Le masque de cuir

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Le masque de cuir

Andrej Koymasky
Roman de 82 000 caractères, 14 500 mots.
Dans un format de contes et légendes, voici l'histoire d'Ewin, dont la mère, à l'instant de mourir, couvrit le beau visage d'un masque de cuir impossible à retirer. Mais le garçon, chassé de son village pour échapper aux quolibets que lui valait ce masque, sut trouver son chemin... La conclusion nous apprendra que la beauté n'est rien si elle n'est accompagnée de l'amour !
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Publié le : vendredi 23 septembre 2016
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EAN13 : 9791029401671
Nombre de pages : non-communiqué
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Le masque de cuir

 

 

Andrej Koymasky

 

 

 

 

Traduit par Éric

 

 

 

Chapitre 1 : La naissance d’Ewin

 

 

Ici, dans les hautes vallées alpines, l'automne est déjà avancé et couvre tout de calme et de chaudes couleurs qui évoquent la terre et le feu, mais en même temps fait pâlir les traits de la nature. Feuilles et herbes de mille verts ont déjà changé de couleur, certains virant au jaune, d'autres au rouille, d'autres encore au gris. Seuls résistent les conifères, avec leur intense vert foncé, parfois un peu argenté.

Comme il arrive chaque année dans l'immuable alternance des saisons, l'hiver arrive à nos portes dans sa lente avancée. Déjà, elle conquiert les sommets des montagnes et étend son blanc et scintillant étendard, symbole de Sa Majesté. Les arbres se dépouillent de leurs somptueux habits et, silhouettes muettes et nues, ils lèvent leurs bras au ciel, en reddition ou en prière. Le soleil, de ses derniers rayons déjà rasants, les transforme en candélabres éteints en similor, dignes du palais d'un mystérieux empereur oriental.

Des flancs des Préalpes, des sommets obscurs, voilà surgir les brumes, descendant lentement comme des hordes d'envahisseurs silencieux et invincibles, prêts à engloutir de leur flot le petit village sans défense. Ce sont des brumes subtiles et mélancoliques, elles s'insinuent d'abord dans les ruelles désertes puis peu à peu s'attaquent aussi au cœur de l'homme et à la nature entière.

De rares hommes, engoncés dans des habits en épais velours à grosses côtes dont le temps et les reprises ont rendu méconnaissable l'ancienne couleur, vont en hâte faire un dernier tour dans les bois pour achever les réserves de bois, ramasser des branches et des pommes de pin sèches qui raviveront le feu de cheminée et lui donneront éclat et arôme.

Les prés se parent du manteau du voile de brume, orné de perles de givre, rivalisant ainsi de beauté avec des habits de fées. Le ruisseau qui effleure le village semble couvert de verre embué et ne reflète plus les arbres qui, jusqu'à il y a peu, s'y regardaient, coquets. Dans les boucles de son parcours, la brume et le gel le décorent de blanches broderies, plus belles que les dentelles que depuis des générations, les femmes du village se transmettent de mère en fille, en dot pour décorer leur habit de fêtes.

La petite cascade aussi, avant joyeuse et chantante, et sous laquelle les garçons du village avaient l'habitude d'aller souvent se baigner en été, se tait à présent, comme stupéfaite d'avoir été transformée en une somptueuse cathédrale gothique, dont les aiguilles de cristal brillent faiblement tandis que s'éteignent les derniers rayons du soleil.

La nuit est froide et désolée, le flanc de la montagne s'endort, calme et peut-être aussi un peu triste d'être si dépouillé alors que l'hiver n'est pas encore là pour le couvrir entièrement de son riche et blanc manteau de neige, et triste aussi que le soleil semble s'être lassé de raviver monts et vallées.

Dans le petit village accroché avec la ténacité du naufragé aux pentes de la montagne, dans les maisons duquel seules de rares fenêtres faiblement éclairées montrent un signe de vie et évoquent la crèche que bientôt quelqu'un préparera dans l'antique tradition, hommes, animaux et plantes semblent devenus muets dans l'attente de temps meilleurs.

Ça et là quelques rares ombres finissent d'empiler le bois avec soin et de terminer les réserves pour l'hiver, tandis que déjà âmes et cœurs sentent poindre le pressentiment de la neige qui descendra bientôt tout purifier de son blanc virginal et silencieux.

Et dans les maisons, quand dehors la neige se mettra à tomber avec ses grandes fleurs glacées, entre les membres des familles réunies autour de la cheminée pour mendier un peu de chaleur, ce sera le moment où dans la nuit naissent ou se transmettent les légendes immortelles.

Ces légendes ne diffèrent pas de celles qui naissent dans toutes les montagnes du monde, sous toutes les latitudes, dans tous les pays de l'orient à l'occident, de tout temps, depuis des temps immémoriaux. Des légendes qui sous les atours d'un récit léger cachent des trésors que seules les âmes pures savent découvrir.

C'est justement dans les textes de ces antiques légendes que, comme il advenait à l'agora des antiques cités grecques, les montagnards du monde entier pourraient se rencontrer et aussi se reconnaître, malgré la diversité de leurs apparences physiques, de leurs anciens langages, de leurs coutumes bariolées et de leurs usages apparemment si différents et pourtant si semblables.

C'est un sortilège antique, un miracle : sur les lointaines cimes, sapins, mélèzes et pins semblent tendre l'oreille pour capter et se transmettre l'un à l'autre, sous les rafales de vent gelé, les légendes qui naissent entre les hommes des montagnes. Et lorsqu'elles s'envolent par la cheminée entre volutes de fumée et gerbes d'étincelles, ces légendes se répandent dans les vallées.

Des légendes éternelles et merveilleuses parlant de prodiges et de choses incompréhensibles. Tôt ou tard elles narrent comment un amour naît, fleurit dans des cœurs, fait de l'hiver un printemps, dissout le froid de la solitude et ravive le sang dans les veines des plus jeunes comme un ruisseau au dégel. La flamme qui s'allume et éclaire les chemins de la vie, réchauffe les vestibules secrets du cœur, guide deux âmes qui, après d'indicibles adversités pour se rencontrer, se découvrir avec stupeur, s'unissent enfin dans le bonheur.

Et voilà une de ces légendes, née dans les vallées qui prennent naissance au Mont Boielis, la légende d'Ewin, ou plutôt la légende du « Masque de cuir ».

 

*

* *

 

Il y a longtemps, très longtemps, sur la via Émilia, du côté de Papia Ticinum qu'aujourd'hui on appelle Pavie, vivait un homme fier de lignée lombarde, appelé Wectari : c'était le chef, respecté et honoré d'une centaine de harimans, des hommes fiers et aptes à la guerre. Il habitait une belle masure en pierre, en vrai nanti, il ne lui manquait vraiment rien.

De nos jours le mot « masure » désigne une maison sale et sordide, une cahute, mais en ce temps où les gens habitaient des maisons faites de branches et de boue une masure construite en pierres solides équivalait à un palais, une riche demeure.

Wectari, bien qu'analphabète, admirait beaucoup la culture. Il avait épousé une Romaine, une femme à l'âme bonne et aimant les arts, descendant d'une antique famille de patriciens. Tous deux s'aimaient énormément et ils passaient souvent une partie de la nuit à admirer, tendrement enlacés, la lune et les étoiles, ne se lassant que lorsque lentement elles s'effaçaient à l'arrivée de l'aube.

Ils vivaient une vie sans préoccupations, unis et heureux. Entre eux régnait une grande harmonie et rien ne semblait pouvoir les séparer. Leur seul souci était qu'ils n'arrivaient pas à avoir d'enfant, cela seul les attristait. Alors l'épouse décida un jour d'aller en pèlerinage à l'ermitage de Saint Pierre consulter un saint homme qui y vivait depuis d'innombrables années, et dont on disait qu'il avait des pouvoirs miraculeux.

L'ermite l'accueillit et lui dit qu'elle aurait un fils, mais ne pourrait pas le voir atteindre l'âge mûr. La femme ne s'en émut pas, mais demanda au saint homme comment elle pourrait protéger son fils après sa mort. L'ermite lui remit alors un masque de cuir noir et lui dit que, quand elle sentirait la mort proche, elle devrait le mettre au visage de son fils. La femme le remercia de tout cœur, déposa son obole et rentra chez elle d'un pas léger et heureux.

Moins d'un mois après cette visite, elle s'aperçut qu'elle était enceinte et ainsi naquit l'enfant qui fut appelé Ewin. Leur joie à tous deux fut indescriptible. Ils décidèrent de l'élever avec toutes les attentions possibles aussi, dès qu'il fut assez grand, Wectari descendit à Papia Ticinum engager un tuteur latin et un grec pour enseigner à son fils les classiques, les arts, la grammaire et la poésie.

Le couple étant très dévoué à la Grande Mère de Dieu, ils firent tous trois moult pèlerinages descendant jusqu'au sanctuaire de Sainte Marie du Lac, où ils prièrent pour la chance et le bonheur de leur enfant aimé.

Les années passèrent et Ewin, leur fils aimé, eut quatorze ans. La même année sa mère tomba malade, frappée par une très forte fièvre mystérieuse qu'aucun soin ne sembla arriver à atténuer et qui la brûlait et la consumait comme la flamme consume une bûche dans la cheminée.

Se sentant proche de la fin, la femme appela son fils à son chevet.

— Mon heure est venue, mon fils chéri, dit-elle en larmes...

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