L'Amant de mon père - Journal romain

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L’Amant de mon père, journal romain - Roman érotique

Albert Russo
Roman de 34 300 mots, 206 600 caractères,
Après les tribulations vécues dans le premier tome « L’amant de mon père - Journal parisien », Éric Wangermée prend le temps de vivre, de revivre. Changer de ville, changer de pays. Parcourir les ruelles romaines et pouvoir à nouveau laisser un sourire s'accrocher à son visage. Et puis l'impétuosité de s'adonner à la fusion des corps. Il rencontre un trio d’hommes : Sven le Suédois, Ménélik l’Éthiopien et Alfiero le Romain. Son entrée dans ce ménage à trois, qui a trouvé après bien des atermoiements un équilibre entre sentiment amoureux, tolérance et jalousie, va créer bien des remous.

Ce deuxième tome est aussi l’occasion de présenter au lecteur le côté intime de la ville éternelle et de découvrir le charme désuet de la cité balnéaire d’Ostia.
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Publié le : samedi 5 septembre 2015
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EAN13 : 9791029400865
Nombre de pages : non-communiqué
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L’Amant de mon père

- Journal romain -







Albert Russo







Roman










Première partie


Après avoir passé dix-huit mois en prison, accusé d’un double meurtre, celui de Gérard
Lemercier, son ancien amant, et fondateur de la prestigieuse maison de couture TL, ainsi que
du jeune Frank, le fils de ce dernier, Éric Wangermée fut acquitté en février 2002. Faisant
appel, Maître Robin, réussit, en effet, à prouver que son client avait été l’objet d’une sordide
machination, ourdie par Maryse Lemercier et l’ami de celle-ci.
La veuve finit par avouer qu’elle avait empoisonné son mari, en faisant accroire que le
meurtrier était Éric Wangermée, d’autant plus opportunément que, le lendemain, celui-ci, se
trouvait confronté au fils, venu chez lui, et qu’il le tua d’un coup de couteau. Mais la mort de
Frank Lemercier n’était pas préméditée. C’était, en fait, le contraire qui était vrai. Le jeune
homme, ayant retrouvé les traces d’Éric Wangermée, après avoir découvert, par le pur des
hasards, dans le grenier de la maison familiale, une correspondance entre son père et ce
dernier, ainsi qu’une vieille photo, fut persuadé par sa mère que l’ancien amant de son mari
venait d’empoisonner celui-ci. Fou de rage et de douleur, Frank accepta, le lendemain de cette
tragédie, l’invitation d’Éric, lequel était entretemps devenu aussi son amant. Alors qu’ils se
trouvaient tous deux dans la cuisine, en train de préparer le dîner, l’homme fut surpris par son
jeune hôte, qui tentait de le poignarder avec un couteau à viande. Éric Wangermée réussit à
s’emparer du couteau, et par un geste malencontreux, retourna l’arme contre son agresseur,
lui sectionnant l’aorte.

*
* *

Cette année et demi d’incarcération, Éric Wangermée l’avait vécue comme un double
calvaire. Il était à la fois hanté par l’assassinat de l’homme qu’il avait aimé, plus que tout autre,
et par celui, non moins violent, de Frank, sa dernière et tendre conquête, que, démoniaque
tour du sort, il avait lui-même perpétré, par instinct de survie, Frank, dont il ignora, presque
jusqu’au bout, qu’il était le fils de son amour de jeunesse. Le fait que ces deux crimes lui
fussent imputés, à cause d’une veuve cupide et vengeresse, avec la complicité de son ami,
l’avait ébranlé, comme si le sol s’était ouvert sous ses pieds, tellement cette accusation lui
semblait absurde. C’est seulement lorsqu’il entra dans sa cellule qu’il se rendit compte de la
gravité de l’événement, et qu’il sentit sa dignité humaine lui échapper.
Il n’y avait pas une semaine qu’Éric était rentré chez lui, que quelqu’un sonna à sa porte.
Encore très affecté par les événements qui l’avaient endeuillé et par l’injustice dont il avait été
l’objet, l’homme, devenu méfiant et irritable, regarda à travers le judas et, voyant qu’il s’agissait
d’une jeune femme, demanda, sur un ton presque agressif :
— Qu’est-ce que c’est ?Karine se présenta :
— J’étais l’amie de Frank, et j’ai absolument besoin de vous parler. Ouvrez-moi, je vous en
supplie.
Éric n’avait aucune envie de parler à qui que ce fût, et était résolu de renvoyer l’importune,
mais, comme poussé par le souffle d’une voix intérieure, il se ravisa et reçut la jeune fille, non
sans une certaine froideur, étonné lui-même de sa rudesse, lui qui était auparavant d’un
naturel affable et courtois.
Karine reconnut le quadragénaire, aux cheveux poivre et sel, encore svelte et séduisant,
malgré ses traits tirés, ses habits flottants – il avait dû perdre au moins quinze kilos –, et ses
yeux d’un bleu-gris délavé, pour l’avoir aperçu à travers la vitre embuée d’une brasserie, tandis
qu’elle espionnait Frank, durant les escapades de son petit ami.
À l’évidence, Éric ne connaissait pas la jeune fille, car il ne l’avait jamais officiellement
rencontrée. Il savait, bien sûr, qu’elle existait, Frank ne lui ayant pas caché cette relation. Mais
là, maintenant, après tout ce qui lui était arrivé, il ressentait comme une morsure au cœur, et il
ne fit même pas l’effort de lui sourire, ni même de lui offrir quelque chose à boire. Non, il ne
croyait pas être devenu insensible ou inhumain, mais engourdi, dans ses artères et, par
conséquent, dans ses réactions, comme s’il revenait d’un pays à l’hiver éternel, où chaque
geste prend un temps infini pour s’accomplir, et dont on épargne l’effort, lorsqu’il ne s’agit pas
de survie. Cela obéissait sans doute aux règles de la relativité. Il n’éprouvait même plus de
haine envers la mère de Frank et son ami, qui avaient tout fait pour qu’il soit accusé de ce
double homicide. À leur tour, ils venaient d’être punis par la loi, et allaient purger une très
longue peine, méritée celle-là. Mais peut-on jamais guérir d’une injustice qui vous a marqué
autant dans la chair que dans l’esprit ? On lui avait bien proposé l’aide d’un psychanalyste. Il
refusa net cette option. À quoi cela servirait-il de raconter sa peine et sa rancœur à un
étranger ? Pour lui démontrer quoi ? Que le monde s’était trompé à son sujet, et qu’il n’avait
pas les moyens de le regretter ? Car il s’agissait bien de cela. Ses collègues de bureau
l’avaient déserté, les deux personnes qu’il croyait amies, s’étaient elles aussi défilées, par
honte de rester associées à un homme que la justice et les médias avait mis au ban avec
fracas. Bien qu’il pût réintégrer sa firme, il demanda qu’on le mute à un autre poste, afin de ne
pas devoir faire face, jour après jour, à ces visages refermés sur eux-mêmes qui, par leur
attitude, même inconsciente, continuaient de l’accuser. Il ne suffisait pas que Paris eût à
présent un maire ouvertement homosexuel, ni que la Gay Pride soit devenue un événement
presque banal. Beaucoup de gens, beaucoup trop de gens pensaient encore, dans leur for
intérieur que les gays étaient des déviants sexuels. Sinon aurait-on encore besoin de parader
dans les villes pour affirmer sa différence, souvent d’une manière excessive ? Pire que ce
politicien dont on avait proclamé au grand jour l’orientation sexuelle, on avait jeté Éric en
pâture aux bien-pensants de tous bords. Ne l’avait-on pas accusé de s’être vengé de son
amant dans des circonstances louches, « une affaire glauque et sordide qui n’est pas
inhabituelle de certains milieux gays hard », comme l’avait titré un journaliste, et un autre de
renchérir que, « non content d’avoir tué le père, dans un accès de jalousie, l’homme s’en était
aussi pris au fils, un tout jeune garçon, pour assouvir ses besoins pervers », insinuant par là
qu’il était pédophile, alors que Frank avait plus de vingt ans ?
C’était avec le poids de ce tissu de mensonges et de calomnies, ressemblant aux fissures
d’une vitrine de joaillier, qu’un coup de revolver n’avait pas réussi à faire voler en éclats,
qu’Éric entendit les paroles de la jeune fille. Ces mots, débités à perte de haleine, luiparaissaient aussi vains que futiles, car il restait sourd aux émotions de cette étrangère.
Quelque chose en lui refusait de percevoir la souffrance des autres. Il se sentait trop brisé
pour s’ouvrir à quiconque. À un moment donné, il s’aperçut des larmes qui ourlèrent les yeux
de la jeune fille et lui offrit un mouchoir en papier. Puis, une suite de mots lui parvint, qu’elle
répéta, le visage maintenant légèrement tuméfié :
— Je vous demande pardon, mille fois pardon, d’avoir pu croire que vous étiez cet odieux
personnage, décrié par la presse.
Tout ce qu’elle avait prononcé auparavant semblait s’être évaporé, se cristallisant dans
cette phrase. Avait-elle mentionné Frank, la mère de ce dernier, ou même Gérard ? Il ne s’en
souvenait pas, ou plutôt, il ne voulait plus en entendre parler. Il aurait préféré les rayer de sa
mémoire. Et voilà que cette pimbêche venait s’excuser.
— Mais je ne vous en veux pas, Mademoiselle, s’entendit-il répondre, sèchement, comment
le pourrais-je, alors que je ne vous connais même pas ?
Le regard de la jeune fille, encore tout empreint de mortification, s’attarda soudain sur un
cadre en argent posé sur le rebord du cache-radiateur, près de la fenêtre du séjour. Il
s’agissait d’un portrait à la sanguine, représentant deux jeunes hommes dans la vingtaine, de
profil, et ils se fixaient, l’ébauche d’un sourire, à la fois complice et énigmatique. Karine réprima
un cri, car elle reconnut les deux personnages, malgré leur grande jeunesse. Il n’y avait pas de
doute, les traits ne mentaient pas, ces deux garçons, qui semblaient à peine sortis de
l’adolescence, ne pouvaient être qu’Éric Wangermée et le père de Frank. Elle dévisagea son
hôte, le temps d’un éclair, comme pour écarter un ultime soupçon. Oui, c’était bien eux. Elle
allait commenter le portrait, lorsque, en une rapide enjambée, le quadragénaire rejoignit la
fenêtre, prit le cadre et, d’un geste brusque, le rangea dans un tiroir du buffet tout proche.
— Il n’y a plus aucune raison de garder ce genre de souvenir, s’exclama-t-il, comme un
reproche, qu’il s’adressait à lui-même. J’aurais dû m’en débarrasser dès mon retour, mais
j’avais d’autres priorités, voyez-vous.
Puis, se retournant vers la jeune fille, encore un peu plus abasourdie, il lui dit, presque
péremptoire :
— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai toute une vie à reconstruire.
Il l’accompagna à la porte, quand, tout à coup, Karine se jeta à son cou, secouée d’un long
sanglot d’animal blessé.
— Je vous en prie, ne me chassez pas ! éructa-t-elle. Il ne me reste plus que vous, sur cette
terre, en dehors de mes parents, qui ait connu Frank, et qui l’ait tellement aimé, autant que
moi.
Éric Wangermée frissonna d’un sentiment, où la pitié et le dégoût se mêlaient. Pourquoi le
sort continuait-il de s’acharner sur lui, en poussant sur son chemin cette fille, dont les émotions
ne l’intéressaient guère ? Il avait vraiment d’autres chats à fouetter, et cette expression lui
sauta aux yeux comme étant plus qu’appropriée en la circonstance. En effet, il ne se sentait
plus rien de commun avec la race humaine, et l’idée lui était venue l’autre jour d’adopter un
petit siamois, lequel ne lui poserait aucun de ces problèmes futiles ou sordides qui encombrent
la vie des hommes. Entre le chaton et lui, il y aurait tout au plus un lien d’affection, sanschantage ni obligation, et surtout sans motif à justifier. Tu m’aimes, je t’aime, un point c’est
tout. Ni pourquoi, ni comment. Et sans fard, oui, c’était cela, sans fard. Le matin, lorsqu’il se
lèverait, les cheveux en bataille, la bouche encore pâteuse, le siamois miaulerait, non pas pour
critiquer son apparence ou sa mauvaise humeur, mais pour qu’il verse du lait frais dans son
bol. Et il pourrait lui parler à haute voix, lui dire tout ce qui lui passerait par la tête, des mots
doux, des mots rageurs, des mots qui maudissent le sort, ou même des mots inutiles, voire
sacrilèges, rien que pour le plaisir de les entendre s’égrener hors de sa bouche. Ah, la liberté
de pester sans que personne ne vous reprenne, sans devoir en expliquer la motivation. Ce
long séjour en prison lui avait montré ce qu’étaient la brutalié gratuite, la haine du faciès, des
petites manies, de l’intimité de l’autre, et par là même, le miroir de son propre avilissement. On
détestait pour tout le mal que l’on vous avait fait, et peu importait que l’on se trompât de cible,
au contraire, on choisissait à l’envi, celle qui était à portée de la main, la plus disponible, la
plus vulnérable, et on l’exploitait pour le besoin de frapper, pour se venger.
— Asseyez-vous ! Je vous préparerai une infusion qui vous calmera, proposa-t-il, s’efforçant
de masquer sa lassitude. Ou préférez de l’alcool ?, se ravisa-t-il, comme ennuyé par l’effort
que cela lui aurait coûté de bouillir un peu d’eau.
— Peu importe, répondit Karine, soulagée, pourvu qu’elle pût rester encore quelque temps
chez son hôte. Excusez-moi si je me suis effondrée tout à l’heure, je ne voulais pas vous
importuner, dit-elle, tout en suivant l’homme dans la cuisine, alors qu’elle n’y avait pas été
invitée.
— C’est ici, que le drame s’est produit, fit Éric Wangermée, sans aucun état d’âme, tandis
qu’il extraya une boîte de biscuits du garde-manger. Là où vous vous trouvez, exactement,
Frank a sorti un couteau de cuisine du tiroir, et il a essayé de me tuer, expliqua-t-il, articulant
chaque syllabe, pour que son interlocutrice enregistre les détails de l’événement. Je me suis
retourné au moment où il s’apprêtait à me poignarder dans le dos. Je l’ai échappé de justesse.
La suite, vous la connaissez, conclut-il, comme s’il prononçait la chose la plus banale du
monde. Elle ne voulait pas rentrer chez elle ? et bien, elle n’avait qu’à entendre la vérité.
Pourquoi devrait-il la ménager ? Qui se souciait de le ménager, lui, même à présent, que son
innocence était prouvée ?
L’affable, le si sympathique Éric Wangermée, plein de sollicitude envers ses pairs. Il était
mort celui-là, mort et enterré, et peu importait dorénavant ce qu’on dirait de lui, le pire ayant
déjà été dit, de toute manière. Ne l’avait-on pas clamé haut et fort, répandu, à dix, à cent
reprises, dans toutes les chaumières de France et de Navarre, et même au-delà, à travers la
presse écrite et télévisée ? Et comme si cela n’avait pas suffi, l’écho s’était réverbéré sur la
toile, aux quatre coins de la terre ; son nom et ses crimes présumés circulaient maintenant sur
le Net, avec, comme prime, des sites haineux à son endroit. Certains internautes promettaient
même de lui faire la peau.
Il était vrai qu’il ne se reconnaissait pas dans ce nouveau personnage, né de l’injustice
suprême, qui l’avait plongé, sans crier gare, dans la misère affective et spirituelle la plus
profonde, dans l’humiliation la plus honteuse, de celui que l’on montre du doigt, celui que l’on
rabaisse au niveau de la bête, parce que ravagé par l’opprobre. Une fois honni, peut-on
vraiment se relever, fût-ce grâce à un démenti officiel ? Non, les gens gardent en mémoire
l’image de l’horreur et glissent sur le rectificatif comme une bulle d’air monte à la surface d’un
aquarium.
Et elle lui a demandé pardon. Pour qui se prenait-elle donc, cette fille ? Il n’avait pas à luipardonner, ni elle, ni quiconque, d’ailleurs. Pourquoi deviendrait-il tout à coup si magnanime ?
Désormais, il n’aurait plus besoin de ses semblables. Il se suffirait à lui-même. C’était drôle
comme un simple adage, auquel il n’avait jamais prêté attention, sonnait aujourd’hui si juste à
ses oreilles. « Aide-toi et le ciel t’aidera ! » Misanthrope, lui ? Oh que oui. Il n’avait plus rien à
attendre de cette humanité, là-bas, qui s’entredéchirait, pour un lopin de terre, ou parce que la
religion le leur intimait, ici, où l’on faisait grève, au motif que l’on n’appliquait pas, à la lettre, la
loi les 35 heures, ah la belle humanité, dégoulinante de mièvrerie, dès lors que l’on se
débattait dans le consumérisme. On voyait bien ce que cette sentimentalité à la Loft Story
démontrait, avec ses simagrées, ses gesticulations libidineuses et pathétiques, réduisant
l’intimité quotidienne à des scènes dignes d’un poulailler. Et des millions de gens regardaient
ça, médusés, tâchant d’y déceler les facettes de leurs pauvres personnalités. Comme il
ricanait aussi, en pensant à ces artistes, à ces acteurs, qui pour promouvoir leurs œuvres ou
leur jeu, insistaient sur le fait qu’elles font vibrer le public d’émotion. « L’émotion à l’état pur ».
Mais quelle foutaise ! Tas d’hypocrites ! Alors qu’autrefois, il appréciait tant les bonnes feuilles
du Monde ou de Libération, les critiques de théâtre ou de cinéma, comme il les trouvait
pédants aujourd’hui, ces guides intellectuels du peuple, ces parangons du bon goût.
Assise sur le canapé du séjour, Karine sirotait son Porto, tandis que son hôte se servait un
verre de vodka. Autrefois, les liqueurs fortes, il les réservait pour ses invités, lui, privilégiait les
boissons à l’arôme fruité, ou faiblement alcoolisés, mais son palais aussi avait fait sa
révolution, l’habituant au feu du Cognac ou du Whiskey pur, sans eau et sans glaçons, comme
si les dix-huit mois d’incarcération lui avaient durci la langue. La métamorphose qui s’était
opérée en lui affectait jusqu’à sa diète, car il évitait le chocolat, les gâteaux, même les crêpes
au sarrasin, nappées de sirop d’érable, dont il raffolait encore naguère. Ainsi, il ne touchait rien
qui pût lui rappeler la douceur des choses sucrées ; tout cela devait être désormais rayé de la
liste de ses désirs conscients, et mis au rang de simples caprices de jeunesse, la vie lui ayant
appris, lui, l’épicurien, le grand esthète, que les plaisirs pouvaient se retourner contre soi avec
une violence diabolique, il s’en préservait donc par une sorte d’auto-immunisation. Non que la
beauté ne comptât plus pour lui, mais au lieu de la savourer, il la considérait à présent avec du
recul, voire un certain cynisme. Ne renfermait-elle pas le plus souvent un piège, aussi
splendide qu’elle pût apparaître, un cadeau empoisonné offert au contemplateur ?
Cette visite prit l’aspect d’un dialogue à la fois muet et de sourds, entre deux êtres aux
aspirations décalées. La jeune fille était venue pour s’épancher sur son aîné, de sentiments qui
les animaient tous les deux, puisqu’ils concernaient la personne qu’ils avaient aimée
mutuellement, mais celui-ci se retranchait derrière une barrière qu’il voulut infranchissable,
comme pour éviter toute nouvelle salissure de l’âme. Alors, en guise de conversation, Éric
Wangermée levait son verre dans un geste de convivialité et répétait : « À la vôtre. » C’était un
étrange face à face, où les quelques paroles échangées servaient de paravent.
— Encore un peu de Porto ? proposait l’homme.
Et Karine, afin de ne point paraître discourtoise, acquiesçait. Ainsi, quasiment s’en s’en
rendre compte, l’un et l’autre s’enivraient-ils, palliant de la sorte à ce manque de
communication voulu par l’hôte. À un moment donné, Éric vint s’asseoir près de la jeune fille,
geste sans doute machinal, sans aucune arrière pensée. Seulement, voilà, Karine l’interpréta
d’une tout autre manière, et, tandis qu’elle continuait de boire, elle s’approcha de l’homme,
d’abord imperceptiblement, puis se frottant carrément à lui. Éric Wangermée n’y fit pas cas. Il
faut admettre, qu’à ce stade de la soirée, ils étaient tous les deux plus qu’éméchés. La jeune
fille se pencha sur la joue de son hôte et lui colla un long baiser humide. Éric frissonna, mais
se laissa faire. Son esprit était trop embué pour qu’il réagisse négativement, même si quelquechose en lui désapprouvait cette intimité impromptue. Karine, redoublant d’audace, glissa une
main sous la chemise d’Éric Wangermée, allant jusqu’à la lui déboutonner lentement, tandis
qu’elle commençait à se déshabiller.
— Non, vous ne devez pas ! lui murmura l’homme, sur un ton de reproche, mais un peu
trop suave, pour vraiment la contrecarrer.
Un film, vieux de plusieurs décennies, se déroula ensuite dans sa tête. Il devait avoir seize
ou dix-sept ans, lorsqu’au détour d’une dune, en Bretagne, durant les grandes vacances, il
s’était perdu dans un fourré avec une copine, un peu plus âgée que lui. Les deux s’étaient
éloignés de leur campement, attirés par le vent du large et les pentes abruptes qui menaient
au loin à de magnifiques falaises tombant à pic dans l’océan. L’air marin et cette senteur
sauvage de varech et de buis les avaient enivrés, les rendant euphoriques. La copine, qui
s’appelait Julie, l’attira peu après dans la clairière d’un petit bois et, se transformant soudain en
Érynie, lui arracha les vêtements, le forçant à se débattre, mais, plus rapide, et surtout plus
agile que lui, elle parvint à le maîtriser et à lui faire perdre sa virginité. C’était un souvenir
douloureux, et à la fois surpris et humilié, le jeune garçon se jura de ne plus jamais s’y laisser
prendre. Ce fut la première et la dernière relation physique qu’il eut avec une femme. Cet
événement fut-il à l’origine de son homosexualité, ou celle-ci couvait-elle déjà en lui depuis sa
plus tendre enfance ? Il ne pouvait le dire, mais cette confusion ne semblait pas le troubler, et il
ne se posa plus la question. Il était attiré par les hommes, et de cela il ne doutait pas. C’était,
bien sûr, une époque où, autant la morale que la loi, réprouvaient ce qui passait pour des
mœurs dites contre nature. Mais, à l’inverse de beaucoup de ses semblables qui vivaient mal
leur situation, Éric Wangermée, tout discret qu’il fût, car il ne pouvait pas en être autrement, y
était à l’aise.
Il avait aussi eu la chance d’avoir des parents indulgents qui, s’ils étaient secrètement déçus
qu’il ne se mariât pas, n’abordèrent jamais le sujet, et donc ne le confrontèrent à aucun...

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