La beauté du diable

De
Publié par

La beauté du diable

Alain Meyer
Roman de 87 000 car.
Justin, subjugué, perdu dans la profondeur bleue du regard qui ne le lâchait pas, fit un premier pas en avant, puis un deuxième pour emboîter le pas au fascinant étranger. Telle la proie du serpent, il n’eut aucune réaction quand une main vint prendre la sienne et pressa doucement ses doigts. Seul, son cœur prit un rythme fou.

Arrivé sous les frondaisons, son compagnon se retourna, posa ses mains sur ses épaules, approcha son visage et se contenta de dire :

— Justin, l’herbe du sous-bois me semble douce... si douce.

Tel un poisson pris au piège, notre pauvre Justin, englué dans les yeux ensorceleurs, obnubilé par l’idée de posséder l’être merveilleux qui s’offrait à lui, fit un dernier pas en avant et referma ses bras sur un corps chaud et vibrant.
Retrouvez tous nos titres sur http://www.textesgais.fr/


Publié le : vendredi 17 avril 2015
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791029400537
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

 

 

 

 

 

 

 

La beauté du diable

 

 

Alain Meyer

 

 

 

Roman

 

 

 

 

 

 

 

Mise en condition

 

 

Ne me demandez pas comment l’idée m’est venue d’écrire ce récit, probablement de l’envie de retrouver le plaisir des contes et des légendes de mon enfance. Bon, d’accord, je concède que cette histoire est un peu plus croustillante, et qu’elle n’est pas à mettre sous des yeux innocents. Je n’ai pourtant pas l’impression que les yeux de mes lecteurs ont gardé l’innocence de la prime jeunesse et, surtout, il me plaisait de courir un risque. Qui, de nos jours, croit encore à des historiettes aussi saugrenues qui parlent de bonnes fées ou de méchantes sorcières ? Cela fait rire tout le monde et semble un peu niais. C’est encore plus vrai lorsque quelqu’un ose consacrer sa plume à évoquer le diable et ses diableries. Le diable, vous connaissez ? Ce prince de l’enfer, grand amateur d’âmes égarées. Vraiment, voilà une belle invention pour faire peur aux petits enfants pas sages. Pourtant, si…

 

 

 

Préambule

 

 

L’homme se cala confortablement dans son fauteuil et regarda son auditoire, comme pour attendre que le silence s’installe. Il ferma les yeux quelques secondes, se concentra afin de rassembler ses idées. Il respira profondément à deux ou trois reprises et commença :

— L’histoire que je vais vous raconter s’est déroulée ici même, dans ce village, il y a plus d’un siècle, en 1895. Elle pourra vous paraître étonnante, hors du commun et, pour la plupart d’entre vous, incroyable, elle n’en demeure pas moins authentique, je vous le certifie. Elle me vient de mon père qui, lui-même, la tenait de mon grand-père. Ce dernier n’était qu’un jeune homme lorsque se déroulèrent les faits extraordinaires que je vais vous narrer…

Il y eut un mouvement parmi la quinzaine de jeunes garçons, dont l’âge oscillait entre dix-sept et vingt ans, assis, à même le sol, en demi cercle autour du conteur. Certains se rapprochèrent davantage, d’autres s’écartè­rent de l’âtre de la vaste cheminée où flambaient quel­ques grosses bûches, de crainte d’avoir trop chaud. Les flammes, hautes et claires, constituaient le seul éclairage. Elles faisaient danser les ombres des participants sur les murs de la pièce et révélaient crûment les rides du vieillard aux longs cheveux blancs qui attendait pour commencer son récit. Il y eut les derniers raclements de gorges et, bientôt, seul le crépitement du feu meubla le silence.

 

 

 

Un bien étrange voyageur

 

 

— … L’inconnu est arrivé, à cheval, par la route de Vannes, par un beau matin ensoleillé du mois de juillet. Ce sont des commères, occupées à leur lessive au lavoir communal, qui l’aperçurent les premières. Elles furent tant saisies par cette apparition inattendue qu’elles interrompirent leurs médisances et cessèrent de jouer du battoir. Il faut dire que le voyageur offrait un bien étrange aspect.

L’homme ne donnait pas l’impression d’avoir fait un long trajet. Tout de noir vêtu, il semblait ne faire qu’un avec sa monture dont la robe était de couleur de jais. Le crin luisait comme s’il venait d’être étrillé et n’offrait aucune trace de poussière et de sueur, signes de fatigue ou d’un parcours interminable. Le cavalier avait le visage dissimulé par l’ombre d’un large chapeau de feutrine rouge écarlate. C’était bien la seule touche de couleur que s’était autorisé le cavalier. En passant devant les lavandières, il porta une main gantée de nuit à la hauteur de son couvre-chef pour un salut suranné. Ce faisant, les paysannes purent saisir l’éclair de deux yeux d’une glaciale phosphorescence. L’une d’entre elles ne put se retenir d’ébaucher un signe de croix. L’individu n’y prêta pas la moindre attention et continua sa route à l’intérieur du bourg. Silencieuses et impressionnées, s’in­quiétant tout à coup de savoir tous les hommes aux champs, elles le suivirent du regard, espérant qu’il allait poursuivre son chemin sans s’attarder et disparaître com­me il était venu.

Telle n’était pas son intention. Brusquement, parvenu sur la place du village, sa monture s’arrêta sans qu’il eût besoin de tirer sur les rênes. Avec un mouvement nonchalant, non dépourvu d’élégance, il mit pied à terre. Les femmes furent surprises par sa haute stature. Une veste très ajustée qui n’était pas sans rappeler les pourpoints portés par leurs aïeux, une culotte moulante brillante comme de la soie dont les jambes étaient enveloppées jusqu’à mi-cuisse par d’interminables bottes à talons, faisaient à l’homme une silhouette longiligne en dépit des larges épaules et de la taille étroite.

Après avoir jeté un bref coup d’œil sur le parvis de la petite église, sans marquer d’hésitation, il se dirigea vers une des maisons qui donnaient en façade sur la place. L’une des villageoises rompit le silence à voix basse :

— Seigneur ! Il va chez l’Ernestine.

Elle n’eut, pour toute réponse, que la stupéfaction de ses compagnes. Toutes savaient qu’Ernestine Magloire, vieille fille de son état, acariâtre et revêche comme cela n’était pas pensable, vivait quasiment recluse, sans fréquenter jamais personne. Lorsqu’il lui arrivait – rarement – de mettre le nez dehors pour quelque achat indispensable, elle ne manquait jamais de susciter une altercation avec l’un ou l’autre de ses concitoyens. Dès lors, tout le monde la fuyait comme la peste et ne lui trouvait pour seul mérite que celui d’alimenter les con­versations médisantes, le soir, à la veillée. De plus, outre l’absence de relations amicales, on ne connaissait aucune parentèle au vieux dragon. C’est dire si la surprise fut grande de voir l’inconnu frapper à l’huis de la brebis galeuse de la communauté.

L’une des pipelettes, plus curieuse que les autres, osa une vingtaine de pas en avant pour tenter de saisir quel­ques bribes de phrases susceptibles de l’éclairer sur le mystère.

Après avoir tapé quatre ou cinq fois sans manifester d’impatience, le noir visiteur finit par obtenir la récompense de ses efforts. La porte s’entrebâilla avec réticen­ce, laissant apparaître, avec le nez crochu de la propriétaire des lieux, tel le bec d’un rapace, un visage ridé comme une vieille pomme blette. Le regard torve, elle laissa tomber sèchement :

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Passez votre chemin, je n’ai besoin de rien !

D’un geste gracieux, l’homme ôta son chapeau. La vieille eut le souffle coupé. Un peu plus loin, les lavandières ne purent retenir un murmure d’admiration.

Dépouillé de sa coiffe, le voyageur venait de se révéler au grand jour. Une abondante masse de cheveux bouclés faisait comme une cascade d’or fin, illuminée de soleil, qui lui tombait presque jusqu’aux épaules. Le visage semblait avoir été taillé dans le marbre le plus pur par un maître sculpteur. L’ovale touchait à la perfection. Parfait était le nez, superbe était la bouche aux lè­vres charnues comme un fruit rouge. Les yeux attiraient irrésistiblement l’attention. Ils étaient d’un bleu violet à l’éclat et à la profondeur insoutenable. Ils fascinaient quiconque avait l’imprudence de se risquer à y plonger. L’étranger était l’incarnation de la beauté… de la beauté du diable !

Décontenancée, Ernestine Magloire bredouilla pour la seconde fois :

— Je… je n’ai besoin de rien…

Il ne sembla pas l’avoir entendu. Il ouvrit la bouche pour la première fois ; sa voix avait un timbre plus qu’agréable.

— Chère madame Magloire, c’est tout le contraire, l’humble voyageur que je suis, a besoin de vos services.

Son sourire rajouta à sa séduction.

— Vous… vous avez besoin de moi ?

— Ma route fut longue, plus que vous ne pourriez l’imaginer, la fatigue se fait durement sentir. J’éprouve la nécessité de faire halte. J’ai ouï dire que, propriétaire d’une grande maison, vous n’auriez aucune gène à me loger…

— Vous loger ! Mais, je n’ai jamais hébergé person­ne. De plus, vous êtes un inconnu… je ne sais rien de vous. Vous débarquez et…

— Je débarque et je vous sollicite. Mais, n’ayez crain­te, ma bonne dame, vous n’obligerez pas un ingrat.

Ce disant, l’étranger ouvrit sa main gantée de cuir. Dans la paume qui faisait comme un écrin de velours noir étincelaient quatre pièces d’or.

— Des Louis ! s’exclama Ernestine, les yeux rivés sur la fabuleuse apparition. D’une voix devenue soupir sous le coup de l’émotion, elle rajouta :

— Des Louis…

La vieille Bretonne, héritière d’une longue tradition chouanne, n’avait jamais pu se résoudre à appeler Napoléon (un vil usurpateur !) ou Franc (connotation trop républicaine) la précieuse monnaie à l’inestimable valeur. Peu importe les états d’âme politiques de la mégère, toujours est-il que son regard était une fontaine de cupidité.

— Vous m’avez l’air d’une brave femme qui ne saurait rester insensible à ma demande. D’ailleurs, je ne resterai que peu de jours… Le temps de régler certaines affaires que j’ai à traiter dans le pays…

Comme par magie, quatre nouvelles pièces venaient d’apparaître dans l’autre main de l’étrange personnage.

— …...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant