Le ciel bleu sur nous peut s'effondrer (roman gay)

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Le ciel bleu sur nous peut s'effondrer

Benoît Semaille
Benoît, instituteur de 23 ans, effectue son service national en Côte d'Ivoire. Il rencontre Thomas, garçon de vingt ans, infirmier engagé volontaire, incorporé dans les services de santé du 43e régiment d'infanterie de marine.

Benoît tombe amoureux de Thomas. Ce dernier ne lui en tient pas rigueur et lui accorde son amitié sans réserve. Elle est forte, mais insuffisante pour le jeune maître.

Thomas doit partir en mission et ne sera de retour qu’après le départ définitif de son ami.

C’est ça la vie ? Des rencontres et des adieux ? Pas sûr !

Ce roman autobiographique se passe dans le cadre d’un camp militaire près d’Abidjan, où, contrairement aux idées reçues, l’armée peut comprendre qu’un homme puisse en aimer un autre.
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Publié le : mercredi 4 juin 2014
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EAN13 : 9782363079732
Nombre de pages : non-communiqué
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Le ciel bleu sur nous peut s'effondrer

 

 

Benoît Semaille

 

 

 

Ces quelques pages sont dédiées à trois femmes :

Les deux premières ont eu le courage et l’indulgence d’être mes premières lectrices : Laura Jaffé et Laurence Pélissier.

La troisième c'est Zazou Gagarine la seule fée que je connaisse qui tutoie les étoiles et voyage très haut dans le ciel à bord d'un spoutnik doré, en compagnie d’un chat noir et d’un beau prince charmant.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

La frontière de minuit est passée depuis de longues heures, les premiers étirements de l’aube retiennent les derniers songes de la nuit, les derniers bruissements vespéraux se dissipent d'un baraquement à l'autre, glissent, puis s'évanouissent enfin à travers le camp militaire de Port-Bouet.

L'étreinte grise et funeste des ténèbres laisse sa place aux espérances jaune-orangé du jour.

Chaque fois qu’il s'est présenté, Benoît a chassé le sommeil comme on repousse une couverture de laine sur un corps brûlant de fièvre. Une image le hante et le submerge, toujours la même, plus forte et plus dense à chaque fois. Il en ressent toute la réalité et l'émotion. Elle l'emporte, le chahute, le chavire puis le dépose toujours au même endroit, toujours sur la même plage, entre l'écume blanche des vagues et le liseré blond des dunes, dans l'éclat d'un jaillissement de gouttelettes d'eau et l'éblouissement du soleil, étincelles de lumières aquatiques.

À chaque fois Thomas est devant lui, allongé ou debout, couché sur le dos ou le ventre.

Il est nu.

Il le trouve très beau.

Ses yeux, son nez, son visage et son corps sont une promesse magnétique à un amour inoxydable. Dans le silence de l'image intense, ils sont heureux.

À choisir entre un ami et un amant, il a choisi les deux.

Et si c'était ça l'amour ?

Les lumières extérieures des lampadaires de la sécurité transpercent et éclairent la chambre en passant par les volets aux lames de bois inclinées des jalousies.

Depuis longtemps elles hachurent ses jours autant que ses nuits. Ce matin, elles découpent la chambre de banderilles colorées et joyeuses.

Ses camarades dorment, le ventilateur de plafond les berce de sa petite musique de l’air et de la nuit.

Cela fait bien deux heures que Benoît partage ses pensées, son lit et l'intimité de sa nuit avec Thomas. Mais tout ceci n'est qu'une envie fantasque. Et devant l’excitation et le désir de jouir qui épouse le jour qui se lève, il lui faut assouvir au plus vite des passions qui l'enchantent autant qu'elles le tourmentent.

Dans la petite chambre qu’il partage avec ses collègues, instituteurs comme lui, il n’en est pas question. Cette chambre est tellement faite pour dormir que toute jouissance y semble proscrite, condamnée. Il lui semble que depuis qu’ils sont arrivés à Abidjan jamais personne ne s’est donné le moindre plaisir dans ce lieu de repos collectif. Il y a comme un accord tacite ou peut-être, plus simplement, personne n’a jamais eu envie de vivre ses épanchements nocturnes, aussi discrets soient-ils, avec des collègues de travail.

Une seule solution s'impose à lui, pressante et détonante, comme une évidence : se glisser furtivement vers les sanitaires. Ces traits d'union reliant une chambrée à une autre sont constitués de w.c. à la turque et de douches identiques. Ces dernières forment de petites casemates les unes à côté des autres, closes par une porte en bois peint de la couleur de la chambrée auxquelles elles sont asservies. Les portes, un bien grand mot pour désigner un système de fermeture ouvert vers le bas et ne fermant pas très haut.

Benoît se lève le plus discrètement possible, se chausse, s’habille vite et bien, surtout pour dissimuler au mieux une érection de plus en plus préoccupante.

La nuit est lumineuse, des lampadaires balisent un parcours le long des chemins qui mènent aux sanitaires. Benoît salue cette nuit de loup, de loup gris, où l’obscurité est de moins en moins secrète et profonde. Où les hommes comme le silence semblent enfin apaisés. Où l’ombre et la lumière, le jour qui désire venir et la nuit qui lentement se retire. Il lui semble être le témoin d’une bataille qui n’a jamais lieu, pas de tranchée, pas de no man’s land, un rituel pacifique à chaque fois recommencé.

Mais ce soir Benoît trouve la nuit belle et chaude, tendue vers la promesse du plaisir, une tentation d’équateur.

Il veut se réfugier dans la première cabine qui sera disponible, de préférence celle placée au milieu des autres, mais déjà des soldats de permanence occupent les lieux. Les pas de Benoît le conduisent instinctivement à l’infirmerie. Les sanitaires y sont vides. Les douches collectives évoquent l’érotisme sous-jacent des vestiaires d’un calendrier de rugbymen, sous l’effet conjugué des ampoules à incandescence et des néons. Les carreaux blanc crème de la faïence semblent ressusciter les vestiges du lieu et l’empreinte vertigineuse et mouvante de milliers de corps dénudés. L’atmosphère comme le décor est propice à l’usage que Benoît leur a destiné. Il délaisse les douches collectives et se réfugie dans la première cabine en prenant grand soin de ne pas laisser la serviette sur la porte. Tel un étendard – un joli mot qui correspond remarquablement à son état – elle indiquerait à coup sûr que l’endroit est occupé. Pour faire ce qu’il a à faire, Benoît a envie, ou plutôt il a besoin d’être seul.

Le moment ultime ne tarde pas à venir. Il ferme les yeux pour accueillir l’extase, quand… soudain… la porte de sa cabine gémit sous la contrainte, mais résiste bruyamment. Quelqu’un tente d’ouvrir !

— Benoît ?… Benoît ? Qu’est-ce que tu fais ?

Le ton est cajoleur, rassurant.

En entendant son prénom porté par la voix de Thomas, Benoît jouit sans retenue. Il ne peut pas répondre. La voix de Thomas lui fait toujours l’effet du soleil sur la peau. Elle le brûle toujours, mais là, elle l’a fait jouir. Il est figé, tout autant que ses doigts collés, englués serait plus juste.

— Benoît ? Tu vas bien ? Je peux rentrer ?

Benoît perçoit fort bien l’ironie enjouée qui s'immisce sous chaque syllabe.

Il n’ose pas répondre. Son beau rêve se termine par le pire cauchemar. Il a honte, il n’ose pas respirer, il ne peut plus bouger… Il se lance vaillamment, brave petit soldat décoré de l’ordre de la branlette. Il espère qu’un miracle va s’accomplir. Il voudrait étouffer sa voix, la dissimuler, disparaître. Mais il doit ignorer le flagrant désir, passer outre. Alors il se jette à l'eau, et qu'importe si c'est pour se noyer dans une flaque ridicule et tiède :

— Comment sais-tu que c’est moi ?

— Ce n’est pas très compliqué, dit-il, tu as laissé tes espadrilles à l’entrée de la douche.

Thomas enfonce le clou :

— Tu te branles ? Je peux venir avec toi… si tu veux !

Benoît est abasourdi, il ne comprend plus, il ferme les yeux autant de rage que de frustration.

— Non, ça va aller… Je… je… n’arrivais pas à dormir et je suis venu pour prendre une douche.

— Tu es sûr de ne pas vouloir que je vienne avec toi ?

Bien sûr, Benoît n’a qu’une envie : que Thomas pénètre dans la douche, qu’il fasse passer ses mains enduites de savon contre son dos et ses reins, entre ses fesses. Qu’il se laisse, à son tour, parcourir par le savon d’une main et prendre le sexe de l’autre… le faire en douce, coulisser tout le long, délices de secousses et de mousse…

— Non… Merci… On se voit demain… Si tu le veux bien… à demain !

Il ne peut s’empêcher de prononcer « à deux mains ». Il s’imagine être Lucien Jeunesse l'animateur du Jeu des mille francs sur France Inter, une émission qu'il écoutait durant les grandes vacances chez sa grand-mère. Enfin un truc pas très bandant. Mais surtout il se sent très très con.

— Quand tu auras fini ta douche, n’oublie pas de faire… couler l’eau !

Dans la cabine à côté de la sienne, elle se met à ruisseler. Benoît devine Thomas. Il voudrait être une molécule d’eau et s’emparer de chaque parcelle de son épiderme, se nicher dans les criques abandonnées et inconnues de son intimité. Une molécule d’eau indécente et impudique, curieuse et jouisseuse.

En sortant, simplement revêtu de sa serviette ceinte autour de sa taille, Benoît s’accoude contre un évier. Il se rapproche du miroir et contemple l’état de son pauvre visage fatigué et frustré. Ses yeux bleus sont à demi cerclés par une ombre grise.

Thomas sort de sa douche. Aucun nuage de vapeur ne l’accompagne. Ses mouvements sont lents et félins. Il tient à chaque extrémité sa serviette roulée sur ses épaules qu’il balance au rythme d’une musique audible par lui seul. Son mouvement est harmonieux. Sa marche, vue à travers le miroir, est élégante et somptueuse. Elle forme une danse fascinante et envoutante. Il fait chalouper une épaule, puis une autre. Il semble glisser plus qu’il ne se déplace. Délicatement, comme dans un rêve, un film au ralenti, il atterrit.

Le corps de Thomas se superpose, puis se fond dans celui de Benoît. Ses mains prennent appui sur l’évier. Ses avant-bras encadrent les hanches nues de Benoît. Avec une infinie délicatesse, de sa nuque, il en effleure le menton.

C’est à ce moment que le médecin-chef choisit pour faire son entrée. Il regarde interloqué la scène offerte par le corps nu de Thomas contre celui de Benoît.

Il se met à hurler :

— Qu’est-ce que vous foutez là ? Vous vous croyez où ?

Thomas se retourne, prend Benoît par la taille, le présente face au médecin-chef. Il dissimule sa nudité en se plaçant derrière lui, son menton sur l’épaule gauche de Benoît. Il passe ses bras autour de sa taille, le presse contre son ventre et retire pudiquement la serviette de bain que Benoît a autour des reins. Il unit leurs deux personnes sous la même serviette.

D’un regard, il défie le médecin-chef. Cela va au-delà de la simple insolence. C’est un regard d’une puissance dévastatrice qui d’abord fait reculer ce dernier, puis le paralyse comme une proie que le serpent fige avant de la tuer. Il y a de la passion et du meurtre dans ce regard-là. C’est un regard qui remonte à la nuit des temps. Il y a toute la puissance des plus grands mythes amoureux dans ces yeux-là. Il y a Roméo, il y a Tristan. Il y a tous les amours interdits et tous les crimes passionnels réunis. Thomas mordille le lobe de l’oreille de Benoît, puis le mord jusqu’au sang. Il semble se délecter et se nourrir de gouttes écarlates que, lentement, il aspire.

Benoît ne sait plus s’il rêve encore. Non il ne rêve pas : une douleur violente lance le lobe de son oreille. Cette douleur vive lui est douce. Elle est l’éclat rubis de sa passion, la marque de sa gloire et de son infamie, la trace flamboyante de son amour, Iseult et Juliette.

Le médecin reste interdit quelques secondes, balbutie quelques mots inintelligibles et claque la porte.

De fabuleuses secondes s’écoulent, de celles qui font les moments d’éternité.

— Pourquoi as-tu fait ça ? interroge doucement Benoît.

— J’avais envie de l’emmerder, et puis surtout j’en avais après ton lobe gauche, tu sais le petit gauchiste ! Viens avec moi ! Tu ne peux pas rentrer comme ça ! On dirait Vincent Van Gogh. Je t’ai à moitié bouffé l’oreille !

— Ce n’est pas grave, c’est quand tu veux, si tu as encore faim pour l’autre.

— Non seulement tu es un grand malade, mais en plus, un grand pervers, vous les PD faudrait tous vous…

Au petit matin, il ne peut s'empêcher de masser le lobe avec son pouce et son index. La jouissance que cela lui procure le jette dans un état extatique. Le rêve qu'il vient de faire appartient au réel, ou bien la réalité comme un rêve éveillé ?

Et pourtant Benoît entend encore le souffle du vent, le murmure de l’eau, et comme un écho, la voix d’Hendrix : All Along The Watchtower.

 

 

 

Chapitre 2

 

 

Un mois avant le Service national.

C’était bien après Sidi Ifni, cette ville du Sud marocain alanguie sur la côte Atlantique. Il revoit cette plage immense avec la mer qui noie l’horizon et avale le soleil dans une tourmente d’éclats de lumière orange et or. Elle donne aux corps des reflets cuivrés et irréels et allonge démesurément les ombres des chiens errants, apeurés et perdus sur cette étendue de sable désertée des hommes.

En sortant de l’eau, ils aperçoivent un camion de transport de troupes semblant glisser mollement et sans bruit sur le chemin. Ils se rhabillent vite, inquiets et intrigués. Une douzaine de militaires descendent du camion et leur conseillent de ne pas s’attarder sur la grève. Ils les informent de l’interdiction qui est faite aux touristes de séjourner dans cette partie du Sahara occidental, ce qu’avait omis de leur signaler le chauffeur du car. Les militaires marocains sont affables, mais ils insistent fermement pour qu’ils reprennent la route et ne s’attardent pas sur ces bords de mer sahariens.

Dépités et harassés, ils reprennent la route à pied espérant un véhicule qui ne tarde pas à arriver. Il y a un Dieu ou des bons génies pour les voyageurs. Celui-ci conduit un minibus Volkswagen avec à son bord un jeune européen rond et jovial. Ce dernier les invite sans hésiter à manger et à dormir dans la maison de vacances de ses parents. Ils découvrent ébahis une maison à l’allure d’une hacienda mexicaine ou d’un ranch du Far West. Tout semble sortir d’un film de John Ford ; des ombres de géants s’égarent çà et là, celles de John Wayne ou de Victor McLagen. Ce ne fut ni l’un ni l’autre qui attira l’attention de Benoît, mais un des invités du lieu, Antonio Ruggieri, cet homme, plus en chair qu’en os, brillant, drôle et séduisant. Il affiche avec panache son homosexualité avec l’évidence et l’épanouissement d’un jouisseur qui a beaucoup et bien vécu. La soirée est étonnante, parfois mondaine et élégante, toujours étonnamment chaleureuse.

Au cours de la nuit, Benoît avait eu l’envie un peu insensée de retrouver Antonio Ruggieri dans son lit, mais il n’avait pas osé. Au petit matin, après le petit déjeuner, ce dernier sembla avoir entendu au fond de ses rêves ou dans la profondeur d’un regard les pensées et les désirs de Benoît.

Il les invita à terminer leur séjour chez lui, à Casablanca.

Le comte, Antonio Ruggieri les accueillit avec la courtoisie et les fastes d’un grand seigneur, un vrai prince charmeur, il leur avait grand ouvert les portes de sa villa « Dar Chitana », littéralement « Maison de la diablesse », située route d’Azemmour, un joli nom, un peu de hasard avec juste un zeste d’amour.

Le prétendu comte avait ouvert toutes les portes, d’abord celles qui conduisent de sa chambre à son lit, et de son lit à son sexe, puis des portes plus fragiles et plus secrètes encore.

D’ailleurs, le souvenir que Benoît en a gardé est à la fois merveilleux : ses caresses, sa langue, ses lèvres… les lèvres d’un homme sur les siennes, une bouche sur la sienne, le tout premier baiser ; et empreint d’un premier reproche.

— Tu ne sais pas embrasser ?

« C’est l’amour que je ne sais pas faire, je ne l’ai jamais fait… »

Puis le tout premier long très long baiser.

Mais il y aussi cette douleur d’une première fois. Entre ces deux instants qui durèrent l’espace d’une nuit… rien ! Aucun souvenir ! Tout avait été comme nettoyé. Sa mémoire balayée, son âme et son cœur rincés, décapés, récurés. Ses souvenirs lui rappellent qu’ils demeurent à jamais gravés au plus profond de son être, tatoués à jamais dans son esprit, un soc dans sa chair.

Dieu que cette villa était douce et accueillante. Un peu comme la villa de tante Tartine, faite que de bonnes choses, tout ce qu’il faut pour attirer les rêveurs égarés aux yeux cernés et au ventre creux. On y trouve de la musique, Stairway to Heaven de Led Zeppelin, mais aussi du shit et du très bon, de la nourriture à profusion, quelques paroles réconfortantes, des mets sucrés, des mots salés, des fumées grisantes, un regard appuyé, quelques sourires légers, si légers, des caresses légères, si légères…

Benoît déposa ses armes face aux avances du comte. Elles le rendaient beau et désirable. Cette envie, qu’il suscitait et qu’il pensait inimaginable, lui renvoyait une image tellement irréelle et valorisante. Lui qui se trouvait depuis l’enfance toujours trop épais, trop étiré, tout en longueur, mal gaulé. Les épaules trop larges, supportées par un buste trop long, prolongées par des bras et des jambes bizarrement proportionnés, trop grands, trop larges, trop gras, trop maigres.

Pour la première fois, il avait conscience de son pouvoir de séduction, pour la première fois de sa vie on le trouvait beau et on le lui disait.

Ce soir-là, tout avait l’allure d’une première fois, jamais la musique lui avait fait cet effet-là, jamais il ne l’avait perçue avec autant d’acuité. Jamais la nourriture ne lui avait paru aussi délicate et savoureuse. Jamais il n’avait eu aussi faim.

Une première fois quand la soirée s’acheva, qu’il suivit le comte et se glissa entre ses draps roses et blancs… – cela étonna Benoît, il ne put s’empêcher de penser, qu’un homme qui dort dans des draps roses, cela ne faisait pas très viril, cela ne se fait pas. Doux leurres !

Une première fois quand celui-ci ferma d’autorité la lumière, qu’il ouvrit ses bras, qu’il fit glisser sa main de son ventre à son sexe, qu’il le dépiauta vivement de ses sous-vêtements.

Benoît s’abandonna avec délice, il se donna sans réserve, curieux de ses désirs, les sens aiguisés, le corps en éveil, offert aux plaisirs. Porté par les espérances et les promesses de triomphes à venir, l'avidité et l'authenticité de la jeunesse.

Il n’y avait que lui qui savait que c’était SA première fois.

Mais que lui reste-t-il de sa première fois ?

Un oreiller que l’on glisse sous son ventre, une croupe que l’on claque d’un souffle court, des soupirs haletants et après l'extase le silence, un mur, un murmure, à peine.

Un silence acide à pleurer, à casser la tendresse, à oublier de mourir.

L’eau de la douche, trop tiède qui met fin à sa nuit… Et une douleur, une douleur un peu honteuse dont un garçon ne parle pas, une douleur de l’intérieur, nichée au creux des reins, qui dure, qui dure comme un écho, une écorchure. Un accroc à l’âme, qui dure, qui dure de nombreux jours, puis toute une vie.

Juste un « avant et un après », comme si tout l’espace de la pénétration n’avait jamais existé.

Elle avait eu lieu, assurément, mais il ne s’en souvenait absolument pas. Il n’y avait plus que la douleur qui était présente. La douleur pour lui rappeler ce qu’il avait subi.

Pourquoi cette nuit se résumait-elle à un peu de plaisir avant et beaucoup de souffrance après ? Pourquoi ce sentiment douloureux et humiliant d’avoir été abusé ?

Juste avant de reprendre la route, Antonio Ruggieri offrit à Benoît l'alliance de mariage qui avait appartenu à sa femme, comme une promesse d'amour, une offrande.

 

 

 

Chapitre 3

 

 

Lundi 8 septembre 1980, camp militaire de Port-Bouet, Côte d’Ivoire

« Ils furent heureux, ils vécurent très vieux et eurent beaucoup d’enfants », un jour un roman d’amour commencera et finira par cette phrase, pense Benoît en attendant dans l’antichambre, puisque c’est ainsi que l’on lui désigne la pièce où il doit patienter.

L’expression le fait sourire, car bien qu’appropriée, elle lui semble paradoxale et incongrue, une antichambre dans un camp militaire, c’est un peu comme un abri antiatomique dans un bac à sable.

Une chambre est un nom évocateur d’intimité, de liberté, d’amour, lui, aujourd’hui, il ne connaît de la chambre, que sa grande sœur aux grands pieds puants : la chambrée.

Salle d’attente ou sale attente, convient tellement mieux à sa situation : impersonnelle et collective.

Attendre chez les militaires est une vocation, un talent. Certains ont passé leur vie à conjuguer ce verbe sous tous les temps. Ce n’est pas une posture, c’est une nature. Attendre ! Toujours attendre.

Attendre, attendre encore le capitaine Mengin, commandant de la CCS du 43e BIMA, de Port-Bouet, République de Côte d’Ivoire, qui va le recevoir, pour le briefer, comme il le fait pour chaque nouvel engagé avant son affectation et en ce qui concerne Benoît avant l’incorporation de chaque nouveau conscrit. Chaque année trois cent mille jeunes Français sont brassés, formés, nourris, blanchis et logés par l’armée, c’est ce qu’on appelle le service national, la grande lessive républicaine.

Il fredonne dans sa tête The Passenger d’Iggy Pop, comme une provocation pour lui seul, comme pour se donner du courage, comme un défi, comme une insulte, comme un crachat, il se gueule de l’intérieur : il est le passager … et il les emmerde.

 

I am the passenger

And I ride and I ride

I ride through the city's backside

I see the stars come out of the sky…

 

La porte s’ouvre, apparaît un officier en short et chemise kakis parfaitement repassés aux plis soignés et précis, socquettes assorties, si droites et si tendues, qu’elles semblent au « garde-à-vous » depuis l’infini de la nuit des temps.

Benoît a du mal à détacher ses yeux des frêles mollets de l’officier, son regard glisse de ses genoux cagneux à son ventre mou, pour s’attarder sur ses épaules flasques et rondes. Il pourrait dénombrer les minces mèches de cheveux patiemment disposées en sillons réguliers sur le crâne dégarni. Son dos légèrement voûté, donne à son allure le sentiment que la mission qu’il effectue est essentielle, d’une excessive et pesante gravité. Son portrait correspond trait pour trait à la description qu’on avait faite de lui, le caractère en plus : couard, faible et veule.

Benoît effectue un salut militaire, aussi digne que possible, en essayant d’appliquer les us et coutumes du salut militaire du « bleu » face à « l’engagé » : corps droit, tête légèrement relevée, claquement de la main sur la cuisse après le salut. Juste ce qu’il faut.

Il s’étonne lui-même, et semble devenir sa propre caricature : le « bleu » qui joue au militaire.

Benoît parle fort et distinctement, sa voix est ferme et assurée :

— Soldat Semaille, à vos ordres, mon capitaine !

Il a l’impression de se voir et de s’entendre comme dans un film étranger doublé en version française. Le capitaine Mengin ne répond pas à son salut, il prononce sans le regarder :

— Repos !

Il enchaîne sans respirer :

— En Côte d’Ivoire il existe trois dangers mortels : les femmes, la drogue et la mer…

Pour Benoît, le programme semble plus attrayant qu’inquiétant.

— Vous fumez ? demande-t-il

La question le désoriente, il ne la comprend pas…

— Des cigarettes ?

— Non ! De la drogue ! rétorque le capitaine.

Benoît perçoit l’impatience qui transparaît sous le ton de l’officier.

Benoît n’a pas le temps de réfléchir, juste celui pour répondre. Lui qui a toujours des difficultés pour peser le pour du contre, lui qui ne peut jamais faire un choix sans le regretter, mais jamais immédiatement, uniquement quand c’est trop tard. Il a la bouche ouverte, l’impression, malgré la chaleur, que sa pensée est figée, que les mots sont des sons de glace, des glaçons dans sa bouche. Il ne sait pas s’il doit rire ou pleurer sur son sort. Il s’en veut de se mettre toujours dans des situations inextricables, il hurle pour lui même, il s’invective :

« Trop bête ou trop con ! Ou les deux à la fois ! »

De toute manière, avec un passeport comme le sien, où l’accumulation des tampons douaniers des pays visités laisse présager d’une probable consommation, il doit dire la vérité. La vérité, ça doit payer, la vérité c’est un mensonge qui s’entend cash.

« Ça passe ou tu casques ! »

Dans le silence épais de l’étroit bureau, il a l’impression que l’espace s’est encore rétréci. Il lui semble que toute notion du temps qui passe lui est à jamais étrangère.

Vite ou très longtemps après la question, il ne sait pas, il ne sait plus, il répond « Oui », parce que c’est toujours plus facile de dire oui, que de dire non. Parce que depuis toujours Benoît aime dire ce petit mot « oui », car il y a dans cette toute petite syllabe de rien du tout, la plus grande et la...

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