Frères d'Italie, tome 1 : Le caporal

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Frères d'Italie, tome 1 : Le caporal

Andrej Koymasky
Roman érotique de 505 000 caractères
« Parfois, aucun caporal ne le choisissait. Enzo faisait alors le tour des boutiques et des ateliers et proposait de faire divers petits travaux pour grappiller au moins de quoi manger, à défaut d'argent. Parfois ces tournées lui rapportaient très peu et il rentrait à la maison en se sentant rejeté, comme un chien, la queue entre les jambes. Ces jours-là, son père ne disait rien – il savait d'expérience ce qu'il en était. Au contraire, il paraissait encore plus gai. Sans mots, il disait à son fils qu'il comprenait, qu'il savait que c'était la vie et qu'il ne fallait pas s'en faire. »
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Publié le : lundi 12 janvier 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791029400193
Nombre de pages : non-communiqué
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Frères d’Italie

 

 

Tome 1 : Le caporal

 

 

 

 

Andrej Koymasky

 

 

 

 

 

 

Avant-propos

 

 

Cette trilogie est née par accident, si j'ose dire, et d'ailleurs rien ne laissait prédire qu'elle deviendrait une trilogie. Elle a commencé par une pile de notes, puis une nouvelle, puis un plus long livre, puis l'histoire a changé et enfin la troisième partie est venue relier les deux autres.

Je passe une partie de mon temps libre comme bénévole pour une association qui rassemble de l'argent pour les enfants abandonnés. On fait un peu de tout. On rassemble des vieux papiers, on vide des malles et des greniers, et d'autres initiatives du genre : ce type d'activité que beaucoup d'entre vous connaissent par les publicités photocopiées que vous trouvez scotchées à côté des boîtes aux lettres dans les entrées d'immeubles.

Avec une remorque à vélo ou une camionnette empruntée à un autre bénévole, nous allons de maison en maison récupérer ce que les gens ont mis de côté pour nous, ou emporter de vieux meubles ou autres objets devenus inutiles dont ils veulent se débarrasser.

Une phase importante du travail, après avoir rassemblé les objets, est le tri qui les aiguille vers la meilleure utilisation. Pendant les tournées de ramassage, on n'a ni le temps ni le moyen d'être sélectif. La méthode est un peu la même que dans un centre de recyclage. Si le tri est bien fait, la vente rapportera beaucoup plus. Parfois, mais c'est rare, on trouve des objets remarquables, presque des antiquités, des « vieilleries » comme certains se plaisent à dire.

Je me doute que vous vous dites « Mais quel rapport avec l'histoire ? Elle a été écrite sur papier recyclé ? »

Non, ce n'est pas ça. Cette histoire… mais procédons par ordre, encore un peu de patience, suivez-moi encore un peu ou alors passez cette espèce de préface et sautez directement au récit.

Vous êtes toujours là ?

Un des bénévoles (je ne sais pas qui) fut prié de vider le grenier ou le garage d'une maison (j'ignore où et quand, j'ai vraiment essayé d'en savoir plus, mais je n'ai obtenu aucune information). Les objets venus de cette maison ont été placés au milieu de ceux issus de la même tournée : des petits meubles à tiroirs anciens, des meubles un peu démodés ou à moitié cassés et d'autres objets plus ou moins inutiles. Certains même étaient jolis, parfois intéressants.

Mon travail était d'examiner tous les objets, de les nettoyer et de les évaluer. Parmi toutes les choses rassemblées ce jour-là, j'ai remarqué une petite commode. Je l'ai époussetée, j'ai enlevé tous les tiroirs et j'en ai examiné le contenu. Il n'y avait pas grand-chose, juste quelques trucs sans grande valeur. J'ai vidé tous les tiroirs un à un et jeté ou mis dans les casiers de tri près des trois quarts de leur contenu : de vieilles cordes, des serviettes en papier, des journaux jaunis, de petites boîtes de trombones rouillés, rien de passionnant. J'ai placé quelques bouteilles d'encre intéressantes dans la pile « vieilleries » (elles devaient dater des années quarante) et j'en avais fait le tour. La commode n'avait rien d'exceptionnel, mais elle était plutôt bien : un brocanteur l'achèterait sans doute pour dix ou quinze mille lires.

J'ai essayé de remettre les tiroirs en place, mais ce n'était pas aussi facile que je l'aurais cru. Ils étaient tous de dimensions un peu différentes, comme un puzzle. Alors j'ai mis la commode par terre avec l'ouverture des tiroirs vers le haut. Pour ne pas perdre plus de temps, j'ai d'abord mesuré les tiroirs, puis les ouvertures. Et j'ai remarqué qu'une petite boîte de bois était cachée dans la commode. Elle était large et plate, fixée sous le plan supérieur de la commode. Elle faisait environ 30 cm sur 30, sur un peu plus de trois de haut. Curieux, j'ai essayé de la détacher. Il m'a fallu bricoler un moment : je n'arrivais pas à l'ouvrir. Il n'y avait pas de vis visible, ni crochets, ni clous, ni charnière. Mais j'ai essayé de la faire tourner et elle a bougé.

Alors la boîte a enfin été entre mes mains, et deux piles de papier noués avec un vieux ruban rouge décoloré en glissèrent. Au début, j'ai pensé qu'il devait s'agir des lettres d'amour de la grand-mère ou quelque chose de semblable. J'ai tiré le ruban en soie et le nœud s'est défait facilement.

C'étaient bien des lettres. La première chose que j'ai remarquée était leurs très vieux timbres. Je m'y connais un peu en philatélie. À une époque, je collectionnais les timbres (mais qui ne l'a pas fait, enfant ?) et je les ai donc reconnus : des timbres de Lombardie et de Venise sous les Autrichiens, des États pontificaux, du Royaume des Deux-Siciles, mais certains affranchis aux armes du royaume de Piémont Sardaigne, puis les premiers tampons de l'Italie unifiée. J'ai pensé que même s'ils n'étaient pas très rares, ils devaient avoir une certaine valeur. J'étais content de pouvoir rassembler un peu plus d'argent. La seconde pile de papiers était similaire à la première. Puis j'ai remarqué que toutes les lettres étaient adressées à la même personne, et qu'elles portaient toutes la même écriture.

Cela renforça mon idée des lettres d'amour, d'une correspondance galante. Je me suis assis et j'en ai ouvert une… L'écriture était claire et très lisible. Elle commençait par « Mon cher Samuel » j'ai jeté un coup d'œil à la signature qui disait « ton Enrico ». J'étais un peu déçu. Ce n'étaient donc pas des lettres d'amour, puisque c'étaient deux hommes… ou alors… ce serait intéressant, si…

Et j'ai commencé à la lire. Cette première lettre, prise au hasard, m'en apprit peu : le style épistolaire d'il y a un peu plus de cent ans (ce que confirmaient la date et le timbre), élégant, mais pas raffiné. Un contenu pas vraiment passionnant, « Comment vas-tu, moi ça va bien », et ainsi de suite.

La deuxième lettre était signée « ton cousin Enrico » et envoyait ses salutations à l'épouse de Samuel. Non, vraiment rien à voir avec une histoire d'amour ! La troisième s'annonçait un peu plus intéressante. Une phrase retint mon attention, « Tu sais bien comment nous sommes, nous autres les garibaldiens, ou au moins comment je suis. Il se peut que la chemise que nous portons ne soit plus rouge aux yeux des autres, mais elle reste toujours rouge dans notre cœur… »

Je décidai d'ouvrir toutes les lettres et de les classer par date. Avec de la chance, cette correspondance de garibaldiens pourrait nous rapporter une bonne somme. En tout, il y avait trente-sept lettres qui couvraient douze années. Après les avoir ordonnées, j'ai commencé à les lire. Rapidement, je me suis arrêté, j'ai pris la pile de lettres, je l'ai enveloppée dans un papier journal pour les protéger et je les ai mises dans mon sac. Je lirais toutes ces lettres à la maison, au calme. Leur contenu commençait à devenir vraiment intéressant.

J'avais pris cette décision à cause d'une phrase, « Les fougueuses nuits passées dans ton lit dans notre jeunesse restent un très bon souvenir, et pas seulement pour toi… »

Un garibaldien, et gay en plus ! J'étais excité. Je n'étais pas vraiment étonné : d'après les statistiques sur la sexualité humaine, parmi les « Mille » (selon le terme consacré qui désigne les garibaldiens qui ont embarqué en Ligure pour la Sicile) il devait s'être trouvé une cinquantaine de gays.

Mais le fait est que, pour moi comme pour tout le monde, les héros de notre Histoire sont des êtres asexués, un peu comme les anges. Personne ne nierait qu'ils avaient une sexualité, mais personne n'y pense vraiment, surtout quand il s'agit d'amour entre personnes du même sexe… Que Michel-Ange et Léonard de Vinci aient admis par écrit qu'ils étaient gay est plutôt exceptionnel. Mais qui oserait écrire et publier un livre disant que Pier Capponi ou Masianiello pourrait aimer passer des nuits de luxure dans les bras d'un homme, ou de plusieurs hommes, même si dans leur cas il en était vraiment ainsi ? C'étaient des artistes, d'accord, et on sait bien que ce sont des gens bizarres, mais nos héros nationaux ? Jamais !

Une fois chez moi, j'ai lu toutes les lettres et l'image qui en émergeait était exactement ce que j'avais deviné : Enrico était gay, et c'était un brave garibaldien. Excellent.

D'abord, je suis allé photocopier toutes les lettres, une centaine de pages. Puis je les ai relues, j'ai souligné certains passages et pris des notes, j'ai essayé de me faire une idée de qui pouvait avoir été cet Enrico, et les nombreuses personnes qui apparaissaient dans ces lettres.

Puis l'idée me vint d'écrire une histoire, de donner la vie, un visage, des mots et des émotions, non seulement aux personnages principaux que les lettres décrivaient en détail, mais aussi à leur entourage, de prendre les indices d'histoires auxquelles les lettres d'Enrico ne faisaient qu'allusion, et de les compléter. Ce serait un roman, bien sûr, et donc en grande partie le fruit de l'imagination. Une fiction sans doute, mais basée sur des faits réels, vécus par cet Enrico inconnu (au moins de moi à l'époque).

Mais pourquoi ? Parce que cela me semblait bien de dire, de révéler, loin de toute invention littéraire, une vérité de base, quelque chose à quoi peut-être personne n'a jamais pensé et n'a certainement jamais dit avant : nous les homosexuels, nous avons aussi contribué à l'unification de l'Italie, ni plus ni moins que les autres héros, avec notre amour, notre sang, nos limites et nos idéaux, tout comme les autres.

Je n'ai pas l'intention de « souiller la mémoire de nos héros nationaux » comme m'en accuseront certainement des bien-pensants (allez comprendre le rapport de ce mot avec « penser », d'ailleurs). Je veux juste pouvoir dire que d'une certaine façon « J'y étais aussi ! » Oui, j'y étais aussi et j'ai vécu les mêmes contradictions et le même héroïsme que vous, j'ai versé les mêmes larmes et le même sang, rouge comme le vôtre, et, tout comme vous, j'ai aimé, souffert, espéré, je me suis réjoui, j'ai crié, j'ai eu peur et j'ai fait des actes héroïques.

Pendant que j'écrivais, j'ai compris autre chose : il ne m'intéressait pas vraiment d'écrire une vérité historique, existentielle, il ne m'intéressait pas de donner et de vérifier l'authenticité historique des protagonistes. Non, je voulais juste dire que ces choses-là, ou d'autres semblables pouvaient très bien être arrivées. Alors, petit à petit, je me suis éloigné de ces lettres et de leurs récits. Il n'était même plus important que les lettres existent. Ce que j'écrivais existait à présent par soi-même. La vérité qu'elle présentait était intérieure, pas extérieure. Je me suis inspiré des personnages de ces lettres et je les ai changés, je les ai mélangés, puis je les ai faits complètement différents.

Et je me suis senti libre.

Oui, c'est un roman que j'ai écrit, une pure fiction de A à Z. Ou plutôt, je l'ai divisé en trois romans séparés parce que le lien entre les vies et les faits l'exigeait. La clé de voûte des trois histoires, c'est lui, cet homme que j'ai d'abord appelé Enrico. L'Enrico de mes histoires n'a jamais existé, et pourtant il est tous les Enrico garibaldiens qui ont aimé quelqu'un de son sexe (ou tout autre prénom que vous voudrez). Et pas seulement Enrico, mais aussi tous les autres personnages. Et pas seulement les garibaldiens, mais aussi tous ceux qui n'ont pas su s'enflammer pour le grand idéal de construire notre nation.

Voilà, cette sorte de préface est achevée. Maintenant, à vous de lire ce que j'ai écrit et j'espère que vous direz comme moi « Oui, j'y étais aussi ! » les garibaldiens étaient des gens fantastiques, comme n'importe qui d'entre nous peut le devenir, pour peu qu'il soit capable d'aimer.

Andrej Koymasky.

 

Note : le titre de la trilogie, « Frères d'Italie » vient de l'hymne national italien, écrit par Mameli à cette époque, et qui commence par ces mots :

Frères d'Italie,

L'Italie s'est réveillée ;

Du heaume de Scipion,

Elle s'est ceint la tête.

 

 

 

Chapitre 1 : Enzo Rota

 

 

Sur la place de l'église-mère, la plus vieille du village, cinq journaliers étaient déjà arrivés. Ils étaient assis sur les marches de l'église, perdus dans leur pensée.

Enzo ajusta sa casquette et s'appuya sur l'un des quatre arbres de la place. Le contact de l'écorce rugueuse, à travers le tissu fin de sa chemise, lui chatouillait agréablement le dos. Il glissa ses mains dans ses poches et les doigts de sa main droite touchaient la cuisse à travers les trous des poches. Il oubliait toujours que ses poches étaient trouées : à chaque fois la sensation de la peau nue sous ses doigts le surprenait.

Il scrutait la rue de la Mer, mais personne ne venait – il était encore assez tôt. Petit à petit, d'autres journaliers arrivaient. Autour d'un arbre voisin, un petit groupe s'était formé et les hommes parlaient à voix basse. Enzo entendait leur conversation lente et basse, sans discerner aucun mot. On aurait dit les murmures des amis du mort lors d'une veillée funèbre.

Un nouvel arrivant sur la place le salua et Enzo lui répondit d'un petit geste de la tête et d'un sourire. Ils se connaissaient tous, au moins de vue et de nom – ils étaient là tous les matins en semaine, espérant que leurs services seraient loués pour la journée. Ce n'était pas toujours le cas, surtout pour les plus âgés ou les moins forts. Enzo avait sa chance. Il était souvent embauché, mais pas tous les jours. Ils savaient qu'il était travailleur, jamais fainéant. Au début, les premières fois qu'il avait accompagné son père, ils ne l'employaient pas parce qu'il était encore un enfant et ils ne pensaient pas qu'il pourrait travailler dur. Mais progressivement, il devenait plus fort tandis que son père perdait ses forces, et ils se mirent à le préférer à son père. Son père était désormais sur la touche, mal en point et chétif. Autrefois, son père était un bel homme, fort. Sa mère aussi avait été une belle femme, mais Enzo se souvenait peu d'elle, à part ses merveilleux cheveux d'or qui brillaient au soleil comme l'auréole d'un saint.

Son père, chaque fois qu'il l'évoquait, se servait d'expressions comme : « Ta mère, cette sainte femme… ». Enzo savait qu'il pensait ce qu'il disait. Leurs amis aussi parlaient avec affection de sa mère et Enzo comprenait que ce n'était pas que le respect dû à une morte. Cela faisait neuf ans qu'elle était décédée. Enzo avait huit ans. Il ne savait ni pourquoi ni comment. Son père avait dit : « Elle s'est éteinte comme la lampe qui a épuisé son huile ». Quand Enzo essayait de lui demander comment elle était morte, son père devenait taciturne et ne répondait pas. Enzo renonça à avoir une réponse. La famille et les amis restaient vagues : « Dieu l'a rappelée parce qu'elle était trop bonne » ou quelque chose d'approchant.

Maintenant le soleil illuminait le haut du porche de l'église-mère, il faisait ressortir la beauté de sa sobre décoration, les pierres poreuses noires et blanches, le beffroi central où les cloches sonnèrent cinq coups. Bientôt les caporaux allaient arriver et faire leur choix de journaliers. Presque tous les journaliers étaient là. Enzo n'avait pas quitté son coin. Bientôt ils descendraient la rue de la Mer et passeraient devant lui. Si tout allait bien, l'un d'eux le désignerait du doigt et dirait : « Toi », et Enzo serait tranquille pour la journée.

Dans la soirée, lorsqu'il serait rentré chez lui, il donnerait une pièce à son père pour qu'il puisse aller boire un verre. Plus exactement, il « oublierait » une pièce sur la table de la cuisine, pour éviter à son père la gêne de prendre de l'argent à son fils. C'était devenu un rituel entre eux. Puis, tard ce soir, lorsque son père rentrerait à la maison, Enzo ferait semblant de dormir. Son père alors s'approcherait, ferait du pouce un signe de croix sur le front d'Enzo et murmurerait : « Que Dieu te bénisse, mon fils ». Puis il se coucherait et dormirait. Enzo aimait ce petit rituel familial. Il aimait son père.

Son père faisait plus que ses quarante-huit ans. Il avait l'air d'un vieil homme. « La vie m'a usé », disait-il d'un ton triste qui rendait Enzo malheureux. En fait, ça le prenait aux tripes, comme si une main les saisissait et les serrait. Ces mots lui montraient une résignation désespérée… ou un désespoir résigné : ils étaient douloureux. Il aurait tant aimé gagner assez d'argent pour offrir à son père une vie confortable… mais il savait qu'il devait être heureux d'être embauché presque tous les jours.

Parfois, aucun caporal ne le choisissait. Enzo faisait alors le tour des boutiques et des ateliers et proposait de faire divers petits travaux pour grappiller au moins de quoi manger, à défaut d'argent. Parfois ces tournées lui rapportaient très peu et il rentrait à la maison en se sentant rejeté, comme un chien, la queue entre les jambes. Ces jours-là, son père ne disait rien – il savait d'expérience ce qu'il en était. Au contraire, il paraissait encore plus gai. Sans mots, il disait à son fils qu'il comprenait, qu'il savait que c'était la vie et qu'il ne fallait pas s'en faire.

Après tout, Enzo avait la chance de n'avoir que son père à charge. Bien d'autres journaliers avaient une femme et plusieurs enfants. Il était enfant unique, ce qui le stupéfiait. Bien que sa mère soit morte quand il avait huit ans, elle aurait pu avoir deux, trois, voire quatre autres enfants. Même si cela aurait aggravé ses problèmes et ses responsabilités, il aurait adoré avoir des frères et sœurs. Il avait plusieurs cousins, mais ce n'était pas pareil.

Enzo s'extirpa de ses rêveries : le premier caporal descendait la rue de la Mer. Le garçon se redressa comme pour montrer comme il était sain, fort et prêt à travailler dur toute la journée. Comme s'il y avait eu un signal, tous les journaliers se tournèrent vers la rue. Ils attendaient avec espoir. Avec confiance, surtout les plus jeunes et les plus forts. Ceux qui étaient assis sur les marches de l'église se levèrent. Tous regardaient vers la rue. Le silence s'abattit sur la place, puis on entendit sur le pavé le bruit du fer des chaussures du caporal.

C'était le caporal de don Michele. Enzo espérait qu'il l'appelle – il avait loué ses services plusieurs fois et devait être content de lui. L'homme arriva au centre de la place, désigna plusieurs hommes, mais pas Enzo. Puis le groupe suivit le caporal et quitta la place silencieuse. Enzo se détendit contre son arbre, à présent le contact de l'écorce était moins plaisant. Mais la matinée commençait à peine : il y avait encore de l'espoir se dit le garçon, en essayant de ne pas s'en faire.

Le soleil illuminait à présent le haut de l'église, le haut de son porche et les deux statues qui encadraient le vitrail central. À droite, Saint-Cosme, à gauche Saint-Damien. Tous deux jeunes, habillés en soldats romains. Ils avaient l'air de se regarder du coin de l'œil. Enzo les avait toujours vus comme deux amis s'apprêtant à jouer un tour à quelqu'un et qui se lançaient un coup d'œil pour vérifier si l'autre était prêt. Où partageaient-ils un secret ? Dans ce cas, il semblait plus sérieux que ceux habituellement partagés entre amis. Ils n'avaient pas vraiment un air de saints, comme par exemple saint Antoine dans l'église. Lui avait vraiment l'air d'avoir aperçu un coin du paradis, les yeux vers le ciel, un sourire mystérieux à peine caché, il avait vraiment l'air d'un saint. Mais ces deux jeunes hommes sur le porche, forts et musclés, bien qu'ils parussent sérieux, se trahissaient par leur bouche fermée qui semblait prête à éclater de rire à tout instant. Ils n'inspiraient aucune spiritualité, surtout Damien dont la toge laissait deviner de puissants pectoraux. Il avait plus l'air d'un lutteur que d'un saint.

De nouveaux bruits de pas extirpèrent Enzo de sa rêverie. Il reconnut le caporal de Don Calogero, le vieux Matteo. Il était accompagné d'un jeune homme, élégant. Ils discutaient à voix basse en arrivant sur la place. Alors qu'ils passaient devant Enzo, le vieil homme le désigna. Le garçon acquiesça, heureux, et son regard croisa celui du jeune homme. Enzo était stupéfait par les yeux aigue-marine du jeune homme. Les deux hommes dépassèrent Enzo, qui pensait encore à cette mystérieuse couleur et se demandait qui il pouvait être.

Alors qu'il les suivait vers les orangeraies de don Calogero, Enzo murmura à un autre journalier : « Tu sais qui c'est ? »

Il était inutile de préciser de qui il parlait ou de le montrer – c'était la seule personne dont on puisse demander qui elle était, puisque tous les autres se connaissaient.

— Celui là ? C’est Ruggiero, le fils aîné de Matteo. Il étudiait à Palerme et il vient de rentrer.

— Et il va rester ici ?

— On dit qu'il va prendre la place de son père.

— Comme caporal ?

— Oui, Don Matteo lui apprend le métier répondit l'homme.

— Il est comment ? demanda Enzo.

— Qui sait ! Il est jeune et c'est donc probablement un salaud.

Enzo pensa que c'était en partie vrai. Les caporaux les plus jeunes étaient en général les plus durs, ils essayaient de montrer leur autorité. Les plus vieux étaient en général plus tranquilles. À leur âge, l'autorité était pour eux comme une seconde peau que les années et l'expérience avaient durcie. Mais Enzo se dit que peut-être ce Ruggiero n'était pas un salaud. Il avait l'air plutôt sûr de lui, malgré sa jeunesse. Il devait avoir moins de trente ans. Il était habillé avec élégance, et il était évident qu'il avait vécu à Palerme. Enzo avait remarqué la chaîne en or sur sa veste – normalement, seuls les maîtres en avaient, pas les caporaux.

Lorsqu'ils furent arrivés à la plantation, Matteo leur distribua les outils et donna les ordres pour la journée. Ruggiero se tenait à son côté, silencieux, et il observait tout et tous, les yeux attentifs et pénétrants. Pour la seconde fois, leurs regards se rencontrèrent et Enzo ressentit un léger trouble, sans en comprendre la cause. Matteo appelait chacun par son nom pendant qu'il donnait ses ordres, sans doute pour son fils puisque d'habitude il s'adressait toujours aux journaliers par un court « Toi ».

Enzo se mit au travail, dans les rangées d'orangers. Bien que jeune, il connaissait bien son travail et avançait rapidement sans perdre un instant. Il était efficace et précis. Il avait appris le bon rythme qui lui permettait de terminer sa journée sans s'effondrer de fatigue, mais sans perdre de temps. D'habitude les jeunes, et lui-même les premiers temps, avaient tendance à en faire trop au début de la journée. Mais en fin de journée c'est à peine s'ils pouvaient encore bouger, de sorte que la bonne impression des premières heures était perdue. Cela n'arrivait pas à Enzo. Son père lui avait bien expliqué, les rares fois où ils avaient été embauchés ensemble, la meilleure façon d'utiliser son énergie. Son père, avant de tomber malade, avait été un excellent journalier. Il était apprécié et très demandé. Enzo le devenait, bien qu'il n'ait que dix-sept ans.

Ce n'était pas qu'Enzo aimait son travail. Il aurait aimé faire autre chose, même s'il ne savait pas exactement quoi. Il aurait aimé quitter le village pour aller vivre dans une grande ville comme Syracuse ou Catania et peut-être même Palerme. Et pourquoi pas ? Mais pour faire… justement, pour faire quoi ? Peut-être travailler dans une boutique ? Il pourrait porter de meilleurs habits et peut-être même des chaussures ! Il avait entendu dire que dans ces villes les gens n'allaient jamais pieds nus. « Qui sait comment ça peut faire de porter des chaussures ? » se demandait Enzo tout en poursuivant méthodiquement son travail. Il n'en avait porté qu'une fois et il ne se souvenait même pas de ce qu'il avait ressenti.

Le soleil était de plus en plus haut et devenait torride, à peine affaibli par les branches des petits arbres. Parfois, une légère brise descendait du Mongibello, de l'Etna, comme ils appelaient la Montagne sur le Continent, vers la mer et allégeait la chaleur de l'air. Mais Enzo préférait la bise du soir, qui soufflait de la mer vers la Montagne et portait une légère odeur salée. En essuyant sa transpiration, il regarda la Montagne et les traînées de fumée, paresseuses et légères, qui couraient le long des flancs puissants du Mongibello. Le temps est lourd, aujourd'hui, pensa le garçon résigné, et il continua son travail avec application.

Au signal de la première pause, les hommes se rassemblèrent pour faire la queue autour de la table où on leur donnait leur part de nourriture, puis ils allaient s'asseoir en petits groupes.

Turi s'assit à côté d'Enzo.

— Et ton paternel ?

— Comme toujours, répondit le garçon.

Turi lui posait la question presque chaque fois. Et Enzo savait que Turi et son père se voyaient presque tous les soirs pour jouer aux cartes. Mais Turi était le meilleur ami de son père et la question était sans doute plus un rite qu'autre chose, juste pour rappeler au garçon qu'il était proche de son père. Quoi qu'il en soit, pensa le garçon, Turi lui demandait au moins une fois par jour : « Et ton paternel ? » et Enzo répondait chaque fois « Comme toujours », que son père aille bien ou qu'il soit malade, heureux, triste, en colère ou serein.

C'est un peu comme la question : « Ça va ? » à laquelle une seule réponse est possible, entre hommes : « Bien merci, et toi » même si l'on est mourant ou si sa maison est en feu. Toute autre réponse menacerait l'équilibre de la relation avec l'autre personne.

Enzo l'avait découvert pendant son adolescence. Un jour il avait répondu :

— Mal.

— Oh, et pourquoi ? demanda l'autre d'un ton alarmé.

— Si je mange, je vomis… répondit Enzo.

— Ah, mais à part ça ?

— Papa est au lit, avec de la fièvre.

— Ah, mais à part ça ? insista l'autre.

Enzo fit la liste de ses soucis, mais chaque fois l'autre le contrait par son : « Ah, mais à part ça ? » jusqu'à ce qu'Enzo, exaspéré, réponde :

— À part tous mes problèmes, tout va bien !

— Ah, j'en suis heureux… répondit l'autre, finalement satisfait.

C'est ainsi qu'Enzo comprit que les gens ne veulent pas vraiment entendre vos soucis ou vos problèmes. Il est possible qu'ils en soient informés par ailleurs, mais il est entendu que s'ils vous demandent « Ça va ? » vous devez seulement répondre « Bien merci, et toi ».

Il n'en est pas de même pour les femmes. Elles semblent au contraire tirer plaisir des malheurs des autres femmes et paraissent faire le concours de celle qui a le plus de problèmes. À la question fatale : « Comment vas-tu ? » une femme répond : « Ah, ne m'en parle pas ! » Et puis elle étale tous ses problèmes : « J'ai une petite douleur là, au genou. Les poules ont des parasites. Mariella est constipée. L'huile est de plus en plus chère. Le seul miroir que nous avons a été brisé… » et ainsi de suite jusqu'à ce que l'autre femme l'interrompe par « À qui le dis-tu ! Notre âne boite, et il faudrait réparer le toit, mais…

tout bien considéré, Enzo préférait les hommes, au moins ils étaient moins bavards. Quand un homme voulait parler de quelqu'un, il disait quelque chose comme : « Tu sais, Saro, le fils de Gesualdo. » Mais une femme aurait dit : « Tu le connais, Saro, cet homme maigre, dont la maison est juste après le virage, qui est marié a Venerina et qui a trois enfants et dont la plus âgée, Angelina, commence à faire des problèmes parce qu'elle flirte avec tous les garçons, même pendant la sainte messe… » et ainsi de suite.

Au nouveau signal, ils retournèrent tous au travail. Matteo, avec son fils à son côté, passait parmi eux et échangeait quelques mots avec les journaliers et les appelait à nouveau par leur nom. Puis il parlait à voix très basse à son fils, d'évidence pour lui donner son évaluation de chacun, de manière à ce que Ruggiero puisse commencer à les connaître. Enzo se dit qu'il n'avait même pas entendu la voix du jeune homme, mais ses yeux profonds semblaient capables de vous pénétrer et de lire en vous comme dans un livre. Un nez droit, une bouche droite dont les lèvres n'étaient ni trop fines ni trop charnues, presque sculptées. Par contraste avec la peau légèrement olive, ses lèvres paraissaient encore plus rosées.

À la fin de la journée, les hommes s'alignèrent devant la table. Matteo regardait dans un livre de comptes le travail fait par chacun et annonçait la paie. Ruggiero, debout à son côté, comptait les pièces qu'il posait devant son père, lequel les vérifiait puis écrivait le montant dans le livre puis les poussait sur la table vers le journalier. L'homme rassemblait les pièces, remerciait puis s'en retournait chez lui. Chacun remerciait, peu importait qu'il soit content ou mécontent. Ce n'était pas l'endroit pour se plaindre, même s'il y avait des plaintes et même s'il y avait un réel besoin de les exprimer.

Enzo rassembla aussi sa paie, remercia et partit vers chez lui. Pendant que Ruggiero comptait son argent, Enzo regardait ses longues mains aux doigts effilés, et remarqua un anneau d'or, comme une alliance, mais différent d'une alliance traditionnelle – il y avait tout autour quelque chose qui ressemblait à de petites feuilles. Il n'avait jamais vu une telle bague et il pensa que c'était une mode de la ville. Ainsi, Ruggiero était marié. Bien, c'était normal à son âge. Peut-être même avait-il déjà deux ou trois enfants.

Mais le dimanche suivant, quand Enzo vit la famille de don Matteo à la messe de onze heures, il fut stupéfait de ne voir personne à côté de Ruggiero qui puisse être sa femme ou ses enfants. Il pensa que la famille de Ruggiero pouvait être encore à Palerme et qu'elle le rejoindrait plus tard. Il avait entendu que Ruggiero avait quitté le village dix ans plus tôt, ce qui expliquait qu'il ne s'en souvienne pas. À Palerme, Ruggiero était allé à l'université, puis il avait travaillé quelques années pour un homme de loi connu, mais à présent, son père l'avait rappelé, parce que Don Calogero voulait un nouveau surintendant et il avait choisi Ruggiero. Mais avant tout, le maître voulait que le jeune homme connaisse parfaitement son métier, c'est pourquoi il devait travailler comme caporal quelque temps.

Enzo avait eu toutes ces informations par son père qui les avait rassemblées à la taverne, où le retour de Ruggiero était l'événement du mois.

En sortant de l'église, Enzo dit à son père :

— Je n'ai pas vu la femme de don Ruggiero…

— Il n'est pas marié, répondit son père.

— Mais il porte une alliance.

— Non, c'est un anneau qu'ils donnent à ceux qui ont terminé l'université.

— Et comment se fait-il qu'il ne soit pas marié ?

— Qui sait. Peut-être parce qu'il était loin de chez lui. Peut-être que don Matteo prépare déjà quelque chose. Ce jeune homme fera du chemin, il a de l'éducation, il connaît des gens influents à la capitale et même sur le continent, dit-on. Son père veut juste lui trouver une épouse à la hauteur, peut-être même de grande famille.

— Une aristocrate ? demanda Enzo l'air rêveur.

— Peut-être pas aussi riche ou noble, mais je pense que oui dit son père en entrant dans leur maison.

Enzo se mit à faire la cuisine.

— Mais quel âge a-t-il ? cria-t-il depuis la cuisine.

— Plus vieux que toi de dix ans, mais vous êtes du même mois.

— Il est né en mai lui aussi ?

— Eh ! répondit son père.

Quand il disait : « Eh » au lieu de : « Oui », Enzo savait que ça voulait dire que son père n'avait pas envie de parler, aussi arrêta-t-il ses questions.

Après le déjeuner, Enzo partit faire une sieste. Sa chambre était bien sombre et la chaleur de dehors n'y pénétrait pas. Plus tard, il irait au belvédère rencontrer ses copains. Les garçons ne se rassemblaient pas sur la place comme faisait tout le monde. Depuis des générations ils préféraient le belvédère. Puis, lorsqu'ils se fiançaient, ils commençaient à aller sur la place. C'était une convention de coutume, respectée par tous. Personne ne savait comment cela avait commencé, mais cela convenait à tout le monde.

Enzo s'endormit presque immédiatement. La fatigue de la semaine disparut, les dimanches étaient bons pour cela. Vous pouviez vous reposer et retrouver vos forces pour une nouvelle semaine de dur travail. Et se sentir fatigué le dimanche était bon signe – cela indiquait qu'on avait travaillé dur tous les jours de la semaine, et donc qu'on arrivait, tant bien que mal, à joindre les deux bouts.

Il se réveilla en entendant un léger craquement, rythmé, venant de la pièce voisine. Il sourit en reconnaissant le bruit – son père donnait libre cours à ses besoins. La première fois qu'il avait entendu ce bruit étrange et mystérieux, trois ans plus tôt, il avait espionné, par curiosité, à travers une fente de la vieille porte de la chambre de son père. Et il avait eu la vision fugitive, dans la pénombre de la chambre, de son père étendu sur le lit double, les jambes écartées, la culotte ouverte, d'une main il serrait son mât et montait et descendait à un rythme vigoureux, pendant que de l'autre main il caressait sa poitrine velue. Enzo l'espionnait, et il était fasciné. L'homme était complètement absorbé par cet ancien rite solitaire et Enzo pensa que la figure de son père montrait la même intensité qu'un prêtre sacrifiant à son dieu, et quand son père libéra son offrande, son expression lui rappela celle de saint Antoine à l'église-mère.

Lorsque Enzo put quitter la fente par laquelle il regardait, il retourna en silence dans sa chambre. Il se coucha sur son lit et, instinctivement, écarta les jambes. Il ouvrit sa culotte et imita ce rite magique jusqu'à lui aussi atteindre l'extase. Il était conscient à cet instant d'être un prêtre qui sacrifiait à cette liturgie mystérieuse. Et quand plus tard il avait entendu ses copains en parler par des allusions plus ou moins voilées, il souriait intérieurement en entendant comme ils en parlaient de façon superficielle, comme si c'était un simple passe-temps, un jeu trivial bien que plaisant. Il savait bien qu'il n'en était rien. Rien qu'en regardant la figure extasiée de saint Antoine et en se souvenant de quand il avait espionné son père, il savait que c'était autre chose. Il partageait avec son père et avec le saint la connaissance et la conscience de ce secret.

Et quand ses copains parlaient avec un léger mépris de ceux : « Qui se la prennent dans le cul », Enzo pensait qu'au contraire cela devait être la plus haute et la plus sacrée expression de la communication intime entre deux personnes, entre deux hommes. Il devait en être ainsi, Enzo en était sûr, parce que quand il poussait ses doigts entre ses fesses, dans son trou doux et chaud, pendant qu'il se masturbait, il sentait l'extase se démultiplier – ses deux mains lui donnaient du plaisir, l'une devant, l'autre derrière, en bougeant à l'unisson. Ses amis ne savaient pas de quoi ils parlaient, c'était certain.

Aussi Enzo, lorsqu'il entendit les petits craquements rythmiques venant de la chambre de son père, ouvrit sa culotte et l'abaissa jusqu'aux chevilles. Il plia les genoux, les écarta et pendant qu'il commençait à se masturber, il mouilla deux doigts et les introduisit dans le canal chaud. Il ferma les yeux et s'abandonna au plaisir, profond et fort, de ce rite secret. Il laisserait quelqu'un « la lui mettre dans le cul », mais certainement aucun de ses copains : ils ne comprenaient pas la beauté de cette union ultime et n'en parlaient qu'avec sarcasmes. Non, il n'accueillerait jamais en lui que quelqu'un qui connaisse et comprenne la mystérieuse beauté de ce rite primaire. Quand il le rencontrerait et le reconnaîtrait, il s'offrirait à lui et le sacrifice pourrait être achevé.

 

 

 

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