Le Garçon de l’Aqueduc

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Le Garçon de l’Aqueduc

Andrej Koymasky
Roman de 223 000 caractères, 40 140 mots.
Pour le protéger des dangers de la cour, l'Empereur de Chine envoie son fils dans un palais dans la montagne. Le beau Li Pao fait partie du groupe de lettrés qui le suivent dans cette retraite dorée.

Entre manuscrits précieux, intrigues amoureuses et promenades dans les alentours, Li Pao observe les autres à la recherche de l'amour, pour lui comme pour eux...
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Publié le : samedi 21 mai 2016
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EAN13 : 9791029401527
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Le Garçon de l’Aqueduc

 

 

Andrej Koymasky

 

 

 

Traduit par Eric

 

 

 

Chapitre 1 : P’o-t'i : ouverture ou exorde - La carrière de Li Pao

Chapitre 2 : Ch'eng-t'i : continuation - Ce qui est une vraie valeur

Chapitre 3 : Chi-chiang : élaboration - La vie est un rêve

Chapitre 4 : Ju-Shou : introduction - Les taoïstes et le pêcher

Chapitre 5 : Chi-Ku : stance initiale - L’octogone et les mensonges

Chapitre 6 : Chung-Ku : stance centrale - Le surintendant de l'aqueduc

Chapitre 7 : Hou-Ku : stance finale - Le pavillon des iris

Chapitre 8 : Shou-t'i : conclusion - Le messager

 

 

 

 

Chapitre 1 : P’o-t'i : ouverture ou exorde - La carrière de Li Pao

 

 

Li Pao, du district de Pan-yu, était né dans une famille de pauvres paysans et c'était un garçon d'une rare beauté. Aussi P'u Yu-chu, un fonctionnaire de renom né dans une famille de marchands, mais qui avait dépensé tout son argent à rassembler une riche bibliothèque, décida de le prendre comme serviteur à mi-temps, parce que l'enfant devait passer l'autre moitié de la journée à travailler aux champs avec ses parents et ses frères. Li Pao n'avait que huit ans, mais il était diligent et volontaire et il s'acquittait avec soin des tâches qu'on lui assignait.

P'u Yu-chu aimait plus l'étude que les loisirs et il préférait sauter un repas pour acheter un livre de plus. Il portait toujours le même habit jusqu'à ce qu'il tombe en morceaux et, à contrecœur, il en achetait un autre. Un soir, tandis qu'il lisait « Les Annales des Hans », il surprit Pao qui, à genoux sur le sol, regardait le titre d'un livre et d'un doigt en l'air semblait en tracer les idéogrammes.

— Que fais-tu ? lui demanda-t-il, intrigué.

— J'essaie de mémoriser ce signe, répondit l'enfant.

— Et que sais-tu de ce signe ?

— Chaque fois que tu prends un de tes livres et que tu en lis le titre à voix haute, à chaque fois que le titre contient le mot « histoire », j'ai vu que ce signe y est écrit, alors j'ai pensé que cela signifie « histoire ». Je me trompe, peut-être ?

Yu-chu fut très frappé par l'intelligence du garçon.

— Non, petit Pao, tu ne te trompes pas du tout, lui dit-il alors. Tu es un garçon très intelligent, en plus d'être beau comme la fine jade sculptée. C'est un gâchis que tu sois serviteur, et plus encore paysan. De ce jour tu seras mon élève et je t'enseignerai tout ce que je sais.

Le sage P'u Yu-chu alla parler au père du garçon et il insista tant qu'il finit par arriver à convaincre l'homme de le lui laisser comme élève. Mais Li Pao aimait le travail de la terre, aussi Yu-chu lui accorda-t-il de s'occuper aussi de son petit jardin quelques heures chaque jour.

Avec talent et patience, il apprit successivement au garçon à reconnaître, lire et écrire les signes et Li Pao, qui se révéla aussi doté d'une mémoire remarquable, apprit bien et vite, à la grande satisfaction de son maître. Il apprit aussi à utiliser le pinceau avec expertise et il traçait les caractères avec grande élégance. Li Pao grandissait, devenait beau et fort, cultivé et raffiné.

Un jour qu'il copiait les « Récits du monastère du pêcher ombragé » que son maître lui avait donné à étudier, et alors qu'il en était arrivé à la moitié du chapitre deux, apparut à la porte un garçon qui, comme lui, avait quatorze ans.

— Où est ton maître ? lui demanda le garçon, après l'avoir salué.

— Il est sorti il y a peu. Qui es-tu ? Que veux-tu ? lui demanda Li Pao, frappé par son sourire lumineux comme une aurore du quatrième mois.

— Je suis le serviteur de Feng le marchand. Il m'a dit d'avertir ton maître qu'il a de nouveaux livres à vendre et il veut qu'il vienne les voir, avant qu'il ne les vende à d'autres. Mais si ton maître n'est pas là, il les vendra certainement.

Li Pao se leva.

— Je sais quels livres peuvent intéresser mon maître dit-il. Je vais venir avec toi, examiner les livres et je dirai à ton maître s'il y en a qu'il doit mettre de côté pour P'u Yu-chu.

— Très bien, lui dit le jeune serviteur, viens et je te les montrerai moi-même. En fait mon maître n'est pas chez lui pour l'instant.

Pao suivit le serviteur. Il examina les livres et n'en mit qu'un seul de côté.

— Ce recueil de poésies intéressera très certainement mon maître dit-il au serviteur.

— Peux-tu m'en lire une, s'il te plait ?

Pao ouvrit le livre au hasard et déclama :

 

Le prince Wu aimait se vêtir de façon incongrue,

Et avec un fidèle serviteur, il jouait des tours aux autres.

Ainsi un jour Wu se vêtit en petit serviteur,

Fit s'habiller son serviteur en prince.

Ils marchent, marchent et marchent et arrivent au village.

Là ils virent un garçon debout à côté d'une tente,

Wu se dit qu'il aimerait l'avoir pour amant,

Aussi s'approcha-t-il et lui dit-il que le prince le voulait.

 

Le garçon regarda le serviteur vêtu en prince et répondit :

Dis à ton maître qu'il faudrait me donner deux cents onces d'or.

Mais si tu venais toi là-derrière avec moi, j'en serais heureux,

Et je te ferais apprécier ce que je cache sous mes habits.

Wu suivit le garçon derrière la tente,

Sur une couchette couverte de tissus multicolores.

Après avoir passé avec lui le plus plaisant des moments

Il l'emmena et en fit son favori.

 

— Quel garçon chanceux, dit le serviteur. Surtout si le prince Wu était beau comme toi. Ma couchette n'est pas couverte de soie multicolore, mais moi aussi je serais heureux de passer avec toi le plus plaisant des moments, comme dit la poésie que tu m'as lu.

Ainsi Li Pao découvrit-il les plaisirs de la « pêche happée » ou ceux de la « manche coupée » et d'abord avec ce jeune serviteur puis avec d'autres hommes et garçons, il en devint un adepte dévot.

Li Pao avait quinze ans quand son maître le jugea prêt à passer les examens du district qui se déroulaient à la préfecture. Le garçon les réussit facilement et fut déclaré « hsiu-tsai », c'est-à-dire « talent fleurissant ».

Il continuait à étudier avec passion, bien que ne dédaignant pas de passer son temps libre au travail de la terre qu'il aimait. Puis il se présenta à l'examen organisé dans la capitale de la province. Il y avait tant de concurrents que Li Pao craignit de ne pas réussir et grande fut sa surprise quand au contraire lui fut donné le titre et le diplôme de « chü-jen », c'est-à-dire de « recommandé ».

Désormais son maître n'avait plus rien à lui apprendre. Aussi Li Pao se mit à voyager et visita, l'une après l'autre, les fameuses bibliothèques de Mukden, de Yang-chou, de Chin-chiang et de Hang-chou. Le jeune paysan grandissait encore en connaissance, sagesse et beauté.

Il arriva enfin à la capitale. Il voulait visiter ses trois fameuses bibliothèques, quand il vit affichée l'annonce d'un concours organisé pour choisir les meilleurs des recommandés. Li Pao alla faire un sacrifice au temple, brûla de l'encens et pria, puis il entra dans la salle d'examen.

Il vit des candidats jeunes et vieux, beaux et laids, certains vêtus avec élégance, d'autres couverts de pauvres haillons. Il se présenta pour retirer le nécessaire pour écrire, puis partit vers la cellule qui lui fut assignée. Le sujet de son essai lui fut remis, il le déroula et fut le premier à le rendre.

Le fonctionnaire, vêtu d'un magnifique habit de soie rouge à l'élégante ceinture de brocard doré, le regarda, observa son habit en tissu bleu, rude, mais propre et bien mis.

— Tu es le candidat Li Pao ? lui demanda-t-il.

— Oui, monsieur, répondit le garçon en s'agenouillant.

— Quel âge as-tu ?

— J'ai écrit sur le cahier avoir vingt ans, pour être admis, mais en fait je n'en ai que dix-huit.

— C'est donc la première fois que tu te présentes aux examens du concours de la capitale ?

— Oui, monsieur.

— Et pourquoi t'es-tu présenté sans attendre d'avoir vingt ans ?

— Pour me mettre à l'épreuve, votre Excellence, et comprendre où j'ai encore des faiblesses et donc mieux me préparer au prochain examen.

— Tu es le premier à rendre ta copie. Cela signifie que tu es soit un jeune présomptueux et superficiel, soit un génie. Laisse ici ton essai et je le lirai avec attention et sévérité.

Li Pao s'inclina jusqu'à terre, pour saluer, et sortit, se disant qu'il aurait dû étudier plus, avant de tenter un examen aussi important.

L'examinateur, puisqu’aucun autre candidat n'était encore venu rendre son essai, commença à lire celui de Li Pao.

— Mais qu'écrit-il, ce garçon ? Ah, j'avais raison de penser qu'il était présomptueux, dit-il à mi-voix.

Il referma le cahier et il allait tracer un X de rejet quand un autre jeune candidat, élégamment vêtu, vint lui présenter sa composition.

— Excellence, je suis prêt pour l'examen oral, dit-il en s'agenouillant.

— J'ai ici ton essai, lui dit-il d'un ton bienveillant, je le lirai. Quel besoin as-tu de demander un examen oral ?

— Je sais écrire avec une graphie admirable, je connais les poésies des temps anciens et je sais en composer de tous les styles. Je demande la grâce d'être soumis à l'examen oral.

— Tu sais que notre empereur attache une grande importance à la rédaction des essais littéraires. Pourquoi viens-tu me parler de poésie ?

— Les dames de la cour apprécieraient sans doute aussi mes talents, Excellence…

— L'Empereur m'a chargé de venir ici juger les essais d'examen pour choisir de dignes fonctionnaires, pas des amoureux transis pour impressionner les dames de la cour, se fâcha l'examinateur. Si c'est ce que tu as en tête, ton essai vaudra certainement assez peu, parce que ton esprit est veule, corrompu et malade ! s'exclama-t-il et il appela les huissiers pour qu'ils le fassent sortir.

Il prit son pinceau et traça un X sur le cahier du candidat. Puis il reprit le cahier de Li Pao, l'ouvrit et recommença à lire sa composition depuis le début.

— Peut-être que ce garçon, malgré son jeune âge, a écrit quelque chose d'acceptable, se dit-il.

Il relut l'essai de la première à la dernière page et il lui sembla qu'il y avait quelque chose de bon, malgré son style simple et dépouillé.

Un troisième candidat vint lui remettre son essai.

— Excellence, je vous prie de considérer attentivement ce que j'ai écrit. J'ai présenté l'essai de façon soignée, en suivant les enseignements des meilleurs maîtres et en créant un style personnel que je crois assez bon, bien que nouveau.

L'examinateur le regarda, agacé.

— Ignorerais-tu que l'Empereur ne cherche ni nouveaux styles littéraires ni ingénieuses compositions, mais des fonctionnaires qui comprennent ce qui est essentiel ? Et par quelle audace me demandes-tu de lire attentivement ce que tu as écrit ? Croirais-tu que je prenne mon rôle à la légère ? Sors d'ici, et commence par apprendre comment te comporter, lui ordonna-t-il.

Le candidat le salua et sortit précipitamment.

Alors l'examinateur reprit le cahier de Li Pao et le relut encore, de bout en bout, avec attention.

— Et bien, en voilà une admirable composition, s'exclama-t-il, émerveillé. Je l'ai lue une première fois sans rien y comprendre, puis je l'ai relue et j'y ai trouvé quelque chose de bon. Mais l'ayant à présent lue avec calme pour la troisième fois, je réalise que c'est le meilleur essai littéraire que j'aie jamais lu. Chaque mot est une perle choisie avec soin. Chaque phrase est un chef-d'œuvre de concision et de sens, exprimée de façon simple et pleine. Je ne pourrais ajouter ni retirer un seul signe sans gâcher ce chef-d'œuvre !

Il prit son pinceau et traça sur le cahier de Li Pao trois cercles concentriques, lui donnant ainsi la note maximale et il ajouta le signe « premier », certain qu'aucun autre essai ne pourrait surpasser celui-ci.

Après avoir lu tous les autres essais, il vit que son jugement avait été exact. Aussi déclara-t-il Li Pao « chin-shih », c'est-à-dire « lettré introduit », bien qu'il n'ait que dix-huit ans.

Suite à quoi Li Pao fut appelé à la cour pour servir le prince héréditaire et continuer à étudier, avec lui et d'autres lettrés introduits pour se préparer à de plus difficiles examens pour accéder à des charges plus importantes.

Le fils de l'empereur, Hung Hsi, était un jeune de vingt ans. Il était de complexion fine et sa peau avait la couleur du vieil ivoire. Quand il était plus jeune, un de ses serviteurs avait été un certain Pan Xian, un garçon de son âge d'aspect avenant et de port si élégant que toute la cour était ravie de le voir.

Hung Hsi voulut que le serviteur étudie avec lui, et vite ils tombèrent amoureux l'un de l'autre, et ils étaient plus affectionnés qu'un mari à sa belle épouse. Ils avaient tout en commun, des repas aux couvertures et à l'oreiller, ils partageaient tout dans une intimité tendre et sans limites.

L'Impératrice mère, sa grand-mère, vit d'un mauvais œil la tendre et intime amitié entre les deux jeunes et l'influence que le serviteur aurait pu exercer sur l'héritier du trône, aussi fit-elle tout pour les séparer. Mais Hung Hsi aimait trop son Xiang et il fit tout pour le protéger et le garder près de lui.

Xiang lui était dévoué et fidèle, il n'avait jamais même pensé à profiter de sa position de préféré du prince. L'Empereur et l'Impératrice adoraient leur fils et étaient insensibles aux protestations et insinuations de l'Impératrice mère. Ils voyaient que Hung Hsi était heureux et cela leur suffisait.

Alors l'Impératrice mère changea de tactique. Elle commença à louer et encenser Xiang, à montrer pour lui une amitié qu'elle n'éprouvait certainement pas et un jour elle lui donna un beau livre antique sur les pages duquel elle avait fait mettre au pinceau un invisible, mais puissant poison. Aussi Xiang, manipulant le livre pour le lire, fut lentement contaminé, tomba malade et mourut.

Le prince se douta de ce qui était arrivé, il fit examiner le livre et découvrit le poison. Aussi accusa-t-il sa grand-mère d'avoir tué son fidèle Xiang. L'Impératrice mère, qui faisait mine de pleurer comme les autres la mort du si beau jeune serviteur, accusa l'aide-bibliothécaire d'avoir empoisonné le livre par jalousie et elle lui fit couper la tête.

Le prince tomba malade et pleura nuit et jour la mort de son amant Xiang. Il lui fit faire une très belle tombe, où il voulut que soit laissée libre une place pour lui-même, le jour où il le rejoindrait.

L'Empereur, espérant que son fils pourrait se reprendre, décida de l'éloigner de la cour où chaque pièce rappelait à son fils l'aimé qu'il avait perdu, et le fit partir au palais d'été du Phénix noir, bâti à mi-montagne, où l'air était frais et pur, avec d'abondants cours d'eau pure et de magnifiques paysages, immortalisés par les toiles des plus célèbres maîtres anciens et modernes.

Il voulut que le prince ait sa cour de jeunes fonctionnaires et de lettrés, aussi Hung Hsi choisit-il ceux qui devraient l'accompagner et partager son exil doré. Il voulut que tous soient de ceux qui aiment ceux de leur sexe, exclusivement ou non, pour être entouré de gens qui puissent le comprendre, qui sachent alléger sa peine.

Aussi chargea-t-il Ch'en Yü-liang, un beau jeune homme de vingt-trois ans, comme lui pleinement tourné vers l'amour des garçons, de choisir huit autres jeunes lettrés pour composer sa petite cour. Yü-liang choisit entre autres Li Pao qui ne servait à la cour que depuis quelques mois et était le plus jeune lettré du groupe.

Le long cortège de nobles, fonctionnaires, soldats, serviteurs, chevaux et chariots traversa villes et villages jusqu'au palais impérial du Phénix noir, où elle s'installa. Le palais portait ce nom parce que dessiné en forme de phénix, avec un corps principal duquel sortaient deux ailes se repliant derrière en deux pavillons. L'ensemble était couvert de tuiles de grès noir. Le palais avait deux grands jardins, l'un devant et l'autre derrière, et se dressait à l'orée d'un bois.

Le jardin arrière s'étendait sur une pente douce et avait la forme d'une coquille, il était traversé de ruisseaux, franchis par des ponts de bois laqué de rouge, de cascades construites avec art et il y avait quatre petits lacs proches qui, ensemble, représentaient l'idéogramme « cœur ».

Le jardin avant au contraire était plat et s'étendait jusqu'à une série de terrasses qui descendaient dans la vallée, parcourues par une longue route en zigzags, flanquée d'arbres savamment taillés.

Le corps central contenait les appartements princiers, l'aile droite les quartiers des serviteurs et des gardes et se terminait par le pavillon des arts martiaux, l'aile gauche hébergeait les jeunes lettrés et se terminait par le pavillon de la bibliothèque et des études.

Après s'être installé, Hung Hsi réunit ses amis et demanda qui d'entre eux voulait réciter une poésie pour célébrer le début de leur vie en ce lieu.

Liang Ch'üan se leva et déclama avec grâce :

 

Aux temps passés il y avait beaucoup de beaux garçons en fleur.

An Ling et Long Yang étaient d'entre eux.

Jeune pêcher et fleur de prunier,

Éblouissant de leur glorieuse splendeur.

Ils étaient heureux comme des jours de printemps ;

Souples comme des herbes couvertes d'un givre d'automne.

Leurs regards délicats causaient de belles séductions ;

Discussions et rires répandaient leur saveur.

 

Main dans la main ils partageaient des instants d'amour,

Ils partageaient draps et couverture.

Couples d'oiseaux en vol,

Ils s'envolaient les ailes appariées.

Leurs couleurs vert et cinabre scellaient un vœu :

Je ne t’oublierai jamais, pour l'éternité.

 

— Tu connais aussi la « Terrasse de Jade » de Ruan Ji, celle où il chante son amour pour Xi Kang, mon cher ami ? lui demanda le prince avec un sourire triste. Puis, après un petit soupir, il ajouta : moi non plus, je n'oublierai pas de l'éternité, mon Xiang. Je me souviens quand son père me le montra : « Seigneur, prends pour serviteur mon fils que voici ». C'est ce qu'il m'a dit, et je regardais Xiang.

» Il s'appuyait à la balustrade devant le sentier fleuri. Le ton de son beau visage me rappela la couleur des fleurs au début du printemps, ses yeux, mi-clos sous le soleil, me regardaient intensément, sa peau était pâle comme du jade précieux et, sans la sentir, je savais qu'elle sentait comme le plus suave des bois de santal, son allure était celle de la beauté royale. Il était là, sous mon regard, droit et pourtant d'un abandon languide. Je me suis immédiatement senti conquis par sa beauté, et je me hâtais de le prendre à mon service. Cela fut le début de notre belle relation : nous n'avions tous deux que seize ans.

» Mon aimé aimait énormément la lune : quand elle se levait dans le ciel, il restait là à jouir de ses rayons entre mes bras, jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière le toit. L'été, il venait avec moi, le soir, chercher un peu de frais au jardin du ponant, et tandis qu'il me prenait dans ses bras, il me récitait des poèmes sur les lucioles qui se lancent des appels d'amour.

» L'automne, il regardait avec moi les feuilles d'érable changer de couleur, et son jeune corps vibrait contre le mien dans la nuit calme et silencieuse, et lui aussi changeait de couleur sous mes baisers et mes caresses. L'hiver, il me réchauffait de sa chaleur et me portait aux nuages, ses membres enlaçant les miens. Oui, mon Xiang, je ne t'oublierai jamais, pour l'éternité, conclut-il avec un sourire faible, mais très tendre.

Ils se turent tous, émus par ce poignant souvenir que leur prince avait voulu partager avec eux.

Alors Li Pao murmura, comme gêné de troubler ce silence :

 

L'amour qui peut être décrit

N'est pas amour immuable.

L'amour qui peut être défini

N'est pas amour infini.

« Indicible » est le nom

De l'amour qui donne vie à la Terre et au Ciel.

« Amour » est le nom

Et l'origine de tout l'indicible.

Si tu veux comprendre l'indicible qu'est l'amour

Observe avec soin ses prodiges.

Si tu veux observer l'Amour qui est indicible

Étudie attentivement ses prodiges.

Ces deux-là ont des noms différents

Mais une essence commune.

Ce qui les réunit

Est-ce que nous appelons « mystère »

« mystère du mystère »,

« source de tous les prodiges ».

 

Hung Hsi sourit.

— Le plus jeune de mes lettrés nous a offert une belle paraphrase du Tao-te Ching, mes amis. Veux-tu l'écrire pour moi, Li Pao, de ton élégante calligraphie ?

— Avec plaisir, mon seigneur. Je suis heureux que tu apprécies mon humble exercice, répondit Pao en rougissant un peu.

— Donc nous pouvons affirmer que l'amour vient avant le Ciel, comme le Ciel vient avant la Terre et que la Terre précède l'Empereur, dit K'ung Lung.

— Oui, et ce sont les quatre Grands, dans l'ordre que tu as dit. Tu as exprimé la juste hiérarchie. Peut-être les maîtres du Tao seront-ils horrifiés s'ils entendent identifier le Tao à l'Amour. Mais je crois que Pao a raison, mes amis. Et désormais je veux que chaque fois que vous penserez au Tao, le Grand entre les quatre Grands, dans vos cœurs vous pensiez à l'Amour, dit le prince Hung Hsi.

— Si le Souverain se règle sur la Terre, la Terre se règle sur le Ciel et le Ciel sur l'Amour, l'Amour se règle sur lui-même, fit remarquer Yuan Shih-chen.

— L'Amour est comme un vase qui ne se vide pas pour autant que tu y puises ! Il est profond, comme source de toute chose. Il est à peine perceptible, comme s'il n'existait pas. Il n'est fils de personne, il précède l'Ancêtre Suprême, ajouta T'ang Liang-fu.

— Vois-tu, mon cher Li Pao, mon jeune lettré-paysan, combien de choses suscite ton simple exercice, comme tu l'as appelé ? lui dit Hung Hsi. Dis-moi, que puis-je te donner en récompense de tout ce que tu nous as suggéré ?

— Ton sourire, mon prince, sera la plus belle récompense. Ta sérénité sera le plus précieux cadeau, répondit Pao.

— Ou tu es un astucieux courtisan ou tu es une âme pure… mais je penche plus pour cette seconde hypothèse.

Le soir, le prince convoqua dix-huit jeunes et avenants serviteurs et demanda à chacun de ses amis d'en choisir un pour la nuit. Il fit commencer Ch'en Yü-liang, le plus ancien et le premier des lettrés. Puis choisirent T'ang Liang-fu et K'ung Lu. Puis Weng Sheng, Wei Hsien-tsu et Ts'ai Ta-chieng. Et vinrent Liang Ch'üan et Yuan Shih-chen.

En dernier resta Li Pao.

— Demain le choix sera fait dans un autre ordre, mon ami, ainsi tu ne seras pas le dernier à choisir, lui dit le prince.

— Je te remercie, seigneur, mais celui sur lequel j'avais posé mon regard est encore dans cette salle, dit Pao en allant prendre par la main un des dix garçons restants.

— Explique-moi, Li Pao, pourquoi tu as posé ton regard sur ce garçon ? Il n'est pas le plus avenant des serviteurs que j'avais convoqués.

— Parce que dès le premier instant il n'a fait que me regarder. Ceci signifie qu'il espérait être choisi par moi, et que pour cela la nuit sera agréable avec lui. Les autres serviteurs ne faisaient que chercher à attirer l'attention de tous ou alors ne regardaient personne, montrant de la sorte que n'importe lequel d'entre nous lui était totalement indifférent.

— Tu es un observateur avisé, Li Pao, et une personne accorte. Moi-même je n'avais pas remarqué ce que tu me dis, lui dit le prince et, ayant congédié les autres serviteurs, il s'éloigna, seul, vers ses appartements.

...

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