottoir d’en face et s’arrange pour repasser par le même chemin. Arrivé au niveau du petit, il marche en crabe,
l’air innocent. Le gamin l’aperçoit, amusé. Vic arrive devant lui et il lui jette un nouveau billet dans son gobelet. Le chérubin applaudit. Il le regarde, plein de gratitude avec un air un peu facétieux. Vic marche plus loin. La foule disparaît autour de lui. La foule se dissout et fond. Il n’y a plus de métro, il n’y a plus de sifflets, il n’y a plus de révolution. Il y a ce jeu de son invention et il y a ce petit mendiant tout crasseux et son sourire amusé. Victor avance au milieu des ombres de la rue qui vont et viennent en tous sens et traverse à nouveau la station. Le revoilà devant le gosse comme dans une boucle de Möbius. Il fourrage ses fonds de poche et c’est bientôt un nouveau billet qui atterrit directement au creux de sa main cette fois. Tour de magie. Le gamin le regarde avec provocation, il s’est pris au jeu. Victor ne comprend pas ce qu’il dit, mais ça sonne comme « encore, encore ». Finalement, il remonte les escaliers de la station sans se retourner. Il est temps d’aller dormir.
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