Goldie, pinson doré

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Goldie, pinson doré

Andrej Koymasky
Roman long de 94 077 mots, 538 900 caractères
Né dans une tribu sauvage, sur la côte Nord-Ouest du continent américain, Goldie trouve l'amour dans les bras d'un jeune explorateur.

Mais l'adversité ne fait que commencer, multipliant des difficultés et allongeant les distances entre Goldie et son protecteur. Arraché de sa forêt natale, ballotté par les évènements, il cherche inlassablement à retrouver son maître.
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Publié le : vendredi 11 septembre 2015
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EAN13 : 9791029400902
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Goldie, pinson doré

 

 

 

Andrej Koymasky

 

 

 

 

 

 

 

Traduit par Éric

 

 

 

 

Première Partie

 

 

 

Chapitre 1

 

 

Et pourtant il était sûr de l'avoir touché…

Kutkhay chercha avec plus de soin dans l'herbe et les petits buissons, à tâtons. Il ne pouvait pas rentrer au village sans gibier, ses frères se seraient moqués de lui et il ne l'aurait pas supporté. Et il supporterait encore moins l'indulgence et les encouragements de sa mère.

Il entendit un léger froissement pas loin, il se retourna et l'espoir renaissait en lui, mais il lâcha un bref soupir de déception, ce n'était qu'un des esclaves du chef qui cherchait du bois. Il ne voulait pas se laisser surprendre à fouiller par terre par un esclave, alors il reprit son arc et s'éloigna, l'air fier, en cherchant à imiter la démarche des adultes.

Il tourna un peu, sans but précis, guettant tout autour dans l'espoir de trouver une autre proie. Longeant la mer, il s'aventura dans la forêt, plus giboyeuse. Il savait que ce faisant il approchait dangereusement le territoire de la tribu voisine, mais il ne voulait pas rentrer au village les mains vides. Le vent saumâtre de l'océan, tiède et humide, lui ébouriffait les cheveux retenus par un bandeau d'écorce tissée.

Un nouveau bruit attira son attention, quelqu'un coupait un arbre dans la forêt. Furtivement, il alla vers la source du bruit, voir de qui il s'agissait. Il s'approcha, il glissait d'arbre en arbre et prenait bien garde à où il posait le pied pour ne pas faire le moindre bruit.

C'était Kwashi, un des plus adroits graveurs du village. Il s'était attaqué avec détermination à un beau tronc droit, dépourvu de branche sur une bonne hauteur, et il le coupait à coups bien calibrés de sa fameuse hache brillante. On disait qu'il l'avait eue des étrangers qui avaient mouillé dans la baie à l'époque de la naissance de Kutkhay.

Il aimait les récits sur les étrangers, on disait que c'étaient des hommes pâles, grands, aux cheveux courts, le corps caché sous d'étranges habits et parlant une drôle de langue incompréhensible. Ils étaient très puissants et avaient des bateaux plus grands qu'une maison. Ils avaient aussi un bâton tonnerre qui pouvait tuer avec un éclair. Ils avaient des couteaux brillants (il en avait vu chez le chef) et des haches comme celles de Kwashi et de Quemuk et bien d'autres puissantes merveilles magiques. Le chef disait qu'au cours de sa vie ils étaient déjà venus au village plusieurs fois, mais ils n'étaient pas encore revenus depuis la naissance de Kutkhay. Il aurait beaucoup aimé les voir.

Il était plongé dans ces pensées quand Kwashi l'appela :

— Ohé, fils, que fais-tu si loin du village ?

Kutkhay, se voyant découvert, sursauta et rougit.

— Rien. Rien, père.

Kwashi rit et lui fit signe d'approcher.

— Ton père sait que tu es venu jusqu'ici ?

— Il est allé avec son esclave faire des planches pour la maison, répondit le garçon avec respect.

— Oh, oui, elle a bien besoin de réparations, votre maison. Et ton frère aîné ?

— Il est à la pêche.

— Alors il travaille, aujourd'hui ? Les esprits le laissent en paix ?

— Oui, depuis un moment… Et que fais-tu de ce tronc, des planches ?

— Non, je dois sculpter quelques masques pour les rites de mi-été.

Kutkhay acquiesça. Kwashi était le sculpteur le plus apprécié du village. Ce dernier se remit à couper l'arbre. Le garçon s'accroupit sur ses talons et resta à regarder l'homme travailler avec entrain, son corps musclé était couvert d'une légère couche de transpiration et ses muscles glissaient à chaque coup donné avec adresse. Il manquait peu pour que l'arbre tombe.

Soudain Kutkhay se rappela le gibier, alors il se leva et s'éloigna en silence, s'enfonçant plus encore dans les bois. Il avait un peu peur des loups, son père l'avait averti que souvent ils enlèvent les petits garçons pour les garder comme esclaves dans leur royaume souterrain. Mais il devait trouver une proie. Un fracas le fit sursauter, mais il se tranquillisa, ce n'était que l'arbre de Kwashi.

Finalement il vit un mouvement et reconnut aussitôt un lièvre, il prit une flèche, tendit l'arc et s'immobilisa en attendant que sa proie apparaisse à nouveau. Il retenait sa respiration, les muscles de ses bras commençaient à lui faire un peu mal, mais il ne bougeait pas. Tous ses sens étaient en alerte. Mentalement, il récita la prière à l'ancêtre dont il portait le nom.

— … et même si tu n'es pas un des plus importants, aide-moi à prendre ce lièvre, conclut-il pour lui-même.

Comme en réponse l'animal se dressa sur ses pattes arrière et regarda autour en tournant le museau à coups rapides et en flairant nerveusement l'air.

— Pardonne-moi, esprit du lièvre, pensa Kutkhay.

Il laissa partir la flèche, fit mouche et l'animal s'écroula, mort.

— Par les esprits, je l'ai eu ! se dit-il, heureux, en se précipitant pour prendre sa proie.

Il était fier de lui, il se sentait déjà un grand chasseur. Il toucha le talisman à son cou, remercia l'ancêtre, remercia l'esprit du lièvre, ôta la flèche de la proie morte, en retira le sang avec de l'herbe, prit le lièvre et revint joyeusement sur ses pas. Il fit un détour pour ne pas contourner Kwashi et ne pas le déranger à nouveau.

Quand il fut en vue du village, il se mit à courir en brandissant bien haut sa proie et en chantant fort pour que tous, surtout ceux de son âge, voient qu'il était bon. Il passa entre les grandes maisons, passa le seuil de chez lui et prit à gauche, vers le coin de sa famille. Soudain, il se figea.

Sa mère tenait ferme sa sœur aînée qui se démenait sur son lit. Elle était de nouveau la proie des esprits malveillants. Encore. La malédiction qui pesait sur la famille se manifestait de nouveau. Parfois, elle s'en prenait à son frère aîné, parfois à sa sœur aînée. Par chance elle ne s'était encore jamais abattue sur l'autre frère ni l'autre sœur ni sur lui. Pas plus que sur ses parents, à dire vrai.

Ce devaient être deux esprits différents, celui qui tourmentait son frère était moins méchant. De temps en temps il lui enlevait l'âme et son frère restait immobile, sans plus parler ni rien entendre. Il était toujours facile à l'homme des esprits de rappeler l'âme de son frère. Mais l'esprit qui tourmentait sa sœur était bien plus méchant, il la faisait crier et de la bave sortait de sa bouche et elle se démenait tant que parfois deux hommes avaient du mal à la tenir immobile.

L'homme des esprits disait que tout cela venait de magie noire. Son père, à la guerre, n'avait pas achevé un ennemi touché et il l'avait laissé mourir dans les bois, l'âme de cet homme se vengeait en évoquant les esprits malveillants et en persécutant ses aînés.

La famille de Kutkhay avait souvent besoin de l'homme des esprits et à chaque fois elle devait lui faire des présents, si bien qu'il ne leur restait plus grand-chose maintenant. Heureusement le banquet était proche et le chef distribuerait à tous de nouveaux cadeaux. D'ailleurs son père était très bon chasseur et très bon fabricant de barques, et ils s'en sortaient encore assez bien.

Sa mère, en l'entendant arriver, se tourna et lui dit d'aller chercher quelques parents pour l'aider. Le garçon partit au pas de course en oubliant à côté du lit le lièvre et ses exploits de chasse. Il appela les frères de son père et quelques sœurs de sa mère. Puis il partit à la plage, s'assit au bord de l'eau et regarda au loin.

Ce soir certainement l'homme des esprits viendrait et ferait encore le rite sur sa sœur. Il avait un peu peur de l'homme des esprits, mais la cérémonie le fascinait. Il fallait préparer le nécessaire pour le rite, avant la nuit.

Il se leva et alla chercher l'esclave pour lui donner ordre de chercher du bois, lui aussi devrait en chercher, il en fallait beaucoup. Son autre sœur cherchait sans doute déjà des nattes pour le rite et s'en faisait prêter par des parents. Ce n'était même plus la peine que les parents disent ce qu'il fallait faire, tout le monde dans la famille, malheureusement, le savait trop bien.

C'était le soir quand il décida qu'il avait ramassé assez de bois.

Il n'avait pas envie de rentrer à la maison, il n'aimait pas voir sa sœur en proie au mauvais esprit. Elle devenait vraiment affreuse, effrayante. L'entendre hurler et la voir se démener torturée par les esprits lui faisaient mal au cœur. Alors il flâna, puis une femme l'appela.

— Viens manger avec nous, fils.

— Merci, mère, je n'ai pas faim…

— Viens, Tilltka t'attend.

Il ne pouvait pas refuser deux fois une invitation, surtout à présent que le nom du frère aîné de sa mère avait été mentionné. Alors il entra chez Tilltka. Lequel était assis à droite du feu avec ses fils à côté, par ordre d'âge, le grand d'abord, puis Likkho, de son âge, puis les filles par âge croissant et enfin la mère. Il s'assit à côté de Likkho comme le voulait la coutume. Il ne l'aimait pas beaucoup, c'était un de ceux qui se moquaient le plus souvent de lui, de ses cheveux pas parfaitement plats, de sa peau trop claire et sa stature trop grande.

— Salut, Fautif ! lui chuchota Likkho à peine était-il assis.

Il détestait ce surnom.

— Aujourd’hui, j'ai tué un lièvre, murmura-t-il en réponse, puis il ajouta, Tout seul ! et il se tourna vers le feu, au milieu.

La fille aînée remplissait les bols et la seconde l'aidait en les lui tendant un à un. Quand son tour vint, il leva son bol vers le feu puis vers Tilltka en signe de remerciement puis, avec deux doigts, il commença à manger. Ils parlaient tous et plaisantaient bruyamment, tout comme autour des feux des autres familles de la maison.

Vivait aussi là Haïté, l'oncle paternel de Tilltka, le chef de chasse. C'était quelqu'un d'important, Haïté, il avait deux femmes et de nombreux fils et filles. Un petit-fils d'Haïté avait aussi l'âge de Kutkhay, c'était un garçon très aimé, respecté et admiré de tous, surtout de Kutkhay. C'était peut-être le seul garçon du village à ne jamais se moquer de lui et il était beau et fort, intelligent et toujours de bonne humeur.

Il regarda vers le foyer du fils aîné d'Haïté et chercha du regard son ami. Il l'aperçut, Mokoa riait de bon cœur. Quand il riait, il était encore plus beau, plus même que son frère aîné qui était pourtant réputé être le plus beau jeune homme du village.

Il aurait voulu être l'ami de Mokoa, mais ce dernier semblait à peine le voir. Il le saluait, gentiment même, mais il ne l'avait jamais invité et la coutume voulait que ce soit Mokoa, celui de plus haut rang, qui fasse le premier pas. Même entre garçons de leur âge, le rang comptait beaucoup, surtout maintenant, à l'approche de la date de l'initiation.

Après le repas Kutkhay remercia ses parents et sortit. Il vit que les préparatifs du rite pour sa sœur avaient bien avancé. La lune était haute et lumineuse et on voyait bien les silhouettes de ses parents affairés à préparer le grand feu. Son père partait déjà appeler l'homme des esprits, en compagnie de son deuxième frère. Son frère aîné, aidé par son épouse, sortait les présents et son autre sœur installait les nattes. Les gens du village commençaient à se rassembler. Kutkhay n'avait pas envie de rejoindre les autres, mais il devrait bientôt reprendre sa place parmi les siens.

Sa sœur aînée ne criait plus. L'homme des esprits arriva et son autre sœur courut à la maison avertir ses parents. Tout le monde se dispersa dehors, les oncles maternels portaient la malade étendue sur une natte et la déposèrent sur un tas de nattes près du tas de bois auquel déjà son frère aîné mettait feu.

Katkhay alla prendre place avec les autres à la distance rituelle du grand feu. Il n'y avait plus au centre que sa sœur et l'homme des esprits. Ce dernier était paré pour la cérémonie et avait l'air redoutable. Il se pencha sur la jeune fille, la regarda longtemps et geignit, secoua la tête plusieurs fois et gémit.

— Ah, pourquoi ne m'avez-vous pas appelé plus tôt ?

Il disait ça à chaque fois.

Il agita très lentement les grelots et bouche close entonna une litanie et changea plusieurs fois de ton. Tout le monde regardait, attentif, dans un silence absolu. La silhouette se détachait dans la nuit, soulignée par le rougeoiement des flammes. L'homme des esprits secoua plus fort les grelots et son murmure monta d'un ton.

Alors son père se leva.

— Sauve ma fille et je te donnerai une couverture cria-t-il.

Le shaman baissa le ton de son chant.

— Je te donnerai aussi ce pot plein de bonne graisse ! ajouta-t-il.

Le shaman se balança en gardant son murmure indistinct au même niveau.

— J'ajoute à mes présents ces tissus d'écorce et de laine. Je n'ai pas grand-chose d'autre à offrir…

Le shaman monta un peu le ton de sa litanie. Ils continuèrent ainsi, son père augmentait son offre et le shaman augmentait le rythme, mais sans encore commencer le chant proprement dit, les esprits n'étaient pas encore satisfaits.

Kutkhay regarda autour de lui, mais son deuxième frère lui donna un coup de coude alors il retourna le regard vers sa sœur.

À la lueur des flammes, elle avait l'air sans vie, mais sa poitrine se soulevait et s'abaissait imperceptiblement. Finalement, après une ultime offre de son père, le chant jaillit à pleine voix du shaman. Son père s'accroupit de nouveau à sa place, l'air soulagé.

Le shaman commença à invoquer les esprits l'un après l'autre, jusqu'à en arriver au nom de celui qui persécutait la jeune fille. Tout le monde frémit en entendant son nom et il s'éleva du feu une flamme plus haute et une strie de fumée. L'esprit avait était contacté. Alors l'homme des esprits exécuta une danse qui allait imposer à l'esprit de quitter la sœur de Kutkhay. Tout le mode retenait son souffle. L'esprit devait être effrayé par la présence du shaman et sa puissance. Et en effet la jeune fille sur sa natte se remit à crier et à s'agiter convulsivement si bien que sa blouse en écorce tissée se dénoua et glissa par terre.

Kutkhay ferma aussitôt les yeux comme devait faire tout non initié et se mit à trembler si violemment que ses dents claquaient. Ce rite l'intriguait et l'effrayait en même temps. Sa sœur lança un dernier cri déchirant, puis soudain le silence tomba.

Maintenant même l'homme des esprits se taisait. Puis revint le tintement des grelots, alors toutes les femmes présentes unirent leurs voix dans un chœur rapide et modulé pour chanter les louanges des bons esprits dans l'espoir qu'ils entourent le village et protègent tout le monde des mauvais esprits.

Kutkhay rouvrit les yeux. Tout le monde avançait vers le feu, dans une danse lente, sauf les garçons et les filles pas encore initiés et les petits. Il se retourna pour regarder ceux de son âge, un peu soulagé. Et il vit Mokoa accroupi non loin de lui.

— C'est fait, mon frère, encore une fois, lui dit alors celui-ci.

— Oui, c'est fait, répondit-il, heureux de ce signe d'empathie.

Mokoa lui fit un signe et s'approcha de lui.

— Tu veux venir à la pêche avec moi, demain ?

Kutkhay n'en croyait pas ses oreilles.

— Vraiment ? Où ?

— Au torrent, je connais un endroit.

— Bien sûr, avec grand plaisir. Quand ?

— À l'aube.

— D'accord, je serai prêt.

Mokoa acquiesça, se leva et alla s'accroupir à côté d'un autre garçon avec qui il se mit à discuter. Kutkhay regarda vers les grands qui dansaient. Le shaman s'en allait, suivi par son frère aîné qui portait les présents promis. Kutkhay était fatigué par les émotions et, contrairement à son habitude, il n'attendit pas la fin des danses, mais rentra à la maison, se coucha sur sa natte dans le coin habituel et plongea dans un lourd sommeil.

Il se réveilla à l'aube. Les premières lueurs filtraient entre les planches des murs. Tout le monde dormait encore, aussi Kutkhay ne pouvait-il pas bouger.

— Bientôt, j'irai pêcher avec Mokoa, pensait-il, heureux, et il n'a invité que moi.

Mokoa n'était pas destiné à occuper un très haut rang parce qu'il était le dernier-né, mais de ceux de son âge, c'était le garçon que Kutkhay admirait le plus. Et tout le monde le respectait.

Finalement son père se leva et Kutkhay put quitter sa natte. Il prit les équipements de pêche et alla au bord de la mer. Il se plongea dans l'eau fraîche. Quand il se sentit revigoré, il revint au rivage et s'accroupit en regardant vers la maison de son ami. Il n'eut pas à attendre longtemps, Mokoa sortit, joyeux, regarda autour de lui, vit Kutkhay, fit un geste vers le torrent et s'éloigna à grands pas. Le garçon se leva aussitôt, prit ses affaires de pêche et suivit Mokoa vers l'arrière-pays. Kutkhay regardait son corps fin, ses petites fesses fermes qui bougeaient au rythme de ses pas, il admirait son port élégant. Peu à peu, il le rattrapa et vint à côté de lui. Mokoa lui fit rituellement le salut du matin.

— Je crois qu'on va s'amuser toi et moi aujourd'hui, mon frère, lui dit-il.

Katkhay acquiesça vigoureusement. Ils marchèrent longtemps en remontant le torrent. Il n'y avait même plus de piste et ils devaient faire leur chemin entre les herbes hautes et denses. Le sol se faisait rocailleux et le chemin de plus en plus inaccessible. Mokoa avançait avec assurance, montrant qu'il connaissait bien le chemin. Kurkhay n'avait jamais poussé aussi loin. Le soleil montait rapidement et réchauffait l'air, sa chaleur était agréable à sentir sur la peau.

— On est arrivés, tu es déjà venu ici ?

— Non, c'est la première fois. Tu connais bien l'endroit.

C'était plus une affirmation qu'une question.

— Oui, je viens parfois y jouer avec un copain. Et je voulais y venir avec toi, parce que je vois que tu grandis bien, lui dit-il en souriant et en regardant entre ses jambes.

Kutkhay fut flatté par le compliment, c'était la première fois que quelqu'un le lui disait.

Il regarda aussi l'entrejambe de son ami.

— Le tien aussi est bien.

— Oui, et il gicle déjà loin. Le tien aussi ?

— Je ne sais pas…

— Tu n'as jamais essayé ? Tu n'as jamais fait de concours.

— Non… avoua le garçon, un peu honteux.

— Alors c'est l'occasion. Allez, tu réveilles le mien et moi le tien…

Avec un grand sourire, Mokoa se plaça devant lui et tendit la main. Kutkhay l'imita vite. Le contact lui procura un long frisson de plaisir. Peu après tous deux avaient lancé loin leur propre hommage à la terre, mais Mokoa plus abondamment que lui. Alors ils prirent leur équipement de pêche, descendirent au torrent et, bavardant gaiement, ils se mirent à pêcher. C'était vraiment un bon coin et ils eurent vite pris beaucoup de poissons. Ils rentrèrent au village chargés de poissons, en plaisantant tout le long du chemin. Kutkhay était très content de ce début de journée.

— Tu viendras encore jouer à ça avec moi, hein ? demanda Mokoa quand ils furent en vue du village.

— Bien sûr, chaque fois que tu voudras. Tu y joues aussi avec d'autres garçons ?

— Avec certains oui, c'est amusant. Mais pas avec n'importe qui.

Ils se quittèrent. Kutkhay remit sa pêche à sa mère. Sa seconde sœur, devant la maison, battait de l'écorce pour en faire du tissu. Tumchey, son second frère, était à la chasse avec ses frères d'âges. Kutkhay avait hâte de pouvoir lui aussi aller à la chasse avec les autres et de ne plus devoir se contenter de prendre de petits animaux. Par chance, il n'y avait plus longtemps avant le prochain rite d'initiation. Il était un peu appréhensif, voire craintif, mais il l'attendait aussi avec impatience, parce que cela marquerait enfin son admission parmi les hommes du village.

Son frère aîné, son père et l'esclave aplanissaient les planches neuves pour réparer la maison. Il se décida à aller les aider. Avant l'initiation les garçons n'avaient pas de tâches spécifiques et ils pouvaient aider les grands par quelques travaux ou rester entre eux à leur guise. Katkhay préférait être avec les adultes, tant parce que souvent ses copains se moquaient de lui que parce que les grands faisaient plein de choses intéressantes. Ce qu'il préférait s’était regarder Kwashi quand il sculptait le bois. Des merveilles sortaient de ses mains. Il aurait aimé apprendre lui aussi à faire des sculptures, mais n'étant pas de la famille de Kwashi, il ne pouvait pas, il apprendrait à faire des bateaux, comme tous les hommes de sa famille.

En milieu d'après-midi le groupe des chasseurs revint, Tumchey apporta une partie du gibier à sa mère et une partie à la famille de sa promise. Ils n'avaient pas encore d'enfant et ne pouvaient donc pas vivre ensemble. Mais il y avait moins d'un an que les familles s'étaient accordées sur leur mariage et c'était donc normal, aucun ancêtre ne s'était encore décidé à revenir à la vie à travers la jeune fille.

Kutkhay se demandait comment ils faisaient pour s'unir, ça leur était interdit tant chez elle que chez lui. Seuls pouvaient le faire des époux. Et la nuit, il voyait bien s'unir ses parents ou son frère aîné et son épouse. Enfin, il les entrevoyait et entendait des bruits étouffés. Lui aussi devrait le faire, un jour, avec sa femme. Il regardait parfois les filles et se demandait laquelle ses parents lui choisiraient, aucune ne lui plaisait. Pas une femme, pensait le garçon, n'avait un beau corps. Elles avaient l'air de caricatures d'homme, avec ces seins encombrants et souvent flasques, ces hanches larges, ce gros derrière retombant… rien à voir avec le beau corps lisse, musclé et harmonieux d'un homme…

Il repensait à Mokoa et à ce qu'ils avaient fait le matin au torrent, ça avait été beau de sentir sa main sur lui et aussi de le toucher, et ce qui s'était passé à la fin. En y pensant, il eut une érection et les autres s'en aperçurent, son frère fit un commentaire mordant à voix haute. Le garçon eut honte et se sentit rougir.

— Par bonheur, la fête est proche. Voyez, c'est déjà le temps que je pense à une femme pour lui aussi, dit joyeusement son père.

Tout le monde rit et approuva en hochant la tête. Kutkhay courut à la mer et y plongea, à l'hilarité générale. C'était la première fois que quelque chose d'aussi gênant lui arrivait devant tous. Si au moins il avait eu un pagne comme les adultes ! Mais comment faisaient les copains pour éviter ça ? Il devait le demander à son nouvel ami, Mokoa… ou, ce serait peut-être mieux, à Tumchey. Mais pendant plusieurs jours il ne trouva le courage d'en parler à aucun des deux.

La vie au village s'écoulait, paisible, et Kutkhay sentait, à de vagues signes, l'arrivée du jour de l'initiation. Si d'un côté le rite signerait sa pleine appartenance à la communauté des adultes, ce pour quoi il l'attendait avec plaisir et anxiété, il n'en restait pas moins que le halo de mystère et de terreur qui l'entourait lui inspirait de la peur. Il se souvenait de quand il était petit et que revenait le temps de l'initiation, le rapt des initiés, les pleurs stridents des femmes… Mais surtout, le soulagement de voir rentrer les initiés, à nouveau vivants. Ce devait vraiment être quelque chose de redoutable et de mystérieux. S'il essayait d'en parler à un adulte, il feignait juste de ne même pas l'avoir entendu… Comme si aucun son n'était sorti de sa bouche. S'il demandait à une femme, elle lançait un petit cri et fuyait immédiatement en se bouchant les oreilles. Parfois il avait essayé d'en parler aux garçons de son âge, mais aucun n'en savait plus que lui et ils se laissaient aller à d'étranges affirmations encore plus terrifiantes que le silence des hommes ou la fuite des femmes. Il en avait parlé à Mokoa au cours d'une de leurs rencontres solitaires et il avait découvert que lui aussi craignait cette perspective, ce qui n'avait fait qu'accroître la confusion et l'appréhension de Kutkhay. Appréhension qui augmenta quand il se rendit compte que son père préparait déjà les ornements que Kutkhay devrait mettre pour la cérémonie.

Parfois la nuit, recroquevillé sur sa natte, il ne pouvait pas trouver le sommeil. Dans l'obscurité de la grande case il entendait les bruits familiers des couples qui s'unissent, des vieux qui ronflent, de petits qui pleurnichent, des bruits habituels auxquels son imagination d'adolescent donnait un sens nouveau. Les yeux grands ouverts, tous les sens en alerte pour percevoir toute variation autour de lui, il passait de longues périodes de la nuit à écouter le battement fort et rapide de son cœur, presque étonné que les autres n'entendent pas ce bruit qui résonnait à ses tempes plus fort qu'un tambour. Il voyait des ombres bouger dans les lits ou sur les nattes à côté de lui, les ombres habituelles de ses proches, mais qui semblaient prendre de nouvelles proportions, grandes et terrifiantes. De l’extérieur venaient les cris des animaux nocturnes, le bruissement du vent, l'écho lointain du ressac… même ces bruits, autrefois familiers et rassurants, lui semblaient à présent mystérieux, il essayait de les lire, d'isoler le bruit de celui qui, d'un instant à l'autre, viendrait l'enlever et l'emmener au rite de l'initiation. Mais comment le reconnaître ?

Il se rappelait vaguement la nuit où, quelques années avant, quand vint le temps d'emmener son frère Tumchey, les femmes avaient hurlé et s'étaient battues contre les ombres qui enlevaient le garçon, puis sa mère l'avait pris, lui, Kutkhay, l'avait enlacé et pris dans son lit, le protégeant de son corps. Mais il ne se souvenait de rien d'autre… Sa mère le protègerait-elle encore ?

Enfin vint le sommeil, puis il fit jour à nouveau et dans son âme le soleil dissipa les ombres de la nuit. Les journées passaient tranquilles, avec les jeux et occupations habituels et les peurs de la nuit se dissipaient, mais la curiosité et l'anxiété restaient. Le jour, tout était sûr, tout reprenait son sens, ses perspectives et ses dimensions.

Kutkhay était un garçon très réfléchi, il essayait de trouver le sens et le pourquoi de toute chose. Parfois il se sentait différent des garçons de son âge, pas juste parce qu'ils le traitaient comme s'il était différent. Même avec Mokoa à qui le liait une amitié de plus en plus intime et profonde, il se sentait différent. Ni mieux ni pire. Mais irrémédiablement différent, lui-même n'arrivait pas à saisir en quoi il était différent, et ça le troublait. La différence qu'il sentait ne touchait pas tant son physique, ses cheveux ondulés, sa peau plus claire, sa taille au-dessus de la moyenne… Il s'était habitué à ces différences-là. La différence que sentait Kutkhay et que bizarrement les autres ne semblaient pas voir était bien plus profonde, plus substantielle.

Parfois il se demandait s'il n'était pas né fautif, comme disaient les vieux dans leur récit des Deux Jumeaux. Mais eux c'était des jumeaux, pas lui. Les Deux Jumeaux avaient des pouvoirs spéciaux, tous les jumeaux en ont, on le sait. Kutkhay se demandait si par hasard il n'y aurait pas en lui aussi quelque pouvoir spécial à réveiller, mais il n'en eut jamais la preuve, son ombre le suivait toujours, fidèle, parfois il se concentrait intensément pour qu'un objet se déplace à la seule force de sa volonté, mais aucun n'avait obéi à ses désirs, il avait même tenté de marcher sur les braises du feu, mais il s'était brûlé comme n'importe qui. Non, il n'avait aucun pouvoir spécial. Mais alors, en quoi consistait la différence qu'il sentait si fort en lui ? Il avait pensé le demander au shaman, mais n'en avait pas encore eu le courage, il craignait qu'il le chasse et se moque de lui… ou peut-être craignait-il de découvrir qu'il avait raison, qu'il était vraiment différent des garçons de son âge. Il n'aurait pas aimé en avoir la confirmation, il voulait être comme les autres, comme il faut.

Le jour, il passait de longs moments tout seul, plongé dans ses pensées même quand il était à côté des autres. Il aimait s'intéresser aux activités des grands, voir ce qu'ils faisaient, mais surtout pourquoi et comment. Parfois, il posait encore quelques questions, mais de moins en moins, parce que les réponses ne le satisfaisaient pas. Il se demandait si ce que disaient les grands était vrai ou pas. Peut-être ne lui expliquaient-ils pas encore le vrai pourquoi des choses parce qu'il était encore un petit garçon, ou peut-être qu'eux-mêmes ne savaient pas répondre ? Certains semblaient agacés par ses pourquoi, alors peu à peu il cessa de poser des questions, même s'il continuait à tout observer et à réfléchir sur tout.

Ces jours-là le temps était beau, l'air doux et le village grouillait de mille activités en vue du prochain transfert au site du village d'été. Kutkhay y allait souvent, les squelettes encore nus des maisons semblaient attendre leurs habitants. Pas loin un groupe de petits rochers s’avançait dans l'eau, le garçon aimait y grimper, s'y asseoir et regarder au loin, vers la mer infinie. Il n'y avait encore personne dans les parages alors il pouvait y rester tranquille. Le ressac des vagues et son bruit incessant et rythmé le berçait et il se laissait aller à d'étranges rêves, les yeux ouverts. Parfois il se laissait glisser dans l'eau et restait accroché au rocher en laissant les vagues fouetter son corps d'adolescent, il y trouvait une sensation de force, revigorante, un étrange plaisir, fort et sensuel. Chaque vague l'attaquait, le giflait, puis se retirait dans une longue caresse lascive sur tout son corps puis une autre l'attaquait encore et encore, se succédant dans un rythme sans fin.

Quand il était fatigué, il regrimpait au sommet du rocher et se couchait sous les chauds rayons du soleil et laissait sécher l'eau sur sa peau veloutée jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un très léger voile de sel brillant à la lumière perlée du début du printemps. Quelquefois il ramassait quelques crabes ou de succulents coquillages. Ou alors il regardait juste les mouettes voler, majestueuses, et lancer leurs cris rauques et il se perdait dans des rêveries paresseuses.

Il voyait de plus en plus souvent des barques s'éloigner, rapides, sur l'étendue brillante de la mer et rentrer le soir chargées de poissons, poussées à lents, mais puissants coups de pagaies. Kutkhay aimait regarder les corps minces et musclés des hommes sur les bateaux, surtout les plus jeunes, et puis souvent, quand ils prenaient la mer, ils enlevaient leur pagne et le garçon avait tout loisir d'admirer leur beau sexe pleinement développé et entouré d'un épais buisson de poils. Ce n'était pas encore la pleine saison de la pêche, la plupart des hommes allaient encore chasser en forêt. Mais les premiers bancs de poissons se déplaçaient déjà et certains des plus jeunes pêcheurs s'aventuraient à les intercepter. Ils enlevaient leur pagne pour ne pas le tremper dans l'eau salée qui les aurait rendus moins résistants. Kutkhay était fasciné par la variété des formes et des tailles des membres qu'il pouvait alors voir. Ceux des garçons comme lui semblaient tous pareils…

Loin, au nord, on devinait une étroite langue de terre se projetant dans la mer, c'était le site du village d'été de la tribu voisine. Il n'y avait pas eu d'hostilités avec cette tribu depuis très longtemps, la nature était prodigue en nourriture pour tout le monde.

À part les esclaves, Kutkhay n'avait encore jamais vu personne venant des territoires voisins du leur. Il se demandait s'il y aurait une guerre tôt ou tard. Son frère aîné avait déjà combattu trois fois et son père beaucoup plus. La dernière avait été quand il était très petit et il ne s'en souvenait pas, sinon par les récits entendus des adultes. Leur esclave avait été capturé pendant cette dernière guerre. Il était jeune, un peu plus âgé que Tumchey, mais plus jeune que leur frère aîné. Il était fort, joyeux et il parlait peu. Va savoir, se demandait Kutkhay, quel effet ça fait d'être esclave ? Que ressent-on, qu'éprouve-t-on ? N'a-t-il pas la nostalgie des siens ? Et sa femme ne lui manque-t-elle pas ? Parfois un esclave s'enfuyait, s'il n'était pas repris par les gens du village et tué, il retournait dans sa tribu, libre à nouveau… va savoir pourquoi notre esclave n'a jamais essayé de s'enfuir ? Pouvait-il être heureux d'être esclave ?

Kutkhay se leva et partit vers le village, il se disait que les pourquoi sans réponse étaient bien trop nombreux.

 

 

 

Chapitre 2

 

 

L'air était étrangement immobile depuis quelques jours, on aurait dit que l'esprit des vents avait abandonné le village. Immobile et lourd. Kutkhay regardait la mer d'huile où se reflétait au loin la lumière du soleil, un peu masquée par l'enchevêtrement de branches dans le bois où il s'enfonçait. Une alouette lançait son cri et une autre lui répondait, au loin.

Le léger murmure de l'eau lui annonçait la proximité d'un ruisseau avant qu'il ne puisse le voir. Il tendit l'oreille pour identifier d'où venait le bruit et se dirigea, sûr de lui, au nord en regardant avec attention le sol pour trouver le ruisseau, il faisait à peine un empan de large, profondément encaissé dans le sol, à peine visible dans les herbes hautes. Il s'accroupit et, les mains en coupe, prit un peu de cette eau cristalline qu'il porta à ses lèvres et but avec plaisir. Puis il en aspergea un peu sur son corps nu, frissonnant légèrement de plaisir.

Il se releva et regarda aux alentours, ce n'était pas un bon endroit pour le gibier, d'ailleurs il n'avait même pas son arc. Il enjamba le minuscule ruisseau et s'enfonça encore dans la forêt. En marchant il effleurait des doigts l'écorce rugueuse des arbres, il la caressait presque, ou alors les longs brins d'herbe, longs et souples. Il aimait les sensations apportées par le sens du toucher et il ne manquait qu'un peu de vent à son plein bonheur. Les plus basses branches lui caressaient de ses feuilles le visage et le corps, c'était vraiment bon de se sentir touché de la sorte.

Les insectes n'étaient pas encore trop nombreux et ne le gênaient pas. Mais le printemps avançait vite. Une touffe de fleurs attira son attention, il se pencha et y plongea le visage pour respirer, ravi, son doux parfum. Quand il était seul, il pouvait s'abandonner à ces sensations sans craindre qu'on se moque de lui. C'était sa vie secrète. C'était bon de pouvoir le faire. Il s'assit sous un grand arbre, sur un épais tapis de mousse. Appuyé au tronc massif il regardait en direction de la mer, de là, elle n'était plus visible. Il était isolé, seul dans une oasis de vert, sous un ciel d'un bleu intense. Une fourmi montait sur son talon. La chatouille légère de ses petites pattes sur sa peau le fit sourire. La fourmi s'arrêta un instant sur la malléole et reprit, décidée, son chemin sur la jambe.

Il l'observait.

— Mais tu ne trouveras rien à manger par là, idiote ! dit-il à mi-voix, amusé.

Le bruit sec de branche cassée lui fit oublier la fourmi. Quelqu'un approchait. Quelqu'un ou quelque gros animal. Tous les sens en alerte il se leva lentement en scrutant vers là d'où venait le bruit, il perçut un mouvement au loin dans les buissons, mais n'arriva pas à distinguer de quoi il s'agissait. Très lentement, pour n'être pas entendu par l'animal ou l'homme, il se dirigea vers cet endroit. Ses pieds nus cherchaient les points où se poser sans faire de bruit. Il entendit encore un bruit de branche foulée. Ce n'était pas un chasseur, il n'aurait pas fait de bruit. Il se figea, explora du regard le terrain vers l'origine de ces bruits et chercha où se cacher en cas de besoin. Ce ne devait pas non plus être un animal, un animal aurait sans doute été plus silencieux. Peut-être était-ce une femme du village ou un étranger, mais cette dernière hypothèse était plus qu'improbable, aucun ne se serait aventuré si près… Sauf un ennemi venant en éclaireur. Il devait le trouver sans se faire voir, surtout dans cette dernière hypothèse.

Il...

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