La maghrébine

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Lounja Charif a trente-cinq ans. Elle est née au Maghreb où elle a vécu jusqu'à l'âge de vingt ans. Débordante de sensualité, elle arrive en France pleine de beaux rêves et de prince charmant pour se marier une première fois. C'est un échec. Je suis venue en France. Le pays des milles espoirs. Des milles rêves de Maghrébines. Je suis autodidacte... Sexuellement aussi !... On n'apprend rien des choses du sexe dans le Maghreb. Cela vient naturellement. Quand cela vient. À vingt-cinq ans, je ne suçais pas. Je ne pratiquais pas la sodomie. Je ne savais même pas masturber un homme...
Elle se marie une deuxième fois et connaît une vie ennuyeuse, faite de football, de jeux vidéos, de plateaux-tv et de l'absence d'un mari, plus absorbé à faire des rencontres sur meetic qu'à l'aimer... Un beau jour, par vengeance, elle commet une folie, en cédant à deux hommes rencontrés dans une galerie d'art... Et elle découvre qu'elle se trompe depuis plus de dix ans !... Elle connaît ses premières jouissances réelles et prend la mesure de son immense pouvoir de séduction qu'elle décide d'utiliser sans retenue... Grâce à Vincent, un homme qui la prend sous son aile et lui fait connaître les multiples facettes du plaisir, Lounja va se métamorphoser et devenir une femme libre, malgré qu'elle soit musulmane et Maghrébine.
Elle n'est pas libertine, ce qui est un concept ringard pour elle. Elle veut juste prendre et assumer son plaisir sans négociation avec qui que ce soit.
La femme est l'avenir de l'homme, pas son pêché...


Dans ce livre confession sans fausse pudeur ou pseudo alibi, Lounja Charif raconte sa découverte d'une sexualité franche, dépourvue de préjugé et revendiquée comme source de libération des femmes.
Un livre très courageux où Lounja Charif, tout en affirmant ses origines et sa culture maghrébine, défend le droit des femmes au plaisir, et soutient que leur libération passera par leur libération sexuelle.



Publié le : jeudi 29 janvier 2015
Lecture(s) : 75
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782846285001
Nombre de pages : 196
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1.

– Lounja, sors. Allez sors ! Lalla, Dada, descendez-moi Lounja, dès qu’elle sera sortie…

Au rez-de-chaussée, mon « faux » grand-père tapait dans ses mains et hurlait, animé d’une hystérie quelque peu grotesque.

Lalla, son épouse, ma « fausse » grand-mère, était une femme de tradition. C’est-à-dire une femme soumise, mais gâtée. Dada, c’était l’esclave qui lui avait été offerte pour ses fiançailles. Elle n’a jamais été libérée, Dada. Elle n’a jamais eu de véritable identité. On l’appelait Dada, surnom qu’on donnait aux esclaves, car comme tous les esclaves, elle était le cheval de bataille de toutes les guerres. Tout reposait sur elle, point final. Et, comme toutes les esclaves, mon grand-père avait largement abusé d’elle, la violant à maintes reprises.

Ma mère, Amina, jambes écartées, poussait de toutes ses forces, aidée par ma « fausse » grand-mère et la sage-femme.

Moi, petite Lounja, j’essayais de me frayer un chemin, tant bien que mal, vers le monde extérieur. J’étais faible, mais têtue et bien décidée à vivre coûte que coûte.

Je suis sortie, toute moche, sans un poil ni même de duvet sur le corps, telle une souris blanche.

« Quelle est laide », disaient les visiteurs qui passaient la tête dans la petite chambre de l’étage supérieur du Riad de mes faux grands-parents.

Laide, j’étais toute laide. Il y a des bébés qui naissent laids, mais ça ne dure pas. Moi, je suis restée laide longtemps. À chaque fois que quelqu’un disait : « Quelle est laide », ma mère répondait : « Vous verrez, elle sera la plus jolie et la plus sensuelle. J’ai prié pour elle. »

Il y avait une raison à cette laideur. Ma mère ne voulait pas d’enfant. Et l’avortement est interdit par la loi et condamné par l’islam, à ce jour encore, sauf si la grossesse constitue une menace pour la mère. Alors, ma mère s’en est remise aux sorciers, aux marabouts et autres charlatans du Maghreb et à leurs mixtures imbuvables, à base de crapauds bouillis, de testicules de tortues ou de sang de chauve-souris.

Moi, je m’accrochais pour survivre et vaincre la mort que l’on tentait de me donner.

Au huitième mois de grossesse, ma mère avait volontairement dégringolé du haut d’un escalier de vingt-cinq marches. Pour en finir avec elle et, par la même occasion, en finir avec moi.

Finalement, c’est moi, Lounja, qui ai gagné malgré la volonté de mon adorable mère.

Oui, je l’adore. Ma mère est une sainte résignée. Elle n’a pas choisi sa vie, on a toujours choisi pour elle. Dès l’âge de trois ans, à la mort de son père, sa véritable mère l’a abandonnée pour vivre en toute quiétude son deuxième mariage.

Son frère aîné fut envoyé chez un oncle. Il pourrait être utile, plus tard, lorsqu’il deviendrait un homme. Quant à ma mère, ce n’était qu’une femme. Cela ne sert à rien, une femme.

On a trouvé ma mère, abandonnée près d’un puits, dans la ferme d’un riche commerçant. Elle avait trois ans. Fait-divers banal, on aurait pu tout aussi bien la retrouver au fond du puits. Elle était vivante. Elle fut adoptée. Toute jeune, toute frêle, on lui confia des travaux domestiques qui allaient s’alourdir au fil du temps.

Elle n’était ni la fille ni la bonne. On ne lui témoignait, par conséquent ni amour ni mépris, mais une sorte d’indifférence générale comme celle que l’on témoigne à un animal familier.

Privée d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, Amina fut surtout privée d’école. Elle ne comprenait pas pourquoi son « faux » frère et sa « fausse » sœur allaient à l’école, et pas elle. Alors elle pleurait chaque jour en les accompagnant. Et, comme elle pleurait, on la battait chaque jour. C’est ainsi au Maghreb, l’école n’était pas obligatoire. La vie non plus d’ailleurs.

Ici, les parents avaient presque droit de vie ou de mort sur leurs enfants. Ma mère n’a eu droit à rien. Ni à la mort ni à la vie. À rien. Même son mari lui a été imposé. Un mari pauvre et ignorant. Un paysan, venu droit de la montagne, envoyé par sa mère, la vraie.

Décidément, c’était une putain de calamité, sa mère, ma grand-mère. Pardon, une putain tout court, le mot calamité n’ayant, dans son cas, pas assez de force. Elle aura empoisonné sa vie jusqu’au bout. Mais c’était sa mère. Le Coran parle des parents, du pardon et du respect qu’on leur doit, jusqu’à leur mort. Je ne suis pas d’accord. Moi, je n’ai rien pardonné. Ma mère oui. Elle pardonne, elle a pardonné et elle pardonnera. C’est une sainte, je vous dis.

Ma mère a arrêté de vouloir nous tuer, elle et moi, le jour où en allant au souk, enceinte, un marabout crasseux à longue barbe noire l’a attrapée par les pieds. Elle a failli tomber et s’est rattrapée à un passant. Le mendiant a lâché le pied de ma mère pour s’accrocher à sa longue robe, en la tirant à lui de toutes ses forces, en hurlant :

– La vie n’est supportable qu’à condition de l’accepter. N’être que ce que nous sommes. Nous devons nous contenter d’être tels que nous sommes et nous devons aussi savoir qu’une fois que nous aurons admis cela, la vie ne nous couvrira pas de récompenses ni de félicités. Il faut se résigner. Pourquoi tu veux tuer l’enfant qui est dans ton ventre ? Je sais, la vie et toi, vous êtes brouillées. Ton mari est cruel. Il est inconscient de ses actes et il te bat, pauvre fille. Cet enfant que tu portes est une fille, tu l’appelleras Lounja, car c’est la fille de l’ogre, elle te sauvera, elle te portera chance, elle vivra loin avec les autres, là-bas, très loin, tu verras, tu verras, écoute-moi, que la paix soit avec toi.

Ma mère le regardait, atterrée par la force de ses paroles. Elle a réussi à s’enfuir en titubant, portée par la peur.

De ce jour, à un mois de l’accouchement, elle s’est résignée à me garder. De toute façon, elle avait tout essayé et elle avait échoué. Et j’ai gagné.

Ma mère est retournée chaque jour voir le vieux mendiant. Elle a fouillé la ville de fond en comble, sans succès. Un jour, après ma naissance, elle m’a sortie prendre l’air, accrochée dans son dos.

Elle l’a croisé, au beau milieu du souk. Il semblait bizarrement heureux. Elle l’a rattrapé par sa djellaba raidie de crasse. Il s’est retourné. Elle a sorti son porte-monnaie pour lui tendre une pièce. Il l’a dévisagée et a rebroussé chemin. Elle a couru derrière lui et s’est plantée devant lui en l’implorant : « Tu te souviens de moi, la femme enceinte, voici ma fille, Lounja, elle est laide, elle est chauve… j’ai peur pour elle, s’il te plaît, dis-moi quelque chose. » Puis, elle a éclaté en sanglots, désespérée.

Le mendiant l’a regardée, visiblement touché. Il a retiré sa vieille babouche trouée et d’une saleté repoussante. Il l’a tendue à ma mère en lui disant : « Tapote-la doucement avec ça à l’aube de la nuit sacrée, avant sa puberté », et il est reparti avec seulement une babouche au pied.

 

La première grande frustration de ma mère fut de ne pas aller à l’école. La deuxième fut d’avoir un mari imposé. La troisième fut de ne jamais accéder au plaisir. Mais peut-on se sentir frustrée de quelque chose que l’on ne peut même pas imaginer ? On vit simplement à côté de quelqu’un que l’on n’aime pas. On supporte quelqu’un qui ne vous comprend pas. On lui fait des enfants. On les élève avec amour. Encore plus d’amour car il faut bien compenser l’amour qu’on n’a pas eu. Et puis, on meurt. Presque heureux de quitter cette terre ingrate où l’on a, finalement, connu si peu de choses.

Moi j’étais Lounja. Lounja, c’est le prénom de la « fille de l’ogre ». Cette vieille légende maghrébine prétend qu’une princesse avait été enlevée par un ogre qui la cachait jalousement. Tout le monde connaissait son sort, mais nul n’a jamais eu le courage d’affronter l’ogre pour la libérer. Elle était d’une incroyable beauté, c’est tout ce que l’on sait d’elle. Mon père me racontait cette histoire qui me fascinait. Je rêvais de liberté et de vengeance. Tout était confus dans mon esprit. Je mélangeais la légende à l’histoire de ma mère.

Mon éducation au Maghreb m’apprenait la soumission. Le code parfait de la femme à la maison. Mes études m’apprenaient aussi les mathématiques, l’histoire et la géographie. L’existence d’un monde autour de moi, où j’avais l’intuition que les femmes n’étaient ni battues ni « forcées ». Et ce monde-là me fascinait.

Un jour, j’avais quinze ans, mon professeur d’histoire, français d’origine, nous a demandé :

– Qui parmi vous toutes souhaiterait épouser un Européen ?

J’ai été seule à lever le doigt bien haut, huée à l’unanimité par les trente filles de ma classe. Rebelle et fière de l’être. J’assume mes opinions.

Notre éducation de femme reposait sur un postulat. Apprendre pour être choisie par un bon parti… Et puis plus rien. S’arrêter, avant même d’essayer d’exister. Notre éducation sexuelle était la même. Il faudrait bien « y passer » un jour, en réservant le meilleur pour celui qui nous aurait choisie. Le meilleur ?… Notre virginité, parce que désormais, nous n’appartiendrions qu’à lui.

 

La liberté ne se gagne pas avec la soumission et la résignation. J’étais une petite fille protégée, aimée, dorlotée. Ce que le professeur d’histoire avait oublié de me dire, c’est que de l’autre côté de la Méditerranée, dans l’autre monde, celui de mes rêves… les petites filles arabes deviennent des bougnoules, des beurettes, des ratons, des melons, des merguez, des Maghrébines… Un tout autre statut auquel je ne m’attendais pas. Je n’y étais pas préparée.

 

La Maghrébine ! D’emblée le ton est donné. Bien sûr, j’aurais pu écrire, je suis d’Afrique du Nord, comme les éboueurs que l’on appelle « des techniciens de surface ». Mais non, décidément, je préfère porter mon sobriquet de Maghrébine.

J’ai donc vécu vingt-deux ans au Maghreb. Ici, en France, on dit dédaigneusement « là-bas ».

Une enfance heureuse. Enfin, disons qu’avec le recul, je la juge heureuse, comparée à celle de ma mère. J’ai eu la chance de ne pas connaître le « bled » et ses rigidités traditionnelles, mais au contraire une grande ville, dans le Sud, proche des grands déserts.

Ma mère fut mariée de force, comme toutes les femmes de son époque. Et évidemment à un homme qu’elle n’aimait pas, et qu’elle désirait encore moins. Elle le trouvait laid avec ses dents en or. Mais quelle valeur peut avoir le mot « désir » pour une femme du Maghreb ?… Elle s’est simplement résignée. Pour toute une vie.

Elle était d’une étonnante beauté. Elle l’est toujours. Quelques jours avant son mariage, en guise de protestation, elle a exigé de son futur mari qu’il se débarrasse de sa « fortune buccale ». Elle a rasé ses longs cheveux qui dépassaient ses mollets, puis s’est présentée à lui en lui disant : « Maintenant je suis laide, renonce à m’épouser. » Lui, paysan, effrayé à l’idée de convoler avec une très jolie femme, s’est trouvé totalement rassuré et ravi de la voir ainsi. Il l’a donc épousée malgré son crâne rasé, et sans ses dents dorées.

Sa nuit de noces fut un épouvantable calvaire, plus proche d’un viol que d’une nuit de jeune mariée. Mon père ne connaissait rien des choses de l’amour. Ma mère déchirée n’a dû sa vie qu’à la providentielle intervention d’un docteur.

Les cheveux ont repoussé. Le mari est resté. Et ma mère a vécu une vie d’esclave, malmenée, battue, forcée, dominée, soumise.

 

De mes souvenirs d’enfance, il en est un que je garde au plus profond de moi. C’est un objet des plus anodins. Une horloge. Une horloge qui provoqua une de mes premières révoltes de petite fille.

Ma mère avait eu le culot d’acheter une horloge. Mon père, avant de la frapper violemment devant moi, en a conclu qu’elle avait des rendez-vous… Puisqu’elle avait besoin de connaître le temps qui passe, il pensait que seules les femmes qui voient des hommes ont besoin d’une horloge pour planifier leurs rendez-vous.

Et c’est pour nous éviter tout cela qu’elle nous a tant aimées. Plus que toutes les mères du monde. Pour nous éviter d’être dépendantes. Même et surtout de nos futurs maris. Pour nous apprendre l’heure et le temps, sans nous apprendre les coups qui vont avec. C’est pour cela aussi que nous avons eu de l’éducation. Pour apprendre à nous protéger. Apprendre à parler d’autres langages auxquels mon père n’accédait pas.

Ma jeunesse a été celle d’une petite fille modèle. Pas de sport, car on peut y rencontrer des garçons. Pas d’amis hommes, beaucoup trop dangereux. Et l’interdiction la plus stricte de sortir non accompagnée, même pour aller au hammam. Dix minutes seule le matin, pour aller à l’école. Dix minutes seule le soir, pour en revenir. C’est tout. Et s’il m’arrivait d’avoir un quelconque retard, je subissais un interrogatoire en règle mené très sévèrement par mon père.

À l’âge de dix-sept ans, il a appris qu’un garçon était très amoureux de moi. Avec ses copains, ils lui ont tendu un guet-apens et ils l’ont battu alors que je ne l’avais jamais rencontré, encore moins remarqué.

C’est cette année-là que j’ai commencé à me révolter. Un jour, alors que je rentrais de l’école, j’ai aperçu devant moi un groupe de jeunes qui me regardaient. J’ai changé de trottoir, pour les éviter. Alors, ils m’ont envoyé un petit garçon qui, précipitamment, a soulevé ma jupe, très longue pourtant, pour crier : « Elle a une culotte blanche. Elle a une culotte blanche. ». Un hourra, suivi d’applaudissements qui ont résonné dans ma tête.

Je me suis mise à pleurer de honte et d’humiliation. Je suis rentrée. Le soir même j’ai coupé aux ciseaux toutes mes jupes. J’ai pris bien soin d’en glisser une dans mon cartable. Le lendemain, après m’être changée dans les toilettes de l’école, je suis passée sur le même trottoir en plein milieu du groupe avec une minijupe qui ne laissait aucun doute sur la couleur de ma culotte. Pas un n’a émis le moindre son.

J’ai mis dix-sept ans à découvrir que les hommes étaient des lâches. Mais ce jour-là, j’en ai eu l’intime et définitive conviction.

Nos hommes du Maghreb ne savent pas séduire. Ils ne savent que dominer. Ne veulent que posséder. Passer au milieu d’eux en minijupe, c’était les défier. Ils refusent ce combat. Aucun des garçons qui avaient vu ma petite culotte, n’aurait osé se lever et me parler. J’étais classée rebelle et salope. Alors, certains d’entre eux sont allés voir mon père. Il m’a frappée. J’étais la honte de la famille.

Voilà pourquoi, comme toutes les Maghrébines, mes princes charmants avaient tous une nationalité. Toujours européenne… Souvent française. Car au Maghreb, les hommes sont éduqués pour régner sans partage sur les femmes. La notion d’égalité des droits y est inconnue.

Tous rêvent d’une femme vierge et soumise. Une femme qui ne travaille pas. Mais une femme qui laisse son « vaillant » mari s’exprimer partout ailleurs, sexuellement aussi, bien entendu.

J’ai le souvenir ému d’une voisine, aussi brillante que belle. Elle avait vingt ans lorsqu’elle décida de se marier… À un homme qu’elle avait accepté et qui lui plaisait. Une vraie chance. Ils s’aimaient. Enfin, je pense qu’elle l’aimait. Lui, l’amadouait pour coucher avec elle avant la cérémonie. Elle a fini par céder pour lui faire plaisir. Trois jours après, il la répudiait devant les deux familles : « Si tu as couché avec moi hors du mariage, c’est que tu coucheras avec n’importe qui. Je n’ai rien à faire d’une femme comme toi, tu n’es même plus vierge aujourd’hui. »

Et pour cause, il venait, lui-même, de lui ôter ce que je n’appellerai pas sa vertu, mais plus simplement son hymen…

 

À ma naissance, dans les années soixante-dix, les femmes qui ont milité et qui militent toujours, espéraient des nouveaux droits qui se seraient traduits au moins par la liberté de choix de leur vie. Mais, hélas, la grande majorité des femmes étaient totalement ou quasi analphabètes, et n’avaient aucun esprit critique, ni le goût de la révolte et de la contestation. Au fil du temps, elles ont bien compris qu’elles n’avaient rien à attendre des lois et des hommes.

 

En 1992, je me suis mariée. J’avais tout juste vingt-deux ans. J’ai décidé de me marier, et j’ai choisi mon mari.

Pour être tout à fait franche, le soir de mes noces, je n’avais jamais vu ou même aperçu un homme nu. Pas même mon futur mari Hervé.

Sauf une fois. J’avais six ans, ma mère était malade le jour du bain, mon père m’a emmenée avec lui au hammam des hommes, me faisant passer pour son garçon. Médusée, mes yeux n’étaient attirés que par les parties génitales que je trouvais difformes et monstrueuses. J’étais pétrifiée, longtemps traumatisée. J’étais au milieu des ogres. Mon père m’a lavée très vite en m’ordonnant de baisser les yeux.

 

J’avais vingt-deux ans. J’étais belle. Je ne suçais pas. Je ne pratiquais pas la sodomie. Je n’avais jamais fait l’amour. Je ne savais pas caresser ni même masturber un homme.

Les Français ont du mal à imaginer cela. Ils ne savent pas tout à fait placer le « h » aspiré dans le mot Maghreb, Mais ils fantasment qu’une Maghrébine saura leur aspirer le sexe, à défaut d’aspirer le h…

Ils pensent, à tort, que le fait de vouloir à tout prix se maintenir vierge jusqu’au mariage conduit les femmes du Maghreb à pratiquer bien d’autres techniques pour donner du plaisir à leur « amoureux ». Encore une idée reçue. Tenace, mais totalement reçue.

Sexuellement, je suis autodidacte. On n’apprend rien des choses du sexe au Maghreb. Cela vient naturellement. Quand cela vient. Ou cela ne vient pas. Quand cela ne vient pas, les femmes se contentent d’amours platoniques. Elles savent qu’un jour elles devront « y passer », mais elles remettent cela à plus tard. Bien plus tard.

J’ai eu un mariage traditionnel. Pour y être autorisé, mon mari, français et chrétien, s’est converti à l’Islam. De bonne grâce, il est devenu musulman.

Un mariage traditionnel, cela veut dire que, quinze jours avant la date de mon mariage, je me rendais toutes les deux nuits au bain, pour les sept ablutions rituelles. À l’avant-veille de mon entrée au domicile conjugal, on m’a conduite, escortée de parentes qui poussaient des youyous, à la cérémonie du Takbib, ou lavage avec des seaux. Cinq jours avant ma nuit de noces, les marieuses ont aménagé ma chambre nuptiale, chez mon fiancé, accompagnées de musiciennes.

Puis, il y a eu le nahar el-farch, le jour des matelas. Ce jour-là, les marieuses ont aménagé l’alcôve nuptiale, en empilant des matelas les uns sur les autres, pour former une cloison ne laissant entre elle et le mur que la largeur d’un matelas, le lit nuptial.

Et puis, le mariage proprement dit. Du début de la nuit jusqu’à une heure du matin, c’est dans la maison de mes parents que tout se passait. Le patio et le rez-de-chaussée étaient réservés aux hommes. Toutes les femmes, y compris moi, étions retirées au premier étage. Cloîtrées.

Aux environs de cinq heures du matin, deux marieuses sont allées chercher mon mari. Il est arrivé, vêtu de la traditionnelle djellaba blanche, et a traversé le patio, capuchon rabattu sur les yeux. Il est monté, les marieuses m’ont fait pivoter de son côté et ont levé le voile qui couvrait mon visage.

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