Le jour où j'ai changé de bord… Volume 1/5

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Le jour où j'ai changé de bord, volume 1/5

Aurore Kopec
Saga en 5 volumes à parution hebdomadaire de 1 270 000 car. (228 000 mots), volume 1 : 304 000 car. (53 500 mots).
Le jour où j'ai changé de bord est l'histoire de Ian, un éducateur rémois de 28 ans, célibataire endurci. Grâce à son frère, Tom, il fait la connaissance d'un adolescent gay et introverti, Nathaniel. Dans un premier temps, ce garçon l'agace mais Ian a un bon fond. A la demande de Tom, il prend Nathaniel sous son aile, jusqu'à en faire son colocataire lorsque le garçon se retrouve à la rue. Peu à peu, Ian prend conscience que Nathaniel lui plaît mais il se refuse à le lui avouer. Rien ne dit que les sentiments de Nathaniel sont réciproques et de toute façon, il a quelqu'un. Il leur faudra l'électrochoc d'un terrible accident pour qu'ils s'avouent leurs sentiments. A l'issue de la convalescence de Ian, la colocation se transforme en vie à deux, non sans quelques difficultés. Ian doit s'assumer en tant que bisexuel vis-à-vis de ses amis, de ses collègues... Du côté de sa sexualité, par contre, il assume très bien !

Leur relation devient plus forte de jour en jour. Ils affrontent ensemble les séquelles de l'accident de Ian et celui-ci est toujours là pour encourager Nathaniel, notamment dans ses études. Lorsque ce dernier obtient son diplôme et doit partir poursuivre ses études dans une autre université, c'est une véritable déchirure. Leur couple doit survivre à la distance...

L'un comme l'autre se plonge dans le travail. De son côté, Ian fait la connaissance de jumeaux en difficulté qui sèment la terreur au foyer de l'enfance où il travaille. Jordan est violent mais il protège avant tout son frère, Julien, gay. Ian arrive à bâtir une relation de confiance telle que, lorsque les adolescents refusent de partir dans un autre foyer, il fait tout pour devenir leur famille d'accueil. Devenu leur tuteur, Ian, puis Nathaniel dans son rôle de grand-frère, vont les guider sur la voie du bonheur.

Dès lors, on suit aussi les aventures des jumeaux. Deux adolescents dont l'un est hétéro et protecteur, l'autre gay et amoureux. Julien n'a pas choisi le garçon le plus facile. David vit encore au foyer. Victime d'un père pédophile, il doit se reconstruire. Julien se heurte à sa peur de l'autre, sa peur de la sexualité également, mais ça ne lui fait pas peur. De son côté, Jordan trouve en Ian un modèle et se métamorphose. Encouragés, soutenus et guidés par Ian et Nathaniel, les trois garçons évolueront chacun à leur manière.

Ian et Nathaniel poursuivent leur vie de couple. En dehors d'être des tuteurs impliqués, ils trouvent le temps de se pacser, entourés de leurs amis et de leur famille de cœur. Un dernier événement va venir secouer leur petite vie tranquille : des amies lesbiennes demandent à Ian d'être le père de leur enfant et d'en partager l'éducation. Une décision qu'ils prennent à deux. Devenir père était un rêve inavoué pour Ian et accueillir deux adolescents lui a fait réaliser à quel point ce serait bien, d'avoir un enfant à lui, à eux. Nathaniel se pense trop jeune mais le bonheur de Ian vaut la peine de faire un effort. La naissance de leur fille Léa marquera le début d'une nouvelle étape dans leur vie...
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Publié le : vendredi 11 mars 2016
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EAN13 : 9791029401312
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Le jour où j'ai changé de bord...

 

 

Aurore Kopec

 

 

Volume 1/5

 

 

 

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1

 

Bonjour. Moi c'est Ian. J'ai vingt-huit ans, suis châtain aux yeux verts, mesure 1m69.9 précisément. Je suis plutôt musclé. Le seul hic : je suis tombé amoureux du garçon le plus adorable du monde. C'est problématique lorsqu'on est un hétéro convaincu, n'est-ce pas ?

 

Avant toute cette histoire, j'étais un type rien de plus normal. Certes, mes relations avec les femmes n'ont jamais été simples : pas assez affectueux, pas assez présent, pas assez communicatif. Je n'avais pour moi que le fait d'être performant au lit. Je sais ce que vous vous dîtes : "encore un prétentieux", mais non, pas du tout, je vous le jure !

À l’époque, j'étais avec Marie, une fille charmante qui, contrairement à son homonyme, n'avait rien d‘une sainte ni d‘une vierge. Elle faisait des fellations comme pas une. Nous nous entendions à merveille, j'envisageai même de faire durer notre relation et de m'investir un peu plus. Ce petit bout de femme, brune aux yeux noirs comme la braise, aussi chaude, me comblait parfaitement.

Nous avions l'habitude de sortir avec mon frère, à l'époque célibataire. Thomas a deux ans de plus que moi, est un peu plus grand et il est blond. Il est prof de sport et de karaté le soir. Il n'y a pas plus sportif.

 

Un vendredi soir, nous avions décidé d'aller en boîte tous les trois. Tom nous rejoignit avant l'entrée. Il était accompagné d'un adolescent qui avait dix-huit ans, il dut même le prouver au videur tant il paraissait plus jeune. Il était très mince, de longs cheveux rouges et des yeux bleu marine. Son visage était un peu trop fin pour un garçon, mais il était encore jeune. Il était tellement timide qu'il laissa Tom nous le présenter. Il s'appelait Nathaniel. Ce n'est pas un prénom courant et je n'eus aucun mal à le retenir. Marie le prit par la main et le traîna sur la piste de danse.

J'en profitai pour demander à mon frère pourquoi il avait amené cet adolescent avec lui.

« Nathaniel est un élève de mon cours de karaté, m'expliqua-t-il. Comme il est hyper timide, je me suis dit que le conduire en boîte serait un bon exercice pour qu'il surmonte son problème.

— Il a l'air terrifié, fis-je remarquer.

— Il l'était encore plus avant d'arriver, mais là c'est déjà mieux. Et puis Marie a su le mettre en confiance. »

Tout est relatif, pensai-je. Elle l'avait un peu forcé et il était tellement timide qu'il n'avait pas osé dire non. À présent, j'avais l'impression qu'il s'accrochait à sa main. Sa façon de danser n'était pas dénuée de charme, mais il était un peu trop mal à l'aise pour être vraiment gracieux. Il en était presque comique.

Nathaniel ne m'adressa pas la parole de la soirée et Tom le ramena chez lui avant que Marie et moi partions. Marie avait de la compassion pour lui et adorait sa réserve, elle le trouvait mignon. Moi il m'énervait, et ce fut encore pire après.

Environ deux semaines plus tard, je revis ce Nathaniel. J'étais allé chercher Tom à la sortie de son cours et il m'avait demandé si nous pouvions raccompagner son élève chez lui. Comme j'étais le seul de nous deux à avoir un deuxième casque, Nathaniel monta en moto derrière moi. Sa timidité maladive m'exaspéra : je ne comprenais pas pourquoi il maintenait cette distance avec les autres. Il osait à peine passer ses bras autour de ma taille pour se tenir ! Je le conduisis jusqu'à un HLM où il habitait seul avec sa mère, d'après ce que m'expliqua Tom par la suite.

J'en parlais le soir même avec Marie, autour de l'apéro.

« Ce garçon est réservé, c'est dans sa nature. Tu ne peux pas l'en blâmer, me dit-elle.

— C'est ridicule ! m'exclamai-je. Cela ne le mènera jamais à rien.

— Bien sûr que si. Ce n'est pas parce qu'il n’est pas aussi impulsif que toi, monsieur le fonceur, qu'il n'arrivera à rien. Tu ne peux pas comprendre.

— Oui, mais ça le rend trop gentil. Il ne sait pas dire non.

— Tu as l'habitude de gamins qui ne connaissent que la force et la violence, qui vont te dire non simplement pour te provoquer.

(Je suis éducateur dans un foyer de l'enfance.)

— Au moins, ils savent ce qu'ils veulent, même si ce n'est pas pour leur bien.

— Décidément, tu es trop obtus pour envisager un autre point de vue ! répliqua-t-elle, irritée une fois de plus par ma faute.

— Si tu le dis » répondis-je, ne cherchant pas le conflit.

Néanmoins, je considérais toujours ce garçon comme une « mauviette ».

 

Les semaines passèrent et Marie trouva que je ne faisais pas assez d’effort pour renforcer notre couple. Elle m’accusa de ne pas y tenir assez et elle préféra me plaquer. Encore une ! Je repris donc mes vieilles habitudes et pratiques de célibataire.

Je continuai de sortir avec mon frère, même si lui était en couple depuis peu. Sa copine, Azora, une belle Brésilienne, semblait le combler. Il en était éperdument amoureux. Il la connaissait depuis longtemps, ils s’étaient fréquentés assidûment quelques années auparavant, mais cela n’avait pas marché. Ils en étaient à leur deuxième essai. Au moins, depuis que Tom sortait avec Azora, il n’amenait plus ce Nathaniel et je cessai de penser à lui.

 

Ma liberté retrouvée, j’en profitai pour draguer obstinément et il n’arriva pas une fois où je repartis de boîte seul. Marie devint elle aussi une vieille histoire. Les bras de Caroline, d’Élodie ou de Lucille étaient bien plus chaleureux.

J’étais ce qu’on peut appeler un collectionneur. Je n’en rappelai jamais aucune, les oubliais très vite au point que j’étais incapable de me souvenir d’elles si je les revoyais. Il faut dire que nous ne nous voyions jamais autrement que dans une demi-obscurité. J’aimais les femmes, c’était indéniable.

Tom me présenta à des amis et amies, collègues de boulot ou jeunes karatékas avec lesquels il s’entendait bien. Il y eut Sacha, très sympathique et ouvert, qui partagea plusieurs de nos sorties. Il aimait la moto, ce qui nous faisait un point commun. Mais il céda bientôt sa place à un autre jeune homme bien moins agréable… Nathaniel.

 

Guère moins timide que la fois précédente, Tom l’invita à la fête qu’il donnait pour mon anniversaire. Nos amis communs étaient là, d’autres moins proches, mais tout autant appréciés, et ce gamin. Peu de temps après son arrivée, je pris Tom à part :

« Pourquoi l’as-tu amené cette fois-ci ?

— Il a des problèmes chez lui, il a débarqué ce matin chez moi, en pleurs. Je ne pouvais rien faire d’autre.

— C’est assistante sociale que tu aurais dû faire, pas prof ! grinçai-je.

— Je sais bien que tu ne l’apprécies pas, mais il va rester dans son coin. Ignore-le si tu veux. »

Je choisis de suivre son conseil, mais mon regard revenait toujours vers lui. Nathaniel se cachait dans le coin d’un mur, assis sur une chaise, un gobelet à la main. De temps en temps, des filles attendries par son air de chien battu allaient le voir, discutaient un peu et repartaient. Il semblait ne voir personne, mais parfois je croisais son regard. Cela me mettait mal à l’aise. Son regard était déroutant. Je ne savais pas pourquoi, j’en avais déjà vu d’autres. Les gosses à problèmes, c’était mon boulot après tout.

La soirée se passa et je bus beaucoup… trop. Une fois tout le monde parti – à l’exception de mon frangin – je finis la tête au-dessus de la cuvette des toilettes. Bien que détestant cela, je n’eus pas le choix. Je me sentis partir en avant et j’allais cogner le rebord en céramique lorsqu’une main salvatrice retint mon front à temps. Cela ne m’empêcha pas de vomir une fois de plus, mais au moins, je n’aurais pas de bosse. M’essuyant la bouche – ô estomac cruel qui nous rend parfois si ridicule – je me retournai pour voir qui se tenait derrière moi. Mes yeux se focalisèrent tant bien que mal sur un visage masculin et jeune, avec des cheveux rouges. Nathaniel.

« Qu’est-ce que tu fais là ? grognai-je.

— Il m’a semblé que tu avais besoin d’aide.

Je me demandai pourquoi il était encore là lorsque je vis Tom arriver derrière lui. Tom devait le ramener avec lui, or il était toujours là.

— Oh ! fit-il, moqueur. Tu as encore abusé. Bonjour la gueule de bois !

— C’est bon Tom, fous le camp ! Et toi aussi ! ajoutai-je pour le gamin.

— Ce n’est pas prudent » répondit ce dernier.

Il osait me contredire. Une première !

Je me remis à vomir et il écarta les cheveux qui collaient à mes joues.

J’entendis vaguement Tom parler à Nathaniel qui finalement resta. J’étais incapable de protester davantage et je m’endormis à moitié sur la cuvette.

Le lendemain, ou plutôt quelques heures plus tard, je me réveillai dans mon lit. Un verre d’eau et plusieurs cachets d’aspirine étaient posés sur ma table de chevet. Je remerciai mentalement l’ange qui les avait mis là…

J’avalai les aspirines et descendis dans la cuisine. Un doux parfum de café s’en échappait, mais mon estomac malmené refusait d’ingérer quoi que ce soit. Tom était devant l’évier, à faire la vaisselle. Et bien sûr, Nathaniel était là, assis à la table, en train de prendre un petit déjeuner. Visiblement, il avait dormi là. Son T-shirt était froissé et il était pieds nus. Il m’adressa un petit sourire lorsque je pénétrai dans la pièce et je ne pus faire autrement que de lui répondre. La mémoire commençait à me revenir, il était resté avec moi dans les toilettes et il avait dû me conduire jusqu’à mon lit. Ce n’était pas bien glorieux tout ça !

« Salut, fit mon frère.

— Moins fort, chuchotai-je.

— Tu as trouvé les aspirines que Nat a laissé ? » poursuivit-il.

Je regardai le garçon qui évita mon regard. Alors c’était lui l’ange que j’avais remercié. Si j’avais su, je me serais retenu. Quoique… je doive reconnaître qu’il avait bien fait. Je pris place à côté de lui et enfouis ma tête dans mes mains. Sur la notice ils disaient 20 minutes avant que le médicament fasse effet, 20 longues minutes…

Une main se posa sur ma nuque. Elle était chaude et tremblante. Elle commença à me masser, des doigts passèrent dans mes cheveux et me massèrent le crâne. Le marteau-piqueur en fut comme hypnotisé, car il ralentit sa besogne dans mon crâne. Ce ne pouvait pas être Tom, il avait des mains plus larges et moins douces. Je n’avais vu personne d’autre que le gamin. Décidément !

Après avoir pris une douche et bu un bol de café, je me proposai de ramener Nathaniel chez lui. Je culpabilisai de m’être si mal comporté envers lui alors qu’il s’était occupé de moi. Le moins que je pouvais faire était de le reconduire chez sa mère. Il sembla hésiter.

« Pourquoi es-tu parti de chez toi ? demandai-je.

Une nouvelle fois, il hésita avant de répondre.

— Une divergence d’opinion, dit-il.

Je devinai le mensonge. Je regardais Tom dans l’espoir qu’il m’en dirait plus, mais rien ne vint de ce côté-là non plus. Je laissais tomber.

— Tu devrais rentrer chez toi et laisser les choses se calmer, lui expliqua mon frère. Elle a dû passer la nuit à réfléchir, peut-être qu’elle a changé d’avis. »

Nathaniel hocha la tête et se résigna. Je lui tendis un casque et il le prit.

Je le déposai en bas de chez lui et il me rendit le casque. Il leva la tête vers la fenêtre indiquant son appartement et je lus de l’angoisse dans son regard. Je n’aimai pas cela, mon professionnalisme reprit le dessus.

« Si tu as besoin de parler, je suis là, dis-je gentiment.

— Merci » balbutia-t-il par simple politesse.

Puis il s’éloigna et j’attendis qu’il soit rentré dans l’immeuble pour partir.

J’étais passé de l’exaspération à l’envie de l’aider, de le protéger. J’ignorai ce qu’il se passait chez lui, je savais juste que son père ne vivait pas avec eux, mais je ne savais pas pourquoi. Je ne savais pas ce qu’il redoutait autant en rentrant chez lui. Était-il battu par sa mère ? Ou pire ? En tout cas, je venais de lui proposer mon aide alors que la veille, j’avais voulu ne pas le voir. Il y a des jours, je m’étonne moi-même.

En rentrant, j'interrogeai Tom. Tout ce qu'il me répondit fut :

« Ce n'est pas à moi de t'en parler. »

Je n'insistai pas, je n'en avais pas plus envie que ça.

« Tu t'intéresses à lui maintenant ? railla mon frère.

— Non, c'est juste que j'ai l'impression qu'il a besoin d'aide. Simple déformation professionnelle.

— Finalement tu n'es pas si méchant ! rit-il.

— Je n'ai pas dit que je l'aimais. »

 

Une fois par semaine, je passais chercher Thomas au dojo et nous dînions ensemble chez moi, ou chez lui. Nous passions la soirée entre frères, à nous amuser et à nous raconter notre vie. Nathaniel était devenu son assistant, par conséquent il était souvent avec lui à la fin des cours. Le kimono le rendait moins frêle, peut-être parce que c‘était un vêtement large, contrairement à ce qu‘il portait d‘habitude. Il m’adressait de grands sourires et me disait « bonjour ». Mais sa timidité l’empêchait de discuter davantage, ce que je trouvais toujours aussi ridicule. Néanmoins il avait l’air moins inquiet que le jour où je l’avais ramené chez lui. Il semblait également un poil plus confiant. Étrange…

Un soir, lors d’un dîner en compagnie de Tom et d’Azora, sa petite amie, nous en sommes venus à parler de Nathaniel. Tom appréciait beaucoup son travail comme assistant, il était capable d’agir avec les autres, paraissait même leur faire confiance, et surmontait son handicap. Je finis par poser la question qui me trottait dans la tête.

« Qu’est-ce qu’il fait, à part du karaté ?

— Il a eu son bac en juin, expliqua Tom. Depuis, il ne fait rien d’autre que travailler quelques heures par jour au dojo, à l’entretien, au matériel et comme mon assistant. J’ai pensé que ce serait mieux que de rester chez lui à ne rien faire. Comme il ne sait pas quoi faire de son avenir, il s’est donné un an pour se décider.

— Il risque de ne jamais rien faire, fis-je remarquer. Tu ne devrais pas l’encourager.

— C’est un risque, mais c’est un garçon sérieux. Je suis sûr que lorsqu’il saura, il fera ce qu’il faut.

— Au moins il n’est pas cloîtré chez lui, dit Azora.

— Heureusement, car le climat est toujours tendu entre sa mère et lui. Il en souffre beaucoup, mais il ne me dit plus rien et je ne veux pas le brusquer.

— Il n’a pas l’air d’être un garçon à problème, repris-je. Je me demande pourquoi il est en conflit avec sa mère. »

Si Tom savait quelque chose, il n’en dit rien.

 

Les mois passèrent sans que les choses changent. Mars arriva, avec lui le printemps et les sorties en plein air. J’étais justement en train de me balader au bras de ma future conquête lorsque mon portable sonna. C’était mon frère, pourtant il était censé commencer son cours de karaté dans deux minutes.

« Allô ? décrochai-je.

— Ian, c’est moi. Je peux te demander un service ?

— Vas-y.

— Est-ce que tu peux aller voir chez Nathaniel si tout va bien ? Il n’est pas venu au dojo aujourd’hui et n’a pas prévenu. Cela ne lui ressemble pas.

— C’est que je suis occupé.

— Moi aussi et tu es le plus à même de l’aider s’il y a vraiment un problème. S’il te plaît ? me supplia-t-il.

— D’accord, j’y vais. Mais tu me le revaudras.

— Promis, petit frère ! »

Nous raccrochâmes. Je m’excusai auprès de la charmante jeune femme que j’avais invitée à sortir, invoquant un adolescent en danger, et la raccompagnai à sa voiture avant de remonter en moto. Tom m’avait dit que Nathaniel habitait au 13e étage, appartement b. Je me mis en route.

 

Je sonnai à la porte de l'appartement 13b. Quelques secondes après, on m'ouvrit. Une femme d'une bonne quarantaine d'années, aux courts cheveux roux et aux yeux verts, se tenait sur le seuil. Elle était rondelette et portait des lunettes.

« Bonjour, je m'appelle Ian, me présentai-je. J'aimerais voir Nathaniel, il est ici ?

— Je ne sais pas, répondit-elle d'un ton peu aimable.

— Est-ce que vous pourriez vous en assurer ?

— Faîtes-le vous-même, sa chambre est la première à droite. »

Elle me laissa entrer. J'eus l'impression de passer devant un chien de garde prêt à mordre. De plus, elle ne semblait absolument pas se soucier de ce que faisait son fils ni de son bien être. Comme s'il était un étranger dans son propre foyer.

Je frappai à la porte qu'elle m'avait indiquée.

« Nathaniel, c'est Ian. C'est Tom qui m'envoie. Tu es là ?

— Oui » répondit-il.

J'entendis des pas traînant puis un verrou que l'on tourne. Nathaniel ouvrit la porte et me fit entrer avant de tirer le verrou derrière moi. Ce que je vis me révolta et m'inquiéta tout à la fois.

Nathaniel ne portait qu'un caleçon, ce qui me laissait voir l'ampleur des dégâts. Deux ecchymoses marquaient sa joue gauche et le côté droit de sa mâchoire. Il en avait d'autres au niveau des bras et des jambes. Sur le ventre et le dos, c'étaient de véritables hématomes, très noirs et étendus. Pire, il se tenait les côtes comme s'il souffrait beaucoup.

« Que s'est-il passé ? demandai-je. Est-ce que c'est ta mère qui t'a fait ça ?

— Non, pas du tout, répondit-il en s'asseyant sur le bord de son lit avec précaution. Je me suis fait agresser cette nuit en rentrant.

— Par qui ? Tu as vu un médecin ?

— Non, ça va.

— Laisse-moi regarder.

Il avait l'air si fragile !

— Non, répliqua-t-il en reculant sur son lit.

— Je t'emmène à l'hôpital ou j'appelle les urgences, tu as le choix. Ta mère est au courant ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Elle s'en fout de moi.

— Il faut te faire examiner Nathaniel, insistai-je. Et porter plainte.

— Non ! s'écria-t-il. Surtout pas !

— Tu as peur de ceux qui t'ont fait ça, n'est-ce pas ?

Il hocha la tête sans me regarder. Je m'approchai et pris place sur le lit. Je posai ma main sur son pied nu, sachant que si je le touchais plus, il allait encore s'éloigner.

— D'accord, tu n'y es pas obligé si tu ne veux pas, repris-je plus doucement. Mais vois au moins un médecin. Tom est inquiet de ne pas t'avoir vu au dojo, tu sais.

Il me regarda de ses grands yeux bleus et je sus que j'avais gagné. Il se résignait à me faire confiance.

— Mais pas un mot à ma mère.

— D'accord, nous lui dirons que je te conduis au dojo. Elle est au courant que tu y travailles ?

— Oui.

— Viens, je vais t'aider à t'habiller. Prends tes papiers de sécu surtout. »

Je lui tendis la main et il la prit. Elle était aussi chaude que le jour où il l'avait posée sur ma nuque. Mais ses phalanges étaient meurtries.

« Tu t'es défendu ?

— Oui. Mais ils étaient trop nombreux et ils avaient des tuyaux métalliques pour frapper.

— Tu sais pourquoi ils t'ont fait ça ? » m'enquis-je.

Il secoua la tête en signe de dénégation.

Nathaniel descendit de son lit et s'habilla tant bien que mal, je l'aidai à mettre une chemise, ses côtés lui faisaient si mal qu'il évitait de trop bouger les bras. Nous sortîmes de sa chambre et je croisai le regard désapprobateur de sa mère.

« Je l'emmène au dojo, on a besoin de lui là-bas. Il risque de rentrer tard. »

Nathaniel m'attendait déjà de l'autre côté de la porte, comme s'il ne voulait pas rester plus longtemps dans l'appartement.

Je n'allais pas tarder à savoir ce qui se passait ici : de gré ou de force, il me parlerait. Il avait déjà commencé à le faire, alors pourquoi ne pas continuer.

 

*

* *

 

Nathaniel ne voulut pas rester à l'hôpital, mais il était indéniable qu'il ne pouvait pas rester tout seul chez lui. J'allais appeler Tom pour lui demander de l'héberger quand je me souvins qu'il vivait chez Azora pendant la durée des travaux dans son appartement. Le studio d'Azora n'était pas assez grand, il n'y avait même pas de canapé. Il n'y avait plus que deux options.

« Tu as quelqu'un chez qui aller ? demandai-je.

— Non.

— Pas d'amis ?

— Pas vraiment.

Et voilà, je n'avais plus le choix !

— D'accord, tu resteras chez moi quelques jours, le temps que tu guérisses un peu.

— Je peux rentrer chez moi, vous savez.

— Ta mère n'a pas l'air de veiller sur toi. Tu seras toujours mieux chez moi.

— M... merci » bredouilla-t-il.

Je soupirai. Qu'allais-je faire de ce gamin ???

 

Je rentrai chez moi accompagné de ce qui ressemblait le plus à un boulet. Un gamin de dix-huit ans, cela peut être encombrant. Il devenait impensable de ramener une nana à la maison durant les cinq prochains jours où il était prudent qu'il reste sous surveillance. La mezzanine de ma chambre n'étant pas hermétiquement cloisonnée, tous les bruits étaient audibles depuis le bas. Et moi qui avais pensé conclure avec Charlotte avant que Tom ne m'appelle ! Merci frangin !

En entrant dans mon appartement, la cuisine est à droite, la salle de bains à gauche, en face, le salon séparé de la première par un comptoir. Au-dessus, ma chambre qui donnait sur le salon justement.

Je demandai à Nathaniel d'aller s'asseoir dans la cuisine. Bien qu'il connût déjà la maison, il n'osait pas s'y déplacer librement et me suivait partout. L'avantage c'est qu'en plus d'être hyper timide, il était obéissant. De toute façon, je doutais qu'il puisse rester debout bien longtemps. Le médecin avait trouvé trois côtes cassées et des fêlures aux mains. La violence des coups dont les hématomes témoignaient avait fait dire au docteur qu'il lui fallait beaucoup de repos.

Débarrassé de mon gentil boulet, je lui préparai le clic-clac. Le déplier prit une seconde – il était bien rôdé- puis je dénichai une paire de draps dans mon armoire. Ils étaient imprimés de chats multicolores. Ils étaient vieux, mais feraient l'affaire.

« Tu as besoin d'aide ? me proposa Nathaniel.

— Non, merci » répondis-je.

Je n'étais même pas sûr qu'il puisse se pencher pour poser la couette sur le lit.

Je contemplai le travail achevé avec satisfaction.

« Tu dormiras là, repris-je. D'ailleurs tu devrais t'y allonger. Il se fait tard, je vais préparer à manger.

— Je peux participer ? demanda-t-il d'une toute petite voix.

— Tu n'as pas à te forcer, répondis-je. Je sais que tu n'es pas à l'aise avec moi. Repose-toi, c'est tout. »

Il m'adressa un petit sourire puis grimaça en s'asseyant au bord du lit avant de s'y allonger sur le côté. Je le laissai ainsi pour aller dans la cuisine.

Toutefois d'où j'étais je gardais un œil sur lui.

Après le repas – des pâtes au jambon, je suis un piètre cuisinier – je m'installai par terre pour regarder la télévision avec Nathaniel qui prit ses médicaments et ne tarda pas à s'endormir. Il semblait confortablement installé. Je le bordai pour ne pas qu'il ne bouge pas trop durant son sommeil et regagnai ma chambre.

J'avais le sentiment du devoir accompli. Je m'occupais de gamins malchanceux de la vie, retirés à leurs parents ou abandonnés, qui n'avaient plus de repères. Désespérés ou révoltés, il était facile de les comprendre, car ils étaient comme moi à la mort de mes parents. Mais face à ce Nathaniel, je ne savais pas quoi faire. Il était en train de faire face à un problème et pourtant il agissait comme d'habitude, il ne s'exprimait ni par la parole ni par les poings. Il ne faisait pas de bêtises, n'avait jamais été arrêté par les flics. Un gamin normal. J'avoue que j'étais un peu désemparé. La première chose à faire était de communiquer pour que je puisse le comprendre. Que je le veuille ou non, j'étais impliqué maintenant et ma vocation m'obligeait à l'aider, même si parfois j'avais envie de le secouer comme un prunier pour qu'il arrête de se cacher !

Malheureusement pour lui, je ne travaillais pas le lendemain. Ayant fait plusieurs nuits de suite au foyer, je disposais de trois jours de repos, c'était bien suffisant pour le faire parler.

Non, je vous rassure tout de suite, je n'ai pas eu recours à la torture !!!

 

Lorsque je me réveillai le lendemain matin, l’odeur de café montait jusqu’à mes narines. Ô délicieux parfum ! Je m’extirpai de mes draps et descendis, nu comme à mon habitude. Je traversai le salon d’un pas lent, les rideaux étant tirés devant les fenêtres. Sauf qu’en arrivant dans la cuisine, j’y découvris un jeune homme. Ah oui, Nathaniel. Je l’avais oublié. Il leva la tête de son bol qu’il touillait au moment où je me retournai. Il ne vit que mes fesses avant que j’aille passer une serviette autour de ma taille dans la salle de bains. Paradoxalement, je n’aime pas que n’importe qui me voie nu, c’est comme ça.

Lorsque je revins, je constatai qu’il y avait un bol posé pour moi sur la table et qu’il avait sorti le paquet de biscottes du placard. Pas si timide en fait. Lorsqu’il était seul, il prenait des initiatives. Intéressant. Je m’assis en face de lui et versai le café dans mon bol.

« Sympa d’avoir préparé le petit déj, fis-je.

— C’est normal. »

Je le vis essayer de hausser les épaules, mais le geste parut douloureux et il s’arrêta au milieu, laissant retomber ses épaules minces. Le maxi T-shirt gris qu’il portait le rendait encore plus petit et plus chétif qu’il ne l’était. Parce qu’il était musclé, je l’avais découvert la veille. Il pratiquait le karaté depuis longtemps.

Je le laissai prendre sa douche et s’habiller pendant que je téléphonais à Tom. J’avais deux mots à lui dire à celui-là. Il mit du temps à décrocher, nous étions pourtant samedi matin et il ne donnait aucun cours avant encore une heure.

« Oui ? grogna-t-il.

Apparemment, je le dérangeais. Tant mieux. Je jubilais.

— Tom, c’est moi.

— J’ai eu ton message hier soir. Comment va-t-il ?

— Tu n’as qu’à venir. Mais merci pour le cadeau empoisonné. J’ai une vie moi, je ne peux pas héberger des gosses chez moi. J’en ai déjà toute la journée, quand je rentre c’est pour être tranquille, pas pour jouer à la nounou.

— C’est toi qui lui a proposé, répliqua Tom, donc je suppose que tu t’es senti responsable de Nat. Je sais que tu t’en sortiras. »

Et il me raccrocha au nez. Je rappelai, mais il ne décrocha pas. J’enrageai. Tom avait tort, je n’étais pas responsable de ce garçon. Je n’étais pas non plus le gardien de tous les ados paumés qu’il rencontrait. Au ton de sa voix, j’avais presque cru qu’il s’y attendait, comme s’il l’avait planifié. D’un certain point de vue, c’était le cas puisqu’il m’avait envoyé sciemment chez Nathaniel.

Soudain, j’entendis Nathaniel crier dans la salle de bains. Je me précipitai. Un réflexe. J’ouvris la porte qui, par chance, n’était pas verrouillée. Nathaniel était assis dans la baignoire et se tenait le genou.

« Que s’est-il passé ? m’enquis-je, inquiet malgré tout.

— J’ai glissé et je me suis cogné.

— Tu as mal quelque part ?

— Partout, sourit-il tristement.

— Évidemment. Ça va aller quand même ?

— Oui.

Il était sec et portait une serviette autour de la taille. Par conséquent il avait fini de prendre sa douche.

— Accroche-toi à mon cou. »

Je me penchai, passai un bras sous ses genoux, l’autre sous ses épaules et le soulevai. Je m’équilibrai une fois debout et le ramenai dans son lit. Il n’était pas très lourd, ce ne fut pas trop difficile. Je le posai délicatement sur la couette. Il se coiffa du bout des doigts puis je refis les bandages qui protégeaient ses mains ainsi que celui de ses côtes. Ayant eu souvent ce genre de blessures, je savais les panser. Après, Nathaniel se leva en boitillant. Je le regardai faire, dubitatif.

« Est-ce qu’il serait possible de replier le canapé ? me demanda-t-il. Comme ça il dérangera moins.

— D’accord. »

Je crois qu’il aurait pu remplacer « il » par « je ». S’il était là, c’est qu’il ne dérangeait pas tant que ça. Il n’en était pas convaincu, bien sûr. Comme il le souhaitait, je fis correctement le lit et repliai le clic-clac avec les draps dedans. Puis nous nous rassîmes.

« J’aimerais savoir certaines choses, repris-je. Pour comprendre. »

Il hésita et croisa mon regard. Il le soutint de longues secondes, se demandant sûrement si j’étais digne de confiance. Le temps qu’il se décide, j’allais chercher la pommade achetée la veille pour soigner ses contusions, ainsi que des glaçons pour mettre sur son genou avant qu’il n’enfle. Comme il ne portait encore que sa serviette éponge, c’était pratique de le faire tout de suite. Il était assis en tailleur, l’épaule du côté des côtes indemnes appuyé au dossier et la tête penchée contre également.

« Alors ? lançai-je en revenant m’asseoir devant lui.

— D’accord. Je vais tout te raconter… »

Je mis une noisette de crème sur mes doigts et commençai à l’étaler. Il n’en parut pas mal à l’aise, mais son esprit était déjà ailleurs, perdu dans ses souvenirs.

La pommade sentait fortement l'arnica et teintait la peau de Nathaniel d'un jaune vert peu engageant. Il sursautait parfois, mais je faisais tout pour ne pas lui faire mal. Pendant ce temps, il parlait.

« Le jour de ton anniversaire, Tom n’a pas voulu me laisser seul parce que ma mère venait plus ou moins de me jeter dehors. Je venais de lui annoncer que j’étais homosexuel. Elle m’a traité de tous les noms et ça m’a profondément blessé… Je suis parti de chez moi sans demander mon reste et le seul que je connaissais c’était Tom. Il est au courant depuis longtemps et ça ne le gêne pas. Le lendemain, quand tu m’as ramené, ma mère et moi avons discuté. Elle a avoué qu’elle se sentait coupable, parce qu’elle ne m’avait jamais donné de père. Elle était la maîtresse du mien et il n’a jamais voulu quitter sa femme, alors elle m’a élevé seule. Mais elle n’y est pour rien, je suis comme ça, c’est tout… Malheureusement le jour où nous nous sommes disputés, des voisins ont dû entendre et l’ont répété. L’autre soir, ils voulaient me frapper parce que je suis homo, juste pour ça. Je ne leur ai rien fait pourtant. Les ados du coin sont stupides, ils forment une bande, ils ont l’impression d’être forts quand ils sont ensemble. Je ne veux pas que tout le monde le sache, ce n’est pas la peine de porter plainte, cela ne changera rien de toute façon. Je ne veux mêler personne à ça et puis ma mère… elle ne le supporterait pas que tout le monde le sache. Je suis un raté pour elle, une honte, je ne devrais même pas exister, c’est ce qu’elle a dit.

Sa voix était montée dans les aigus à cause de l’émotion et il s’arrêta de parler pour se reprendre. Je faillis le prendre dans les bras pour le réconforter avant de m’aviser que je risquais de lui faire mal.

— J’ai toujours réussi à cacher mes copains à ma mère et aux autres, je ne veux pas que ça change, reprit-il. Je n’ai pas honte de moi, je veux juste épargner ma mère. Même si pour elle je ne suis plus son fils. C’est pour ça que je vis enfermé dans ma chambre. Elle fait comme si je n’étais pas là. Mais ça lui passera, j’en suis sûr, fit-il avec espoir.

— Tu n’as vraiment personne chez qui aller ? demandai-je. Ni amis ni famille ?

— Ma famille est loin et je n’ai pas vraiment d’ami, juste des copines de classe. Et puis je peux m’en sortir tout seul, j’ai toujours tout surmonté tout...

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