Le bel hétéro (roman gay)

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Le bel hétéro

Jordan Béranger
Paul est né à Biarritz d’une famille de commerçants aisés. Préadolescent, il tombe amoureux de son jeune nouveau voisin, Sébastien, et découvre ainsi son homosexualité. Un jour, en vacances chez des amis, il devra partager sa chambre avec le plus beau garçon qu’il lui été donné de voir dans sa jeune vie. Ce dernier est hétérosexuel, mais assez « cool » pour expérimenter de nouveaux horizons. Paul laisse toutes les portes ouvertes. Ainsi, d’années en années, il s’apercevra que le bel hétéro est son type d’homme, et la vie lui donnera la chance d’en rencontrer de nombreux dans des circonstances toujours plus particulières.
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Publié le : jeudi 26 décembre 2013
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EAN13 : 9782363078346
Nombre de pages : non-communiqué
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Le bel hétéro

 

 

Jordan Béranger

 

roman

 

Au XIXe siècle, la Belle Otéro faisait tourner les têtes les plus fortunées de l’Europe, moi c’est le bel hétéro qui m'attire. Pourquoi ? Je ne l'ai jamais su, mais j'en ai connu de nombreux et je ne les ai pas non plus laissé indifférents.

 

Quand on se prend au sérieux,

c'est forcément qu'on surestime

le temps qu'il nous reste à vivre.

Je le sais, parce que je l'ai lu quelque part.

Florian Zeller, Julien Parme

 

 

 

 

Dramatis personæ

 

 

M. Rauch, Père de Paul

Mme Rauch, Mère de Paul

Arthur Rauch, Frère de Paul

Sébastien Lemaire (Seb), Fils des voisins

Eric Bray, Correspondant américain

Trevor Bray, Père de Eric

Betty Bray, Mère de Eric

Chris, 1er amour de Paul

Michael, Ami de Paul vivant aux USA

Daniel, Ami de Paul vivant aux USA

Isabelle, Meilleure amie de Paul, lesbienne

Julien, 2e amour de Paul

Philippe, 3e amour de Paul

Léopold, 4e amour de Paul

Adolescence – 1975-1983

 

 

J'ai dix ans, je regarde mes parents avant de lever les yeux au ciel, par défi. Et là, je me prends une grande claque dans la gueule. Personne n'a eu besoin de me toucher pour que je reçoive le choc de ma vie. Moi, Paul, petit bonhomme haut comme trois pommes, perdu dans les rues de New York, au milieu de tous ces gratte-ciels gigantesques, hypnotisé par le flot d'innombrables voitures et de taxis jaunes et noirs, happé par le torrent des passants qui se déplacent à toute allure dans une ville qu'ils ont l'air de connaître comme leur poche, je suis subjugué. Comment ne pas recevoir le choc de sa vie quand on n'a connu que les rues paisibles de Biarritz qui s'animent deux mois l'an et retrouvent une quiétude forcée le restant de l'année ? Comment ne pas être ébloui par ce contraste ? Comment ne pas être fasciné par Coca-Cola, Mc Donald's, Levis' et toutes ces grandes marques aux enseignes lumineuses démesurées, symboles du rêve américain ? J'ai l'impression d'être catapulté dans un épisode de Kojak et il ne manquerait plus que Telly Savalas me donne la main et m'offre une sucette pour que je m'y croie définitivement.

Je ne dois pas ma présence au sein de la Grande Pomme à une intervention magique, encore moins à l'opération du Saint-Esprit. Je suis ici en compagnie de mes parents et de mon frère aîné parce que mon anniversaire a eu lieu quelques semaines plus tôt et aussi parce que pour la toute première fois de ma vie, mes résultats scolaires ont été plutôt bons. Je n'aurai pas l'audace de dire excellents, tout au plus acceptables par rapport à ce que j'ai pu faire les années précédentes. Je ne suis pas pour autant un mauvais élève, ou indiscipliné. Je suis du genre discret, à choisir une place au fond de la classe pas trop loin du radiateur, déployant des trésors d'ingéniosité pour me faire oublier, rester le plus discret possible. Mes notes sont le reflet de ma personnalité de préadolescent : moyennes. J'arrive à faire quelques efforts en histoire géographie pour grappiller des points précieux que je perds trop facilement en maths et en français. Je ne sais pas pourquoi, mais je rencontre d'énormes difficultés pour me concentrer sur la lecture. Au bout de quelques lignes, mon cerveau lâche prise et je m'évade aussitôt vers des contrées lointaines, laissant mes yeux parcourir le texte en totale autonomie, incapables de relier les informations entre elles pour leur donner un sens. Je ne serai jamais premier de la classe, je n’en vois d’ailleurs pas l’intérêt. Le rôle du gentil fumiste de service, le gars que tout le monde apprécie, me convient parfaitement.

Mais cette année, j'ai fait des efforts. Maman a traversé une dépression il y a plusieurs mois. Elle se levait le matin et se mettait à pleurer sans raison apparente. Moi, ça me désemparait. J'aurais tant voulu fermer les yeux, faire un vœu et les rouvrir en ayant résolu chacun de ses problèmes. Je me suis d'ailleurs convaincu que j'étais la seule et unique cause à son mal-être, que si je revenais à la maison avec de bonnes notes elle ne serait plus malheureuse et retrouverait ce sourire qui avait disparu de son visage. Il ne me restait plus qu'une chose à faire : me mettre à travailler. Oh, je n'ai pas fait des miracles, je n'ai pas réussi à me hisser dans le haut du classement, mais c'était déjà mieux que ce que j'avais accompli jusqu'à présent. J'ai fait mon maximum pour lui faire plaisir, ne pas lui causer de soucis, mais son état ne s'est pas amélioré pour autant. Un jour je lui ai demandé ce qu'il faudrait que je fasse pour qu'elle soit de nouveau heureuse, mais elle m'a répondu que rien de tout cela n'était de ma faute et qu'elle n'aurait pu rêver avoir un meilleur fils. J'ai voulu comprendre. Elle m'a expliqué que la vie était ainsi faite et que tout finirait par redevenir normal. Je ne sais pas si mon intervention y était pour quelque chose, mais une semaine plus tard, maman est allée chez un médecin. Elle a commencé à prendre des médicaments le matin et le soir, et a finalement retrouvé le sourire. Puis, le mois dernier, papa a dit que nous avions tous besoin de prendre des vacances et de changer d'air. Comme mon anniversaire approchait et que j'avais bien travaillé à l'école, il m'a demandé de choisir où j'aimerais aller. Et j'ai répondu sans la moindre hésitation : Disneyworld. Il a réfléchi quelques jours et m’a annoncé qu’il n’avait pas pu réserver de vol pour la Floride, mais qu’en revanche nous irions à New York. J’étais un peu déçu, car j’aurais adoré voir tous les personnages dont je lisais les histoires dans le Journal de Mickey que maman m’achetait tous les lundis, ou me mettre à courir dans les allées du parc d’attractions comme je l’avais vu dans des reportages. Mais je n’avais pas à me plaindre. New York, c’était quand même quelque chose.

La ville moderne à l’architecture futuriste dégage en permanence une énergie qu’il est difficile de manquer. Même si l’insécurité est présente à chaque coin de rue, on sent que cette cité devient incontournable, un modèle pour le reste du monde. Notre hôtel, le Waldorf Astoria, se situe sur Park Avenue. À dix blocs de là se trouve Broadway avec ses enseignes lumineuses et ses théâtres dans lesquels se donnent les représentations de comédies musicales célèbres : Cabaret, Hair, Jesus Christ Superstar, ou Chicago. On passe nos journées à déambuler dans la mégapole. La construction du World Trade Center n'est pas encore achevée, ce qui n'empêche pas mon père de négocier avec un ouvrier pour que nous puissions visiter le chantier. Quand on est trop fatigués, que nos jambes ne nous portent plus, on s'arrête prendre un soda glacé dans un fast-food typique, aux banquettes de skaï rouge et au comptoir en inox. On ne s'attarde pas bien longtemps, car Times Square et Central Park nous ouvrent les bras. J'ai parfois l'impression que nous partons en expédition pour des contrées sauvages et dangereuses, à l'assaut de la jungle urbaine. Mes parents ont l'air de retrouver une deuxième jeunesse, mon frère passe son temps à m'engueuler pour un oui ou pour un non et moi, je cours de tous les côtés pour ne pas en perdre une miette, pour être certain de faire le plein d'images qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Je me fabrique des souvenirs d'éternité.

Au bout d'une semaine, je suis persuadé que nous allons reprendre l'avion pour la France. Ce que j'ignore, c'est que papa nous a réservé une surprise qui dépasse tout ce que j'aurais pu imaginer. Prétextant des raisons pratiques, il loue une voiture pour nous conduire à l'aéroport. Je trouve cela étrange, car un taxi aurait été plus approprié. Sur le chemin, alors que nous sommes supposés bifurquer à la sortie suivante, papa continue tout droit. Je lui signale son erreur :

— Papa, tu vas devoir faire demi-tour, tu viens de rater l'embranchement pour JFK Airport. C'était pourtant écrit en gros sur le panneau.

— Je ne me suis pas trompé, fiston. Nous sommes sur la bonne route.

— On part depuis un autre aéroport ?

— On partira depuis un autre aéroport, mais dans quelques jours seulement. Les vacances continuent… Nous mettons le cap sur la Floride.

Je n'en crois pas mes oreilles et pousse un cri de joie, à l'unisson avec mon frère. Nos parents ont su garder le secret jusqu'au bout pour nous réserver la plus grosse surprise de notre vie. Mon rêve est sur le point d’être exaucé.

La voiture de location avale les kilomètres les uns après les autres. On emprunte des portions d'autoroute en deux fois huit voies, dans un flot de véhicules dont le nôtre n'est qu'une toute petite goutte. J'admire mon père, son sang-froid, son calme. À sa place, d'autres, peu habitués à une telle démesure, se mettraient à paniquer ou resteraient scotchés sur la voie de droite de peur de rater un embranchement ou une sortie. Mais pas lui. Il garde le cap, change de file, double, se rabat. Il m’impressionne, c’est mon héros. Nous faisons une halte à Washington avant de poursuivre notre route pour Orlando, cette petite ville où il ne se passait pas grand-chose avant l’ouverture du parc en 1971.

Au fur et à mesure de notre parcours, la chaleur se fait plus étouffante. Heureusement, l’air conditionné nous aide à supporter les miles, plus d’un millier au total. Nous passons la première nuit à mi-parcours, à Fayetteville et arrivons le lendemain à notre hôtel, en plein cœur de Disneyworld. Près de vingt heures de conduite sont nécessaires pour atteindre notre destination. Papa est définitivement mon héros !

La chambre que je partage avec mon frère domine le château du parc. La vue est imprenable, mais à notre âge on préfère profiter de la piscine du complexe pendant que nos parents se reposent, épuisés par ce long trajet. Si ça ne tenait qu’à moi, on irait découvrir les lieux sur-le-champ, mais je comprends que le parcours a été éprouvant pour tout le monde. Je n’ai que quelques heures à attendre avant de m’élancer dans les allées du parc comme les enfants que j’ai vus à la télé et qui se précipitaient dès l’ouverture des grilles.

Le lendemain, à l'aube, je réveille Arthur et nous allons harceler nos parents à la porte de leur chambre pour qu’ils se préparent. Ils ne m'ont jamais vu debout de si bonne heure en France, surtout pas en vacances. Je compte bien profiter au maximum de la journée sans gaspiller la moindre seconde et c’est avec nervosité et enthousiasme que je m’élance dans les rues de Magic Kingdom. Je veux tout voir, tout découvrir. Je me transforme en véritable boulimique du parc d’attractions, rien ne doit m’échapper. Je suis extrêmement déçu qu’on me refuse l’accès aux montagnes russes au motif que je ne suis pas assez grand pour y monter tout seul. Mes parents ne veulent pas m’accompagner pour faire des loopings dans tous les sens : ils sont là avant tout pour se reposer, ne recherchent pas de sensations fortes. Je ne m’en rends pas compte, mais je dois être légèrement chiant sur les bords et incontrôlable. Je me rattrape en cherchant Goofy, mon personnage préféré. Quand je le trouve enfin, j’insiste pour être pris en photo à côté de lui. Je suis aux anges.

En fin de journée, nous assistons à la parade qui célèbre le bicentenaire de l’indépendance des États-Unis. Nous sommes emportés par la musique rythmée, la beauté des costumes, la précision des chorégraphies. Une impression de perfection se dégage de cet ensemble dans le seul but de nous ravir, de nous faire rêver. Hélas, l’échéance du retour approche et c’est l’âme en peine que je quitte cet univers d’exception.

 

* *

*

 

Lorsque je rentre en France, je me sens privilégié. J'ai visité un pays où tous mes copains rêvent de se rendre un jour et pour la toute première fois, j’ai l’impression d’avoir une réelle longueur d’avance sur eux. Les contraintes du quotidien s’imposent de nouveau à moi. Je n’ai pas d’autre choix que de les accepter, de m’y soumettre. J’ai envie de grandir, le plus vite possible, et de repartir de l’autre côté de l’Atlantique. Je me fais la promesse d’y retourner dès que je serai majeur. Huit ans à attendre. À peu de choses près c’est autant que mon âge actuel… Toute une vie !

Dans les moments de déprime, lorsque la nostalgie m’envahit, je me réfugie dans ma chambre. Je m’allonge sur le lit, mets un disque de Patrick Juvet et fixe les motifs psychédéliques du papier peint orange et marron qui recouvre les murs. J’essaie d’imaginer un jeune américain, à New York ou Miami, dans une pièce similaire, avec les mêmes rêves d’évasion, des désirs pareils aux miens. J’ai hâte de grandir, d’habiter un corps à la hauteur de mes espérances, une enveloppe qui me permettra de surmonter toutes les barrières.

Plus le temps passe, plus je me sens différent de mes camarades de classe. J'atteins un âge où les autres ne cachent pas leur intérêt pour le sexe faible. Des bisous s’échangent en cachette dans les recoins discrets de la cour de récréation, des rendez-vous sont donnés le week-end pour aller au cinéma, en amoureux. Et moi ? Je me sens terriblement étranger à toute cette mascarade, j’ai l’impression que cela ne me concerne pas. C’est à cette période que je réalise que je ne suis pas comme tous mes copains, qu’un fossé nous sépare. J’en prends conscience quand je regarde des séries télévisées qui ne m’intéressent pas, mais dont le héros ne me laisse pas indifférent. Les cheveux blonds de Sandy Ricks dans Flipper le dauphin me fascinent au plus haut point. Je rêve d’avoir un copain avec les mêmes cheveux et je fais passer des castings à tous les blonds de l’école dans l’espoir de dénicher celui qui lui ressemblerait le plus.

Je me prends également d’admiration pour Jacques Perrin qui joue le rôle de Maxence dans les Demoiselles de Rochefort. Ce garçon est pour moi une révélation absolue. Dès que je le vois à l’écran, mon ventre bouillonne et j’ai presque peur de défaillir. J’aimerais qu’il soit mon grand frère. Il me protègerait et me montrerait le chemin à prendre en toutes circonstances. J’ai le sentiment que je ne dois parler de cette attirance à personne. Je trouve que quelqu’un est beau et ce quelqu’un est un autre garçon. Ce n’est pas ce que je devrais ressentir. Je devrais être attiré par des filles, mais des trucs ont dû être inversés dans ma tête et je me dis que ce n’est pas normal. Je pourrais en souffrir, vouloir à tout prix faire comme mes camarades, mais ce n’est pas le cas. Ils m’indiffèrent. Je veux juste qu’on me laisse tranquille avec mes idoles du petit écran.

 

* *

*

 

Le jour de mes douze ans, le 1er juin, de nouveaux voisins aménagent dans la maison juste à côté de la nôtre. Ce qui en temps normal serait passé pour un événement anodin se transforme à mes yeux en une révolution. Dans une ville comme Biarritz, on s’attend à ce que tous les nouveaux arrivants soient des Parisiens de soixante ans, fraîchement retraités, à la recherche du soleil et d’une douceur de vivre qui font cruellement défaut dans la capitale. Tout le contraire des Lemaire, un couple de cadres trentenaires travaillant tous deux dans une banque et mutés dans la région. Mes parents m’ont laissé entendre qu'ils avaient un fils d’un an mon aîné. Qu’aurais-je pu souhaiter de mieux pour mon anniversaire ? Un nouveau copain habitant à deux pas et qui, légèrement plus âgé, aurait davantage de chances de me comprendre que mes autres camarades. Je guette son arrivée comme celle du messie, et me surprends à prier très fort pour qu’il me ressemble un tout petit peul. Ne serait-ce pas formidable d’avoir un clone avec qui tout partager ?

Un gros camion chargé de meubles et de cartons apparaît en début d’après-midi. Les déménageurs s’affairent à le vider et à rentrer toutes les affaires dans la demeure des propriétaires. J’observe la scène, caché derrière le rideau de ma chambre – c’est mercredi et je n’ai pas école. Je suis à la fois anxieux et excité. Mais toujours pas le moindre signe des futurs occupants et de leur rejeton. Au début de la soirée, une voiture se gare dans la rue, devant chez moi. En descendent trois personnes que j’identifie aussitôt comme les voisins. Le souffle court, je découvre enfin à quoi ressemble ce garçon que j’attendais avec impatience. Il est brun – dommage, j’aurais préféré un blond –, arbore des traits fins qui font ressortir un petit nez harmonieux et un sourire ravageur quand il voit pour la première fois sa maison. Il est plus grand que moi d’une dizaine de centimètres, plus costaud, plus beau aussi. Il est tout simplement « plus »… Heureusement, je n’ai pas l’esprit de compétition sinon je n’aurais sans doute pas eu les moyens de lutter contre lui. Finalement, il est mieux que tout ce que j’aurais pu espérer. La tâche la plus difficile reste cependant à accomplir : faire de lui mon meilleur ami.

Le soir, mes parents rentrent plus tôt du travail pour préparer le repas d’anniversaire. Je ne sais pas quel cadeau je vais avoir. Je m’en moque presque, tant mon esprit est absorbé par la vision du nouveau voisin. Je suis étonnamment calme. En fait, je lutte pour ne pas montrer mon émoi à ma famille. Maman cuisine des crevettes au riz, sauce aigre-douce, recette qu’elle tient de mon grand-père qui travaillait pour l’administration française en Indochine. Ce plat est une sorte de tradition qui d’ordinaire soulève mon enthousiasme, mais pas ce soir. Il ne faut pas longtemps pour que la discussion s’oriente vers la vie de notre quartier, et c’est papa qui évoque le sujet en premier.

— Tu as vu les voisins aujourd’hui, chérie ? Je crois qu’ils devaient arriver en fin de journée.

— J’ai aperçu madame Lemaire en sortant la poubelle. C’est une femme charmante. Je leur ai proposé de venir prendre l’apéritif demain soir pour leur souhaiter la bienvenue.

Maman se tourne vers moi et enchaîne.

— Je t’ai bien dit qu’ils avaient un fils, Paul ?

— Oui, je crois.

Je fais semblant de paraître désintéressé et espère du fond du cœur qu’elle va me livrer des informations intéressantes. Je sais déjà qu’il sera là demain soir, c’est une sacrée aubaine.

— Il s’appelle Sébastien et a tout juste treize ans. C’est bien tu ne trouves pas ? Je compte sur toi pour être gentil avec lui.

— Ouais, ouais…

Si maman savait que je meurs d’envie de faire sa connaissance, elle ne me prodiguerait pas ces conseils inutiles.

— Tu peux être une véritable tête de mule quand tu t’y mets, tu sais ?

Moi ? Une tête de mule ? Je crois que c’est la meilleure de la journée. Je prends sur moi, ne réplique pas. C’est primordial de tenir bon et de rester un tant soit peu agréable. Au moins jusqu’au dessert et l’ouverture de mon cadeau. À ma plus grande surprise, on m'offre un lecteur de cassettes. Depuis le temps que j’en rêvais, c'est presque trop beau pour être vrai. Mon frère, quant à lui, m’a acheté la cassette de Hotel California, l’album des Eagles. Leur tube passe à la radio depuis plusieurs mois et me met systématiquement dans tous mes états. Le repas terminé, je me précipite dans la chambre pour l’écouter sur mon nouvel appareil. Quand les premières notes de guitare envahissent ma chambre, je ferme les yeux et me laisse emporter par la mélodie. À cet instant précis, je ne pense plus à rien. Sauf peut-être à Sébastien.

 

* *

*

 

Le lendemain, en classe, je suis distrait, incapable de me concentrer sur les cours. D’ordinaire, je ne suis pas un élève modèle, alors au regard des circonstances, c'est encore pire. Heureusement, la fin de l’année approche à grands pas. Je sais que je passe de justesse dans la classe supérieure et mon manque d’intérêt pour les leçons n’aura aucune incidence sur mon avenir. C’est un soulagement. Mon esprit peut rester captivé par l’échéance du soir et l’apéritif prévu à la maison.

Dès que la cloche retentit, je me précipite chez moi pour aider maman à tout préparer. Mon enthousiasme ne semble pas la surprendre. J’ai pourtant une fâcheuse tendance à jouer les tire-au-flanc dès qu’il s’agit de participer aux taches ménagères. Lorsqu’on me demande de ranger ma chambre, j’ai toujours un devoir extrêmement important à terminer ou une course urgente à faire. Tous les prétextes sont bons pour échapper aux corvées. Je suis capable de faire preuve d’une imagination débordante afin de sauver ma peau. Mais aujourd’hui, le contexte est différent et présente un enjeu supérieur. Je n’attends même pas qu’on m’appelle pour mettre la main à la pâte. J’apporte spontanément mon aide, désireux de montrer le meilleur côté de ma famille.

Nous dressons la table sur la terrasse pour profiter de la douceur de l’air en ce début de mois de juin. Papa rentre un peu plus tard après avoir récupéré mon frère à sa leçon de piano. Puis, sur les coups de dix-neuf heures, les voisins sonnent. Je me précipite pour ouvrir et tombe nez à nez avec le clan Lemaire, sourire aux lèvres, uni pour l’occasion sur le perron de notre maison. Ma mère arrive dans la foulée.

— Bonjour, bonjour. Entrez, je vous en prie. Vous venez de faire la connaissance de mon fils, Paul.

Les Lemaire nous saluent de concert et j’en arrive à croire qu’ils se sont entraînés durement pour être capables de dire bonjour avec une telle synchronisation. Maman s’adresse alors au jeune garçon.

— Et toi tu dois être Sébastien si je ne m’abuse ?

— Oui, madame.

— Comme tu es grand pour ton âge !

Il se tient tout penaud, visiblement intimidé par l’exubérance de maman. À sa place, je crois que j’aurais été moi aussi terrorisé par une remarque aussi ringarde.

— Paul, pourquoi ne montrerais-tu pas à Sébastien ce que tu as eu pour ton anniversaire ?

— Si tu veux.

Je fais signe à Sébastien de me suivre et nous montons dans ma chambre pendant que les adultes prennent possession de la terrasse. À chacun son territoire.

Une fois la porte fermée, un silence pesant s’installe entre nous. Je ne sais pas ce que je dois dire pour briser la glace et mon invité ne semble pas enclin à faire des efforts. Ce garçon m’impressionne, je suis catégorique. Je dois me convaincre qu’il n’a rien de plus que moi et qu’il ressent la même gêne. Quand on est adulte, les choses sont différentes. On parvient plus facilement à surmonter sa timidité, à trouver un sujet banal qui permet d’entamer la discussion. Prenons l’exemple de mon père. J’ai eu l’occasion d’observer sa tactique lorsqu’il se retrouve invité à une soirée où il ne connaît personne. Il scrute l’assistance avec attention et tente de repérer un individu qui, comme lui, semble avoir atterri là sous la contrainte suprême de sa femme. Il évalue le potentiel de sympathie du personnage par un processus d’analyse morphopsychologique dont lui seul a le secret. S’il estime que le gars en question est susceptible de devenir son pote de galère, il s’approche comme un crabe et, une fois à proximité, lui assène une phrase du genre : « Vous non plus vous n’avez pas envie d’être ici ? » Et voilà, le tour est joué. Il s’est trouvé un compagnon avec un point commun et apparaît aux yeux de tous comme un homme sociable et avenant, toujours prêt à aller vers les autres. J’admire mon père et j’aimerais être aussi à l’aise que lui, ou à défaut, prendre sur moi pour en donner l’illusion. Mais j’ai encore beaucoup de choses à assimiler avant de me débarrasser de ma timidité. J'interpelle néanmoins Sébastien en bafouillant maladroitement :

— C’est pas trop difficile d’arriver dans une nouvelle ville ? Tu étais où avant ?

— À Rennes.

— C’était sympa ?

— Si on veut. J’avais des copains là-bas. Ici je ne connais personne. Mais il y a du soleil, c’est déjà ça.

— On peut être copain si tu veux. On habite à côté, ce serait pratique.

J’ai murmuré ces paroles au risque de les rendre inaudibles, une boule se formant dans le creux de mon estomac. Je n’en reviens pas de mon audace. Lui offrir mon amitié le jour de notre rencontre sans même le connaître. Je redoute alors d’être allé un peu vite en besogne, de l’effrayer et qu’il me réponde que je suis trop petit pour que l’on puisse être copains. À notre âge, un an d’écart, c’est comme l'éternité.

— Si tu veux. T’as l’air cool.

Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Sébastien trouve que je suis cool et je ne dois pas le décevoir. Je m’empresse de lui faire écouter Hotel California et de lui raconter mon séjour en Amérique, deux ans auparavant. Il semble attentif aux moindres détails de mon récit. Il m’explique qu’il a beaucoup bourlingué avec ses parents dans les principales villes d’Europe, mais qu’il n’est jamais allé aussi loin. Il n’a pas traversé d’océan.

C’est dans le partage de nos souvenirs de vacances que se forge notre amitié. Nous avons cela en commun : une réelle fascination pour les destinations étrangères et pour la part de rêve et d’inaccessibilité qu’elles portent en elles.

Sébastien et moi devenons vite inséparables. Dans l'immédiat il ne va pas au collège – il est inscrit dans le même établissement que moi pour la rentrée prochaine – et attend chez lui toute la journée au bord de la piscine que je finisse les cours pour le rejoindre. De mon côté je me dépêche de rentrer et d’enfiler un maillot pour piquer une tête dans l’eau turquoise. D’ordinaire, Seb porte un maillot tout ce qu’il y a de plus classique, mais au tout début des grandes vacances, alors que je débarque chez lui, je découvre mon ami dans un slip de bain minuscule qui dissimule à peine son intimité. Je suis souvent en admiration devant le corps svelte de Seb qui est un sportif aguerri. Je n’ai pas honte de le lui avouer et nous avons abordé le sujet quand je lui ai dit qu’il avait un ventre dessiné comme la carapace des tortues. Mais là, je suis subjugué. Mon trouble n’a d’égal que mon malaise et un étrange sentiment de panique m’envahit lorsque j’aperçois furtivement les quelques poils qui dépassent des élastiques, à l’entrejambes. Alors, pour dissimuler mon trouble, je me moque de mon ami.

— Mais c’est quoi ce truc ? C’est trop laid. T’as pas ton maillot aujourd’hui ?

— Je l’ai déchiré hier soir en essayant de couler mon père. Je me suis accroché au rebord et crac… Du coup, j’ai été obligé de mettre cette relique qui date de mathusalem. Il me serre vachement.

— Bah oui, j’imagine. Il devait bien t’aller quand tu avais dix ans, mais là… Il est tout décoloré en plus.

— J’ai pris douze centimètres en un an, tu te rends compte ? Ma mère devient folle, elle est obligée de m’acheter de nouvelles fringues tous les trois mois. Elle dit que c’est à cause de la grippe que j’ai attrapée l’hiver dernier. Il paraît que la fièvre fait grandir et j’ai eu trente neuf pendant quatre jours.

— J’ai entendu parler de ça moi aussi. Mais je n’y crois pas. C’est des trucs de vieux.

— Il ne faut pas dire ça, Paul. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi les Suédois étaient plus grands que les autres Européens ?

— …

— Parce qu'ils font beaucoup de sauna. Ils élèvent ainsi la température de leur corps et grandissent davantage. Ça confirme bien la théorie de la grippe.

J'ignore si mon ami est sérieux ou me fait marcher. Je peine à croire de telles élucubrations. Quelques secondes sont nécessaires pour dissiper le doute et me permettre...

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