Le Choix

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Le Choix

H. V. Gavriel
Roman de 26 600 mots, 151 000 caractères
Ceci est l'histoire d'Ashford William Turner, moitié Ash, moitié Bill, le garçon qui comprend mieux les chiffres que les gens. Qui n'arrive pas à choisir entre vanille et citron. C'est aussi l'histoire de Brian, dont les yeux verts ont ravi son cœur, et de Mina qui partage son lit. Aujourd'hui est un grand jour, pour Ash, Brian et Mina, ces trois amis d'enfance devenus adultes : le jour où Ash devra faire un choix.
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Publié le : vendredi 18 septembre 2015
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EAN13 : 9791029400926
Nombre de pages : non-communiqué
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Le Choix

 

 

H. V. Gavriel

 

 

 

 

 

 

 

Prologue

 

 

Je suis assis depuis des heures, me semble-t-il, à attendre, tandis que le brouhaha des voix chuchotantes résonne dans la nef de l’église. J’ai des fourmis dans les pieds, et tente d’agiter mes jambes le plus discrètement possible. Mais évidemment ma mère, postée juste derrière moi comme il se doit, s’en aperçoit et me le fait savoir de son petit reniflement réprobateur. C’est fou ce que ce simple son, ce son ordinaire, quotidien et banal, peut véhiculer comme sens dans le relatif silence de la nef. C’est fou comme ces mots qui ne sont pas prononcés font encore leur effet sur moi. « Tiens-toi droit, arrête de te tortiller, conduis-toi comme un homme… » et en sous-entendu « Ne me fais pas honte ». Non, Maman, pas cette fois. Cette fois-ci, je ne te ferai pas honte. Ce n’est pas pour autant que tu seras fière de moi, ni toi ni Papa ne l’avez jamais été, n’est-ce pas ? Il y a toujours eu ce petit arrière-goût, cette légère amertume derrière chaque compliment ou félicitation… pas que j’en aie eu beaucoup, n’est-ce pas Maman ? Papa essayait parfois, quand je rapportais une bonne note à la maison, quand je marquais un but lors d’un match, il me souriait, posait sa main sur mon épaule en me disant « Bravo fiston… » et mon cœur s’élevait comme un oiseau. Jusqu’à ce qu’il ajoute « Fred Corbin a eu une meilleure note, mais c’est pas mal quand même » ou encore « Tu as été un peu lent sur le déplacement, mais bon, tu as marqué, c’est de ça que les gens se souviendront » ou encore « Tu seras peut-être un jour aussi fort que ton frère »… tous ces petits « mais » qui atteignaient mon cœur en plein vol, telles des flèches empoisonnées, et me faisaient me crasher sur le sol, l’égo en miettes et l’âme meurtrie. Mais toi, chère Maman qui te racle la gorge tandis que je m’agite de plus belle sur mon siège inconfortable, tu n’as même jamais pris la peine d’essayer. Curieux retournement de situation que ma belle-mère m’apprécie tant quand ma génitrice ne l’a jamais fait. Je ne devrais sans doute pas comparer, c’est mal de ma part. Mais tout ce que je fais est mal, n’est-ce pas, Maman chérie ? L’une de mes erreurs me revient d’ailleurs en ce moment même en pleine face, ou devrais-je dire sur les pieds.

— Aïe ! Fais attention chéri, tu m’as écrasé les pieds.

— Pardon, Papa ! Dis, c’est bientôt qu’elle arrive Maman ? Je m’ennuie moi. Grand-Pa nous a interdit de courir dehors, pour pas qu’on salisse nos habits, mais petit John s’est sali quand même !

Il rit, ses boucles châtains tout en désordre, les joues rouges comme des pommes d’api, dans son joli costume de velours bleu sombre. Une grande bouffée d’amour me monte à la gorge, comme toujours. Mon fils, ma plus belle erreur, celle que je ne pourrais jamais regretter.

Et puis soudain, la musique résonne et un « haha » de soulagement collectif mêlé d’impatience s’élève de l’assemblée. Je me raidis malgré moi et j’essuie machinalement mes paumes moites sur les jambes de mon pantalon. Le grand moment est arrivé. Mon cœur bat de plus en plus vite. Je me retourne, et ne peux m’empêcher de laisser mon regard s’égarer vers la petite sortie sur le côté gauche… Mais il n’est pas là. Bien sûr qu’il n’est pas là, je le savais, ce n’est pas comme si c’était une découverte. Pourtant, à cet instant, je ne peux m’empêcher d’espérer, stupidement. Je voudrais qu’il soit là, à mes côtés, je voudrais qu’il tienne ma main dans la sienne, je voudrais qu’il m’embrasse, me réconforte, qu’il partage ce moment si important avec moi. Je suis complètement idiot. Et puis, Mina se tient soudain sur le seuil, rayonnante. Dans sa robe de dentelle blanche, elle irradie de beauté et de bonheur. Ses cheveux bruns sont coiffés en un chignon lâche, entremêlés de perles, assorties à la sublime parure qui orne sa gorge, ses oreilles et ses poignets, et lui vient de sa grand-mère. Tandis qu’elle avance dans l’allée pavée, au bras de son père, avec l’allure d’une reine, ses yeux bruns croisent les miens et durant un instant d’éternité, tout est suspendu. Ses yeux me disent l’amour, la tendresse, l’espoir… et les regrets. Et je sais que les miens lui répondent.

 

 

 

Chapitre 1

 

 

Je m’appelle Ashford Turner, mais mes amis m’appellent Ash. Je n’en ai pas beaucoup à vrai dire, mais ils me sont d’autant plus précieux. Je ne sais pas vraiment ce qui est passé par la tête de mon père quand il est allé déclarer ma naissance. J’aurais dû m’appeler William, c’est ce que mes parents avaient décidé depuis ma conception. Ma mère m’appelait petit Bill quand j’étais encore à l’intérieur d’elle, en caressant son ventre, et mon grand frère Tom aussi. Il rêvait d’un petit Bill pour jouer avec lui aux cow-boys et aux Indiens, ou aux chevaliers Jedi, et pour faire du foot quand on serait plus grands. Parce qu’évidemment, on jouerait au football, comme notre père. Papa avait été quaterback de l’équipe des Oregon Ducks quand il était jeune, il avait ébloui le Autzen Stadium à Eugene de son talent et remporté le championnat universitaire deux fois de suite, alors lui aussi rêvait d’un grand et costaud William Turner, un champion du ballon, qui ferait tomber toutes les jolies pom pom girls dans son lit. Moi aussi, j’aurais bien aimé être ce Bill-là, vraiment. Mais arrivé devant l’officier d’état civil, mon père, qui n’avait pas dormi de la nuit et peut-être un peu trop fêté ma venue au monde, m’a donné le nom d’Ashford William Turner. Et me voilà aujourd’hui, moitié Ash et moitié William, à devoir faire un choix. Un choix qui va engager toute ma vie. Et je suis mort de peur, enfermé tout seul dans cette petite salle.

Certaines personnes avancent dans la vie en aveugle, sans se poser de questions, et font des choix sans même y penser, et sans s’en rendre compte. Je ne suis pas de ces personnes. D’autres voient les carrefours et décident de la route à suivre, elles sont déterminées et ont un but. Je ne suis pas non plus de ces personnes. Moi, je suis le genre de personne qui voit les carrefours, qui calcule où chaque trajectoire est susceptible de la mener, et qui ne sait jamais quelle direction prendre. Je réfléchis trop et je ne décide jamais. Un gentil garçon, comme dit mon père. Un crétin savant comme dit mon frère. J’aime les chiffres, je ne vois pas où est le mal. Les chiffres me parlent, ils chuchotent dans ma tête. Avec les mathématiques, pas de choix, pas de mauvaise surprise, une fois qu’on connaît la règle, on l’applique et on parvient toujours au bon résultat. Dans la vie, ce n’est pas du tout comme ça. Les gens vous font croire que si, qu’il y a une formule du succès… ma famille n’a cessé de me le répéter. Sois un gentil garçon, va à l’église le dimanche, sois un vrai mec, qui joue au foot et boit de la bière, aime ton drapeau, couche avec des filles, et quand tu auras une situation, épouses-en une et donne des petits-enfants à tes parents. J’ai obéi, j’ai suivi tous ces conseils et j’ai fait de mon mieux. Et je suis là aujourd’hui, à devoir prendre la décision la plus difficile de toute ma vie.

J’ai toujours laissé les autres décider pour moi. Ils avaient tous l’air si déterminés et si sûrs d’eux. Moi je ne l’étais pas, et je ne voulais pas leur faire de peine. C’est comme les yaourts, voyez ? Moi, j’aime bien les yaourts à la vanille, mais ceux au citron aussi. Quand la personne qui partage ma vie m’apporte un yaourt à la vanille, je suis content. Si elle m’apporte un yaourt au citron, ça me va tout autant. Mais si je dois me lever pour aller me servir, alors je reste planté pendant 20 minutes devant la porte ouverte du réfrigérateur, à me demander lequel je vais prendre. Jusqu’à ce que ça l’énerve, qu’elle vienne me refermer la porte du frigo devant le nez en me tendant une pomme. Je crois que je vous ai un peu perdu avec mes yaourts et mes pommes, non ? Si, je le crois. Je me perds aussi, souvent. Donc, pour reprendre, je m’appelle Ashford Turner et aujourd’hui est le jour de mon mariage.

 

*

* *

 

Pour que vous compreniez la situation, je vais être obligé de remonter un peu dans le temps. Tout a commencé il y a neuf mois. J’étais rentré de mon travail un peu plus tard que d’habitude. Je suis comptable pour la société Mesquerade Industry, ici à Eugene. En général, les gens me regardent avec un air apitoyé quand je révèle mon activité professionnelle, comme si j’étais à plaindre. Mais moi je suis heureux dans mon travail. Je fais ce que je sais faire, plus du contrôle de risque et de l’analyse financière que de la comptabilité d’ailleurs, et j’aime ça. Je vous l’ai dit, j’aime les chiffres. Je suis un petit génie des chiffres, avec eux, je n’ai jamais l’impression d’être stupide ou pataud. Je les comprends intuitivement. Les chiffres, pas les gens. Je sais quand ils vont mal, quand on les a trafiqués, bouleversés… avec les êtres humains, j’ai toujours du mal. Mais je m’égare encore une fois. Donc, j’étais rentré un peu tard, j’avais pris une douche et puis mangé en silence, perdu dans une analyse financière qui me donnait du fil à retordre depuis plusieurs jours. Puis j’ai senti le corps chaud de Mina ramper sur le mien, elle a mis ses mains de chaque côté de ma tête et son nez contre le mien :

— Je veux que tu me fasses un bébé, Ash.

— Quoi, maintenant, là, tout de suite ? ai-je répondu.

— Pas nécessairement ce soir, chéri, mais je me sens prête à devenir Maman. Je crois qu’il est temps, pour tous les deux, de s’engager vraiment dans la vie d’adulte, on a vingt-cinq ans, c’est un bon âge pour ça. Qu’est-ce que tu en penses ? On pourrait se marier cet été, ce serait agréable de faire une grande fête dans le jardin de mes parents à Glenford, on aurait tous nos amis réunis, on mettrait des lampions, et une grande tente…

Ça faisait beaucoup de choses auxquelles penser d’un coup, les lampions, le jardin, le bébé, le mariage, surtout quand une de ses petites mains avait quitté ma joue pour s’infiltrer dans mon pantalon de pyjama et caresser mon sexe. Et puis on avait fait l’amour et je n’avais plus réfléchi du tout. Je ne crois pas avoir jamais dit oui à ce projet, vraiment je n’en ai pas le souvenir, et pourtant, on s’est retrouvés à envoyer les faire-part, choisir les alliances et la couleur des fleurs, et le menu. Mes parents étaient aux anges, ceux de Mina aussi, elle était radieuse et excitée, du coup je n’ai pas osé dire que je n’avais pas eu l’occasion de réfléchir à ce mariage ni de l’accepter. Une fois de plus, on avait décidé pour moi, et tout le monde avait l’air de trouver ça normal et bien pour moi, alors qui étais-je pour renâcler devant ça ? J’aurais blessé tous ceux que j’aime, et sans doute pour rien, car in fine, je me serais sûrement décidé en faveur de ce mariage. C’était normal, non ? Mina et moi vivions ensemble depuis quatre ans, c’était une évolution naturelle de notre situation. Et puis, la seule vraie décision que j’avais prise de moi-même n’avait pas été une grande réussite, et c’est Mina qui m’avait réparé, qui avait recollé les morceaux de moi.

Bref, à partir de là, tout s’est emballé, et je me retrouve aujourd’hui, dans cette petite salle, avec Mina qui m’attend à côté dans sa jolie robe de dentelle, ses cheveux noirs dégoulinant de son chignon défait après m’avoir couru après, ses demoiselles d’honneur toutes de rose vêtues qui essayent de la calmer. Les invités s’impatientent dans la nef de l’église, je suis sûr que Ted et Gareth sont en train de fumer un joint quelque part et mon frère Tom doit sans doute se faire plaindre par sa dernière petite amie en date et soigner ses contusions et son orgueil blessé. Je n’entends plus mon père, il a cessé de crier à travers la porte et d’essayer de la défoncer, sans doute le prêtre a-t-il réussi à le calmer. Je n’entends plus aucun bruit à vrai dire, je regarde juste l’homme en face de moi, son costume froissé et sali, le sang séché sur sa chemise, ses yeux verts comme l’océan dans lesquels je me noie, ses yeux pleins de douleur, d’amertume, mais aussi d’espoir. « Choisis-moi, Ash, cette fois-ci, choisis-moi », résonne encore sa voix douce dans le fond de mon cœur.

 

 

 

Chapitre 2

 

 

En fait, tout n’a pas commencé avec cette conversation avec ma fiancée il y a neuf mois. Tout a commencé bien des années auparavant, lorsque j’étais enfant, dans cette bonne ville de Glenford, comté de Lane dans l’État de l’Oregon. C’était un chouette endroit pour vivre et grandir, une ville tranquille, mais pas trop petite, avec ses drive in, ses pizzerias et ses McDo, deux centres commerciaux, une salle de cinéma multiplex, son stade de foot, et à proximité, de grands parcs, une forêt, un lac où on pouvait se baigner l’été, et même une montagne où l’on allait camper. Je connaissais Mina Shawarizi depuis sa naissance, mais on ne se fréquentait pas étant petits. Par quel miracle son grand-père iranien était-il venu s’enterrer dans notre ville, je n’en ai aucune idée, mais son fils s’y était installé définitivement après avoir épousé une autochtone. La famille était riche et je côtoyais Mina sans vraiment la connaître. C’était une petite personne assez autoritaire, qui traînait souvent sa cour derrière elle, et elle m’intimidait, même si je n’en montrais rien. On se parlait de temps en temps, enfin plus exactement elle venait me voir et me parlait et moi, je l’écoutais, tout en me demandant ce qu’elle me voulait. Je n’étais pas très à l’aise avec les filles à l’époque. Pas davantage avec les garçons, d’ailleurs. Il y avait un tel décalage entre ce que je paraissais et ce que j’étais… il y a toujours d’ailleurs. Il y a comme une faille, un fossé, un gouffre… mais je suis le seul à régulièrement tomber dedans ! De dehors, je suis totalement un William, un Bill : plutôt grand, costaud, musclé, un sportif sain, beau gosse assez banal avec mon visage aux traits réguliers, mes cheveux blond clair très raides et mes yeux noisette. Un garçon ordinaire. Mais de l’intérieur, je suis un Ashford, timide, voire timoré, la tête dans les chiffres. Si je n’avais pas grandi dans cette famille aux valeurs traditionnelles et sportives, je serais sans doute devenu un geek maigrichon à lunettes, accro aux jeux vidéo, et ne s’exprimant que par l’avatar de son RPG favori. Mais les choses étant ce qu’elles étaient, quand je n’étais pas à l’entraînement de football du club de l’école, je jouais au base-ball avec mon père, mon frère et ses amis. Ou au bowling. Et quand on ne jouait pas, on regardait les matchs à la télé. Je n’ai jamais osé dire, même pas m’avouer à moi-même, que parfois cela me pesait. Que j’aurais préféré faire autre chose ! Me promener dans la forêt. Aller voir les chevaux dans le ranch de Monsieur Mortimer et caresser la tête des poulains. Ou lire. Indigne passion que je ne pouvais assouvir que dans le plus grand secret et loin du regard des autres. Ma mère lisait pourtant, elle adorait cela, elle enchaînait les romans d’amour, les biopics de stars. Mais pour mon père justement, la lecture était une activité de gonzesse. À part la...

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