Le jour où j'ai changé de bord… Volume 5/5

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Le jour où j'ai changé de bord, volume 5/5

Aurore Kopec
Saga en 5 volumes à parution hebdomadaire de 1 270 000 car. (228 000 mots), volume 5 : 258 000 car. (45 000 mots).
Le jour où j'ai changé de bord est l'histoire de Ian, un éducateur rémois de 28 ans, célibataire endurci. Grâce à son frère, Tom, il fait la connaissance d'un adolescent gay et introverti, Nathaniel. Dans un premier temps, ce garçon l'agace mais Ian a un bon fond. A la demande de Tom, il prend Nathaniel sous son aile, jusqu'à en faire son colocataire lorsque le garçon se retrouve à la rue. Peu à peu, Ian prend conscience que Nathaniel lui plaît mais il se refuse à le lui avouer. Rien ne dit que les sentiments de Nathaniel sont réciproques et de toute façon, il a quelqu'un. Il leur faudra l'électrochoc d'un terrible accident pour qu'ils s'avouent leurs sentiments. A l'issue de la convalescence de Ian, la colocation se transforme en vie à deux, non sans quelques difficultés. Ian doit s'assumer en tant que bisexuel vis-à-vis de ses amis, de ses collègues... Du côté de sa sexualité, par contre, il assume très bien !

Leur relation devient plus forte de jour en jour. Ils affrontent ensemble les séquelles de l'accident de Ian et celui-ci est toujours là pour encourager Nathaniel, notamment dans ses études. Lorsque ce dernier obtient son diplôme et doit partir poursuivre ses études dans une autre université, c'est une véritable déchirure. Leur couple doit survivre à la distance...

L'un comme l'autre se plonge dans le travail. De son côté, Ian fait la connaissance de jumeaux en difficulté qui sèment la terreur au foyer de l'enfance où il travaille. Jordan est violent mais il protège avant tout son frère, Julien, gay. Ian arrive à bâtir une relation de confiance telle que, lorsque les adolescents refusent de partir dans un autre foyer, il fait tout pour devenir leur famille d'accueil. Devenu leur tuteur, Ian, puis Nathaniel dans son rôle de grand-frère, vont les guider sur la voie du bonheur.

Dès lors, on suit aussi les aventures des jumeaux. Deux adolescents dont l'un est hétéro et protecteur, l'autre gay et amoureux. Julien n'a pas choisi le garçon le plus facile. David vit encore au foyer. Victime d'un père pédophile, il doit se reconstruire. Julien se heurte à sa peur de l'autre, sa peur de la sexualité également, mais ça ne lui fait pas peur. De son côté, Jordan trouve en Ian un modèle et se métamorphose. Encouragés, soutenus et guidés par Ian et Nathaniel, les trois garçons évolueront chacun à leur manière.

Ian et Nathaniel poursuivent leur vie de couple. En dehors d'être des tuteurs impliqués, ils trouvent le temps de se pacser, entourés de leurs amis et de leur famille de cœur. Un dernier événement va venir secouer leur petite vie tranquille : des amies lesbiennes demandent à Ian d'être le père de leur enfant et d'en partager l'éducation. Une décision qu'ils prennent à deux. Devenir père était un rêve inavoué pour Ian et accueillir deux adolescents lui a fait réaliser à quel point ce serait bien, d'avoir un enfant à lui, à eux. Nathaniel se pense trop jeune mais le bonheur de Ian vaut la peine de faire un effort. La naissance de leur fille Léa marquera le début d'une nouvelle étape dans leur vie...
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Publié le : vendredi 11 mars 2016
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EAN13 : 9791029401350
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Le jour où j'ai changé de bord...

 

 

Aurore Kopec

 

 

Volume 5/5

 

 

 

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Bonus

 

 

 

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J’étais de service le dimanche suivant. Les jumeaux étaient à la maison, ils savaient très bien se débrouiller tout seuls. Et puis ils avaient l’intention de sortir avec quelques-uns de leurs amis. En fin de matinée, j’étais tranquillement installé – avachi dans un fauteuil – dans la pièce commune des éducateurs, seul, lorsque quelqu’un frappa à la porte entrouverte. Je me redressai et me retournai pour voir de qui il s’agissait. D’autant plus que je n’étais pas censé être en repos, mais plutôt avec des gamins. Mais ce n’était que David. Il portait des jeans blancs et une chemise rouge, bien loin des vêtements discrets qu’il portait habituellement.

« Je peux entrer ? demanda-t-il.

— Bien sûr, assieds-toi. »

Il carra sa grande carcasse dans le fauteuil face au mien. Il posa ses coudes sur ses genoux, ce qui le fit se pencher en avant. Pour un ado de 16 ans, il avait une certaine classe quand il faisait un peu attention à lui.

« Je peux faire quelque chose pour toi ? repris-je voyant qu’il ne continuait pas.

— Euh… est-ce que… Tu… et…

— Rassemble tes idées et recommence.

— Tu es au courant pour Julien, qu’il m’a embrassé la semaine dernière.

Je hochai la tête.

— Est-ce qu’il serait possible que je revoie Julien ?

Je souris.

— Oui, c’est faisable, répondis-je. Et as-tu pris une décision le concernant ?

— Je n’en suis pas sûr, j’ai besoin de le voir.

— Rapidement ?

— Assez.

— Demain soir, tu n’auras qu’à m’accompagner et passer la nuit chez moi, je vais faire les papiers. Les garçons m’attendront pour manger, tu dîneras avec nous.

— C’est… c’est gentil, balbutia-t-il. Merci.

— Sache que peu importe ta décision, Julien voudra rester ton ami.

— C’est ce qu’il a dit.

— Il était sincère.

— Il m’aime » soupira-t-il en haussant les épaules.

David se leva, m’adressa un dernier « merci » maladroit et s’en alla.

 

*

* *

 

Lundi soir. J’avais fait l’aller-retour à la maison dans la journée pour prendre un casque et préparer le clic-clac pour David. J’avais l’autorisation de le faire sortir du foyer durant une nuit, à condition de l’amener le lendemain matin au lycée. Lundi soir, après avoir surveillé le dîner et mis les enfants à coucher, je partis avec David. Il hésita à enfourcher la moto jusqu’à ce que je lui dise qu’il ne risquait rien. Je le ramenai à la maison.

Julien ne savait rien de sa venue, je ne lui avais rien dit pour ne pas qu’il se fasse des idées toute la journée. Les jumeaux étaient dans la cuisine, à finir de préparer le dîner pour que je n’ais qu’à mettre les pieds sous la table. Il était 21h30. J’entrai dans la cuisine après avoir dit à David de m’attendre dans l’entrée et d’y laisser ses affaires.

« Bonjour les garçons ! fis-je.

— Salut Ian, répondirent-ils.

— On a un invité ce soir, il y a assez à manger ?

— Comme tu as dit qu’il risquait d’y avoir quelqu’un, rappela Jordan, la réponse est oui.

— Ju, tu peux aller chercher notre invité dans l’entrée ?

— D’accord. »

Julien quitta la cuisine et se figea un pas au-delà de la porte. Je le vis déglutir et écarquiller les yeux de surprise.

« David » dit-il dans un souffle.

Je pris la vaisselle pour mettre la table et sortis de la cuisine, forçant Julien à bouger.

« Ju, tu peux peut-être conduire David dans le salon ou lui faire faire le tour de l’appartement, non ?

— Euh, oui. (Il reprit pour notre invité :) Tu peux mettre tes affaires dans le salon… Ian, il reste pour la nuit ?

— Oui, répondis-je, il dormira sur le canapé. »

L’adolescent déposa son sac et son blouson près du canapé puis Julien lui montra la salle de bains avec les toilettes et sa chambre, désignant la mienne à côté, ainsi que la cuisine. Jordan en sortit avec le dîner et nous passâmes à table. David prit la place entre Julien et moi, qui était celle de Nathaniel habituellement. Julien et lui se lançaient des regards timides. Jordan, lui, soupirait bruyamment, lassé de leur petit jeu. Il me fusilla du regard comme pour me dire que je n’aurais jamais dû amener David à la maison.

Le silence était pesant. Je finis par demander aux garçons qu’ils me racontent leur journée. Jordan se lança, soulagé lui aussi de rompre le silence. David poursuivit. Puis le repas se termina. Jordan annonça qu’il allait se coucher, car il avait encore une leçon à réviser pour le lendemain. Je lui rappelai de ne pas se coucher trop tard non plus. Julien me demanda la permission de rester un moment dans le salon avec David. Je le laissai s’occuper de notre hôte. Quant à moi, j’allai dans la cuisine pour faire la vaisselle. Je laissai la porte entrouverte pour entendre leur discussion. J’entendis les garçons déplier le clic-clac. Je sortis de la cuisine pour aller chercher un paire de couverts oubliée sur la table à manger. Je les vis assis en tailleur l’un en face de l’autre, en pyjamas. Je retournai dans la cuisine, fermai la porte bruyamment puis la rouvris le plus silencieusement possible. J’étais décidément trop curieux.

« Je suis content de te revoir, commença Julien.

— Moi aussi.

À nouveau le silence. Je les imaginai fuir le regard de l’autre.

— J’ai quelque chose à te dire… reprit David.

J’arrêtai de laver les assiettes pour me concentrer sur leurs voix.

— Laisse-moi parler jusqu’au bout, ajouta-t-il. J’ai longuement réfléchi et… je n’ai jamais ressenti une telle chose pour quelqu’un, j’ai beaucoup d’affection pour toi, je pense tout le temps à toi, tu me manques quand tu n’es pas là… C’est plus que de la simple amitié… mais… je ne suis pas sûr à 100% que je t’aime, je n’y comprends rien moi-même… (Il fit une pause un peu plus longue.) Je veux bien sortir avec toi, mais je ne sais pas si ça marchera entre nous… je ne suis pas sûr de moi. Tu en penses quoi ? »

Je n’aurais jamais pensé que David puisse aligner autant de mots en une seule réplique. Décidément, Julien avait un impact très positif sur lui. J’attendis donc la réponse de ce dernier.

« Moi je t’aime, je prendrai tout ce que tu veux bien me donner.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je comprends que tu ne sois pas sûr. Mais si tu veux bien essayer, j’en suis très heureux.

— Donc nous sortons officiellement ensemble ? demanda David.

— Oui. »

À sa voix, je devinai que Julien souriait. Puis il n’y eut plus aucun bruit. Je quittai ma cuisine pour aller jeter un coup d’œil.

Les deux garçons étaient l’un en face de l’autre. Une des mains de Julien était sur la nuque de David, les autres doigts étaient croisés avec ceux de son « petit ami ». L’autre main de l’adolescent était posée sur la joue de Julien. Ils s’embrassaient. Ils étaient mignons tous les deux. Je retournai dans la cuisine.

« C’est plutôt agréable, fit David, dans un murmure à peine audible pour moi.

— Je trouve aussi ! » rit Julien.

J’étais persuadé qu’ils avaient repris leur baiser aussitôt après.

Je me précipitai ensuite dans ma chambre pour tout raconter à Nathaniel qui jubila.

 

Le lendemain matin. Je me levai pour le petit déjeuner des enfants, et puis il fallait que j’emmène David à son lycée. Je passai dans le séjour et, à la lueur du soleil filtrant sous les volets, je vis deux corps enlacés sur le canapé, la couverture descendue jusqu’à la taille. Ils étaient allongés sur le flanc, Julien tenant David adossé à son torse, dans ses bras. Leurs cheveux couvraient en partie leurs visages, mais je devinai leurs sourires. Je fis le moins de bruit possible pour ne pas les réveiller le temps de me préparer et de faire le petit déjeuner. Néanmoins ils étaient levés lorsque je sortis de sous la douche. David me demanda s’il pouvait prendre une douche, j’acquiesçai. Julien alla réveiller son frère une minute avant que son réveil ne sonne et ils sortirent tout habillés de leur chambre. David nous rejoignit à table. Il rapprocha immédiatement sa chaise de celle de Julien.

« Ian, Jordan, commença Julien, David et moi sortons ensemble.

L’annonce était simple et claire.

— Toutes mes félicitations, dis-je.

— Super, grogna l’autre jumeau.

— Tu n’as pas l’air content, fit remarquer son frère.

— Si, très, se défendit-il, c’est juste qu’on risque de moins se voir si tu dois passer du temps avec ton copain.

Julien sourit et donna un gentil coup de poing dans l’épaule de son frère.

— T’inquiète pas frangin, entre nous c’est pour la vie ! se moqua-t-il.

— Euh… Jordan, si ça te dérange… commença David, soudain mal à l’aise.

— Non, il n’y a pas de problème, lui sourit Jordan. Je suis content pour vous deux, vraiment. Mais si tu fais du mal à mon frère, tu auras affaire à moi.

— Au moins ça s’est dit, fis-je. David, que déjeunes-tu ?

— Des céréales. »

Je glissai la boîte jusqu’à lui et il se servit.

Un nouveau garçon était entré dans notre vie de famille. J’avais encore plus l’impression de n’être entouré que de gays ! Imaginez les repas de famille : trois gays, un bi et un hétéro. Il ne manquait plus que nos plus proches amis : Nils et Marc. La chanson « it’s raining men » (il pleut des hommes) s’appliquait à mon appartement !

Les jumeaux se préparèrent à partir. Julien demanda à son frère de partir devant et de l’attendre à l’arrêt de bus. Jordan comprit et agréa. David finissait de se préparer, je le conduirais au lycée. Je me retirai dans ma chambre, laissant les garçons se dire au revoir. Ils ne savaient pas quand ils pourraient se revoir. Lorsque je les rejoignis quelques minutes plus tard pour presser Julien, ils étaient assis l’un à côté de l’autre, leurs cuisses se touchant, et s’embrassaient. Ils rougirent lorsqu’ils se rendirent compte que je les avais vus.

« Julien, tu vas être en retard. David, tu es prêt ?

— Oui, me répondit-il.

— Allez-y alors. N’oubliez rien surtout. Je ferme derrière vous.

Ils se levèrent, mirent leurs blousons et prirent leurs sacs à dos. Puis Julien glissa sa main dans celle de David et ils croisèrent leurs doigts. Ils étaient mignons. Arrivés en bas, Julien déposa un bisou sur la joue de son petit ami et partit en courant rejoindre son frère à l’arrêt de bus, à quelques centaines de mètres de l’immeuble. Pendant ce temps, j’avais sorti la moto sur le trottoir. J’attendis que David s’installe derrière moi et démarrai.

 

*

* *

 

Le soir, Julien était rêveur. Il eut du mal à se concentrer pour faire ses devoirs et il traça plusieurs fois le nom de son amoureux dans la marge de son cahier.

« Julien, si David te fait perdre la tête et t’empêche de faire tes devoirs, tu risques de ne plus pouvoir le voir, fis-je remarquer.

— Pourquoi ?

— Parce que tu devras rattraper ton retard. Penses-y.

— D’accord, je m’y mets. »

Il termina ses exercices rapidement.

« Ian, dit Julien en me rejoignant dans la cuisine, tu crois que nous allons pouvoir nous voir souvent, David et moi ?

— Comme il vit au foyer, ce ne sera pas évident, mais je pense qu’il y a des solutions.

— Lesquelles ?

— C’est à vous deux de les trouver. Si tu veux, tu peux lui écrire des lettres, je les lui donnerai. C’est le seul moyen que vous ayez pour communiquer.

— Et tu l’as dit à Nat ?

— Bien sûr ! ris-je. Nous n’attendions que cela !

— Tu travailles demain ?

— Oui, demain matin jusqu’au soir.

— Alors je vais écrire ma lettre tout de suite ! »

Et Julien partit en courant dans sa chambre.

Il avait raison. Ils vivaient dans la même ville, mais ils n’allaient pas pouvoir se voir souvent. À la rigueur, Julien pourrait m’accompagner le week-end au foyer, mais Jordan allait râler. Cela serait probablement un problème au fil du temps, à moins que Jordan le comprenne ou se trouve quelqu’un lui aussi. À 15 ans, c’était l’âge des premiers flirts et Jordan était plutôt mignon et intéressant. Je ne doutais pas qu’il aurait plus d’une prétendante très bientôt.

Le lendemain matin, je trouvai une lettre à remettre à David sur la table. Je l’emportai en partant. Les garçons n’étaient pas levés et je les laissai se débrouiller comme ils savaient très bien le faire.

 

David descendit dans les derniers pour prendre son petit déjeuner. Il avait toujours un peu de mal le matin. Je l’observai. Il portait des jeans noirs et un T-shirt gris sous sa veste de style militaire kaki. Elle lui faisait les épaules carrées. Il avait l’air un poil plus vieux qu’il n’était. Il se laissa tomber sur sa chaise et se versa un bol de café. Je l’approchai.

« Salut, fis-je. Comment vas-tu ?

— Bien, répondit-il.

— J’ai une lettre pour toi, dis-je en lui tendant l’enveloppe. Si tu veux faire parvenir une réponse, donne-la-moi, je transmettrai.

— C’est de Julien ?

— Qui veux-tu que ce soit ? Je ne suis pas la Poste non plus.

— Merci.

— De rien. »

Puis je repartis à une autre table pour y prendre mon propre petit déjeuner. Nous étions mercredi, et une partie des enfants passerait la journée au foyer. La journée ne serait donc pas reposante. Je pris des forces pour affronter la horde de primaires et de collégiens qui, pour la plupart, n’avaient pas cours. David, comme tous les lycéens, partit.

Je reçus un texto de Jordan en fin d’après-midi m’avertissant que Julien était parti rejoindre David à son lycée et que celui-ci risquerait de rentrer un peu plus tard que d’habitude. Le mercredi était le seul jour où nous n’obligions pas les lycéens à rentrer juste après leurs cours, pour qu’ils puissent développer une vie sociale en dehors du foyer. Néanmoins, ils devaient être de retour à 18h30. Ceci laissait à peu près deux heures aux amoureux pour se voir.

J’étais devant le portail quand David revint. Il tenait Julien par la main.

« Est-ce que nous pourrons faire ça toutes les semaines ? me demanda Julien.

— Oui, je pense. Mais encore une fois, cela ne doit pas vous empêcher de faire vos devoirs.

— Nous avons encore largement le temps de les faire » fit David.

Il affichait un grand sourire et ses yeux brillaient de bonheur. Je ne l’avais jamais vu comme ça, loin de là. C’était un garçon traumatisé qui n’avait confiance en personne et qui ne laissait personne le toucher. Or, Julien lui tenait la main et posait ses mains sur lui.

« Allez, repris-je, dîtes-vous au revoir. Et toi Julien, rentre vite à la maison. »

Je me retournai pour leur laisser un peu d’intimité. Puis David me dépassa en courant, s’arrêta, se retourna pour faire signe à Julien, et repartit. Je saluai Julien qui prit le chemin de l’arrêt du bus qui le ramènerait à la maison.

David me donna une lettre pour Julien avant que je ne parte. Quand j’arrivai à la maison, Jordan dormait sur le canapé, la tête sur les genoux de son frère qui, lui, regardait la télévision.

« Vous avez mangé ? murmurai-je.

— Oui, des croques-messieurs. Nous n’avons pas pu t’attendre. Mais il en reste à faire cuire.

— OK. Ah tiens, j’ai quelque chose pour toi.

Je lui donnai la lettre.

— Je suis content pour vous deux, repris-je, mais vas-y doucement avec David, ne le fais pas changer trop vite où il se perdra.

— C’est lui qui veut que nous nous voyions tous les mercredis. Et le week-end s’il peut sortir, ou au foyer, si tu veux bien que j’y vienne.

— On verra ça vendredi.

— Tu travailles ce week-end, n’est-ce pas ?

— Oui, le rassurai-je. Mais ses sorties sont soumises à autorisation je te rappelle. Il est toujours sous surveillance psychiatrique donc ses sorties sont limitées et contrôlées.

— C’est vrai ?

— Oui. Il était extrêmement traumatisé et déséquilibré lorsqu’il est arrivé, il était peureux et il a failli avoir des médicaments pour le stabiliser. La psy croyait que les dommages étaient irréversibles. Il en garde des cicatrices morale et physique, tu t’en rendras compte : son corps est couvert de marques, ses bras en ont moins ainsi que son visage, mais son dos est bien pire. Tu devras les accepter.

— J’en ai moi aussi.

— C’est vrai.

Son père le battait et parfois le blessait plus ou moins gravement.

— Je veux tout de lui, même ses cicatrices » reprit Julien, rêveur.

Je le laissai et allai me faire à manger.

La fatigue prit le dessus et je ne restai pas longtemps au téléphone avec Nathaniel. Juste le temps de lui raconter les derniers événements à propos de Julien et de David. Il me raconta sa journée studieuse puis m’annonça qu’il avait des projets pour le week-end. Je bâillais tellement qu’il arrêta de parler et qu’il me laissa dormir.

 

*

* *

 

Le samedi. Je partis avant que les jumeaux ne soient levés. Nathaniel, mon petit cœur, m’envoya un texto pour me dire qu’il allait à la piscine avec une amie. Visiblement, il ne croulait pas sous les devoirs. Je pris mon petit déjeuner avec les enfants, les petits, dont j’avais la charge aujourd’hui. Je ne me sentais pas la force de m’occuper des ados, j’avais mal à la jambe depuis deux jours et faire des parties de handball n’arrangerait rien. Ce n’était qu’une douleur de fatigue, j’avais été pas mal actif ces derniers jours, j’étais allé au dojo avec Jordan le jeudi et à la piscine la veille. J’avais fait une visite de routine chez mon médecin qui m’avait confirmé que tout allait pour le mieux.

Ce matin-là, je retrouvai donc Sofiane, à présent âgé de huit ans. Il aimait toujours autant les livres et il me prit la main pour me conduire dans leur salle commune. Une fillette du même âge me poussa dans le fauteuil pendant que Sofiane revenait avec un livre. J’aimais ce genre de matinée tranquille, c’était ce que je cherchais. Sofiane m’avait donné Harry Potter, le tome 1, à l’école des sorciers. D’autres enfants, en nous voyant, se rassemblèrent autour de moi. J’entamai la lecture, chapitre après chapitre. Vers 11 heures, durant une courte pause, j’eus l’agréable surprise de voir Julien m’apporter un café. J’avais la gorge sèche à force de lire à voix haute.

« Salut ’pa, fit-il. On peut venir ? demanda-t-il.

— Tu n’es pas censé être à la maison, toi ?

— J’ai fini mes devoirs avant de venir, promis. Jordan est resté à la maison par contre.

— Tom doit le prendre pour aller au dojo, rappelai-je.

— Alors, on peut venir ?

— Qui ça, « on » ? le taquinai-je.

— David et moi voyons.

— Oui, mais chut ! »

Il hocha vigoureusement la tête et retourna dans le couloir avant de revenir avec David. Ils s’assirent près de la porte, le dos au mur. Julien posa sa tête sur l’épaule de David, leurs doigts se croisèrent. À un moment, j’aperçus Julien déposer un petit bisou au coin des lèvres de son amoureux, et le visage de David s’illumina.

Après le déjeuner, David et Julien disparurent, mais je leur faisais confiance pour connaître les endroits les plus discrets du foyer. J’appelai Tom pour lui demander s’il était passé prendre Jordan chez moi. Celui-ci adorait le karaté, c’était sa nouvelle passion. C’était assez drôle que nous l’ayons contaminé. Pendant que Sébastien et Hélène occupaient les enfants avec une activité manuelle, j’allais prendre ma pause dehors, dans la cour. À l’avant du bâtiment, il n’y avait personne. Je m’assis sur un banc et m’étirai. Mon portable, dans ma poche, vibra. Je décrochai.

« Coucou mon chéri ! s’exclama Nathaniel. Est-ce que ça va ?

— Oui, très bien. Et toi ?

— Super. J’ai vu Eric à la piscine, tu sais, le mec que tu as rencontré la première fois que tu y es allé ?

— Oui, je me souviens.

— Il nous a proposé de l’accompagner en boîte ce soir. Tu crois que je peux y aller ?

— Mais bien sûr ! ris-je. Je rêve ou tu me demandes mon autorisation ?

— Euh… c’est juste que c’est Eric qui m’a invité, moi d’abord avant de voir que j’étais avec une fille.

— S’il essaie de te draguer, fais-lui une petite démonstration de karaté. Et puis profites-en, tu pourrais voir du monde, autre que tes camarades de fac.

— OK, d’accord !

— Amuse-toi bien mon cœur.

— Et toi, quel est ton programme ? demanda-t-il.

— Soirée télé au foyer. Au fait, Julien est ici.

— Cela ne m’étonne pas, il aimerait voir David plus souvent. Je le comprends, au début c’est toujours comme ça : les premiers émois… ! rit Nathaniel.

— Est-ce que ça veut dire qu’au bout de trois ans, je ne te manque plus ? le taquinai-je.

— Oh si ! C’est même pire qu’au début. Va savoir pourquoi ! »

Je souris. Il était joyeux, cela faisait plaisir à entendre. L’année passée, à la même époque, il était complètement déprimé. Il gérait mieux la séparation désormais. Nous discutâmes encore un peu de choses banales, quotidiennes, puis il raccrocha pour aller faire ses devoirs. Je restai encore quelques minutes dehors, il ne faisait pas froid malgré les nuages qui traversaient le ciel. Je posai ma tête contre le mur et fermai les yeux.

 

« Hé, Ian ? Iaan ! Iaaaan ! »

Tiens, une voix m’appelle. Je la connais. Pourquoi est-ce qu’elle m’appelle ?

J’ouvris les yeux.

« Hein ? Quoi ? grommelai-je.

— Tu t’étais endormi ? me demanda Julien.

— Ah… oui.

— Tout va bien ? J’ai cru que tu avais eu un malaise.

— Non, ça va. Je dois être fatigué.

— Tu rentres quand à la maison ?

— Demain soir.

— On ne te voit pas du week-end ? fit-il, visiblement déçu.

— Non, désolé. Mais il y a une bonne chose : tu pourras venir voir David demain !

Je m’étirai et me relevai, me stabilisant avec ma canne, car je m’étais senti chanceler.

— Cool ! reprit Julien en regardant son amoureux.

— À la condition que vos devoirs soient faits, pour l’un comme pour l’autre.

— C’est fait ! clama David.

— Moi aussi, il ne me reste qu’à revoir une leçon avec Jordan, demain soir.

— Tu sais que tu abandonnes un peu ton frère en venant ici ?

— Il est au dojo, chacun ses activités.

— Et demain ?

— Est-ce qu’il peut venir ? me pria le jumeau.

— Vois ça avec lui. Je me porte garant et puis le directeur n’est jamais là le week-end. »

Les jumeaux avaient pu quitter le foyer lorsque je les avais accueillis pour ne pas qu’ils soient transférés dans un autre établissement plus proche des prisons où leurs parents étaient incarcérés. Mais, étonnamment, ils revenaient au foyer avec plaisir. Pour Julien il y avait une raison, mais pour Jordan…

Les deux garçons étaient en train de faire une promenade en longeant les murs de l’enceinte. Ils reprirent leur périple et moi mon travail.

Tom passa prendre Julien au foyer et ramena les deux frères à la maison. Azora les y attendait avec le dîner. Apparemment ils passaient la soirée chez moi, ce que j’ignorais. Sûrement une idée des garçons ou d’Azora pour ne pas les laisser seuls. Et puis Azora était très maternelle, elle adorait les jumeaux qui le lui rendaient bien : ils adoraient l’avoir pour maman.

Après le dîner, je m’installai dans la salle commune des ados qui voulaient regarder la série de M6 du samedi soir. Le héros était un génie des mathématiques… Quelle idée ! Mais c’était toujours mieux que les Bisounours, même si je n’ai rien contre ces adorables peluches. Simplement, c’était mieux chez les ados. Ils me laissèrent un grand fauteuil. Ils s’installaient sur les fauteuils, canapés et poufs qui remplissaient la pièce, mais aussi par terre, sur leurs couettes et leurs oreillers. Seuls ou en groupe, garçons filles mélangés, ou pas. Même s’il y avait des clans et des inimitiés, pour la plupart, le foyer était leur famille. Certains étaient là en famille, à l’instar de Jordan et Julien.

J’eus la surprise de voir arriver David, en pyjama (un grand T-shirt blanc couvert de taches et déformé avec un pantalon de jogging blanc aussi). Il me regarda, l’air de me demander quelque chose puis il se laissa tomber au pied de mon fauteuil. Je posai ma main sur ses cheveux, il posa sa tête sur mon genou. Je caressai tendrement ses cheveux, très doux par ailleurs. La chaleur de sa joue sur ma jambe gauche me fit du bien. Et le sommeil me vainquit une fois de plus.

David me secouait l’épaule lorsque je me réveillai. Il n’y avait plus que nous deux dans la salle commune. Je me levai, encore tout engourdi, et il me tendit ma canne. Je le remerciai et il m’accompagna, en silence, jusqu’à la chambre des éducateurs. Je lui souhaitai une bonne nuit et il continua jusqu’à sa chambre. David était plus à l’aise avec moi qu’il ne l’avait jamais été, tout ça parce qu’il sortait avec Julien qui était sous ma responsabilité. Et puis si je ne l’avais pas voulu, ils ne se verraient pas et je ne sais même pas s’ils sortiraient ensemble. En tout cas, il était très gentil et semblait rechercher ma présence, ma protection. Je ne m’étais jamais beaucoup occupé de lui, car il n‘était « proche » que d’Hélène, une femme, probablement à cause des traumatismes qu’il avait subis. Et je n’avais pas été beaucoup là à son arrivée, même si je l’avais accueilli, car mon accident de moto était survenu quelques jours après, ce qui avait rompu le début de lien entre nous. Je ne voyais donc David qu’aux activités, le reste du temps il était toujours discret. J’avais eu le temps de le connaître et de le cerner, d’autant plus que je servais d’intermédiaire entre les psychologues et psychiatres et les enfants du foyer. Je recevais les recommandations de sa psy. David était un garçon fragile qui, s’il ne trouvait pas l’équilibre, ou la bonne personne, passerait sa vie en thérapie. J’espérais que quoiqu’il arrive avec Julien, cela ne le détruise pas davantage.

Je m’endormis donc en pensant à mes petits protégés.

 

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Trois mois plus tard. Nous étions début décembre. Le temps suivait son cours, tout allait à merveille. Il faisait froid et humide, une météo horrible, surtout pour la moto, et les articulations. Enfin bref, je me réjouissais, car c’était bientôt les vacances de Noël et Nathaniel rentrerait pour fêter notre un an de pacs. Et puis retrouver mon amoureux à la maison serait fantastique. J’avais beau avoir les jumeaux à la maison, il me manquait toujours plus qu’énormément. Ah si, j’avais eu un petit ennui technique avec ma moto qui avait passé la semaine en réparation avant que le mécanicien ne trouve ce qu’elle avait. Heureusement, il m’avait...

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